La pièce ifa eu, ea effet, que quelques représentations
58 La comediè-f'rançaîsé.
23 Juin. — Relâche à l'occasion des funérailles de Mlïe Rebecca, sociétaire, décédée aux Eaux-Bonnes, le lundi précédent, à 9 heures du soir.
C'était la troisième des quatre sœurs de M"® Rachel, et celle à qui semblait réservé le plus bel avenir dramatique 4. Elle avait été fort remarquée dans les seconds rôles de la tragédie, aux côtés mêmes de Rachel, et elle avait joué et même créé, avec succès, un certain nombre de rôles dans le répertoire moderne. Elle avait ainsi mérité les honneurs du sociétariat, qui ne lui avaient pas été donnés seulement comme une concession agréable à sa grande et illustre sœur.
i^^ Juillet. — M"«* Marie Favart et Delphine Fix sont proclamées sociétaires.
i5 Juillet. — Première représentation de la Comédie à Ferney^ comédie en un acte, en prose, de MM. Louis Lurine et Albéric Secondi
Une jeune femme, Céliane^ a l'imagination troublée par la lecture des poésies de Voltaire ; elle ne rêve plus que le nom de Tillustre poëte, elle néglige son ménage, son mari et sa maison, pour cultiver des roses en lisant des vers* Enfin, elle écrite Voltaire et lui demande un rendez-vous. Hélas 1 le Voltaire qu'elle a rêvé n'est plus jeune, n*est pas beau et se montre à elle sous Taspect le moins poétique du monde. Elle va être guérie de ses visions romanesques^ lorsque intervient le prince de Ligne, qui lui persuade que le Voltaire qu'elle a vu n'est point Voltaire, et que Voltaire, c^est lui. Mais au moment où là jeune femme se laisse prendre aux beaux discours du prince déguisé en poè'te,
t . Mll< Rebecca Félix avait d'abord paru à l'Odéon, où e]I« avait d<Sbut«! avec son frère Raphaël le 3 novembre 1843,
Voltaire reparaît, et chacun reprend son rôle véritable et sa place.
Ce petit acte a pleinement réussi ; il est écrit sans prétention et avec beaucoup de finesse ; les auteurs y ont heureusement introduit des fragments de poésies de Voltaire, très-habilement placés en situation, et notamment Tadorable pièce qui commence par la strophe si connue :
Si vous voulez que j'aime encore, Rendez-moi Tâge des amours ; Au crépuscule de mes jours, Rejoignez s'il se peut Taurore ;
strophe qui est, en quelque sorte, comme le point de départ de la pièce elle-même.
M. Geffroy jouait Voltaire avec un bien grand talent : il était admirablement grimé dans ses deux costumes, le premier qui n'est qu'un travestissement destiné à désa* buser Céliane> le second qui est le costume légendaire de Voltaire à soixante ans. Les autres rôles étaient remplis par Brindeau (le prince de Ligne), Monrose (Montfermeil)j Anselme (Jacquot) et iVUï« Judith (Céliane).
18 Juillet. — Débuts de M. Saint-Germain, lauréat du Conservatoire aux coilcours de i852 , dans le rôle de Gros- René, du Dépit amoureux i, et dans celui de Arnould, de la Famille Poisson 2.
Le débutant, qui vient de passer uneannée àl'Odéon, a de la verve et de la physionomie ; mais la voix est faible et
t. M. Delaunay jouait Eraste, et MUe Bonval, Marinette.
2. La Famille Poisson ou les Trois Crispins^ comédie en un acte, en vers, de M. Samson, représentée pour la première fois au Théâtre-Français, )e t3 décembre 1845. Le sujet de la pièce est le début, au théâtre, d'Arnould PoissoD. Elle a été créée par MM. Samson, Provost, Régnier et MUe Augusiine Brohan. Elle est jouée aujourd'hui par MM. Provost (Raymond); Moarose (Paul), Saint*G«rmain (Arnould), MUe Bonval (Marianne).
parfois insuffisante. Il réussit surtout dans la Famille Poisson, o\x son maître, M. Provost, joue si excellemment à ses côtés le personnage de Raymond qu'il a créé.
25 Juillet. — Le Théâtre ferme ses portes, pour cause de réparations intérieures, jusqu'au i5 août; il les ouvre, ce dernier jour même, par une représentation gratuite en rhonneur de la fête de TEmpereur, composée d'Andromaque et du Médecin maigre' lui.
La salle est remplie outre mesure. Mi'e Rachel, encore soufrante, et toujours sous la douloureuse impression de la perte, encore toute récente, de sa sœur, reparaît dans le personnage d'Hermione. Elle y produit un effet extraordinaire, on ne Ta jamais plus Chaleureusement applaudie ; elle est rappelée trois fois dans le cours de la représentation : après le troisième acte, après sa sortie du quatrième acte, et enfin à la chute du rideau.
M. Got est, à son tour, très-applaudidans le i\f<^^ecin malgré lui (Sganarelle).
25 Août. — Représentation solennelle du Mariage de Figaro, à l'occasion de l'inauguration, au grand foyer, du nouveau buste de Beaumarchais, œuvre de M. Meusnier- Fleury *.
M. Got joue Figaro, M. Leroux le comte, MHe Nathalie la comtesse, M^e Fix Chérubin. Mïïe Mantelli s'est attaquée, pour la continuation de ses débuts, au difficile personnage de Suzanne, où elle se montre encore bien inexpérimentée. Les grands premiers rôles semblent d'ailleurs mieux convenir à sa haute physionomie, et elle y a, en effet, mieux réussi.
I. Le buste de Beaumarchais, sans nom d'auteur, qui avait }usqu alors figuré au grand foyer public, est relégué dans le petit couloir du parterre.
ANNÉE 1854. 6t
3o Août. —Reprise àt V École des vieillards^ comédie en cinq actes, en vers, de Casimir Delavigne *.
Œuvre très-distinguée, mais qui a un peu vieilli. Elle a eu un succès immense en son temps; le public actuel est habitué à trouver, dans les pièces du jour, des situations plus fortes et des passions plus accentuées. Le quatrième a^te produit, seul, encore un certain effet ; mais l'ensemble de l'oeuvre est froid, et d'ailleurs l'interprétation n'est pas très-brillante 2. C'est une reprise sur laquelle le Théâtre n'a évidemment pas compté.
9 Septembre. — Rentrée de MII0 Rachel dans Marie- Stuart. Elle passe successivement en revue une partie de son répertoire. Le 12, elle joue Polyeucte; le 16, Adrienne Lecouvreur devant l'Empereur; le 19, les Horaces; le 21, Andromaque; le 23, Cinna; le 26, Mithridate; puis, du 3o septembre au 26 octobre, elle donne dix représentations consécutives Ô! Adrienne Lecouvreur, Enfin, dans la journée, elle répète activement la tragédie nouvelle de M. La tour Saint- Ybars, Rosemonde,
20 Septembre. — Reprise de la Jeune femme colère, comédie en un acte, en prose, d'Etienne, jouée pour la première fois au théâtre Louvois, le 20 octobre 1804.
C'est une pièce assez gaie, dont Etienne a emprunté le sujet au Mari instituteur, nouvelle de Mme de Genlis,.qui l'avait elle-même tirée d'un fabliau du xn^ siècle, lequel avait précédemment servi de thème à Boccace pour l'un de ses meilleurs contes. Claparède prit ensuite, à son tour, la pièce d'Etienne, et en fit un opéra -comique dont
I. La première représentation fut donnée le 6 décembre 1823. Les principaux rôles étaient joués par Talma, Armand, Monrose et MU« Mars.
3. M. Geffroy joue le rôle de Damville, M. Leroux celui du duc d'Elmar, tt Mii« Denain représente Hortense.
LA COMEDIE-FRANCAIàE.
Boieldieu écrivit la musique, et qui fut joué pour la première fois à Saint-Pétersbourg le 1 8 avril i8o5, età Paris, au théâtre Feydeau, le 12 octobre 181 2.
Mlle Mars avait créé le personnage de Rose, que reprend aujourd'hui Mlle Denain; les autres rôles sont joués par MM. Leroux (Emile), Maubant (Volmar), Saint- Germain (Germain) ; M^e Thénard (Thérèse).
16 Octobre. — Relâche à l'occasion des funérailles du maréchal de Saint-Arnaud, commandant en chef l'armée d'Orient.
10 Novembre. — Première représentation de la Niaise^ comédie en cinq actes, en prose, de M. Mazères.
Le procureur général baron de Salbry est marié à une jeune et jolie femme, qu'il croit a niaise, )) tandis que seuls les airs hautains de son mari l'intimident et la paralysent. Cette niaise est, au contraire, une maîtresse femme qui n'a point l'air d'y toucher, mais qui se trouve mêléesecrètement à beaucoup d'intrigues de clocher, qui ont pour but
modeste l'élection de son mari au conseil municipal. Ce point de départ bien simple donne lieu à une série d'aventures et de complications invraisemblables et à un dénoûment impossible. Salbry, qui ne comprend rien aux mystérieux manèges de sa femme, la soupçonne d'aimer quelqu'un ; dans sa jalousie, il se dirige, pistolets en mains, vers un pavillon où il croit la trouver en bonne fortune. Mais, ô surprise I il n'y rencontre qu'une jeune fille qui se trouve être le fruit d'un amour antérieur à son mariage. Il y a aussi, dans cette étrange comédie, un ministre qui joue un personnage inacceptable, et qui, cependant, sans qu'on le voie jamais paraître, est le deus ex machina de toute l'intrigue.
Cette comédie mal faite, développée outre mesure pour un sujet insuffisant, et où l'intérêt languit et se trouve
trop souvent suspendu, offre de jolies parties qui n'ont pu, cependant, conjurer sa chute irrémédiable. On Ta surtout trouvée trop longue. M. Mazères s'est aussitôt rendu au sentiment public, et il a refondu en un seul acte les deux derniers de sa pièce ^ qui, malgré cette amputation in extremis^ n*a survécu que durant quelques soirées 2.
La Niaise était jouée avec un grand ensemble par les premiers artistes de la Comédie-Française : MM. Samson (Goichot), Geffroy (de Salbry), Got (Saint-Jean), Delaunay (de Bréchetane) ; M"*» Madel. Brohan (Mme de Salbry), Fix (Isaure), Thénard (la maréchale) 3,
21 Novembre. — Première représentation de Rosemonde, tragédie en un acte de M. Latour Saint-Ybars *.
L'épisode de Rosemonde, refusant de boire dans le
1. • Le Théâtre*Français a donné une comédie en cinq actes de M. Mazères, la Niaise. II serait malséant d'en médire après tout le monde. M. Janin a fait sur cette pièce un feuilleton charmant d'ironie ; il a loué avec une perfidie peut -être un peu cruelle, cette littérature départementale de préfet en retraite (M. Mazères avait été préfet sous Louis-Philippe), convoitant un fauteuil d'académie. Le Prince des critiques a été bien sévère en faisant remarquer que l'esprit de M. Mazères n'a pas varié depuis les trois Quartiers et le Jeune Mari; mais le Théâtre-Français, lui-même, a peut-être un peu dépassé la mesure d'une critique décente, en annonçant que le cinquième acte de la Niaise venait d'être supprimé avec une rare habileté. Je savais bien que M. Arsène Houssaye avait bien de l'esprit, mais je ne lui soupçonnais pas autant de scélératesse. Je crois néanmoins que le théâtre est en bonne voie, et je compte bien qu'avant peu il aura supprimé le reste, toujours avec une rare habileté. •(Auguste Villemot.)
2. La seconde représentation de la Niaise^ refondue en quatre actes, a eu lieu le i3 novembre.
3. Ce fut la dernière comédie donnée par M. Mazères au Théâtre-Français, où sa première pièce le Jeune Mari., comédie en trois actes, en prose, (26 novembre 1826) est demeurée son meilleur ouvrage. M. Mazères est mort en i86f), à l'âge de 70 ans.
4- Ont créé les rôles : MM. Maubant (Alboin), Beauvallet (Didier), Chéri (Cléphon), Fonta (Hirmès), Jouanni (un barde) ; Mm«» Fachel (Rosemonde), Favart (Egilde).
crâne de Cunimond, son père, et faisant assassiner, par son amant, Alboin, roi des Lombards, son maître et son vainqueur, a fourni le sujet de cette courte tragédie. Ce n'est guère qu'une longue scène * qui a l'inconvénient d'être incomplète, et qui, par cela même, semble trop détachée d'un sujet plus développé, à ce point que le spectateur peut croire, en écoutant la Rosemondé de M. Latour Saint- Ybars, qu'il assiste en quelque sorte au cinquième acte d'une tragédie, dont les quatre premiers auraient été supprimés pour ce jour-là. Ce gros drame 2, écrit en vue de Mlle Rachel, ne retrace d'ailleurs qu'un très-mince épisode de la vie de Rosemondé, et son caractère historique y est tout à fait dénaturé. L'attitude de vierge effarouchée que lui a prêtée M. Latour Saint- Ybars est absolument contraire à la tradition admise. Rosemondé mourut, en effet, par le poison ; mais ce ne fut que plusieurs mois après le meurtre d'Alboin, et non pas le jour même, ni volontairement, comme dans la tragédie nouvelle dont l'héroïne beaucoup moins pudique dans l'histoire, périt empoi-
1. La mise en scène était fort habilement exécutée. La scène représente, au lever du rideau, l'intérieur du palais d'Alboin— au fond, salle du festin — tables entourées de lits — cette salle séparée du vestibule par des colonnes garnies de tentures. Â droite, Rosemondé^ richement parée, est entourée de jeunes filles, toutes plongées dans la plus vive douleur. Alboin, la couronne en tête, est couché sur un lit au fond ; ses amis l'entourent, il boit et rit avec eux; un barde chante les exploits des Lombards, et le refrain de chaque strophe est accompagné et repris par Alboin et ses amis, marquant la cadence en frappant sur leurs boucliers.
2. L'épigramme suivante, attribuée à M. Samson, courut bien vite dans le public et fut répétée par les journaux :
Pourquoi donc appeler sa pièce Rosemondé ?
On n'y voit point de rose, on n*y voit point de mond e.
Ce qui était, d'ailleurs, en partie inexact, puisque les recettes furent toujours très-élevées.
sonnée, il est vrai, mais par un de ses amants, à qui elle avait d'abord cherché à donner la mort par le même poison.
Le personnage de Rosemonde est donc la pièce tout entière, et il est trop étendu pour le cadre restreint que lui a donné le poëte. M^^e Rachel y trouva cependant l'occasion d'un nouveau succès, qui se manifesta surtout dans lavant-dernière scène, où l'auteur lui avait ménagé un très-dramatique effet de théâtre. Au moment où Alboin vient d'être égorgé, Rosemonde se dirige lentement vers le roi qui exhale ses dernières plaintes; elle tient une lampe à la main et rapproche du visage de son tyran étendu sur le sol, pour s'assurer s'il est bien frappé à mort :
ALBOIN
Cîtte femme, quelle est cette femme ?...
ROSEMONDE
La haine, La vengeance, tardive il est vrai, mais certaine.
ALBOIN
Ah!
ROSEMONDE
Regardé-moi bien.
ALBOIN
Fantôme, que veux-tu ?
ROSEMONDE
Je veux le voir mourir à mes pieds abattu.
ALBOIN tombe près de sa couronne.
Rosemonde!... Elle est morte.
ROSEMONDE
Elle est encor vivante Pour jouir de ta mort et de ton épouvante !...
Mlle Rachel n'avait accepté ce rôle qu'avec une certaine répugnance : elle souffrait déjà les premières atteintes du mal terrible qui devait si prochainement l'emporter ; la mort de sa sœur Rebecca, pour qui elle avait une préférence marquée, lui avait causé une vive douleur, et sa mémoire'lui était toujours présente, son image passait sans cesse devant ses yeux et remplissait toute Sa pensée. La scène du crâne, servant de coupe, bien que M. Saint- Ybars ne l'ait pas obligée d'y boire, avait produit sur elle, aux répétitions, une impression pénible qu'elle n'avait jamais pu surmonter entièrement. Elle voyait souvent, dans ses insomnies, le cadavre de sa sœur qu'elle avait contemplée à son lit de mort et ce crâne — si bien simulé qu'il fût — ramenait devant son souvenir la pâle figure de la morte.
Le soir de la première représentation, elle était si souffrante 4 que l'on craignit un moment que ia tragédie de Rosemonde^ qui avait déjà été remise plusieurs fois, ne vît pas encore, ce jour-là, les feux de la rampe s'allumer pour elle. Elle joua cependant, mais avec un emportement fébrile qui ne nuisit pas , d'ailleurs , à son succès, et l'on put croire, pendant quelques minutes, que son court évanouissement, à la quatrième scène de la pièce, était plus réel qu'il ne devait l'être. Quand le rideau fut baissé, elle rentra dans sa loge où d'enthousiastes amis ^ l'attendaient,
1 . Elle était aussi très-fatiguée et surexcitée par les dernières répétitions qu'elle avait dû mener de front avec ses représentations du soir. Dans les vingt premiers jours de ce mois de novembre, elle parut sept fois sur la scène, et dans des rôles différents, deux fois dans Phèdre, les 2 et 4 novembre j dans Po/jettc/e, le 9: dans Baja^et le 14; dans Advienne Lecouireur le 16 j dans Mithridate, le 18, et enfin dans Rosemonde^ le 21. (Voyez aussi le 9 septembre dernier.;
2* Je tiens de l'un d'eux tous ces détails.
et au lieu d'accueillir leurs compliments avec sa joie habituelle, elle tomba sur son canapé, épuisée et comme mourante ; elle se prit alors à pleurer violemment, avec des sanglots mêlés de cris, et déchirant vivement le haut de sa tunique, elle la rejeta loin d'elle, avec une sorte de rage, comme si — nouvelle robe de Nessus — elle en avait été brûlée!...
Chacun se retira discrètement, et on emporta chez elle MHo Rachel en proie à une sorte de délire dont elle se ressentit plusieurs jours *. La deuxième représentation de Rosemonde ne put en effet avoir lieu que le 2 décembre suivant et ce rôle causait à Tillustre tragédienne des appréhensions si douloureuses, qu'elle dut l'abandonner en plein succès et seulement après sept représentations dont la dernière avait donné le maximum de la recette 2.
1. « Quand Ml^« Rachel apprit la mort de sa jeune sœur Rebecca, sa douleur fut grande, car ses affections de famille étaient profondes. Mais tout à coup, le troisième jour, une étrange terreur vint se mêler à son désespoir. Elle se rappelle que le nom de Rebecca avait été aussi le sien dans son enfance, qu'elle n'avait pris celui de Rachel que pour ses débuts au Gymnase, et à la prière de M. Poirson. La voilà saisie d'une folle épouvante s'écriant: « C'est moi qui m'appelle Rebecca!... c'est moi qui suis morte!...» Hélas ! elle se trompait de bien peu .. » (E. Legouvé.)
2. Voici comment M. Jules Janin, l'un des témoins de la scène que je viens de rappeler, et qui a bien voulu aussi m'en redire lui-même plusieurs fois les détails, rend compte de cette soirée :
« Entre deux insomnies, elle joua son dernier drame en vers, Rosemonde^ an acte, un seul actel... (elle était à bout de ses forces autant que de ses espérances). Et si vous saviez de quelle incroyable tristesse elle était déjà frappée en ce temps-là!... Mais aussi dans quel siècle et dans quelle épouvantable barbarie elle allait marcher notre Athénienne; en quels sentiers pleins de ronces, et quels héros, et quels brigands !...
B Dans les deux ou trois scènes de cette Rosemonde^ écrites à l'unique intention de son talent, MUc Rachel souleva sans doute une pitié profonde, et força la foule à l'applaudir; mais la sensitive, elle n'était pas femme à se faire illusion sur l'impression pénible que l'œuvre et la comédienne avaient produite... Elle était comme un instrument sonore où le souffle
24 Novembre. — La Comédie-Française emprunte au répertoire de Tancien Théâtre historique une petite pièce, en un acte, en prose, de M. Léon Gozlan, une Tempête dans un verre d'eau *.
L'intrigue de cette bluette — si Ton peut appeler intrigue le frêle sujet qui donne lieu aux ingénieux développements
même du vent d'avril excite un frémissement ; et quand par hasard les regards de son peuple étaient moins tendus, soudain elle comprenait Tobstacle, et par le redoublement de toutes les forces de son intelligence et de sa passion, elle s'efforçait de rallumer cette ardeur qui s'éteignait.
« Telle fut sa tâche héroïque, héroïquement accomplie en cette Rosemonde. Elle s'y montra pleine à la fois des douleurs d'Hermione et des fureurs de Frédégonde; elle y fut belle, éclatante, inspirée et superbe... mais par les difficultés de sa victoire et par la peine de ce rôle odieux, à peine elle eut reçu les hommages accoutumés, qu'elle rentra dans sa loge en se tordant les mains de douleur et de désespoir.
« Quel triste et touchant spectacle, et que je n'oublierai de ma vie 1 Elle était assise en un coiu de cette loge historique où se trouvait encore le parfum de MUe Mars.- Elle était haletante, éperdue, immobile et tombée en cette muette défaillance. Il n'y avait rien de plus éloquentet de plus triste. Ah ! fille des muses, elle succombait à la tache: elle était vaincue, elle en avait toute sa charge. Ame inquiète, esprit malade et santé débile, elle n'avait plus de courage, elle n'avait plus d'espérance ; elle rejetait ce ca> lice ; elle ne voulait plus de ces heures pénibles qui lui étaient faites par sa position même et dans lesquelles il fallait absolument réussir.
« Donc elle pleurait; ses beaux grands yeux étaient pleins de larmes, et comme un imprudent ami la voulait consoler, la voilà qui déchire, en criant, le mouchoir qui la couvre : « Or çà, dit-elle, voyez donc ma poi^ trine... et voyez si ce n'est pas une morte qui pleure!... •
a Et nous sortîmes désespérés. C'était le véritable commencement de son agonie et son premier pas sur le chemin du tombeau!... •
I. Pièce jouée pour la première fois, au Théâtre historique, le 18 décembre 1849, et créée par Eugène Pierron (Lucien) et M»» Rey (Floride). Le titre en est singulier, comme d'ailleurs presque tous les titres des pièces de Gozlan, qui attachait une grande importance à cette question de détail. Voici quelques-uns de ces titres étranges : la Main droite et la main gauche (184.2); les Cinq minutes du commandeur {iHj^S) ; Trois Rois^ trois Dames, (1847); /a Queue du chien d'Alcibiade (1849); le Coucher d'une étoile (i85i); Dieu merci, le couvert est mis (i85i); le Gâteau des reines (i855), etc..
de M. Léon Gozlan — repose sur un simple quiproquo qui occasionne, entre deux époux, diverses scènes de jalousie fort plaisantes, lesquelles se. terminent par la réconciliation prévue, et pour ainsi dire obligée, qui est toujours la conclusion de ce genre de pièces. M. Delaunay (Lucien) et Mil» Fix (Floride) ont joué avec leur verve habituelle ce petit acte dont le style et l'esprit font toute la valeur, et qui, depuis, est demeuré au répertoire.
29 Novembre. -^ Reprise des Ennemis de la maison , comédie en trois actes, en vers, de M. Camille Doucet, représentée pour la première fois, au théâtre de TOdéon, le 6 décembre i85o.
L'ennemi de la maison, c'est d'abord le commensal trop familièrement admis dans l'intérieurd'unefamille, et qu'un mari jaloux finit par soupçonner de jeter les yeux sur la maîtresse du logis. Le bourgeois Raynal, le mari soupçonneux, est monté bien au tragique pour un homme dont le caractère n'a rien de grandiose ni de chevaleresque. Ce placide notaire devient bien subitement terrible au sujet de l'amour prétendu d'un amoureux niais et incolore, qui pêche à la ligne et qui se borne, en somme, à être la victime de l'idée saugrenue qui est entrée, tout armée, dans Tesprit de Raynal. C'est un autre qui aime sa femme, et cet autre c'est Raynal lui-même qui l'introduit dans la place. Ce nouvel ami, ou mieux, cet ennemi nouveau, est un ancien soupirant d'Adèle, le femme de Raynal; c'est le loup entré dans la bergerie. Heureusement pour le repos et l'honneur du ménage, tout s'arrange; Maurice — le dernier venu — épouse une jeune sœur de Raynal, qui est le personnage sympathique de la pièce et qui lui fournit un dénoûment non moins agréable que prévu *.
I. « Il y a dans les Ennemis de la maison quelque chose qui va bien
Cest, dit-on, sur Tavis de MM. Scribe et Régnier que M. Doucet a retiré sa pièce de TOdéon pour la donner à 1^ Comédie-Française, après lui avoir fait subir divers remaniements et modifications qui ont surtout porté sur le dernier acte. La pièce est finement écrite, en vers élégants et spirituels ; mais elle a cependant paru un peu longue. Le sujet est évidemment trop mince pour les trois actes dans lesquels Va. délayé Tauteur, et la situation, qui lui sert de point de départ, tourne trop longtemps sur elle-même. C'est une pièce u qui ne marche pas. » Tous ses personnages restent toujours à la même place ; ils parlent certainement un fort joli langage, mais c'est là une excuse insuffisante pour une œuvre dramatique, et la co« médie, très-littéraire, à coup sûr, de M. Camille Doucet aurait beaucoup gagné à être resserrée par lui en deux actes seulement.
Elle est d'ailleurs jouée supérieurement, et avec un ensemble qui ne laisse rien à désirer, par Régnier (Raynal) ; Bressant (Maurice) ; Saint-Germain (Oscar) ; M™** Favart (Adèle), AUan (la baronne), Emilie Dubois (Hélène), Valérie (Fanchette).
10 DÉCEMBRE. — Rentrée de M"« Delphine Marquet, dans Mademoiselle de la Seiglière^ où elle reprend le rôle d'Hélène créé par M™» Madeleine Brohan.
Mlle Marquet est une fort belle personne, intelligente et distinguée, et à laquelle il n'a manqué, pour se faire une place sérieuse au théâtre, que de savoir — ou de vouloir —
au public de la Comédie-Française : c'est une pièce où les personnages sont d'honnêtes gens, où le tableau de la pièce est élégant et distingué, où le dénoûment rapproche tous ceux que Ton aime dans un commun pardon,
dans une seule famille dialogue vif et naturel, portraits ingénieux,
récits délicats c'est une comédie de bon goût. • (Edouard Thierry.)
aKnée 1854. 71
se fixer définitivement quelque part. Cette artiste nomade s'est, en effet, montrée sur la plupart des scènes de Paris ; mais elle n'a jamais brillé que momentanément lors de chacune de ces apparitions toujours précipitées et sans suite. Ses premiers débuts ont eu lieu, à l'Opéra, dans le corps de ballet, où sa sœur Louise figure encore aujourd'hui. En juin 1846, elle entrait aux Variétés et y jouait avec un vif succès de grâce et de beauté le principal rôle d'un vaudeville intitulé la Baronne de Blignac. Le 3i mai i85i, elle débutait une première fois à la Comédie-Française en créant le rôle d'Henriette, dans la comédie de Gozlan la Fin du roman. Elle ne fit alors que passer sur notre première scène et accepta presque aussitôt un engagement au théâtre du Gymnase. Revenue aujourd'hui à la Comédie-Française, elle la quittera bientôt, pour y revenir une fois encore, mais toujours passagèrement.
Le même soir, M. Candeilh reprenait, également dans Mademoiselle de la Seiglière^ le rôle de Raoul de Vaubert^ créé par M. Delaunay, rôle qui était un peu effacé pour un chef d'emploi de cette valeur.
i3 Décembre. — Première représentation de la Dot de ma fille ^ comédie en un acte, en verâ, de M. Samson.
Le docteur Varner aime, par-dessus tout, ses livres; il en oublie le boire et le manger ; sa maisoil en est remplie, surchargée : il les empile et leâ entasse> et tous les jours apparaissent de nouveaux volumes qu'il a achetés fort cher et qui viennertt s'ajouter à sa collection nombreuse, qui a déjà absorbé le plus net et le plus clair de son mince revenu. Gomment lé docteur Varner mariera-t-il sa fille Marguerite, qui aime en secret le jeune Frédéric, fils de son ami le riche négociant Herniann ? Dans sa passion de bibliophile enragé, il a consacré jusqu^à la dot de son
unique enfant à l'achat de ses chers bouquins. Hermann, cependant^ veut que Marguerite ait au moins 6.000 ducats de dot, et c'est précisément la somme qu'un libraire de Munich offre à Varner pour lui acheter sa bibliothèque. Le vieux père saura se sacrifier, car il aime encore plus sa fille que ses volumes, cependant si choyés ; il les vendra donc. Quelle douleur est la sienne à la seule pensée que leur acheteur va les venir retirer de leurs tablettes, où il a mis tant de peines et de soins à les réunir et à les surveiller. Mais, ne craignez rien, tout finit pour le mieux : Frédéric, en épousant Marguerite, rachète les livres du bonhomme, et c'est le cadeau de noces qu'il offre à son beau-père, lequel exhale sa joie et sa reconnaissance sur tous les tons :
Chers livres, vous restez dans mon humble demeure ; J'entendrai près de vous sonner ma dernière heure ; Quel doux transport de joie est venu me saisir ! Je pleurais de chagrin^ je pleure de plaisir. De quel double bonheur, ô mon Dieu, tu m'enivres... Je vois ma fille heureuse et je garde mes livres !...
Cette honnête petite comédie est écrite avec la facilité et le goût qui distinguent les quelques ouvrages de son auteur. Ce n'est pas, cependant, que le sujet en soit bien nouveau ni le style bien élevé : M. Samson avait, en effet, le vers facile, — trop facile même et parfois négligé; mais, en somme, sa pièce a fait plaisir et on Ta beaucoup applaudie. Il faut dire aussi que M. Samson avait pris, ce soir-là, deux grosses responsabilités : il était à la fois l'auteur et le principal interprète de sa comédie. C'est le comédien, surtout, que nous estimons en lui : il a composé le rôle du docteur Varner avec une grande finesse et beaucoup d'émotion. Comme on plaint ce pauvre homme qui
se résigne à jeter au vent les meilleures et les plus chères jouissances intellectuelles de sa vie, parce qu'il comprend qu'il doit, avant tout, s'immoler au bonheur de sa tille ! M. Samson a exprimé, avec un naturel achevé, les diverses sensations, entremêlées d'hésitations comiques et de larmes véritables, qui tourmentent, étreignent, déchirent et rassurent successivement son cœur de bibliophile et de père.
Les autres rôles de la pièce, d'une moindre importance, étaient remplis par MM. Anselme (Hermann), Candeilh (Frédéric) ; M"" Savary (Marguerite) , Lambquin (Catherine).
14 DÉCEMBRE. — Relâche à Toccasion des funérailles de Mme Arsène Houssaye, femme de l'administrateur de la Comédie-Française *.
21 J)écEMB.Œ. — La Comédie célèbre, pour la première fois, raniiversaire de la naissance de Racine (21 décembre 1639). Mlle Rachel, bien qu'elle soit encor. souffrante, joue Phèdre avec son succès habituel. L'Empereur et l'Impératrice, qui assistent à la représentation, donnent souvent le signal des applaudissements, et la grande tragédienne est l'objet de deux rappels.
Les Ennemis de la maison — qui ne sont cependant pas de Racine — complètent le spectacle. L'usage a depuis prévalu de consacrer entièrement ces anniversaires à l'interprétation des seules œuvres de l'auteur dont la Comédie célèbre la mémoire 2.
I. MU« Brucy, fille de M"» Edmée Brucy, élève dePrud'hon, et dont les peiatrcs et les sculpteurs les plus connus ont maintes fois reproduit les traits : Vidal, Lehmann, Clésinger, Jouffroy, etc.. M««e Arsène Houssaye n'avait que vingt-huit ans quand elle mourut. Elle a laissé un fils, Henry Houssaye, né le 24 février 1848.
3. La Comédie-Française ne célèbre que let amiiversaires de Molière, d« Corneille et de Racine.
22 DÉCEMBRE. — Décès dc M"® Julie Rimblot, trèsutile pensionnaire, qui appartient à la Comédie depuis 1 845 , et qui, pendant les fréquentes absences de Mii« Rachel, l'a souvent doublée, même avec un certain succès, dans ses principaux rôles tragiques ^ .
I. « Après MU* Rachel — je ne mesure pas la distance, vous la connaissez— venait MUe Rimblot dans l'ordre des talents tragiques. Elle est morte du désespoir d'être la seconde, et de n'être comptée pour rien parce qu'elle n'était pas la première. Elle a eu tort de perdre sitôt courage. Du temps d'Hélène même, il y avait de l'amour pour les beautés moins parfaites. Le public n*est pas toujours indifférent à ce qui ne force pas son admiration. Il avait suivi MU« Rimblot sans paraître y prendre garde. Il savait cependant qu'elle était belle et qu'elle avait été touchante dans la Vestale, qu'elle était touchante encore dans le Cid, calme et digne dans Polyeuctey qu'elle avait eu un cri du cœur dans VAbencerrage, une noble et élégante attitude dans Pythias et Damon^ qu'elle commençait à être bien reine lorsqu'elle
jouait Elisabeth dans Marie Stuart La triste sentence portée sur la
famille humaine l'a frappée avant le succès. Un jour elle se plaignit d'une fièvre, d'un /eu qui s'alluma tout à coup et monta au plus haut comme la flamme. On crut que c'était une fièvre cérébrale et la fièvre parut se guérir. Sa mémoire seule ne lui était pas revenue aussitôt que les récentes couleurs de la plus fraîche convalescence... Rien n'était fini. Le délire revint an cerveau, puis la stupeur et le calme léthargique ; la vie et la raison s'assoupissaient ensemble. A force de tourmenter la vie, on l'aurait éveillée peutêtre, mais on n'eût pas éveillé la jraison. Il valait mieux que le sommeil se fît sur tout, et il se fit. C'est ainsi que M^e Rimblot est morte. • (Edouard Thibrry.)
i4 Janvier. — La Comédie célèbre Tanniversaire de la naissance de Molière, un jour plus tôt que d'habitude, à cause de la première représentation de la djfarine^ qui doit avoir lieu le lendemain lundi 1 5, en présence de la Cour.
Le spectacle est composé des Femmes savantes * et du Malade imaginaire 2» Toute la Comédie défile devant le public, dans la burlesque cérémonie finale 3 qui est présidée par M. Got.
i5 Janvier. — Première représentation de la dfarine, drame en cinq actes, en prose, de M. Eug. Scribe ^.
Ce drame historique n'est pas, tant s'en faut, l'un des plus mauvais de M. Scribe, au point de vue de la peinture
I. Ont joué les principaux rôles : Bressant (Clitandre), Samson (Vadius); M"« Aug. Brohan (Martine).
3. Ont joué les principaux rôles : Régnier (Thomas Diafoirus}^ Got (Purgon) ; M"« Aug. Brohan (Toinette).
*?. A l'exception de M»»" Racliel, Judith, Nathalie, et de MM* Geffroy, Provost et Leroux.
4. Ont créé les rôles : Beauvallet (le czar Pierre), Geffroy (MenstchikofF), Bressant, puis peu après Delaunay (\e Gt« Sapieha), Monrose (l'amiral Villerbeck), Maubant (Akinski) j M>ne« Rachel (la czarine), Fix (Olga).
et de la vérité des situations et des caractères. Ce czar féroce n'est point invraisemblable; MentschikofF est authentique; Catherine, seule, n'a peut-être pas les allures suffisamment sauvages qu'elle tenait de sa vulgaire origine. Le sujet de la pièce n'est rien; il se raconte en quelques lignes : Timpératrice Catherine et Olga, fille de Mentschikoff, aiment, toutes deux^ le comte Sapiéha, jeune et beau gentilhomme de la cour. La grande habileté de M . Scribe a consisté à rattacher' à ce frêle et vieux point de départ une série d'incidents multipliés et de faits, plus ou moins historiques, qui le rélèvent et le grandissent, et le font accepter plus volontiers du spectateur. L'incident principal est la jalousie furieuse et terrible du czar, qui soupçonne sa femme, à la suite de certains indices révélateurs, et qui veut, coûte que coûte, savoir la vérité. 11 exige de Sapiéha un aveu, que celui-ci ne veut pas faire, et il le livre au bourreau sous les yeux de l'Impératrice elle-même, qui sait garder dans ce danger suprême un inaltérable sang-froid et dont le visage ne pâlit point lorsqu'elle voit monter son amant sur l'échafaud; mais elle tient un poignard tout prêt, pour ne point survivre à Sapiéha, si le czar pousse jusqu'au bout sa vengeance. Pierre, suffisamment rassuré par l'impassible attitude de Catherine, fait grâce au comte, qui épouse Olga au moment même où le czar, empoisonné par Mentschikoff meurt subitement (8 février 1625), en laissant, malgré lui, l'empire à Catherine.
« Comte, dit alors la nouvelle impératrice à celui qu'elle a aimé, nous vous nommons notre ambassadeur à Varsovie, partez avec votre femme !... » Puis elle ajoute, mais à part, — et c'est là la conclusion et pour ainsi dire la moralité de la pièce : « à lui le bonheur à moi l'empire! »
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Ce qui manque le plus à ce drame, c'est précisément la qualité précieuse qui faisait surtout défaut à M. Scribe, le style. Ces grands personnages historiques de la Clarine n'y parlent point avec la hauteur et la dignité que nous aurions voulu leur voir. Les interprètes de la pièce valent, sur ce point, mieux que leurs rôles; M. Scribe leur doit une gratitude vraiment méritée. On ne saurait assez louer, en revanche, l'ingénieuse dextérité de l'auteur mêlant, avec un art incomparable, à un grand et sérieux sujet emprunté à l'histoire, une véritable intrigue de vaudeville, et la rendant parfaitement admissible et supportable. Le dénoûment du drame n'est pas moins habilement amené, ' et le personnage de Catherine est bien gradué et rempli de magnifiques élans de noblesse et de passion. Le cinquième acte, le plus dramatique et le mieux rempli de la pièce, a eu surtout un grand succès, dont M*ie Rachel a pu, d'ailleurs, réclamer la meilleure part.
Ce fut sa dernière création à la Comédie^Française, et peut-être, aussi, celle où, dans le répertoire moderne, elle donna le mieux — et dans toute sa souplesse et sa variété — la mesure de son immense talent. Les débuts de son rôle étaient doux et charmants ; ce n'est point tout d'abord que sa jalousie éclate ; elle est heureuse, en effet, et toute àPamour de ce beau jeune homme dont elle se croit aimée. Puis la passion se montre soudain : elle a une rivale!... Mais d'autres préoccupations la sollicitent bientôt : il faut qu'elle sauve de la vengeance de son terrible époux celui qu'elle aime et elle-même aussi ; car elle veut mourir si son amant est sacrifié. La grande scène de Téchafaud, au cinquième acte, fut pour Mïlo Rachel l'objet d'un triomphe véritable : elle sut se composer une physionomie étonnante de mobilité, et son visage, qui ne devait rien révéler au czar, montra cependant successi-
vement les diverses phases d'appréhension, de terreur et de résolution implacable et hautaine qui remplissaient tout son être *.
Elle eut aussi un très-grand succès d'élégance et de beauté dans ses divers costumes ; elle était surtout trèsheureusement coiffée, et portait avec une majesté vraiment souveraine la grande tenue officielle de l'impératrice de toutes les Russies 3. Et cependant elle approchait de ses derniers jours de représentations, et le théâtre allait à jamais la perdre! Elle étaitiprt malade lorsqu'elle joua la C^arine^ qui succédait de si près à Rosemonde^ et bien que le nouveau drame donnât les recettesjes plus élevées, et qu'elle y pût trouver les meilleures satisfactions d'amourpropre en présence d'un si beau succès, lequel lui était surtout personnel, elle^bandonna son rôle à la i8e représentation, le 27 février suivant^, devant une salle remplie jusqu'aux combles d'un public enthousiaste qui, par la chaleur et la vivacité de ses applaudissements, semblait,
1. • Dans cette étrange scènes plus voisine du mélodrame que de la tragédie, MUe Rachel était terrible et touchante à la fois. On frémissait! on avait peur 1 » (Jules Janin.)
2. a Le succès fut grand le premier jour : la ville entière, attentive, émerveillée, éprouva le plus vif plaisir à ces complications infinies; ce fut une louange unanime, ou peu s'en faut, de la grâce et de la beauté, de l'élégance des habits de MU* Rachel. Singulière aventure! Elle était devenue un entretien dans la ville pour la coupe et pour la richesse de ses vêtements.- Les dames la citaient comme une mode; elles s'inquiétaient de son négligé au premier acte, de sa robe de bal au second acte, de son manteau de cour à l'acte suivant. Ses broderies, ses diamants, ses couronnes devenaient autant de motifs pour que la foule arrivât à son théâtre. > (Jules Janin.)
3. La recette de cette dernière représentation fut de S.opS fr. 20 c.MUe Rachel n'avait interrompu que deux fois ses représentations de la C^artue^
I le 28 janvier pour jouer Andromaque à l'occasion de la Saint-Charlemagne, et le 22 février pour représenter Advienne Lecouvreur devant l'Empereur et l'Impératrice.
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en quelque sorte, lui reprocher cette désertion prématurée.
28 Janvier. — Représentation extraordinaire à l'occasion de la Saint-Charlemagne, spectacle classique dont Racine fait les frais : Andromaque avec Mi*« Rachel, dans son magnifique rôle d'Hermione *, et les Plaideurs avec une distribution exceptionnelle 2.
Mlle Rachel produit son effet accoutumé ; elle est plusieurs fois acclamée et rappelée. C'est une débutante, Mlle Clotilde-Meunier Fleury, qui joue à ses côtés le larmoyant personnage d'Andromaque. Jeune encore, mais douée malheureusement d'une précoce ampleur physique, Mlle Meunier-Fleury a dû se résigner à remplir, avant l'âge, les rôles marqués du répertoire. Elle est convenable et suffisante, et porte même, avec une certaine dignité, le sombre costume de la veuve d'Hector.
Quelques jours après, le 23 février, M^e Meunier- Fleury aborde, encore avec un demi-succès, le rôle de la reine, dans les Enfants d^ Edouard^ qui était le triomphe de la regrettée Mi^e Rimblot. Ces deux tentatives n'ont point, d'ailleurs, donné de résultats concluants, et la jeune débutante n'a fait, en quelque sorte, que se montrer ù la Comédie-Française.
1" Mars. — Mlle Rachel, abandonnant en plein succès le drame de la C^arine^ commence la série de ses dernières représentations. Elle se prépare déjà à jouir de ce long congé, que le Théâtre-Français lui a accordé malgré lui — congé qui devait être, hélas! éternel, — et dont elle exploitera la durée en donnant des représentations dans