Cest Maubant qui jouait Orëste
2. MM. Samson (l'Intimé), Provost (Dandin), Leroux (Léandre), Got ,' Petit-Jean), Anselme (Chicaneau); M»e« Thénard (la comtesse), Savary «Isabelle).
8o LA COMÉDIE-FRANÇAISE.
les principales villes de PAmérique. Elle veut reparaître, une dernière fois, dans ses meilleurs rôles du répertoire classique^ dans ceux qui ont servi à ses débuts et si rapidement établi sa glorieuse fortune ; elle se montrera encore dans tous ces personnages qu'elle a si fortement marqués de sa grandiose et ineffaçable empreinte, devant ces foules enthousiastes qui vont de nouveau accourir et presque aussi nombreuses qu'aux jours de ses premiers triomphes *.
Le i**" mars, elle joue Cinna devant 5,359 francs de recette; le 3, Polyeucte fait 5, 509 francs; le 5,Mi7/iridate^ 5,1x8 francs; le 7, Horace^ 5,388 francs; le 11, une seconde représentation de Mithridate et le Moineau de Lesbie produisent 5,721 francs; le 17, nouvelle représentation de Polyeucte avec le Moineau de Lesbie^ 5,546 fr. ; enfin le 23, pour sa dernière représentation, Phèdre avec 5,8o3 francs. Le 6 juin suivant, elle reparaît cependant, une fois encore, pour prêter son concours à la représentation extraordinaire donnée, par ordre, en l'honneur du roi de Portugal et de son frère, le duc d'Oporto , que l'Empereur et l'Impératrice accompagnent dans la loge impériale. C'est précisément le jour anniversaire de la naissance de Corneille, et la Comédie donne Horace et le Menteur, Les augustes personnages applaudissent Miï» Rachel qui déclame avec une verve et un feu extraordinaires les fameuses imprécations de Camille. La soirée est complétée par un Hommage à Corneille, en vers, de M. Philoxène Boyer, lu par M. Beauvallet.
I. Moins nombreuses cependant!... même en prenant pour point de comparaison les premières représentations de Rachel à la Comédie-Française : le 12 septembre i838, sa 2i« représentation donne 5,529 ^r. de recette; le 19, sa 27e, 6,1 3i fr; le 3o, sa 3oe, 6,296 fr.; le i»»" novembre, sa 3i», 6,3oo fr.; le 6 novembre, sa 32«, 6,176 fr; le 10 novembre, sa JK**, 6 124 fr.; le i3 novembre, sa 34«, 6,434 fr. etc..
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Cette représentation de M'ie Rachel, la dernière qu'elle croyait donner à la Comédie-Française avant son départ, fut cependant suivie, à un mois de distance, et grâce à un événement imprévu, de huit nouvelles représentations qui attirèrent une grande affluence. On était alors au début de l'Exposition universelle ; l'Europe entière était accourue à Paris, et le nom de Mlïe Rachel, sur Taffiche d'un théâtre, devait être un objet d'attraction de premier ordre pour les nombreux étrangers qui envahissaient tous les jours les lieux de distractions et de plaisirs dont la grande ville, devenue en quelque sorte comme un immense caravansérail, offrait alors tant de spécimens divers.
Une troupe de comédiens italiens donnait à la salle Vcntadour, depuis l'ouverture de l'Exposition, des représentations fort suivies. Le principal sujet de cette troupe, Mffle Adélaïde Ristori *, venait d'obtenir dans l'interprétation de tragédies d'Alfieri et de Schiller : Myrrha^ Francesca da Rimini et surtout Maria Stuarda^ un succès colossal, qui tenait véritablement du fanatisme et du délire, et qui fut — on a pu le dire non sans raison — le triomphe le plus grand et le plus incontesté de l'Exposition. 11 faut lire les journaux de l'époque, pour se bien rendre compte de l'engouement dont la tragédienne étrangère devint, en quelques jours, l'objet 2. Lamartine lui-même sortit du
I. Née en 1821, à Qvidale (Italie), et fille de comédiens qui lui firent aborder la scène dès ses premiers années. Elle épousa en 1847 '^ marquis Capranica dcl Grillo. Elle a joué, en français, à l'Odéon puis au Vaude- ▼illc, Béatrix ou la Madone de l'art ^ comédie-drame de M. Ernest Legouvé.
2. 1 Jamais comédienne étrangère n'avait reçu pareille ovation sur nos théâtres. Le nom de la Ristori fut dans toutes les bouches, ses portraits se veodirent à profusion, xVI. de Lamartine lui adressa des vers et le gouvernement lui fit les offres les plus brillantes pour l'attacher à la Comédie- Française, Elle voulut, alors, rester Italienne. » (Gust. Vapereau.)
silence poétique auquel il semblait s'être condamné, et il adressa une ode à la Ristori, que la foule acclamait tous les deux soirs, remplissant, jusqu'aux combles, la salle Ventadour toujours retenue plusieurs jours à Tavance. Alexandre Dumas père, qui avait alors à lui un journal tout personnel, le Mousquetaire^ prit, avec une ardeur et un enthousiasme tout juvéniles, le parti de Tactrice italienne, et il établit, entre elle et M**® Rachel, un parallèle étrange où il s'efforçait de démontrer la grande supériorité de la tragédienne étrangère sur la tragédienne française. Il alla jusqu'à demander — et cela à plusieurs reprises et dans des articles vraiment incroyables, qu'il ne craignait pas de signer de son nom — que l'Opéra oflFrît au public de TExposition le spectacle extraordinaire, — il l'eût été, en effet, — d'une double représentation, dans la même soirée, de la tragédie de Marie Stuart, l'une en français, celle de Lebrun, avec M*'* Rachel pour interprète, Tautre en italien, celle de Maffei, avec M°^^ Ristori dans le rôle de la Reine d'Ecosse où elle faisait alors fureur. Le public aurait eu, ainsi, l'occasion de se prononcer sur la valeur artistique des deux rivales. Tous les journaux rapprochaient d'ailleurs, dans leurs articles, le talent des deux tragédiennes— en vérité si dissemblables* — et leurs con-
I. • Le talent de M»* Ristori est puissant et varié, mais sans analogie avec celui de M^'* Rachel à laquelle on s'est tant plu à Topposer. L'actrice italienne a autant de vivacité et d'expansion que la tragédienne française avait de concentration et de profondeur. Au début de ses succès, elle avait particulièrement cette sensibilité sympathique que les Italiens appellent qff'etto. Douée surtout d'une remarquable souplesse, elle se plaisait à passer, dans la même soirée, du drame à la comédie, de la haute tragédie au vaudeville. • (Gust. Vapereau.)
Voici comment, vingt ans plus tard, l'un des maîtres du théâtre contemporain, M . Victorien Sardou, appréciait M»» Ristori :
• J'ai été, il y a quelque quinze ans, l'un des plus grands admirateurs
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clusions n^étaient pas toujours favorables à Mï'e Rachel. La toute récente idole était préférée à l'idole sacrée des anciens jours, et la prêtresse illustre des saints autels où l'on adorait Corneille et Racine semblait à jamais précipitée de son glorieux trépied. Ce peuple de France, qui avait dû subir tant de fois ses fugues et ses caprices, paraissait s'en souvenir pour se venger, par ses dédains, de la facilité et du sans gêne dont Rachel avait sans cesse usé avec son public, qu'elle avait cependant eu Part de ramener ensuite toujours à elle.
C'était donc comme une sorte de défi qui lui était jeté à la ÙLce. Elle fut, toutefois, quelque temps sans paraître s'en émouvoir ; mais on sut bientôt que, secrètement et bien cachée dans une loge retirée de la salle Ventadour, elle était allée voir sa rivale. Elle avait pu compter les bravos, les rappels sans fin, les fleurs qui jonchaient la scène, pendant la triomphale soirée à laquelle elle avait assisté. Elle fut soudain comme piquée au cœur, et elle résolut d'essayer, une dernière fois — et ce fut bien en effet la dernière ! — si elle avait réellement, autant qu'on se plaisait à le dire, perdu tout son pouvoir. Elle voulut reparaître, non pas dans un étrange tournoi comme celui
de M"' Ristori. Je l'ai vue dans tous ses rôles, et je ne manquais pas une de ses représentations. Je puis dire que je lui dois beaucoup, et que, depuis» j'ai mis bien souvent au théâtre des jeux de scène et de physionomie qui étaient le souvenir de ce que je lui avais vu faire. J*ai bien des fois stylé des actrices sur cet admirable modèle, entre autres Fargueil, qui est toute pleine d'emprunts faits à la Ristori et qui lui doit sans s'en douter une bonne part du succès qu'elle a en ce moment (à l'Ambigu dans le drame de E. Blum, Rose Michel). Toute la scène de la dénonciation dans Patrie était du ristorisme tout pur. Pour ma part, je n'ai jamais rien vu de beau au théâtre comme le jeu de cette merveilleuse femme, et les soirées de Pia, de Medea, de Judith et de Marie Stuart^ sont restées les plus belles de toute ma vie dramatique. » (Extrait d'un lettre, à un ami, publiée dans le journal le Gaulois du 3 mars 1875.)
que Dumas père avait rêvé pour elle, mais dans quelques représentations vraiment solennelles — et trop hâtives, hélas ! car l'heure de son départ approchait — sur la scène où elle avait tant de fois triomphé, et où elle retrouva, en effet, tout son prestige et toute sa vogue des meilleurs jours. Elle donna alors huit représentations, du 6 au 23 juillet, et la foule accourut. Jamais Rachel n'avait mieux joué, jamais elle n'avait été mieux inspirée ; elle interpréta avec une verve toute fiévreuse — elle était à la fois souffrante et vivement impressionnée — et avec un succès toujours croissant, surtout à partir de la deuxième représentation, le 6 juillet Phèdre^ le lo Andromaque^ le 12 Horace^ le 14 Polyeucie, le 16 Mithridate^ le 20 Phèdre encore *, le 21 Marie Stuart^ le 23, enfin, pour sa dernière représentation sur la scène de la Comédie-Française, Andromaque et le Moineau de Lesbie,
Cest dans ce personnage d'Hermione, qu'elle avait su rendre à la fois si séduisant et si terrible, qu'elle faisait ses adieux suprêmes au public dont elle avait été si longtemps l'idole, en même temps qu'au théâtre qui avait vu l'aurore de sa gloire, et loin duquel, moins de trois ans plus tard, elle devait mourir sans y être reparue jamais. Ce rôle d'Hermione, elle en avait fait le plus beau et le plus parfait de son répertoire. C'est le troisième qu'elle avait joué, lors de ses débuts, le 9 juillet i838, devant 373 francs de recette; deux mois après, les recettes ordinaires à^ Andromaque dépassaient 6,000 francs ; la petite Rachel, qui avait paru, pour la première fois, si obscurément, le 12 juin précédent, sur la scène du Théâtre- Français était devenue
I. Dans une représentation au bénéfice de M»* Thénard, dont il est parlé plus loin.
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déjà la grande préoccupation de Paris, et elle allait bientôt remplir le monde entier du bruit de son nom. Cette tragédie d'Andromaque est d'ailleurs celle qu'elle joua le plus souvent, et avec le plus de succès, à Paris *; il était juste que ce fût, dans ce rôle, où elle était vraiment supérieure, qu'elle se montrât, pour la dernière fois, sur la scène française.
Cette soirée fut cependant suivie d'une autre encore ; le lendemain, 24 juillet, Mi'o Rachel joua le Moineau de Lesbieau Théâtre-Lyrique, dans une représentation à bénéfice. Puis ce fut irrévocablement fini ! Quelques jours après, la grande tragédienne partait pour l'Amérique, emportant avec elle u dans les plis de sa tunique » la tragédie elle-même que personne n'a jamais relevée, et ne relèvera jamais sans doute, après elle, à un tel degré d'éclat et d'honneur ; emportant aussi, dans son cœur, déjà frappé à mort, de tristes et douloureuses appréhensions, et pour ainsi dire, par avance, comme le remords même de son départ.
6 Mars. — Première représentation de V Essai du mariage^ comédie en un acte^ en prose, de M. Méry,
Le point de départ de ce spirituel petit acte est ingénieux et piquant. M. de Lucy, et Mme de Lavinia, jeune veuve, s'adorent ; pourquoi ne s'épouseraient-ils pas ? L'obstacle vient de ce que Mm« Lavinia a juré — c'est-àdire s'est juré à elle-même — qu'elle ne se remarierait pas. Après bien des refus elle consent, cependant, à tenter « l'essai » d'un nouveau mariage. Elle veut vivre d'abord, avec son futur, pour le bien connaître, le bien éprouver ; vivre, avec lui, de la vie complète de deux époux — s'ar-
I. Elle le joua gS fois à la Comédie-Française. (Voir les appendices.)
rêtant toutefois à la porte de la chambre à coucher — pour s'assurer si vraiment le bonheur doit être pour elle dans Tunion projetée. Ils joueront donc, pour un certain temps, ce rôle de mariés, sans Têtre, et ainsi ils verront si leurs goûts et leurs caractères peuvent définitivement concorder pour leur satisfaction commune.
Cette situation, assez nouvelle dans Tespèce, donne lieu à divers incidents fort gais, et entre autres, à une scène de jalousie vivement menée, qui est du meilleur comique : le tout finit par un mariage, réel cette fois, et qui met à néant tous les beaux serments de la jolie veuve.
MM. Maillart (Rodolphe de Lucy), Monrose (Vincent), M mes Denain (Lavinia) et Valérie (Clotilde), ont véritablement enlevé ce joli lever de rideau, que Méry a écrit de sa plume la plus alerte et la plus brillante *.
10 Mars. — Première représentation de les Jeunes Gens, comédie en trois actes, en prose, de M. Léon Laya.
La comédie de M. Laya — la première qu'il donna à la Comédie-Française 2 — est une brillante et agréable imi-
I. • Tout cela est vif et gai, sans conséquence et sans prétention. L'esprit est franc et net; la pièce ne se discute pas; mais pourquoi la discuter? On l'écoute, elle amuse. Méry, le charmant conteur, n*a jamais été si près du mouvement et du dialogue serré et du bon air de la véritable comédie. • (Edouard Thierry.)
2. Né en 1809, M. Léon Laya est mort le 5 septembre 1872. Je lis ce qui suit dans une biographie publiée en 1873 : « Léon Laya venait de faire recevoir au Gymnase une comédie, lorsque des chagrins domestiques le déterminèrent à sortir volontairement de la vie. Il se donna la mort en se pendant dans sa chambre. Ses œuvres, dont plusieurs ont eu de beaux succès, manquent de vigueur dramatiq je et sont écrites d'un style sans éclat et sans relief, mais on y trouve une grande habileté dans ragencement de l'intrigue et des scènes remarquablement conduites. • {Grand Dictionnarre de P. Larousse, tome X.) Sa première pièce, la Liste de mes maîtresses^ date de 1828; le théâtre du Gymnase a représenté sans succès sa dernière œuvre, la Gueule du Loup^ peu après la mort de son auteur.
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tation des Adelphes de Térence, avec un sujet dont le fond est identique^ mais dont l'action se passe de nos jours. C'est un cours d'éducation et de morale, plein de gaieté, de finesse et d'observation, et où la note attendrie a également sa place. L'auteur met en présence, pour l'éducation des jeunes gens, deux systèmes opposés : d'abord celui de l'indulgence que pratique, d'une manière éclairée et habile, une sorte d'oncle d'Amérique, agrémenté d'une grande fortune et qui lâche assez volontiers la bride aux passions juvéniles de son neveu, en fermant les yeux — dans la bonne mesure — sur ses escapades amoureuses et sur ses menues fredaines. C'est là le bon système, celui qui, d'après les conclusiona de la pièce, doit le mieux réussir quand on l'applique à la nature droite et honnête d'un jeune homme qui sait se borner à jeter sa gourme.
Un père riche, mais sévère jusqu'à l'absurdité, représente le système contraire. Le banquier Rigaud a un fils, du même âge que son ami Max, le neveu qui personnifie l'avantage du premier système. Ce banquier donne une voiture à son fils, l'initie à la vie la plus large et la plus plantureuse du monde dans son opulent intérieur, mais il lui tient la dragée haute, pour tout ce qui regarde la question dépense, et sa bourse — quand la maigre pension mensuelle du jeune homme est épuisée — lui est irrévocablement fermée. Francisque — c'est le nom de ce fils — aime le plaisir, le jeu et les femmes, et il demande aux usuriers le moyen de satisfaire aux exigences de ses diverses passions : « En ïiti de compte, c'est papa qui payera, s'écrie-t-il fort comiquement, et cela lui coûtera, pour le moins, le double de ce qu'il m'aurait donné, s'il avait voulu m'en croire 1... »
C'est, en effet, le père Rigaud qui paye, au dénoûment, le prix des folies de son fils, regrettant alors — un peu à part lui — le système d'éducation qu'il a employé et qui
lui a si mal réussi en lui coûtant si cher, et trouvant aussi que celui dont son ami a usé, à Tégard de son neveu, valait décidément mieux que le sien puisqu'il accorde, à ce même neveu, la main de sa fille qu'il lui avait d'abord dédaigneusement refusée.
Je ne saurais assez insister sur les précieuses qualités de style, de gaieté, de bonne humeur qui distinguent la pièce de M. Laya ; les deux familles dans l'intérieur desquelles il nous introduit sont, en somme, et malgré quelques points secondaires, honnêtes et sympathiques, et les caractères des deux jeunes gens, qui ont tant de point de ressemblance, tout en se ressemblant si peu, sont supérieurement tracés. Ils ©nt du cœur, de l'entrain, de l'esprit et surtout de la jeunesse, un mot qui, en général, exprime et résume tous les sentiments les plus heureux — ou les plus mauvais — de notre humanité.
Le Théâtre-Français semblait compter sur le succès de cette charmante comédie : il en avait confié l'interprétation à ses meilleurs artistes, qui se sont d'ailleurs surpassés *. Les deux jeunes gens étaient représentés par. Delaunay (Max) et Got (Francisque) ; Anselme jouait le banquier Rigaud ; l'oncle indulgent était personnifié sous les traits, pleins d'une bonhomie si fine et si naturelle, de
I. M. Laya a constaté ainsi, lui-même, dans la préface de sa pièce impriaiée, la part qui revenait aux artistes, dans le succès qui l'avait accueillie :
« Je dois trop aux artistes qui ont bien voulu prêter, à cet ouvrage, le concours de leur talent, et leur part, dans le succès, est trop consi* dérable, pour que la première page de cette brochure ne leur porte pas l'expression de ma rccouiaissance. Le public, et après lui la presse Tont unanimement signalé : rarement un ensemble plus remarquable s'était manifesté, même sur notre première scène, et cette fois, dans des conditions d'autant moins faciles, il faut le dire, que l'œuvre était d'un mouvement général plus rapide, qu'elle cachait, sous le rire, une pensée sérieuse, et procédait, par allure libre et vive, sur un terrain brûlant. •
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l'excellent Provost ; MUe Dubois prêtait sa grâce et sa gentillesse à la jeune sœur de Francisque. Les rôles secondaires étaient tenus par Saint- Germain (Mathieu) et Mme Lambquin (Mme Durraont).
28 Mars. — Représentation extraordinaire donnée à la salle Ventadour, par les artistes de la Comédie-Française, au bénéfice de Mlïe Dupont, sociétaire retirée.
Mlï* Caroline Dupont a été, en son temps, Tune des meilleures soubrettes delà Comédie-Française. Elle y avait débuté le i5 mai 1810, à Page de seize ans; rapidement sociétaire, elle brilla au premier rang, après le départ de Mlle Devienne, dans les rôles de son emploi, jusqu'au I*' avril 1840. Sa représentation de retraite, donnée dans ce même mois, fut un événement. M'^® Dupont était trèsaimée du public, et il y eut foule, pour sa dernière soirée, qui se composa 'de Polyeucte avec Ligier (Sévère), Beauvallet (Polyeucte), Mlle Rachel (Pauline), et de Tartufe exceptionnellement distribué. Ligier jouait, pour la première fois, le rôle de Tartufe; Mlle Mars faisait Elmire, Firmin, Damis, et Samson, Cléante ; enfin la bénéficiaire jouait Dorine. La recette s'éleva à 12,268 francs, chiffre très-fort pour l'époque, et Mlle Dupont quitta la Comédie avec une pension de retraite de 7,5oo francs l.
Mlle Dupont retourna alors dans son village de Morsang (Seine- et- Oise), mais elle n'oublia jamais son cher théâtre
I. ■ De gaieté de cœiirla Comédie crut devoir se séparer de MU« Dupont admise à la retraite, à partir du mois d'avril 1840 : nous disons « de gaieté de cœur » parce que MU» Dupont était la seule soubrette en état de tenir le rcpertoire et qu'elle pouvait rendre encore des services importants. Les «»o:iétaii-e3 firent remonter jusqu'au ministre la responsabilité d'une décision qui privait le thiatre d'un de ses plus fermes appuis, et l'économie de 10,000 fr., résultant de la mesure, ne^fit pas remplacer Mïi« Dupont. » (Eue. Laugier, Z.a Comédie-Française depuis iSSojpagQ i5i).
go LA COMEDIE-FRANÇAISE.
ni son fidèle public, et on la vit reparaître, de temps à autre, dans des représentations extraordinaires, à la Comédie-Française çu à rOdéon. Cette représentation du 28 mars i855 fut bien définitivement sa dernière : elle joua, à la salle Ventadour, avec le concours des artistes de la Comédie-Française, Tartufe * et V École des Bourgeois. Elle avait alors soixante et un ans et on retrouva cependant, encore, dans cette Dorine, peut-être un peu mûre, mais au regard toujours vif et à la repartie toujours prompte, les meilleurs restes de la piquante soubrette, qui avait été si longtemps la gaieté et l'honneur du vieux répertoire.
U Ecole des Bourgeois 2 ne se reprend que de loin en loin; c'est une comédie de mœurs un peu froide et qui excelle surtout par la peinture des caractères. Jouée pour la première fois, le 20 septembre 1728, elle n'eut que sept représentations dans la nouveauté : Duchemin, père et fils, Quinault, Legrand, Montmesnil, Mme» Dubreuil, Legrancl et Lgbat créèrent les rôles ; reprise le 3 septembre 1770 et jouée par Bellecourt, Dauberval, Monvel, M^es Bellecourt et Doligny, V Ecole des Bourgeois ne put encore se soutenir bien longtemps. La reprise du 27 mars 1787 fut plus heureuse, et, depuis, la comédie de Dalainval a eu de meilleures destinées : les premiers acteurs du Théâtre- Français ont tenu à l'honneur de se montrer dans le brillant personnage de Moncade et notamment Fleury, Armand, Firmin, et, tout à fait de nos jours, Leroux et Dressant. C'est ce dernier qui joue le rôle aux côtés de Miïe Dupont, interprétant le type popularisé de
1. Ont joué les autres principaux rôles de Tartufe : MM. Provost (Orgon), Geffroy (Tartufe) 5 M»" Madel. Brohaii (Elmire), Thénard (M»n« Pernelle.)
2. L'Ecole des Bourgeois, comédie en trois actes, en prose, avec prologue de Dalainval.
M"« Abraham, qui lui est plus favorable, en raison de ses moyens actuels, que celui de Dorine qui exige plus de jeunesse. Bressant est fort distingué dans Moncade : il joue le rôle avec beaucoup d'élégance et de légèreté, et il est vivement applaudi.
MW« Dupont a survécu neuf ans à cette dernière représentation^ qui fut sa soirée d'adieux au théâtre ; elle est morte le 27 octobre 1864, à soixante-dix ans.
iw Avril. — Ml'e Emilie Dubois est admise aux honneurs et bénéfices du sociétariat.
19 Avril. — Première représentation de Péril en la demeure^ comédie en deux actes, en prose^ de M. Octave Feuillet.
Cette sorte de proverbe dialogué de M. Feuillet rappelle un peu sa jolie comédie de la Crise ^ jouée au théâtre du Gymnase, et qui n'était point d'abord destinée au théâtre. Péril en la demeure^ au contraire, a été spécialement écrit en vue de la scène, et le peu de mouvement et d'intrigue de la pièce pourrait également donner à croire qu'elle a d'abord passé par la Revue des Deux-Mondes où la Crise avait précédemment vu le jour *.
La baronne de Vitré a un grand fils, qui est tombé amoureux de la jeune femme de l'un des meilleurs amis de sa mère. Celle-ci cherche par tous les moyens — même les plus étranges — à protéger son fils contre sa passion coupable, en même temps qu'elle veut sauver l'honneur conjugal de son ami. Le rôle de cette baronne est toute la pièce : c'est une femme vive, spirituelle, qui appartient au
I. Ce proverbe, en deux actes, en prose, avait d'abord paru dans la ^evue des Deux-Mondes (i5 octobre 1848). II a été publié, ensuite, dans le recueil des Scènes et proverbes (in-i8, Michel Lévy;. et enfin repré- ««ntéau théâtre du Gymnase le 8 mars i854, avec M»»» Rose Chéri dans te rOle principal.
meilleur monde, et qui parle aussi dans les meilleurs termes — un peu beaucoup peut-être — de tout et sur tout. Elle moralise son fils, met en garde son ami contre les suites que peut avoir pour lui le trop fréquent abandon dans lequel il laisse sa femme, et démontre enfin à cette dernière — au moment même où peut-être elle va succomber, et dans le plus brillant et le plus ému de ses discours ~ « qu'elle aura grande raison de marcher droit dans la vie, parce qu'elle n'est guère faite pour les aventures de chemin de traverse. »
Je le répète, cette comédie n*a qu'un rôle autour duquel s'agitent, et comme placés là simplement pour la réplique, quatre autres personnages qui n'ont vraiment que fort peu de chose à dire. Cette éloquente baronne leur tient tête à tous, et comme elle parle fort bien, il ne faudrait pas jurer qu'elle ne s'écoute un peu trop parler; le quatuor qui l'entoure lui fait d'ailleurs beau jeu et ne semble l'interrompre — le plus rarement du monde — qu'avec un respect tout particulier.
L'esprit de M. Feuillet, bien que parfois trop cherché et quintessencié i, a cependant fait réussir ce semblant de pièce. Le spectateur^ tout au plaisir des spirituelles et amusantes tirades du rôle de Mme de Vitré, si bien débitées par Mme Allan, n'a pas voulu s'apercevoir qu'elles ne recou-
I. « La pièce contient peu de faits : ce qui en fait le charme, c'est le style coquet, travaillé ; ce sont des conversations pareilles à des parties de volant, où chaque interlocuteur relève le motet le renvoie plus bondissant; ce sont des finesses de langage et de sentiment, de mignons paradoxes, un esprit peut-être un peu menu et trop d<îtaillé pour la scène. A force de faire jaser le proverbe près du métier à tapisserie, le jeune auteur a pri> le diapason des causeries à demi-voix; il fuut parler au théâtre plus haut qu'au salon, si l'on veut être entendu de la foule. •
Th. Gautisr.
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vraient absolument aucune apparence de comédie *, et c'est bien le cas de dire que le public, pour le grand bonheur de M. Feuillet, a été charmé en même temps que désarmé.
La Comédie-Française avait donné ses meilleurs artistes à M. Feuillet pour son nouvel ouvrage 2, dont MM. Re-
!. • Cest de l'art entre deux paravents. »
Paul Foucher.
2. Le iournai le Théâtre^ rendant compte de Péril en la demeure^ dédare à tort que cette comédie est la première que M. Feuillet ait dounée au Théâtre- Français : en eâfcl M. Feuillet y avait déjà fait représenter un premier ouvrage depuis oublié, la Vieillesse de Richelieu^ comédie en doq actes. (2 novembre 1848}. Nous retrouvons d'ailleurs une lettre de M. Feuillet, adressée, antérieurement à 1860, à quelque faiseur de biographies, et qui résume sa vie littéraire jusqu'à cette époque. Cette lettre doit trouver ici sa place :
• Mon père, qui était un esprit très-élevé, très-libéral et un cœur d'or, oe contraria mes goûts littéraires que dans la mesure d'une prudence légi^ timeet toujours sous la forme la plus affectueuse. Dès qu'il put croire que je trouverais dans la satisfaction de mes goûts une carrière honorable, il se fit mon confident et mon conseiller littéraireavecunmélangede tendresse et de sévérité dont je ne puis me souvenir sans une émotion profonde. Je l'adorais. Sa perte et celle de mon fils, survenues peu de temps après, m'ont fait, AU milieu d'une vie généralement heureuse, un fond de tristesse qui, je crois, durera autant que moi.
• Au collège, j'avais fondé un journal où j'écrivais des romans. Comme nous tous, j'ai noirci bien des pages obscures, et qui méritaient parfaitement de l'être, avant d'arriver au public.
• Ma première pièce fut le Bourgeois de Rome, petite comédie légèrement sifflée à rOdéon, vers 1846. La seconde fut Echec et Mat, eu collaboration avec Paul Bocage, et qui réussit sur le même théâtre.
• Mo:i premier roman, Onesta, parut dans la Revue nouvelle, dirigée par Eugène Forcade. L'année suivante, je commençai à écrire dans la Revue des Deux-Mondes, où je publiai successivement Alix, le Pour et le Contre, la Crise, Bellah, Dalila^ Rédemption, le Village, le Roman d'un jeune h ^mme pauvre, etc., etc. La Crise fut le premier de mes proverbes qui fut mis au théâtre.
• On a joué de moi au Théâtre-Français: la Vieillesse de Richelieu^ Péril tu la demeure et le Village; au Vaudeville : Dalila^ la Fée, le Roman ^u jeune homme pauvre, la Tentation et Rédemption; au Gymnase :
gnier (de la Roseraie), Provost (de Favières), Delaunay (Albert), M^es Allan (baronne de Vitré), Fix (Caroline) et M^e Valérie (Annette) interprétèrent les rôles*. Le
la Crise^ le Pour et le Contre et le Cheveu blanc, (Octave Feuillet oublie de mentionner une comédie jouée au palais de Compiègne, et un spirituel vaudeville, York^ représenté sur le théâtre du Palais-Royal, en société avec Paul Bocase.)
« Tai été décoré en 1854, sur la proposition de M. Hippolyte Fortoul, ministre de l'instruction publique.
« Mon cher ami, je trouve si excessif ce que je fais en ce moment, quoique
je le fasse sur votre affectueuse requête, que je vous demande la permission
de m'en tenir là.
« Â vous de cœur,
Octave Feuillet. •
Je n'ai point à citer ici les ouvrages que M. Feuillet a publics ou fait représenter depuis qu'il a écrit cette lettre. Nous retrouverons, à leur date, dans le cours de cette histoire, ceux qu'il a encore donnés à la Conaédie- Française. — M. Feuillet a été admis à l'Institut (Académie française) le 3 avril 1862, en remplacement de Scribe, et promu officier de la Légion d'honneur en i863.
I . Péril en la demeure a été l'objet de reprises que nous signalerons à leur date. Celle qui a eu lieu, en 1874, avec Mm* Arnould-Plessy dans le personnage de M«" de Vitré, a donné lieu à bon nombre d'articles où la comédie de M. Feuillet a été, en général, jugée à nouveau et comme une pièce qui n'aurait pas eu déjà vingt années d'existence. Les critiques actuels se sont montrés plus sévères que ceux de l'époque. Voici entre autres quelques passages extraits d'un feuilleton extra-sévère de M. Jouvin dans la Presse (12 janvier 1874) :
« Ce qui m'a frappé dans Péril en la demeure avant ses qualités, ce sont ses défauts. Le premier acte, d'un développement démesuré, se compose de trois sermons, ajoutés bout à bout et débités par la comtesse ou la ba^^ ronne de Vitré. Cette veuve, oui joue de l'éventail comme Célimène, qui fait de la morale comme Elmire, c'est le « sage » de la comédie j elle en est aussi le «Théramène,» moins les beaux vers de Racine
« Cette comédie de M. Octave Feuillet est de celles qui sont faites avant toilt pour être lues. L'optique de la scène, dans un vaisseau aussi vaste que la Comédie-Française, en dérobe les meilleures qualités de finesse et de délicatesse. L'effort littéraire chez M. Octave Feuillet (chose louable en soi) est trop souvent un labeur dont le public se fatigue après le poète. L'action le cède au dialogue dans Péril en la demeure y ce qui est un mal
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23 avril, TEmpereur et Plmpératrice assistèrent à la 3« représentation.
22 Avril. — Début de Mme Crosnier dans le rôle de Mme Pernelle de Tartufe. La représentation — en dehors de la débutante qui n'a pu fournir longue carrière sur notre première scène* — est des plus intéressantes comme distribution et interprétation des personnages de Molière:
Tartufe. MM. Geffroy.
Valère. — Maillart.
Cléante. — Maubant.
Elmire. M™*» Madel. Brohan.
Marianne. — Favart.
20 Mai. — Débuts de M^^e Jouvante dans le personnage *d'Aménaïde de Tancrède 2. La nouvelle venue a des qualités de tenue et de diction qui Font maintenue très-utilement, pendant plusieurs années, — au second plan il est vrai, — dans le répertoire tragique 3.
7 Juin. — Première représentation de Par droit de Con-
déjà et un manque d'aptitude dramatique; mais — ce qui est un mal plus grave ~ l'esprit se raidit et se travaille pour atteindre à la légèreté ou à la profondeur. Qu'un auteur ciselle son style^ rien de mieux; mais, autant que possible, le spectateur ne doit pas entendre la lime grincer. Il y a dans U pièce plus d'une pensée qui semble accuser la veille prolongée d'un écrivain : on est tenté de dire le mot de M"»» de Vitré à son vieil ami Favières : Alle^ vous coucher! Mais le défaut irrémissible de cette comédie, malgré de jolis détails, c'est Tennui qu'on emporte avec soi, le rideau baissé. Je passe bien des choses à un auteur. Il peut choquer mon goût ou mon sentiment, rompre en visière à mes idées et à ma manière de voir sur bien des points; mais s'il m'ennuie, il devient inexcusable. »
I. M«« Crosnier est entrée depuis au théâtre de l'Odéon pour remplir
également les rôles de duègne.
3. Beauvallet jouait le rôle de Tanciède et Maubant celui d'OrbassaUi
3. MU* Jouvante avait déjà fait une première tentative de début à la
Comédie-Française — mais alors safts aucuh succès, le ii juillet i83o,
^^ Andromaque (Hermione).
quête^ comédie en trois actes, en prose, de M. Ernest Legouvé.
Dans sa nouvelle comédie, M. Legouvé a pris au sérieux et développé à sa manière la question des alliances entre nobles et vilains que, jusqu'alors, le théâtre n'avait abordée que par ses côtés comiques, en cherchant seulement à en montrer les inconvénients et les ridicules. Molière, le premier, dans Georges Dandin, et, de nos jours, M. Sandeau dans son roman Sacs et Parchemins^ qui a fourni, en partie, le sujet de la jolie comédie le Gendre de M, Poirier^ avaient pris, pour point de départ, cette même thèse, qui donnera longtemps encore lieu à discussion, mais qui tend, cependant, à perdre chaque jour de sa gravité et de son intérêt.'
M. Georges Bernard, ingénieur des plus distingués, mais dont la mère est une simple fermière, veut épouser M*^* Alice de Rochegune, qui est apparentée aux plus nobles et aux plus vieilles familles de sa province, familles pour lesquelles 89 n'a jamais existé; qui redoutent une mésalliance à Tégal de la peste et ne font pas un mouvement ni ne prononcent une parole sans exhiber leur blason et sans crier haro 1 sur la roture. Voilà dans quel monde, implacable pour qui ne lui appartient pas, M. Georges Bernard a la prétention d'entrer, 'et cela par la grande porte qu'il veut forcer au moyen de son unique valeur et de ses seuls mérites.
La diplomatie, la prudence et Phabileté.ne nuisent pas non plus, dans les entreprises de ce genre, et c'est, en effet, par leurs secours bien employés, que Georges doit surtout réussir. Il prend d'abord par leur intérêt, et Tun après l'autre, chacun de ses redoutables adversaires; il les attaque aussi par leur côté le'plus vulnérable, la vanité,*et, en somme, il manœuvre avec tant de dextérité et de
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bonheur, qu*il force tous les représentants di cette vieille noblesse entichée de ses titres et de ses soi-disant droits et armée de préjugés que rien jusqu'alors n'a pu détruire, à passer sous les fourches caudines du roturier et de la fermière dont ils ont d'abord ri, à qui mieux mieux. Bernard épousera donc M"** de Rochegune, quoi qu'en aient d'abord dit ses nobles parents, qui deviennent soudain ses admirateurs les plus empressés.
Cette jolie comédie pour laquelle M. Legouvé n'a pas eu de collaborateurs* a obtenu un assez vif succès, nous devons tout d'abord le constater. Elle a, toutefois, donné Heu à deux objections capitales que nous résumerons rapidement :
La société actuelle n'a plus, comme autrefois, des castes aussi parfaitement tranchées que celles que M. Legouvé a semblé vouloir établir. La noblesse d'aujourd'hui — à quelques exceptions près — ne connaît plus les mésalliances; on voit tous les jours, au contraire, se contracter des unions entre les personnes les plus éloignées, les unes des autres, par les préjugés qui existaient jadis, et qui eussent^ alors, rendu ces mêmes unions absolument impossibles. La difficulté, d'abord insurmontable, qu'éprouve l'ingé nieur roturier dans son projet de mariage avec une noble fille n'étant pas admissible dans la société moderne, le premier point de départ de la pièce de M. Legouvé ne porte donc pas suffisamment. Il ne pouvait avoir sa valeur et sa raison d'être qu'à une époque antérieure, et pour que la thèse soutenue,, très-brillamment d'ailleurs par cet écrivain distingué, eût toute sa force et ses déductions voulues.
t. lUvalt d(S]à donné, seul, au Théâtre-Français, sa tragédie /tf Guerrcro U lanvier 1845).
gS LA COMÉDIE-FRANÇAJSÉ.
il eût fallu qu'il transportât la scène et le sujet de sa pièce à plus d'un siècle en arrière.
La deuxième objection n'est pas moins grave : les vieux nobles, d'ancienne caste, avaient des idées arrêtées et des principes qu'on ne déracinait pas facilement. Le revirement subit qui s'opère, au dénoûment, dans la conduite de tous ces hobereaux de province, a donc paru absolument invraisemblable, malgré la licence que l'optique du théâtre accorde forcément à l'écrivain dramatique en raison du peu de temps que doit durer sa pièce et de la limite obligée dans laquelle il est tenu de renfermer ses développements. Cette conduite, tout à coup si différente, si contradictoire, si peu en rapport avec les idées reçues, émises et défendues si chaleureusement, dans le cours de la pièce, par les représentants de ce vieux monde, ont donc semblé inacceptables, et bien qu'ait pu faire l'auteur*, le mariage
I. M. Legouvé a voulu répondre aux divers articles publiés sur sa pièce ; il ne l'a fait qu'incomplètement dans sa préface imprimée, répliquant aux critiques générales mais sans entrer assez avant dans le détail.
Voici cette préface :
« Le sujet de cette comédie ayant donné lieu à quelques interprétations diverses, je demande au lectetir la permission d'expliquer ici, en peu de mots, ridée de mon ouvrage.
• Représenter non pas l'alliance trop commune des titres et des écus, de la vanité et de la cupidité, mais T union des qualités diverses de deux classes différentes : me moquer des roturiers qui prennent des noms de grands seigneurs, et conseiller aux grands noms de se mettre à la tête des grandes choses ; produire sur la scène, autant que le permet une comédie légère, la science qui, le compas à la main, remplit l'office des anciens héros mythologiques en asservissant la nature à l'homme, et peindre enfin, d'un côté, dans le marquis de Rouillé, le véritable noble qui veut garder noblement sa place à la tête de la société, et de l'autre, dans Georges Bernard, l'énergique enfant du peuple qui conquiert tout dans la vie, depuis sa bourse de collégien jusqu'à sa femme, voilà ce que j'ai voulu faire. Puisse le lecteur trouver que j'ai fait ce que j'ai voulu. »
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de M"® de Rochegune avec le roturier Bernard est demeuré inexpliqué.
Par droit de Conquête est néanmoins — en dehors de ces questions de principe — une comédie agréable, bien menée, très-intéressante et fort élégamment écrite. Elle n'exprinie que des sentiments honnêtes et élevés, et si certaines f)eintures de mœurs, qui ne sont plus de notre temps, ont pu paraître étranges, transportées dans le siècle où nous vivons, elles n*ont, en somme, blessé qui que ce puisse être, et elles ont même amusé — mais un peu comme hors-d œuvre.
Deux personnages se détachent surtout en saillie, dans cette comédie : celui de M"« Georges, la fermière, et celui de son fils, l'ingénieur. M"® AUan a créé le premier de ces personnages avec une verve, « un diable au corps » et une autorité considérables. Il était curieux de voir cette marquise d'Alfred de Musset, sous le bonnet et la robe de la fermière bavarde et commune — avec une forte dose de si réel bon sens — qu'elle a représentée avec tant de naturel et de finesse. Pauvre grande artiste! Ce fut, hélas ! sa dernière création.
Quant à M. Dressant, il trouvait dans le personnage de Georges, l'ingénieur, un de ces rôles exquis où il avait tant brillé au théâtre du Gymnase, c'est-à-dire un jeune premier complet, tout plein de verve et d'ardeur juvéniles, rame ouverte à toutes les espérances, le cœur rempli d'un amour, partagé d'aillebrs, et défendant sa cause — qu'il finit par gagner d'une manière aussi agréable qu'inattendue — avec une .chaleur qu'il a communiquée à tout le monde. La mère et le fils — Mme AUan et M. Bressant — ont eu les honneurs de cette soirée *.
I. Ont créé les autres rôles : MM. Provost (M» de Rouillé), Leroux
4 Juillet.— Reprise, avec une nouvelle distribution, de la comédie de M. de Belloy, Pythias et Damon.
Maubant joue Denys, créé au Théâtre-F'rançais par Beauvallet ; Candeilh remplace Guichard dans le rôle de Pythias. et M"« Mantelli reprend le rôle de Charmion créé par M'i« Rimblot.
5 Juillet. — M. Bressant reprend, dans les Caprices de Marianne^ d'Alfred de Musset, le personnage d'Octave créé par Brindeau, et M"* Nathalie celui d'Hermia joué, dans l'origine, par M"* Moreau-Sainti.
20 Juillet. — Représentation extraordinaire au bénéfice de M"« Thénard, après quarante- quatre années de services.
La bénéficiaire ne paraît dans aucune des pièces jouées dans cette représentation, qui a d'ailleurs attiré beaucoup de monde. M"»« Thénard est aimée du public qui la connaît et l'apprécie depuis tant d\nnnées^ et qui s'est souvent demandé pourquoi cette duègne excellente n'avait point — comme beaucoup d'autres dont certaines ne la valaient pas — été élevée aux honneurs du sociétariat*. Artiste consciencieuse, toujours sur la brèche, débordant de verve et de belle humeur, M"»« Thénard a été Tune des dernières comédiennes « classiques » de son emploi. Elle avait la tradition de la vieille école et personne n'a joué depuis,
(vicomte de Silly), Fonta (baron de Verdières), Candeilh (Wilson) ; M»" Nathalie (M>*« d'Orbeval), MadeL Brohan (Alice de Rochegune', Savary (Marie), MantelU (Amélie). Marcus (baronne de Verdières), Valérie (Justine).
I. Je relève dans XAlmanach Impérial une assez curieuse particularité au sujet de M»" Thénard. Son no n est imprimé dans la liste dessociétairei retirés, publiée dans cet almanach, depuis 1857 jusqu'à l'année i865. Cest seulement en 1866, qu'une prescription bureaucratique quelconque a fait supprimer le nom de M»* Thénard de cette liste, où d'ailleurs sa situation de simple pensionnaire ne lui donnait pas le droit de figurer.
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— mieux qu'elle, les mères rogommes du répertoire. Cette représentation à son bénéfice n'est point d'ailleurs l'indice ou bien le signal de son départ immédiat; elle profite d'un droit acquis, mais elle réserve encore, pour' quelque temps, ses précieux services à la Comédie-Française.
La représentation est fort belle et très habilement variée. M**« Rachel joue Phèdre * ;' les artistes du Gymnase représentent l'amusante comédie de M«« Emile de Girardin : le Chapeau d'un horloger^ et ceux du Palais- Royal, l'une de leurs meilleures farces : la Chambre à deux lits. Un intermède de chant, dans lequel on entend le ténor Poultier et le baryton Bonnehée, tous deux artistes de l'Opéra, complètent cette belle soirée dont la recette s'élève au chiffre de 16,408 francs.
28 Juillet. — Première représentation de Misanthropie et Repentir^ drame en cinq actes de Kotzebue, traduction nouvelle de Gérard de Nerval.
Ce beau drame de Kotzebue est une des œuvres les plus populaires du répertoire dramatique étranger. On le joue constamment en Allemagne où il a eu la vogue de certaines de nos pièces du boulevard, dont la Grâce de Dieu est le type le plus original et en même temps le plus connu.
La pièce de Kotzebue met en scène une femme coupable, la baronne de Mello: elle a trompé son mari et a consenti à suivre, loin de lui, son propre secrétaire, homme qu'il a couvert de ses bienfaits et qui n'a pas hésité cependant à devenir le plus lâche des ravisseurs. Plusieurs années se passent : le baron de Mello, que la douleur a rendu misanthrope, vit toujours seul, éloigné de la fréquentation du monde, refusant même de voir ses voisins. L'un d'eux,
I. Jouanni joue Hippolyte, Maubant, Thésée, et M»« Favart, Aride.
le comte de Walker, a pour femme de confiance une M"« Millet dont tout le monde vante l'inépuisable chanté, la vie exemplaire, en même temps que le charme et la douceuV de son esprit et de son caractère. La rencontre prévue a bientôt lieu ; M"® Millet n'est autre que la baronne de Mello repentie et corrigée. Cette première rencontre^ que le hasard seul a ménagée, et qui est tout à fait inattendue pour les deux époux, est des plus dramatiques : la femme s'évanouit, le mari s'enfuit avec horreur. Une seconde entrevue a lieu cependant : la baronne ne sollicite point son retour au foyer conjugal, elle ne se sent plus digne d'y être admise, mais elle veut revoir, une fois encore^ ses enfants. Le mari, après bien des refus et des difficultés, cède enfin, et la réconciliation se produit au milieu des pleurs et des baisers de ces enfants qui viennent de retrouver leur mère : « Eulalie, embrasse ton époux! » s'écrie Mello vaincu par Témotion et aussi par l'amour qui renaît soudain dans ce cœur brisé qu'il va remplir, de nouveau, tout entier.
Le drame de Kotzebue date de 1792; il a été traduit, pour la première fois, en français, en i798,par M"« Mole, sœur du célèbre comédien Mole, et qui joua elle-même la comédie au théâtre Feydeau, puis au théâtre Louvois. La première représentation de Misanthropie et Repentir eut lieu à Paris le 27 décembre 1 798, à l'Odéon. Bien que la pièce soit froidement menée, surtout dans sa première partie, elle eut alors un succès de larmes considérable. L'émotion véritable, causée par les deux derniers actes, faisait prendre en patience les longueurs des trois premiers. La pièce eut même plusieurs reprises, et Talma et M*** Mars en jouèrent les deux principaux rôles, sous l'Empire. La reprise actuelle n'a pas eu le même succès.
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La mort récente de Gérard de Nerval*, auteur de la nouvelle traduction adoptée par la Comédie- Française 2, ajoutait encore, par sa cruelle actualité, à l'intérêt de la représentation de cette pièce célèbre qui ne fut cependant accueillie qu'avec une sorte de respect de pure bienséance. L'interprétation était fort remarquable pour les deux premiers rôles. M. GefFroy, surtout, était admirable dans le personnage, tout d'une pièce, de ce mari outragé qui ne veut pas pardonner et dont le caractère inflexible ne se dément que sous l'impression des sentiments les plus naturels, les plus vrais et aussi les plus impérieux 3. Mais, le théâtre moderne ne se contente plus de ces simples tableaux; il eiige plus de variété, de mouvement, et il lui £iut surtout, comme contre-poids à la succession de ces scènes uniformément tristes et sombres, un élément de gaieté que nos auteurs actuels ont Thabiletéde faire entrer dans une intrigue, bien que ce ne soit généralement que comme remplissage et hors-d'œuvre. Misanthropie et Repentir ne fut joué intégralement que quatre fois : pour la cinquième représentation, qui eut lieu le 1 3 apût, les cinq actes de l'ouvrage furent refondus en trois actes seulement; mais malgré cet allégement, le drame de Kotzebue ne demeura que quelquefois encore sur l'affiche, et, de-
1. Le 25 janvier précédent on l'avait trouvé, pendu^ au-dessus d'un ^gout, dans Tune des rues les plus sinistres et les plus infectes de Paris, la me de la Vieille-Ilanterne, aujourd'hui disparue. Gérard de Nerval n'avait qae cinquante-sept ans.
2. Il y a eu encore une troisième traduction, de M. A. Pages, cette fois non littérale et qui fut représentée à l'Odéon le 24. décembre 1862.
3. Distribution des rôles: un Inconnu, Geffroy, le major, Leroux; un vieillard, Maubant; Bittermann, Monrose; La Comtesse, M»* D. Marquet; Lolotte, MU* Valérie. M^^' Judith, longtemps éloignée du théâtre par une grave maladie, rentrait par le personnage d'Eulalie qu'elle interpréta avec ose sensibilité très-vive et tout à fait en situation.
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artistes, moins connus, de la compagnie dramatique du roi de Sardaigne. C'est la tragédie même de Schiller, traduiteassez exactement par Maffei et s ;ns grandes suppressions. Marie Stuart ne paraît que dans trois actes, le premier, le troisième et le cinquième. Cest au troisième acte que la reine prisonnière reçoit au château de Fotheringhay la visite de sa rivale Elisabeth, et cette rencontre des deux reines — laquelle, comme on sait, est moins qu'historique — donne lieu à la scène capitale du drame. Cest aussi dans Tinterprétation de cet acte que M"« Ristori avait obtenu son meilleur succès. Elle y était, en effet, vraiment remarquable, et elle retrouva à la Comédie-Française les applaudissements fanatiques qu'elle était habituée à recueillir à la salle Ventadour. Elle fut plusieurs fois rappelée, après la chute du rideau, et on lui jeta des couronnes et des fleurs. Le dernier acte, où elle se montre si touchante et si résignée aux approches du supplice, ne lui fut pas moins favorable, et la tragédie finit, pour elle, au milieu d'une indescriptible ovation. On voyait, dans la salle, les personnages les plus marquants de la littérature, des arts et de la presse donner, eux-mêmes, le signal des applaudissements^ et, au premier rang, Alexandre Dumas père prodiguant à la Ristori, avec son expansion ordinaire, les marques les plus bruyantes de son immense enthousiasme i.
On pouvait craindre que Tartufe ne fût bien délaissé
I- I La Ristori s'est élevée à une {;rande hauteur; elle a semblé supérieure à elle-même, ce qui est pourtant bien difficile : ces planches foulées naguère par MUa Rachel lui inspiraient cette noble émulation qui est Tâme même du talent et n'a rien de commun avec la jalousie^ Son succès des Italiens Ta suivie au Théâtre-Français : les applaudissements frénétiques, les rappels multipliés, les pluies de bouquet, rien n'a manqué à son triomphe. •• (Th. Gautier).
après les vives émotions de cette première partie du spectacle. Il se produisit cependant peu de vides dans la salle, et M"® Demerson joua une dernière fois Dorine, je ne dirai pas avec sa verve des meilleurs jours^ maïs avec cette tenue, cet esprit et ce goût qui étaient jadis de tradition à la maison de Molière, et qui, depuis, ont trop souvent fait place à des interprétations individuelles^ plus ordinales peut-être, mais s*éloignant davantage du caractère vrai des personnages du vieux théâtre classique^.
Je ne veux pas oublier M. Jacques Offenbach, qui venait de quitter la direction de Torchestre du Théâtre- Français pour créer le théâtre des Bouffes- Parisiens 2, et qui eut les honneurs de l'intermède, dans cette belle soirée, en exécutant un solo de violoncelle 3.
M"® Demerson reprit, presque aussitôt, le chemin du petit village de Villiers où elle vivait retirée depuis i83o, et où elle mourut seulement dix-sept années plus tard, au mois de novembre 1872, à Tâge de quatre-vingt-sept ans.
C'est ainsi que réapparurent sur la scène, à quelques mois de distance, et dans ce même personnage de Dorine, où elles avaient jadis tant brillé, deux soubrettes du meilleur temps de la Comédie, M"«« Dupont et Demerson ; toutes deux avaient quitté leur retraite oubliée, et toutes deux retournaient y mourir, heureuses d'avoir jeté une dernière lueur sur leur nom et méritant ainsi de trouver
1 . Ont joué les autres rôles de Tartufe : Geffroy (Tartufe), Provost (Orgon), Delaunay (Valère) j M»» Madel. Brohan (Elmire), Al"« Thénard (M« Pernelle).
2. Le théâtre des Bouffes-Parisiens fut inauguré^ dans Tancienne salle Lacaze, qui fait face au cirque des diamps-EIysées, le 5 juillet i855, et pour la saison d'hiver, dans la salle du Théâtre-Comte, au passage ChoiseuU le 29 décembre suivant.