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La recette de la soirée fut de 8.196 francs

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place dans l'histoire dramatique d'une époque déjà bien éloignée de celle qui avait vu s'établir leur réputation.

1 5 Août. — Représentation gratuite à l'occasion de la fête nationale du jour. On joue le Misanthrope et les Jeunes Gens.

La distribution du Misanthrope est Tune des plus parfaites parmi celles que pouvait alors composer la Comédie- Française, dans le répertoire classique :

Alceste.

MM. Geffroy.

Acaste.

— Delaunay,

Philinte.

— Maubant.

Célimène.

M"" Madel. Brohan.

Arsinoé.

— Nathalie.

Eliante.

— Fix.

20 Août. — Représentation extraordinaire de les Demoiselles de Saint-Cyr^ comédie on quatre actes* de M. Alexan dre Dumas, donnée au palais de Saint-Cloud, par les artistes de la Comédie-Française, en Thonneur de la Reine d'Angleterre.

La reine Victoria et le prince Albert étaient arrivés Tavant-veille à Paris, pour visiter l'Exposition universelle, et la Comédie-Française fut le premier théâtre appelé à jouer en leur honneur, devant la cour 2, au palais de Saint-

I. Cette pièce fat jouée pour la première fois, le 25 juillet 1843. et en cinq actes. Les deux derniers actes faisant longueur, M. Régnier, sociétaire delà Comédie -Française, les refondit en un seul. La comédie de M. Dumas a. depuis lors, été jouée toujours ainsi et elle figure avec cette même modification, dans le Théâtre éomplet du célèbre dramaturge. (Tome V de 1 édition de Michel Lévy, 1864.)

3. La Reine, pendant son séjour (elle quitta Paris le 27 août), alla deux fois au spectacle : i» à l'Opéra, en gala; on lui donna un concert auquel prirent part Roger, Gueymard, Obin, Bonnehée, Merly et M«««« Alboni et CruYelli; le spectacle se termina par le ballet de La Fonti dansé par

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Cloud OÙ la Reine avait pris résidence. Il y eut donc, ce soir-lc\ ^o août, à la suite d'un banquet de soixante couverts, représentation par les coméJiens ordinaires de Sa Majesté, en présence des hôtes illustres de la France et de l'Empereur. On aurait pu choisir par exemple, dans le riche répertoire du Théâtre-Français, un spectacle un peu plus digue et de la noble assemblée impériale et royale, et de la Comédie-Française elle-même. Les Demoiselles de Saint^Cyr ne sont, en somme, qu*un grand vaudeville, amusant je veux bien le reconnaître, mais où la peinture des caractères, historiques ou conventionnels, est outrageusement dénaturée. Les deux élèves de la noble maison, créée par M"»® de Maintenon, sont devenues, dans la légère comédie d'Alexandre Dumas, de véritables grisettes en rupture d atelier, et qui courent les grands chemins avec un sans gêne un peu trop cavalier, en compagnie de deux jeunes étourdis qui n'ont aucune consistance et représentent des personnages sans intérêt. Le roi d'Espagne, Philippe -V, est peint lui-même sous des couleurs étrangères à rhistoire, et il se trouve mêlé à des intrigues absolument absurdes et invraisemblables.

On ne saurait mer, cependant, la gaieté de certaines scènes et la verve du style, un peu négligé toutefois, mais d'une rapidité et d'une prestesse d'allure incomparables. C'est par ces qualités, toutes de forme, que M. Alexandre Dumas a rendu possible son inconcevable imbroglio aux

Min^* Rosati et Plunkett, et les choeurs chantèrent, avec accompagnement d'orchestre, l'air national God save thequeen, 2«à l'Opéra-Comiqae qui représenta Topera d'Auber Haydée. Le God save... fut également jooé par Torchestre, à l'entrée et à la sortie de la Reine. Le 32, les artistes du théâtre du Gymnase viennent aussi donner, devant la Reine et la Cour, au palais de Saint- Qoud, une représeotatioa du Fils de famille.

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développements duquel la cour et ses hôtes ont semblé cependant prendre un vif plaisir. La pièce avait été, d'ailleurs, remontée avec grand soin *, et les costumes choisis parmi les plus brillants du riche vestiaire de la Comédie, ou refaits à neuf, tels que ceux que portaient les deux jeunes échappées de la royale maison de Saint-Cyr.

3i Août. — Première représentation de le Gâteau des Reines^ comédie en cinq actes, en prose, de M. Léon Gozlan.

Il ne faut pas non plus demander aux comédies de M. Léon Gozlan un grand respect pour la fidélité historique. Son amour de la fantaisie et sa haine du banal et de ce qu'on appellecc le convenu » ne lui ont jamais permis d'y regarder de bien près, lorsqu^il s'est agi de mettre d'accord le sujet et le détail de ses pièces avec la vérité de l'histoire. U géographie de M. Scribe, en matière de théâtre, était devenue fameuse, et l'on n'appelait plus que la « Scribie » les pays, souvent innommés, où le fécond auteur de tant d'œuvres applaudies plaçait la scène même de ses pièces. M. Gozlan, comme M. Dumas, et comme tant d'autres, d'ailleurs, est tout à fait de cette école facile, l'école des gens d'esprit, qui sauvent avec leur style et leur habileté des imbroglio, souvent amu3ants, mais où la peinture des caractères, des mœurs et des traditions d'une époque est, en général, toujours sacrifiée. La nouvelle comédie de

1. Voici la distribution des principaux rôles de la pièce, mise en regard de celle de la création :

Philipp« V. ........... .. MM. Brmdeau , Delaunay,

Roger de Saint- Hérem. , . Firmin Leroux,

t^bouloy Régnier Régnier,

MU* de Mérian .M»" Plessy Madel. Broîian,

MU* Mauclair.. Anals Aubcrt . August. Broban.

IIO LA CO|lEDI£-FRANÇAISE.

M. Gozlan répond, tout à fait, au court programme que je viens d'exposer. Elle est amusante, et elle offre quelques scènes intéressantes ; mais tous les personnages historiques qu'elle nous présente y sont faussés comme à plaisir.

Nous sommes sous le ministère du cardinal de Fleury, au lendemain de la régence. Le duc de Bourbon et M"« de Prie ont rêvé de marier le Roi eux-mêmes, afin d'avoir, au moins, tout le pouvoir grâce à la reconnaissance que leur devra celle qu'ils auront choisie pour Reine. Trois partis sont alors en présence : l'infante d'Eapagne que patronne le cardinal Fleury; M"« de Vermandois, à qui son frère, monsieur le Duc, proposa la cou« ronne, mais qui fait la difficile et s'aliène M"* de Prie par ses impertinences ; et enfin la modeste fille d'un prince détrôné, Marie Leczinska^ qui aime ailleurs.

Je ne puis détailler ici les intrigues nombreuses au milieu desquelles s'agitent ces divers personnages^ pour arriver à un résultat connu plus d'un siècle et demi, avant le lever du rideau ; je n'esquisserai pas davantage l'innocent amour qui remplit le cœur de la fill€ de Stanislas et pour lequel elle refuse tout d'abord un trône qu'elle a d'ailleurs si noblement et si dignement occupé. Je n'ai point trouvé que tout cela fût bien nouveau ni bien original. M. Gozlan a cru pouvoir avec de l'esprit^ et encore de l'esprit, suppléer à l'action un peu vide de sa pièce. Elle a cependant paru longue par endroits, et, à part le premier acte qui est charmant^ les expédients historiques que M. Gozlan s'est appropriés pour dénouer lei fils enchevêtrés de sa multiple intrigue ont semblé parfois bien

I . Personnages en somni« secondaires, pour la plupart, les deux principauXf le cardinal de Fleury et le roi Louis XV, dont il «st à tout moment question dans la pièce» n'y ayant point de rôle.

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usés. Ce dénoûment se résume dans une supercherie de Mme de Prie qui force Marie Leczinska à accepter la main du roi en lui persuadant que son fiancé, le comte d'Estrées, lui est infidèle « et qu'elle en parle à bon escient. » Et voilà pourtant — selon M. Gozlan— pourquoi la fille de Stanislas Leczinski est devenue reine de France!...

Il y a de jolies scènes, fines et délicatement traitées dans le Gâteau des Reines et c'est par ces quelques côtés, vraiment charmants, que cette œuvre, de complexion un peu trop Êiible, a obtenu quelque succès. J'ai déjà cité le premier acte, le mieux fait des cinq et qui se termine par une scène tout à fait réussie, celle des adieux du comte d^Estrées et de Marie Leczinska. Une autre scène, non moins heureuse, est celle où M"® de Prie, les bras nus jusques aux coudes, fabrique elle-même le fameux gâteau des Reines, en se demandant à qui pourra bien échoir la fève 1 Cest donc par des qualités de style, d'esprit et surtout de détails que se distingue la comédie de M. Gozian, qui n'a eu d'ailleurs qu'un petit nombre de représentations.

Ont créé les principaux rôles : MM. Gefïroy (le roi Stâ* ûislas), Leroux (le duc de Bourbon), Delaunay (le comte d'Estrées), Monrose (Sturmer), Saint- Germain (le chevalier Eustache), et M"" Augustine Brohan (M"*«de Prie)j Favart (M"* de Vermandois), Emilie Dubois (Marie Leczinska).

i3 Septembre. » Représentation gratuite en Thonneur de la prise de Sébastopol.

La Comédie-Française joue les Demoiselles de Saint- C/r avec la distribution et les costumes de la représentation donnée le 20 août précédent à Saint-Cloud, devant la Reine d'Angleterre, et le Médecin malgré lui^ où M'i* Augustine Brohan (Jacqueline) et M. Got (Sganarelle) sont surtout accueillis avec une faveur marquée par le

public tout spécial du jour, qui les acclame à plusieurs reprises. La représentation est complétée par une ode de circonstance dans laquelle M.' Arsène Houssaye chante la gloire de l'Empereur, de la France et de l'armée et que déclame, avec grand succès*, la jolie M"« Favart, à qui sied à ravir son costume de muse de Thistoire.

i5 Septembre. — Première représentation de V Amour et son train, comédie en un acte, en vers, de M. Octave Lacroix 2.

Cest en Espagne, le pays des séguidilles amoureuses, des rendez-vous galants, des valses, des sérénades et des boléros que se passe la petite comédie de M. Lacroix. Va jeune officier français, Gabriel de Lineuil, se trouve y aimer trois femmes à la fois, toutes trois également séduisantes et jolies, et qui, toutes trois aussi, éprouvent, à son endroit, une égale passion qui, pour Tune d'elle, doit finir par un bon et solide mariage. La polygamie, en effet, n'est pas de mode dans la catholique Espagne, et d'ailleurs

t. Cest une œuvre d^actualité qu'il ne faut juger qu'à ce point de Toet et qui est d'une facture inférieure à l'ode du même auteur, qui fut récitée par MU« Rachel dans la soirée solennelle du 32 octobre i852.

Mères, consolez-vous comme on faisait à Sparte ;

Si la mort a pris vos enfants Ils sont morts en héros ! l'àme de Bonaparte

Conduisait leurs bras triomphants!...

France, lève la tête ! après cette victoire

Nous aurons la paix du lion.

Et nous pouvons encor la rouvrir cette histoire

Ecrite par Napoléon ! . . .

3. Ont créé les rôles : MM. Ûelaunay ^Gabriel de Lineuil), Bâche (Ro' dablasj, M"» Fix (Dona Inès), Mantelli (Dona Pepa), Emilie Dubois (Doua Carmen), Lambquin (la duègne Barbara). M. Bâche avait composé d'aoe manière fort originale et des mieux réussies l'étrange personnage d« Rodablas.

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Inès, Pépa et Carmen sont de trop honorables personnes pour que leur imagination, d^accord avec leur cœur, ait pu rêver, au sujet de l'élégant officier, d'autres projets que ceux qu'autorise ce qu'on est convenu d'appeler le bon motif. Que faire et quelle décision prendre ? Car le temps passe et Tamour presse. Un certain Rodablas, sorte d'intrigant qui a fait tous les métiers et qui a même une pointe de philosophie^ assez inattendue chez un tel homme, se présente heureusement fort à propos pour tirer nos amoureux de cette inextricable situation.

Ici se place une scène fort piquante : l'officier, les yeux bandés, est introduit par une duègne dans un cercle formé parles trois jeunes filles; chacune d'elles doit lui donner un baiser, et il est tenu de la reconnaître à la seule impression que son cœur aura pu ressentir sous l'effleurement de ces lèvres amoureuses. Inès et Pépa subissent successif vement l'épreuve et Gabriel hésite et se trompe; mais le baiser de Carmen l'émeut, le transporte, l'enivre, c'est elle qu'il aime, qu'il a. toujours aimée. Inès et Pépa ont joué simplement avec l'amour mais — sans qu'elles s'en soient bien rendu compte — elles n'ont jamais véritablement aimé.

Cette gracieuse saynète est écrite en jolis vers, fort élégamment tournés, et elle a obtenu un agréable succès qui aurait dû encourager M. Octave Lacroix à renouveler d'une manière plus sérieuse et plus étendue une tentative dramatique quelconque, qu'à plus de vingt ans de distance, nous attendons encore de lui^.

I* Cest la seule pièce de théâtre qu'ait jamais donnée Octave Lacroix. Poète et journaliste, M. Lacroix a semé un peu partout une grande quan>tité d'articles de tous les genres et sur tons les sujets. Il a beaucoup écrit, surtout au Journal Officiel^ dans la petite et dans la grande édition. Il

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17 Septembre. — Première représentation de la Ligne droite^ comédie en un acte, en prose, de M. Marc Monnier, — rentrée de M"« Arnould-Plessy.

M»» Arnould-Plessy, après dix années de succès en Russie, rentre définitivement à la Comédie- Française, mais seulement comme pensionnaire et avec des avantages tout particuliers et dignes de la haute position que lui a faite son talent. Elle contracte un premier engagement de huit années, toujours renouvelé depuis^, reçoit 24,000 francs d'appointements et a droit à un congé annuel de trois mois.

La rentrée de cette éminente comédienne est un véritable événement artistique et la salle est Tune des plus brillantes que Ton ait vues depuis longtemps à la Comédie-Française. C'est dans Tartufe^ que M"« Plessy se montre tout d'abord ; elle y obtient surtout un grand succès de beauté. Le personnage d'Elmire n'est point de ceux qui soient particulièrement favorables à son talent; Elmire n'est pas une grande dame, c'est la femme d'un bourgeois qu*un coquin veut séduire, qui se défend de son mieux contre ses répugnantes atteintes et qui n'est légère que par occasion. M™« Plessy est une trop brillante et trop complète grande coquette pour ce rôle, qui ne demande que de la souplesse et de la tenue, mais aucune coquetterie, aucune [mièvrerie, si ce n'est pour un moment, et seule-

aussi été pendant un certain temps secrétaire de Sainte-Beuve. (Voyez aux appendices du tome IV des Nouveaux Lundis (Michel Lévy), une notice détaillée, écrite par Sainte-Beuve lui-même sur ses divers secréuires).

I. M"* Plessy a quitté la Comédie-Française en 1876. Sa représenUtion de retraite a eu lieu le 8 mai. (Voyez la notice que j'ai publiée cbet Tresse sur cette remarquable artiste, in- 18, 1876.)

3. MM. Geffroy (Tartufe), Provost (Orgon), Maillart (Valère); M-« Thénard (M»» Pernelle), Favart (Marianne}, Aug. Brohan (Donne).

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ment par feinte, dans la comédie terrible qu'elle joue vis à-vis de Tartufe pour mieux détromper son mari. C'est d'ailleurs dans cette scène capitale, — celle qu'on a appelée la scène de la table — qui précisément lui donnait le droit de jouer la grande dame coquette, légère et provocante, qu'elle a surtout excellé. Elle ne pouvait, certes, être bien sensiblement inférieure dans les autres parties du rôle, mais elle y a été, à coup sûr, moins bien servie par le rôle lui-même que dans la scène que je viens de signaler.

Cest dans une petite comédie de M. Marc Monnier, la Ligne droite *, souvent jouée par elle en Russie, que cette brillante artiste a définitivement reconquis son public. La pièce, en elle-même, n'est rien : une grande dame se moque d'un vieux barbon au profit d'un jeune amoureux. C'est une éternelle histoire qui a déjà servi de thème à mille fentaisies dramatiques; M.Marc Monnier l'a reprise, à son tour, sous forme de proverbe, et sa pièce n'est ni meilleure ni pire que toutes celles qu'on a jetées, depuis, dans ce moule convenu où, pour réussir, il suffit d'avoir un peu d'esprit et de bons interprètes 'pour le faire valoir. Et c'est bien à l'interprète, cette fois, que l'auteur de la Ligne droite a dû son succès I...

I M"« Plessy, écrivait Th. Gautier quelques jours après cette brillante rentrée, est l'actrice née de Marivaux et de la comédie romanesque; elle en a la grâce maniérée et l'afféterie déli-

I. Comédie jouée pour la première fois à l'Odéon le 24 octobre 1854. Voici les deux distributions de la pièce :

Odéon . Théâtre-Français .

U Comtesse •. M«« Sarah Félix A. Plessy,

Le Baron MM. Kime Mirecour,

Lucien • Métrôme Dressant.

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cieuse; le bon sens carré et le style robuste de Molière la gênent évidemment. Il lui faut des dentelles d'or à parfiler, des perles à faire rouler sur le tapis, des étoffes de soie à mettre en pièces de ses jolis ongles roses, comme à cette princesse chinoise qui se pâmait en déchirant les tis'ius les plus précieux. Et si la dentelle d'or est du clinquant, si la perle est de verre et le taffetas de la percale glacée, qu'importe? Elle se joue au milieu de ces fanfreluches, de ces verroteries, de ces chiffons, avec des gestes si coquets, des airs de tête si charmants, des allures si languissament fantasques que Ton est ébloui et fasciné. Aussi, comme elle s'en est donné à cœur joie dans le proverbe de M. Marc Monnier ! quel joli manège, quelle délicieuse fatuité féminine, quelle adorable impertinence de' grande dame ennuyée qui prend et reprend le fil de ses pantins et les oublie quelquefois sur le bord de sa loge (la scène de la Ligne droite se passe dans le couloir du théâtre de la Scala, à Milan, devant la loge de la comtesse) à côté de son éventail ou de sa lorgnette !... Comme elle les fait aller, le jeune et le vieux, et se moque de leur habileté maladroite, de leur rouerie naïve, jusqu'au mot qui clôt la pièce ! Là est son vrai domaine — un beau domaine — celui de la fantaisie!... »

Le 25 septembre suivant, M"« Plessy reprenait, avec un succès plus vif encore, le rôle d'Araminte des Fausses Confidences^, un de ces personnages de coquettes précieuses et maniérées qui lui conviennent le mieux. L'éminente artiste a, depuis, agrandi le cercle de ses créations, et elle a pris possession de rôles considérables où elle a aussi montré de hautes et précieuses qualités dramatiques ; elle a dû, toutefois, à Marivaux et à Musset ses plus éclatants triomphes, et je ne crois pas, en somme, qu'elle ait trouvé dans toute sa longue et glorieuse carrière de théâtre un personnage où elle ait été plus complètement parfaite et idéale que dans celui d'Araminte qui lui permettait de se

1 . Jouent les autres rôles MM. Samson (Dubois), Got (Lubin), Bressaot (Dorante); M«m Thénard (M»« Argante), Bonval (Marton).

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montrer sous ses faces les plus brillantes et avec ses avantages les plus personnels de diction, de grâce et de beauté.

Le mois suivant, l'Empereur et l'Impératrice, qui faisaient au duc et à la duchess.e d^ Brabant^ les honneurs de l'Exposition, conduisirent deux fois leurs illustres hôtes à la Comédie-Française 2. On joua pour eux, le 14 octobre. Mademoiselle de la Seiglière, et le 2 5 du même mois on donna a par ordre » une représentation des Fausses Con* fidences et de la Ligne droite^^ à laquelle ils assistèrent en compagnie d/s TEmpereur et de l'Impératrice. Le succès de M"» Plessy, dans cette dernière soirée dont elle était le principal attrait, fut considérable : les jeunes princes Tapplaudirent avec un enthousiasme que n'avait certainement pas réglé l'étiquette, et ils lui firent ensuite transmettre, dans sa loge, l'expression du contentement qu'ils avaient éprouvé à l'entendre.

2 Novembre. — Une des plus jolies et aussi des meilleures comédiennes du théâtre du Gymnase, M"« Figeac*,

1. Leducde Brabant, fîls aînédu roi des Belges et aujourd'hui Léopold II, et la princesse Marie, archiduchesse d'Autriche, fille de Tarchiduc Joseph, palatin de Hongrie, aujourd'hui Reine des Belges.

2. Leduc et la duchesse de Brabant étaient arrivés à Paris le 12 octobre et ils partirent seulement le 27. Il y eut, en leur honneur, spectacle à Saint-Cloud le 16 octobre : les artistes du théâtre du Palais-Royal reprélentèrent devant la cour les Premières armes de Richelieu et la Rue de la Urne. Le 22 l'Empereur les conduisit à une soirée de gala à l'Opéra où furent données les Vêpres siciliennes.

3. On avait d'abord annoncé Tartufe avec le Legs^ que M«« Plessy devait jouer pour la première fois depuis sa rentrée. Un ordre des Tuilerie» fit substituer à ce spectacle les Fausses Confidences et la Ligne droite et c'est seulement le 27 qu'eut lieu la reprise du Legs,

4. M"« Figeac (Bathilde Augustine) a eu, avant son entrée à la Comédie- Française, une existence dramatique bien accidentée. Le 11 octobre 1839, elle débutait au théâtre de la Renaissance dans le vaudeville Revue et Corrigée. Ses dcbutàà la Porte- Saint-Martin datent de l'unique représentation <iu Vautrin de Balzac (14 mars 1840), où elle créa Inès de Christoval. On

Il8 LA COMÉDIE-FRANÇAISE.

débute dans le rôle de la marquise de Prie du Gâteau des Reines. M"« Figeac venait d'obtenir, dans sa création de Valentine de Santis du Demi-Monde {20 mars 1 855), un succès si franc et si mérité (|ue les portes de la Comédie- Française • s'étaient comme subitement ouvertes d'ellesmêmes devant elle. M"« Figeac n'y trouva cependant pas, dès le premier soir, Taccueil favorable auquel elle avait droit. On eut le tort, il est -vrai, de la faire débuter dans un rôle que M"* Augustine Brohan venait de créer avec l'autorité de son talent si sûr et si complet, et dans lequel une artiste plus inexpérimentée devait, forcément^ paraître inférieure. Cette marquise de M. Gozlan est^ en effet, la cheville ouvrière de la pièce; elle mène tout le monde, fait et détait des intrigues et des mariages, et ne quitte guère la scène que pour y rentrer aussitôt. Le rôle est écrasant et présentait d'autant plus de difficultés qu'il permettait d'établir des points de comparaison qui devaient être contraires à la débutante dont l'émotion et la peur diminuaient déjà les moyens.

Nous retrouverons bientôt, d'ailleurs, M"^ Figeac dans d'autres rôles qui l'ont aussi mieux servie.

19 Novembre. — Première représentation de la Joconde^ comédie en cinq actes, en prose, de MM. Paul Foucher et Régnier.

On a cité le drame de M. Emile Augier^ le Mariage

la trouve ensuite au concert du bazar Bonne nouvelle, au Gymnase, puis en retraite dans un couvent et en Pologne où elle séjourne deux ans. Elle revient en France, joue un moment au Vaudeville et débute, enfin, an théâtre du Gymnase, son avant-dernière étape, où elle créa Julie de Philiberte (19 mars i853}. Marceline de Diane de Lys (i5 novembre i853) et Valentine du Demi-Monde. Nous verrons enfin, dans une dizaine d'années, MU* Figeac quitter définitivement le théâtre pour contracter un mariage dans le haut commerce parisien.

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f Olympe^, comme offrant des points de ressemblance avec la comédie nouvelle de MM. Foucher et Régnier; c'est aller chercher un peu loin les choses, et ce n'est que par un bien petit côté, en effet, que les deux pièces se touchent. Leurs héroïnes ont failli toutes deux -^ plus et moin — et ont contracté d'honorables mariages que l£f situation que leur avait faite leur faute semblait rendre à jamais impossibles. Mais quelle distance et quelle différence entre ces deux héroïnes mêmes!... Olympe est une coquine, dans toute la force du terme, elle est tombée aussi bas qu'une femme peut tomber, et — au point de vue purement moral — die n'a jamais tenté de se relever de sa chute ni de sortir de sa fange. Elle est restée — mariée — ce qu'elle avait été — fille. Louise de Guitré — la Joconde — est une pauvre femme qui a aussi commis une faute, mais elle doit la pleurer toute sa vie. Un honnête homme, M. de Guitré, qui connaissait cette faute, a cependant consenti à lui donner son nom ; il a donc, en quelque sorte, lavé, purifié le passé de cette femme, et il lui a rendu comme l'honneur, en l'élevant jusqu'à lui.

Je ne raconterai pas ici, par le détail, la comédie de MM. Foucher et Régnier, qui tourne même, par moments, au drame. M"" de Guitré y pleure sa faute pendant quatre actes, sur cinq, ce qui a paru bien excessif de la part d'une

I. Pièce en trois actes, en prose^ violente, brutale mSme, et à l'excès, >nais eo somme Tœuvre la plus complète et la plus personnelle de son aoteur. Jouée pour la première fois au théâtre du Vaudeville le 17 juillet i855, elle n'eut d'abord qu'un succès de curiosité ; le dénoûment en ptnil inacceptable. On le trouva alors trop hardi, trop osé, même invraiumbUble. Le public est revenu depuis sur ce jugement et il faut d'ailleurs reconnaître que son goût et son éclectisme ont progressé. La Comédie- Française a joué avec grand succès, en 1874, le DemùMonde de M. Alex. Dumas fils, réputé impossible pendant vingt ans, et elle jouera certaine* ment on jour le Mariage cTOlympe,

femme qui n'est pas, en somme, aussi déchue qu^elie a l'air de le croire, et qui a même reçu, aux yeux du monde, aussi bien par son mariage, que par sa noble et digne conduite, l'absolution de sa première et unique faute. Le manque de publicité suffisante du mariage de M. de Guitré, avec cette Louise, que d'autres ont connue au temps de sa coupable splendeur, et alors qu'on Tavait surnommée la Joconde, donne lieu à diverses péripéties qui ne produisent pas TefFet dramatique que les auteurs en pouvaient attendre, et cela, précisément, parce qu'elles proviennent d'une situation exagérée et d'un point de départ en partie faux. Quoi qu'il en soit, tout finit bien, et M"* de Guitré , dont l'arrivée inattendue de son frère , qu'on croyait à jamais disparu,* a momentanément compromis la position de famille, garde définitivement sa place dans la maison conjugale. Mais, le remords qui déchire son cœur — et c'est là sans doute la moralité que les auteurs ont voulu nous donner comme conclusion de leur pièce — le remords ne doit jamais finir pour elle ; le pardon, le calme, l'oubli sont partout autour d'elle, excepté dans ce cœur même dont la blessure saignera toujours.

Il serait facile d'établir, dans une pièce de ce genre, la part qui revient à chaque collaborateur, quand il s'agit de deux auteurs tels que MM. Foucher et Régnier. J'imagine que toute la partie dramatique et larmoyante appartient en propre à M. Paul Foucher; M. Régnier s'est surtout réservé la partie technique et spéciale dans laquelle il est passé maître, celle de la charpente de Tœuvre, de sa distribution et de sa mise en scène. On reconnaît à tout moment son habileté consommée, et c'est à son admirable entente du théâtre que la Joconde a certainement dû le succès surtout littéraire et artistique qui l'a accueillie le premier soir.

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Le grand attrait de la représentation consistait dans la prise de possession, par M°** Arnould-Plessy, d'un rôle tout à fait en dehors de ceux qu'elle jouait d'ordinaire. Cette brillante marquise, cette incomparable grande coquette abordait pour la première fois un personnage dont l'interprétation exigeait des qualités tout autres que celles qui la servaient si bien dans Molière, dans Musset, et surtout dans Marivaux. Ce rôle de Louise de Guitré est un personnage à la Dorval, tout rempli de larmoiements et de désespoirs, et que M"»" Plessy a joué, en grande artiste qu'elle est, avec toute son intelligence et toute son âme. Elle en a sauvé les côtés difficiles et inauguré comme une seconde manière — que nous la verrons développer à Tintinii — de son talent si souple, si varié et si plein d'habiletés et d'imprévu 2.

5 Décembre. — M"« Emilie Dubois joue, pour la première fois, avec sa gentillesse et sa grâce mutine, le rôle de Cécile dans // ne faut jurer de rien.

29 Décembre. — Représentation extraordmaire à l'occasion de la rentrée des troupes de Crimée.

On donne la Joconde^ et M. Beauvallet récite l* Armée d'Orient^odc du député-poëte Belmontet, composée pour la circonstance. Le théâtre a voulu .entourer d'une certaine solennité la déclamation de cette poésie en groupant^ autour de M. Beauvallet, tous les artistes de la comédie,

1. Mais aassi avec des résultats bien divers au point de vue du succès. N'oas verrons par la suite qu'en somme, Mne Plessy est toujours demeurée surtout la plus grande actrice « de comédie » qu'ait eut Thonneur de posféàe r le Thcàtrc-Français depuis M»» Mars. ^

2. Ont créé les autres rôles : MM. Geffroy (de Guitré), Bressant (Lucien), Leroux (de Fontenac), Régnier ( Desraoutiers) , Saint-Germain (Soleil), Castel (Bernard) ; Mnea Pix (Hélène), Marcus (Pauline).

et chacun dans le costume du meilleur rôle de son emploi ^. L'ode, qui exprime de nobles sentiments dont Tintent ion rachète l'officielle banalité, est couverte d'applaudisse* ments^ et M . Beauvallet doit même en répéter la dernière strophe.

I. N*ont pas paru Mans la cérémonie : M»» Rachel, Denain, Jodith Arnould-PIessy, Thénard, Marquet et Jouvante.

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1 1 Janvier. — L'Empereur et l'Impératrice assistent à la deuxième représentation de la reprise de Gabrielle^, avec M"« Judith dans le rôle de Théroïne de la comédie de M. Emile Augier. Le spectacle est complété par // ne faut jurer de rierty que M"" Emilie Dubois joue pour la deuxième fois.

i5 Janvier. — Anniversaire de la naissance de Molière. — Première représentation de les Muses de Molière^ strophes dialoguées de M . Philoxène Boyer.

Curieuse et excellente représentation. Tune des meilleures de ce genre qu'ait données la Comédie-Française au double point de vue du programme du spectacle et de l'interprétation des pièces qui le composent : L'École des femmes^ et surtout ce que 'j'appellerai son appendice, la Critique de F École des femmes^, suite de scènes si vives,

1 . La première représentation avait eu lieu l'avant-veille, 9 janvier. .

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