‹ Journal intime de la Comédie françaiseChapitre 22 sur 67 · Le3ojaiUet i · texte numérisé non relu

Le3ojaiUet i

l3o LA COHÉOIE-FRANÇAISE.

M. Empis^ qui prenait à sa place radministration de Li Comédie, était un ancien employé supérieur de la liste civile sous les rois Louis XVIII et Charles X; il avait écrit des livrets d'opéra et diverses comédies dont la plus célèbre, faite en collaboration avec M. Mazères, est la Mère et la Fi7/e (Odéon, ii octobre i83o). Il avait aussi publié récemment une série de scènes historiques sous ce titre : Les Femmes de Henri VIII {2 vol. in-8% 1854) q^i avaient eu un assez vif succès et dont la deuxième édition venait de paraître» Enfin l'Académie française l'avait appelé à elle, dès 1847, en remplacement de M. de Jouy.

Cet homme grave, qui s^était donné pour mission de régénérer le répertoire classique qiîUl considérait comme trop oublié ou bien seulement comme trop négligé a la Comédie^Française, inaugura sa direction par la première représentation d'une farce quelque peu équivoque d'un écrivain qui avait beaucoup fait parler de lui depuis un peu plus d'un an qu'avait paru son premier livre, M. £d^ mond Âbout. Cette farce, intitulée Guillery^ portait sur l'affiche l'appellation de comédie en trois actes, en prose. Mais M. Empis n'était responsable ni de la réception, ni de la mise en scène de cette étrange pièce qui fut jouée, pour la première fois, le jour même où le nouveau directeur entrait en fonctions. La comédie de Guillery avait été reçue antérieurement à son avènement, un peu par ordre, et on l'avait montée, grâce aux hautes relations de son spirituel auteur, avec une rapidité san$ exemple et ainsi qu'on aurait pu le faire pour un chef-d'œuvre exceptionnel sur lequel on eût fondé de toutes spéciales espérances. Le succès ne répondit cependant pas à l'attente des protecteurs du jeune écrivain; non que sa pièce mari' quât d'esprit^ mais bien parce qu'elle décelait chez son auteur une inexpérience absolue des choses du théâtre,

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que le sujet en était insuffisant, et que, voulant imiter dans sa comédie les procédés et la manière des vieux auteurs comiques français, il parut avoir encore outré les licences de termes et de langage que l'usage autorisait autrefois. Guillery n'était qu'un polisson d'une époque indéterminée par Fauteur lui-même*, qui trompait à la fois, avec l'aide de son'ami Monocorde, deux femmes et leurs deux maris, et les allures de ces divers personnages, que M. Âbout avait cru rendre fort drôles et fort gaies, semblèrent, au contraire, vulgaires et irrévérencieuses au dernier point. On trouva également étrange que l'auteur, qui avait eu la prétention de donner une sorte de pastiche du théâtre ancien^ eût commis la lourde faute de mêler, au langage de l'époque que parlent en général ses personnages^ des termes, des phrases entières et même des plai-^ santeries d'uïi goût douteux, tout à fait modernes. Cette manière de compromis, qu'il avait cru convenable d'éta* blir entre deux époques si distantes l'une de l'autre, fut trouvée choquante et surtout indigne de la scène illustre qui avait accueilli la nouvelle pièce.

M. About avait d'ailleurs par avance; contre lui, une bonne partie des critiques qui allaient juger sa pièce et qui s'étaient déjà montrés si sévères et même impitoyables pour lui au sujet de Tollà, joli roman qu'il avait publié dans la Revue des Deux-Mondes et qu'on l'accusa d'avoif plagié dans une œuvre déjà ancienne et alors oubliée 2.

>• Od lit, dans la pièce imprimée, comme indication du lieu où se passe la scène : • La scène est à Paris, en l'an »

2. Tolla fut publiée daus la Revue des Deux- Mondes, du i*' au '3 mari i855. — On accusa Tauteur d'avoir pillé ce roman dans un ouvrage alors bien oublié, Vittoria Savorelli, storia del secolo XIX publiée à Paris en 1841 (un vol. in-S»). Lire à ce sujet, dans la Revue de ^^iii une curieuse polémique entre MM. Âbout, Julian Klaczko et Louis l-'lbach (numéros des i" juin et i" juillet i855, tome XXVI).

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La rapide fortune littéraire du jeune écrivain et le grand succès de son premier ouvrage, la Grèce contemporaine^, où on lui reprochait d'avoir trop souvent sacrifié la vérité des choses et des faits au facile plaisir d'écrire un .mot d'esprit ou de répandre une amusante méchanceté, avaient également ameuté tous les petits écrivains jaloux de voir arriver en si peu de temps à la réputation un confrère aussi nouveau, et du même coup tous les petits journaux qui imprimaient leurs articles. Un chef-d'œuvre seul, d'une incontestable valeur, aurait donc pu conjurer l'orage qui se préparait contre ce malheureux Guillery, Il n'éclata cependant pas le premier jour ; l'Empereur et Tlmpératrice assistaient à la représentation, et leur présence empêcha les manifestations par trop hostiles et bruyantes; la pièce fut écoutée avec froideur 2, fit sourire médiocrement, et le nom de l'auteur fut proclamé au milieu d'un silence que les bravos de la claque et quelques sifflets vinrent seuls interrompre.

La deuxième représentation fut donnée le lendemain même, 2 février 3, et dès la première scène on put prévoir que la pièce n'irait pas jusqu'à la fin. On dut en efifet, de-

1. Un vol. ia-i8, publié d'abord dans la Bibliothèque des chemins de fei-« chez Hachette (i853). Ce n'est en somme que la deuxième publication de M. About qui, pendant son séjour en Grèce, avait déjà rendu public un Mémoire sur l'île d'Égine (in-8«, Paris, 1854).

2. • Le public a écouté avec un sérieux glacé cette farce de carnaval* cette comédie grasse, écrite pour les jours gras et qui n'avait pas la prétention de leur survivre. « (Th. Gautier.) L'article de M. Gautier, publit! au Moniteur^ alors journal officiel, est fort habilement fait et de manière a ne trop blesser personne, ni les protecteurs qui appartiennent au monde officiel, ni le protégé, ni le public non plus qui s'était trop vivement prononcé (>our qu'il fût possible d'être élogieux ont re mesure.

3. Contrairement aux habitudes de.la Comédie-Française où l'usage est de ne jouer une pièce que tous les deux jours.

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vant Popposition persistante du public, baisser le rideau au milieu du troisième acte et après un concert ininterrompu de cris, de rires et de sifflets. Les excellents artistes qui interprétaient Guillery avaient fait de leur mieux , pour sauver l'œuvre compromise*, et le public leur cria bien haut — pour ajouter encore au déboire tout personnel de M. About — que ce n'était certes pas à eux que s'adressaient sa critique et ses sifflets.

M. About retira donc sa pièce, sans tenter une troisième épreuve, et il eut la sagesse de la reléguer définitivement en tête d'un volume qu'il intitula, avec autant de bon sens que d'esprit, Théâtre impossible^ en y joignant trois autres pièces qui, à l'égal de Guillery^ n'étaient en effet possibles qu'à la lecture. Il garda toutefois un rancunier souvenir de cette terrible soirée, et il entra peu après au journal le Figaro pour y publier, sous le pseudonygae de Valentin de Quévilly, une série d'articles pleins de personnalités spirituelles et méchantes, et dirigées contre ses principaux détracteurs. Cette regrettable campagne fut courte il ailleurs, mais elle donna lieu aux querelles et aux ripos^ tes les plus vives, et parfois aussi les plus entachées de pé^ nibles représailles et de tristes scandales s.

I. Ont créé les rôles : MM. Provost (Truphême), Anselme (Bridoie), Got (Guillery), à qui l'auteur a dédié sa pièce comme « comédien excellent, son camarade de collège et son anii x, Bâche (Monocorde), très-original, Masquillier (le cabaretier); Ma«* Nathalie (Isabeau) et Valérie (Guillemette}. cette dernière toute pleine de verve, de gaieté et d'un charme piquant sous son costume de bourgeoise du ziii« siècle.

3. M. Âbout devait subir, quelques années plus tard, une mésaventure dramatique du même genre, mais plus éclatante encore, et cette fois plus imméritée. I] avait présenté et fait recevoir à la Comédie-Française, en 1H61, un drame en cinq actes, intitulé Gaëtana. La pièce avait été montée avec grand soin et les meilleurs artistes du théâtre devaient l'interpréter : MM. Geffroy, Got, Bressant, Monrose, Barré, Mirecourt et M»»» Favàrt fit Edile Riquer. MUe Favart étant tombée malade, les répétitions, déjà

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19 FÉVRIER. — Mme Plessy se montre successivement dans les principaux rôles du grand répertoire. Le 19 février, elle joue Célimène du Misanthrope i et la comtesse du Legs^, et le 4 mars elle reprend, dans la Gageure int" prévue^, le personnage de Mme de Clainville. C'est surtout dans ces deux derniers rôles qu'elle obtient le plus d'applaudissements et de succès/ Fort belle également dans Célimène, elle y tient moins cependant son public sous le charme ; les grands airs de la grande coquette de Molière lui conviennent moins que les mignardises des comédies de Marivaux et de Sedaine, où elle est véritablement inimitable. Elle détaille, avec un art exquis, tous les traits de ces deux rôles charmants qui n'ont pas eu, depuis M"« Mars, d'interprète plus brillante et plus complète.

22 FÉVRIER. — La Comédie-Française fait une gfande perte dans la personne de Mme Allan- Despréaux, morte le

trcs^ avancées, furent torcément suspendues. M. AbOutn* voulut pas attca* dre et il transporta Gaêiana à TOdéon où ce drame fut joué pour la première fois le 3 janvier 1862. Le public de l'Odéon fut plus sévère pouf Gaëtana que celui de la G>médie-Française ne l'avait été pour Guillery. Une cabale considérable existait et était même connue avant la représentation. La pièce, qui n*était pas, à tout prendre, plus mauvaise que beaucoup d'autres, ne fut entendue de personne. On la si£9a du commencement à la fin, et l'auteur, vaincu pour ainsi dire sans avoir combattu^ dut retirer sod drame après sa quatrième représentation. Cet incident donna lieu à je ne sais combien d'articles de journaux et de brochures de tous genres. M.Âbout publia sa pièce (un vol. in-8», chez Michel Lévy), avec préfacée! postface, lesquelles n'étaient pas^ d'ailleurs, écrites dans tin esprit ou dans un but conciliant et qui ne servirent, en effet, qu'à envenimer et à prolonger le débat.

1. MM. Geffroy (Alceste), Delaunay (Acaste), Got (Dubois); M»" Nathalie (Arsinoé), Judith (Eliante), L'Empereur et l'Impératticé assistent à la représentation.

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