La scèoe xiii
2. Uchard (Ernest, dit Mario), d'abord graveur en lettres et omenieots,
On a rarement mis au théâtre un sujet plus humain et plus touchant que celui de la Fiammina. Une femme abandonne son mari et son enfant, encore en bas âge, pour courir le monde et les aventures. Lorsque les hasards de sa vie de théâtre, — car elle est devenue une cantatrice illustre sous le pseudonyme qui donne son titre à la pièce *, — la mettent de nouveau en présence de son mari et de son fils. Ce dernier a vingt ans ; il a été élevé virilement par son père, c'est un homme fait que la révélation du passé de sa mère, qu'on lui a jusqu*alors caché^ trouve préparé aux suites que peuvent avoir pour lui les inconvénients de la situation anormale où la Fiammina est placée. Elle est, en effet, la maîtresse d'un autre, lord Dudley, un riche Anglais, avec qui Henri Lambert, — c'est le nom du fils de Fiammina, — sympathise tout d'abord, sans savoir le rôle qu'il remplit auprès de celle qui lui a donné le jour.
La première rencontre du fils et de la mère a lieu chez un ami commun; elle donne lieu à une scène presque muette, admirablement préparée et qui est du plus émouvant effet : le fils sait que Fiammina est sa mère, tandis que Fiammina, qui sait aussi que Henri est son fils, est persuadée qu'il ignore encore que c'est à sa mère qu'on le présente. Elle est d'ailleurs confirmée dans cette conviction par l'attitude même de Henri qui la traite avec déférence, mais comme une étrangère qu'il voit pour la première fois. Quant à elle, les sentiments d'amour maternel, qu'elle n'a jamais soupçonnés ni connus^ éclatent tout à
puis musicien, boursier, auteur dramatique et enfin romancier. C'est à ces deux derniers titres que M. Uchard doit surtout sa réputation. Né en
»• La pièce devait s'appeler primitivement la Fiorina, qui fût alors égaemcnt devenu le surnom du principal personnage.
coup dans son cœur : cet Henri, elle le trouve beau, noble, distingué ; elle Paime soudain de l'amour le plus grand et le plus pur qui soit au monde, Tamour maternel.
Le soir, au Théâtre-Italien, où chante Fiammina, le voisin de stalle de Henri insinue tout haut que la cantatrice est la maîtresse de lord Dudley. Henri prend rassertion pour une injure et il veut se battre avec Tinsulteur; mais celui-ci refuse le duel et fait des excuses ; il se trouve, en effet, être Tami du père de Henri, et il lui a même servi de témoin lors de son mariage. Mais Henri sait bientôt, à n'en pas douter, que lord Dudley est Tamant de sa mère : c'est lord Dudley qu'il va provoquer. Celui-ci, qui connaît enfin la vérité, refuse absolument le duel proposé, et Fiammina se rend chez son mari pour lui faire part de ses craintes et obtenir de lui qu'il empêche le duel d'avoir lieu. C'es,t là que va se dénouer le drame : Fiammina s'humilie devant son fils, elle lui demande pardon d'avoir souillé sa vie et jeté au vent l'honneur de son ménage, et quand Henri, dans un élan de cœur spontané, l'appelle : ma mère! et accepte ses caresses, elle se sent comme régénérée. Elle ne verra plus lord Dudley, elle va fuir au loin, se cacher aux yeux de tous et faire oublier dans la retraite et dans le repentir les scandales de sa vie passée.
C'est le pardon complet qu'on devrait lui accorder, semble-t-il tout d'abord. L'auteur n'en a pas jugé ainsi, et il a sagement fait. La Fiammina reverra peut-être son mari et elle recevra, à coup sûr, les visites de son fils, mais ce rapatriement — trop brusque s'il eût été immédiat — est seulement indiqué comme une possibilité de l'avenir, et c'est bien là la mesure vraie et sensée. Il n'eût pas été admissible qu'un homme, blessé dans son cœur et dans son honneur, ainsi que l'avait été Daniel Lambert, le mari de Fiammina, revînt du premier coup à la femme déshonorée
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qui avait vécu près de vingt années loin de son époux et de son enÊint. La moralité de la comédie de M. Uchard se détache suffisamment, en présence de cette promesse vague d'un rapprochement possible, mais intentionnellement éloigné. Je n'ai point mêlé à ce rapide exposé le récit de l'intrigue amoureuse, qui a pour dénoûment le mariage de Henri avec la fille d'un mélomane chez lequel il a rencontré Fiammina. C'est le vaudeville à côté du drame, et tout ce qu'on en peut dire, c'est qu'il ne nuit en rien à ses développements.
Cette pièce remarquable a soulevé peu d'objections sérieuses, et, en revanche, elle a excité une vive approbation * et comme un étonnement universel. L'auteur était parfaitement inconnu , il abordait la scène pour la pre- . mière fois et il ne s'était occupé, jusqu'alors, que de choses tout à fait étrangères au théâtre, bien qu'il eût épousé l'une des plus charmantes artistes de la Comédie- Française, hiue Madeleine Brohan, qui était en Russie au mo-
I. ■ Le drame est animé, d'un bout à l'autre, des sentiments les plus vrais, des plus honnêtes et des plus sincères émotions. Que de tact dans le maniement de cette situation si délicate et si hardiment fouillée jusque dans ses replis les plus intimes 1 La passion y circule, chaude et vivante, comme le sang des veines. Situations et incidents, caractères, pensées, expressions même, tout y est vrai, senti, naturel, pénétrant. Ces scènes, si variées et si neuves, qui découlent d*une idée unique, fécondée par Timagination du cœur, s'engendrent et se succèdent avec une spontanéité enivrante; on dirait un courant de la vie réelle détourné sur la scène. L'esprit ne fait pas une objection à ce drame si plein de doutes et de cas de conscience, il a raison sur tous les points ; il resplendit d'évidence, il juge, il résout, il prouve. Pas un artifice de métier, nulle convention de scène, aucun grossier repoussoir. L'art ici est tout entier dans le développement d'ane idée vraie, franchement poussée à sa conclusion : l'effet ressort de la mesure parfaite dans laquelle les personnages et les événements se mainlienncnt. • (Paul de Saint- Victor.)
ment même où Ton représentait la pièce de son mari*. L'œuvre nouvelle était faite, au point de vue des exigences du théâtre, de ce qu'on appelle le métier, avec une science et un tact parfaits. Le public fut tout surpris de trouver autant d'expérience et de savoir-faire dans la première œuvre dramatique d^un homme qui avait le droit d'en montrer si peu, et là Fiammina fut tout d'abord portée aux nues. Elle attira longtemps la foule', mais, par un étrange revirement de ce même public si enthousiaste lors des premières soirées, ce succès ne put avoir de lendemain et il se trouva comme épuisé, après toutefois une assez longue série de fructueuses représentations. Éloignée alors du répertoire et a remisée » en quelque sorte aux archives de la Comédie, la Fiammina en iîit définitivement retirée par son auteur, en 1869, et portée sur une scène secondaire, où elle reçut encore un assez favorable accueil 3.
24 Mars. — Excellente reprise du Mari à la cam^ pagne^ comédie en trois actes, de Bayard *, avec la distribution suivante :
Colombet. MM. Régnier.
César. — Leroux.
M. Mathieu. — Provost.
I. On voulut voir, à Tépoque, dans le drame de Fiammina, des allu' sions, plus ou moins transparentes et vraisemblables, à des questions intimes et toutes personnelles à l'auteur de la pièce, allusions dont ooas devons faire mention, mais sans nous y arrêter.
3. Ce fut le succès le plus incontesté de ceux que Tauteur devait encore obtenir dans la suite. Les recettes s'élevèrent, pour les trente premières représentations, au chifTre de 135,596 francs, ce qui donne une moyenne de 4,5 19 fr, 86 cent, par représentation.