‹ Journal intime de la Comédie françaiseChapitre 39 sur 67 · M. Talbot (Ricardo)*et MU« Bonval (Béatrix · texte numérisé non relu

M. Talbot (Ricardo)*et MU« Bonval (Béatrix

J. Ont créé les rôles : MM. Geffroy (Clavijo), Régnier (don Guilleo], Oelaunay (Henrique de Urreaz); Mne* Fix ([sabelle), Jouassain (marquise de Urreaz), Lamb:5uin (Vio!ante).

habileté dans Madrid, où il ne manque pas de produire bientôt l'effet qu'on suppose; ce haut scandale donne lieu à une suite de scènes qui accentuent de plus en plus le drame: la mère de Don Henrique ne veut plus entendre parler du mariage de son fils avec la fille d'un homme que la brochure de Clavijo signale comme un traître; Isabelle, elle-même, vient trouver Clavijo pour lui demander de reconnaître ses erreurs et de les démentir; mais Clavijo ne se laisse pas toucher pour si peu ! Don Henrique veut alors aller provoquer le lâche écrivain, mais son ami le plus intime, Guillen, le devance, et le pistolet à la main, il oblige enfin le pamphlétaire à rétracter tout ce qu'il a écrit d'injurieux pour la mémoire du vieux soldat. Henrique épousera donc Isabelle, et Clavijo, flétri une fois de plus, n'en recommencera pas moins à répandre de plus belle, le lendemain, les viles éclaboussures de sa plume.

Telle est, en substance, cette noire et étrange comédie, véritablement drame, que le public — le sujet étant admis — n*eût pas regretté de voir se terminer par le coup <ie pistolet de Guillen, débarrassant le sol des Espagnes de ce misérable Clavijo. La difficulté était précisément de faire accepter par un si grand nombre de spectateurs — si indulgents et débonnaires qu'on les puisse juger — ce sombre sujet, sans intérêt et sans gaieté, servant de point de départ à une pièce où l'auteur s'est imaginé mettre en scène ce qu'il appelle a un pamphlétaire. » Mais, des pamphlétaires, il en existe de tous les genres, et même de trèsillustres, depuis Lucien, Martial, d'Aubigné, Jonson, jusqu'à Voltaire, Beaumarchais et même Paul-Louis Courier. Ceux-là ne vendaient pas leur plume et ne faisaient pas le lâche métier de ce Clavijo, que M. Legouvé semble vouloir poser comme le prototype des écrivains de pamphlets. Ce Clavijo n'est donc pas digne

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du titre de pamphlétaire , qui peut être appliqué dans rhistoire à une foule d'honnêtes gens; ce n*est, en somme, qu'un assez vulgaire coquin dont le caractère invraisemblable, poussé trop à l'exagération et au noir, ne peut offrir aucun int;prêt d'aucune sorte, et Tacte monstrueux qu'il commet, contre la famille d'Isabelle, est tellement outré qu'il ne saurait exciter le sentiment que l'auteur a voulu y attacher. Qui veut trop prouver ne prouve rien! Nous savons très-bien^ à l'avance, que ce misérable sera obligé de se rétracter, et nous avons encore moins de pitié pour lui que M. Legouvé lui-même n'en a montré, puisque ses basses œuvres demeurent finalement impunies et que rien ne l'empêche de les recommencer journellement, sur de nouveaux frais. La situation d'Isabelle, ainsi placée entre Clavijo qui la veut compromettre, et Henrique qui désire l'épouser, n'offre pas d'émotion vraie, et, par le fait, le drame, au moment même où il se noue, est fini avant d'avoir commencé.

M. Legouvé devait compter aussi sur certaines tirades de sa pièce mises, soit|dans la bouche d'Isabelle, soit dans celle de Clavijo, au second acte, mais tout cela a,- comme on dit en style de coulisses, fait long feu, et le Pamphlet n'a produit que l'effet répugnant qui se détache entièrement de son principal personnage et n'a eu qu'un assez petit nombre de représentations.

3o Octobre. — Reprise de la Calomnie^ comédie en cinq actes, en prose, l'une des pièces de Scribe qui ont été le plus discutées et même le plus malmenées par la critique*.

1. Le jour de la première représentation de la Calomnie (20 février 1840), l'Académie française avait admis dans son sein M. Flourens, de préféreoce à son illustre concurrent, M. Victor Hugo. Jules Janin garde d omettre uoe allusion à ce fait, dans son feuilleton du lundi suivant :

Le caractère principal, celui du ministre Raymond, a bien vieilli, et il est surtout bien invraisemblable. Ce haut personnage est, en effet, mêlé à une série d'intrigues équivoques où sa dignité et sa situation se trouvent à tout moment bafouées et compromises. Un autre personnage , celui de Coquenet, petit esprit de province, jaloux et bavard, et qui, déversant volontiers le blâme et même Tinjure sur tout venant et à tout propos, finit par se prendre dans ses propres filets, est, en revanche, demeuré assez plaisant et encore assez vrai. M. Régnier joue avec beau-

< Voilà, dit-il de la Calomnie, l'œuvre dramatique la plus pénible, la plus embrouillée, la plus remplie de fautes de français et la plus triste qu'ait jamais produite l'auteur... Ah! la journée *du 20 février 1840 sera marquée dans nos annales d'un caillou noir; l'éloquence et les belles-lettres de ce pays auront subi, ce jour-là, un rude échec. Quelle malheureuse journée pour l'Académie française, je vous prie ! une si incroyable injustice le matin! une si mauvaise comédie le soir!... »

■ Nous sommes forcé d'avouer, dit de son côté M. Th. Gautier, que la Calomnie nous a prodigieusement ennuyé, et que nous n'y avons pas trouvé le pFus petit mot pour rire. 1 out le monde, autour de nous, s'exclamait : Voilà qui est charmant ! comme cela est vrai 1 quel tour spirituel !.. . Nous nous sentions très-malheureux de ne pas jouir de toutes ces belles choses, car il n'est rien de plus triste que d'assister à un plaisir que l'on ne partage pas. » Un peu plus loin, M. Gautier reproche à M. Scribe son manque complet de style et même d'orthographe, et il conclut d'une maaière an peu dure et même un peu trop partiale, ce nous semble, en déclarant ■ que M. Scribe n'est pas à sa place au Théâtre-Français, qu'il n'a pas l'haleine assez longue pour soufBer cinq actes d'un seul jet, que cinq vaudevilles sans couplets, à la queue les uns des autres, ne font pas une comédie, enfin, que le Gymnase, avec ses proportions de bonbonnière, est le lieu naturel de M. Scribe. » Ce premier jugement, que Th. Gautier a tenu ù confirmer dans son feuilleton consacré à la reprise de la Calomnie {le Moniteur j 2 nov. 1857), va évidemment au delà de la vérité. C'est vouloir trop prouver, en effet, que de certifier que l'auteur de la Camaraderie, de Bertrand et Raton^ du Verre d'eauj de la Chaîne, etc., s'est montré indigne d'occuper la scène où il a remporté/ en somme, d'aussi légitimes que de nombreux succès !

coup de verve et de gaieté ce rôle qui avait, à rorigine,étc créé par M. Samson.

Voici, d'ailleurs, la distribution do la pièce aux deux époques de sa création et de sa reprise actuelle :

Raymond (le ministre). MM. Firmin. MM. Bressant. Lucien. — Geffroy. — Mirecourt.

De Guibert. — Provost. — Monrose.

De Saint-André. — Menjaud. — Leroux.

Coquenet. — Samson. — Régnier.

« Bâlleau. — A. Dailly. — Saint-Germain.

Cécile. M»«« Plessy. M»" Fix.

M»« de Guiberi. — Anaïs. — Bonval.

M"* de Savenay. — Desmous- — Jouassain.

seaux.

23 Novembre. — Première représentation de le Fruit défendu^ comédie en trois actes, en vers, de M. Camille Doucet <.

Ce Fruit défendu est Tune des plus fines comédies de M. Doucet, et la plus distinguée peut-être qu'il ait écrite comme choix et délicatesse de pensées. Simple sujet, si l'on veut, et qui se peut exposer en dix lignes, mais qui donne lieu à de charmants détails et à un ensemble de pièce très-heureusement réussie.

Trois jeunes filles, Jeanne, Marguerite et Claire, représentent trois excellents partis; les deux premières se marient au début de la pièce et on fait pressentir à la troisième que l'avenir lui réserve un jeune cousin, prénommé Léon, trop jeune encore pour être capable de fournir im-

I. Ont créé les rôles : MM. Régnier (Jalabert), Provost (Desrosiers]. Bressant (de Varenne), Delaunay (Léon); M"" Fix (Claire), Duboi» (Jeanne), Riquer (Marguerite), Fleury (Fanny).— L'Empereur et l'Impératrice assistent à la première représentation.

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médiatement un mari présentable. Ce jeune cousin, dont M. Delaunay a représenté le personnage avec une verve et une grâce des plus juvéniles, est, en effet, le pivot autour duquel la pièce circule et tourne tout entière. Il fait la cour aux deux jeunes mariées, leur envoie des bouquets, ne les quitte pas plus que leur ombre, arrive au moment où on l'attend le moins, toujours à leur suite et à leur poursuite, et le tout au nez et à la barbe des deux nouveaux maris qui ont bien vite pris en grippe, et même en effroi^ ce perpétuel trouble tête-à-tête du ménage. Léon , avant leur mariage, faisait médiocre attention à la beauté de ses cousines, qu'il pouvait voir à toute heure, en pleine liberté et sans porter jamais ombrage à personne. Aujourd'hui, qu'elles sont mariées, elles représentent pour lui ce fruit qui a tant de charme et d'imprévu, de piquant et d'attraits, qu'on uQmme le fruit défendu. « La nature humaine est ainsi faite, a dit très-spirituellemént et aussi très- justement Théophile Gautier, que, pour beaucoup d'amoureux, le principal attrait d'une femme, c'est son mari. » Et voilà tout aussitôt les deux maris sur le quivive, cherchant tous les moyens propres à évincer le jeune et entreprenant cousin, et y parvenant, en somme, assez mal et même pas du tout.

A ce point de la comédie, la pièce pourrait facilement tourner au drame, si l'oncle de Léon, véritable deus ex machina, n'intervenait bien à propos pour mettre tout le* monde d'accord et rétablir, dans les deux nouveaux ménages, la paix qui, malgré tout, n'y a jamais été bien sérieusement troublée. Cet oncle habile jette en effet dans les jambes de notre amoureux un troisième fruit, encore bien plus défendu que le fruit charmant représenté pour Léon par ses deux cousines; ce troisième fruit, c'est la troisième cousine. « Il faut te marier, dit sagacement ce brave

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homme d'oncle à son neveu ; tu peux choisir qui bon te semblera, à Texception toutefois de ta cousine Claire, à laquelle un obstacle insurmontable t'empêche absolument de songer. » Voilà du coup les deux cousines aînées bien lom! On ne veut pas donner Claire à Léon, Claire devient aussitôt pour Léon ce merveilleux fruit défendu, et c'est elle, maintenant, qu'il veut obtenir à tout prix. 11 épouse, en effet, sa jolie cousine au dénoùment, parce qu'en réalité l'obstacle insurmontable n'était, qu'imaginaire et inventé à plaisir par l'oncle perspicace, à l'effet d'amener légitimement Léon dans les bras de sa troisième cousine.

Il ne serait pas facile d'exposer, d'une manière bien précise, la moralité de cette jolie comédie, qui paraît avoir été écrite en vue de prémunir les nouveaux maris contre l'incursion, dans le domaine de leur vie privée, des jeunes cousins traditionnels que tout homme prudent en doit bannir à jamais. C'est là, en effet, la suite naturelle qui se dégage de l'intrigue de la pièce de M. Doucet, et ce n'est pas, à tout prendre, une maxime bien originale ni bien nouvelle. Aussi, sans se préoccuper plus qu'il ne faut de cette moralité même, il convient de louer surtout, dans l'œuvre de M. Doucet, l'honnêteté de ses personnages et l'habileté avec laquelle il les a mis en situation et fait mouvoir. Cette habileté a surtout consisté à pousser à l'extrême les craintes de ces deux maris, au sujet de soupçons sans valeur, et à faire tourner pour le mieux, et sans jamais sortir du ton plaisant de la comédie, lesscènesqui, pourle spectateur, menaçaient de se terminer infailliblement par un drame.

Reste le style. La versification de M. Doucet est facile et agréable, et elle rappelle volontiers celle d'Andrieux ou de Colin d'Harleville, estimables poëtes comiques des-

quels M. Doucet est évideroment beaucoup plus proche parent que je ne saurais le dire. Leur style, un peu lâché, prête, j'en conviens, plus de facilités pour le dialogue, qui coule alors, en quelque sorte, comme de source. Mais alors pourquoi écrire en vers? C'est le mode préféré par M. Doucet, et je ne veux pas le chagriner plus longtemps sur ce point, puisque sa comédie n'en a pas moins complètement réussi.

7 Décembre. — Reprise de Chatterton^ drame en trois actes, en prose, du comte Alfred de Vigny *.

C'est M. Rouvière, alors qu'il était à la Comédie-Française, qui devait, dans la première pensée de la direction, reprendre le rôle de Chatterton. L'insuccès croissant de cet étrange comédien, sur la scène de la rue de Richelieu, ne permit pas de donner suite à ce projet, et la reprise du drame de M. de Vigny se trouva alors momentanément ajournée. 11 eût même peut-être gagné beaucoup, dans

I. La première représentation date du 12 février i835. On sait que le drame de Chatterton est tiré du roman de Stello, du même auteur. M. de Vigny a lui-même analysé son drame. en deux lignes de sa préface imprimée : « C'est l'histoire d'un homme qui a écrit une lettre le matin, et qui attend la réponse jusqu'au soir; elle arrive et le tue, » Le succès, en ce temps de luttes romantiques, fut considérable. « Chatterton, dit M. Laugier, dans son Histoire de la Comédie- Française depuis i83o, commence la s^riedcs grands succès de Tannée i835. C'est une œuvre que toutes les inielligences d'élite ont aimée d'affection... » Et plus loin il parle encore « de la victoire remportée par l'auteur et qui est de celles qu'on ne remporte qu'une fois. ■» M. Camille Doucet, reraplaç«mt M. de Vigny à l'Académie française, a dit de ce même succès, dans son discours de réception {22 février 1866) : • Ce drame était touchant, éloquent, enivrant! l'émotion entraîna les cœurs jusqu'à l'enthousiasme, et jamais peut-être, dans les annales du Théâtre-Français, on ne vit un succès plus grand, une plus grande folie de succès qu'à la première représentation de Chatterton^ si ce n'est, je crois, à celles qui la suivirent. »

Tesprit et dans radmiration de la génération présente, à rester pour toujours éloigné de la scène.

Chatterton est l'un des spécimens les plus illustres de la grande période romantique , et on a pu se convaincre, le soir de la reprise actuelle, qu'il semblait bien près d'être mort avec elle. Cette sorte de transfiguration d'un soidisant déshérité et^ banni de la société qui l'entoure n'est vraiment plus admissible de nos jours, et ce bel et éloquent plaidoyer du suicide a paru suranné au dernier point. Ce Chatterton n'est qu'un enfant orgueilleux en révolte contre les us et coutumes du siècle dans lequel il vit, dont l'imagination s'est créé un monde idéal, et qui se tue beaucoup plus par forfanterie et par ce qu'on nomme aujourd'hui (lia pose, » que par conviction réelle. J'avoue que, pour ma part, ce caractère, si soutenu et si carrément indiqué, d'ailleurs, dès le début de l'œuvre *, ne me satisfait dans aucune de ses parties; je demeure absolument froid en présence de cette exagération de désespérances et de déclamations qui n'ont pas leur raison d'être et qui sont à la fois sonores et vides, et je n'y trouve aucune espèce d'intérêt. Oui, Chatterton se tue par orgueil, par pur orgueil! la société n'est pas venue tombera ses pieds, en admiration devant son génie de dix-huit ans; on ne lui a pas fa^it de pont d'or et on n'a pas loué et acheté ses œuvres selon la valeur qu'il leur attribuait; il se tuera donc pour « vexer » cette même société et pour la priver à jamais de l'une de ses plus grandes gloires si honteusement méconnue! ..

I. Chatterton paraît pour la première fois à la scène Vda drame, et dès ses premiers motâ, il annonce au quaker « qu'il espère vivre le moins possible et que sa vie est de trop à tout le monde. ■

Kitty-Bell, dont Chatterton, trop Haut placé dans les nuages de son rêve, ne semble pas comprendre le pur amour, est le caractère le mieux en situation et le plus véridique de la pièce. Cette femme adorable aime ce malheureux poëte, tout d'abord par suite de la pitié qu'il lui inspire, et surtout elle Taime sans se jamais bien rendre compte du sentiment, en somme toujours chaste, qu'elle éprouve. C'est un bien touchant portrait que celui de cette douce Kitty-Bell Ipleurant'sans cesse à la seule idée d'une faute qu'elle pourrait commettre, et ne se livrant à l'expansion de ses sentiments véritables que pour en •mourir à l'heure fatale où celui qui en est l'objet vient de s'empoisonner bêtement devant elle! Cette belle scène du dernier acte, très-dramatique, et où l'amour de Kitty- Bell éclate si soudainement et, relativement, avec tant de violence, est la seule qui ait produit un peu d'effet sur le public. Les premiers actes avaient semblé aussi froids que possible, et le dirai-je?... ils avaient largement ennuyé. Et cependant il n'est rien de plus élevé, de plus magistral ni de plus harmonieux que le style si plein de noblesse et de pureté de ce drame, bien différent, en cela, de certaines œuvres boursouflées et triomphantes de la même époque. C'est ce style niême qui conservera toujours à Chatterton sa véritable valeur littéraire comme lecture attachante et pleine de charme ; car, pour la scène, ce brillant drame d'autrefois nous a décidément, l'autre soir, paru bien démodé.

L'interprétation nouvelle n'est pas non plus excellente ; elle manque d'ensemble et elle est surtout comme un peu disparate. M. Geffroy, qui a créé le rôle de Chatterton, en i835, le reprend encore en 1857; il le joue certainement avec une grande autorité et un incontestable talent, mab il est devenu bien marqué pour représenter encore,

à cinquante et un ans, ce même Chatterton qui avait été son premier rôle saillant alors qu'il en avait vingtneuf. L'illusion de la scène ne remédie pas suffisamment a cette sensible différence d'âge. M"» Arnould- Plessy, qui joue Kitty-Bell, ne devrait pas sortir, — nous avons déjà eu l'occasion de le dire, — de son emploi des grandes coquettes, où elle est si supérieure et même inimitable, pour aborder les rôles tristes et larmoyants du drame, où sa beauté et sa verve brillantes se trouvent vraiment mal à l'aise. Elle a eu cependant quelques beaux moments dans la scène finale et a même été rappelée à la chute du rideau ; mais ceux qui ont vu M"® Dorval dans ce personnage si touchant, fait d'amour et de larmes, garderont toujours le souvenir du foudroyant succès d'émotion que cette grande artiste avait su y trouver *. Le rôle du quaker, ce parleur si grave et si peu plaisant, ne convient pas à la mine narquoise et à l'accent nasillard de M. Samson, et M. Mirecour, quia créé, en [i835, le gai et pétulant lord Talbot, a, comme M. Geffroy, le même inconvénient d'être devenu également trop marqué pour \in personnage de tournure aussi élégante et aussi jeune 2.

La mise en scène de la pièce est fort curieuse, comme exactitude et peinture d'une époque historique qui, actuellement, est déjà éloignée de nous de plus de cent

1. M. de Vigny a consacré lui-même le souvenir de ce beau aaccès dans la note qui accompagne son drame imprimé.

2. M. Maubant représente John-Bell, ce brutal mari de Kitty, et M. Talbot l'important et fastueux Lord Maire. — La salle est fort belle et très-littérairement remplie. Le monde officiel s'y montre aussi très-oooibreûx; l'Empereur et l'Impératrice assistent à la représentation. La pièce n'a d'ailleurs gardé l'affiche que pour quelques soirées.

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années ^, et les costumes, les uns si sévères et les autres si pleins d'éclat, qui s'entremêlent', surtout au deuxième acte, dans les incidents du drame, jettent un peu de variété sur sa marche si monotone et si sombre.

i. Cest en 1770 qu'a eu lieu le suicidé de Chatterton.

3 Janvier. — La Comédie- Française éprouve le plus sensible et le plus grand deuil qui l'ait frappée depuis la mort de Talma ; M^^* Rachel succombe, le dimanche 3 janvier i858, au Cannet (Var), à onze heures du soir, à la maladie dont elle a pris le germe dans les fatigues nombreuses de son voyage en Amérique. Nous dirons rapidement, tout d'abord, les péripéties de cette malheureuse entreprise qui fut, pour ses auteurs, l'objet de plus de déceptions que de profits ; nous raconterons ensuite les derniers jours et les funérailles splendides de cette muse illustre qui a jeté un si vif éclat sur la tragédie.

C'est le 27 juillet i855 que M"« Rachel quitta Paris, se dirigeant sur l'Angleterre, où, aux termes du traité qu'elle avait réglé et consenti avec son frère Raphaël-Félix, elle devait d'abord donner un certain nombre de représentations ^. Elle y fut accueillie avec grand enthousiasme, et

I. Voir le curieux livre de M. Léon Beauvallet, Rachel et le Nouveau Monde (un vol. in- 18, Paris, Cadot, i856,\ relation liumoaristiqae lussi piquante qu exacte de la tournée de MU« Rachel et de sa troupe en Amérique. Ce livre — devenu fort rare aujourd'hui — nous a servi pour toute la partie relative au voyage de M^i* Rachel.

elle parut six fois de suite, sur le théâtre de Saint-James, dans ses meilleurs rôles ^. Le lo août, la compagnie dramatique dont elle est rétoile quitte Londres, va s'embarquer le soir même à Liverpool pour l'Amérique, et arrive le 21 du même mois à New-York.

Le 3 septembre suivant, M"* Rachel se montra pour la première fois aux Américains sur le théâtre métropolitain situé dans le plus considérable quartier de New- York et nommé Broadway. Elle joua Camille des Horaces, Elle excita certainement de l'enthousiasme et recueillit, à la chute du rideau, et surtout dans la scène des imprécations, une ovation bruyante qui devait être d'un bon présage pour l'avenir de ses représentations en Amérique; mais il faut reconnaître qu'elle produisit, en somme, dans ce pays où Jenny Lind avait remporté de si considérables triomphes, beaucoup plus d'étonnement et de curiosité que d'admiration réelle. C'était pourtant un spectacle bien extraordinaire que l'apparition, sur un théâtre du nouveau monde, de cette femme illustre dont le nom avait une telle notoriété en Europe et dont le talent était si grand, si vrai, si profond, si incomparable!...

Mais Rachel s'était trompée... il n'y avait aucune analogie entre son génie et celui de la grande cantatrice suédoise qui devait électriser les masses par la seule magie de sa voix merveilleuse dans quelque langue qu'il lui plût de se faire entendre. Qu'importait, — en effet, — aux Yankees de comprendre ce que chantait Jenny Lind, pourvu qu'elle exhibât devant eux ses trilles les plus étonnants et ses plus audacieuses roulades t II n'était besoin

^ Voir aux appendices la liste générale des représentations de Mi^» RacbeL

pour eux d'avoir ni livret explicatif, ni intelligence bien grande, ni goût bien prononcé pour Tart ; Téminente cantatrice avait triomphé dès le premier moment, dès la première note, et ses représentations n'avaient été qu*une suite d'ovations sans précédents dans sa brillante carrière.

Avec M"®Rachel, c'était tout autre chose; la tragédie à laquelle elle devait son immense gloire n'eut précisément que fort peu de succès en Amérique, et la grande tragédienne réussit beaucoup plus, devant ce public étrange et qui, par-dessus tout, ne la comprenait pas, dans le drame et la comédie, où elle n'a jamais aussi complètement excellé chez nous. Adtienne Lecouvreur et Angelo sont peut-être les deux pièces où elle produisit le plus d'effet, à cause de la richesse des costumes et aussi de la variété des personnages qui paraissaient en scène avec elle*. La sévère tragédie finit même par ennuyer le peuple d'Amérique, et si la maladie, qui commença à atteindre Rachel au début de ses représentations, avait tardé plus longtemps, il est probable que son frère eût été obligé, d'accord avec elle, de renoncer à mener jusqu'au bout une entreprise qui menaçait de se solder par un désastreux déficit.

C'est le i5 octobre i855, le jour même de la représentation donnée à son bénéfice à New-York, que M"« Rachel

I . Voici deux chiffres qui donneront, mieux que toutes les démonstrations, la différence de l'accueil fait en Amérique à Jenny Lind cl i MU« Rachel. La première représentation de Jenny Lind produisit ui.e recette de 93,786 fr.; la première de M»» Rachel, qui fut aussi la plus fructueuse qu'elle ait donnée en Amérique, fit entrer 26,334 fr. dans U caisse de sa compagnie. Jl est juste d'ajouter que les places des représentations de Jenny Lind se vendaient à l'encan et que celles de Ra«:h«l s'achetaient au bureau, à un prix net, fixé d'avance.

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ressentit sérieusement les premières atteintes du mal qui devait, deux ans après, la conduire au tombeau.

Elle avait pris froid quelques jours auparavant et elle était fort souffrante d'un assez violent rhume de poitrine, au moment d'entrer en scène pour jouer la tragédie de Jeanne d'Arc. Ce rhume persista et s'aggrava bientôt à un tel point, par les fatigues des représentations et des voyages entrepris pour aller à Boston, puis après un retour à New-York pour gagner Philadelphie et Charlestown, que la grande tragédienne fut forcée, après quarante-deux représentations seulement, de prendre un repos qui devait être définitif. Le reste de la compagnie tenta bien de donner çà et là quelques représentations'de comédie * ; mais que pouvait sans Rachel cette troupe disparate composée d'éléments si incomplets 2 et que la disparition de Rachel réduisait d'un seul coup à néant?... L'entreprise avait donc avorté, et, je le répète, la maladie de Rachel a certainement précipité son dénoûment malheureux ; mais ses efforts, — si sa santé ne les eût pas subitement paralysés, — seraient, en définitive, demeurés impuissants contre l'indifférence de ce public exotique qui ne pouvait ni comprendre ni apprécier son génie,

M"« Rachel ne quitta l'Amérique que le 18 janvier 18 56, et vint, tout d'abord, s'installer dans une petite maison de campagne qu'elle habitait ordinairement l'été à Meulan. Le mal qui la minait avait d'abord subi un temps d'arrêt, mais il la saisit bientôt plus violemment pour ne la plus

ï. La troupe de Rachel — sans Rachel — joua alors les Droits de l'homme^ Vert-Vert, le Mari d'un horloger, le Dépit amoureux, Tartufe,

f' Quelques-uns de ces artistes avaient déjà ou se sont depuis fait un nom : M«" Sarah, Lia et Dinah Félix, MiM. Chéry, Dieudonné, Randoux, etc.

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quitter. On lui conseilla alors de s'expatrier de nouveau, mais cette fois pour aller demander h un climat plus doux et moins variable que le nôtre une atténuation à ses maux. Elle partit pour TÉgypte et elle y passa, — au Caire, — plusieurs mois dans des alternatives cruelles d'aggravation ou d'apaisement de ses douloureuses souffrances; mais lorsqu'elle revint à Paris, elle était « morte par avance, » n'ayant plus que le souffle, ayant comme perdu la voix et déjà languissante et abattue par les approches de la mort.

On l'envoya alors dans le Midi. Le matin même de son départ pour le dernier voyage qu'elle devait faire en ce monde, elle voulut dire un suprême adieu aux deux théâtres de Paris qui avaient vu l'aurore de son talent ei Tapogéede sa gloire; elle savait bien, en effet, qu'elle allait mourir, et elle chercha à évoquer, dans cette course matinale aux alentours du Qymnase et du Théâtre-Français, tous les grands souvenirs qu'elle y avait laissés :

c Le jour même, nous dit Jules Janin, où elle quittait Paris pour n'y plus revenir que dans les ténèbres du cercueil, elle voulut se lever de très-bonne heure, et comme on lui reprcsentait qu'il n'était pas temps de partir et qu'elle pouvait rîposer encore, elle répondit qu'elle avait fait un vœu, qu'elle avait un pèlerinage à entreprendre et que sa famille et ses amis lui apporteraient leurs adieux au chemin de fer qui la devait emporter dans le Midi. Elle dit cela d'un ton net et sans replique; il fallut obéir, et l'on remarqua seulement quejdepuii longtemps elle n'avait montré tant d'impatience à quitter sa maison. Quand elle fut vêtue et prête à partir, elle monta dans sa voiture et elle se fit porter, en passant par le Gymnase, où sa gloire naissante avait jeté sa première lueur, aux abords de son royaume et de son théâtre, aux abords du Théâtre-Français. La matinée, — il n'était pas six heures, — était froideet voilée; on n'entendait pas un bruit dans la ville endormie et le vaste édifice était plongé dans un profond silence, une solitude

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immense. A peine, à travers la vapeur matinale, si Ton distinguait les portes fermées, le balcon désert, la muraille inerte et la porte obscure où Tenfant Rachel avait frappé si souvent, mais en vain, de sa petite main amaigrie et roidie par la faim, par le froid... que vous dirai-je?... Elle a revu, ce même jour qui fut son dernier jour, dans cette éloquente et silencieuse contemplation, au seuil du Théâtre-Français, les batailles qu'elle a livrées... A la fin, l'heure du départ était proche, il fallait partir; un ami vint qui arracha M'*" Rachel à sa muette et dernière contemplation. La voiture quitta, au pas, cette place funèbre, et Ton dit que la malheureuse Rachel se penchait encore pour jeter un coup d'oeil sur les sombres murailles de ce grand théâtre où tout frémissait, où tout pleurait à sa parole, où elle avait réveillé tant de choses, et même la Marseillaise obéissante à regret à la voix d'Hermione, de Camille et de Junie...Elle arriva au cheihin de fer, où ses amis et ses parents l'attendaient pour lui dire un adieu qui n'était rien moins que l'adieu suprême. En vain elle voulut marcher, il fallut la porter sur un fauteuil. Elle sourit encore une fois à la foule attristée, puis, calme et pensive, elle ferma les yeux comme si elle eût voulu emporter avec elle toutes ses visions. t>

Elle vînt donc s'installer, au commencement de rhiver iSSj, dans la villa de M. Sardou, au hameau du Cannet, aux portes mêmes de Cannes. Sa sœur Sarah l'accompagnait; elle' fut la compagne dévouée de ses derniers jours et elle lui ferma les yeux. Elle vécut encore jusqu'au mois de janvier i858, mais sans se faire aucune illusion et sachant depuis longtemps déjà qu'elle allait mourir, a Dans les derniers jours du mois de décembre, elle voulut envoyer encore un souvenir à ses meilleurs amis ; elle fit un suprême effort. En un seul jour, elle leur écrivit de sa propre main, de cette main brûlante qui allait être sitôt glacée, dix-sept lettres, et elle fit arranger en même temps dix-sept petites caisses qu'elle remplit d'oranges et de fleurs et qu'elle envoya aux 'destinataires des lettres...

Elle s'occupa aussi de ses dispositions testamentaires. Parmi ses légataires figurait Tempereur Napoléon IIÏ, pour qui elle avait une grande admiration ; elle lui légua le buste en marbre de Napoléon !•', par Canova. Au plus célèbre des journalistes modernes, à M. Emile de Girardin, elle laissa comme souvenir une plume d'or avec des « ne m'oubliez pas » en pierreries. Il a fait encadrer la dernière lettre de son illustre amie; elle est ainsi conçue, et les caractères tracés encore avec fermeté en sont trèslisibles :

f I" janvier i858.

c Je vous embrasse cette nouvelle année. Je ne pensais pas, cher ami, pouvoir encore, en i858, vous envoyer ma sincère affection.

a Rachel ^ 3>

L'agonie de M"« Rachel a été racontée avec détails par l'un des médecins qui en ont été les tristes témoins, le docteur Tampier, dans une brochure devenue fort rare aujourd'hui. La relation de ce médecin est forcément trèscourte, puisqu'il ne fut appelé au chevet de la malade que l'avant- veille de sa mort, et que c'est seulement le 2 janvier qu'il arriva auprès d'elle. Nous en citerons ici les parties les plus intéressantes :

c Lorsque nous entrâmes à la villa Sardpu, tout espoir était perdu. Les amis de la malade ne se faisaient plus d'illusions; quant à elle, elle ne s*en était jamais fait. Depuis deux ou trois ans, elle semblait avoir le pressentiment de sa fin prochaine...

I • Imbert de Saint-Âmand : Madame de Girardin (avec des lettres ioc dites de Lamartine, Chateaubriand) MU« Rachel), un vol. in-i8. chezPloQ. Paris, 1875.

ANNÉE l858. 211

Lorsque nous la vîmes, Rachel n'était plus que l'ombre d'ellemême. Depuis longtemps déjà la phthisie pulmonaire était au troisième et dernier degré. Son visage avait la blancheur de la couche sur laquelle elle reposait; la voix était faible, la parole brève. Le peu de vie qui lui restait semblait s'être concentré dans ses yeux plus expressifs que jamais.

I A titre d'enseignement, mentionnons ici une funeste habitude qui était venue aggraver la maladie en la compliquant. Pour vaincre l'insomnie, Rachel depuis longtemps recourait au laudanum dont l'abus peut avoir des conséquences mortelles... Elle s'éteignit le lendemain 3 janvier (dimanche), à onze heures du soir, vingt-neuf heures après notre arrivée. Ces longues heures, nous les passâmes en grande partie au chevet de son lit; nous voulûmes partager les fatigues et les angoisses des derniers moments... Rachel nous avait accueilli le sourire sur les lèvres avec des praroles pleines de bienveillance et de courageuse résignation. Avant de rendre le dernier soupir, elle songea encore à nous et à tous les amis qui se pressaient autour d'elle. Sa main déjà glacée chercha les nôtres; elle nous dit, du geste, un suprême adieu que ses lèvres ne pouvaient plus prononcer... Au reste, rien de ce qui la concernait, ou de ce qui pouvait intéresser les siens, ne fut oublié. Elle régla toutes choses non comme une mourante, mais avec le sang-froid d'une personne qui, avant de partir pour un long voyage, donne des instructions à sa famille et à ses serviteurs. Dans la nuit du 2 au 3 elle dicte ses dernières volontés ; l'épuisement de ses forces l'oblige à s'arrêter. Le 3, à neuf heures du matin, violentes suffocations. La crise passée, elle reprend sa dictée commencée dans la nuit, au point où elle l'a laissée, relit le tout avec soin, indique des corrections, puis se soulève sur son lit et signe. Plus tard, elle distribue des souvenirs aux personnes présentes... A dix heures du soir, nouvelle suffocation plus violente que celle du matin. Après une heure de lutte, ses yeux se ferment, une pâleur extrême se répand sur son front, que la souffrance avait momentanément coloré ; sa tête s'est penchée... M^'» Sarah, épouvantée, appelle Rachel; elle la conjure, mais inutilement, de lui répondre; elle interroge le cœur pendant que nous interrogeons le pouls. A peine sent-on quelques légers battements... Hose, la servante affectueuse, dévouée, infatigable, fond en larmes et tombe à genoux au pied du lit de sa maîtresse. Au milieu

212 LA COM£DIË-FRÀNÇAISE.

de ce tableau navrant, nous apercevons pourtant un visage toujours serein, celui de Rachel; le sourire semble errer sur ses lèvres.

a A ce moment, quelques coreligionnaires, accourus de Nice en toute hâte, pénètrent dans la chambre mortuaire, sur Tinvitation de W^» Sarah. Le livre sacré est ouvert; les Israélites entonnent dans la langue des prophètes les chants de Tagonie... Cest la première fois que nous assistons à une cérémonie de Tancien peuple de Dieu, et celle dont nous sommes témoin, au milieu de la nuit, nous jette dans un trouble inexprimable.

c Rachel respire, ses mains se joignent, ses paupières se soulèvent comme si elle sortait d*un paisible sommeil. Son premier regard, un de ces regards à elle, est un remerciement admirable; elle Tadresse à sa sœur, qui, au milieu de tant de peines et de douleurs, n^a pas oublié d'appeler sur son lit de mort les bénédictions du ciel. Ensuite nous l'entendons murmurer les prières dont le bruit a frappé son oreille et répéter avec ses coreligionnaires : a Non, tu ne meurs pas, car tu vas c vivre; Dieu t'ouvre son sein ; envole-toi, envole-toi !... »

c Quelques minutes après, sans lutte, sans effort, sans souffrance nouvelle, Rachel rendait son âme à Dieu ^. >

C'était le dimanche 3 janvier i858^ à onze heures du soir. Cest le surlendemain, mardi 5 janvier, dans la matinée, qu'on apprit à la Comédie^Française la mort de rillustre tragédienne. On devait jouer, le soir, Chatterton et le Voyagea Dieppe: les affiches étaient déjà posées; on fit aussitôt annoncer, par des affiches nouvelles, un relâche avec le funèbre motif qui en était la cause.

Le samedi suivant, on rapporta à Paris, et à sa maison de la rue Royale, le double cercueil de plomb et de noyer

I. Dernières heures de Rachel, avec un choix des lettres qui lai ont été adressées sur sa maladie et un examen des diverses médications préconisées contre la,phthisie pulmonaire, parle docteur Tampier, brocb. gr. in-i8, chez Labé, chez l'auteur, 19, rue de la Victoire, et au bureau do Moniteur des hôpitaux. Paris, i858.

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qui contenait le corps de Rachel, et deux jours après, le lundi II, eurent lieu les funérailles i, au milieu d'une affluence véritablement énorme 2. C'était un jour froid, sombre et pluvieux ; le cortège fut toutefois magnifique; il était d'abord composé de l'administration et des artistes du Théâtre-Français, au grand complet, puis d'une foule considérable de comédiens et de comédiennes de tous les théâtres, et en tête l'illustre M"« Georges, et de gens de lettres, et des artistes de tous les genres. C'étaient, au premier rang, Villemain, Viennet, Scribe, Jules Sandeau, Sainte-Beuve, Vitet, de Rémusat, Alfred de Vigny, Lebrun, Emile Augier, Ponsard, Legouvé, Mérimée, Aug. Barbier, John Lemoinne, Camille Doucet, . Alex. Dumas fils, etc., c'est-à-dire l'Académie française, ceux qui en étaient alors et ceux qui en ont été depuis ; c'étaient encore Halévy, Alex. Dumas, Aug. Maquet, Jules Lacroix, Louis Lurine, Delacour, Marc Michel, et le bureau tout entier de la commission des auteurs dramatiques ; puis Éd. Thierry, Th. Gautier, Ch. Edmond, Gozlan, Paul de

I. Ce même jour et à cette occasion, la Comédie-Française fît, de nouveau, relâche.

3. Il y avait foule partout, et les arbres mêmes de la place Royale étaient surchargés de curieux. « En nous enfonçant dans cette mer bomaine, a dit Alex. Dumas dans son compte rendu de la cérémonie, nous avons rencontré le comte Daru; depuis vingt minutes il luttait pour se frayer un chemin; de guerre lasse il s'en allait vaincu en nous priant de constater sa présence et l'inutilité de ses efforts. » Déjazet, en grand deuil, tenant à la main un gros bouquet de violettes qu'elle voulait jeter dans la fosse, se trouvait aux côtés de M'i* Judith. Elle était très-émue . «Pauvre femme! Ah! la pauvre femme!... • s'écria -t-elle à diverses reprises. Puis un peu plus tard, voyant cette foule énorme: « C'est moi, dit-elle encore à M^i* Judith, qui serais joliment fière d'en avoir la moitié à mon enterrement! » On sait que les funérailles de Déjazet ont été plus populaires et encore plus suivies d'une foule immense et sympathique que les funérailles mêmes de Rachel. (Décembre, 1875.)

214 LA COMEDIE-FRANCUSE.

Saint' Victor, Adolphe Dumas, Méry, Arsène et Edouard Houssaye, Achille Denis, Mario Uchard, Albéric Second, Louis Ratisbonne, Latour Saint- Ybars, Paulin de VIllustration, les Michel Lévy, Armand Barthet, Aubryet, Henry Murger^ Taxile Delord, Georges Bell, Caraguel, Edmond Texier, Amould Frémy, F. Girard, Villemot, Monselet, Solar, Emile de Girardin, le baron Taylor, Cabanis, Pelletier, etc..

Les cordons du poêlé étaient tenus par Geffroy, de la Comédie-Française, le baron Taylor, Aug. Maquet et Alex. Dumas. M. Félix, père de la tragédienne, et son fils Raphaël conduisaient le deuil, accompagnés de M. Michel Lévy, ami particulier de la famille, tenant par la main le plus jeune enfant de RacheH.

. Ce solennel cortège parvenait, vers une heure, au cimetière du Père-Lachaise, où une foule immense attendait son arrivée. Elle se précipita à sa suite, et sans que rien pût s'opposer à son envahissement , vers rentrée des portes du cimetière israélite , où elle pénétra en tel nombre, que la plupart des invités durent rester au dehors. C'est aux côtés mêmes de sa sœur Rebecca, et tout proche de son tombeau, que devait reposer Rachel. Au bord de la fosse, le grand rabbin Isidore prit, le premier, la parole, après avoir récité les dernières prières. Il prononça une courte allocution, en français^ laquelle avait surtout pour objet de déclarer qu'il venait par sa présence protester contre les bruits qui avaient couru surlacon-

I. Victor-Gabriel Félix, né le 26 janvier 1848, à Neuilly. C'est le seul fils de Rachel qui porte son nom. Il est devenu lieutenant de vaisseau et a été décoré de la Légion d'honneur pour sa belle conduite pendant U guerre de 1870-71. L'ainé, Alexandre, aujourd'hui dans la diplomatie, est connu sous le nom de son père, le comte Walewski.

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version de Rachel*, «qui était douée, certes, de trop d'intelligence pour ne pas mourir dans la religion de ses pères. » M. Battaille, vice-p résident de la Société des artistes dramatiques, M. Maquet et M. Jules Janin prirent ensuite successivement la parole , rendant un dernier hommage à cette iUustrç tragédienne qui avait ressuscité, sur la première scène littéraire du monde, Part difficile de la tragédie, en lui donnant de nouveau tout le lustre, tout l'éclat, toute l'incomparable grandeur qu'elle avait perdus depuis Talma : « Dieu, s'écria avec un gpand bonheur d'expressions M. Maquet, dans son discours, Dieu vous favorise à l'égal de ses plus chers élus. En vous reprenant à Tapogée d'une gloire sans rivale, dans la toutepuissance de la beauté, de la jeunesse et du talent, il ceint à jamais votre front de cette triple auréole , il vous consacre trois fois à l'immortalité . »

1 5 Janvier. — 236e anniversaire de la naissance de Molière, célébré par une représentation extraordinaire composée de Tartufe et du Malade imaginaire^ avec la cérémonie.

23 Janvier.*— Première représentation de Feu Lionel^ ou Qui vivra verra^ comédie en trois actes, de MM. E. Scribe et Gh. Potron.

Cette comédie, vive, légère et sans prétention, est l'un des derniers imbroglios imaginés, compliqués et dénoués par la

t. Cest Eug. Guinot qui avait mis ce bruit en circulation dans un de ses articles du Siècle. Rachel en avait été très-vivement affectée. Elle écrivit aussitôt à Guinot une lettre rectificative, dans laquelle elle lui disait • qu'elle avait pensé que la vie privée d'une artiste n'était pas toujours au domaine de la publicité, et qu'il lui semblait qu'il y avait du moins des bornes que Ton ne saurait franchir. Elle espérait donc qu'il s'empresserait de déclarer que le récit avec lequel il lui avait plu d'égayer ses lecte.Ts. relativement à sa prétendue conversion, était dénué de fondement. »

il6 LA COMÉDIE-FRANÇAISE.

dextérité de M. Scribe, qui se tienne le mieux debout, sans accroc d'aucune sorte jusqu'à son dénouaient. Toute cette suite de scènes fort gaies ont — une fois le sujet admis — leur raison d'être, malgré leur invraisemblance^ et M. Scribe prouve une fois de plus que, mieux que personne, il s'entend admirablement à toujours désarmer son public. Ce Lionel d'Aubray, si spirituellement et élégamment représenté par M. Delaunay, a voulu se suicider, en un jour de folie. Il a d'abord écrit à tous ses amis pour leur faire part de sa résolution, et il s'est ensuite bravement jeté à l'eau, d'où un pêcheur endurci Ta retiré, en maugréant, dans ses filets. Lionel, ainsi ressuscité, a trouvé piquant de jouer le rôle du mort- vivant, et, comme le bien vient toujours à ceux qui ne le cherchent point, — il hérite, pendant son prétendu décès, d'un parent éloigné, mort beaucoup plus sérieusement que lui. Le plaisant de l'histoire est que ses propres héritiers accourent pour revendiquer la succession en son lieu et place, et qu'à un instant donné, il est adjuré d'attester lui-même qu'il a bien rendu l'àme. En somme, il revient en ce monde au bon moment, hérite, se marie, et gagne à son suicide postiche une position sociale et un ménage charmant.

Je ne donne ici que le gros de l'intrigue ; les détails échappent a l'analyse, mais la moralité de la pièce est suffisante; le suicide y est, en effet, maintes fois réprouvé, bien que le héros de la comédie en ait — par le fait — retiré plus de profit que de mal. Toutefois, ce Feu Lionel^ pour une œuvre de vieillesse, ou au moins d'un écrivain singulièrement sur le retour , témoigne encore d'une incroyable verdeur et d'une persistante habileté. Tout cela est machiné à ravir; les caractères sont bien un peu trop légèrement tracés, à peine esquissés même, mais l'un d'eux est tout à fait réussi ; c'est celui d'une femme processive,

ANNÉE l858. 217

quelque peu baronne et à moitié galante, qui a Tentente absolue .des affaires et qui parle bourse, chemins de fer, achats; ventes, transferts et liquidations comme le plus ferré et le plus loquace des boursiers ou des avocats. Cest par amour pour elle que Lionel s^est d'abord ruiné, puisqu'il a tenté de mourir. Ce personnage, — le mieux étudié et le plus suivi de la nouvelle comédie de M. Scribe, et que M"« Figeac joue avec un certain talent, — anime de sa verve et de sa gaieté la pièce tout entière, et la communique, en quelque sorte, aux autres personnages plus terre à terre et surtout d'une bien moindre originalité i.

14 Février. — Brillant début de Gustave Worms, élève du Conservatoire, dans le rôle de Valère, de Tar* tufe. Le nouveau venu a de la distinction, une excellente tenue, une diction facile et agréaj^le, et il montre, dès le premier soir, les plus précieuses qualités du jeune premier. Il ne doit cependant faire qu'un court séjour à la Comédie- Française, qu'il abandonnera, en effet, en 186 3, pour une question où sa dignité d'artiste — un peu de dépit aidant — lui fit renoncer tout à coup aux avantages que son talent lui promettait en assurant , pour une époque relativement proche , son admission au sociétariat. La préférence qui fut alors donnée à un autre artiste, et contre le vœu du comité, par le ministre d'État, détermina le départ de M. Worms, qui s'en alla passer dix années en Russie. Il revint à Paris en 1875, avec un talent plus solide et plus mûri, et il débuta au théâtre du

I. Ont créé les rôles : MM. Monrose (Brémontier), Régnier (Montgiron), DeUnnay (Lionel d'Aubray), Got (Robertin), Delille (Edgard), Masquillier (Benoît); M"«« Figeac (la baronne d'Erlac), Fix (Alice). -^ L'Empereur et l'Impératrice assistent à la représentation.

2 I 8 LA COMÉDIË-FRANCAISE.

Gymnase^ dans une reprise de la Dame aux camélias, puis dans une nouvelle comédie de M. Sardou, Ferréol^ qui lui valut un tel succès qu'il fut alors très-sérieusement parlé de sa rentrée au Théâtre-Français. Des questions d'indemnité et de dédit retardèrent cependant cette rentrée de M. Worms sur la scène de ses premiers débuts, jusqu'en 1877. Elle eut enfin lieu, le 12 juin de cette dernière année, dans le rôle du marquis de Villemer de la pièce de ce nom.

!•' Mars. *— Première représentation, le Retour du mari, comédie en quatre actes, en prose, de M. Mario Uchard *.

La seconde comédie donnée, en si peu de temps, au Théâtre-Français par M. Uchard est loin d'avoir obtenu le succès de la première 2. Toutes les situations de la Fiammina étaient nettement et clairement posées, et se succédaient facilement .pour se dénouer de même. Dans le Retour du mari^ le résultat est tout à fait différent et Pimbroglio est des plus compliqués.

Un M. de Méran, qui est resté pendant longtemps éloigné de sa femme, et qui a vécu en Amérique, revient tout à coup, escorté d'une grande fille, fruit d'un amour clandestin, reprendre sa place au foyer conjugal. Pendant son absence, sa femme a pris un amant qui dévient, par le hasard des circonstances assez invraisemblables imaginées par l'auteur, amoureux fou de la fille même du mari

1. Ont crée les rôles: MM. Geffroy (baron de Méran), Provost (marquis de Graiiville), Leroux (Gaston de Pi esmejjGot (de Valonne); M^^A. Plessy (Jane de Méran), Stella Colas (Andrée), Emma Fleury (Louise).

2. Cette seconde comédie était écrite avant la Fiammina et on iivait un moment hésité à lui donner la préférence sur cette dernière pièce. Théophile Gautier a résumé heureusement les deux pièces d'un mot, en disant que l'une était la contradiction de l'autre : dans Fiammina^ c'est la faute de la femme, tandis que dans le Retour du mariy c'est la faute du mari.

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de sa propre maîtresse. M. de Méran, qui ignore encore les relations de Gaston — c'est le nom de l'amant — avec sa femme, consent à ce mariage, qu'à son point de vue de maîtresse outragée, M™® de Méran considère comme à peu près sacrilège. Elle s'oppose donc violemment à ce qu'il ait lieu, et elle va, dans l'espoir de l'empêcher, jusqu'à tout avouer à son mari. On peut croire, à ce moment, que le drame, ainsi poussé à l'aigu, va finir le plus tragiquement du monde. Il n'en est rien; l'intervention inattendue d'un vieil oncle, marquis de l'ancien régime, rapproche les époux et aplanit toutes les difficultés qui s'opposaient à l'union des deux jeunes gens.

Cet étrange dénoûment n'a satisfait personnel, et la situation de l'amant, devenant le mari de la bellefille de sa maîtresse, n'en demeure pas moins un me^sfo termine aussi choquant qu'inacceptable. La pièce n^adonc rien donné de ce que le bruit public en avait attendu et même promis. On n'a pas trouvé, non plus, dans cette contre-partie de la Fiammina^ les révélations autobiographiques que les amateurs de scandales avaient annoncées par avance, et la représentation a fini au milieu d'un assez vif désappointement pour tout le monde.

11 faut encore avouer que l'époque choisie par l'auteur^

I. n Le dénoûment est un peu heurté, l'espace y manque au choc des incidents et des personnages. L'esclandre de la femme, sa conversion subite, le pardon du mari, ce mariage difficile si promptement bâclé, tout cela va trop vite, tout cela brûle le temps, les transitions et les planches. Et puis on s'étonne de voir sortir tant de flammes de cet amour réchauffé. L'amant ne motive pas une si vive ardeur, sa position même le réduit à l'attitude contrainte d'un homme tiraillé. M. de Méran est un mari destitué, l'autorité lui manque, il reste presque neutre, dans ce conflit intérieur. La femme est donc seule à aimer, à lutter, à se compromettre ; elle n'a ni juge ni complice ; la seule passion qui s'oppose à la sienne (celle de sa belle-fille) est trop ingénue pour lui tenir tête. (Paul de Saint- Victor.)

220 LA COMEDIE-FHANÇAISË.

comme date de sa pièce, a donné lieu à quelque gaieté dans le public : les situations les plus pathétiques prêtaientà sourire, parce qu'elles avaient pour interprètes des acteurs costumés avec les modes vieillies et vieillottes de la Restauration, et que les turbans, les jupes courtes et les manches à gigot de 1816 semblaient servir à une représentation de quelque parodie. La pièce ne pouvait triompher de ces petites questions de détail que par sa valeur même, et elle eût certainement rejeté au second plan la curieuse préoccupation du public, au sujet de ces oripeaux démodés, si elle avait su captiver son attention par des qualités plus sérieuses. Les coupures pratiquées dans la pièce, après la première représentation, ne devaient pas relever sa fortune pour les suivantes, et elle ne tint, en effet, que sept fois PafHche.

29 Mars. — Première représentation de les Doigts de fée, comédie en cinq actes, de MM. Scribe et Legouvé.

La moralité de la pièce nouvelle démontre que le travail est la mère et par conséquent la première de toutes les vertus. Les Doigts de fée sont, en effet, le triomphe du travail. Une jeune fille noble, mais sans fortune, et qui n'a plus ni père ni mère, quitte, pour ne pas donner plus longtemps sujet à une jalousie de famille, U maison de Poncle qui Ta recueillie, et elle va, sous un nom d'emprunt, créer à Paris un magasin de modes qui devient bientôt le plus célèbre et le plus achalandé de la capitale. Ce magasin est le centre de mille intrigues; on y fait et on y défait les députés et les ministres, et les candidatures s*y imposent, s'y trafiquent et s'y enlèvenî avec une facilité qui tient du prodige. Aussi, quand les nobles parents de la belle couturière arrivent eux-mêmes à Paris pour solliciter, c'est leur propre nièce qui les tirera d'embarras, en leur faisant obtenir, par ses io-

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âuences multiples, tout ce qu*ils pourront désirer. On lui donnera, comme récompense, au dénoûment, la main de son cousin Tristan, qu'on lui avait refusée d'abord.

I^ pièce dont nous venons de donner la simple charpente vit surtout par les détails et par Thabileté avec laquelle M. Scribe les a disposés; mais elle ne soutiendrait pas une discussion sérieuse. Son invraisemblance est peut-être plus frappante encore que dans les plus invraisemblables pièces de son fécond auteur. Oii*a-t-on jamais vu une couturière, — et elle est à la fois la base et le pivot de la pièce, — mener à son gré le monde politique de son temps, promettre une robe à jour fixe en échange de voix pour le député qu'elle veut faire nommer, trafiquer des places et accorder des audiences chez les personnages influents? C'est une baguette miraculeuse que cette belle personne tient dans ses doigts de fée, en guise d'aiguille!... Mais M. Scribe a enveloppé toutes ces impossibilités dans une série de scènes successivement gaies ou touchantes ; on a ri et pleuré, et en somme les Doigts de fée sont un succès de plus à l'actif de ce prestigieux improvisateur. Le répertoire de la Comédie- Française n'y a point gagné, par exemple, une œuvre de valeur, ni même qui soit bien durable, mais elle tient une pièce d'un rapport momentané, qui assure fructueusement la fin de son hiver, de sorte que tout le monde est content.

L'interprétation féminine des Doigts de fée est intéressante; elle réunit les plus jolies, les plus aimables et aussi les plus habiles comédiennes, et dçnne lieu à une exposition de toilettes aussi merveilleuses que variées * . Le

I. Le triomphe appartenant ici avant tout aux dames, nous les nommerons les premières dans la distribution de la pièce. Ont créé les rôles :

quatrième acte, qui se passe dans le magasin de la couturière , est très-mouvementé : tous les personnages de ta pièce s'y succèdent et s'y coudoient, et c'est un véritable pailletage de conversations brillantes ou futiles, de rencontres inattendues et de robes de toutes les couleurs. La pièce est bien nommée : les doigts de fée et leurs produits de satin et de soie ont triomphé sur toute la ligne; on pensera, une autre fois, à la vraie littérature.

23 Avril. — Reprise de Don Juan^ ou le Festin de Pierre, comédie en cinq actes et en prose, de Molière. M. Dressant joue, pour la première fois, le rôle de Don Juan; il y brille de tous ses avantages de grâce et d'élégance. Sa voix jeune et railleuse, son geste charmant, tout l'ensemble de sa personne et l'insouciance et lalcgjreté de sa désinvolture constituent, en M. Bressant, l'un des meilleurs Don Juan qui aient, depuis longtemps, paru à la Comédie-Française.

Régnier tient toujours le rôle de Sganarelle avec une grande verve et une chaleur tout à fait communicative. II est superbe dans ses diverses admonestations adressées ù Don Juan, superbe aussi dans la scène du cimetière, puis dans la scène de l'acte suivant, avec M. Dimanche, où il singe si spirituellement son maître. Ce grand rôle de Sganarelle, qui n'est cependant que le second de la pièce,

M"«" Brohan (Hélène), Jouassain (comtesse de Lesneven), E. Dubois (Bcrtbe\ Figeac (marquise de Méneville), Riquer (M"« de Berny), Emma Fleury (Joséphine), Valérie (Corinne), Castelly (Esther)j MM. Mirecour (comte d: Lesneven). Delaunay (Tristan), Got (Richard de Kerbriand), Leroux (duc de Penmar), Delille (un jeune homme), Tronchet (Pierre).

La pièce est très-suivie et tient longtemps l'affiche. Le 9 avril, l'Empereur et l'Impératrice viennent l'entendre, et le 3o mai la princesse .Matbilde y conduit la reine des Pays-Bas, qui est venus rendre visile a la famille impériale.

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en résume à lui seul toute la profondeur et toute la philosophie, et personne ne Ta joué depuis bien longtemps, à la Comédie-Française, avec le talent et Tautorité de M. Régnier *.

6 Juin. — 252® anniversaire de la naissance de Corneille. La Comédie donne Polyeucte 2 et le Menteur 3. C'est un dimanche, jour de campagne et de visites au dehors pour le Parisien; la salle est cependant assez remplie. Le seul intérêt de la représentation est dans la prise lie possession, par Mlle Favart, du rôle de Pauline, dans Polyeucte^ qu'elle joue pour la première fois. La jeune et intelligente artiste, qui ne craint pas de se mesurer avec le souvenir, encore si puissant, de Rachel dans ce beau personnage de Pauline, mérite d'être vivement encouragée. Nous la verrons en effet reprendre successivement , à divers intervalles, et non sans succès, un certain nombre des rôles du répertoire ancien et même moJernç où Rachel avait surtout excelle.

9 Juin. — Reprise de V École des vieillards^ de Casimir Delavigne, avec M. Beauvallet interprétant, pour la première fois, le rôle de Damville, pour lequel il paraît bien solennel et même comme un peu gêné. Provost, Leroux, Monrose et la belle Madeleine Brohan représentent les autres personnages de cette comédie, qui ne lutte que pendant quelques soirées contre la froideur et l'indifïerence du public.

10 Juin. — Première représentation de les Deux Fron^

1. Manbant joue Don Louis, Gor, Pierrot, et Mne» Judith, Fix et Dubois les rôles de Dona Elvire, Charlotte et Mathurine.

2. MM. Beauvallet (Polyeucte), Qeffroy (Sévère), Maubant (Félix).

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