I. Eugëne-François-Charles Provost, né en
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sent comme une certaine précipitation qu'explique la grande quantité de reprises auxquelles se livre en ce moment la Comédie-Française. M. Leroux, qui joue Philinte, est particulièrement gêné par la préoccupation constante qu'il a d'interroger le souffleur, pour remédier à son défaut de mémoire; M. Geffroy représente Alceste en grand artiste, mais cependant d'une manière un peu raide, défaut qui est d'ailleurs commun à Mme Judith (Éliante). Les autres rôles sont remplis par Provost (le procureur), Maubant (l'avocat), et Barré (Dubois). 'i5 Juillet. — Mme Pïessy reprend, pour quelques soirs, lerôle de Lady Tartufe dans la comédie de M™« de Girardin qui porte ce nom, rôle où elle n'avait pas complétement réussi lorsqu'elle le joua pour la première fois le 8 janvier 1857. Voici l'opinion émise par M. Th. Gautier sur l'éminente comédienne, au sujet de cette nouvelle tentative d'appropriation de l'un des rôles de Ml'e Rachel, tentative que nous avons nous-même appréciée lors de la reprise de 1857 :
*M"«Arnould Plessy joue le rôle de Lady Tartufe comme elle le sent et comme ses moyens particuliers lui permettent de l'exprimer.. . Elle rend la partie dissimulée du rôle en hypocrite et en prude, la partie passionnée, ou du moins séductrice, en grande coquette de comédie. La scène avec le vieux maréchal est trop soulignée, trop appuyée, et il est difficile de croire qu'un homme ayant l'expérience du monde soit dupe, même avec peu d'esprit, de patelinages dont le but est si visible. En outre, la nouvelle Lady Tartufe n*a pas ce côté noir, fatal, vipérin en un mot, que savait garder l'ancienne, même avec les jeux de physionomie les plus bénins, les plus modestes et les plus humbles. On ne sent rien de formidable dans l'affectation et la grâce de M"« Arnould Plessy, et l'on n'éprouve aucune inquiétude de la voir circuler dans ce monde où elle doit semer le trouble, le déshonneur et le désespoir. »
i8 Juillet.— M"»* Plessy, qui passe avec une fsicilitéet une souplesse prodigieuses,— sinon avec un égal bonheur, — de la comédie à la tragédie et au drame, revient à la comédie pure en reprenant pour la première fois le rôle de M"® de Léry, créé si brillamment par M"*« Allan dans la délicieuse comédie d'Alfred de Musset, le Caprice. M. Bressant joue, à ses côtés, le rôle de Chavigny, et Mlle Favart celui de Mathilde.
L'avant- veille, M"»« Plessy n'avait trouvé qu'un demisuccès — un de ces succès d'estime qui sont insuffisants pour une aussi éminente comédienne — dans la comédiedrame de Mme de Girardin ; aujourd'hui, l'œuvre charmante d'Alfred de Musset lui donne l'occasion d'un triomphe incontesté. On ne saurait montrer plus d'esprit, de finesse, d'habileté, de préciosité même dans ce genre de pièces, qui en demandent avant tout et surtout. C'est, en effet, du marivaudage, en style perfectionné, que ces petits chefs-d'œuvre de de Musset, qui ne pensait pas à la scène en les publiant et qui a laissé, dans les quelques Êintaisies dramatiques qu'il a écrites pour les lecteurs d'une grande revue, des œuvres théâtrales qui ont, chacune à un point de vue différent, une particulière valeur.
Le même soir, reprise de le Philosophe sans le savoir ^ comédie en cinq actes, de Sedaine*, avec l'excellente distribution dont le détail suit :
I. Je veax signalefici la plas curieuse restitution faite de nos jours à la Comédie-Française. M. Emile Perrin, admintstratear général depoi* 1871, eut la bonne fortune de retrouver aux archives de la Comédie le manuscrit de Sedaine qui avait servi à l'examen de la censure à Tépoqne de la première représentation de la pièce, en 1765. Ce mannscrit n'avait reçu le visa ofBciel et obligatoire qu'après avoir subi de nombreoses ampstations et modifications qui ne furent heureusement opérées, sur ce manos^ crit même, que par des ratures sous lesquelles il était fiicile de retnufcr
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Antoine. MM. Samson.
Vanderk père. Geffroy.
Vanderk fils. Maillart.
Desparville père. Talbot.
Desparville fils. Jouanni.
Un président. Métrême.
La marquise. M»" Guyon, Sophie. Savary.
M»* Vanderk. Jouassain.
Victorine. Stella Colas.
I" Août. — Le Collatéral ou la diligence à Joigny^ comédie en cinq actes, de Picard, que reprend aujourd'hui le Théâtre- Français, a été Tune des plus amusantes pièces de Picard, et elle a même obtenu un succès considérable dans sa nouveauté 1. La petite intrigue de cette comédie a pa;:u actuellement un peu démodée ; tout cela est long, surtout, et souvent vide d'intérêt. Nous sommes
le texte primitif. C'est surtout à l'occasioa des théories émises par l'auteur lur le duel que le censeur avait infligé à l'œuvre première l'effet de sa désagréable intervention. M. Perrin eut alors l'excellente idée de nous rendre la pièce de Sedaine telle qu'il l'avait conçue, telle, en un mot, qu'elle était avant l'examen du censeur. Le 18 septembre 1875 nous ivoQs pu assister à cette intéressante reprise, et nous aimons à croire que la Comédie-Française gardera désormais ce texte retrouvé comme définitif. J'ai, le premier, réimprimé ce texte même, dans l'édition du Théâtre de Sedaine que j'ai donnée en 1877 à la Librairie générale (un volume format des elzévirs, avec portrait gravé à l'eau-forte par Lalauze).
I. Représentée pour la première fois le 6 novembre 1799. C'était d'abord un opéra-comique en un acte que Picard transforma ensuite en une comédie en trois actes dont il fit enfin une grande pièce en cinq actes. * C'est peut-être celle de mes comédies, a dit Picard dans sa préface, qui amu8ele plus à la représentation. » — Ont repris actuellement les rôles : MM. Monrosé (Pavaret), Talbot (Montrichard), Barré (La Saussaye), Mire- Çour (Saint-Hilaire), Garraud (Derville), Chéry (Rougeau), E. Provost (André); M>m Figeac (M** Saint-Hilaire), Emma Fleury (Madelon), Marie Royer (Constance).
déshabitués de ces comédies bourgeoises qui plaisaient tant à nos pères, et notre goût, quelque peu blasé, exige de plus fortes épices. Quoi qu'il en soit, on a encore ri par endroits de toutes les péripéties auxquelles donne lieu l'intempérance de langage du bon La Saussaye, marchand de bois, qui s*en va recueillir une succession à Joigny et qui raconte dans la diligence toutes ses affaires à tout le monde. Les divers personnages qui concourent au'développement de la pièce sont bien un peu des caricatures, mais elles ont un côté de vérité si plaisant et souvent encore si actuel, qu'elles amusent en dépit de leur exagération.
2 Août. — On apprend la mort de Firmin, ancien sociétaire, décédé Tavant-veille au Coudray, près Corbeil, où il s'était retiré en quittant le théâtre.
Becquerel (Jean- François), dit Firmin, a été l'un des plus brillants comédiens de son temps; il avait débuté à rOdéon en 1807, puis au Théâtre-Français le 3 juillet 181 1, dans Mahomet (Seïde), et les Fausses Infidélités (Darmilly). Il avait pris sa retraite, le 6 décembre 1845, en jouant une dernière fois le Misanthrope et le Legs. On se souviendra toujours de ses belles créations, dans Henri III et sa cour^ Hernani^ Bertrand et Raton, la Calomnie^ Mademoiselle de Belle-Isle^ etc.. Firmin avait soixante-douze ans.
1 5 AOUT. ^ Représentation gratuite en l'honneur de la fête de l'Empereur, composée de Polyeucte^ avec Bcauvallet (Polyeucte), Maubant (Sévère), et M"« Favart (Pauline), et du Voyage à Dieppe.
9 Septembre. — Belle, très-belle soirée tragique, à l'occasion de la rentrée de M™« Emilie Guyon, dans Iphigénie en Aulide (Clytemnestre), où son grand air et sa tenue magnifique produisent beaucoup d'impression. C'est M"« Devoyod^ réellement en marche pour paiter à l'état
de première tragédienne, qui joue Ériphile, et M^e Stella Colas, Iphigénie. Maubant représente Agamemnon et Beauvallet fait Achille. Ce classique spectacle est complété par les Plaideurs^ excellemment interprétés par Got, Delaunay, Talbot, E. Çrovost, et M™«» Emilie Dubois et Lambquin. C'est, en somme, une soirée consacrée tout entière au divin Racine.
8 Octobre. — Voici enfin une première représentation! M. Henri Nicolle, publiciste assez peu connu, donne un petit acte, les Projets de ma tante, qui amusent fort le public. Je ne raconterai pas les quiproquo auxquels donnent lieu, dans cette bluette, les bavardages mensongers d'une tante qui veut à toute force marier sa nièce, et qui y parvient en effet après avoir usé des divers moyens qui réussissent toujours auprès des amoureux : jalousies, dépit, colères, soupçons, cette ingénieuse tante met tout en œuvre pour enlever le mari qu'elle convoite pour sa nièce : elle va jusqu'à s'offrir elle-même à lui pour mieux exciter les deux amants, qu'elle jette enfin dans les bras Tun de l'autre au moment même où ils peuvent se croire irrémédiablement séparés. Ce n'est pas que tout cela soit bien neuf, mais c'est gai, et d'un excellent style. La pièce a même survécu à son auteur, mort au mois de mars 1877, et elle est encore aujourd'hui au répertoire *.
22 Octobre. — M. Edouard Thierry remplace M. Empis comme administrateur de la Comédie-Française.
On a expliqué le départ de M. Empispar bien des raisons venues de l'autre monde. Il existe même, sur ce départ, une sorte de légende anacréontique qui s'est accréditée, d'autant plus facilement qu'on en a fait alors une
Il Ont créé les rôles : M. Delaunay (Ernest Duplessîs); M"«* Nathalie, (Mm Girdonnière), Royer (Cécile), BoDdoi8(Lise).
question d'opposition contre le ministre qui dirigeait les théâtres et les beaux-arts. M. Empis aurait refusé de présenter la candidature au sociétariat, d'une de ses pension* naires, fort jolie comme femme, mais insuffisante comme comédienne. Le ministre avait de bçnnes et intimes raisons, paraît-il, pour tenir à la nomination de sa protégée, et M. Empis aurait payé de sa place le refus qu'il avait cru devoir opposer à la volonté du maître. On lui avait alors demandé sa démission qu'il avait noblement refusée. « Destituez-moi, aurait-il répondu, — sans doute avec une grande dignité d'attitude, — mais je ne démissionnerai pas! )>
Tout ceci est bien romanesque, à coup sûr! M. Empis était certes un foj-t honnête homme et animé des meilleures intentions, mais le beau coup de théâtre qu'on lui prête ^ n'est que le prétexte dont on a voulu colorer sa retraite. Si peu habitué aux ménagements de paroles que fût M. Empis, il avait trop de finesse et aussi de politique pour se laisser aller à une brutalité de ce genre. La facilité avec laquelle il accepta aussitôt une compensation, démontre d'ailleurs qu'il aurait été porté plutôt à un accommodement qu'à une aussi éclatante rupture. La vérité est que M. Empis est parti, parce que, — il faut bien le dire, — comme directeur il était usé. Il avait en
I. M. Sarcey raconte, fort spirituellement d'ailleurs, ce même incident dans sa notice sur la Comédie-Française {Comédiens et Comédiennes^ i w série, livraison I, Jouaust, éditeur) : « ... Le ministre voulait absolument qu'une jeune et aimable pensionnaire fort connue par des succès mondains fût promue au sociétariat. M. Empis résistait, prévoyant le scandale... le ministre y mit une insistance si impérieuse que M. Empis, poussé à bout, s'écria, dans un moment de mauvaise humeur : « Mais, monsieur le ministre, la maison de Molière est un théâtre, et non un... » Il n'avait pas achevé la phrase qu'il était déjà destitué, et Ton ne sut jamais au juste ce que n'était pas la maison de Molière. *
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outre contre lui tous ceux que son système de reprises à outrance frappait dans leur amour-propre ou dans leurs intérêts, c'est-à-dire d'abord les auteurs dramatiques qui se trouvaient lésés par la rareté des pièces nouvelles, et aussi les artistes du théâtre, eux-mêmes, qui, bien que les recettes faites sous M. Empis aient été en progression sur celles des années précédentes *, trouvaient qu'on les montrait trop souvent dans le vieux répertoire, mais, qu'en revanche, on ne leur donnait pas assez l'occasion de se faire valoir dans des créations qui les auraient mis davantage en évidence.
M. Empis était, avant tout, un classique et qui avait des idées préconçues et bien arrêtées sur la mission qui incombe au directeur de la Comédie-Française. Ce grand théâtre était, selon lui, un conservatoire de l'art dramatique national, et on devait surtout y représenter nos chefsd'œuvre de toutes les époques. Ce système peut certainement se défendre, mais il ne faut pas non plus le pousser à l'excès et sacrifier à la glorification des morts illustres les vivants qui demandent aussi qu'on les aide à vivre. Quoi qu'il en soit, la direction de M. Empis n'est point de celles qui aient nui à la fortune de la Comédie-Française, et on ne saurait nier, d'autre part, qu'il ait offert aux excellents artistes qu'il dirigeait l'occasion de ces études élevées et fréquentes qui forment les grands comédiens. Il a donné ainsi plus de force et de cohésion à cette réunion d'artistes hors ligne que son intelligent successeur
I* Voyez aux appendices le tableau des recettes de la Comédie-Française de i852 à 1870. Les quatre années de la gestion de M. Empis donittot les recettes annuelles suivantes : i856 : 656,679 fr. — 1837 : 826413 fr. — i858 : 824,959 fr. — 1859 : 820,3o8 fr. — La dernière •anée normale de M. Arsène Houssaye (1854) avait produit 634,38o fr.
allait conduire avec un .succès non moins fructueux, mais avec prius d'éclat, et surtout plus de gloire pour eux, dans une voie moins exclusive et moins restreinte.
Le 22 octobre, M. Edouard Thierry fut appelé à administrer la Comédie-Française, en remplacement de M.Empis, que le ministre nomma, sans opposition' de sa part, inspecteur général des bibliothèques i.
La nomination de M. Thierry, qu'on a également voulu expliquer par diverses raisons, a été motivée par un incident bien simple et tout à fait à Téloge de ce galant homme. Bibliothécaire à l'Arsenal, publiciste, critique dramatique et littéraire, M. Thierry avait été nommé, le 22 mars iSSg, rapporteur d'une commission instituée pour examiner la situation du Théâtre-Français. Le rapport qu'il présenta, le 20 septembre suivant, appela sur son auteur l'attention du gouvernement, qui ne crut pas pouvoir mieux montrer combien il appréciait les idées et les principes, aussi élevés que lumineux, mis en avant par ce rapport, qu'en demandant à M. Thierry de vouloir bien les appliquer lui-même comme administrateur du Théâtre-Français.
La suite de ce travail nous montrera les nombreux et éminents services rendus à notre première scène par M, Thierry, pendant les dix années qu'il eut Thonneur de la diriger jusqu'au moment où il résignera ses fonctions, après la révolution du 4 septembre 1870.
4 Novembre. — Première représentation de le Duc Job, comédie en quatre actes, de Léon Laya^.
I. Le décret de nomination, daté du 22 octobre, a paru au Slonitevr le 26, nommant administrateur général, M. Thierry, en remplacement d< M. Empit, • appelé à d'autres fonctions. •
3 . Ont créé les rôles : MA(. Provost (Mi> do Riotui), Got (Jean, dflc de
Je ne suis pas de ceux qui professent une bien grande admiration pour cette comédie, qui a obtenu un succès très- vif, lequel dure encore; mais il faut reconnaître cependant qu'à certains points de vue que je vais dire, elle a mérité ce succès. C'est une pièce de genre de second ordre, sorte de grand vaudeville sans couplets i, comme on en écrit tant de nos jours, où les caractères sans relief et surtout sans consistance se plient trop facilement et trop vite pour les besoins de l'intrigue, et se trouvent même finalement mis en contradiction flagrante avec eux-mêmes, du quatrième au cinquième acte, pour aider au dénoûment. Ajoutez à cela un style sans force et sans éclata trop lâché, souvent très-commun," et demandez- vous à quoi peut bien être dû le grand succès que j'ai proclamé plus haut.
Ce succès s'explique cependant bien naturellement, et il est tout simple que le public tout entier y ait concouru, et y concoure encore tous les jours. Nous disons même, qu'en laissant absolument de côté la question d'art, ce succès ne saurait nous déplaire. Il représente, en effet, le triomphe de la franchise et de l'honnêteté ; il est dû, en outre, à la grande action qu'exerce sur toute la pièce le personnage principal, celui de Jean de Rieux, ce duc Job, qui finit par hériter de'quatre millions,'et que cependant on épouse tout bonnement parce qu'il est courageux, franc, loyal et hon-
liieax), Monrose (David), Worras (Achille David), Barré (Valette), Talbot (le notaire), Eug. Provost (le jardinier); M»»» Nathalie (M«« David), Emilie Dubois (Emma).->- Le 24 novembre, la pièce fut jouée au palais de Compiègne, devant la Cour.
I. • Nous n'étonnerons sans doute pas l'auteur du Duc Job en lui disant que sa pièce aurait été reçue sans obstacle au Gymnase, et qu'elle méritait àt tenir sa place dans le répertoire des pièces choisies de ce théâtre. •
(Emile Montégut.)
nête. C'est ce caractère, suffisamment soutenu jusqu'au dcnoûment,quî répand sur les cinq actes de cette comédie, souvent banale, le charme sympathique des qualités multiples et vraiment rares et attrayantes que l'auteur a mises en lui. Je n'ai guère envie d'analyser la pièce, qui d'ailleurs se peut résumer facilement : Jean de Rieux n'a pas le sou, il aime sa cousine, qu'un personnage assez nul, tout à fait méprisable, mais très-riche, veut épouser; le père, qui tient à une grosse dot, consent à cette dernière union, mais la mère et la fille préfèrent en secret le beau cousin, si bon, si franc, si honnête... mais si pauvre. —Je reviens en effet aux qualités de Jean de Rieux, parce qu'on les prône tout le long de la pièce en les opposant, à tout bout de champ, aux vices de tous genres au milieu desquels elles se produisent. Tout aidera d'ailleurs dans cette comédie au succès de Jean, et son vieil oncle, et sa cousine, et son jeune cousin, boursier pour rire, qui gruge papa en cachette et confie ses fredaines à son futur beau-frère ; c'est une conspiration organisée de toutes pièces en faveur du loyal jeune homme ; il arrive même que le père de la jeune fille finit par oublier, au dénoûment de la comédie, toutes les belles et inflexibles théories qu'il avait si grandement préconisées dans ses premiers actes, et qu'il approuve le mariage d'amour que va contracter sa fille, après avoir d'abord déclaré, par les plus étranges raisons du monde, qu'il n'y consentirait jamais.
Dans cette conspiration dont profite Jean de Rieux, il faut compter encore trois personnages également sympathiques, celui de la fiancée d'abord, fort douce, jolie et spirituelle personne, qui passe son temps à concilier ses besoins de confortable et de luxe avec les sacrifices que l'amour qu'elle ressent pour ce pauvre Jean l'obligera de
Élire sur ce point quand elle sera sa femme ; puis encore l'oncle de Jean, brave homme couvert de rhumatismes et qui est prêt à favoriser par tous les moyens les amours de son neveu ; la mère de la jeune fille enfin, qui s'est laissé bien vite conquérir par les qualités et les vertus de Jean, et qui est contraire à son mari tant que celui-ci ne veut pas bénir l'union qu'elle rêve en secret pour sa fille.
Tous ces personnages se meuvent d'ailleurs avec beau* coup d'aisance dans une action rapidement menée, en dépit de quelques longueurs, et conduite avec assez de verve et d'animation. Toute la question, pour les pièces de ce genre, se borne d'ailleurs à ceci : s'en amuser sans les trop discuter. L,e Duc Job est avant tout une comédie intéressante et amusante ; ne lui demandons pas autre chose ; les invraisemblances, les contradictions des situations et des caractères y sont certes nombreuses, mais elles disparaissent à première vue dans l'emportement de la pièce; et le spectateur, qui s'est complu tout un soir au développement d'une intrigue, en somme attrayante, s'inquiète fort peu de savoir, quand il est rentré chez lui, s'il s'est amusé selon les règles.
Il £Eiut ajouter encore, comme explication de ce grand succès, l'excellence de son interprétation et la valeur hors ligne, dans le rôle de Jean, de l'éminent comédien qui a créé ce rôle, M. Got *. Il était difficile de composer avec
1* I M. Got a transporté à la Comédie-Française un élément tout nouveau, le sentiment de la réalité. Bien qu'il connaisse à fond la tradition de son art, ce n'est pas à elle cependant qu'il demande ses inspirations ; il prend ses modèles dans la nature vivante, dans le spectacle de la réalité contemporaine. 11 ne compose pas ses rdles, il les incarne en lui, aussi son jeu possède-t-il une verve, une vivacité, un entraînement qu'on ne rencontre au même degré chez aucun autre acteur contemporain. Il est vrai-
plus de science et en même temps de laisser-aller apparent, un rôle qui porte à lui seul le poids de la pièce tout entière. Jean de Rieux est, en effet, toujours en scène; il se prodigue à chaque acte avec une verve sans seconde, tour à tour ému, souriant, gai ou triste, heureux ou désespéré, mais toujours bon, honnête et surtout sympathique. Les autres artistes ne pouvaient que concourir à une interprétation d'ensemble comme on n'en voit qu'à la Comédie-Française, où les moindres rôles sont remplis parles premiers sujets, mais où aucun n'est ici placé suffisamment en saillie pour que Ton puisse, plus particulièrement, en signaler un seul.
23 Novembre. — Le ministre d'État avait institué, par arrêté du 22 mars iSSg, une commission chargée d'examiner la situation du Théâtre- Français et d'apporter des modifications à la législation alors en vigueur, aussi bien pour ce qui concernait les auteurs qui apportaient leurs pièces au théâtre, que pour les comédiens qui les interprétaient. Cette commission, nommée à la suite de récla» mations successives et d'ancienne date déjà, se composait de MM. Achille Fould, ministre d'État, président, Baroche, vice-président, Emile Augier, Louis Bouilhet, Camille Doucet, Empis, Mérimée, J. Pelletier, Sainte- Beuve, Samson (de la Comédie-Française), Jules Sandean et Edouard Thierry. Ce dernier fut en outre nommé rapporteur.
Nous ne pouvons malheureusement, en raison de son étendue, donner ici le remarquable rapport de M. Edouard Thierry, bien qu'il soit des plus intéressants pour rhistoirc
ment incomparable dans cette création du Duc Job ; on peat dire qa 3 <en quelque sorte, épuisé le personnage inventé par Tautear... »
(Emile Montegut.)
du Théâtre-Français et l'un des écrits les plus clairs, les plus lumineux et les plus concluants qui soient sortis de^ la plume élégante et diserte de son auteur. Je signale surtout l'étude comparative qu'il sut faire, avec tant de tact et d'habileté, sur les droits touchés par les auteurs dans les divers théâtres de genre et au Théâtre-Français, dé- . montrant qu'en somme, en dehors de l'honneur qui rejaillissait sur Fauteur joué sur notre première scène, le profit était peut-être encore pour lui, attendu qu'au Théâtre-Français, sa pièce,— si elle était bonne,— tombait dans le répertoire. Elle ne courait donc pas les chances aléatcftres qu'ont à subir les ouvrages représentés dans les autres théâtres, qui vivent un peu au jour le jour et sont par cela même obligés de sacrifier souvent leurs auteurs et leurs pièces aux exigences du public et de la recette. Toutefois, le rapporteur concluait à Télévation du droit alors perçu, déclarant qu'en fixant ce droite i5 pour 100 sur les recettes brutes, on assurerait aux auteurs une importante amélioration, et qu'ainsi on les placerait toujours dans des conditions supérieures, comme avantages, à celles qu'ils pouvaient trouver dans les autres théâtres.
Ce rapport ^ donna lieu à un décret, rendu le 19 novembre 1859^ en la forme des règlements d'administration publique, et modifiant dans le sens le plus favorable à
I. Il a été inséré aa Monileur du 23 novembre 1859, à la suite du décret qai eu a adopté les conclusions. Il a été également inséré dans le premier yolume de V Annuaire de la Société des Auteurs dramatiques, Enfio notre ami, Jules Bonnassies, l'a analysé, cité en partie et commenté daas son intéressant livre les Spectacles forains et la CotnéçUe-Française (DcQta, éditeur, un vol. in-18, iSyS). Ajoutons que la commission susdite devait également s'occuper du mode de réception des pièces par le -comité ^c lecture, mais cette question fut momentanément abandonnée et, ainsi que nous le verrons, la solution n'en eut lieu que dix ans plus tard.
ses conclusions Tarticle 72 du célèbre décret de Moscou 1, relatif aux droits d'auteurs. Son article 1*'. établissait que la part d'auteur, dans le produit brut des recettes, serait désormais de 1 5 pour 100 par soirée à répartir entre les ouvrages tant anciens que modernes 3; l'article 2 décidait qu'à l'avenir la pension de retraite des artistes serait acquise, fixée et liquidée conformément au décret du 1 5 oaobre 1812 et ne pourrait, dans aucun cas, dépasser la quotité déterminée par l'article 1 3 de ce décret 3. L'article 3 ^ le plus important pour les comédiens-sociétaires*, — stipulait qu'au bout de dix années de sociétariat, le sociétaire devait être soumis à la réélection, et qu'en cas de sa mise à la retraite, il aurait droit au tiers de la pension qui lui aurait été due après vingt ans de services, avec liberté d'exercer son art où bon lui semblerait.
29 Novembre. — Représentation donnée par ordre en l'honneur de la grande^duchesse Marie de Leuchtenbei^, sœur du czar Alexandre II, qui est à Paris depuis le 6 du même mois et qui a déjà assisté, le 24, à la repré*
t. Voici le texte de cet article : « La part d'auteur dans le produit des recettes, le tiers prélevé pour les frais, est du huitième pour une pièce eo cinq ou quatre actes ; du douzième pour une pièce en trois actes et 4a seizième pour une pièce en un ou deux actes; cependant les auteurs et les comédiens peuvent faire toute autre convention de gré à gré. * (Titre V do décret signé à Moscou le i5 octobre 181 2.)
2. Par suite, le minimum, pour une pièce en un acte, n'est jamais inlérieur à 3 pour 100 et les auteurs toucheYit, en réalité, i6,5o pour loode U recette, puisque leur droit est prélevé avant celui des pauvres.
3. Voici le texte de l'article i3 : « Le Sociétaire qui se retirera aprb vingt ans aura droit : !• à une pension viagère de 2,000 fr. sur les (bois afTectés au Théâtre-Français par le décret du t3 messidor an X; 3* à ooe pension de pareille somme sur les fonds de la Société dont il est parlé i l'art. 8, qui stipule qu'une demi-part sera mise «n réserva pour augmenter le fonds des pensions de la Société. ■
sentation du*Duc Job à Compiègne. On joue pour la princesse les Femmes savantes * et le Barbier de Séville 2.
9 Décembre. — M. Bressant joue pour la première fois, et avec beaucoup de charme et de succès, le rôle de Dorante dans le Jeu de Vamour et du hasard. On ne pourrait que lui reprocher de s'y montrer parfois un peu solennel et trop grand seigneur. Dorante, en valet, ne se dissimule pas assez, avec M. Bressant, et il semble bien invraisemblable que Sylvia puisse se laisser tromper aussi longtemps sur la qualité réelle d'un aussi aimable et élégant personnage.
i3 Décembre. — Michelot, le célèbre Michelot 3 , qui était sociétaire depuis 181 2, qui avait cessé d'appartenir au Théâtre-Français en i83i et qui était mort en i856, Michelot n'avait jamais joui du bénéfice auquel il avait droit. C'est seulement aujourd'hui qu'une représentation posthume est donnée au profit de ses héritiers. Elle est assez médiocrement composée : le Malade imaginaire et la cérémonie, les Projets de ma tante et un intermède de danse, puis de musique dans lequel on entend MM. Grosti et Battaille, de l'Opéra-Gomique, et l'amusant Berthelier *, en font les principaux frais.
1. MM. Sainson(Vadius), Provost (Chrysale) j Leroux (Qitandre), Maubaot (Axiate), Monrose (Trissotin}; Mmea Aug. Brohan (Martine), Nathalie (I^hilaminte), Fix (Henriette), Figeac (Armande), Jouassain (Bélise).
2. MM. Got (Figaro), Bressant (Almaviva), Monrose (Basile), Talbot (Bartholo)î M»e pix (Rosine).
3. Pierre-Marie-jQseph Michelot, né en 1785, débuta au Théâtre-Fran^ Çais dans Britannicus et les Fausses infidélités (Darmilly). II eréa^ pendant son long séjour à la Comédie-Française, cent soixante-quinze rôles dans les pièces nouvelles, et en reprit quatre-vingt-dix-sept du répertoire. Il fut, de 181 3 à i85i, professeur de déclamation lyrique au Conservatoire. Il a été aussi l'un des maîtres de Rachel. Il avait été retraité, en i83i, avec une pension de 6,400 fr.
4. M.Crosti chante l'air de Jean de Paris^ M. Battaille celui de YÉtoile
On nous avait bien annoncé, comme morceau de résistance, un acte inédit de M"*" Âugustine Brohan, qui possède à la ville un esprit d'une vivacité et surtout d'une primordialité légendaires, dont elle s'est malheureusement montrée un peu avare dans sa nouvelle pièce Qui femme a guerre a, sorte de proverbe en un acte qu'on nous a servis vers neuf heures du soir comme une nou- ' velle nouveauté. Ce n'est là qu'une bluette assez monotone, imitée dé Musset ou de Feuillet, où le traditionnel comte et la traditionnelle comtesse se querellent au sujet d'un bal auquel madame veut se rendre en dépit de son mari. Vous savez à l'avance que cela finit toujours par un raccommodement, et M. Bressant (le comte) et MHe Fix (la comtesse) n'ont pas manqué, en effet, de se dire, à la fin de Pacte, les choses les plus gracieuses, les plus tendres, en compensation, sans doute, des lardons désagréables dont ils venaient de se bombarder !... L'ombre de Michelot, en somme, n'a dû être qu'insuffisamment satisfaite de cette peu glorieuse apothéose.
i5 DÉCEMBRE. — Cette année, — la dernière de M. Empis, — se devait à elle-même de finir par une reprise. On remet à la scène V Amant bourru,^ comédie en trois actes, en vers libres, du comédien Monvel, père de M"« Mars, reprise que le prédécesseur de M. Thierry avait sans doute depuis longtemps préméditée. Rien de plus fatigant que ces vers inégaux et soi-disant libres qui deviennent un véritable supplice pour l'oreille de l'auditeur habitué â
du Nord et M. Berthelier dit deux chansonnettes. MM. Coralli et Petitpas et Mme* Caroline et Zina de l'Opéra paraissent dans un divertissement àe danse. Enfin on avait surtout applaudi dans le Malade imagÎMaire MM. Régnier (Thomas). Maubant (Béralde), Delaunay (Qdaste)» Mué$ Bonval (Toîûette) et Jouassaiû (Béline}.
ANNÉE î85g. ^77
entendre immédiatement la rime et qui, malgré lui, la chercheetTattend toujours pour ne la trouver qu'alors qu'il a déjà perdu celle à laquelle elle doit répondre. La pièce, quia été jouée pour la première fois le 14 août 1777, a joui d'une certaine vogue en son temps, mais elle a bien vieilli et est même devenue ennuyeuse. Les caractères ont surtout paru outrés; celui de Tamant (le comte de Pienne) est insupportable, et l'exagération du rôle de la marquise de Martigue, que Mme Plessy a joué cependant avec beaucoup de tact et de tenue ^, dépasse néanmoins la mesure. Ce n'est donc qu'à titre de curiosité rétrospective qu'on peut encore aller voir V Amant bourru^ mais le gros du public n'y accourt guère.
I. Ont joué les autres rôles MM. Geffroy (d'Estelan) , Leroux (Montalais), Monrose (Saiut-Germain), Mirecour (de Pienne); M"« Favart (M«« de SancerreJ.
ib
2J& LÀ COMéDIE-FRANÇAlSE.
i5 Janvier. — La nouvelle, année dramatique est, en quelque sorte, inaugurée â la Comédien-Française par la représentation annuelle donnée, le i5 janvier, en rhonneur du 238® anniversaire de la naissance de Molière. Cette représentation est, cette fois, tout à fait solennelle, et M. Edouard Thierry, le nouvel ad** ministrateur, a voulu qu^elle fût aussi digne que pos* sible de l'illustre comique. On a donc interprété excep^ tionnellement pour la circonstance deux de ses comédies les plus populaires, Tartufe ^ et le Malade imaginaire >. Un poëte, jeune encore, et qui commencera bientôt à donner sa mesure, M. Henri de Bornier 3, a composé
t. Joué par MM. Geffroy, Delaunay, Maubant, Talbot; M"** A. Pkssr, Dubois et Bonval.
2. MM. Samson (Purgon), Régnier (Thomas), Provost (Ajgan), Deliouy (Géante), Maubant (Béralde), Talbot (Diafoirus); M>« Aug. Braban (Toinette), Fix (Angélique).
3. C'est la première fois que le nom de M. de Bornier paraît sor rafid» de la Comédie-Française qu'il doit occuper plusieurs fois encore, aiosi que nous le verrons par la suite, avant l'éclatant succès de la FUU de Roland {16 fév. 187$) qui Ta mis tout à fait hors de pair. Il avait d'ailkv*
pour cette soirée un à-propos, en un acte, en vers, le i5 Janvier, ou la Muse de Molière^, qui produit beaucoup d'effet. Enfin, dans la fameuse cérémonie finale du M(flflade imaginaire 2, toute la Comédie, — sans exception, le fait est à noter, — est venue défiler devant 1 e buste de Molière, au vif plaisir du public, qui faisait à chacun une part plus ou moins grande dans ses applaudissements, selon l'importance et la popularité de Tartiste qui, sur la scène, passait devant lui.
a6 Janvier. — Une fort agréable personne, M"« Rosa Didier, qui arrive du Gymnase, où, depuis iSSy, elle a obtenu quelques jolis succès 3, effectue ses premiers débuts par les rôles de Lisette des Folies amoureuses et de Martine dans Tartufe. Le 26 janvier suivant, elle joue le Jeu de Vamour et du hasard (Lisette), et enfin, le i3 mai, le rôle de Chérubin dans le Mariage de Figaro, M"« Rosa Didier a encore beaucoup d'inexpérience et elle n'est ja-
déjà tenté les chances d*une réception aa Théâtre-Français, qui avait accaeilU, en effet, mais seulement « à correction, » un drame en cinq actes, en vers, de M. de Bornier, le Mariage de LutheTf lequel n'a pourtant jamais été représenté.
1. Ont créé les rôles : MM. Beauvallet (Molière), Métrême (un jeune poâte); M«« Figeac (une actrice du Théâtre-Français).
2. La cérémonie a été spécialement réglée à nouveau pour cette représentation. Détail de cette curieuse mise en scène : Premier Intermède : M. Got (Polichinelle), MM. Jouanni, Worms, Garraud et Barré (quatre archers). Cet intermède est accompagné de la musique originale de Charpentier, avec la simple orchestration de son époque. Deuxième intermède, composé de la deuxième scène du troisième acte du Médecin malgré lui^ jouée par MM. Got (Sganarelle), Barré (Thibaut), E. Provost (Perrin). Troisième intermède : réception du malade avec défilé général de tous les artistes de la Comédie-Française.
3. Élève de Louis Monrose, au Conservatoire, M»« Rosa Didier avait éié fort remarquée au théâtre du Gymnase, notamment dans deux petites comédies en un acte dont elle créa le principal rôle, F Autographe, de Meilhac, et Risette, d'Edmond Âbout.
mais devenue un premier sujet ; mais elle a une mine très-é veillée, une physionomie pleine de malice et qui annonce peut-être plus d'esprit encore qu'elle n'en possède réellement, et sa réussite est suffisamment honorable. Cependant, après quelques années passées à la Comédie-Française, où, en dehors de plusieurs reprises dans le répertoire classique, elle n'a guère rempli que des rôles tout à fait secondaires, Miio Rosa Didier quitta notre première scène pour aller faire les beaux jours du théâtre du Vaudeville. Elle est morte prématurément vers Tannée 1870.
3 Mars. — Fonta, qui a rempli durant vingt-trois ans, avec une grande conscience et un talent estimsfble et suffisant, les seconds rôles du grand répertoire, vient de mourir après une courte maladie. Cet utile comédien, qui aurait pu disparaître sans que le public s'en fût aperçu, a eu les honneurs posthumes d'un feuilleton de Th. Gautier, auquel nous emprunterons quelques passages, en guise de renseignements biographiques :
« ... La critique s'est peu occupée de lui de son vivant, et cependant la petite place vide qu'il laisse est peut-être plus difiScile à remplir qu'on ne pense. Les humbles soldats de l'art, au mérite obscur, n'en contribuent pas moins pour leur part aux victoires dramatiques. Fonta se tenait à son plan, ne cherchant pas à absorber plus de lumière que son rôle n'en comportait. Il donnait la réplique aux princes de tragédie, avec la discrétion convenable, récitant bien, posément et nettement. Les longues tirades que doit subir le confident, il les écoutait d'un air attentif, sans ennui et sans distraction. Il savait ss tenir — chose difiicile — et portait le costume grec ou romain de manière à ne pas rappeler les parodies classiques de Daumier. On l'applaudissait dans le récit de Théramène qu'il détaillait en habile artiste au courant de la tradition et rompu de longue main à cet art presque perdu de dire les beaux vers qui ne sont que de beaux vers. Il arrêtait Tartufe d'un geste plein
d'autorité ; il représentait dignement l'ambassadeur de France du Verre d'eau; il soufflait de mauvais conseils à Néron par les lèvres mielleuses de Narcisse, et il se grimait en Robespierre avec une vérité effrayante dans Charlotte Corday,,. Si nous insistons sur cet honnête comédien, dont la mort ne fera pas plus de bruit que le début, c'est qu'on ne s'imagine pas ce qu'il faut de talent, d'étude, de soin et d'intelligence pour débiter seulement vingt vers dans un chef-d'œuvre, sans détonner, sans faire tache, sans être ridicule, sans compromettre les belles choses auxquelles on est mêlé... Mettre chaque soir la même conscience infatigable, passer inaperçu derrière la gloire des autres, résigné, mais non découragé, heureux peut-être d'entrer pour une part, si petite qu'elle soit, dans l'exécution de ces œuvres radieuses, honneur de l'esprit humain, n'y at-il pas là un mérite, un dévouement, un sacrifice, presque une vertu « ?.. . »
i3 Mars. — Première représentation de le Feu au couvent^ comédie en un acte, de M. Théodore Barrière.
Petite comédie sentimentale des mieux trouvées; elle a toujours gardé sa place dans le répertoire ; il est même étonnant que ce succès, dû à tant de qualités d'émotions, de délicatesse et d'esprit, n'ait pas donné à M. Barrière la bonne idée de présenter au Théâtre-Français, — où il n'a jamais reparu depuis, — une comédie de plus haute portée et d'un développement plus complet.
Un M. d'Avenay est resté veuf, fort jeune encore, avec une fille unique qui est au couvent; quant à lui, il mène la vie de garçon aussi largement que possible et raêràe, au moment où le rideau se lève, il est sur le point d'aller se battre pour une danseuse de l'Opéra dont un Brésilien quelconque lui dispute les faveurs. Il revient d'un bal et, en attendant le jour, il s'est endormi sur un
I. Fragments de Tarticle ^\x\A\é sl-^ Moniteur universel da 27 mars
aSa LA COMEDI&FRANÇAISE.
canapé. Tout à coup la porte s'ouvre, une jeune fille entre et vient déposer bien discrètement, mais bien tendrement aussi, un baiser sur le front de d'Avenay, lequel se réveille et se trouve tout surpris en reconnaissant sa fille Adrienne ! Le feu a pris à son couvent et, incontinent, toutes les élèves ont été renvovées dans leurs familles. On conçoit le trouble que jette dans Tâme de d*Avenay cette arrivée imprévue ! C'est le jour même où il va se battre que sa fille revient tout à coup ! Soudain tous les sentiments de l'amour paternel, dans ce qu'il a de plus vrai et de plus pur, se réveillent en lui. Eh quoi! dans un moment il va jouer sa vie pour unç drôlesse, en même temps que le repos de sa fille et l'honneur même du nom qu'elle porte ! C'est seulement à cette heure, qui peut être suprême pour lui, qu'il envisage dans leur entier tous les devoirs qu'il a, jusqu'alors, comme oubliés et même méconnus. Il appelle à lui son meilleur ami, Mériel, et au moment de partir pour ce combat funeste, il confie sa fille à sa garde. Mais Adrienne, en recevant le baiser d'adieu, tendre et ému, que son père lui donne, a deviné un danger. Elle interroge Mériel, qui reste muet sur le duel et qui cherche, au contraire, dans une causerie intime et charmante, à détourner les soupçons de la jeune fille. Pendant cette conversation, l'amour se glisse, comme à la dérobée, dans le cœur des deux jeunes gens, et lorsque le père revient, — le duel n'ayant pas eu lieu, par une circonstance expliquée dans la pièce, — il trouve tout naturel de donner à son ami la .main de celle qu'il a si bien charmée et consolée.
Je ne saurais entrer ici trop avant dans le détail de cette jolie pièce, qui est d'un style à la fois si VQ^P^c ^^ ^ brillant; elle est toute remplie de fines observations et de spirituelles petites scènes épisodiques qui tiennent tou-
jours en haleine le spectateur, en présence d'une intrigue en somme peu compliquée et même un peu vide. Le grand art de M. Barrière a consisté précisément à combler ces vides par son esprit et son habileté, et à nous intéresser jusqu'au bout avec le mince sujet de sa pièce.
Le personnage d'Adrienne, cette pensionnaire évaporée que les événements auxquels elle se trouve si inopinément mêlée rendent sérieuse avant Tâge, a fourni à M"« Emma Fleury Tune des deux ou trois créations importantes qu'il lui ait été donné de faire à la Comédie-Française. Intelligente, fine et distinguée, Mii« Fleury n'a pu cependant briller qu'au second rang, où elle s'est d'ailleurs constamment maintenue avec dignité et dans le plus grand respect du public et d'elle-même. Il faut toujours tenir compte à un artiste d'avoir su faire ainsi contre fortune bon coeur, et M"« Fleury est de ceux qui, au théâtre, ont dû de bonne heure se faire de la patience et de la résignation leur principale vertu ^.
3 Avril. — Reprise de le Joueur de flùte^ comédie en un acte, en vers, de M. Emile Augier.
Jolie comédie, — très-littéraire surtout et plus curieuse, comme détails, qu'intéressante comme intrigue. L'amour de l'esclave Chalcidias, — qui se dissimule d'abord sous les traits du riche Ariozarbane, — pour la courtisane Laïs remplit toute la pièce. Psaumis et Bomilcar, qui se disputent aussi les faveurs de la belle Athénienne (la scène se passe à Corinthe) ne sont là qu'en qualité de comparses . Le dénoûment est un peu enfantin et tournerait facilement, avec nos tendances modernes, à une véritable parodie : en effet, Laïs vend ses meubles, afin de se refaire
I. Ont créé les rôles : MM. Bressant (d'Avenay), Leroux (Fortunien), Delaunay (de Mériel)*, MUe Emma Fleury (Âdrienne).
284 LA COMéoiE-FRANÇÀISE.
une virginité, et elle part avec Chalcidias à la recherche de la chaumière traditionnelle. La toile tombe sur leur départ, mais il est à regretter, pour la logique des choses, qu^un deuxième acte ne puisse nous montrer la déception et le dégoût qui doivent être la suite rapide et inévitable de ce beau caprice. En. somme, vers bien frappés et dans le goût antique qui avait si bien fait réussir la Ciguë^ mais pièce trop longue pour un sujet à peu près absent ^
10 Avril. — Reprise de V Aventurière'^. — La Comédie- Française vient de nous rendre, retouchée, renouvelée et refondue. Tune des meilleures comédies d'Emile Augier, V Aventurière. La pièce avait cinq actes, à Torigine, Tauteur a cru devoir réunir les deux derniers en un seul '. Le
1. Ont repris les rfiles : MM. Geffroy (Chalcidias), Samson (Psanmis), Barré (Bomilcar): Mme Madel. Brohan (Laîé). Restent seuls de la créatioo (19 décembre i85o) MM. Ge/froy et Samson ; Got avait créé Bomilcar et M>i« Natiialie, Lais. — La pièce avait eu maille à partir avec la censure, et elle dut sa restitution à la scène i cette circonstance que le 14 février précédent elle avait été représentée, pour l'inauguration de la maison romaine du prince Napoléon , avenue Montaigne, devant l'Empereor, l'Impératrice et toute leur cour, à la suite d'un banquet qui était également tout à fait romain. Les cartes d'invitation avaient m£me pris la précautioo d'indiquer aux spectateurs privik^giés de cette fête qne c'était > inviio Censore • que la représentation avait lieu. Mi^" Favart récita, devant cette belle assemblée, un prologue composé spécialement pour cette soirée, par M. Th. Gautier, et M. Got joua dans la pièce d'Emile Augier le rôle ie Bomilcar, dans lequel il fut remplacé par M. Barré, lors de la reprise de U pièce à la Comédie-Française.
2. La première représentation à la Comédie - Française date da 23 mars 1848.
3. Voici ce qu'a écrit M. Emile Augier, le 2 mai 1860, en tête de !a brochure de la nouvelle édition de sa pièce ainsi renouvelée : • Cest oae tentation presque sans précédent dans l'histoire des lettres que la rcfoate, aprèë dix ans, d'un ouvrage qui avait réussi à son apparition. Inutile de dire que je ne me suis pas imposé légèrement cette tâche de patieoce; c'est après avoir étudié attentivement le fort et le faible de la pièce, après m'être bien convaincu qu'elle péchait fancièrement par certaines tnetpé'
caractère du bonhomme Mucarade, transformé en Monteprade, dans la version nouvelle, a perdu de son comique et de safontaisie un peu grotesques pour devenir un personnage grave et sérieux plus philosophe et aussi plus triste. Ce n'est plus ce vieux Padouan frisé, teint et musqué qui prêtait à rire en faisant pitié. — Les femmes, disait-il, en se mirant devant une glace,
Les femmes ont raison : la toilette fait tout.1 La mienne me paraît tout à fait de bon goût; Et je ne sache pas de galant dans Padoue Contre qui je voudrais me troquer, je l'avoue. Comment diable aujourd'hui travaillent les parents Qu'on ne rencontre plus de jolis jeunes gens. Et que pour des gaillards de certaine encolure Il faille encor chercher parmi la race mûre? Clorinde a de bons yeux, qui m'a choisi...
Ce n'est plus le même homme aujourd'hui ; écoutez comme il célèbre en bons termes sa verte vieillesse :
J'ai soixante ans passés, je ne l'ignore pas ;
Mais, comme j*ai vécu de ma vie économe,
J'ai l'âge d'un vieillard et le sang d'un jeune homme.
Les rides de mon front n'ont pas atteint mon cœur.
Poudreux est le flacon, mais vive est la liqueur,
Et qu'il passe un rayon à travers la bouteille,
Elle redevient jeune aussitôt et vermeille.
Pour l'homme, c'est l'amour, ce pur rayon qui rend
L'intérieur visible et le corps transparent...
riences faciles à réparer que j'ai entrepris, non pas d'en faire un chefd'œuvre, mais de la mettre sur ses pieds.:. Si l'on m'objecte que l'ouvrage ne valait pas la peine que je me suis donnée, je répondrai tout simplement qoe j'avais un" orédiiection pour cette œuvre de jeunesse, et que j'étais d« loisir. •
A ces divers changements, r Aventurière a gagné en rapidité comme marche de l'action et en profondeur par une sorte de maturité plus grande du sujet; elle a gagné en vigueur aussi, car Monteprade qui, sous le nom de Mucarade, n'était, à tout prendre, dans la pièce primitive, qu'un Géronte ridicule, est devenu, dans la pièce renouvelée, au dénoûment surtout, un fier vieillard prêt à défendre son honneur contre les attaques de la drôlesse qui Ta si bien subjugué. C'est, en effet, dans la refonte de ce personnage que sont surtout sensibles les modifications apportéespar M. Au* gier â son premier texte. Le caractère de son fils Fabrice a cependant subi un changement, il ne bafoue plus son père ; Monteprade respectant mieux lui-même ses cheveux blancs, Fabrice est devenu aussi plus respectueux et plus tendre. Clorinde elle-même est moins odieuse ; l'auteur a atténué certains traits répugnants de son caractère, et elle finit même par nous inspirer, — non point Je rintérêt certes! — mais au moins de la pitié. Tout cela est en définitive plus humain, plus touchant, plus vrai, en un mot plus moderne.
L'interprétation nouvelle est remarquable ; un seul des ' acteurs de la création reparaît dans la reprise actuelle, c'est M. Régnier, vraiment inimitable, « inremplaçable, • dans le personnage de don Annibal, ce faux brave buveur et vicieux dont il a fait le type le plus étonnant et le plus achevé. D'autres artistes, de mérite également, ont repris depuis ce rôle à la Comédie-Française et l'ont même joué avec un grand talent, mais ils l'ont joué difiëremoQent Régnier avait su lui donner une marque toute personnelle dont le souvenir durera toujours pour ceux qui ont eu le bonheur de le voir interpréter par lui.
Mucarade, rôle à moitié fantasque, créé par Samson, est repris, aujourd'hui qu'il est devenu grave sous le vocable
nouveau de Monteprade, par Beauvallet, quia peut-être trop accentué la dififérence des deux caractères. M^^Arnould- Plessy (Clorinde) a été fort remarquable dans les deux derniers actes de la pièce, où elle a montré une vigueur et une passion extraordinaires. Ce rôle de Clorinde est même demeuré depuis son rôle favori dans la haute comédie, et elle a continué à le jouer jusqu'au dernier jour de ses représentations au Théâtre- Français ; il a même fait partie de sa soirée d'adieux définitifs en 1876.
Voici, comme curiosité et comme point de comparaison, la distribution de l'Aventurière aux deux époques de sa création et de sa reprise ^.
Mucarade.
MM. Samson.
Beauvallet.
(Monteprade.)
Piquendaire.
Joannis.
Barré.
(Dario.)
Fabrice.
Bouchet*
GefFroy.
Horace.
Raphaël.
Métrême*
Don Annibal.
Régnier.
Régnier.
Dona Clorinde.
M»" Anaïs.
A. Plessy.
Célie.
Solié.
Favart.
21 Avril. — Extraordinaire et curieuse représentation dont le produit doit être ajouté à la souscription ouverte en vue d'éviter la misère à une petite-fille de Racine. Le spectacle est entièrement composé d'ouvrages du grand poëte ou de pièces d'à-propos en son honneur.
t. Le succès de cette reprise a été très^-durable ; on peut même dire que depuis ce jour V Aventurière n*a jamais quitté le répertoire. Ce fut aussi Qo succès d'argent. On vint voir la nouvelle version de la pièce par curiosité d'abord, on y vint enfin. en raison de l'excellence de l'interprétation, et Régnier et M» Plessy firent notanunent recette. UEmpereur et l'Impératrice assistèrent à la représentation du 8 mai, avec une nombreuse cour etj ce jour-là, le Feu au couvent complétait le spectacle;
Voici d'abord Athalie^ que M"« Guyon interprète avec une fougue dramatique qui n'est peut-être pas tout à fait dans la tradition classique, mais qui modernise assez heureusement son terrible personnage *. Vient ensuite le quatrième acte de Phèdre^ traduit en vers italiens par d'Allongaro et interprété par M"* Ristori, avec les artistes de sa troupe S. Je parlais de la fougue de Mme Guyon, mais pour M"" Ristori le terme serait insuffisant^ c'est de la rage, parfois épileptique, qu'elle nous a montrée. Voilà bien la Phèdre de la vieille tragédie, consumée par l'a* mour inassouvi qui l'a envahie tout entière, et se roulant sur le sol dans une sorte d'attaque nerveuse qui est peut* être dans le caractère du personnage, mais qui, à y bien réfléchir, est absolument exagérée. L'impression produite par rillustre tragédienne n'a pas été, pour cela, moins vive et, à la chute du rideau, elle a dû revenir deux fois saluer le public, qui ne se lassait point de l'acclamer.
Il y aurait certes bien à dire sur la manière générale dont M™* Ristori interprète tout le personnage de Phèdre qu'elle a joué, cette année, pour la première fois, à la salle Ventadour. Nous sortirions du cadre de ce travail en entrant dans les détails de cette interprétation qui ne manque ni d'originalité, ni de puissance, qui n'est pas, certes, une composition ordinaire et qu'une artiste de génie seule pouvait se permettre, mais à laquelle, en revanche, le charme fait surtout défaut. Cest ici qu'il y aurait matière à discuter, en rapprochant Pinterprétatiofl exubérante de l'artiste italienne de celle de M"« Rachcl, si contenue et si passionnée à la fois : l'une laissant dé-
1. Jouent les autres principaux rôles: MM. Beauvallet (Joad), AUobant ^Abner); M»" Favart (Zacharie),et Devoyod (Josabeth.)
2. MM. Majeroni (Hippolyte), Gleck (Thésée) ; M« Biagini ((EDOBe>
border son furieux et criminel amour par tous les moyens que Dieu a mis au service de la créature pour exprimer ses sensations, Tautre au contraire renfermant en ellemême ce feu qui la dévore, et ne laissant éclater sa coupable passion que progressivement, avec une rage toujours retenue, et cependant aussi puissante et d'un effet à coup sûr plus terrible, parce qu'elle laisse plus encore deviner les sentiments qui la remplissent qu'elle ne les montre.
La salle était encore sous l'impression produite par cette Phèdre échevelée, lorsque le rideau se releva sur la cérémonie littéraire improvisée en l'honneur de Racine pour cette belle soirée. Le buste du grand poëte tragique est au milieu de la scène, entouré de tous les artistes de la Comédie-Française, chacun dans le costume du principal rôle de son emploi. M""" Guyon, Fix et Favart, représentant la Tragédie, la Comédie et la Poésie, s'avancent ensuite et récitent un hommage à Racine en vers composé par M. A. Rolland; puis M°»« Ristori, symbolisant la muse italienne, réapparaît au milieu de nouvelles acclamations. Elle s'avance lentement jusqu'à la statue, pose sa main sur le piédestal qui la supporte et, d'une voix un peu tremblante, et avec un accent italien assez prononcé, mais qui ajoute un charme de plus à sa pénéxrante diction, elle récite en français des stances de M. Legouvé que nous reproduisons comme Tune des plus heureuses ins- , pirations poétiques de leur auteur :
Pardonne à ma présence, ô Racine ! Pardonne Si j'osai peindre ici de la fille d'Œnonc
Les sublimes douleurs !
C'étaient d'autres accents que tu devais entendre ; Cétait une autre voix plus aimée et plus tendre
Qui te devait ses pleurs I
Une voix disparue, hélas ! mais immortelle, Dont le cher souvenir résonne, écho fidèle,
Même au delà des mers ; Une voix qu'aujourd'hui, crois-le bien, grand poëte, J'ai fait moins regretter que je ne la regrette.
J'en atteste tes vers !
Oui, tes vers tout pleins d'elle ! A chaque beau passage. Je voyais devant moi flotter sa jeune image,
Et dans le fond du cœur.
De ta Phèdre en peignant les tragiques alarmes, Pardonne! je donnais la moitié de mes larmes
A cette jeune sœur !
Qui donc à Tétrangère inspira le courage D'oser mêler ici son inconnu langage
Aux vœux que tu reçois ?
Qui? C'est ma conscience et sa vivante flamme! Qui ? C'est de tout mon cœur et de toute mon âme
L'irrésistible voix I
Quand l'Italie entière au cri de l'honneur vibfe. Lorsque la France au rang d'une nation libre
Fait monter mon pays.
Le devoir, non! le droit de ma reconnaissance' Est d'honorer en toi de cette noble France
Un des plus nobles fils !
Je viens donc en ces lieux, calme et Vàme légère. Non! non I ma voix n'est plus une voix étrangère;
Et je puis dire ici.
Lorsqu'on te rend hommage en ta petite-fille: Laisse2r*moi m'approcher, je suis de la famille,
Je suis Française aussi !
Le silence, qui avait accueilli la première strophe, fut
bientôt rompu à la fin de chaque strophe nouvelle, et
'-^^ Ristori, qui parlait pour la première fois en fran-
aKnee 1860. 291
çais, sur la première scène dramatique française, — où, d'ailleurs, elle n'est jamais réapparue depuis, — remporta ce soir-là Tun de ses plus beaux triomphes. Ce triomphe fut, même, pour ainsi dire, regrettable. L'illustre artiste italienne était fort intéressante à entendre ainsi, dans une courte pièce de vers, dite par exception dans une autre langue que la sienne, en un jour d'anniversaire solennel, mais elle eut le tort de croire que parce qu'elle avait réussi, ce soir-là, « en français, » elle pouvait tenter de réussir encore en interprétant de la même façon une pièce tout entière ; c'est à tort qu'on encouragea M"« Riston dans cette voie périlleuse au lieu de lui en montrer les inévitables écueils, et de là vint cette tentative d'acclimatation de la tragédienne étrangère, dans un rôle écrit dans notre langue, sur le second Théâtre-Français, où elle interpréta une comédie de M. Legouvé, la Madone de l'art. Elle y obtint d'abord un succès de curiosité que durent bien vite regretter ses meilleurs amis en voyant rapidement lui succéder l'indifférence et l'abandon pu* blics. C'est ce soir-là que la grande mémoire de Rachel fut véritablement vengée de l'injuste revirement d'opinion qui s'était un moment produit contre elle, en i855, lorsque éclatèrent à Paris les premiers triomphes de M"« Ris-^ tori l
Les Plaideurs, avec une distribution exceptionnelle, complétaient cette belle représentation racinienne. Je cite cette distribution comme la plus complète que nous ayons jamais vue pour l'interprétation du chef-d'œuvre comique de Racine :
MM. Samson (PIntimé).
Régnier (Petit-Jean), Prôvost (Dandin), Got (le Souffleur).
292 LA COMEIXIE-FRANÇAISE.
MM. Delaunay (Léandre).
Talbot (Chiçaneau).
M">" Dubois (Isabelle).
Lambquin (la Comtesse).
1®^ Mai. — Représentation de retraite de Beauvallet, après ses trente années de services. — Elle est médiocrement composée, en ce sens qu'aucun attrait étranger au répertoire du Théâtre-Français n'est venu renforcer le programme de la soirée, qui ce compose tout simplement dxiFeu au couvent^ de r Aventurière et des quatrième et cinquième actes de Polyeucte *.
Beauvallet n'a point été un artiste de premier ordre, mais il a excellé au second rang. Il y avait de la rudesse dans sa physionomie, aussi bien que dans son jeu; riea de souple ni de fin : une grande puissance d'organe, qu'il ne modérait pas toujours suffisamment ; en revanche, une vigueur et une chaleur qui le servaient admirablement dans ses rôles tragiques. Venu à la suite de Ligier, il reprit avec un certain succès beaucoup de ses rôles et il lui fut même supérieur dans quelques-uns. C'était, en outre, un homme instruit, connaissant parfaitement la science du théâtre, et qui a même fait représenter quelques pièces qui ne manquaient pas de valeur littéraire 2. Après son départ de la Comédie-Française, Beauvallet a reparu, tic temps à autre, sur la scène de l'Odéon et même sur celle