M. Beauvallet (Polyeucte); Ml'c Favart (Pauline
2. Beauvallet avait appartenu, avant d'entrer à la Comédie-Frarç:.^aux théâtres de l'Odéon (4 mai i825) et de l'Ambigu (!«'' septembre 1^^^ Il avait été nommé professeur au Conservatoire en 1839. Il a fait rep^*' senter trois drames : i» Coin, drame en deux tabjeaux, en prose (Amt)r'' 27 janvier 1829); 2» la Prédiction, drame en cinq actes, en ver» (CorocJ.i- Française, 17 décembre i83i), qui n'eut aucun succès et qui n'a pa»'^'' imprimé; 3» le Dernier Abencerrage^ drame en trois actes, en vers iCom-' die-Française, 9 octorbe i85i).
duChâtelet. Il a notamment créé avec succès, à ce dernier théâtre, un drame d'actualité sur la chute et la mort du fameux négus d'Abyssinie Théodoros, drame dans lequel sa voix tonnante et son art tragique produisirent un grandiose effet*.
14 Mai.— Première représentation de les Deux Veuves, comédie en un acte, de M. F. Malefille.
Cela s'appelait d'abord les Regrets éternels^ c'est-à-dire des regrets conjugaux qui durent,— tout le monde le sait, — beaucoup moins longtemps que la plus courte éter- ' nité. L'idée de la pièce n'est pas très-nouvelle: deux cousines, très-jeunes encore et veuves toutes deux, passent ensemble les premiers temps de leur veuvage; l'une est plus inconsolable que TArtémise de l'histoire ; l'autre supporte, au contraire, très-agréablement la perte de son mari et jouit avec enchantement de sa liberté reconquise. Et cependant, — à la suite de jeux de scène assez spirituellement et finement amenés, — c'est la plus inconsolable des deux qui se remarie la première. Un type fort amusant de garde-chasse (Labarraque), plaisamment interprété par Mortrose, est le personnage le plus original de la pièce. Quant aux deux veuves, l'une (Caroline), jouée par M»» Augustine Brohan, et l'autre (Laure), par sa sœur Madeleine, ce sont des femmes assez invraisemblables. L'amoureux, prénommé Edmond, et que représente M. Maillart, supporte très-vaillamment l'assaut que lui livre Tune des deux cousines, et il finit par épouser l'autre sans rien perdre de son flegme habituel. La pièce de M. Malefille, qui n'avait eu qu'un demi-succès de prc-
1. Beauvallet a quitté définitivement la Comédie-Française le i" avril 1861, avec 7,400 francs de pension de retraite. Il est mort le 21 décembre 1873.
mière représentation, s'est relevée aux suivantes et elle est, même depuis, demeurée toujours au répertoire *.
6 Juin. — Nous entrons dans la saison d'été où l'on abandonne généralement pour une époque plus propice les pièces à succès et à recettes ; c'est le moment des reprises et des débuts. Ce même jour, 6 juin, la Comédie nous offre, en l'honneur du 254* anniversaire de la naissance de Corneille, une représentation extraordinaire composée de Tune de ses tragédies les plus délaissées de nos jours, la Mort de Pompée^ que l'on n'a pas jouée depuis un temps immémorial. C'est une des œuvres secondaires de Corneille ; elle contient toutefois de magnifiques et même d'éclatants passages; elle abonde surtout en discours qui retardent bien un peu la marche de l'action ; mais elle présente en somme un grand intérêt littéraire. Elle est en outre interprétée avec un excellent ensemble : M"® Guyon produit un grand effet dans le personnage de Cornélie, le mieux posé de la pièce ; si Beauvallet n'est pas un Jules César accompli, il a, en revanche, de la vigueur, de la force et un grand art de diction. M"« Favart est costumée à ravir, et elle donne beaucoup de relief au personnage un peu vaguement dessiné de Cléopâtre 2. Le Menteur complète la représentation 3.
1. Le i3 juin suivant, la comédie [des Deux Veuves fut npréioAcc devant la Cour, à Fontainebleau, avec Oscar^ ou le Mari qui trompe u femme,
2. Les autres rôles sont j'oués par MM. Maubant (Achorée), Worm* (Ptolémée), Barré (Philippe), et M"« Jouvante, fort remarquée dans le p<t.: personnage de Charmion.
3. Jouent les rôles du Menteur: MM. Samson (Cliton), Lerooi (Doraçte) , Maubant (Géronte); M»" Figeac (Clarice), Savary (Lucrèce).
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Le 1 1 juin, reprise de Péril en la demeure^ comédie de M. Feuillet, qu'on n'a pas jouée depuis la mort de M"»» Allan. M™® Nathalie reprend, sans désavantage, le rôle de M"« de Vitré que cette éminente artiste a créé, et Mirecour remplace, un peu trop insuffisamment, en raison surtout du rapprochement inévitable des deux interprétations, M. Provost père dans le personnage du vieux-beau Favières.
Le 14 juin, à l'occasion de l'annexion de la Savoie et du comté de Nice à la France, représentation extraordinaire dans laquelle M. Bressant déclame, pendant un entr'acte du Duc Job^ des strophes d'à-propos du poëte Barthélémy, sous le titre de V Annexion, La poésie est médiocre et de forme banale, comme la plupart de ces sortes de documents en vers officiels, mais elle célèbre un événement patriotique trop glorieux pour ne pas être, quand même, applaudie à outrance.
Les 25 juin et 3 juillet, relâches successifs à l'occasion du décès, puis des funérailles du prince Jérôme-Napoléon Bonaparte, ex-roi de Westphalie, oncle de l'Empereur. Le prince était mort le 24 juin, à l'âge de soixante-quinze ans. Il venait souvent au Théâtre- Français, ce qui lui était d'ailleurs rendu facile par la communication de ses appartements du Palais-Royal avec la loge qu'il occupait à la droite du public, et vis-à-vis celle de l'Empereur. Pendant la dernière année de sa vie, le vieux Roi vint souvent faire les honneurs de cette loge à sa nouvelle belle-fille la princesse Clotilde de Piémont, que son fils, le prince Napoléon, avait épousée le 3o janvier iSSg.
Le 27 juin, reprise de le Cœur et la Dot^ comédie de M. Malefille , représentée primitivement en cinq actes (voyez le 24 décembre i852), et réduite aujourd'hui' à quatre actes seulement. C'est M. Régnier, si parfaitement
plaisant dans le personnage de M« Chavarot, qui a indiqué et même opéré en partie les modifications heureusement apportées à cette amusante comédie, dont les deux derniers actes ont été refondus en un seul. L'action, dont h marche s'arrêtait en effet à partir du troisième acte, se précipite maintenant vers un dénoûment que rendent plus logique et en même temps plus gai le mariage de M® Chavarot et la réapparition du fameux capitaine Baudrille. Les rôles de la pièce sont encore tenus aujourd'hui par les artistes de la création, à l'exception toutefois du personnage d'Athénaïs, dans lequel M"« Figeac remplace M»« Nathalie.
Le même jour, début d'un amoureux d'assez bonne tournure, mais d'une médiocre chaleur, M. Ariste, qui arrive tout droit de l'Odéôn, où il vient de se faire remarquer dans une nouvelle pièce de M. Amédée Rolland, Un parvenu. C'est dans le rôle de Valère, de F École des maris, que cet aimable jeune premier se montre tout d'abord. Le i«' juillet suivant, il reparaît dans Éraste du Dépit amoureux, et enfin il effectue son troisième début réglementaire! le 26 du même mois , dans Damis de Tartufe,
M. Ariste est un de ces nombreux jeunes premiers de bonne tournure qui produisent, à première vue, un certain efïet dans le milieu un peu ordinaire où la Comédie- Française va les prendre et qui se trouvent, — pour la picpart, — subitement dépaysés sur la grande scène de la rue de Richelieu. Ici l'entourage est tout à fait hors ligne, et :e débutant, qui avait montré du relief sur une scène secondaire, s'efface tout à coup et souvent s'évanouit bien vite. M. Ariste a certainement du talent et de l'expérience; i» ne manque pas de tenue, et il n'a pu, cependant, demeurer à la Comédie-Française. Son nom ne figure même plus,
depuis longtemps d'ailleurs, dans aucune troupe des théâtres de Paris.
Le 10 juillet, M«« Couturier, dite au théâtre M™« Cornélie, débute dans le rôle de Stratonice de Polyeucte, Cette artiste, d'une grande intelligence dramatique, mais mal servie par la rudesse de son physique et de son organe , devait végéter pendant plusieurs années , à la Comédie-Française, dans les rôles de confidentes et même de comparses. Le fait est qu'il était difficile de mettre au , premier et même au second plan sur la scène du Théâtre- Français une artiste d'un talent certes véritable, mais aussi étrange qu'inégal *• M™* Cornélie, d'ailleurs, ne montra guère, rue de Richelieu, que quelques éclairs de ce talent même; elle n'acquit de la réputation qu'après qu'elle eut quitté la Comédie-Française. On la vit alors créer, au théâtre du Châtelet, et avec un certain succès, le rôle d'Elisabeth dans un drame de M. Couturier, son mari, le Comte (TEssex. Je n'assurerai pas qu'elle y fût une Elisabeth distinguée ni bien authentique, mais elle produisit beaucoup d'effet. Elle fut peut-être plus remarquée encore dans le rôle de la Tison, cette affreuse mégère du Chevalier de Maison-Rouge d'Alex. Dumas, qu'elle reprit à la Porte-Saint-Martin. Elle eut même la gloire,^
I. • M">« Cornélie m'a souvent rappelé le fameux Rouvière, dont le génie M débattait dans un corps étriqué. La tête, chez Rouvière, était belle pourtant, belle de la beauté qui naît de l'expansion, de la passion, de l'amertume, de la douleur. Chez M"»* Cornélie, le visage était terrible et dur. Des yeux enfoncés sous des arcades sourcilières hérissées, un nez retroussé largement, une bouche aux lèvres grosses et qui avançaient, une voix\plus volontiers tonnante, souvent rauque, les épaules plantées dans la poitrine, des éclats de fureur que sa physionomie tout entière rendait trop pleins d'épouvante. Mais sous ces traits, il y avait une âme, une intelligence, une flamme. Cette femme croyait et luttait. • (Jules Claretie.)
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tout le monde s'en souvient encore, — de faire applaudir Corneille et Racine dans un café chantant, en débitant avec beaucoup de feu les plus belles tirades de leurs tragédies. Cette artiste, — en somme incomplète, — est morte en 1876. Elle se nommait de son vrai nom, Antoinette- Cornélie Dallez, et était née en Belgique. Elle était devenue élève de notre ^Conservatoire, où elle avait feit la connaissance de M. Couturier, qui fut d^abord acteur, puis se mit à écrire des drames au lieu d'en jouer. Ils se marièrent ensemble, et de leur union est née une jeune cantatrice d'opérette, qui, sous le nom deM^o Luce, s'est fait remarquer au théâtre des Bouffes- Parisiens.
9 Août. — Première représentation de VA/ricain^ drame en quatre actes, de M. Charles Edmond.
Voici un drame intime et moderne, mais très-compliqué de péripéties et d'incidents ; intéressant d'ailleurs, et qui vaut la peine d'être raconté tout au long. Disons tout d'abord que le succès qui l'a accueilli ne s'est manifesté qu'à partir du troisième acte, et alors seulement que le public a fini par comprendre où l'auteur voulait en venir. Beaucoup d'inexpérience en effet, et partant, beaucoup d'obscurités. Ce que je vais dire va sembler un paradoxe: la pièce de M. Charles Edmond, qui a paru bien longue pendant ses deux premiers actes, eût peut-être gagne à avoir un acte de plus, lequel eût servi en quelque sorte de prologue et d'exposition. C'est, en effet, par le manque de clarté qu'elle a failli sombrer dès le deuxième acte ; 1» deux derniers l'ont relevée plus heureusement, mais, je le répète, tout le début était bien embrouillé. Dans l'exposition que j'en vais faire, je laisserai de côté ces points mal éclairés de la pièce de M. Charles Edmond, afin de mieux faire ressortir le réel intérêt de la fable qu'il a développée et mise en scène.
Un grand seigneur vénitien, le comte Leone Matteo, a épousé une belle* jeune fille de seize ans à peine, nommée , Giovanna. Le comte a été jeune; il a eu des maîtresses, des chevaux, des palais; il a aimé le jeu et le luxe effréné ; en un mot, il s'est ruiné dix fois, et ses créanciers Tont même poursuivi jusqu'au pied de Tautel où il avait mené sa fiancée. La honte était entrée dans le ménage presque ea même temps que le mari, et enfin le déshonneur avait menacé d'être si public et si grand que le comte, pour éviter le scandale ternble qui le menaçait, avait abandonné sa femme enceinte et Venise, où il était trop connu ; s'expatriant alors, il avait gagné l'Algérie, avait pris du service dans la légion étrangère, et bientôt, au moyen d'un subterfuge adroit, il s'était fait passer pour mort afin d'échapper à ses créanciers. La nouvelle de cette mort avait été annoncée à la belle Giovanna, laquelle, après le temps voulu, avait épousé en secondes noces un diplomate, le comte de Lancy ; mais elle avait eu, — trois mois après le départ de son premier mari, — une fille dont il était parfaitement le père, et que le second mari entoura de toute son affection et de tous ses soins, comme si elle eût été la sienne propre.
Tout ceci, — qui aurait pu constituer le prologue, — nous ne Tavons guère appris qu'à la longue, dans le cours de la pièce. Quand le rideau se lève, en effet, nous sommes à Bagnères. Seize ans ont passé sur la tête de Giovanna, depuis son premier mariage, et elle a alors auprès d'elle une ravissante jeune fille, pleine de grâces naïves et charmantes, et qui se nomme Lucile. Jeune et belle encore, M»e de Lancy est poursuivie par l'amour d'un certain baron de Meynadier, que les chastes dédains de la comtesse réduisent au désespoir. En même temps qu'eux, à Bagnères, se trouve un capitaine de la légion étrangère qui
perd à l'écarté jusqu'aux armes qu'il a prises dans la smalah d'Abd-el-Kader. Il raconte à qui veut l'entendre,— et i Meynadier naturellement, — l'histoire d'un caïd Hamza, de ses amis, chef d'un bureau arabe; homme brillant, brave, et cependant mélancolique, et qui est en outre le plus beau, mais le plus acharné joueur du monde. Un jour, le caïd a perdu dans une partie suprême contre lui un médaillon précieux, portrait d'une femme aimée. Dans ce médaillon, que tient le capitaine, Meynadier reconnaît la belle comtesse. Il pressent' aussitôt, à la seule vue de ce simple portrait, une vengeance ou un triomphe: il le joue, le gagne au capitaine, et écrit au caïd dont IV dresse lui est révélée par une imprudence de son adversaire.
Le caïd arrive, — sans qu'on sache trop pourquoi, par exemple, puisque c'est volontairement qu'il s'est exilé et tué pour tout le monde; — Meynadier l'expédie chez M™* de Lancy, et là, dans une scène très-émouvantc, les deux époux se reconnaissent. Le pseudo-mort veut un éclat^ un scandale; sa femme surtout, il la lui faut! Illa veut par tous les moyens possibles! Son amour pour elle, — toujours sans qu'on sache pourquoi, — s'est subitement réveillé. Mais toup à coup, au moment du paroxysme le plus violent de sa fureur, entre dans le salon une jeune fille, la sienne, qu'il voit pour la première fois. Toute sa colère tombe en présence de cette chaste enfant, et ce n'est plus maintenant sa femme que ce lion du désert désire, qu'il veut, c'est sa fille! L'amour paternel, un amour violent, terrible, et d'autant plus vif qu'il est inassouvi, vient de naître subitement en lui; tout à l'heure, :i lui fallait sa femme; il n'y tient plus, mais à tout prix il lui faut sa fille. Ici commence sa lutte contre sa femme et contre celui qui, — lui vivant, ^ est devenu son secon-
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mari. M. de Lancy a trop beau jeu contre lui, vraiment: « Vous voulez votre fille, lui dit-il, mais elle ne vous ap- « partient pas ; vous Tavez abandonnée, même avant sa « naissance ; son vrai père, c'est moi ; quant à vous, vous « n'avez qu'à partir. Si quelqu'un savait le secret terrible « de votre identité, l'honneur même de votre enfant serait a flétri ! » Que répondre à cela ? L'amour qu'il a pour son enfant inspire aii caïd l'idée d'un sacrifice complet; il a tué Meynadier en duel parce que Meynadier connaissait son secret ; il se tuera lui-même *, afin que sa fille n'ait jamais rien à redouter de lui dans le bonheur que lui promet un mariage projeté avec celui qu'elle aime.
Ainsi finit ce drame, plein d'émotions, de sentiments parfois forcés et bien invraisemblables, drame qui aurait pu toutefois, en des mains plus expérimentées et plus fermes, devenir une œuvre des plus intéressantes et des plus dramatiques. Quoi qu'il en soit, V Africain est une pièce qui méritait et qui a eu la discussion et les éloges de la critique; elle était pleine surtout de promesses que nous regrettons fort que M. Charles Edmond, — par une abstention toujours inexpliquée, — n'ait pas jugé à propos de tenir 2.
Le 22 août, nouveau début du tragédien Gabriel Guichard dans Néron de Britannicus, et le surlendemain, 24, dans la reprise d'Horace et Lydie, sorte de paraphrase de
I. Ce qui est vraiment bien inutile, puisque le seul individu qui pourrait divulguer son secret vient d'être tué par lui, et qu'il serait bien plus simple pour lui de retourner discrètement dans son désert!
^•Ont créé les rôles : MM. Geffroy (caïd Hamza), Leroux (Meynadier), Maillart (de Lancy), Monrose (Keller), Barré (le docteur), Ariste (de Mariê"y), Worms (Gaston de Larrieu), Eug. Provost (Justin) j M^es Guyon (M», de Lancy), Jouassain (de Corandeuil), Fleury (Lucile), Riquer (Zoé), Rosa Didier (Suzanne), Bondois (Hermance).
l'ode Donec gratus eram , transportée au théâtre pour Rachel, par le tragique Ponsard. M"« Favart joue Lydie, et M"® Royer, Beroë. Le i3 septembre, Guichard reprenJ Oreste dans Andromaque *, et enfin, le 24 octobre, Cinna, dans la tragédie de ce nom 2.
Guichard est un artiste qui a de la tradition, dont la tenue est correcte, mais qui manque de physionomie et de distinction. La voix n'est point bonne; la diction est pâteuse, le geste souvent faux, et cependant l'ensemble est satisfaisant. L'étude a beaucoup fait, elle a même tout fait pour Guichard, dont le talent consciencieux ne s'est cependant jamais élevé au-dessus de l'ordinaire. Deuxième prix
UJ J» I
I. MM. Jouanni (Pyrrhus), Verdellet (Pylade) ; M«w Favart (Androroaque), Devoyod (Hermione).
2. Cinna n'avait pas été représenté depuis le i«r mars i855, et personne n*avait joué Emilie depuis Rachel. Cette reprise est d'autant plus curiease qu'elle donne lieu à une innovation dans la mise en scène, expliquée par la note suivante, rédigée par l'administration de la Comédie- Française :
« Ce soir, par une de ces nouveautés qui ne sont qu'un retour aux plus vieilles traditions, le décor changera d'acte en acte. La moitié de U pièce se passera chez Emilie, et l'autre dans le cabinet d'Auguste. La liaison des scènes sera rompue au quatrième acte, c'est-à-dire que le quatrième acte sera divisé en deux tableaux; avec un simple changement de décor, la pièce prend une autre physionomie ; Thistoire et le roman s'y séparent d'une manière bien tranchée,}rune garde son caractère épique, l'autre rentre dans des conditions plus humaines et plus vraies. Cinna^ tel que l'a conça le poète, n'est pas une tragédie simple, mais une tragédie associée à uoe tragi-comédie. Les deux se confondaient : la représentation de ce soir leur permettra de se dégager. »
C'était donc le respect, dû à l'unité de lieu, en apparence sacrifié ; mais M. Ed. Thierry, qui prenait la responsabilité de cette infraction iw fameuses règles d'Aristote, n'a point eu à s'en repentir. 11 avait d'ailleurs, en cette circonstance, la logique et le bon sens pour lui, et outre ce que la tragédie de Corneille a gagné en clarté, et mênife en intérêt, à celte modification, elle lui a dd deux décorations nouvelles des mieux réussies. Les autres rôles de Cinna étaient remplis par MM. Beauvallet (Auguste), Jouanni (Maxime), Verdellet (Euphorbe) j |M«m Devoyod (Emilie), Jou- ▼ante (Fulvia).
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de tragédie au Conservatoire, en 1846, Guichard débutait le 25 août de l'année suivante dans le Fils du DicCble^ à l'Ambigu. Il passe de là au Cirque, puis à la Porte-Saint- Martin, et il descend même jusqu'aux Batignolles. Il débute enfin une première fois- au Théâtre-Français, le 6 août i85i, dans Mithrîdate (Xipharès). Il joue successivement Hippolyte de Phèdre, Britannicus dans la tragédie » de Racine, Valère du Dépit amoureux^ Léandre de rÉtourdi^ Clitandre du Misanthrope, Pythias de Pythias et Danton, etc. Puis il accepte un engagement à TOdéon, où il reprend surtout le répertoire tragique.
Ce retour de Guichard à la Comédie-Française ne fut encore que passager, et cet artiste, —de valeur, en somme, — a fini sa carrière un fpeu obscurément, après une assez longue absence du théâtre, triste, découragé, mécontent même, ayant conscience de la médiocrité au-dessus de laquelle ilj ne pouvait trouver le rang qu'il ambitionnait, peut-être à la première place. Il est mort, peu de temps après les événements de 1870, dans une maison de santé, et à la suite d'une longue et douloureuse maladie.
Le 24 août, premier début de M"« Ponsin, élève de la classe de Provost, au Conservatoire. C'est dans V École des vieillards^ que la débutante paraît d'abord, et il faut avouer que le rôle d'Hortense ne lui est, pas favorable. M"« Ponsin a un talent tout à fait en dehors, tout plein de verve et d'expansion ; elle est de mine trop éveillée, trop accorte et trop franche pour jouer les grandes dames; leur personnage, fait de finesses, de nuances et de sous-enten-
I. MM. Beauvallet (Damville), Monrose (Valentin), Talbot (Bonnard), Garraud (le duc); M"« Lambquin (M»» Sainclair). —La pièce, en somme, assez médiocrement interprét(îe , a paru, en outre, bien d<îmodée et vicUlie.
dus, n*est point son affaire. Elle réussit davantage, le i3 septembre suivant, dans Sylvia du Jeu de Vamour et du hasard ^^ rôle qui lui permet de mieux faire valoir ses qualités réelles. Nous reverrons d'ailleurs M"® Ponsin^ mériter, parla suite, dans des rôles appropriés à la nature de son talent, les honneurs du sociétariat.
6 Novembre. — Première représentation de la Considération, comédie en quatre actes, en vers, de M. Camille Doucet.
Si nous avions à choisir dans le recueil des œuvres dramatiques de M. Camille Doucet celle de ses aimables comédies qui pourrait nous sembler la plus parfaite, ce n'est point la Considération que nous irions prendre. Nous ne croyons pas que le talent, plein de charme, souvent exquis et délicat, de M. Doucet puisse s'élever ave: succès jusqu'à la haute comédie. Mais en revanche nous regardons deux de ses pièces, de moindre envergure que celle dont nous allons parler, c'est-à-dire le Baron Lajïeur et le Fruit défendu^ comme les meilleures qu'il ait écrites.
M . Emile Augier va traiter prochainement, dans une de ses plus vigoureuses satires contemporaines, les Effrontés^ quelques parties de la thèse sociale qu'a seulement effleurée M. Camille Doucet 3; il le fera avec une force, et je
1. MM. Provost (Orgon), Leroux (Dorante), Got (Pasquin), Dclaunay (Mario); M»» Bonval (Lisette).
2. Miio Ponsin est devenue, quelques années plus tard, M»» Provost, par suite de son mariage avec celui fies fils de Téminent sociétaire Provost qui n*a pas abordé le théâtre.
3. Coïncidence que le hasard seul avait produite, mais que M. Emile Augier tint cependant à faire constater par avance. On lit, en effet, dan» le feuilleton publié par M. Gautier au Moniteur du 12 novembre iS6o: « M, Emile Augier, qui assistait à la représentation de la pièce de M. Doucet, trouvant une certaine analogie entre la donnée de la ConsiJératio»
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dijai même avec un courage que d'ailleurs ses attaches officielles interdisent peut-être à l'auteur de la Considé" ration de nous montrer comme il le voudrait faire. La morale de M. Doucet est douce et il nous y conduit par des chemins faciles et parfois rebattus ; il n'a point ou ne veut point avoir les grandes audaces de M. Augier, et il est clair que sa position ne lui permet pas de risquer quelques gros scandales. Le but de son honnête et sage comédie a été de nous démontrer que la considération ne saurait s'attacher à l'homme dont la probité, — même en affaires, — peut être si peu que ce soit soupçonnée. Le financier Dubreuil, spéculateur enrichi à la suite d'opérations de Bourse, a fait jadis, en province, une débâcle à la suite de laquelle ont été compromis ou ruinés pas mal de ceux qui avaient eu confiance en lui, et notamment un sieur Verdier dont le fils, apparaît tout à coup comme un Dieu vengeur au moment même où ce Dubreuil va marier sa fille. La découverte de ce secret terrible, bien vite ébruité, et dans la confidence duquel, — pour les nécessités de l'intrigue, — Dubreuil est seul à' n'être point mis, cause tout net la rupture du mariage. Sur ces entrefaites, le financier fait un voyage d'une certaine durée, pendant lequel les siens, — sa femme, ses filles et son fils, — réunissent toutes leurs ressources afin de désintéresser les créanciers de Dubreuil qui se trouve, à son retour, réhabilité sans qu'il se soit même douté des bruits diffamatoires qui avaient couru sur son compte. C'est le réhabilité sans le savoir!... Là-dessus^ tout le monde rend son estime à Dubreuil, qui marie du même coup ses deux filles.
et Cille de la comédie les Effrontés^ nous prié de constater ici celte ressemblance toute fortuite pour éloigner de son œuvre jusqu'à l'ombre d'un soupçon de plagiat. »
3o6 LA COMÉDIE-FRANÇAISE.
l'une au fils d*un magistrat intègre, celui-là même qui avait rompu bien vite en connaissant le passé de Dubreuil; l'autre au fils même de Thomme qu'il a ruiné autrefois; et le voilà de nouveau investi de la considération générale! Il est d'ailleurs tellement étonné de la belle action qu'il a perpétrée, — sans s'en douter, — que lorsqu'on lui parle de Testime de tous qu'elle lui assure, il s'empresse de répondre, — et c'est le dernier mot de la pièce :
Maintenant je la mériterai.
11 me semble que la principale critique à faire de la Considération repose sur ce point final. Ce n'est pas Dubreuil qui a reconquis son honneur ; on le lui a racheté en quelque sorte malgré lui ; il accepte le fait accompli, mais certainement in petto et seulement sous bénéfice d'inventaire; et quand il déclare qu'il fera ce qu'il pourra pour mériter l'estime dont tout le monde le gorge aujourd'hui, je demande la permission d'en douter. Ce Dubreuil est un joueur de Bourse, un spéculateur, un risque-tout, et vienne une affaire où il y ait pour lui nécessité de mettre quelque peij de côté les nouveaux scrupules auxquels il a été si peu habitué, je ne jurerais point qu'il n'y ait bien vite, de sa part, une capitulation de conscience dont les résultats le rejetteraient de nouveau hors de « la considé* ration » qu'il vient de retrouver. A cette critique, je n'ajouterai plus que celle du style, qui est généralement banal. Nous sommes loin des jolis vers du Fruit défendu!... bien plus loin encore de la vraie poésie*! Ltf Considération est une pièce convenablement rimée, et que
I. Comment d'ailleurs faire parler à ces gens de Bourse et d'affaires d£ notre monde moderne le véritable langage de la poésie ?...
son auteur, — j'en suis bien sûr, —a réléguée depuis longtemps dans le mauvais coin où dorment de leur éternel sommeil les pièces à demi-succès ou à succès d'estime pour lesquelles le feu de la rampe ne doit plus jamais s'allumer.
La pièce a amusé par endroits, — car elle sent plus, dès le début, le drame que la comédie, — grâce surtout à un rôle très-bien venu et très-gaiement développé d'un fruit sec envieux et jaloux, un peu proche parent peutr être du célèbre Isidore du Testament de César Girodot^ joué Tannée précédente, avec tant de succès^ à TOdéon (3o septembre 1859). M. Monrose Ta composé avec beaucoup de verve et d'originalité. Je citerai encore M. Régnier, si parfait, si complet dans le personnage de Dubreuil, cet homme afïairé et remuant qu'il représente tout à fait au naturel. Les autres acteurs, quoique moins bien partagés, ont complété une de ces excellentes interprétations d'ensemble qu'on ne voit qu'à la Comédie-Française, et ont contribué à donner à la pièce de M. Doucet le succès, en somme très-honorable, auquel elle avait droit *.
7 Décembre. — Début de M. Coquelin (Benoît-Constant), élève de la classe de M. Régnier, au Conservatoire 2,
1. Les autres rôles sont joués par MM. Geffroy (Bernard), Leroux (de Savenays), Delaunay (Lucien), Maubant (duc de Méricourt), Bressant (Armand Verdier), Talbot (général Lambert), Barré (Thibaut), Eug. Provo8t (Pierre) ; M»»»» Favart (Laure), Guyon (M»» Dubreuil), Figeac (Berthe), Ponsin (Antoinette), c'est-à-dire par la tête de ligne de la Comédie-Française. — La pièce fut arrêtée à la quarantième représentation, le i«r mai '861. Les dernières n'ont même été données que de loin en loin en raison du succès considérable des Effrontés. L'Empereur et l'Impératrice avaient assisté à la onzième représentation, le 24 novembre précédent.
2. Né à Boulogne- sur-Mer le 25 janvier 1841. Il fut admis au Conservatoire le 29 décembre iSSg, et il en sortit au mois de juillet 1860, et
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dans le rôle de'Gros-René du Dépit âimoi/rettAr, qu'il joue encore les lo et 3i du même mois. Le 29 décembre, il paraît, pour son deuxième début, dans le rôle de Petit- Jean des Plaideurs.
Cet artiste , d'une physionomie comique si parfaite, d'une verve si constante, en un mot d'un talent si varié et si complet, et qui devait surtout se manifester si promptement et le porter en si peu d'années au sociétariat, cet artiste, qui allait prendre ensuite une place tellement éminente dans le répertoire moderne, après avoir joué les rôles classiques avec un éclat et un succès considérables, passa d'abord comme inaperçu. Ses débuts furent à peine signalés, les journaux, — à part quelques feuilles spéciales, — n'en soufflèrent mot. C'est le public, ce juge éclectique, souvent si plein de tact et de vérité, qui remarqua et acclama Coquelin, et obligea ainsi la critique à s'occuper de lui. Nous allons voir désormais son nom d'abord dans toutes les reprises importantes, puis, peu à peu, dans les créations de pièces nouvelles, et enfin dans des rôles faits spécialement en vue de présenter, sous toutes ses faces, son talent si souple et si étendu. D'ailleurs, avant même que le sociétariat eût récompensé ses efforts, Coquelin était célèbre; il n'avait pas vingt-trois ans qu'il avait déjà pris la première place à la tête de la jeune troupe où b Comédie choisit les sujets sur lesquels elle doit compter pour renouveler les défaillances et combler les vides que font progressivement l'âge ou la mort dans son illustre Société.
21 DÉCEMBRE. — 221*' anniversaire de la naissance lîc Racine, célébré par une représentation exceptionnelle de
seulement avec un second prix de comédie. — Voir plus loin des dcu: > sur les origines de ce célèbre artiste, à la date du 10 juin 1868.
Phèdre et des Plaideurs. La grande curiosité de la soirée s'attachait surtout à cette reprise de Phèdre que personne n'avait osé jouer, à la Comédie-Française, depuis la mort de Rachel. Cest M"« Devoyod qui tente aujourd'hui, non pas, — ce qui serait bien trop ambitieux! — de recueillir cette lourde et immense succession, mais de prendre au moins sa petite part dans l'illustre héritage. Nous ne chercherons pas davantage à établir une comparaison d'interprétation qui serait écrasante pour la nouvelle venue, dont la bonne volonté a surtout-mérite d'être encouragée. Le public a même rappelé M"« Devoyod après le quatrième acte, et la jeune tragédienne, tout émue de son succès inespéré, — elle luttait contre de tels souvenirs! — a failli se trouver mal en quittant la scène. Elle était comme paralysée et elle n'avait plus que le souffle, au cinquième acte, où son rôle est heureusement trèscourt *.
I. Th. Gautier a ctilcbré, en termes cxtra-ilogicux, cette prise de possession du rôle de Phèdre par Mil* Devoyod. J'ai vu plusieurs fois cette artiste distinguée dans ce même rôle ; elle y montrait, certes, de grandes qualités, de la chaleur, une verve très-communicative — surtout par la suite.— mais, outre un fort désagréable vice de diction, elle était bien loin de la grande tenue du personnage ! Elle le joua d'ailleurs avec beaucoup plus de sûreté d'elle-même et d'effet à sa seconde représentation, le 29 décembre suivant, représentation postérieure cependant à l'article de Gautier auquel je fais allusion, et dont voici les principaux passages :
• Celte représentation a développé chez la jeune tragédienne des qualités qu'on ne lui savait pas et qu'elle ne se connaissait peut-être pas ellenicme... La tragédienne hors ligne contenue dans l'actrice estimable s'est révélée; on avait préparé de l'indulgence pour la bonne volonté, et c'est un enthousiasme surpris, mais légitime, qu'il a fallu déployer. Ce n'était plus la même femme; une flamme descendue on ne sait d'où animait la statue, les yeux lançaient des éclairs, la bouche trouvait des accents profonds, le cœur palpitait sous une poitrine jusque-là de marbre, le frisson
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Je ne vois que Beauvallet et M"* Favart à signaler après elle ; Beauvallet, très-touchant, très-applaudi dans le récit de Théramène et qui s'est refusé à reparaître, je ne sais trop pourquoi, alors que le public Tacclamait avec une persistance des plus flatteuses; M"« Favart, pleine de grâce, de' charme et d'émotion dans les courtes scènes du personnage de Junie. Maubant a toujours un grand air dans le rôle de Thésée, mais ce rôle est si ingrat! si près du ridicule 1 Guichard a du feu, de la chaleur, et malgré tout, — cela est -il dû à sa tenue? — c'est un assez médiocre Hippolyte.
Les Plaideurs^ qui terminaient ce beau spectacle, ont été joués avec l'interprétation exceptionnelle du 21 avril précédent.
du génie tragi(]uô passait sur cette peau naguère si froide... • {Le MomileUr^ 24 décembre 1860.]
Je suis persuadé que MU« Devoyod elle-même a dQ trouver cet hyperbolique éloge singulièrement démesuré!...
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10 Janvier.— Première représentation de les Effrontés^ comédie en cinq actes, en prose, de M. Emile Augier*.
L'année 1861 commence, pour la Comédie-Française^ par le succès le plus éclatant, — sinon le. plus littéraire, -que M. Emile Augier ait, jusqu'à ce jour, remporté au théâtre^. C'est aussi un succès bruyant, vivement contesté par les détracteurs de l'œuvre, mais auquel le public tout entier donne les mains. Il est d'autant plus réel que la pièce nouvelle avait attiré une forte opposition, laquelle avait surtout cherché à trouver dans les Effrontés une quantité de choses que certainement l'auteur n*avait jamais songé à y mettre. Ce n'est pas que la pièce ait une portée morale bien haute, mais elle flétrit cependant tt*èssuflRsamment les vices d'abord triomphants qu'elle met en scène. En tant qu'ouvrage dramatique, les Effrontés
I. L'Empereur et l'Impératrice asBistent à la repréBcntation. 3. Les trente premières représentations produisirent une recette totale de 146,361 francs, soit un peu plus de 4)878 francs par soirée.
sont une comédie assez mal conduite, médiocrement charpentée, d'un intérêt ordinaire*, et même inférieure, sous ces divers rapports, à beaucoup d'autres pièces représentées sur des scènes de second ordre. Ce n'est donc pas par la force de l'intrigue qu'elle a obtenu son brillant succès, mais bien par la peinture de certains vices d'actualité, par l'esprit terrible et constant de l'auteur, qui a semé sur son insuffisant canevas comme une pluie véritable de mots et de reparties à l'emporte-pièce, et enfin par la verve et la rapidité d'un dialogue qui nous entraîne avec lui, et sans nous permettre tout d'abord et pour ainsi dire de réfléchir et de critiquer.
L'effronté de la pièce, — car en somme nous n'en trouvons guère qu'un seul véritablement digne de ce nom, — est un homme taré, perdu de réputation, et qui n'a même par gardé sa propre estime. Cet homme, Vernouillet, conseillé par un marquis d'Auberive, roué de l'ancien régime égaré dans le 'nouveau, achète un journal, la Conscience publique, et il prétend s'en servir pour ramener à lui, sinon par la sympathie du moins par la crainte, tous ceux qui le tiennent en déconsidération et en mépris. Il intéresse à son affaire un riche banquier nommé Charrier, qui, lui aussi, a dans son passé quelques méfaits véreux, et il va jusqu'à convoiter la main de la fille de ce nouveau commanditaire. Mais M*'® Charrier est aimée d'un journaliste honnête, — comme journaliste au moins,— xM. 'ic
î. • La nouvelle pièce de M. Augier contient de nombreuses qw-'''»^' mais la principale en est absente : l'intérêt. Ce n'est pas sans fatigue qJle spectateur suit ces différentes intrigues mal jointes à l'aide de vieux ressorts; ce n'est pas sans impatience qu'il retrouve ces types davcntarie'> subalternes taillés dans le paletot géant de Mercadet. • (Charles Mos-
SELET.)
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Sergine, qui fait Pamour en partie double, et qui est, depuis longtemps^ l'amant de la marquise .'d'Auberive, laquelle, d'ailleurs, vit séparée de son mari. M**« Charrier
repousse donc Vernouillet, mais celui-ci ne se laisse pas déconcerter pour si peu; il a sous ses ordres, dans le journal qu'il dirige, un certain Giboyer, vrai gibier de potence, sorte de reporter soudoyé, qui, moyennant finances, écrit également, au choix du preneur, u le pour et le contre de toutes choses 1. » Il le charge de rédiger un article dans lequel est reproduite, à mots soi-disant couverts, mais plus que suffisamment transparents, l'histoire des amours
t. Nous trouvons ce terme mcme dans une lettre inédite et écrite sans doate de parti pris de sévérité par Mme Louise Colet quelque temps après la première représentation :
* ... Je ne suis pas enthousiasmée, outre mesure, de la nouvelle pièce d'Âiigier; on en parle partout; elle lui rapportera beaucoup d'argent, ce qui n'a jamais rien prouvé, et il doit être bien heureux du bruit qu'on fait autour d'elle. C'est un homme d'ailleurs qui ne déteste pas le bruit; on se bat pour avoir une stalle et le voilà radieux. Certes, il y a de l'esprit, mais je ne trouve pas que cela suffise. Il a voulu flétrir une race de coquins et, en vérité, il ne nous en montre guère qu'un seul quidoit les représenter tous; celui-là, par exemple, est vicieux pour tout le monde à la fois. Quant à son esprit, — j'y reviens, —il est souvent bien alambiqué et aussi parfois bien commun, ou trop cherché ou bien encore trouvé trop vite, et alors tout à fait par terre. Je lis dans l'Union qu'il a attaqué la bourgeoisie : je crois qu'il n'y pensait guère ; pensait-il même à attaquer plutôt ceci que cela ? Voilà aussi que d'autres l'accusent d'avoir attaqué la presse, parce qu'il a émis beaucoup de théories, pas très-solides, où il soutient avec une égale facilité le pour et le contre de toutes choses. On le croit plus malintentionné et plus malicieux qu'il n'a voulu l'être, et sa pièce na, à coup sûr, ni la portée, ni la hauteur que ses oflicicux prétendent lui donner. Quanta ce trop fameux Giboyer, il serait insupportable de trivialité et de grossièreté s'il n'était aussi admirablement joué. Les interprètes sont parfaits, Got surtout. Ahl'Got, voilà celui qui seul rend possible cet mpossîble et invraisemblable fruit sec du journalisme, bon à tout, et qui, par le fait, n'est bon à rien, si ce n'est à dégoûter du journalisme même. Mais ce n'est là qu'une caricature, quand il eût fallu peindre un caractère et un portrait. » (L. Colet.)
de la marquise et de Sergine : « Vous insultez, lui dit trèsdignement la marquise qui ne pouvait pas ne se point reconnaître dans Particle en question, vous insultez une femme que personne n'a le droit de défendre ! » Mais le marquis d'Auberive ne l'entend pas ainsi; il s'interpose très-galamment, provoque Vernouillet et, du duel intervenu, résulte entre sa fen;ime et lui un rapprochement définitif, qui rend libre Sergine et va faciliter son mariage avec M"* Charrier, pupille de la marquise. Toutefois, Vernouillet a encore, comme on dit, un dernier atout dans son jeu. Il met sous les yeux du fils de Charrier, jeune et honnête garçon et le seul personnage un peu propre de la pièce) malgré ses fredaines de jeunesse, -^ un ancien nu« méro de la Gaiçette des Tribunaux^ où se trouve raconté tout au long un procès fort déshonorant, subi jadis par le banquier et à la suite duquel bon nombre de ses créanciers sont restés impayés*. L'honneur de Charrier fils se révolte ; il oblige son père à laver le sien immédiatement, en remboursant tous ceux qui ont été compromis ou lésés dans son affaire; il donne sa dot à sa sœur qui épousera Sergine ; quant à lui, il se fait soldat et s'en va fuir, dans un lointain régiment d'Afrique, ce monde, disons plutôt cette tourbe de spéculateurs, de journalistes et de grands seigneurs, qui ont chacun, plus ou moins, une ou plusieurs taches dans leur existence.
Cette grande comédie a soulevé, je le répète, une quantité considérable d'objections et même d'acerbes critiques. Nous résumerons lei principales et les nlieux justifiées. On
I. c'est à peii près la même situation que nous avons déjà va se produire dans la Considération de M.Camille Doucet, et qui a motiTc U protestation ci-dessus indiquée de M. Emile Augier.
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a reproché à Péminent auteur des Effrontés] d'avoir fait passer sous nos'yeux, dans sa brillante comédie, beaucoup plutôt des personnages d'exception que des types réels. Qui veut trop prouver ne prouve rien! Les Vernouillet et les Giboyer, surtout, sont rares! la société actuelle ne les souffrirait point. Un homme taré ne reconquiert pas Testime publique, même apparente , parce qu'il se trouve tout à coup à la tête d'un journal du haut duquel il pourrait à son gré fusiller -les passants. Le bureau de journal, imaginé par M. Emile Augier, n'est pas plus vraîsembla-^ ble, et, mieux encore, n'est pas vrai. Vernouillet estimpos- 1 sible; Giboyer n'a jamais existé. Ce journaliste bohème, vendu et toujours à vendre, n'écrirait pas son deuxième article. Et, d'ailleurs, l'influence attribuée à ses articles mêmes, par l'auteur de la pièce, est inadmissible. Toute une société ne se passionne pas ainsi au sujet d'allusions à des faits anonymement racontés, plus ou moins prouvés et auxquels, dans tous les cas, il n'est pas possible de donner un retentissement ^aussi universel. Quant au marquis, on lui a reproché ses théories ultra-sceptiques et son égoïsme : il n'est pas de notre siècle, a-t-on dit ; ces marquis-là sont morts avec la grande Révolution, *^-^
Tel est le rapide résumé des objections soulevées par la comédie de M. Augier. Mais il faut faire aussi la part de l'auteur et mettre, en regard de ces critiques, la réponse qu'il y pourrait faire lui-même, tt Mon ouvrage, a-t-il pu dire, est excessivement moral ; les deux principaux effrontés de ma pièce. Charrier et Vernouillet, sont précisément punis par où ils ont péché. Je jure donc que je n'ai point voulu personnifier la bourgeoisie moderne dans leurs rôles, peut-être un peu odieux, je veux bien le reconnaître. Je n'ai pas cherché davantage à démontrer que tous les journalistes étaient des Giboyer, ni tenté de démolir la société
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de notre temps, pas plus par les tirades rétrogrades du marquis que par les opinions plus avancées de Giboyer. J'ai imaginé des types qui sont l'exagération de la vérité, je le reconnais encore, mais cette exagération même est exigée par Toptique du théâtre, et je n'ai eu qu'un tort, c'est d'avoir vu moi-même ces types par un verre peut-être trop grossissant. Convenez qu'au fond tous ces types ont un point quelconque de cette vérité même, mais ne m'attribuez, je vous le répète, aucune idée de dénigrement systématique ni aucun désir de réforme sociale. Je n'ai voulu que vous amuser par la peinture et la critique de certains vices d'actualité; ne me prêtez pas de visées plus hautes, ni d'un ordre plus relevé que celles que j'ai eues réellement en écrivant ma comédie. »
Le gros du public, il n'est pas besoin de le dire, ne s'est pas associé à ces querelles de journaux, ni à ce procès de tendance; il a tenu compte, avant tout, à M. Augier, de son esprit, de la vivacité et du grand mérite de son style si brillant, si ferme et si net; de l'intérêt qui s'attache à ses personnages, bien qu'ils soient tous un peu chargés, mais qu'il a faits si vivants, et si captivants par. eux-mêmes, qu'ils font facilement passer sur l'indigence et sur le ' peu de solidité de l'intrigue. Que l'esprit même de M. Augier ne soit par toujours du plus fin, ni du plus exquis, nous le ! constatons volontiers ; mais nous constaterons aussi que personne n'en a montré autant dans le théâtre contemporain ; de l'esprit gaulois, de ces reparties qui cinglent la face de celui auquel elles s'adressent; de ces mots, parfois vulgaires et même populaciers, mais toujours admirablement en situation, renouvelés, rajeunis et qui donnent à cette comédie, pourtant si imparfaite, le ton d'une satire vigoureuse et parfois sanglante des mœurs du ( jour. Ce sont les agioteurs que M. Augier a surtout voulu
marquer de son coup de fouet, qui laisse sa marque, et c'est par ce côté-là que sa 'pièce a eu son succès, surtout comme à-propos et actualité. La meilleure preuve, d'ailleurs, que ce succès, si grand qu'il ait été, n'est pourtant qu'un succès éphémère, dû à cet intérêt considérable que commande toute étude bien faite des mœurs contemporaines, c'est qu'il n'a pas survécu à sa première vogue; que la pièce n'a pas été reprise après la longue carrière qu'elle | a d'abord fournie, et que, comme toutes les pièces de ce genre, — quels que soient d'ailleurs leurs qualités brillantes et leur mérite spécial, — les Effrontés ne pourraient retrouver, dix années seulement au delà de leur première faveur, même l'ombre de celle qu'ils avaient d'abord obtenue.
Il faut ajouter aux divers éléments de ce succès une interprétation vraiment hors ligne, et citer tout particulièrement M. Régnier, toujours si plein de cette verve, de cette souplesse et de cette variété dans les effets, que l'âge n'a point diminuées; M. Samson, si finement narquois dans le personnage de ce sceptique marquis d'Auberive, et la belle Mme Plessy, d'une tenue vraiment souveraine, dans le rôle de la marquise. Quant à M. Got, il faut le nommer tout à fait à part. Ce Giboyer, journaliste taré, hâbleur, mal élevé, grossier même, est la contre-partie vivante de ce Jean de Rieux qu'il a si admirablement créé dans le Duc Job. On ne saurait pousser plus loin l'entente de la scène, ni l'art de se grimer, qui n'est pas une qualité ordinaire. On ne saurait apporter plus de science, plus de talent dans l'observation des moindres détails et dans l'étude d'un personnage, ni l'amener plus complètement à la réalité*.
î. Ont créé les autres rôles : MM. Provost (Charrier), Leroux (de Scr-
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1 5 Janvier. — La Comédie devait célébrer le 239» anniversaire de la naissance de Molière par un spectacle spécial qui ne put être prêt à temps pour le 1 5 janvier. On se borna donc à donner, ce jour-là, Tartufe et le Malade imaginaire, pour ne pas laisser passer inaperçue la date de cette naissance illustre. Mais c'est bien seulement le 20 janvier suivant, — un dimanche, — que fut réellement célébré le susdit anniversaire par la remise à la scène du Sicilien, ou r Amour peintre^, comédie-ballet en un acte, de Molière, qu'on n'avait pas jouée depuis fort longtemps. Les intermèdes, avec musique de LuUi, ne furent cependant pas rétablis , mais on y substitua un brillant pas de trois dansé par les artistes de l'Opéra. Les Fourberies de Scapin^ci le Malade imaginaire , avec la cérémonie^ complétèrent cette belle représentation, qui avait attire une grande afïïuence. Elle fut même deux ou trois fois intégralement renouvelée.
20 Février. — . M. Eugène Scribe, le plus fécond auteur dramatique du siècle, meurt subiteçnent dans sa voiture, le mercredi 20 février. Quelle que soit l'opinion qu'on puisse $e faire sur la multiplicité innombrable des œuvres de cet habile écrivain, soit qu^on veuille les critiquer au point de vue de leur style, soit qu'on se borne à blâmer la feicturc
gines), Delaunay, si plein de jeunesse, de charme et de cœur — aa momeaî voulu — dans le rôle d'Henri Charrier, Mirccour (vicomte d'Isigny'. Chéry (le baron), BarVé (le général); M"" Riquer (vicomtesse d'IsignyS Royer (Clémence).
1. MM. Monrose (Hali), Talbot (Don Pèdre), Barré (un Sénateur), Garraud (Adraste) ; M»» Ponsin (Isidore^ Bondois (Zalde).
2. M. Coquelin joue, pour la première fois, le petit rôle de Sylvc*!''-** Les autres personnages sont remplis par MM. Regfiier (Scapio.\ Bi^'^' (Argante), Talbot (Géronte), Garraud (Léandre) ; M"*» Bonval (ZerbiocH'.' , Jouassain (Nérine), Emma Fleury (Hyacinthe).