M. Gibeau (Oreste); MU» Tordeus (Hermione
2. MM. Maubant (Agamemnon),Guichard (Achille); M»»« Ponsin ([phigénie), Devoyod (Eriphyle).
3. M. Vapereau parle des débuts de MH» Agar, en les qualifiant de « bruyants plutôt que brillants. » — « Nous avpns revu, dit-il, au Théâtre-Français, dans le rôle si beau et si difficile de Phèdre^ une tragédienne
1er jouer successivement le drame à l'Ambigu, à la Portc- Saint-Martin et à la Gaîlé. Nous reverrons d'ailleurs, dans quelques années, M"® Agar reparaître à la Gomédie- . Française, et cette fois avec un talent plus mûri et même épuré, et aussi plus sérieux.
Le début de Ml'e Agar a été suivi d'un autre- début d'un jeune premier de tragédie et de comédie, M. Gabriel, qui paraît pour la première fois, le 7 juin, dans le rôle de Britannicus de la tragédie de Racine et dans le personnage d'Octave ûq La joie fait peur, M. Gabriel est un comédien de tenue et d'étoffe un peu grêles, et qui ne peut rendre de bien sérieux ni par conséquent de bien longs services à la Comédie, où il ne fait, en effet, que passer, après s'être encore essayé toutefois, le 9 juin, dans Eraste du Dépit amoureux^ et le 17 juillet, dans le rôle de Henri àù la Fiammina,
Le 17 juin, débutait à son tour M. Gibeau, tragédien venu de l'Odéon, où il tenait depuis une dizaine d'années environ les premiers rôles de son emploi. M. Gibeau est un artiste expérimenté qui a déjà dix-sept ans de théâtre^ et qui a d'abord longtemps joué avec succès le drame et la tragédie sur les scènes de banlieue. Ancien élève du Conservatoire, il en était sorti depuis 1846, avec un accessit. Mais M. Gibeau, qui a de la chaleur, quelquefois trop de chaleur même, notamment dans le personnage d'Oreste à! Andromaque\^ qui lui sert de début, et une
qui l'avait affronté déjà à l'Odéon, et que d'imprudents amis annoiiçai«vt pompeusement comme l'héritière de Rachel. L'assimilation était préouturée et, sans nier des qualités dramatiques où Taudace tient plu* àt place encore que le talent, nous avouons que nous ne sommes pas » prompt à l'enthousiasme, et que la nature et l'étude nous scmbloil avoir bien davantage à faire pour produire une vraie tragédienne, t {VAwk littéraire. 1864.}
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grande bonne volonté, M. Gibeau a un physique ingrat contre lequel il ne peut naturellement réagir. Il est de petite taille, de forte corpulence, et il a les! traits rudement accentués, le regard un peu dur et une voix successivement sourde ou tonitruante, toutesjchoses qui, cependant. Font servi heureusement dans certains rôles , tels que ceux de MacdufFde Macbeth^ à TOdéon*, et de Glocester des Enfants d'Edouard^ à la Comédie-Française, rôle où il paraît, le 5 juillet, avec beaucoup de succès. C'est même le personnage qui, en raison des divers moyens de M. Gibeau, — de ses qualités aussi bien que de ses défauts, — nous semble lui avoir été le plus favorable au Théâtre-Français. Le 2 5 juin précédent, M. Gibeau avait joué, pour son deuxième début, Cinna, dans la tragédie de Corneille^, mais il y avait été moins heureux3. En somme, et malgré les réserves que nous avons dû faire, M. Gibeau a occupé utilement sa place dans la troupe tragique pendant ses huit années de séjour à la Comédie-Française, qu'il a quittée seulement en 1871. 12 Juin. — Je ne puis vraiment citer que pour mémoire les premières représentations de deux petits actes . assez anodins, que la Comédie nous donne à quelques jours de distance, les 12 et 25 juin. Le premier, Une loge d'Opéra^cst}\ne agréable fantaisie de M. Jules Lecomte, qui ne tire guère à conséquence comme œuvre littéraire, et
i* Il avait joué également, avec un succès marque, à ce théâtre, dans Um fête de Néron, de Soumet et Belmontet, le rôle de Néron que nous lui verrons reprendre, en 1870, à la Comédie-Française.
2. M. Maubant (Auguste); M™" Guyon (Livie), Devoyod (Emilie).
3. C'est encore lui qui, le 23 juillet, déclame à la Comédie-Française un poème d'actualité de M. le vicomte Henri de Borrtier, que vient d« couronner l'Académie française : la France dans l'extrême Orient.
qui, même à ce point de vue, est d'allure insuffisamment relevée pour la Comédie- Française. Le Gymnase ou le Vaudeville semblaient plutôt indiqués pour lui faire accueil. Tout l'intérêt de cette petite pièce se concentre, dérailleurs, sur une seule scène dans laquelle une jolie femme admet à son déshabillé un prétendu qu'elle croit aveugle, alors qu'il ne Test plus, et qu'elle épouse au dénoûment, au nez et à la barbe d'un autre qui s'était, tout un jour, mis en frais d'imagination pour trouver une loge d'Opéra introuvable. On ne saurait assez dire combien la bonne interprétation d'une pièce semblable peut en doubler la valeur, ni estimer assez haut la reconnaissance que M. Jules Lecomte a dû éprouver pour M. Thierry qui a fait jouer sa comédie par des artistes tels que MM. Bressant [(Darsay), Coquelin (Duvivier) , et^M"" Madeleine Brohan (M"« de Liria) et Rosa Didier (Célestine).
La seconde comédie, Trop curieux (25 juin), est en vers, et elle a pour auteur un jeune employé de l'enregistrement et des domaines, M. Edmond Gondinet * dont le nom paraît, pour la première fois, à Paris, sur une affiche de théâtre 2,^ et qui a la bonne fortune de préluder à ses succès futurs en débutant tout d'abord à la Comédie- Française. Ce n'est pas que sa pièce soit bien extraordi-
1. Né le 7 mars 1829, à Laurière (Haute- Vienne). A d'abord suivi la carrière de son père, qui était directeur de l'enregistrement et des domaines. II était sous-chef de bureau au ministère des finances, lorsqu'en 1868 ses succès au théâtre lui ont permis de quitter définitivement ses fonctions bureaucratiques. Je n'ai point à parler ici des divers succès de M. Gondinet sur les scènes de genre; je me borne à signaler la grande vogue qui accueillit sa remarquable comédie de Christiane^ la seule qu'il ait donnée depuis au Théâtre-Français (quatre actes enjprose, 20 décembre 1872). »
2. Il n'avait encore fait jouer qu'un petit vaudeville en un acte : Sur le bord de l'abîmey représenté et imprimé à Montpellier en £856.
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naire, surtout comme sujet et comme intrigue. Son principal personnage , l'Anglais lord Blount, n'a rien de nouveau ni d'original ; on a usé et abusé de lui sur tous nos petits théâtres. C'est un excentrique riche, qui s'ennuie et que la vie importune. Le tableau de ses misères et le spectacle posthume qu'elles nous offrent tournent au ridicule et même à la charge. On a ri cependant, bien qu'on ait trouvé la farce peut-être excessive pour la scène du Théâtre- Français; mais au moins [elle est écrite en jolis vers très-vifà et des mieux tournés. Les deux Anglais, lord Blount (M. Leroux) et John (M.;Coquelin *), ont d'autant mieux amusé le public que la pièce nouvelle succédait immédiatement à une assez froide interprétation de Cinna, et le nouvel auteur a encore eu, ce soir-là, la gloire de triompher de Corneille lui-même I...
3o Juillet. — Première représentation, au Théâtre- Français, de la Jeunesse, comédie en cinq actes, en vers, d'Emile Augier.
La Jeunesse est une comédie de la première manière de M. Augier, encore sans grands éclats ni sans grandes passions. Elle arrivait après le Mariage (VOlympe^ pièce remarquable, mais que la brutalité de son dénoûment avait compromise, et il semblait que l'auteur ait voulu expier, dans cette œuvre nouvelle, plus placide et plus calme, les violences de ce drame, que plusieurs années de réflexion et aussi notre tempérament modifié ont depuis justement replacé en un rang meilleur et définitif. La comédie de la]Jeunessey écrite en vers très-soignés, dont un grand nombre font proverbes, 'avait été représentée pour
I. Les autres rôles par M. Got (Léon Pradal), et M»** Riquer (Clarisse) et Marie Rcyer (Stella).
ta première fois, le 6 février i858, au théâtre de TOdéon, où elle avait obtenu un succès assez vif, mais beaucoup plus en raison de certaines tendances libérales que Fauteur ne craignait pas*de manifester dans quelques belles tirades, chaque soir applaudies, que par sa propre valeur comme œuvre dramatique. C'est « la jeunesse » du parterre de rOdéon qui a soutenu alors la comédie d'Emile Augier, parce que la pièce, par son, titre même, et aussi par son sujet, semblait s'adresser tout spécialement à elle pour lui donner quelques solides et salutaires enseignements.
La Comédie-Française se devait à elle-même de faire à M. Emile Augier, à la suite des grands succès que lui avait procurés la famille Giboyer, la gracieuseté de reprendre la Jeunesse^ que son comité avait pourtant jadis refusée. Mais M. Augier avait trop de droits aujourd*hui à la reconnaissance de Tillustre société, pour qu'elle ne s'empressât pas de revenir sur cet ostracisme qui avait déjà cinq ans de date. Le succès^ obtenu par la comédie de M. Augier, à TOdéonj autorisait d'ailleurs cette sorte d'amende honorable, et voilà pour quelles multiples raisons la Jeunesse a traversé les ponts. Cette estimable comédie, en somme froide et longue, bien que d'une haute valeur littéraire, n'a pourtant pas retrouvé, rué de Richelieu, un accueil aussi favorable que celui qu'elle avait reçu à rOdéon. La distribution des rôles était cependant parfaite et surtout très-supérieure comme ensemble*, mais
I. Voici comment la pièce fut distribuée dans les deax théâtres :
Odéon. Théâtre-Français.
Plî. Hugiiet MM. Fcchter. Worms.
Hubert • Tisserant. Coquelia.
Joulin Kime. Barré.
Mamignon Thiron. Eug. Prow&t.
d'abord il n*y avait plus là le même public; puis la pièce semblait bien pâle et bien anodine à la comparer aux deux satires sociales, si virulentes, que son auteur venait de donner coup sur coup à la Comédie-Française; enfin le caractère de M"« Huguet, cette mère poussant à l'exagé* ration et même à l'odieux Tambition qu'elle a pour l'avenir de son fils, et dont la critique avait déjà dénoncé les côtés antipathiques, lors de la création de la pièce, sembla avoir pris peut-être une couleur encore plus déplaisante et plus outrée. Il n'est pas jusqu'à la différence d'interprétation du rôle de Cyprienne qui n'ait pas nui aussi à un succès nouveau de la Jeunesse; M"* Marie Royer, qui reprenait ce rôle à la Comédie-Française, n'avait point le charme, en quelque sorte maladif, de M'^* Thuillier, qui l'avait créé à TOdéon, et ce personnage y perdit beaucoup de sa douce, suave et poétique physionomie première. On écouta donc la pièce avec l'intérêt et la sympathie que commandaient le nom célèbre et le grand talent de son auteur, mais elle ne devait demeurer que peu de temps au répertoire.
Le 9 août, M. Verdellet, fils du tragédien du même nom, actuellement attaché à la Comédie-Française, débute dans le rôle de Valère, de Tartufe. Admis comme pensionnaire, M. Verdellet n'est resté que quelques années à la Comédie-Française, assez effacé dans les rôles secondaires.
Le 29 août, médiocre reprise (ÏEugénîe^ drame en cinq actes, en prose, de Beaumarchais, avec une interprétation d'ailleurs bien pâle; en effet, à part M"* Fleury, touchante
Odéon, Théâtre-Français,
M"»« Huguet' M«" Lacressonnière. Nathalie.
Mathilde Périga. Ponsin.
Cyprienne Thuillier M, Royer.
38o LA COMÉDIE-FRANÇAISE.
dans le rôle d'Eugénie, et Mme Guyon, très -remarquable dans Mme Murer, la tante acariâtre et revêche, les autres artistes sont assez froids et, je dois le dire aussi, biea mal choisis pour leurs personnages *. Il eût fallu, pour relever cette pièce vieillie et en faire ressortir les quelques passages vraiment dramatiques et émouvants, distribuer les rôles de Clarendon et de sir Charles à des acteurs plus brillants et ayant plus d'autorité que MM. Guichardet Gibeau. M. Bressant n'eût pas été de trop, dans ce personnage de Clarendon, qui exige une légèreté et une élégance que M. Guichard ne possède à aucun degré. Aussi la pièce s'est-elle traînée misérablement sur l'affiche, pendant quatre soirées seulement 2, et elle n'y a jamais reparu depuis cette époque.
Le I*' septembre, M"« Delphine Fix cesse d'appartenir à la Comédie- F" rançaise. C'est une perte sérieuse pour Tart que celle de cette jeune et intelligente artiste, si remplie de charme et de distinction, qui certainement n'avait jamais été une comédienne hors ligne, mais qui avait tant brillé au second rang par sa tenue, sa convenance et son talent sympathique et sûr. HélasJ la vie nouvelle qui s'ouvrait si brillante et si fortunée devant elle fut de bien courte durée ! Elle renonçait au théâtre pour épouser M. Casimir Salvador, l'un des administrateurs du Crédit foncier, et qui avait une grande fortune personnelle. Moins d'un an après, le ii juin 1864, M"« Fix mourait
1. Ont repris les rôles : MM. Maubant (Hartiey), Guichard (QtTt9don), Gibeau (sir Charles), Talbot (Cowerly), Cbéry (Drink); M"« Gojoo (M«« Murer), Fleury (Eugénie), Bondois (Betzy).
2. Voici la date et les recettes de ces quatre représentations : î9 *<^' (1,182 fr.), I" septembre (819 fr.), 4 septembre (1,747 fr.), 8 septeo^f* 969 fr.).
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de suites de couches, laissant un mari inconsolable qui lui survécut douze ans *. Le souvenir de cette femme charmante, emportée si prématurément et si vite, s'est toujours conservé à la Comédie-Française.
14 Septembre. — Reprise de la Mère confidente, comédie en trois actes, de Marivaux.
Le défaut de cette aimable pièce, que le Théâtre-Français n'avait pas jouée depuis 1810, est celui de toutes les autres de Marivaux : le développement outré d'un sujet sans incidents et la monotonie qui en résulte. L'auteur nous ressasse comme à plaisir les mêmes scènes et passe et repasse sur une situation déjà connue et épuisée. On serait toujours tenté de lui crier d'en finir et l'on soupire de soulagement quand le dénoûment si languissamment amené, et depuis si longtemps prévu, arrive enfin à se produire.
Dans la Mère confidente, la situation respective de la mère et de la fille s'éternise en renaissant sans cesse, et Marivaux aurait pu tout aussi bien la développer et la prolonger pendant un ou deux actes encore. Ce genre de pièces n'a en quelque sorte, ni commencement ni fin, et c'est à force d'esprit, de charme dans le dialogue et de dextérité constante que Marivaux a pu rendre supportables les quatre ou cinq comédies de son théâtre encore demeurées au répertoire.
L'interprétation manque d'ensemble et n'est bonne que pour quelques rôles. C'est une erreur d'avoir confié le personnage de M™« Argante, cette mère de comédie bourgeoise, à M^le Devoyod, qui s'y trouve toute dépaysée et
I. Il est mort le 29 juin 1876. — MUc Delphine Fix était née le 10 septembre i83i, à.Tellancourt (Moselle).
semble à tous sîoments demander l'heure de rentrer dans le répertoire tragiijue. C'est une Phèdre en rupture de bans qu'il ne faut plus faire descendre de son trépied. Eo revanche, Wornas (Dorante) et Coquclin (Lubin) ont été très-applaudis. On n'est ni plus amusant, ni plus madré, ni plus naturel que Coquelin dans son rôle de villageois, en apparence lourdaud et niais ; quant à M"« Emilie Dubois, elle joue Angélique avec sa naïveté et sa grâce habituelles, mais un peu trop en enfantine personne et pas assez en fille déjà faite, et à qui Tesprit arrive au pas de course.
Le 28 septembre a lieu sans grand éclat, le premier debut de M ne Estelle Jaillet qui se produit successivement dans trois rôles tragiques de haute importance : Emilie de Cinna^ Hermione à^'Andromaque (3 octobre) et Roxanc de Baja^et * (10 octobre). M'*« Jaillet est encore une de ces tragédiennes de bonne volonté comme la Comédie- Française a le devoir d'en exhiber de temps à autre, mais qui ne font que se montrer a titre d'essai et sans que leurs débuts réglementaires soient suivis de beaucoup de lendemains.
19 Octobre. — Première représentation de Jean BaU' dry, comédie en quatre actes, en prose, de M. Auguste Vacquerie.
M. Vacquerie a voulu, lui aussi, réhabiliter son petit « misérable. » Victor Hugo venait de nous montrer, dans un livre d*un grand talent, mais d'une portée morale et sociale très'discutable, un autre « misérable » sorti du bagne et que repoussait la société. C'était la rédemption de cet homme que le grand poL*te nous proposait d'aJ-
.!. MM. Maubant (Acomat), Verdclict (Osmin}, Gtiichard (Boiâ/fî; Mmcs Tordcus (Athalide), Bondoiâ (Zatime), Dcscbamps (Zaïre).
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mettre, et il avait, à cet effet, écrit un long et attrayant plaidoyer en dix volumes qui a intéressé tout le monde, mais qui n'a convaincu personne. M. Vacquerie a repris la même thèse et Ta portée au théâtre.
Il s'agit, dans sa pièce nouvelle, d'un jeune polisson qui a nom Olivier, et que Jean Baudry, négociant du Havre, arrête de ses propres mains au moment où celles de ce (( misérable » étaient en train de s'égarer dans ses poches. Au lieu de livrer ce drôle, encore un peu inexpé* rimenté dans Tart du vol, à la police qui Teût jeté en prison, Baudry se prend de pitié pour lui, et comme il n'a ni femme, ni enfant, il emmène Olivier avec lui et tente d'en faire un honnête homme. Il le traite donc absolument comme s'il était son fils, lui fait faire ses études, lui prodigue ses soins et son or, lui fait apprendre la médecine, si bien qu'une dizaine d'années après, Olivier est devenu, au lever du rideau, un beau jeune homme, de tenue élégante et distinguée, et qui jouit déjà d'une certaine notoriété comme docteur. Ce garçon a aussi un coeur qui s'est développé comme le reste, et ce cœur a battu pour celui de la fille d'un riche négociant du Havre, nommé Bruel, et qui est l'ami de son père adoptif. Or, la belle Andrée n'est pas insensible à Thommage du jeune homme, mais en fille bien élevée, elle a soin de ne pas le lui laisser voir. Sur ces entrefaites, Bruel se trouve subitement ruiné par la perte d'un de ses navires de commerce, mais Baudry survient qui lui offre sa fortune pour lui éviter la faillite. La délicatesse de Bruel s'oppose à ce qu'il accepte le don généreux que Baudry veut lui faire; ce que voyant ce dernier, il ne trouve rien de mieux, pour vaincre ses scrupules, que de lui demander la main de sa fille ; de cette manière il ne pourra refuser de recevoir de son gendre le secours pécuniaire qu'il lui déplaît d*accepter de son ami»
Or, Baudry a deux fois Fâge d'Andrée, mais cette dernière se sacrifie par devoir et consent à devenir la femme de cet homme généreux, parce qu'elle voit ce seul moyen de salut pour son père. A la nouvelle de ce mariage, Olivier entre dans une fureur épouvantable, il maudit ciel et terre, et ses mauvais instincts de jeunesse reprenant le dessus, il va devenir, par jalousie, capable des actes les plus répréhensibles. Andrée, plus froide, en apparence du moins, et aussi plus sensée et plus raisonnable, intervient heureusement pour contenir l'explosion qu'elle redoute, mais qu'elle ne fait que reculer. A la veille même du mariage, Olivier lui demande, pour la nuit, un rendez-vous suprême qu'elle refuse ; mais comme elle connaît le caractère d'Olivier, elle a peur de le voir passer outre, et elle confie à son futur mari les craintes qu'elle éprouve. «C'est bien, répond Baudry, laissez-moi aller à ce rendez-vous à votre place, je me' charge de lui parlerl » ici se place U scène principale de la pièce, la rencontre nocturne de ces deux hommes, de ces deux rivaux, dont l'un — le tils adoptif — est animé contre l'autre d'un désir de vengeance encore mal défini, mais qui pourrait se terminer par quelque violence. La scène est belle, bien faite, et surtout bien amenée, mais le dénoûment qui en est le résultat es: peu satisfaisant au point de vue de la morale humaine- Baudry, apprenant qu'Olivier est aimé d'Andrée, se retiré devant lui et lui cède la place. Olivier a beau refuser d'accepter le sacrifice et s'éloigner d'abord avec Baudry qui* veut suivre au delà des mers, le dernier mot de la pièce en fait pressentir quand même l'inévitable conclusion « Je vous le ramènerai! » dit Baudry à Andrée.
Ainsi, ce coupable Olivier, cet ingrat, ce. pervers — car sa perversité de jeunesse est toujours à l'état latent dans son cœur — c'est lui, en somme, que le sort récompcnscî
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L'auteur a supposé que le refus qu'il oppose à Baudry d^accepter son sacrifice et d'épouser Andrée à sa place, lui serait compté comme un amendement favorable et finirait par le rendre enfin — au moins pour une scène — un peu plus intéressant et sympathique. C'est le contraire qui est précisément arrivé: Olivier nous paraît de plus en plus monstrueux ; nous ne pouvons même admettre qu'il soit sincère lorsqu'il propose à Baudry de partir à sa place, et dans la lutte qui s'établit entre eux au sujet d'Andrée, il a parfaitement Tair de ne la soutenir que pour la forme et dans la conviction qu'il finira par avoir le dernier mot, c'est-à-dire par épouser Andrée. Jean Baudry manque donc absolument de cet enseignement salutaire et de cette conclusion logique que les pièces de ce genre doivent entraîner avec elles. Ce n'est pas la peine de nous présenter une thès€ sociale et de la développer devant nous pendant quatre actes, pour finir par n'en tirer aucune conclusion ni aucune leçon, au contraire. Olivier épousant Andrée, quelque talent que l'auteur ait déployé avant ce dénoûnient qui nous répugne, vu le caractère d'ailleurs trèscurieusement travaillé et fouillé de ce même Olivier, c'est là un dénoûment inacceptable. Et, à prendre le fait par un autre côté, il nous semble qu'Andrée est beaucoup plus sacrifiée et sera beaucoup plus malheureuse, en épousant ce jeune homme vaniteux et violent, que si — malgré la disproportion d'âge — elle fût devenue la femme de ce noble et généreux Jean Baudry. C'est donc là le défaut capital, le vice irrémédiable de la pièce, qui est toutefois écrite beaucoup plus simplement et en style meilleur que les précédentes tentatives romantiques et héroïques de auteur ^, mais qui a donné lieu à de nombreuses contro*
!• Notamment le fameux Traffaldabasy drame envers (juillet i8.|8),
verses et a obtenu seulement un succès littéraire très-honorable, mais qui ne pouvait être de bien longue durée.
L'interprétation de la pièce est parfaite, à cette réserve près que le rôle d'Olivier a été confié à tort à M. Delaunay, ce jeune premier éternel, de physionomie si ouverte, si jeune, si brillante, si symphatique, et qui ne pouvait convenir à un personnage aussi peu intéressant et aussi antipathique que celui du fils adoptif de Baudry. Mais il feu: louer sans restriction M. Régnier, si complet dans le rôle de Jean Baudry, qu'il a joué avec tant de naturel, de bonhomie, et dans la grande scène du dernier acte, avec tant de dignité et de puissance émue et touchante ; M. Barré, très-simple et;très>vrai dans le rôle de l'armateur Brucl, et aussi M. Coquelin, qui donne un grand relief au créancier Gagneux et à l'unique scène dont se compose son rôle. Quant à Mi'e Favart, elle est demeurée elle-même, distinguée, simple et touchante dans le rôle peu original d'Andrée, qui ressemble à beaucoup d'autres du même genre qu'elle a précédemment créés *.
10 Novembre. — Première représentation du Dernier Quartier^ comédie en deux actes, en vers, de M. EJ. Pailleron.
Cette jolie petite comédie aurait pu tout aussi bien ctr.: baptisée la Lune rousse. C'est, en effet, le premier quartier de cette lune célèbre, beaucoup plus que le dernier
{mprtmé seulement en 1874, mais avec de nombreuses modification^. <* beaucoup plus récemment les Funérailles de Vhonneurj drame Wrojji-: en prose (3o mars 1861).
1. M. Eugène Provost joue le rôle épïsodique de Barentin et M"* JottJtsain représente le seul personnage semi-comique de la piàcc, celui SW' tante grondeuse, revêche, mais bonne femme en somme, et dans lequel c . déride par moments la salle.— L'Empereur et l'Impératrice, alors ea ^' * légiature, ne viennent voir la pièce que le 3o décembre.
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de celle dite lune de miel qui commence pour Raymond et sa femme, nouveaux mariés qui se sont retirés à la campagne pour y vivre confinés en perpétuelle contemplation Pun de Tautre. Mais l'ennui étant venu bien vite pour Raymond, il regrette sa vie passée et il. a surtout présents à la mémoire certains souvenirs de cœur dont il voudrait bien encore retrouver la trace. Il appelle alors à lui, pour se faire enlever, sous un prétexte quelconque, à la solitude qui lui pèse, un sien ami, Marien, et il lui confie tous ses projets. Mais la jeune femme surprend le secret de son mari, et, furieuse, elle veut absolument plaider en séparation. Elle consulte, à cet effet, quiPTami même de son mari, ce même Marien, qui se trouve ainsi servir les deux causes contraires de cet époux et de cette femme devenus si rapidement ennemis. Celui-ci explique à sa jolie confidente et cliente qu'elle n'a pas lieu d'invoquer jusqu'alors aucun motif de séparation, mais qu'importe ? Dans son désir de vengeance elle en fera naître et elle trouvera bien le moyen d'exciter suffisamment les impatiences et la colère de son mari, au point de l'amener à se livrer sur elle à quelques-uns de ces sévices spéciaux prévus par la loi, tels, par exemple, qu'un soufflet. Mais à ce moment de la pièce, le vent tourne, Raymond vient d'apprendre que sa maîtresse qu'il voulait revoir l'a trahi avec un autre, et il renonce aussitôt à sa velléité de départ. 11 devient plus tendre et plus soumis que jamais et supporte, sans se plaindre, toutes les agaceries perfides auxquelles sa femme se livre devant lui. En somme, réconciliation sur toute la ligne, on ne se sépare plus, et il est même à croire qu'une seconde lune de miel va succéder à celle dont le dernier quartier venait de disparaître devant nous. Tout cela n'est pas bien nouveau, et surtout se rappro-
M il II I 11 'l - - - "• - - - ,
che beaucoup plus du vaudeville que de la haute comédie. On a cité diverses pièces que rappelle par bien des points la comédie nouvelle, et notamftient le Code des/emmes de M. Dumanoir (théâtre du Palais-Royal, octobre. 1845), où figure intégralement Ta musante question du soufflet. Toutefois le Dernier Quartier a plu par Tingénieux arrangement des scènes et .leurs développements suffisamment comiques. Enfin, si le sujet n*est pas neut, il est au moins rajeuni avec un certain art, bien que présenté sous une forme poétique. et littéraire qui n'est guère plus relevée que ce sujet même*. M. Pailleron a d'ailleurs prouvé depuis, — ]nous le verrons plus tard, — qu'il était de taille à donner des ouvrages de plus haute et de plus sérieuse volée.
Le Dernier ^Quartier a servi de pièce de rentrée et de nouveau début à M. Lafontaine (rôle de Marien), qui vient d'être admis à la Comédie- Française comme sociétaire, en même temps que sa femme, artiste distinguée du Gym-
I. C'est la première comédie donnée au Théâtre-Français par M. Pailleron, qui ne s'était encore signalé comme auteur dramatique que psr deux petites pièces jouées à l'Odéon ; le Parasite (1860) et le Mur mtoyen (1861).
M. Sarcey a apprécié alors un peu sévèrement la poésie dramatique ie M. Pailleron, mais son opinion n'en est pas moins précieuse à noter, vtt serait-ce que pour établir les progrès que devait plus tard faire, sur c± point, M. Pailleron dans sa belle comédie des Faux Ménages : • M. Pailleron a l'air de croire qu'un vers est d'autant meilleur qu'il se rapproche davantage de la prose. Ainsi il introduit sans cesse dans ses vers les i=^ terjections et tous les petits mots parasites qui se glissent à l'ordioaire dans le courant de la conversation quotidienne et que la poésie élioiiac communément, comme voyons! mais enfin! à lajln! tene^! oui, rots verrez que!.,» oh mais!... Il y gagne de paraître, non pas plus naturel. mais, comme on dit aujourd'hui, plus nature. Une côtelette nature, pass« encore, mais un vers nature n'est plus un vers. C'est détruire toute poésie, car une bonne part de la poésie consiste dans le retraachemciit àt ces mêmes détails. • (Fr. SARCsr.)
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nase, M"« Victoria Valous, dite Victoria (20 octobre)*. Cette admission de Lafontaine n* est pas, nous devons le dire, l'œuvre du comité, qui Ta au contraire repoussée de toutes ses forces. Elle est due à M. Walewski, ministre d'État, qui Ta imposée à la Comédie-Française, et qui a imposé, en même temps, celle de sa femme. Ce ne fut donc pas de gaieté de cœur que les nouveaux camarades de M. Lafontaine lui donnèrent place parmi eux, et on le lui fît bien sentir en lui distribuant en général des rôles secondaires, tels que celui qu'il vient de créer dans le DernierlQuartier^^ et où il ne peut en aucune façon utiliser les qualités toutes personnelles qui le distinguent. En effet, M. Lafontaine trouva rarement l'occasion de sortir de ce second rang prémédité où il fut un peu volontairement relégué, et lorsqu'en 1871 il reprit sa liberté, on doit reconnaître que si ce jour-là il fit un acte agréable pour la Comédie, il se rendit aussi à lui-même un signalé service. Ce remarquable artiste avait en quelque sorte emprisonné son talent, tout d'inspiration, à la Comédie-Française, où, il faut le dire aussi, on n'aurait pu, avec la meilleure volonté du monde, lui donner à interpréter des rôles en rapport avec ceux où il a tant brillé sur d'autres scènes de genre, plus faciles, il est vrai, et d'un goût moins sévère.
Le même soir, M. Jules Didier Seveste, élève de la classe de Régnier et premier prix du Conservatoire, où il est entré Tannée précédente, débute par le rôle de Petit-Jean des Plaideurs, Né à Paris, le 4 août 1846, il est
1. Il avait épousé cette sympathique comédienne au mois de février précédent.
2. Ont créé les rôles du Dernier Quartier: MM, Got (Raymond), Lafontaine {Marien}; Mnc* Marie Royer (Jeanne), Deschamps (Hortense). — La pièce a souvent été remise au répertoire: on la joup encore en 1877.
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390 LÀ COMEDIE-Î^RANÇAISE.
fils de Sébastien, dit Edmond Seveste, qui a été un moment directeur du Théâtre-Français, apr.ès 1848, et plus tard directeur de POpéra-National, qui devint le Théâtre- Lyrique. Didier. Seveste est un garçon d'avenir, comédien de race, qui a toujours vécu sur le théâtre ou près du théâtre, et qui eût fourni certainement une carrière brillante, sans la mort prématurée et glorieuse qui le frappa en 1871. Au début de la guerre, ce courageux artiste était entré dans la garde nationale, qu'il avait quittée peu après pour un poste plus actif et plus dangereux'en s'engageant,au commencement de novembre, dans le corps franc des carabiniers parisiens, commandé par Pérelli*. Le 19 janvier, à Buzenval, Seveste fut blessé à la jambe, et ramené à Tambulance du Théâtre-Français, où il dut subir l'amputation. Le 23 janvier, il fut décoré de la Légion d'honneur, et mourut le 3o. Le lendemain, 3i,la Comédie fit relâche à l'occasion de ses funérailles, et ceux de ses artistes qui étaient présents à Paris assistèrent aux obsèques du malheureux comédien, qui furent célébrées à Teglise Saint-Roch. M. Ed. Thierry prononça sur la tombe, au cimetière, quelques paroles émues et touchantes.
Seveste avait cependant eu le temps de donner la mesure de son talent, et on peut dire qu'il était un futur sociétaire. Il avait de la verve, de la physionomie, Tamour de son métier. Il a joué rue de Richelieu : Crispin du Légataire universel y Mascarille des Précieuses ^les Fourberies
I. Pianiste de talent. M. Janvier Pdrelli «Stait né le 22 août i833, à Pilerme. Comme Seveste, il fut blessé mortellement à la bataille de Buzenval. Transporté à l'ambulance du Palais-Royal, il y mourut le 26 janvier. Ses funérailles eurent également lieu à Saint-Rocli. Avant de mourir* il avait reçu, de même que Seveste, la croix de la Légion d'honnear. (Décret du 3i janvier J871, pour prendre rang du 24.)
de Scapin^ le Malade imaginaire, les Femmes savantes^ le Mariage de Figaro^ le Mari à la campagne^ la Ciguè\ le Dépit amoureux^ etc..
i5 Décembre. — Première représentation de la Maison de Penarvan^ comédie en quatre actes, en prose, de M. Jules Sandeau.
Cette nouvelle comédie est une erreur de M. Jules Sandeau; tirée par lui de son célèbre roman de la Revue des Z)ewjr-Mo«<ie5(i«' septembre 1857), elle a subiun échec qu'il ne nous est même pas possible de qualifier d'honorable, ce vocable étant, en matière de théâtre, spécialement réservé aux ouvrages médiocres ; or, la Maison de Penarvan est une pièce mauvaise^r^et même mauvaise autant qu'une pièce peut Fêtre. Nous ne l'analyserons donc pas, nous bornant à constater cette regrettable catastrophe, qu'il était si facile à M. Jules Sandeau d'éviter, en renonçant tout d'abord à transformer en comédie un roman qui ne pouvait se prêter à cette transformation. Cette fois, d'ailleurs, c'est sans collaborateur que M. Sandeau s'est présenté devant nous, ce que nous devons aussi regretter, l'expérience de M. Régnier et les ressources d'habileté et d'esprit de M. Emile Augier l'ayant si bien servi jadis pour la mise en scène de Mademoiselle de La Seiglière et du Gendre de M. Poirier, dont le sujet était également emprunté à deux de ses meilleurs romans. Les deux premiers actes de la pièce, bien qu'ils en prolongent l'exposition au delà des bornes usuelles, n'avaient cependant pas trop indisposé le public; l'abbé Pyrmil avait bien semblé un peu monotone, le meunier Michaud assez grossier^ et le vicomte de Penarvan bien peu vicomte ; mais enfin on avait sous les yeux certains tableaux d'intérieur bien étudiés, et on espérait surtout que les actes suivants allaient relever ce long début. Il n'en a rien été ; aux ta-
bleaux d^intérîeur ont succédé les querelles intestines, Renée de Penarvan a reparu avec son caractère tout d'une pîèce^ admissible dans le livre, mais impossible à la scène, quant au vicomte Paul, devenu marquis, et qui nous avait plu d'abord par sa franchise et son laisser aller, médiocrement aristocratique il est vrai, il s^est évanoui et métamorphosé tout à fait. Ses irrésolutions, sa faiblesse et ses capitulations de conscience Tout rendu bien peu intéressant! Partira-t-il pour la levée de boucliers qui se &iten Vendée, ou ne partira-t-il pas? Ehl mon Dieu, oui, il part, et il se fait même blesser pour une cause qu'il déclare lui être étrangère et qu'il désavoue ! Mais aussi, comme cette froide Renée lui rend son amour parce qu'il a versé son sang pour la sainte cause 1 ce qui nous a conduit à nous demander ce qu' elle aurait bien pu faire pour témoigner sa satisfaction à ce héros malgré lui, s'il s'était fait tuer tout à fait!...
La désillusion du public s'est manifestée un peu vivement à Tendroit de M. Sandeau^ au dénoûment de sa pièce, et ce n'est pas sans orages ni sans sifflets qu'eile s'est terminée. On a eu même beaucoup de peine à faire entendre le nom de l'auteur à la chute du rideau, qui, hélas ! était aussi celle de la comédie nouvelle. En effet, malgré les coupures considérables pratiquées çà et là dans l'ouvrage, et la suppression de quelques mots malencontreux qui ne pouvaient faire plaisir qu'aux lecteurs de !a Galette de France ou de l'Union^ la pièce ne s'est pas relevée aux représentations suivantes et elle a promptement disparu de l'atïiche.
Ajoutons que la distribution des. rôles, faite 'aux p^^ miers artistes du théâtre, n'était pas heureuse, au moins pour les deux principaux; jamais M"»« Plessy n'aurait dû accepter le personnage de Renée, pour lequel M"« Favart
ANNÉE l863, 393
semblait absolument désignée; jamais^ non plus, le rôle du marquis de Penarvan n'aurait dû être distribué à M. Got, qui sortait à peine de son admirable incarnation deGiboyer; c'est M. Bressant qu'il eût fallu choisir. La Cour, devant laquelle avait été d'abord jouée la pièce, à Compiègne, le 12 décembre précédent, lui avait, paraît-il, fait de même un médiocre accueil , et cette question de mauvaise distribution des rôles y avait été soulevée et discutée. Le malheur voulut que la pièce était prête, que la Comédie n'avait'point d'autre nouveauté sous la main, que le temps pressait, et qu'en somme il était trop tard*.
La représentation de la Maison de Penarvan aura eu au moins cet avantage pour M. Sandeau, c'est qu'elle n'a pas manqué de procurer une nouvelle série de lecteurs au chef-d'œuvre charmant qui lui avait donné naissance.
I. Ont créé les autres rôles : MM, Provost, d'une admirable bonhomie dans l'abbé Pyrmil ; Mirecour (Germain), Coquelin (le meunier Michaud), Eug. Provost (Armand); M»»" Emma Fleury (Irma), Jouassain (Ger-
394 LA. COMÉDIE-FRANÇAÎSE.
Nous n'avons rien de nouveau à relever, en parcourant le journal de la Comédie, pour les premiers jours de Tannée qui commence *, avant Timportant début de M"» Victoria Lafontaine, depuis longtemps annoncé et que diverses circonstances ont retardé d'une année tout entière. L'intéressante comédienne du Gymnase avait en effet été nommée sociétaire le 23 février 1 863, en même temps que son mari 2. Cest dans le rôle de Cécile de // ne faut jurerai
1. Citons cependant le 242* anniversaire de la naissance de Molière, célébré le i5 janvier par une représentation solennelle composât du Misanthrope, avec M»* Plessy dans Célimène et M"« Guyon dans Arsinoé, et le Malade imaginaire, suivi de la Cérémonie. L'Emperettr tf l'Impératrice assistent à ce classique spectacle.
2. M. Félix Jahyer, du Paris-Théâtre y a donné, dans ce recueil, dev notices fort complètes sur M. et M»* Lafontaine ; il a dû, d'après les détails intimes dans lesquels il entre, tenir ses renseignements des deux ia* téressés eux-mêmes, et voici sur MUe Victoria quelques notes résuma d'après la susdite biographie :
« MU« Victoria n'a jamais connu ses parents; née vers 1840, elle fiit recueillie par un ouvrier plâtrier, nommé Valons, qui la traita comme »
rien que M°»« Lafontaine paraît tout d'abord (26 février), mais sans y trouver un succès aussi vif qu'on l'avait espéré pour elle *. Elle le joue, s'il est permis de traduire ainsi une impression toute personnelle, un peu tristement ; elle n'a ni la gaieté, ni la légèreté, ni même la jeunesse du personnage; en un mot, elle n'est pas une véritable ingénue. Il a, en effet, toujours été difficile de qualifier, par un des vocables en usage, le talent de M"** Lafontaine à la Comédie- Française: elle n'est complètement ni un premier rôle ni une amoureuse, et non plus, -^ nous venons
propre enfant et la fit même élever avec le plus grand soin et bien au-dessus de la position de son père adoptif. A onze ans, elle assista au théâtre des Célestins, à Lyon, à une représentation de Mme Rose Chéri, qui décida de son avenir; dès ce jour, en effet, elle étudia en vue du théâtre et débuta à quatorze ans, à Pau, dans la Fille terrible. Elle fit, dans cette ville, la connaissance de M"^^ Loîsa Puget, qui y résidait, et qui avait épousé M. Gustave Lemoine, beau-frère de M. Montigny, directeur du Gymnase. M"« Loîsa Puget s'intéressa à la jeune comédienne, la reçut chez elle, lui donna ses conseils et enfin, quand elle la jugea suffisamment mûre pour une scène plus relevée, elle la fit admettre au Gymnase, où elle débuta, en 1857, dans la Reine de sei\e ans. M^e Victoria obtint, dès les premiers jours, un grand succès que confirmèrent ses créations successives dans CendrilloUy la Perle noire^ Piccolinoy les Ganaches^ la Maisou sans enfants j etc. .. et les reprises de Paméla Giraud et de la Grdçe de DieUj cette dernière pièce à la Porte-Saint-Martin. Le 23 février i863, MUe Victoria épousait son camarade, M. Lafontaine, à la petite église Saint -Eugène, voisine du Gymnase. Une chose curieuse à citer, ajoute M. Jafayer, c'est qu'en rentrant chez eux, au sortir de l'église, M. e M*e Lafontaine trouvèrent signés par le ministre Walewski leurs deux contrats de sociétaires à la Comédie-Française. Telle est la version authentique de leur entrée dans la maison de Molière. »
i.MM. Provost (Van-Buck;, Delaunay (Valentin), Got (l'abbé), Seveste (le maître à danser); M»* A. Brohan (la baronne). — Le même soir, reprise de Faute de s'entendre, comédie en un acte de Ch. Duveyrier (frère cadet de Duveyrier, dit Mélesville)^ représentée pour la première fois le 16 juin i838. Le principal attrait de cette reprise est de nous montrer M. Coquelin dans le rôle de Blum, créé par M. Régnier, qui reprend, aux côtés mêmes de son brillant élève, le rôle moins importsmt de Beauplan* M. Worms joue Torcy et MU« Dubois, Louise.
3g6 LA COMÉDIE-FRANÇAISE.
de le dire, — une ingénue. Elle avait cependant montréf sur la petite scène du Gymnase, des qualités très-réelles qui pouvaient la rattacher, par quelques points spéciaux, à ces trois genres assez rarement réunis en une même comédienne ; mais ces mêmes qualités empruntaient au milieu artistique moins élevé où s'était d'abord produite M"« Lafontaine, un relief plus accusé, plus favorable et un peu comme surfait. Cette charmante artiste avait, — elle a encore, — une vive intelligence, un organe plein de tendresse et de sensibilité, et surtout de Témotion vraie; elle était mal servie, en revanche, par sa petite taille et par une sorte de timidité naturelle qui ne lui permettait pas de reproduire à la scène , avec une expansion et un effet suffisants, les inspirations que son instinct artistique, si profond et si distingué, faisait naître en elle. '
Elle réussit d'ailleurs beaucoup mieux dans son seconJ rôle de début, Agnès de F École des femmes {i^' -doùi), qui fut, nous devons le dire tout de suite, celui qui lui fit le plus d'honneur pendant tout son séjour à la Comédie- Française. Elle ne le joua nullement d'après la tradition; elle avait d^ailleurs cela de commun avec son mari^ c'est que, comme lui, elle n'avait jamais , antérieurement, abordé l'ancien répertoire, ni passé par aucun consen-atoire ni par un travail préliminaire quelconque qui aurait eu pour but de remédier à ce manque d'études classiques premières. Elle joua; rue de Richelieu, comme au Gymnase, avec son talent personnel et ses qualités natives, que dix années de théâtre avaient seulement perfectionnées. Dans l* École des femmes, donc, elle fut surtout ellemême, et je suis heureux de dire qu'elle satisfit tout le monde. Sa timidité même, le timbre exquis de sa voix^ une sorte de gaucherie pleine de charme qui la caracté-
rise aussi, tout lui fut ici favorable*. Elle fit même quelque peu recette dans ce difficile rôle, en une saison où les théâtres sont généralement vides, et on vint rue de Richelieu pour lui voir jouer Agnès. Mais elle ne retrouva point ce même succès dans son troisième et dernier rôle de début, Rosine du Barbier de Séville (i5 décembre), où elle sembla trop donner encore la même note, alors qu'ici c'était une note toute différente qu'il fallait faire entendre.
Il y avait, en somme, peu de variété dans cet aimable talent, et la Comédie-Française n'eut que rarement Toccasion de l'utiliser; il devint bien vite évident que les honneurs du sociétariat ne pouvaient être, pour M"® Lafontaine, la juste compensation de la situation si brillante qu'elle avait eue au Gymnase. Elle. y avait été incontestablement tt la première, » et il n'est point de pièce où, postérieurement à ses débuts, la Comédie-Française ait pu lui offrir autre chose que des seconds rôles et, parfois encore, [moins que celai Elle eut donc bien "raison de résigner, en même temps que son mari, ce sociétariat qui avait été pour elle comme une sorte de manteau trop lourd pour ses faibles épaules. Du même coup, elle sembla abandonner aussi presque tout à fait le théâtre, n'y reparaissant qu'à de rares intervalles et comme avec le secret et tardif regret d'avoir un jour sacrifié la proie pour Tombre en s'éloignant de cette petite scène du boulevard Bonne-Nouvelle où elle avait si longtemps triomphé.
I. • Geste, regards, attitude, voix, tout a étû harmonieux et simple. Le côté victime a été principalement accusé d'une façon nouvelle et inattendue. Û'ordinaire les débutantes insistent faiblement sur l'amour d'Agnès pour Horace, qui est sa justification ; elles se contentent de sautiller et d'ouvrir des yeux aussi naïfs que possible « Mm» Victoria Lafontaine a étudié le rôle à un autre point de vue; elle a cherché à faire aimer Agnès malgré Arnolphe, et peut-être un peu aussi malgré Molière. Elle y a complètement réussi. » (Charles Monselet.)
8 >Iaks. — Représentation du Duc Job^ donnée , par oïdie. en Hionncur de l'archiduc Maximilien d'Autriche et de la princesse Chariotte, fille du rot des Belges, sa feimne. Les deux futurs et infortunés souverains du Mexique sont à Paiis depuis l'avant- veille , en visite d'adieux au palais des Tuileries, où l'empereur les a logés au paviUon de JAaisan. Us ont quitté Paris le 1 2 mars. • 16 Maks. — Représentation extraordinaire donnée â roccasîoa deFinauguration du nouveau foyer 1; première
I. Le Tliêib«-Fraiiçais a gagné an considérable remaniement qn^a sobi k Palaîs>Roval de 1862 i 1864, et à rétablissement de la nouvelle pUiC qn s\teod à gandie da palais même : à l'extérieur, la prolongation de u cokMmade et de sa €içade; i l'intérienr, un escalier monumental, onfo)er public qui £ût suite à sa belle mais trop étroite galerie de bustes de gruhi* écrivains, et beaucoup d'autres aménagements particuliers dont raimi* nistratioa et les comédiens ont principalement profité. Oest le regreUc M. de Chabrol (mort le 9 mars iSjS) qui a été chargé de la part qai regardait la Comédie-Française, dans ces vastes travaux ; c'est donc à lu qu'on doit surtout le grand escalier qui conduit de la nouvelle entrée, doonant sur la place de la rue Saint- Honoré, aux galeries des premiers loges. Le seul reproche qu'on ait adressé i ce beau morceau d'architecture, c'est quMl n'aboutit directement qu'à un simple couloir ; M. de Ott> brol ne pouvait malheureusement remédier i cet inconvénient vu b sitiu* tionde la salle et la place où il était absolument obligé d'édifier kb escalieri dans lequel nous signalerons les belles cariatides deCarritf- Belleuse. Quant au nouveau foyer, il ne mérite que des éloges; il ta d'une excellente dimension, et a plutôt l'aspect d'un riche et arti^iicv salon que d'un foyer de théâtre. Il est entouré de seize pilastres canoex» devant lesquels sont placées les statues d'écrivains dramatiques' illustres: son ornementation picturale est très*sobre mais très-recherchée; i^ fleurs peintes sont de Chabal-Dessurgey, et les scènes enfantines de co* médies du plafond, de Brisset et Edmond Hédouin. La cheminée mossmentale est de grand style et ornée d'un bas-relief de Lequesne, qui '^ présente le couronnement de Molière par les principaux artistes actcs^ du théâtre, dont quelques-uns sont fort ressemblants. Enfin, faisant u^ à cette cheminée et placé sur un socle de marbre de Saint'^Béat, se dmy au milieu d'une corbeille de fleurs le Voltaire assis, de Houdon (17: . l'un des chefs-d'œuvre de la sculpture française. Avant de lui donner cei'c place d'honneur, qui appartient de droit à Molière, on avait d*abordsofu>
représentation de Voltaire au foyer ^ à-propos en un acte, en vers, de M. Amédée Rolland, suivi d'une cérémonie où paraissent tous les acteurs. Le Dépit amoureux (M. Régnier, Gros-René) et le Misanthrope (M . GefFroy, Alceste, et M""« Madeleine Brohan, Célimène) complètent ce solennel spectacle.
L'à-propos de M. Rolland est écrit en très-jolis vers et il est fort amusant; le point de départ en est surtout ingénieux. Cette belle statue de Voltaire , qui se trouvait dans le vestibule, derrière le contrôle *, va donc remonter jusqu'au nouveau foyer. Cest Voltaire lui-même que M. Rolland nous représente cherchant à gagner sa nouvelle place, s'égarant dans Tobscurité des coulisses, heurtant sans le bien voir le pompier de service qu'il prend attendu son casque, pour un héros quelconque de tragédie, et rencontrant enfin un certain Harpon qui propose à Tarai du grand Frédéric de faire paraître devant lui par le nouveau moyen, — qui Teût cru ? — des tables tournantes, alors en faveur, les personnages qui ont jeté le plus d'éclat sur la Comédie-Française. Naturellement Voltaire accepte, la rampe se lève et le défilé commence. Les voici tous, les grands comédiens, les auteurs illus-
à une statue du grand comique, assez remarquée au dernier salon ; mais on en revint bien vite à l'œuvre admirable de Houdon, et, par le fait c'est ce grand artiste^ plutôt que Voltaire lui-même, qui occupe la première place du nouveau foyer.
I. Le bureau du contrôle a, ce môn\e jour, changé de place dans le grand vestibule d'entrée ; il avait, jusqu'alors, tourné le dos à la statue de Voltaire; il a aujourd'hui, derrière lui, la rue de Richelieu, et devant lui les statues de la Tragédie et de la Comédie, exécutées par Duret, en 1857. Enfin, on a placé, entre ces deux statues, un Talma assis, de David d'Angers (1837), qui, sous le nom de Sylla, avait déjà orné le jardin des Tuileries sous Louis- Philippe, et qu'on avait ensuite transporté au Conservatoire, d'où il est revenu à la Comédie-Française.
très et même les meilleurs personnages de leurs pièces, et aussi les actrices belles et célèbres venant nous dire chacun leur « couplet, » célébrant à la fois les anciens et les modernes : Molière (Leroux), Lagrange (Delaunay), Lekain ( Maubant) , Gros-René (Eug. Provost) ; M^e Coniaî (M°« Madel. Brohan), M*'« Clairon (M"« Devoyod), Marinette (M"« Rosa Didier), et enfin Adrienne Lecouvreur, admirablement personnifiée par M"« Favart qui a eu les honneurs de cette curieuse cérémonie, surtout dans h strophe consacrée à la mémoire de M"« Rachel, qu'eUe a débitée avec un sentiment et une chaleur qui lui ont mérité une juste ovation. Quant à Voltaire, c'est par Monrose qu'il était très-spirituellement représenté, tandis que Coquelin lui donnait la réplique, avec sa gaieté et sa vene ordinaires, dans le rôle d'Harpon. N'oublions pas non plus le pompier de service plaisamment figuré par Verdellet. 11 est [à regretter que la Comédie n'ait cru devoir donner que deux fois ce joli à-propos.
21 Mars. — Première représentation de Moi! comédie en trois actes, en prose, de MM. E. Labiche etEdouarJ Martin.
C'est une comédie de genre dans laquelle se trouvent placés, au premier plan et tout à fait en relief, deux cara^ tères d'égoïstes, d'abord assez gaiement étudiés, mais ensuite poussés trop vite à l'excès. Ce sont deux hommes complets, en ce genre, et qui, tout en se connaissant bicîJ l'un l'autre, cherchent cependant à se duper matucLement et finissent par être pris dans leurs propres filets. Ks sont d'ailleurs peu intéressants, et la peinture outrée de leur caractère ne produit pas, finalement, l'effet que les auteurs pouvaient en attendre. Ce n'est même plus là du portrait, c'est de la charge , et elle serait admissible partout ailleurs qu'à la Comédie-Française. Comme con-
traste, nous assistons à un combat de générosité, également invraisemblable, qui a lieu entre deux jeunes amis, dont Tun a sauvé la vie de l'autre dans un voyage au long cours, et à propos d'une jeune fille dont tous deux sont épris, et qui est la nièce d'un de nos égoïstes. Tout s'arrange d'ailleurs au mieux des intérêts de cœur des jeunes gens qui finissent par se marier chacun selon son goût, tandis que les deux égoïstes se trouvent déçus dans leurs espérances, malgré les trames si bien préparées par eux pour les faire réussir; l'un, Dutrécy, prétendait épouser sa nièce, et il se la voit enlever par l'un des deux jeunes gens; l'autre, La Porcheraie, qui vivait depuis quinze ans séparé de sa femme, est obligé de lui laisser légalement réintégrer le domicile conjugal qu'il fuit à son tour pour ne point vivre avec elle. Enfin,* tous deux voient encore échouer leurs projets communs de grands bénéfices dans une affaire au sujet de laquelle ils avaient cherché à se tromper l'un l'autre. L'égoïsme est donc puni dans leurs personnes, tandis que les deux honnêtes jeunes gens trouvent dans le succès de leur amour la récompense de leurs ' sacrifices de cœur et de leur générosité.
On espérait beaucoup de la collaboration des deux hommes d'esprit qui ont écrit cette pièce, et il faut reconnaître que, sur ce point, il y a eu déception. Moi! est inférieur, comme vivacité d'intrigue, comme verve, comme observation et même comme peinture de caractère, à d'autres œuvres des mêmes auteurs, jouées sur des théâtres secondaires. On dirait que la préoccupation de se hausser au niveau de la scène illustre et littéraire qui avait accueilli leur pièce, ait du même coup paralysé leur gaieté. Ils avaient fait jouer quelques années auparavant, au théâtre du Gymnase, une comédie parfaite, le Voyage de M, Perrichon^ qui avait tant plu précisément par ces
qualités de franc comique qui manquent à la pièce nouvelle, et qui était une étude de mœurs bourgeoises si bien réussie! C'est là ce que la Comédie-Française attendait d'eux et ce qu'elle leur avait demandé. On les avait priés d'être gais comme ils l'avaient été tant de fois, et ils ont craint sans doute de Têtre trop! La Comédie-Française leur a fait peur, et c'est par réserve et par scrupule qu'ils ne lui ont pas donné le meilleur de leur verve et de leur
esprit * ,
3 Mai. — Première représentation, au Théâtre-Français, du Gendre de M, Poirier, comédie en quatre actes, en prose, de MM. Emile Augier et Jules Sandeau, etU meilleure qu'ait produite leur collaboration.
I. Ont créé les rôles : MM. Régnier (Dutrécy), Got (La Porchenic, Talbot (Fourcinier), Armand (Lafontaine), Coquelin (Aubin), rôle repns momentanément par Seveste; Worms (Georges), Barré (Fromental). î>eveste (Cyprien), rôle repris aussi parAndrieux, jeune comédien qui débute , dans les petits emplois et qui ne fait que passer, sans se siçnaler aoirement, au Théâtre-Français ; M»« É. Dubois (Thérèse)» Edile Riqoer (M»« de Verrières). — L'Empereur et l'Impératrice assistent à la quatrième représentation, le i" avril. Le 3o, la pièce est jouée exceptionnel-^ lement à l'Opéra, dans une soirée au bénéfice de la Caisse de secours d<« auteurs dramatiques.— Moi a eu quarante-deux représentations de wite; c'est la première pièce que M. Labiche et son collaborateur, Edouard Martin, donnaient à la Comédie-Française. Ce dernier est mort le i3 juilW 1866, à la suite d une longue et cruelle maladie mentale. Nous trouvons, dans le discours que M. Edouard Thierry a prononcé à ses obsèques, ao détail qu'il est intéressant de conserver ici : ^ .
« Quand "Edouard Martin vint, apportant le manuscrit d* *'**'' *^^" déjà presque un aveugle qu'r:ugène Labiche conduisait et dirigeait alfcctueusement par la main. Les yeux étaient touchés, mais Vcspérance nctait pas perdue. S'il eût suffi d'un succès pour guérir ce mal d*un jour el qo> n'avait pas encore dit son secret, le succès de Moi nous eût rendu now cher Edouard Martin dans toute la santé, dans toute l'énergie de sacoOiOtution et de sa vieillesse ; mais la blessure était plus avant qu'on n'aviitf^ le croire; ce n'était pas seulement la lumière qui s'éteignait danstapop» de ses yeux, c'était la lumière intérieure qui commençait à dcÉiilUr, estait la pensée qui s'abaissait lentement avec la vie. •
Nous n'analyserons pas cette jolie pièce, qui a été Punedes bonnes fortunes littéraires du Gymnase et qui, depuis longtemps, aurait dû passer au répertoire de la Comédie- Française. Elle est connue de tout le monde et est même devenue populaire, au moins pour quelques-unes de ses plus heureuses scènes. On sait qu'elle est tirée en partie du roman de Jules Sandeau qui s'appelle Sacs et Parchemins^ et qu'elle devait, dans Torigine, s'intituler la Revanche de Georges Dandin. M.Vapereau assure qu'elle n'est aujourd'hui que la revanche de la Maison de Penarvan^ ce qui est un peu vrai surtout au point de vue du succès différent qui aura accueilli les deux pièces à la rue de Richelieu. Cette fois, au moins, la lutte qui s'établit entre le vieux monde représenté par Gaston de Presles et ses nobles aïeux , et le nouveau, que personnifie le bonhomme Poirier , et ses ambitions bourgeoises , cette lutte , toute pacifique et toute intime, ne cherche point à glorifier, même en apparence, la guerre civile engagée au nom d'un principe antique, solennel... et usé, et enfin elle ne met pas en antagonisme, poussé à l'aigu, ces deux mondes mêmes, que les événements et les progrès de nos mœurs ont tant rapprochés depuis!... Nous sommes ici en pleine comédie, et c'est fort gaiement, ma foi, que se dénouent les grandes querelles de castes que cette Maison de Penar^ van avait si malencontreusement réveillées,'pour les prendre au sérieux et pour les discuter de même. La pièce, qui a déjà dix années d'existence, n'a point trop vieilli et l'interprétation actuelle lui a même rendu comme un retour de jeunesse, non point que la précédente, — celle de la création, — ait été relativement de beaucoup inférieure. Il n'est point de pièce, au contraire, qui ait réuni, au Gymnase, un meilleur et plus complet ensemble d'artistes remarquables, en tête desquels il faut citer tout à fait à
part MM. Lesueur (Poirier), Berton (Gaston de Presles', Ad. Dupuis (duc de Monttneyran) et M""* Rose Chéri (Antoinette). Provost, Bressan t, Lafontaine et M"* Favart remplissent aujourd'hui ces mcmes rôles d'une manière différente, avec plus d'autorité peut-être, mais non avec plus de talent. Les créateurs de la pièce, pour ces quatre rôles, et leurs successeurs sont donc dignes les uns des autres, et cette première interprétation n'eût pas été déplacée non plus à la Comédie-Française. M. Provost, qui est un comédien bien autrement éminent que M. Lesueur, donne beaucoup plus d'ampleur au rôle de Poirier, mais M. Lesueur l'avait aussi, à son point de vue, rendu d'une manière fort originale et surtout personnelle *.
1 8 Mai. — Notons, pour mémoire, le début de M"* Pauline de Mélin, née Appoline Grosjean, dans le rôle de Clytcmnestre (Tlphigénie en Aulide. \}^ous n'insisterons pas sur cette malheureuse et unique tentative d'une tragédienne insuffisante^ qui n'avait point réussi à l'Odéon, et qui, d'ailleurs, était beaucoup plus connue par son caractère difficultueux et par deux procès récents et bruyants* que
I. Dans les personnages secondaires, nous avons M. Barré qui remplies le regretté M. Villars, dans le rôle de Verdelet, M. Eug. Provost d*une bien plaisante importance sous le tablier du cuisinier Vatel, qu avait crce Thibaut; enfin, les créanciers Chevassuset Salomon, joués au Gymoa^ par Bordier et Blondel, sont joués au Théâtre-Français par V^erdellet e: Chéry. Constatons, en somme, le grand succès de cette reprise d'une comédie aussi morale et instructive qu'amusante et que le Théâtre^Françai^ a depuis toujours maintenue à son répertoire. On la joue trente-quatre fois sans désemparer.
'i. Voici le résumé de ces procès relatifs tous deux aux débuts de Mil* ^< Mélin à l'Odéon. Cette tragédienne s'était, parait-il, présentée à la fia j< novembre 1861, sous les auspices de MM. Albéric Second et Arsène Houssaye, à M. de la Rounat, directeur de l'Odéon, qui lui aurait, alors, fait des promesses de début, auxquelles, c'est elle qui le déclare devant I: tribunal, il a ensuite jugé à propos de se soustraire. M. de la Rounat re-
par son talent même. Nous nous bornerons à nous étonner que M*'* de Mélin, qui depuis est sagement rentrée dans Toubli, ait pu être admise, ne fût-ce que pour un soir, à l'honneur de paraître sur la scène de la Comédie- Française. .
3o Mai. — Première représentation de Adieu paniers! comédie, en un acte, de M. Alph. de Launay, qui se présente à nous sous le haut patronage de M. Geffroy.
la pièce n'a point d'originalité; elle reproduit la situation finale de Jean Baudry, renonçant en faveur de son fils adoptif à la femme qu'il aime pour la lui laisser épouser.
connaissait, de son côté, qu'il avait en effet promis à MU« de Mélin de la faire débuter, mais seulement quand il le pourrait sans nuire aux exigences de son répertoire. Le tribunal repoussa^ en conséquence, les prétentions de Mu« de Mélin et la condamna aux dépens. (Tribunal de la Seine, première chambre, audience du 4 juin 1862.)
Le second procès est de l'année suivante. M. Fr. Sarcey ayant publié ainsi* Opinion nationale du 20 octobre 1862 un feuilleton théâtral dans lequel il déclarait que Mil« de Mélin avait joué, le 1 1 du même mois, Andromaque à TOdéon, « sans avoir même le talent d'une écolière do troisième ordre, » celle-ci lui fit un procès, attendu que le 1 1 octobre ce n'était pas elle qui jouait Andromaque^ où elle parut pour la première fois le 24 du même mois seulement. Le procès se basait également sur ce fait que l'Opinion nationale avait refusé d'insérer une lettre rectificative de MUe de Mélin. M. Sarcey répondit, devant le tribunal, qu'il ne connaissait pas de vue MUe de Mélin. qu'il avait cru qu'elle débutait ce jour-là, u octobre, et qu'en sommeil s'était borné à prendre pour elle une actrice paraissant dans le rôle qu'elle-même devait remplir. Mais il avait aggravé sa situation en traitant assez mal ladite M\^^ de Mélin, dans un second feuilleton du 25 octobre, où il déclarait « qu'elle avait avec les représentants de la presse des procédés inqualifiables. » Cette fois la tragédienne gagna son procès ; MM. Sarcey et Guéroult, ce dernier directeur du journal incriminé, furent condamnés, l'un à 200 fr. d'amende, le second à 5o fr. de la même peine et, en outre, solidairement tous deux au payement de la somme de 1,000 fr. de dommages-intérêts au profit de MHe de Mélin qui eut, en outre, la |joie de pouvoir lire sa lettre rectificative, imprimée par ordre de justice, dans la susdite Opinion nationale. (Tribunal de la Seine, septième chambre, audiences des 19 et 26 février i863.}
406 LA COMéDIE-FRANÇAISE.
Il s'agit ici d'un colonel qui a recueilli la veuve et la fille d'un de ses compagnons d'armes, tué à ses côtés en Afrique, et qui voit ainsi grandir auprès de lui une belle jeune fille dont il finit par tomber amoureux. Mais celle-ci aime d'un autre côté, et toujours, comme dans/ean Baudry^ — elle va se sacrifier par reconnaissance, lorsque le colonel découvre la vérité et la jette dans les bras de celui qu'elle aime. Il retournera en Afrique, — encore comme dans Jean Baudry^ qui part, lui, pour l'Amérique,— où H fera retomber sa mauvaise humeur sur quelque Bédouin dans la prochaine bataille. C'est comme on le voit une vieille intrigue, d'ailleurs assez adroitement rajeunie; M. Geffroy joue avec beaucoup d'émotion et de noblesse le rôle de ce colonel sentimental qu'il a, dit-on, retouché sur le manuscrit, et il y a trouvé un très- artistique succès*. 6 Juin. — Nous entrons dans une série de reprises classiques dont l'anniversaire de la naissance de Corneille est le point de départ. La Comédie a, chaque année, là louable habitude de nous offrir, à cette occasion, la reprise de quelqu'une des pièces du grand tragique qui ne sont point habituellement au répertoire, telles que NicomèdCt Pompée, Rodogune^ etc.. M.Thierry nous donne, cette fois, la tragédie d'Héraclius^ en cinq actes, et dont la dernière reprise remonte au commencement du siècle. C'est donc une nouveauté, ou à peu près, bien que la pièce ait déjà plus de deux cents ans d'existence. C'est d'ailleurs une des œuvres les plus touffues de Corneille, et la plus compliquée comme incidents et comme intrigue qu'il ait écrite, « et qu'il faut voir plus d'une fois, a-t-il dit lui-même, pour
I. Ont créé les autres rôles : MM. Coquelin (Muller), Wornis (Franck); M»M Jouassain (M»« Rigaud), Marie Royer (Irèae). — La pièce n'a ca que onze représentations.
en rapporter une entière intelligence. » L'intrigue en est, en effet, fort difficile à suivre, mais quelques scènes éclatantes émergent de ce que nous appellerons, en un tierme tout moderne et un peu libre, ce fouillis ou cet entassement d'autres scènes bien longues et moins intéressantes.
Ce n*est pas, d'ailleurs, l'interprétation actuelle d^Héradius qui peut ajouter beaucoup à l'intérêt déjà difficultueux de cette œuvre classique; elle est en général un peu terne et insuffisante. M. Guichard n'a point les brillantes qualités tragiques que nécessite le personnage d'Héraclius, mais M. Maubant est très-remarquable dans le rôle de Phocas où il a été plusieurs fois applaudi. Les rôles féminins sont tenus avec plus d'ensemble par les trois meilleures tragédiennes du théâtre. M"" Guyon (Léontine), Devoyod (Pulchérie) et Tordeus (Eudoxe). Malgré tout, la pièce ne produit qu'un médiocre effet, et n'est vraiment écoutée qu'à titre de curiosité littéraire*.
Quelques jours après (27 juin), reprise de la Comtesse (TEscarbagnas, série de scènes fort plaisantes de Molière, destinées à encadrer une pastorale en sept tableaux, dont ces scènes mêmes ont seules subsisté. Elles n'ont ni grand lien entre elles, ni surtout grande suite, mais elles peignent avec bien de la gaieté et de l'observation les petits ridicules de province^. Le spectacle est complété par la reprise de Mélicerte, pastorale héroïque en deux actes, de Molière, ouvrage inachevé et d'ailleurs le plus médiocre
I. Les autres rôles par Gibeau (Martian), Chéry (Exupère), Yerdellet (Amyntas). — Le spectacle est compïété par le troisième acte de Psyché^ avec un pas de deux dansé par Raymond et M"** Beaugrand, de l'Opéra, et la reprise du Corneille à la butte Saint-Roch, d'Edouard Fournier.
?. MM. Talbot (Harpin), Barré (Thibaudier), Guichard (le vicomte) Eug. Provost (Criquet), Verdellet(Bpbinet)j M™" Joua5sain(Ia comtesse)» PoQsin (JuUç], Diifah félix (iVqdré^).
qu'il ait produit, et qu'on n'écoute guère qu'avec un respectueux ennui<, et par la seule comédie de La Fonuinc, demeurée au répertoire, la Coupe enchantée^.
La plus importante de ces reprises, et celle d'ailleurs i laquelle la Comédie semble avoir attaché le plus d'intérit. est la reprise li'Esther, tragédie de Racine, avec musiqut nouvelle des chœurs composée par M. Jules Cohin (5 juillet). Un certain nombre d'élèves du Conservatoire chantent de leurs voix jeunes etffraîches comme celles de« Israélites qu'elles représentent, cette musique qui a d'abord le défaut d'être un peu trop moderne. Il nous eût, en effet, semblé préférable d'entendre la musique primiiiw que Moreau a composée pour ces mêmes chceurs, el si couleur archaïque n'eût été qu'un attrait de plus ajouté au plaisir que nous a causé cette heureuse restitution d'£ither. Quoi qu'il en soit, il convient de louer les choeurs de M. Jules Cohen, qui décèlent toutefois chez leur auteur encore plus de science et d'habileté que d'inspiration.
L'interprétation d'Eslkeresl fort remarquable, surtout pour le personnage d'Esther même oCi Ml'* Favan i montré les plus précieuses qualités de tenue et de diction; c'est un des rôles oii Rachel ne réussit point; elle ne '">' montra que cinq foii pendant tout son séjour à la C&bk- |Jie-Française. Il a fourni au contraire à M"* Fav«rl W
dlleur succès dans la tragédie, et elle l'A joué fatl Bvent 3.
, Moiilet (NicandreJ, TcoDdM pkfit-. ([lu pli ni!), Deschanips (EtoiMc).
, ....„ Giiry (Griffon), BarrC {Bcrmadl, E. Pw
it), Vcrdellel (Anselme); M— Bonval (Perrrac), PooBb(U" (Lclk).
eonl remplis par M.M. Mxubaat [.SUniMbl4 G*- >ïuu(Ainan), Verdellrt (AMphJ; M-» PMita |te.<,
3i Août. — Première représentation de la Volonté^ comédie en quatre actes, en vers, de M. Jean du Boys.
M. Jean du Boys a été comme écrivain dramatique un des favorisés de la fortune; il n'avait encore fait jouer qu'une seule pièce, le Marchand malgré lui^ avec la collaboration de M. Amédée Rolland (Odéon, i858), lorsque la Comédie-Française accueillit d'emblée son second ouvrage. Et cependant elle n'ouvre d'ordinaire ses portes aux jeunes auteurs que sur bonne recommandation et seulement à quelque petit ouvrage en un acte, le tout pour faire voir qu'elle n'est point trop sévère ni trop dure pour personne, et elle s'est jadis montrée bien plus revêche pour des hommes et pour des œuvres de plus haute valeur littéraire que M. Jean du Boys etlaVolonté^ MM. Augier, Ronsard, Bouilhet, dont elle a repoussé fièrement les premières pièces et auxquels elle n'a ensuite fait des avances qu'après leurs triomphes répétés à l'Odéon. La nouvelle pièce ne méritait cependant pas ce tour de faveur exceptionnel et inusité. Elle n'offre qu'un médiocre intérêt, nous faisant assister aux efforts d'un clerc d'huissier de campagne, lequel veut entrer dans les bureaux d'un
Devoyod (Zarès). — Le spectacle est d'une magnificence de mise en scène inconnue, on peut le dire, au Tiiéâtre-Français. Les trois actes de la pièce se passent devant trois décorations nouvelles qui sont merveilleuses de splendeur et d'une exactitude complète comme couleur locale. L'appartement d'Esther (premier acte) et le palais d\Assuérus (deuxième acte) sont de MM. Nolau et Rubé ; le décor du troisième acte, qui représente \qs jardins d'Esther y a été peint par MM. Cambon et Thierry. Quant aux costumes, on les a également renouvelés et ils ont été exécutés, avec une grande richesse, d'après les dessins historiques de M. Penguilly. — Ce même spectacle, complété par les Précieuses ridicules et le Dépit amoU" reuxj compose la matinée gratuite du 1 5 août, et la tragédie de Racine se maintient seule pendant un certain nombre de soirées, assez fructueuses pour la saison, sur l'affiche de la Comédie-Française.
41 0 LA CbMEDIE-FRANÇAISE.
banquier millionnaire qui le repousse parce qu'il ne sait rien de ce qu'il doit savoir. Or ce clerc, Philippe Michon, — aime la fille du banquier et il lutte, travaille, et lutte et ' travaille encore, et si bien qu'il finit par devenir caissier du millionnaire. Ce Philippe a d'ailleurs un beau caractère, car il va jusqu'à repêcher dans l'abîme où ses folies l'ont conduit, un sien ami, Marcel, qui se trouve être en même temps son rival auprès de la fille du banquier, aux pieds de laquelle Philippe le ramène guéri et repentant. Mais celle-ci, qui a vu clair dans son cœur et qui a été touchée de l'amour et des efforts de Philippe, le trouve plus digne d'elle que son ami Marcel, lequel ira se consoler avec une cousine qui se trouve là, comme à point nommé pour concilier les choses.
Ce sujet anodin ne pouvait donner lieu à des développements bien intéressants, ni bien relevés. Nous sommes ici dans un monde tout à fait terre à terre, et le but de tant d'efforts qui consistent à pousser un petit clerc jusqu'aux fonctions de premier commis n'a qu'un relief fort ordinaire. Mais l'auteur i^'en a pas jugé ainsi et il s'est laissé aller aux déclamations les plus vides et les plus stériles. En somme, que représente « la volonté » de Philippe? quel mobile noble et élevé la fait agir? où se trouve la justification de ce grand mot, qui suppose tant de résignation et tant de vertus, « la volonté ? » Par quels chemins ardus et parsemés de difficultés passe-t-il donc ce Philippe, à qui, au contraire, tout va sourire et réussir!... Eh mon Dieu, la lutte n'existe pas pour lui, s'il travaille, s'il se donne de la peine, s'il a quelques rudes aspérités à aplanir dans sa route, nous ne le voyons guère ; cela se passe dans la coulisse, pendant les entr'actes, et Philippe triomphe finalement sur toute la ligne, sans que son triomphe métne nous ait causé le moindre doute ou souci, ni produit U
plus petite émotion. Quant à la poésie de M. du Boys, elle n'est pas sans valeur et quelques-unes de ses tirades humanitaires, sociales ou critiques, ont été justement applaudies. Mais elles ne 'sont en général que des hors-d'œuvre brillants qui pourraient être retranchés de la pièce sans que l'auditeur s'en aperçût. Enfin il y aurait encore ceci à dire, c'est que vraiment on n'a jamais fait parler en vers des gens plus prosaïques que les personnages de la Volonté^ lesquels déclament leurs rôles au milieu de situations où la poésie n'a absolument rien à faire*.
La distribution de la pièce est en général sans éclat. M. Coquelin joue certainement avec beaucoup de verve et d'intelligence le rôle de Philippe, mais il n'est pas fait pour représenter les amoureux. On a fait débuter dans un personnage qui rappelle par endroits le fameux Giboyer de M. Augier, et qui se nomme Tiburce, un premier prix de tragédie, aux derniers concours, M, Etienne (Adolphe),
I. a La comédie de M. du Boys a des qualités de vigueur, et je ne sais quelle sève âpre et généreuse ; mais elle manque d'élévation et de portée. A force de vouloir donner dans sa pièce raison à la raison, prendre la vie, les hommes^ la société, dans ce milieu d'idées courantes où le bon sens ne se dégage pas assez de la vulgarité, le poète est descendu un peu bas. Dans ses tirades les plus heureuses et le plus chaleureusement applaudies, il me fait toujours l'effet d'entonner la Marseillaise de la Médiocrité. Sa théorie de la volonté est excellente; mais, selon moi, il en a méconnu l'application. Les Philippe Michon abondent dans notre société ; il n'est pas besoin de travailler à la propagation de l'espèce; que le poète les glorifie ou les tourne en risée, cela n'en fera éclore aucun, cela n'en découragera aucun. Leur prêcher le travail, c'est prêcher des convertis : ils n'écoutent point, ils ne se soucient point d'écouter ! ils marchent, ils arrivent, ils sont arrivés; et eux, qui ont fait le trajet le plus près de terre et quelquefors sous terre, guidés en cheminant dans l'ombre par le foyer de leur égolsme persévérant, se soucient fort peu qu'un poète haut perché cris au-de»8U8 de leurs têtes : Sursum corda... » (B. Jouvin.)
qualités de franc comique qui manquent à la 'pièce nouvelle, et qui était une étude de mœurs bourgeoises si bien réussie! C'est là ce que la Comédie-Française attendait d'eux et ce qu'elle leur avait demandé. On les avait priés d'être gais comme ils l'avaient été tant de fois, et ils ont craint sans doute de Têtre trop ! La Comédie-Françake leur a fait peur, et c'est par réserve et par scrupule qu'ils ne lui ont pas donné le meilleur de leur verve et de lear
esprit *,
3 Mai. — Première représentation, au Théâtre-Français, du Gendre de Af . Poirier, comédie en quatre actes, en prose, de MM. Emile Augier et Jules Sandeau, et la meilleure qu'ait produite leur collaboration.
I. Ont créé les rôles : MM. Régnier (Dutrécy), Got (U Porchenic Talbot (Fourcinier), Armand (Lafontaine), Coquelin (Aubin), rôle re|WT» momentanément par Seveste; Worms (Georges), Barré (Fromental), beveste (Cyprien), rôle repris aussi par Andrieux, jeune comédien qui débute , dans les petits emplois et qui ne fait que passer, sans se siçnaler aoirement, au Théâtre-Français ; M»w É. Dubois (Thérèse), Edile RMoer (M»« de Verrières). — L'Empereur et l'Impératrice assistent à U quatrième représentation, le i" avril. Le 3o, la pièce est jouée exccptionod-. lement à l'Opéra, dans une soirée au bénéfice de la Caisse de secours <» auteurs dramatiques.— Moi a eu quarante-deux représentations de sttiw: c'est la première pièce que M. Labiche et son collaborateur, E<*o«*"*.^*/^' tin, donnaient à la Comédie-Française. Ce dernier est mort le i3 luUW 1866, à la suire d'une longue et cruelle maladie mentale. Nous troovow, dans le discours que M. Edouard Thierry a prononcé à ses obsèqu»? o» détail qu'il est intéressant de conserver ici : ^ .
« Quand'Édouard Martin vint, apportant le manuscrit de Moi, céuit déjà presque un aveugle qu'Kugène Labiche conduisait et dirigeait tw«tueusement par la main. Les yeux étaient touchés, mais l'espérance netii pas perdue. S'il eût suffi d'un succès pour guérir ce mal d'un jour et qu» n'avait pas encore dit son secret, le succès de Moi nous eût rendu noire cher Edouard Martin dans toute la santé, dans toute l'énergie de sa coo>ûtution et de sa vieillesse ; mais la blessure était plus avant qu'on n'avait pa le croire; ce n'était pas seulement la lumière qui s'éteignait dansUpop» de ses yeux, c'était la lumière intérieure qui commençait à détiillin « tait la pensée qui s'abaissait lentement avec la vie. •
Nous n'analyserons pas cette Jolie pièce, qui a été Tune des bonnes fortunes littéraires du Gymnase et qui, depuis longtemps, aurait dû passer au répertoire de la Comédie- Française. Elle est connue de tout le monde et est même devenue populaire, au moins pour quelques-unes de ses plus heureuses scènes. On sait qu'elle est tirée en partie du roman de Jules Sandeau qui s'appelle Sacs et Parchemins^ et qu'elle devait, dans Torigine, s'intituler la Revanche de Georges Dandin, M.Vapereau assure qu'elle n'est aujourd'hui que la revanche de la Maison de Penarvan^ ce qui est un peu vrai surtout au point de vue du succès différent qui aura accueilli les deux pièces à la rue de Richelieu. Cette fois, au moins, la lutte qui s'établit entre le vieux monde représenté par Gaston de Presles et ses nobles aïeux , et le nouveau, que personnifie le bonhomme Poirier , et ses ambitions bourgeoises , cette lutte , toute pacifique et toute intime, ne cherche point à glorifier, même en apparence, la guerre civile engagée au nom d'un principe antique, solennel... et usé, et enfin elle ne met pas en antagonisme, poussé à l'aigu, ces deux mondes mêmes, que les événements et les progrès de nos mœurs ont tant rapprochés depuis!... Nous sommes ici en pleine comédie, et c'est fort gaiement, ma foi, que se dénouent les grandes querelles de castes que cette Maison de Penarvan avait si malencontreusement réveillées,'pour les prendre au sérieux et pour les discuter de même. La pièce, qui a déjà dix années d'existence, n'a point trop vieilli et l'interprétation actuelle lui a même rendu comme un retour de jeunesse, non point que la précédente, — celle de la création, — ait été relativement de beaucoup inférieure. Il n'est point de pièce, au contraire, qui ait réuni, au Gymnase, un meilleur et plus complet ensemble d'artistes remarquables, en tête desquels il faut citer tout à fait à
léger, et qui n'exige pas précisément des qualités sérieuses dans son futur deuxième mari. Le brillant colonel est sur le point de tomber assez sottement dans ses filets, et même amené jusqu'au bord de Tabîme, — je voulais dire du mariage, — lorsque les secrètes manœuvres du père Guérin éclatent tout à coup au grand jour. Le colone! devine, en un moment, la petite infamie de son propre père qu'il démasque publiquement; M"»® Guénn, elle-même, se redresse devant lui et se joint à son fils pour reprocher a Guérin sa déshonorante conduite, et, appuyée sur le bras du colonel [qui a revêtu pour la circonstance son uniforme et mis sa croix de commandeur au cou, elle sort fièrement avec lui de cette maison où elle a vécu si longtemps malheureuse et comprimée. Mais Guérin a le cœur sec et bronzé à l'avance contre tous les événements quels qu'ils soient ! Il résiste fièrement lui aussi, et comme il ne veut pas rester seul , avec son déshonneur , — c'est le cas de le dire, — il invite son ami Brenu à dîner avec lui. La pièce ne se termine pas sans nous faire pressentir l'union du colonel avec Francine, qui décidément plaçait son bien à fonds perdus pour satisfaire aux manies de son père, et qui est en somme le caractère le plus noble et finalement le plus sympathique de la pièce.
Le principal reproche qu'on a fait à cette comédie, et le seul qu'il nous importe de constater, est donc ce manque d'unité dans l'intrigue et cette multiplicité de personnages principaux détournant successivement notre at* tention de l'un sur l'autre, dont nous parlions tout â l'heure. Elle n'offre pas l'intérêt saisissant qu'un sujet bien nettement pris, serré et condensé, doit nous présenter dans une comédie bien faite ; elle n'est pas attachante dans le vrai sens du mot; mais, en revanche, elle contient quelques portraits peints de main de maître, un surtout,
dont M. Got a fait une nouvelle création qui vient s'ajouter à ces personnages types auxquels il excelle à donner sa marque si originale et si personnelle, ce maître Guërin, notaire retors, avare, prêteur à la petite semaine, cauteleux et précautionneux, et qui met de côté tous les scrupules de conscience, tout en ayant bien soin de conserver, en apparence du moins, la loi et le droit pour lui. Ce caractère, si complètement étudié et fouillé à fond et que l'au-^ teur nous présente sous toutes ses faces, a un relief extraordinaire. Tout l'intérêt de la pièce s'attache à lui, ce qui est encore un des reproches que la critique a adressés à l'auteur. Mais au moins ce Guérin, si antipathique qu'il soit, marche droit à son but ; c'est un homme entier que n'en détourne même pas l'horreur de l'abandon où finissent par le laisser sa femme et son fils. On conçoit que M. Augier se soit laissé entraîner dans la peinture du curieux portrait de ce personnage tout d'une pièce, nou veau dans sa galerie dramatique, et qui, pour avoir été tracé avec le plus noir crayon, n'en reste pas moins un portrait de maître. L'image de M"® Lecoutellier est également bien venue, quoique moins complète ; cette grande mondaine, brillante mais perfide , heureuse de son veuvage et n'en voulant sortir qu'à bon escient, attirant à elle et retenant à ses pieds, selon les besoins de sa cause, son cousin d'abord et le colonel ensuite, les amusant et les abusant l'un après l'autre, jouant la coquetterie avec tous deux, rejetant l'un pour reprendre l'autre après l'avoir d'abord repoussé, et finissant, en somme, par n'être sûre d'épouser aucun des deux! 11 fallait, pour ce rôle si plein de finesses et même de finasseries et de sous-entendus, une comédienne aussi accomplie que Mme plessy ; nous ne saurions donc assez dire avec quel talent, quelle verve, quelles séductions de tous genres elle l'a interprété ; il est
même demeuré Tune de ses meilleures créations dans le répertoire moderne. M^ie Favartn'a guère qu'une scène, mais elle lui a donné une réelle importance. Le rôle de Desron* cerets, Tinventeur maniaque, est peu intéressant; M. Geffroy Ta joué en grand artiste et en a sauvé les parties difficiles. M. Deiaunay, dans le personnage léger et brillant du cousin Arthur, est aussi léger et brillant que son rôle, et Mme Nathalie a joué avec beaucoup de force et d'autorité la scène où elle se révolte enfin contre la trop longue domination de son odieux mari. Quant à M. Lafontaine, il s'est montré très-chaleureux dans le rôle bien indécis de Louis Guérin ; mais comme tenue et prestance militaires, c'est un colonel absolument authentique i.
I. La pièce a tenu très-longtemps l'afQche; elle avait ddjà été îouée quarante-trois fois au 3i décembre. Les recettes ont été plus élevées que celles des EJJ^rontéSjtmis inférieures à celles du Fils de Giboyer: le« trente premières représentations ont produit i5o,324 fr., soit 5,oio fr. par soirée. On peut dire aussi que ce grand succès clôture vériublemeot l'année dramatique; il avait été précédé, le 17 octobre, du début, daos Valérie (Valérie) et le Dépit amoureux (Lucile), d'une agréable personne, MU* Rose Barretta, qui n'a pas laissé grand souvenir à la Comédte-Frmnçaise et qui est morte en 1877 après l'avoir quittée depuis longtemps, fclle était la sœur très-aînée de MU« Blanche Barretta, qui a si heureasemeot débuté, sur le même théâtre, en 1875, et qui est devenue sociétaire Taonêe suivante. — Après Maître Guérin, le Théâtre-Français donne, le 1 5 décembre, une bluetle de M. Octave Feuillet, le Cheveu Blanc [Revue des Deux-Mondes, i«r mai i853), que M. Ad. Dupuis et M"« Rose Chéri avaient déjà jouée au Gymnase, et que M. Bressant(de Lussac)etM»« Mjd. Brohan (Clotildc) reprennent aujourd'hui. C'est un spirituel dialognc, sans grande originalité, mais que le jeu des acteurs fait suffisamment valoir. Enfin, le 21 décembre, la Comédie reprend, en rhooneur da 225« anniversaire de la naissance de Racine, sa première tragédie, li Thébaïde ou les Frères ennemis^ qu*on n'a pas jouée depuis plus d*aa siècle et dont elle se borne d'ailleurs à donner les deux derniers actes.
M. Maubant (Créou), est rappelé par toute la salle après son récit du combat d'Étéocle et de Polynice. Les autres rôles sont remplis par M»»» Guyon (Jocaste), Tordeus (Antigone), Lloyd (Olympe); et MM. Gibeau (Etéocle) et Guichard (Polynice). Cette exhumation incomplète ne produit toutefois qu'un médiocre efifet. On joue encore, le même soir, Phèdre^ puis les Plaideurs, avec Régnier (rintimé), Monrose (Petitjean), Coquelin (le souffleur) ; et M">« Jouassain (la comtesse).
41 s LA COMEOIE-FRAKÇAISË.
L'année nouvelle demeurera célèbre dans l'histoire de la Comédie-Française par le retentissement de deux pièces fameuses représentées sur son illustre scène, mais Tune et l'autre avec un genre de succès différent : le Supplice d^ une femme ^ drame remarquable qui est toujours resté au répertoire, et Henriette Maréchal^ autre drame qui a obtenu un triomphe de scandale dont le souvenir seul a duré.
Notons tout d'abord, dans Tordre du journal, le i5 janvier, la célébration du 243<) anniversaire de la naissance de Molière, en l'honneur duquel on a joué le Misath thropê et le Malade imaginaire; notons aussi la prise de possession, par M. Bressant, du rôle de Tartufe dans le chef-d'œuvre du même Molière (18 janvier), mais que le brillant comédien joue un peu mollement et comme il a toujours joué, d^ailleurs, le répertoire classique, c'est-àdire sans étude préliminaire suffisante.
Le 18 février, M. Gefïroy, doyen des sociétaires depuis le départ de Samson, donne sa représentation de retraite. L'éminent artiste ne doit cependant quitter qu'à k fin du
ANNÉE i865. 419
mois suivant*, la Comédie-Française, où nous le verrons d'ailleurs reparaître un peu plus tard. Il joue, dans cette représentation suprême, à laquelle la Cour Impériale a voulu assister, les troisième et quatrième actes de Louis XI (rôle du Roi 2), et, par extraordinaire et à Tiraproviste, le rôle de Dorante 3 dans le Bourgeois gentilhomme^ où M. Régnier interprète, pour la première fois, le rôle de Jourdain. La pièce est suivie de la Cérémonie Turque avec M. Got dans le personnage du muphti.
La grande valeur et la réputation de M. Geffroy dataient de Chatterton ; il avait créé le personnage de ce drame si désespérant, mais si littéraire, avec une mesure, un tact et en même temps une poésie incomparables. Depuis il n'avait fait que progresser dans Testime du public ; Louise de LigneroUes^ Alceste du Misanthrope^ Don Juan d'Autriche^ Charlotte Corday^ où il jouait Marat avec une si effrayante vérité, Œdipe, et surtout Louis X/, rôle qu'il reprit après Ligier, et auquel il donna une interprétation toute personnelle si remarquable, avaient placé son nom au rang le plus élevé parmi les grands pre-^
1. Il donne encore quelques représentations dans la Piammina, Tartufe, don Juan d'Autriche , etc. Dans sa dernière soirée, le 3i mars^ il joue Alceste du Misanthrope. — ;Cest l'acteur Chéryqui remplace désormais M. Geffroy" dans le rôle de Desroncerets de Maître Guérin, dont le grand succès persiste toujours.
2. M. Beauvallet reparait, pour ce seul soir, dans le rôle de Coitier) MM. Got (Marcel;, DeJaunay ^Nemours), Maubant (François de Paule); M»ei A. Brohan (Marthe), Favart (Marie), Marie Royer (le Dauphin).
3. Ce rôle devait être rempli par M. Leroux, qui se trouva indisposé aU dernier moment. M. Geffroy le remplaça dans Dorante, la brochure à la main ; aux représentations suivantes, M. Garraud reprit le rôle. M. Got jouait CovielJe,M. Delaunay, CIéante,et M. Coquelin, le Maître de danse. M»e« A. Brohan (Nicole), Nathalie (M»» Jourdain), Madel. Brohan (Dorimènc), Dubois (Lucile) j chant et danses par les élèves du Conservatoire et les artistes de TOpéra.
miers rôles. Doublement artiste*, M. Geffroy se préoccupait aussi, dans la composition de ses rôles, des moindres détails pour ce qui concernait la tenue historique, le costume, l'attitude, aussi bien morale que physique, du personnage qu'il avait à représenter. Sa création de Philippe il, dans Don Juan d'Autriche^ fut, surtout à ces divers points de vue, celle qui lui fît le plus d'honneur 2.
8 Avril. — Première représentation de l'Œillet blanc^ comédie en un acte de MM. Alphonse Daudet et £. Manuel 3. Le sujet en est des plus minces; il s'agit de la fan-
1. M. Geffroy est un peintre distingué ; élève d'Amaury Daval, il a exposé, entre autres sujets, trois grandes toiles qui se rapportent exclusivement à l'histoire de la Comédie-Française et qui se trouvent aujourd'bai au foyer des acteurs et dans la salle du Conseil et de lecture de ce théâtre : les Sociétaires de la Comédie-Française en 1841, puis en i863, « Molière et les caractères de ses comédies (1857). — M. Geffroy a époise M»« Eulalie Dupuis, fille de l'ancienne et célèbre sociétaire Rose Dapoist qui est morte en 1876. La belle-mère de M. Geffroy vit encore, en 187*; son beau-frère est l'ancien comédien si brillant et si connu du Gymoas<^ que nous a enlevé la Russie, M. Adolphe Dupuis.
2. « Cette retraite, Geffroy pourrait la différer longtemps encore. Il ttt toujours applaudi et ce n'est pas la froideur ou le dédain du public qa l'avertissent de descendre du proscenium pour se confondre désonnu» parmi la foule. Geffroy, en même temps qu'un comédien, est un artiste: il a fait des tableaux remarqués au salon, et ce talent de peintre a sent son talent d'acteur. Nul mieux que lui n'a su prendre la physionomie à» personnage historique qu'il avait à représenter... C'est donc uncbdktf pleine carrière que la sienne ^ pour occuper tout à fait la première pla^pour dominer absolument la foule, il n'a manqué à Geffroy qu'un peu <:< charme naturel, car tout ce que peuvent conquérir la volonté, riotcU' gence et le savoir, il le possédait. ■ (Th. Gautier.) — La recette de A soirée a été de 14,441 fr.
3. C'était alors le pseudonyme de M. Ernest L'Épine, secrétaire intiax de la présidence du Corps législatif. On a trouvé très-étonnant qu'a}»* cru pouvoir signer ;de son vrai nom un drame, la Dernière idole, àooDtt rOdéon en 1862, avec le même collaborateur, M. L'Épine ait jugé ^" devait se dérober, sous un pseudonyme, à la Comédie-Française. M. *^
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taisie d'une belle duchesse, émigrée en Angleterre, qui envoie Fun de ses adorateurs en France pour lui cueillir un des œillets blancs qu^elle aimait tant dans le jardin de son ancien château, aujourd'hui aux mains d'un farouche conventionnel, lequel a une fille sensible. On devine aisément les difficultés de Tentreprise dont le galant chevalier ne se tire à bon compte que grâce à la connivence de la jeune fille qui, bien que républicaine forcenée, laisse toucher son cœur au bon moment. Il faut avouer cependant que la duchesse — restée au delà du détroit — avait d'assez cruels caprices! La pièce est touchante, habilement conduite, et son intrigue, peut-être un peu vide, se sauve par de gracieux détails où Ton retrouve le charme de style de M. Alph. Daudet, uni à l'ingéniosité de M. L'Épine... pardon! je voulais dire de M. Manuel!...
29 Avril. — Première représentation du Supplice d'une femme, drame en trois actes de MM. X. X.
Cette remarquable pièce a une assez piquante histoire
chefort, qui cependant n*en était pas encore arrivé aux violences de la Lanterne, traita assez mal, à ce propos, le deuxième auteur de l'Œillet blanc. • Ainsi, voilà qui est convenu, dit-il plaisamment, quand un homme fait jouer une comédie au Théâtre-Français, il commet une action tellement honteuse, qu'il est obligé de prendre un pseudonyme pour échapper au déshonneur. Pourquoi les référendaires (c'était la situation de M. L'Épine à la Cour des comptes} trouvent-ils mauvais que le nom d'un de leurs collègues côtoie sur l'affiche ceux de Jules Sandeau et d'Alexandre Dumas?... Mais si les personnages administratifs considèrent les gens de lettres comme une compagnie si difficile à avouer^ il y a pour eux un moyen bien simple de ne pas se compromettre, c'est de rester à la Cour des comptes au lieu de venir au Théâtre-Français. » — Ajoutons que M. L'Epine a, depuis, renoncé à ce pseudonyme de E. Manuel, qui réunissait l'initiale du prénom et le nom véritable du futur auteur des Ouvriers, M. Eugène Manuel. Il a pris alors celui de Quatrelles, mais pour signer surtout des études humoristiques toutes pleines de cet esprit parisien si finement observateur où il excelle. On peut dire aussi que sous ce nouveau pseudonyme il n'a presque rien donné au théâtre.
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que nous devons résumer tout d'abord. Bien qu'elle n*ai aucun père, sur Taffiche, elle en a eu par le fait deux bien authentiques, célèbres tous deux dans un genre différent, Tun^ M. Emile de Girardin, dans la politique, Tautre, M. Alex. Dumas fils, dans le roman et surtout au théâtre. La pièce avait été d'abord conçue et écrite par M. de Girardin, qui en présenta successivement diverses versions imprimées et retouchées au Comité de la rue de Richelieu^, lequel les déclara toutes injouables, mais en reconnaissant qu'il y avait dans l'œuvre de Téminent publicistc une idée forte et nouvelle qui était susceptible de recevoir, en des mains expérimentées, les plus heureux développements. M. de Girardin, qui avait écrit « en trois matinées )) les trois actes de sa pièce, se soumit, au moins en apparence, au verdict du Comité, et comme M. Alex. Dumas fîls avait assisté à une lecture privée de son drame 3, il lui demanda de vouloir bien Taider de son habileté et de ses conseils. M. Dumas y consentit d'autant plus volontiers qu'il avait trouvé, ainsi que le Comité, qu'il y avait peut-être moyen de tirer une œuvre remarquable de la pièce si pleine d'impossibilités et de défauts qu'il avait entendue. Il se mit donc au travail, d'abord avec l'idée de remanier simplement la version de M. de Girardin, Ce qu'il reconnut bien vite inexécutable; il se laissa alors entraîner à refaire et à récrire la pièce tout entière, maisu ainsi qu'il la voyait, n suivant plus ou
1. Côs diverses versions, reliées en tin vblume^ sont précieuMinent coo* serVées aux archives de la Comédie-Française.
2. Cette lecture avait eu lieu au mois de novembre 1864, à la suite d'os dîner donné par M; de Girardinj devant MM. Nestor Roqueplan, G. Doo* cet, de la Guéronnièrej Henri Didier, député, docteur Cabarrus, Mesmer, vice-consul de Rtissie,et sa femme, le chevalier Nigra, la comtesse Kelkf et la deuxième M»* Emile de Girardin.
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moins le plan de M. de Girardin, conservant les scènes principales du drame, notamment celle du deuxième acte, et modifiant tout à fait le dénoûment. Il donna ensuitesuccessivement lecture de son travail à M. E. de Girardin et à la Comédie-Française; Téminent publiciste se borna d'abord à déclarer assez doucement qu'il ne reconnaissait plus sa pièce ; quant à la Comédie-Française à laquelle M. de Girardin tenta de faire accepter encore une version nouvelle de sa façon combinée avec celle de M. Dumas, elle s'empressa d'accueillir avec enthousiasme l'œuvre même et sans retouches dont ce dernier était Fauteur i. Aux répétitions, qui furent très-activement menées, M. de Girardin manifesta de nouveau sa mauvaise humeur, dé* nigrant l'ouvrage 2, décourageant les acteurs et finalement se retirant tout à fait de la pièce, en déclarant par avance qu'il ne laisserait pas porter son nom sur l'affiche. Toute
1. M. de Girardin envoie à M. Thierry, directeur du Théâtre-Français, le manuscrit de sa pièce refaite, par le billet suivant :
Mon cher Directeur, voici le nouveau manuscrit Dumas est sûr d'un grand succès *, lisez et dites-moi si vous êtes de son avis.
E. DE Girardin.
M. Thierry lui répondit deux jours après :
Cette fois-ci je crois que nous tenons la pièce et le succès...
Ed. Thierry.
Il arriva alors une chose assez curieuse. M. de Girardin, admis à lire sa pièce au Comité le 14 décembre 1864, lui en présenta une nouvelle version refaite par lui à l'aide du travail de M. Dumas fils; mais le Comité ne se laissa pas prendre à ce subterfuge et M. de Girardin dut enfin consentir à laisser jouer la pièce tel que l'auteur du Demi-Monde l'avait récrite.
2. « Si j'étais seul maître de la pièce, s'écria M. de Girardin à la première répétition, je la retirerais; je trouve ça détestable.i«- Je le regrette d autant plus, répliqua Dumas, que j'ai fait tout mon possible pour que ça ne fût pas aussi détestable que ça l'était. »
cette histoire avait transpiré dans le public plusieurs semaines avant la représentation ; on connaissait peut-être mal le détail des difficultés survenues entre les deux auteurs, mais on en savait cependant assez pour que la eu* riosité fût vivement excitée; c'était d'ailleurs la première fois que M. Dumas fils allait être joué à la Comédie- Française et, mieux encore, il allait y débuter en qualité de collaborateur du plus célèbre journaliste de l'époque. La première représentation de la pièce fut un véritable triomphe ; on en a peu vu au théâtre qui aient été moins contestés*. La terrible simplicité du sujet, ses développements si naturellement déduits, Tadmirable scène de la lettre, au deuxième acte, le dénoûment si nouveau et si inattendu, et enfin le style nerveux, rapide, incisif et d'une netteté si concise, tout concourut à ce grand et à ce légitime succès. L'interprétation hors ligne de la pièce y contribua également^; M. Régnier, dans le rôle du mari outragé, produisit un effet extraordinaire d'émotion par la simplicité même de son jeu. 11 fut mesuré, plein de tact et de dignité, sans violence, même dans la scène cruelle où il apprend son déshonneur,
1. « Ce drame est émouvant et vrai jusqu'au dernier mot. Situation, caractères, pensées, expressions même, tout y est nouveau, senti, pénétrant, naturel dans le pathétique. Aucune pièce ne donne plus l'idée de ^ vie réelle; sa rapidité complète l'illusion; elle pourrait se passer en aosM peu de temps qu'elle se joue. Les scènes s'enchaînent et se succèdent ave: une verve logique. 1/esprit ne fait pas une objection à ce drtme qui soolève tant* de cas de conscience ; il a raison sur tous les points, il resplendit d'évidence, il juge, il résout, il prouve. Pas un artifice de métier ei it convention, l'art est ici tout entier dans le développement de l'idée. Combinaison rare et presque unique au théâtre, ce drame si plein de Unoa parle à l'intelligence ausi haut qu'au cœur. » (Paul de Saint- Victor.)
2. La recette des trente premières représentations s'éleva au total i< 1 38,918 fr. soit une moyenne de 4.63o fr. 60 c. par soirée. — L*Emre^«f et l'Impératrice assistèrent à la représentation do 17 juin.
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et où il s'éleva à une grande hauteur dramatique ; il ne donna, en un mot, dans aucun de ces écueils faciles où son rôle pouvait le porter et où un acteur ordinaire se fût certainement laissé entraîner. Quant à M"« Favart, dans le rôle de la femme coupable, elle a été rarement plus dramatique et plus digne de Pestime du public et de la haute réputation que ce rôle même vient de lui compléter*. M. Lafontaine a eu de beaux élans dans le personnage ingrat d'Alvarez, et M"" Ponsin a joué le rôle de la coquette M*»* Larcey avec une verve excellente et un succès qui lui a valu peu après le sociétariat. Il n'est pas jusqu'à la petite Camille Schetler qui n'ait mérité d'être applaudie dans le rôle de la petite fille 2
Cependant, durant la représentation même et au fur et à mesure que le succès prenait de plus grandes proportions, M. Éd. Thierry dépêchait messages sur messages à M. Emile de Girardin, qui était dans la salle, pour le supplier de laisser proclamer son nom à la chute du rideau 3. Il fut inflexible , si bien qu'après la pièce.
1. M. de Girardin a vanté lui-même « Tart admirable avec leque MU* Favart a joiié ce rôle... Elle a été à la fois Rachel et Dorval. »
2. C'est elle qui a joué aussi, au Vaudeville, sous le pseudonyme de Camille Davenay, le rôle de Fanfan Benoiton dans la fameuse pièce de M. Sardou.
3. Voici le billet que reçut, à cet effet, M. de Girardin, pendant le troi« sième acte :
Mon cher auteur,
Vous voyez comme va la pièce. Elle est émouvante, assez forte et assez généreuse, assez dangereuse surtout pour que vous n'en décliniez pas la responsabilité. Vous lui devez votre nom, vous le devez à vous-même, vous le devez à l'intérêt de la Comédie-Française. Dites-moi tout de
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M. Régnier, qui vint, selon Tusage, pour nommer les auteurs, fut obligé de déclarer qu^ils croyaient devoir garder l'anonyme, et depuis cette époque, bien que la pièce ait plus que dépassé ses cent représentations <, et que ses deux pères aient renoué leurs relations, le Supplice d^une femme a toujours figuré sans nom d'auteur sur l'affiche. La pièce imprimée porte seule Tindication d'un nom, mais placé de telle façon qu'il est difficile de savoir si M. de Girardin a voulu signer la pièce ou bien tout simplement la longue préface explicative dont il Ta fait précéder. Quant à M. Dumas fils, dont M. de Girardin racontait à sa manière, dans ladite préface, la bienheureuse et décisive intervention, il prit le parti de répondre une fois pour toutes à son brillant contradicteur, mais de façon à éclairer surtout le public en mettant sous ses yeux les pièces vraies du procès . Il faut lire ces deux brochures, Tattaque et la réponse 2 : on trouvera, dam Tune beaucoup d'embarras et de bien médiocres argu-
suite que vous nous le donnez et ne terminez pas par une sorte de fo^te une soirée qui me semble aussi glorieuse que périlleuse.
Tout à vous.
Ed. Thierry.