CONCILE
Arrivé à Rome le dimanche, 5 décembre. — Samedi 11. — Enfin quelques moments! Quel besoin j'ai de recueillement et de paix, après tant de travaux et d'agitations!... Avant tout désormais, il faut la paix, la prière, la vie intérieure... Donc oraison, lecture spirituelle, visites au Saint-Sacrement. Bréviaire et chapelet peuvent être dits en voiture.
Ces moyens peuvent varier ; mais le fond doit être immuable. Jamais je n'ai eu plus besoin de l'esprit de Dieu, de la confiance en Dieu, de l'amour de Dieu. Si l'on ne faisait pas ce qu'on fait par pur amour de Dieu et de l'Eglise, ce serait impossible. Déjà, dans ces premiers jours, j'ai retrouvé cette grâce. Je n'ai jamais invoqué l'Esprit-Saint avec plus de profondeur et d'élan vers le ciel, et vers Notre-Seigneur, époux de l'Eglise, et notre Père céleste. — Ces seuls moments, ce matin, sont déjà un bienfait dans le silence avec Dieu. Il n'y faut plus manquer. — Et puis, jamais rien le soir. Retrouver la paix,
DE MOSBEIOEUR dupamoup 309
le sommeil en Dieu, le repos Hscré, le cor viciions in sinu Dei.
Landi 13. — Vraie douceuf à penser que Notre-Seîgneur est sous ce toit. Je m'y suis décidé; réel besoin de ce divin refuge, de cet appui, de cette lumière, au milieu de tant de difficultés. — Le bréviaire de l'A vent est plein de grand espoir. Il faut persévérer dans le courage et attendre tout uniquement de Dieu le Père, de Notre-Seig-neur et de l' Esprit-Saint : Dicite ptisillanimis : Ecce Dciis vestcr veniet et salvabit vos.
Mardi 14. — Hier, audience du Pape. Seul, nul autre. Très bienveillant comme toujours.
Vendredi 14 janvier. — 11 faut continuer à faire ce qu'on peut ; mais tout remettre à la volonté de Dieu... Ici, surtout, c'est l'œuvre de Dieu et il la fait. Sans aucun fatalisme, agir coAtc que coûte, et n'attendre la conclusion que de Dieu. — Bien prier saint llilaire pour l'Eglise et saint Félix pour moi.
Dimanche 13 mars. — Grand abattement le matin. A huit heures, M. de Montalemhert mourait. Depuis quatre ans. hélas I j'avais eu tout d'abord l'extrême douleur de sa mort. Et puis comme son ôme était restée tout entière, je n'y croyais plus. Quelle âme de muiiis en France,
310 JOUBNAL INTIME
dansFEglise, dansle monde entier!... Et M. de Falloux! Quels hommes!... (1),
Mercredi 17 août 1870. Orléans. — Ane considérer que ce gui se dégage, ce qui surnage à travers les siècles et les misère» humaines , cela suffit pour faire de FEglise de Jésus-Christ une chose qui n'est comparable à rien, supérieure à tout ce qui est humain sur la terre. Il faut s'attendre à toute misère, mais il faut aussi admirer toute vertu. Dans les humbles, des âmes
(1) Fidèle au but que nous nous sommes proposé, nous n avons recueilli des notes laissées par Mgr Dupanloup sur le Concile, que celles qui se rapportent à la Tie spirituelle. CeUes, d'ailleurs, dans lesquelles il rend compte des débats conciliaires sont tellement concises, tellement énigmatiques, qu'elles sont pour la plupart inintelligibles. On sait que Mgr Dupanloup ftt au Concile partie de la minorité qui s'était prononcée pour Tinopportunité d*une définition dogmatique de rinfaillibilité pontificale, et qu'il y eut même un rôle prépondérant. De là de vives attaques dirigées contre lui. Sans entreprendre de repousser ces attaques par une défense en règle de l'illustre évêque, nous croyons que le respect de sa mémoire nous fait un devoir de reproduire ici une note intéressante que nous a adressée M. Tabbé Bourdon, chanoine de Rennes, et qui renferme en sa faveur un témoignage précieux à recueillir.
« La dernière fois que Mgr Dupont des Loges vint à Rennes voir sa famille, — c'était après la guerre de 1870, — j'allai, comme de coutume, lui offrir mes hommages et lui demander ses conseils. A la fin de l'entretien, il me dit : « Je crois, n monsieur l'abbé, avoir votre confiance, permettez-moi de « vous donner un conseil. Vous savez qu'on parle beaucoup « de Mgr Dupanloup, ne croyez rien de tout ce qu'on dira « contre lui. Je le connais dans Tintimité, il n'a pas de « pensée cachée pour moi; on se plaît & mentira son sujet; << on le calomnie indignement, spécialement en ce qui con-
I)K MONSEIGSICDB DUPANI.OLT 311
cachées qui sonttout aux yeux de Dieu..., et qu'il est si doux de rencontrer, de découvrir... Oh! que ceux qui aiment Dieu sont bons et aimables ! Le bonheur qu'ils ôprouveat à vous servir!... La grâce de Dieu est là.
Le bon Dieu m'a envoyé, depuis que je suis évoque, le mécompte, la déception de la part de tout ce que j'ai le plus aimé, le plus servi sur la terre... Les choses sont ainsi : Oportel. Ahl les illusions! les soufflets! « Ah! mon enfant, vous
■ cerne sa conduite à l'époque du Concile. Je vous nfllrme, >• monsieur l'nbbé, — vous me croirez sur parole, vous savez
- que je De voudrais pns vous tromper — je vous iitUrme que ■■ si Hgr Dupanloup et nous mec lui, les Évêques delà ml-
- noritË, nous afon* Tait opposition k l'opportiinitË de la dé-
• Unitlon de l'inraillibilitâ pontincnlc, nous ne nous sommes
• proposé qu'un but, préserver les tigllses d Allemagne et de
• SulsH des malheurs que nous savions lus meuncer et que ' nous annon^lent leurs évéquea si le dogme était déilui.
• Nous sommes-nous trompés?
M La teille du jour ou le scbémn do rinraillibilllé devait
• âini lu en séance générale, nous nous réunîmes, les évé-
■ ques de la minorité, pour eiamloer la conduite que nous •< nuriont k tenir. Notre avis fut de dire : Non placet.
■ Mgr DupiUiloup arrlia en retard; on lui Qt connaître la réso a luUon prise. 11 nous dit qu'il ne pouvait se rendre à notre
■ manière de voir : que nous ne pouvions pus dire : Placet. K on ne nous croirait pas; que nous ne pouvions pas dire :
■ Non plucef, le monde catholique ne nous campreodmlt pas,
• et peut-ttre se sc<uidaliserait ; qu'il fallait s'abstenir. Son
• nTls prévalut. Deux évéquct d'Amérique n'assistaient pus
• h la réunion; on oublia de leur faire connnltre lu décision •I prise. Ils dirent ; A'on placet.
• Mgr Dupont des Loyea était persuad.i qu'en celle circonstance, Hgr Dupanloup Ht preuve d'une gr.inde sagesse, et rendit un sigoàlé service, dont on aurait dû lui savoir gré. -
recevrez bien des soufflets dans votre vie » , me dit un jour M. Borderies, en voyant mes admirations, mes enthousiasmes, mes affections. Et c'est à travers tout cela qu'il faut croire, espérer, aimer, faire son salut, se renoncer, se sanctifier. — La vraie question, c'est de voir que l'œuvre de Dieu se fait. . .
Jeudi 6 octobre. Saint Bruno. — Méditation avec V Imitation. — La pensée me vient avec douceur de me retirer à la Grande-Chartreuse, dans une cellule où il n^y ait plus que Dieu, loin des hommes et des misères humaines. Il y aurait une grande consolation à ne plus penser qu'à Dieu et à mon àme. Là se trouverait la grâce intérieure et la préparation tranquille de ma fin. Que regretterai-je? Rien, absolument rien. Le bien que je fais est si peu de chose, si douteux, Et puis, j'y deviens impuissant. L'hiver et les neiges de neuf mois m'arrêteraient un peu. Il y en a moins à Einsiedeln ; ce serait peut-être plus facile. Mais, avant ma fin, la fuite en Dieu : Ecce elongavi fugiens etmansiinsçlitudinem... Quis dabit mihipennas sicut coliimbœ et volabo et requiescam. Il faut prier pour que la sainte volonté de Dieu se montre.
Je vais à La Chapelle. Je me promène seul le soir par ce doux et admirable temps sur la ter-
DE HONSEIfi>eUR DUPAMOUP ItlS
rassc, et j'y trouve la paix. Orléans est un foyer ardent de nouvelles vraies, fausses, absurdes, de bruits de toute sorte... Ici, rien que la vue des arbres, de la Loire, du ciel, delà nature. Cette vue repose et apaise. Le bon Dieu est dans tout cela.
Dimanche IC. — Nation sans religion... Impiété ou irréligiou. Atliéisme pratique. Même le nom de Dieu, de Providence leur est a charge. Ces malheurs ne tes touchent que matériellemen!. Ils sont frappes, mais ils ne savent pas regarder plus haut. Nation ù refaire de Fond en comble; est-elle guérissable? On était, en 1818, plus éclairé, plustouché. Voyez ces pauvres mobiles, tous insultent... Toute notre armée condamnée à l'irréligion. Pas la moindre liberté sous ce ra^)port; elles moqueries des chefs depuis le caporal jusqu'au g:éncrol!
Lundi 7 novembre. — Lumièresurl7//«m!nrttosocttloscordisveslri... ntscialisde suint Paul. — Si le cœur est pur; s'il aime le beau, le bien, le bon, le grand, la vie, le divin, cet amour lui donne des yeux illuminés pour voir et savoir ce que c'est que le ciel çiue sit sp^s; c'est-à-dire ce qu'est le Dieu qui se révélera, se découvrira alors : Paler gloriae... Alors, il n'y a rien de si beau, de si grand, de si divin que le cœur ne
soupçonne, ne découvre, ne croie de cet avenir. Ce qu*il aime parlafoi ici-bas lui donne des yeux tout illuminés pour connaître ce qu'il en verra un jour. De là, dès ici-bas, toutes ces expressions qui nous étonnent dans saint Paul, dans saint Jean. De là toutes les merveilles de cet Office de la Toussaint. C'est la révélation de Tamour qui pénètre tout, qui enseigne tout, qui transporte tout.
L'amour humain est comme cela. Quelles perfections béatifiantes ne découvre-t-il pas dans ce qu'il aime; souvent avec quelles erreurs !
Mais avec Dieu pas d'erreurs possibles. Tous les plus grands transports sont simples ; tous les plus sublimes enthousiasmes sontjustes; toutes les plus belles descriptions sont au-dessous du réel.
Et tout cela aboutit à ces quatre mots prodigieux : — Similes ei erimus. — Videbimus eum sicuti est. — Videbunt faciem ejus. — Nomen ejus in frontibus eorum. — Prodigieux et cependant très simples, puisque nous sommes créés ad imaginem et similitudinem Dei. C'est la fin, la consommation de la création dans la gloire de Dieu révélée,
 cette lumière, toutes les expressions des
saints Livres sur le ciel saisissent. Mais ceux qui n'aiment pas, qui n'ont pas au moins le commencement de Tamour , n'ont pas les yeux illuminés, ne voient rien. Il y a un voile devant eux. Le beau, le divin, ils ne le soupçonnent pas, ils ne le goûtent pas. C'est à peine s'ils en ont entrevu un rayon fugitif et ils le négligent ou le méprisent : Velattim.,, spreverunt.
Mardi 19 novembre. — Visite au quartier général d'Aurelles de Paladines. Homme admirable : foi, simplicité, gravité, humilité. Vive émotion..., larmes.
« Il n'y a, m'a-t-il dit, que Dieu qui puisse sauver la France. Je ne suis, nous ne sommes rien. Il faut prier, vous..., entre Dieu et moi. Dieu et la sainte Vierge, voilà ma confiance. Triste état de l'armée... 11 faut remonter en haut. L'empereur, par bonté peut-être..., mais idées fausses.... Soldats, officiers..., jamais mécontenter.... Croix, médailles... Tous ceuxlà sont prisonniers; l'ancienne armée n'existe plus.
<c Rien ne peut dire l'indiscipline.
« Depuis deux mois, changement, progrès...,
sentiments religieux..., surtout les officiers, les généraux. »
Neavaine à Saiut-Âignan pendant la bataille.
Exposition du Saint-Sacrement. Avec émotion : « Reconnaissant... J'irais, si... »
Lundi 16 janvier 1871. — Hier, à propos de ces diverses lectures (1), réflexions sur moi et quelques résolutions. — Je n'ai pas assez perdu mon temps pendant ma vie. J*ai fait trop de choses , de petites choses aux dépens des grandes.
Requiescite^ dit Notre-Seigneur. 11 faut se mettre au large, se permettre quelques lectures;
savoir ce qui se passe sur la terre ; connaître son pays, son temps, les autres pays. J'ai toujours fermé les yeux sur tout, absorbé en ceci ou en cela.
En repassant ma vie, j'ai vu les relations importantes, les plus grandes, négligées, en France et ailleurs. Ne pas répondre aux lettres nécessaires et à dix mille inutiles... Â Reine de P. (2), c'était si naturel, et à tant d'autres... L'Académie, l'Institut... Quelle négligence !
Tant de jeunes gens..., avides...; les bien accueillir. Ce que fut Chateaubriand pour Ozanam et Ampère, j'aurais pu l'être pour beau-
(1) L*éYangile des Noces de Cana. Diyers textes de saint Paul et de saint Jean.
(2) Portugal.
DE «0S8KIGNEUR DUPASLOUP 317
coup, pourtant déjeunes prêtres; ce que fut M. Borderies pour moi. Ouvrir son âme, la donner; quel devoir c'est, et quel bien on fait! J'étais toujours si pressé, siaccablé, si absorbé que je ne me donnais à personne. A Paris, on disait : « Il est si pressé qu'on ne le voit jamais. »
Le P. Lacordaire n'a pas lu assez. Il ignorait trop. 11 ne s'est pas fortifié par autrui, par l'histoire. Mais il méditait, réfléchissait, toujours puissant esprit, par sa fécondité personnelle.il ne s'éparpillait pas, ne se dispersait pas comme je l'ai fait. Il écrivait k peu de personnes, mais des lettres où il mettait son esprit, son àme, son cœur.
Trois importantes résolutions. — 1" Visiter personnellement les pauvres, les blessés, les malades. — 2° Lire les portions de bréviaire que je sais trop par cœur. — 3" Bien conserver l'intégrité de la sainte messe.
Mercredi 18 janvier. — J'ai lu hier la mort d'Ozanam et quelques pages de l'abbé Pcrreyvc etccla m'a jeté dans de doux souvenirs de tant de cbers morts avant le temps, de si belles ou grandes ftmes: P. de Ravignan, P. Lacordaire, Ozanam, nbbé Perreyve, M. de Beauvais, M. de Borie, Tocqueville, Montalembert. Et avant :
M. Borderies, le duc de Rohan et d'autres qui eurent une si profonde influence sur mon â^me et sur ma vie. — Junior ^ mes catéchistes :
M. Valette, M. Caura, M. Dorveau, M. Gosselin, M. Boyer, M. MoUevaut, M. Gérin, M. Merle, M. de Maccarthy, M. Frayssinous, M. de Rauzan M. Jaiison, P. Guyon, Ampère; et que je n'ai pas même eu le temps de pleurer, tant j'étais absorbé, que je n'ai pas même cherché à connaître.
Jeudi 19. — A la lecture, dans M. de Montalembcrt, des lignes sur... « Quand on a consumé sa vie dans un travail désintéressé et qu'à la fin d'une longue carrière on voit la difficulté des choses l'emporter sur le désir et les efforts , Tâ^me, sans se détacher du bien, éprouve l'amertume du sacrifice qui n'est pas récompensé, et elle se tourne vers Dieu dans une mélancolie, » le souvenir de toutes les déceptions de ma vie jusqu'à la dernière, m'est revenu.
Mon amour pour les enfants au catéchisme ; pour les enfants au Petit Séminaire; pour l'Eglise à réconcilier avec le monde ; pour mon pays à ramener vers Dieu ; pourtant d'àmes; pour mon diocèse. Tant d'amour et de travail surmonté ; impuissant et vaincu. Et cette année mettant le comble à tous ces mécomptes... Il n'y a qu'à
DE MONSEIGNEl'R Dl'PANLOUI' 319
se tourner vers Dieu; mais il faut lui demandeisa lumière pour bien savoir quelle doit être mu fin : Noium fac miki. Domine, finem meiim ut sciam quid desit miki.
Lundi 27 février. — A Bordeaux. — Profonde peine et si inattendue de la mort de M"* de Menthon. Comme on est plus attaché qu'on ne croit! Quelle tristesse! Je ne verrai plus cette bonté, cette affection sî bienveillante et si respectueuse. Je ne recevrai plus cette hospitalité qui avait pris place dans ma vie, et était une vraie grdco de Dieu. J'ai dit mon Rosaire pour cette &me si humble devant Dieu, si charitable pour les pauvres et les malades. Hélas! hélas!
Vendredi saint 7 avril. — Versailles. — I!
est sûr que j'ai malsoigné lespauvres, les malades, les mourants, les hommes, par timidité et respect humain. C'est très grave. M'en confesser aujourd'hui et puisa ma retraite, si le bon Dieu m'en fait la grâce.
Dimanche 16 avril, PAques. — Dès l'entrée dans la Cathédrale, grande impression et grâce de Dieu... saisi.
A l'Introïbo, la pensée de ce grand sacrifice.. Les larmes m'empêchaient... toutle temps jus-
320 JOUIIHAL INTIME
qu'à l'Offertoire. Alors, axxSuscipe, jamais plus foi*te et plus grande impression de ce que j'allais offrir ce grand sacrifice de douleur et de gloire si divin, au milieu de cet immense peuple.
Le Credo était admirable sur Notre-Seigneur surtout.
A TElévation, je priai beaucoup pour deux ou trois Ames.
Beaux, superbes Offices de Taprës-midi; tout ce peuple chantant.
Lundi, 14 mai, à la Gombe. — Quelque paix dès le matin, malgré tristesse d'âme et abattement à cause des tristesses profondes de Rome, et de la France, de l'impiété, de l'athéisme, de la légèreté, de Tirréflexion des honnêtes gens, de l'avenir. Et aussi à cause de mauvaise santé. Nul repos depuis plusieurs années et, depuis dix-huit mois, fatigue, peines accablantes.
La plus grande épreuve, la plus cruelle déception de ma vie. . . un mécompte qui comble tous les autres.
Et les affreuses catastrophes de cette guerre.
FAcheuses occurrences pour une retraite; mais bien nécessaire. Point depuis celle troublée de 68 ; rien en 69 à cause du Concile ; rien en 70, Concile et guerre.
DE lIO^SEICNEtlR DUPANLOUP 321
Pendantces temps, beaucoup pi'îé; mais il y a comme an nuage. Tant prié sans fruit apparent. C'est peut-être ainsi que Dieu veut les choses et notre obéissance.
Le bon Dieu exauce toujours (on ne prie jamais en vain), mais autrement qu'on ne voudrait. Il exauce et donne dans l'ordre spirituel ce qu'on demande dans l'ordre temporel; ou même dans l'ordre temporel, mais autrement :
— Omnis gui petit accipU; mais mieux qu'il ne croyait : Pulsanti aperietur, mais une meilleure porte.
11 ne faut pas %Taiment croire qu'on peut renverser tous les desseins de Dieu. Cela se peut et se fait quelquefois. Mais il faut toujours que la prière soit soumise à la définitive volonté de Dieu. Le fiât volunt&i est toujours l'essentiel.
Mais la prière n'est Jamais pei'due. Le sentiment, le cœur qui nous a fait prier est toujours très bon, nous rapproche de Dieu et rapproche Dieu de nous.
Quid oremus sicut oportet nescimiis, Sptrittis postulat pro nobis gemitibus inenarrabilibus.
Le Pater, lui, est certain, — Le pain de chaque jour; — le pardon de ses péchés ; — l'éloignement des tentations; — la délivrance du mal... Toatcelaest certain.
Quoi qu'il en soit, bien besoin de cette retraite, décidée, prévue, préparée dès septembre. Elle apaisera, adoucira tant de tristesses, repo* sera même le corps. — Eclairera, mettra dans le vrai et pour TEglise et pour les âmes. — Me préparera à la mort prochaine, par le scrutabor in lucemis; ou à ces travaux soit de TAssemblée, soit de la France; soit travaux plus paisibles commencés, si Dieu veut que j'achève; soit pour mon diocèse, faire pratiquer ce qui est réglé.
Mardi 15. — Revoir et méditer pendant cette retraite mes vues de foi sur les fêtes. J'en ai absolument besoin pour relever mon âme.
11 est bon de faire cette retraite avec la petite croix des soulFrances et des remèdes. Je me résigne toujours bien difficilement à souflErir.
La méditation de 67 à la Combe et la revue de tout ce que Dieu m'a fait faire depuis 1860, me fait dire que quand on a été employé avec cette faveur et cet honneur, on ne doit plus prétendre à rien, à rien d'éclatant surtout. Que s'il plait à Dieu de m'employer encore, je l'en bénirai. Mais me résigner volontiers à ce que tout soit fini pour moi. J'ai été bien plus employé mille fois que je ne le méritais.
Et puis, les œuvres à faire sont si grandes, si
difficiles, si au-dessus de l'homme, qu'on a moins de peine à se persuader qu'on n'y peut rien. Il faut seulement faire au jour le jour le peu, le très peu que l'ordre de la Providence et la sainte volonté de Dieu semblent indiquer. Apporter sa petite pierre ; mais ne pas se monter la tète par présomption.
Jeudi 8 juin, à Einsiedeln. — Grand'messe.
Procession très belle et religieuse. — Ce soir, P. Claude. Bonnes paroles et vraies.
Sentite de Domino in bonitate. Confiance.
Sanctificetur nomen tuum. Bonne intention en tout. Dire cela pour tout.
Adveniat regnum tuum. Fin de tout.
Et enfin, le mot de sainte Catherine de Sienne sur son lit de mort : Domine Jesu, peccavi iibi, miserere mei.
Tout cela est vraiment très bon et dit tout.
Il faut marcher dilatato corde. Notre-Seigneur peut faire cette grâce.
A quelque moment de la journée qu'on entre dans cette église, la voix de la prière s'y fait tocgours entendre. Toujours de bons pèlerins qui prient. L'après-midi, j'ai entendu le chant des Anges au désert.
Je suis allé visiter ces pauvres Bénédictines,
dont le couvent est si bien situé sur le penchant de la montagne, au sortir de la grande forêt de sapins. — Surprise de leurs Vêpres. Quel doux et ravissant ornement de leur sanctuaire ! Et à l'exposition du Saint-Sacrement, quels chants ! C'est leur époux. Elles Fadorent tour à tour et sans cesse; et puis là, lui font fête toutes ensemble par des chants si pieux (1) !
Dimanche 6 août. — Orléans. — Je vais refaire un voyage dans les montagnes... par besoin profond de grande distraction, d'oubli de tout, de tant de tristesses et d'agitations depuis deux ans, et aussi par besoin et espérance de refaire un peu ma santé, de rafraîchir ma tête.
Malgré tout cela , tristesse et indécision. Tout me devient pénible en ce monde, ou du moins rien ne m'y est sans peine... Je suis de plus en plus saisi et quelquefois pénétré d'une mélancolie qui se retrouve en tout. Jamais une joie qui dure, presque jamais une gaieté. Je ne jouis de rien; je ne sens le bonheur de rien, sinon
(1) Cette retraite commencée à la Combe et terminée à Ëinsiedeln se conclut par des résolutions très détaillées relatives soit à la sanctification personnellCf soit aux devoirs de la vie pastorale. Comme elles ne sont guère que la répétitioa des résolutions antérieurement prises par Mgr Dupanloup dans ses diverses retraites, nous ne croyons pas devoir les reproduire ici.
DE HONSEIGNECn DUPANLOLT 325
de la délivrance, de l'affraochissemeat de la peine et du travail.
Cepeadaiit, la nature et la gr&ce ont eu presque toujours pour moi un charme puissant.
Mais tout s'éteint depuis que je suis chargé d'ans et de travail. La nature me plaît moins, me saisit moins. Je vois, j'admire encore, mais je ne sens, je ne jouis plus autant. Une tête, un corps fatigués ne se prêtent spontanément à rien.
H faut se remettre, si c'est possible et si Dieu le veut, pour le servir encore un peu •.Modicum.
Mercredi 6 décembre, Orléans. — Ce matin, en revoyant 68, je retrouve la grâce de la Combe sur Notre-Seigneur et sur la dignité humaine relevée par lui. C'est extraordinaire et divin; il est impossible d'imaginer un Dieu faisant plus pour l'homme. Les fêtes chrétiennes en montrent, en célèbrent la suite.
Il s'est montré, donné à nous, sous les formes les plus aimables , les mieux faîtes pour prendre le cœur humain, selon ses instincts les plus spontanés.
A Noei, il naît pour nous. Petit enfant avec une vierge pour mère. Quoi de plus aimable et de plus touchant !
326 JOUBKAL IHTIIIE
Il vit pour nous à Nazareth pauvre, caché.
Puis & l'âge de douze ans, l'âge le plus gracieux avec cet éclat voilé qui se révèle un moment, d'une manière si charmante et si inattendue.
Puis, pour nous instruire, sa vie publique, au milieu des contradictions. Ce Docteur, si bon, si simple, si grand.
Le Vendredi saint, il souffre et il meurt pour nous.
A Pâques, la Résurrection qui épanouit le cœur dans un rayon de gloire. — Puis eu ami pendant quarante jours.
A l'Ascension, il monte au ciel pour nous, nous y élève, nous y établit avec lui, ravit les cœurs en haut.
A la Pentecôte, il fait descendre son divin Esprit sur nous.
Eniîn, à la Fête-Dieu, il demeure avec nous, pour être à jamais un pain de vie.
25 décembre. — Admirable vue de la première page de l'Histoire de Notre-Seigneur.
C'est sensiblement et absolument divin; d'une pureté, d'une clarté infinie dans la simplicité et la grandeur. Ce seul moment est une récompense suflis;inte de mon travail.
La gravure d'Overbeck est divine. Tout y est. Cet enfant dont le visage rayonne d'une joie si
DB HO»SEIG»eiJH DUPAHLOUP 327
paisible et si profonde ; cette mère virginale si humble et adorant son fils; ce vieillard; pnis ces deux animaux meilleurs que les hommes et préférés dans cette étable ruinée. Et puis, dans le lointain, les bergci-s... Et, dans le ciel, les anges chantant le Gloria in excelsis; e( celui qui les quitte et voie vers les bergers.
J'ai dit mes trois messes bien paisiblement et dans cette douce lumière.
Grand et bon travail le matin. Puis à Saint- Suipice, consolation d'avoir M. do Falloux.
Beau Salut, très religieux, chant très grave.
Douceur triste de retrouver ce lieu, cet autel, ces nefs, ce portail, cet escalier où M, Menjaud me parla. Mon enfance, puis ma jeunesse comme catéchiste, puis l'âge mûr comme prédicateur. — Je me confesse à M. Caval, puis vois M. Icard.
Dimanche 14juillet. Fête du Sacré-Cœur. — Vue claire do ce qui fait pour plusieurs la difficulté; c'est qu'on matérialise trop cette admirable dévotion, On attribue trop au cœur matériel, au symbole ce qui ne doit être attribué qu'au cœur spirituel, h. l'amour. Sans doute le cœur de chair est adorable, comme le corps de
NotreSeigneuv propter unionem divinam. Mais il ne s'ensuit pas que ce cœur de chair soit le cœur spirituel, Famour même, et le principe de Tamour, la source de Tamour. Il en est le symbole, adorable, aimable, comme le cœur d'un Dieu fait homme, comme le cœur d'un père.
Le tort dans le langage, comme dans ces billets, c'est de passer de l'un à l'autre; c'est d'adresser au cœur de chair les louanges, les hommages qui ne sont dus et possibles qu'au cœur spirituel et à Famour. Il y faut certainement prendre garde pour les fidèles. Certes, il faut éviter ce qui en soi n'est pas le vrai, ce qui trouble les esprits.
8 août. Retraite à la Combe. — Hier, en arrivant vers la hauteur... douce et grande impression, que c'est être dans les bras de Dieu in excelsis... Braves gens qui me reçoivent en ami... Je ferai cette retraite, sans me fatiguer, me reposant même, selon la parole de Notre- Seigneur : Venite in desertum locum, et reguiesciie piisillum.
Plus je suis fatigué, plus je dois me complaire dans ce repos sacré, dans ce silence, dans cette solitude absolue.
DE MOSSEIGNErn DUPANLOUP 329
Moins j'ai de dispositions naturelles pour bien faire, plus je dots m'abaudonner k Dieu en silence et en paix, sur ces sommeEs, si près de lui, si près du SalnUSac renient.
Quand ce ne serait qu'une retrailc nég:alive, loin de tout bruit, de toute relation humaine, seul avec Dieu seul, sans lui dire grand'chose ; mais écoutant humblement et attendant, ce serait un grand bien et une grande grâce :
Exspectans exspectavi Dominum et inCendU miki.
11 n'y aura, j'espère, aucun obstacle. J'ai bien choisi le lieu : montcm exccisum; séparé de tout : seorsum; dominant tout et touchant le ciel. J'ai bien choisi le temps, avant l'Assomption. Le sujet, l'cpiscopat depuis l'origine. Dernière phase de ma vie ; à la veille de la fin : In gratiludine et amavitudine aiiinuv. Sans me presser, autrement la manne s'évanouit. Je continuerai plus tard, s'il le faut.
Ma santé, si Dieu eu veut encore, s'en trouvera bien et mon i\mc aussi.
Lo 0. — Quant à ma santé, il est évident que l'âge, la fatigue annoncentlafin : Finemmeitm. Je ne sais si le bon Dieu veut encore quelque service de moi sur la terre; mais certainement c'est la fin qui s'approche, précédée de l'im-
puissance... ; c'est la mort avec les infirmités qui l'amènent.
Voilà à quoi doit me préparer cette retraite , si Dieu m'en fait la grâce, par une vue claire de ce que j'ai à réparer, à expier dans ces vingtquatre années d'épiscopat; et de ce que j'ai à faire pour mieux finir : Sensum tuum, Domine, guis sciet nisi tu dederis sapientiam, et miseris Spiritum sanctum tuum dealtissimis; et sic correcte sint semitœ eorum qui sunt in terris,
La fin, tel est donc le but de cette retraite.
Hier, j'ai revu la décision de l'épiscopat, et jeté un coup d*œil sur la longue retraite du 19 octobre au 19 décembre, que j'ai mise en ordre. C'est capital de revoir de très près tout cela. Ce fut une époque de grâces extraordinaires; la grande épreuve s'y révéla dès lors et n'a fait que croître. C'est de là que doivent me venir les plus profondes lumières.
J'ai revu surtout les pages de la décision. Il en résulte trois consolations lumineuses. — 1® Non vos me elegistis, sed ego elegi vos.
Autrement ce serait afifreux. — 2*> Œuvre de Vendredi saint. Donc s'attendre aux croix qui me sont d'ailleurs si nécessaires, étant ce que je suis. — 3** Mais œuvre de Vendredi pascal, avec les saintes espérances de la Résurrection.
La résolution dominante qui a suivi ce que j'ai écrit sur la décision, c'est que je dois être dans mon diocèse et dans cette Assemblée (1) plus évéque que jamais : Sedere in altitudine mentis.., s tare in excelso. Et pour cela avant tout et uniquement la vie intérieure, la fidélité aux exercices de piété. Les sujets d'oraison et les livres bien prévus, bien choisis et sur ma table, la veille au soir.*
Les sujets de mes oraisons sont mes cahiers et mes retraites. Ou quelquefois, saint François de Sales {f Amour de Dieu); sainte Thérèse, l'Ecriture sainte, ïlmitation.
Mes lectures spirituelles. — Il faut revenir aux livres ad hoc : Sainte Elisabeth ^ les Moines d* Occident y le P. Lacordaire (Sain/ Dominique), Bossuet, Pénelon. — Il est évident qu'avec ma fatigue de tête et l'accablement du travail , il faut surtout pour ma lecture spirituelle des livres qui me plaisent, m'excitent et me reposent.
Jamais un plus grand besoin de recueillement, de réflexion, de présence de Dieu, de silence, de possession de moi-même que dans cette Assemblée, où. se décident les plus importantes choses dans une telle agitation. Là
(1) ^Assemblée nationale dont il était membre.
332 JOURNAL LNTIME
d'ailleurs où il faut s'attendre aux mécomptes, aux trahisons, aux contradictions, aux imprudences des uns, aux folies des autres, aux faiblesses, aux défaillances, aux >dolences. Quel besoin de Dieu présent ! La trahison en permanence, par la duplicité d'état et la niaiserie personnelle, là où devraient venir la lumière et le secours.
Tout cela étante je dis que les heures de la vie intérieure sont le seul asile de lumière, de consolation, de paix et de force. Mais des heures vraies, sincères, pleines, pas troublées ni écourtées.
Personne, d'ailleurs, n'a un besoin personnel de recueillement et de réflexion plus pressant que moi. Très souvent, je ne comprends pas, je ne discerne pas, je ne vois pas.
Le bon Dieu me suscipit, me reçoit et me recueille en paix, loin du bruit. — Eloigner, élaguer, éviter mes laisser aller, les conversations inutiles... Il y en a tant!
Impossible de ne pas sentir les défaillances de ma vie, de ma santé, de mon esprit, de ma mémoire, et la fin qui approche. Il faut donc tout faire selon la volonté de Dieu, pour me préparer à cette fin et à servir Dieu, l'Eglise et les âmes dans la mesure où le bon Dieu mêle demandera.
DE UONSEIGXEtIR DIJPAMOUP 333
Il faut reconnaître ma pauvreté, ma médiocrité naturelle. Elle a toujours été très grande en tout; mais elle augmente sensiblement chaque jour. U faut faire de mon mieux pour répondre à la volonté de Dieu, mais il ne faut pas oublier ce fond... Les lettres du P. Lacordaire viennent de me le faire ressentir et voir.
Quant à ma retraite, il faut bien voir que celle de Tannée dernière a été très bonne, très sérieuse, et les résolutions en cellule. Et celle de 49, point de départ de toutes les autres jusqu'à celle de 71 d'une fécondité e-ttraordinaire. Torrent de gr&ces et de lumières. Voilà les deux foyers importants auxquels il me faut revenir pour l'exécution qui a singulièrement manqué l'année dernière. Le torrent des agitations publiques m'a empêché de les exécuter. Il y faut revenir cette année (1).
Bonne revue du Jour de mon Sacre et de mes premiersjours à Orléans. Pas sans douceur de revoir tout cela. Dieu était bien avec moi, et il rae semble que je lui étais bien livré.
Lundi 12. — J'ai revu et médité ce matin le
(1) Cettn retraite m conclut Hait comme ellei ne tont que tel p«BMas (OUI lUence.
su >M1L«AL
n«is il D> ect ciiioftaJâMi paml> snfle — Ce«t k foi^ da cLmtiamsBK le pfas fest le pla« imdf e. — Ccimme pcmrasioa, c^eâl fbtîbk . les rals^riis sont mmëssê. pérmpfccireK «^ tooebantes qoe poanble.
J*ai trop oublié cet admifaMe chapitre. Dès qo^il y a nne éprenTe, une croix, il &■! y «i^cr recours. C'est ee que j'aurais dû £ûre an pristemps dernier; la chose en valait la pcme.
Je reprends 49.
L*évêqae est avant tout on hnmme de paix, dans la vérité et la justice. Oh! comme il but que je prie dans cette Assemblée, sans cesse et ponr chacun.
La Préface de la consécration épiscopale est divine dans les vertus qu'elle demande et insère. Il faut qu'en souvenir de Tonction et de la consécration épiscopale, je renouvelle mon esprit de foi dans toutes les bénédictions que je donne, dans les grandes et dans les moindres. Petite croix sur le front : Pollicis impositio cunctis proficiai ad salutem..., et manus super caput.
Toute cette consécration et toutes ces bénédictions des ornements et des insignes pontificaux sont tout à fait extraordinaires et trop
IIE MONSEIGNEUR BUPANtOUP 33ô
oubliés. Il faut les méditer de temps en temps, aux Ordinations, avant les grands Offices, la veille, ou à l'anniversaire de mon Sacre.
Et surtout, ce que l'Esprit-Saint est là, et tout ce qu'il accomplit dans l'âme de l'évoque. Voilà ce qui doit être souvent médité.
Mardi 13, — Ce matin, relu la mort de ma mère. J'en ai été comme toujoui-s hien tonché. 11 y a vingt-trois ans passés... Ce fut alors un épaaouisscment extraordinaire dans la douleur. Il est évident que les grandes douleurs ouvrent le cœur à la lumière de Dieu, à la piété, à l'amour de Dieu et du prochain. Oa entre par là dans le royaume de Dieu.
Ce qui m'a le plus frappé dans cette lecture, c'est la bonté de Dieu pour moi sur moi, depuis Saint-Félix et à toutes les époques. ,, Et ce qui me manque au moins sensiblement, c'est la confiance en Dieu. N'est-ce pas une ingratitude, un aveuglement, une injustice?...
14 août. Pèlerinage à la Saletle. — A une heure de la sainte montagne, on aperçoit l'église et Icsiumièrcs. Enfin les cloches nous annoncent, nous arrivons. Nous entrons dans l'église illuminéeet nous rcccvonsla bénédiction au milieu d'un grand nombre de fidèles. C'était fort touchant.
Le 15, je dis la sainte messe à sept heures et demie. Communion très nombreuse, très édifiante; beaucoup d'hommes. Puis grande procession sur le lieu de l'apparition. J'y préside. Chant pas assez populaire . . . Puis messe avec bénédiction.
Promenade agréable autour de ce mont. De là, belle vue sur ces beaux abîmes. Chapelet seul, là, avec un beau coucher du soleil dans cet empyrée.
J'ai relu ce que j'ai écrit ; cela persuade beaucoup. Et aujourd'hui j'ajoute :
1® Cui bono. Ce n'est pas le père du mensonge qui a imaginé cela. Qu'y aurait-il gagné? La foi, la ferveur, la communion, l'honneur de la sainte Vierge, la gloire de Dieu, à un degré extraordinaire.
2^ Difficile de croire que Dieu ait permis, in falsum, ce mouvement des âmes du monde entier.
3^ Difficile de croire que de pareils sacrifices de tout genre (édifice de deux millions) n'aient pas été inspirés par des gr&ces reçues, des miracles réels.
Mardi 26 novembre. — Paris. — Sainte Geneviève; bonne prière à son tombeau. Doux et triste souvenir de M. de Borie.
DE MONSBIO.fEl}!) DDPAM.OIIP 337
Puis, & Saint-Salpice, j'ai visité l'ancien jardin... La vue de cette porte par laquelle j'entrais le leademain soir de ma première cominuaion, de ces marches par lesquelles je moatais au jardin, d'abord sur un perron, puis à. ce jardin où le retour du printemps me faisait plus tard, à vingt et un ans, si vif plaisir, de cette aucioune cour où j'étais si heureux à treize ans et demi de voir ces Messieurs...; le souvenir et l'impression de cet âge, de cet épanouissement du cœnr...; le souvenir des bons maîtres et des amis de ce temps tous disparus... me saisirent te cœur, m'attendrirent et me préparèrent à recevoir la grâce que les trois oraisons avaient demandée à la messe. — Bonne confession. Se jeter dans le cœur et dans l'amour de Notre-Seigneur. S'y plonger avec conâonce. Te l)eum pour bénir Dieu de m'avoir préservé. — Quelque chose de l'impression d'Einsiedeln en 1866. — 11 faut marcher libéra mente, tibero corde, avec une résignation confiante et joyeuse.
88 mai. — Pèlerinage à Chartres. Grande édification. Je n'ai jamais vu une image plus noble et plus parc de la vertu que sui' ces
mftles visages. C'était quelque chose de virginal dans la victoire. Cent trente députés. Soixante ont communié. Trente officiers. On était venu en procession au-devant de nous. Retour avec Mgr Guillemin de Canton.
14 août. — Retraite. Grand désir senti; grand besoin moins senti. — Vœu des trois rosaires.
P. Albert.... heureux de le voir... Rencontre de cette ftme charmante ! Quelle naïveté ! quelle pure confiance ! Voilà les charmes célestes que Dieu nous réserve. C'est vraiment cueillir et respirer une fleur dans la région de la grâce divine.
Retraite de préparation & la mort bien commencée... Lausmea tu es. Domine : diem hominis non desideravi; tu sois. — Ce serait plus que jamais une folie, à la veille du jour de l'éternité. Me détacher plus que jamais de tout; même du bien, en s'y dévouant toutefois.
Nomen tuum et memoriale tuvm in desiderio animée. Anima mea desideravit te. — C'est bien là le fond des désirs et l'amour habituel ; mais pas assez actuel. Le rendre vif et présent par le perfectionnement de la vie intérieure.
Attenuati sunt oculi mei suspicientes inexcelsum. — En vieillissant surtout, la fatigue, la sécheresse viennent. L'élan manque; le goût,.
DE HOnSEieHEUn DUPAHLOUP 339
]a lumiérG sont plus rares. Il y a }à un affaiblissement naturel, auquel il faut, en s'y résignant, suppléer par l'esprit de la pure foi : Beati qui non viderunt et crediderunt . Même à travers lesnuagesetles sécheresses, marcher toujours, aller au fait, au but. Redire : Domine, sit senectus mea in misericordia uberi. J'ai déjà eu bien à bénir Dieu sous ce rapport : je serais bien ingrat de le méconnaître.
Pour une retraite de préparation à la mort la fête de l'Assomption est admirable.
Gomme il est doux de redire avec Tobie :
Nunc, Domine, secundum vohmtatem tuam, fac meciim elpraicipe in pace recipi spirilum meum. Expedil enim mihi magis mori quant vivere.
Comme cela est vrai! Comme il est en tout temps meilleur de mourir que de vivre. Etre délivré, non seulement des peines do la vie, mais de la crainte de pécher. Cela est vrai surtout en ces tristes temps. Aller au repos, & la lumière, à la paix. Dire à Dieu : Educ de ciistodia animavi meam... Et ajouter : Me exspectant justi : sainte Thérèse, saint François de Sales, M. Borderies, le P. de Ravigaan, tant d'autres qui sont avec Dieu!
La miséricorde de Dieu est meilleure que la
vie : Melior est misericordia tua super vitas. — L'important, c'est de se mettre dans la miséricorde de Dieu, et de s'y abandonner en toute confiance, par le sentiment d'un amour vrai et humble qui chasse la crainte, d'un amour confiant de cette bonté, de cette miséricorde infinie. Il est impossible de n'y pas croire, de ne pas l'aimer, de ne pas s'y confier.
Voyez avec quelle amertume le prophète déplore les douleurs de la vie, en parlant à Dieu. Il y mêle une profonde espérance.
— Recordarej Domine y paupertatis meœ : pauvreté des vertus, pauvreté des facultés. — Ce n'est pas tout : Recordare absinthii et fellis. Il y a eu des calices amers. Quelle tristesse des souvenirs! Memoria memor ero et tabescet in me anima mea. — Mais ces tristesses-là même font qu'on se relève : Hsec recolens in sinu meo, ideo sperabo. C'est la vie tourmentée, les traverses, les croix, les amertumes, qui bien méditées, ressenties dans la lumière de Dieu, font espérer en lui. On a beaucoup travaillé, souvent incassum, beaucoup souffert. C'est une raison d^attendre Dieu, car : Bonus est Dominus sperantibus in eum. Il faut espérer, se confier humblement, chercher en silence ; car un bien divin est dans cette con-
ItE MONSEIGNEUS DUPANLOVP 311
fiance : Bontimesl pr^sloiari ciim silenlio saltttetre Dei.
11 est certain qu'il y a une certaine crainte de la mort et des jugements de Dieu, qui trouble et affaiblit la marche vers le ciel. La confiance buntbie et Tilialc doit remporter et donner courage.
Dans une pauvre et longue vie si variée, si traversée, que de combats, que de luttes! Quelles attentes, quels efTorts, quelles déceptions !... Quel désir légitime de cliangcr ! Il n'y a qu'un chan^tnent sans déception. C'est le dernier : De marte ad vitam, de mundo ad Patrem.
Comme il est bon de dire : Qitis dabit mihi petmas sicvt columbic et votabo et requiescam . — Et en atteudniit ce vol et cet enlèvement, il faut dire : Veni, ditecle mi... nova et cetera servavi tibi. — La pensée de faire tout ce que je puis pour la gloire de Dieu et le service des dtnes est bonne... Et le retour ad vêlera, en y joignant les pensées nouvelles, les vues plus profondes, plus lumineuses sur ce grand sujet qui résume tout, qui est tout le cbristiunnisme, est, je le crois, inspiré de Dieu. J'en ferai ce qu'il plaira & Dieu de me permettre; mais je ne vois rien de mieux pour fortifier ma foi et celle des autres.
15 août. — Assomption. — Je sors de cette belle grand'messe. L'ouverture était admirable; c'était le ciel ouvert & l'entrée de la sainte Vierge. Peuple immense et priant sous ces voûtes sublimes. Il n'y a que notre religion qui soit la religion de la vie et de l'immortalité, qui annonce la vie et qui la donne. Il n'y a que nous qui ayons le goût de la vie étemelle, des choses célestes et étemelles.
Quand le Cantique des Cantiques n'eût été inspiré que pour célébrer la sainte Vierge, il serait digne d'admiration. Le sens spirituel est ravissant. Quelle divine poésie! et si pure! Où trouver cela? Non seulement jamais une indécence, mais jamais une mollesse. Toujours ferme dans l'élévation et le détachement et la tendance, humble et confiante à la vie céleste, à Dieu, s'élevant, s'envolant loin de la terre- Ce qui m'a frappé en bien cet après-midi, c'est l'admirable invention et création de la sainte Vierge. Ce ne peut être qu'une pensée divine, tant c'est simple et profond, tant c'est grand pour l'œuvre de Dieu et pour la dignité humaine. Que se pouvait-il de plus pour faire une créature merveilleuse? Toutes les expressions de la sainte Ecriture, celles spécialement du Cantique des Cantiques, conviennent d'une
DE MONSEIGKEUR DUPANLOtlP 343
manière étonnante à. cette perfection. . . Elles disent juste CË qui est, ce qui fut et dut ôtre. Quelle gloire pour les filles d'Eve ! quelle réparation I C'est, dans le christianisme, un trait divin.
Grande sécheresse et fatigue de tête... Mais cette épreuve n'est pas fâcheuse pour ma retraite. Il est bon de souffrir un peu.
Ma confession générale de 48 et ma retraite de 49 sont ce que j'ai fait de plus pour ma paix intérieure. Mais superexaltat miscricordia jvdicium. La confiance en la diviae miséricorde l'emporte sur toutes ces assurances. Sans doute, il faut faire ce que l'on peut, car c'est ce qu'on doit, mais croire à la bonté, à la miséricorde de Dieu. L'aimer, s'y abandonner est bien meilleur. Dieu aime ceux qui espèrent en lui et n'espèrent qu'en lui.
Hier soir, cantiques très touchants, vrais cris de l'Ame vers le ciel, vers Marie, vers Notre-Seigneur. On sent ces prières montant de toutes parts et retombant en rosée sur leur Amen. L'Ame s'élève il Dieu à travers et avec toutes ces supplications. 11 m'a bien semblé que du haut du cîel Jésus-Christ et la sainte Vierge me bénissaient.
J'ai continué à lire et & méditer le repos
314 JOUIINAL INTIHR
sacré. — Il faudrait désonnais entrer dans le repos de la présence habituelle de Dieu, de l'union avec Dieu. Il n'y a plus rien qui empêche, qui sépare. Pourquoi ne pas chercher cette douceur, cette lumière, cette consolation, au milieu de tant de peines et de traverses des hommes ; et ce préservatif contre les surprises. 11 me semble que la vue même des agitations humaines doit inspirer le retour vers Dieu, le Sursum corda, Vexcelsior. Voilà le bon moyen de s'élever au-dessus des hommes sans orgueil : Sursum corda ad Deum refugium vocatur ; ;ion ad Deum superbia est. — J'espère que le bon Dieu m'en fera la grâce.
Je n'écris plus mes méditations; c'est regrettable. Je me presse trop. Se donner le temps comme pendant cette retraite, c'est un vrai fruit, et quelquefois c'est la manne recueillie et goûtée et retrouvée.
28 octobre. — Lu les peines intérieures de saint Vincent de Paul et de sainte Chantai.
Ce docteur (1), sur les points où il avait le mieux défendu la religion, prêché avec le pins d'ardeur, le plus tranché, le plus affîrmé,
(I) Dot^teui- na théologie que salot ViDceDtde Pnul délivra d'une teDtatiOD contre la fol en la prenant pour lui.
SE HO.'VSEIGNEIIB DDPA:iLOl;P 315
peut-être avec excès et sans compassion pour ceux qui n'ont pas la foi; où il se croyait te plus sûr de lui-même, eut des assauts furieux, doutes, blasplièmes, désespoir, tentation de suicide. Très savant et très pieux, mais ne prêchait plus, ue travaillait plus dans le surnaturel, jusque dans sa dernière maladie. C'est alors que saint Vincent de Paul demande à Dieu de prendre sur lui cette tentation et la souffrit quatre ans-
Pour sainte Cbantal, cela dura quarante et un ans, et surtout les sept dernières années de sa vie. Saint François de Sales atteste lui-même que ce n'étaient pas seulement des doutes sur la foi, mais des blasphèmes et, par suite, une sorte d'horreur pour la confession et pour la communion. Mais à sa mort nulle trace... Ne cessa qu'un mois auparavant.
Tout cela vient de la faiblesse, de l'imbéciltité extraordinaire de l'esprit humain; de l'orgueil qui s'exalte des dons de Dieu, des lumières de la foi, se les approprie et a besoin d'être humilié.
Les deux avantages, c'est : 1° De rendre reconnaissant pour ces cent mille lumières de foi dont me parlait M. Uordcries et dont on jouit sans reconnaissance. — 2° D'inspirer compassion
et charité poor tant d'hommes qui n'ont pas le bonheur d'avoir la foi.
Les remèdes furent pour ces grands saints :
1" L'humilité qui confie simplement à un bon directeur ces tristes défaillances, ces nuages, ce voile : c'est le velatum ante oculos eorum. — 2" L' humilité qai reconnaît l'infirmité extraordinaire de l'esprit humain. — 3° La charité qu'on pratique envers ceux qui n'ont pas le bonheur de croire. — 4" Se remettre au travail, à l'étude de la foi et du surnaturel. — 5° S'occuper des pauATes, les visiter. — 6" Saint Vincent de Paul fut délivré en y dévouant totalement sa vie. — 7° Ne jamais disputer, examiner. — 8' Sainte Chantai portait le symbole de sa foi sur son cœur.
Et quant aux épreuves, il faut redire avec sainte Chantai : « Mon àme était un fer si enrouillé de péché, qu'il a fallu ce feu de la justice divine pour le nettoyer. Dieu, son amour, fait passer un glaive dans les plus intimes parties de l'âme et nous sépare de nous-mêmes. »
Vendredi 31 octobre. — Bpaii 7nimdo corde, qttoniamipsiDeumvidebunt. — La grande chose, c'est de voir Dieu... Le voir, lui, bort<^ heai grandeur suprême, se communia gloire. Le voir, l'aimer, le poss
DE XONSEIGNEUR DDPAMLOUP 317
la béatitude des cieiix ; ce sera l'œuvre de la miséricorde, de l'amour, de la bonté éternelle, une oeuvre toute divine, ce sera le temple, l'édifice de la miséricorde. Le créateur retrouvera et béatifiera sa créature fidèle; l'image fidèle retrouvera son modèle, après l'avoir respecté, aimé, imité. — Ad imaginem ; c'est toujoursle point de départ et le fond de tout. Cela doit être, et tout s'y rapporte. Saint Paul ot saint Jean nousi'enseignent expressément; et c'estl'amour, la charité paternelle de Dieu pour nous qui fait toute cette œuvre.
Il faut sanctifier en soi l'image de Dieu, se sanctifier à son image, et alors un jour : Simi/es et erimus, dit saint Jean.
Voici saint Paul : — Videmus nunc per spéculum in ienigmate, tune autem [acte ad faciem.
Se peut-il rien de plus fort : Nous verrons Dieu face à face. C'est effrayant à penser; et ce sera doux à faire; éternellement doux et béatifiant et illuminant.
En saint Paul comme en saint Jean, c'est l'amour qui fait ceta.
Tout cela répond à la grande loi qui est toute la lui l Vous .liiiK rez le Seigneur votre Dieu, et *- riifi cnnime vous-même. — Alors
348 JOUBNAL INTIME
VOUS imiterez votre modèle : vous travaillerez à perfectionner son image en vous; et vous obtiendrez par là de lui être parfaitement semblable dans Tétemité. Quel plan! Quelle suite! Voilà l'ensemble et tous les détails de cette incomparable révélation. Et toutes les images de la Toussaint et du ciel reviennent là, se résolvent en ces mots glorieux et simples. — Rien n'égale la dignité primitive et la dignité restaurée de l'homme.
Dimanche 9 mai. — Fête de la Croix. — Le bon Dieu m'a fait la grâce de retrouver la vue de foi. — Né d'une vierge, dans une crèche; puis, après la Croix, l'Ascension. C'est un plan divin, vu avec douce et simple lumière. — Et nous avec Lui. C'est le complément du sacrifice, de la Rédemption et de la création. Le bon Dieu me donnera-t-il le temps, me fera-t-il la grâce d'achever ce beau travail? Il faut tout remettre à sa sainte volonté par des actes simples, vrais et répétés.
Samedi 22. — Ces jours-ci, bel Office de l'Esprit-Saint. J'ai été frappé, soit dans mon bréviaire, soit dans le missel, combien chaque texte même isolé, a d'ampleur, de solennité, de ma-
UE UONSBIGNEUR DUPANLOUP 319
jesté, est à lui seul une grande révélation, II y faudra bien prendre garde dans mon travail (1) et ne pus enfouir de telles lumières.
Samedi 29. — Beaux Offices du Saint-Sacrement. Comme ces fêtes se succèdent dans une admirable harmonie 1 Après l'Ascension qui est rhumanité créée à l'image de Dieu et glorifiée en Jésus-Clirist et transfigurée. Puis le juge desvivantsetdes morts. Puis la Pentecôte. L'Esprit-Saint qui remplace JcEUS-Cbrist, fait l'Eglise et ranime toujours: créateur et sanctificateur. Puis le Saint-Sacrement. La Rédemption perpétuée. Lui, toujours là, qui nourrit son Eglise de lui-mfime et dépose en chaque fidèle le germe de l'immortalité, dans cette union pleine de grâces. Et cela jusqu'à la fin.
A partir de l'Ascension, ce nuage épais, perpétuel, amer, s'en est allé simplement, comme une impression qui n'est plus. Il faut demeurer bien humble...
(1) Travail lur rEiprit-Salat, Itlssé maniucrlt.