‹ Journal intime - lettres - penséesChapitre 10 sur 12 · I. M. Léon Bernani-Dcrosne · texte numérisé non relu

I. M. Léon Bernani-Dcrosne

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dire : « c'est bien observé », il faut que nous reconnaissions le fait signalé, il faut donc que nous-mêmes nous l'ayons vu. Mais s'il en est ainsi, l'auteur n'a rien découvert, il n'a fait que fixer un trait connu de nous; le plaisir qu'il nous cause serait donc la satisfaction légèrement vaniteuse d'avoir vu juste et d'en trouver la confirmation, la vérification dans l'expérience d'un observateur spirituel.

Cette analyse ne touche pas Léon; il y résiste sans trop savoir pourquoi; moi-même je m'en défie. Molière m'instruit, alors même que je m'écrie : a C'est naturel! » En revoyant par ses yeux, j'apprends.

L'esprit d'observation ne consisterait-il pas à remarquer ce que les autres n'ont fait que voir, à dégager le trait caractéristique mêlé à une foule de circonstances ordinaires où il s'efface, à soulever, juste au point saillant, le voile que l'habitude pose également sur toutes choses? Ainsi j'avais bien vu le fait, mais je n'avais pas remarqué qu'il contînt un trait, c'est-à-dire le signalement d'une espèce d'acte; le fin moraliste me montre un vice, un travers, où je ne voyais qu'une manifestation indifférente de la volonté humaine. Ce que nous connaissions l'un comme l'autre, c'est la matière de son observation, mais par son observation il fait saillir de cette matière la pointe cachée qui me surprend et m'instruit.

On pourrait donc définir l'esprit d'observation : le don de saisir le caractère dans les actions. De là vient que pour un observateur il n'y a point d'actions indifférentes. Du reste, il n'est pas tenu de définir et d'ex-

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pliquer; le choix seul de l'acte qu'il note, du mot qu'il souligne, comporte une parfaite connaissance de la nature humaine d'où procèdent cet acte et ce mot. 11 ne prétend à rien de plus; il n'est pas psvchologue et pourrait perdre à le devenir.

Enterrement de Marcel. Les bières petites ne sont pas seulement des coffres étroits et courts; elles ont une physionomie enfantine, elles ont de la grâce, elles semblent dire papa et maman pour la dernière fois. Au sortir de ces funèbres cérémonies, je conçois qu'on se rue éperdument dans le plaisir ou qu'on se retire profondément dans la peur. S'étourdir ou veiller; mais penser quelquefois au précipice de la mort, y regarder quelquefois, par hasard ! C'est ne pouvoir ni oublier, ni se prémunir. La mort jette sur la vie une ombre furtive, légère, mais glacée, inévitable.

2() noveinhre.

Ricard me présente à Michelet. Un petit vieillard à grande tête, diction oratoire. ^ trouvé dans sa conscience une base qui le dispense de toute métaphysique, la justice. Deux lois suffisent au règlement de l'activité universelle, la justesse et la justice. Si le monde matériel est réglé par des lois qui sont destinées à y créer de l'ordre, le monde moral possède vraisemblablement sa justesse qui est la justice. 11 n'est pas porté à admettre l'immortalité de l'âme, il }i'en a pas besoin, mais il se sent contraint à y croire

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par le sentiment qu'il a d'une justice compensatrice des maux soufferts.

En somme une bien mince, bien chétive, bien bourgeoise philosophie. « Je ne suis qu'historien, » dit-il. Gilet blanc, redingote à revers de velours; une femme jeune qui parle un peu du nez, non sans charmes.

De la Révolution, il admire l'attitude de nos pères dans ces temps terribles; nous eussions fait pis à leur place. On n'a pas assez étudié les rapports des députés en mission.

Il aime a s'entourer d'une cour de jeunes gens, il les excite à une opposition puérile.

Impression générale : ne me fait pas l'effet d'un hommesérieux et complet, mais, audemeurant, sincère.

Politique (entretien avec Ricard).

Le tort des théories politiques, selon moi, c'est de n'envisager que la question de droit et de laisser de coté la question d'histoire naturelle qui s'y trouve impliquée. Certes, la conception politique est simple quand on simplifie les conditions et les qualités des personnes; alors elle se réduit à la conception de la justice, au respect des droits égaux. Imaginons un groupe d'adultes mâles s'établissant sur une terre nouvelle, avec la seule idée de droit. Ils résoudront le problème politique, leur formule sera simple et facile : laisser chacun développer son activité comme il veut tant qu'elle n'en rencontre aucune autre, et, quand deux activités se rencontrent, exiger de chacune d'elles un égal sacrifice, le moindre possible.

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Hors cette formule, il n'y a qu'injustice, inquisition, despotisme.

Mais l'hypothèse précédente est bien moins complexe que la réalité. Dans la réalité deux faits priment la spéculation : l'organisation naturelle de la famille et l'agglomération des familles dans une patrie limitée où toutes les terres sont occupées. La théorie de la famille est irréductible à la seule idée de droit. Le mariage et l'éducation sont impossibles sans la subordination, l'obéissance du faible au fort, des inexpérimentés à celui qui a fait l'épreuve de la vie. L'enfant doit obéir ou mourir, la nature n'entend pas raison sur ce point; la femme doit obéir, à moins que l'homme ne se soumette à ses ordres, car il faut dans ce couple un chef, le vote ne pouvant que diviser, faute d'une majorité qui décide. Or c'est l'homme qui sera le maître de la maison, parce qu'il a soulevé les pierres pour la bâtir. Il ne peut contraindre la femme à demeurer chez lui, mais chez lui elle doit obéir. La nature ne fait point leur union nécessairement viagère; elle n'a pas commis cette bévue cruelle de livrer une fîlle de quinze aps pour toujours à un homme qui peut ne pas toujours l'aimer; il a fallu des lois pour consacrer de pareilles infamies. Mais la nature a permis que l'amour survécût à la conjonction physique afin d'assurer aux enfants le double bienfait de la douceur et de la force dans l'éducation. Elle a fait mieux que de créer des droits aux faibles, les droits se violent : elle a créé pour eux les sentiments qui désarment la force à l'égard de ceux qu'elle

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doit protéger. Quand la nature se permet d'asservir une activité, elle commence par la séduire et lui faire aimer sa chaîne. Amour, amour paternel, respect filial, sublimes servitudes qu'on embrasse sans honte et qu'on désire! Dans toute cette organisation de la famille, pas trace de droit.

Il ne faut pas croire que la nature qui a tant fait pour la famille n'ait rien fait pour la société. L'humanité est essentiellement troupeau. Les hommes sont liés entre eux par un nœud plus fort que l'amour et que l'amitié même ; je suis surpris que ce lien n'ait pas de nom. Il est certain que les hommes aiment mieux se battre que de vivre séparés. Il faut à tout homme ou un ami, ou un ennemi, ou un esclave, ou un maître; il lui faut une adhésion ou une contradiction vivante; il ne peut pas penser pour lui seul; ne parlons ici ni d'égoïsme, ni d'orgueil, ni de sympathie (au sens vulgaire), il s'agit de tout autre chose, d'une attache qui est si bien le fond de la politique, que les politiques ne l'aperçoivent même pas. Ils ne la définissent pas plus que les géomètres ne définissent l'espace, avec cette différence qu'il n'est jamais venu à la pensée d'un géomètre de supprimer l'espace, tandis que les politiques suppriment le bien naturel, base de la société, pour y substituer à la façon de Rousseau un contrat ou un quasi-contrat social fondé sur le droit pur, sur une abstraction, et partant la spéculation la plus vaine.

Le mot patrie, dont ils font tant de bruit, n'a de sens que par cet instinct social. La patrie dans le cœur de

tous a pour symbole un drapeau plutôt qu'une balance, symbole de la justice et de la suprême indifférence. Le Drapeau n'est pas précisémentsigned'union, il n'empêche pas la guerre civile, parfois il la motive et l'exprime. Le Drapeau veut dire : nous ne pouvons nous passer les uns des autres, que nous nous aimions ou que nous nous haïssions; nous formons un groupe où des affinités morales se développent et se combinent dans la lutte, comme l'acide sulfurique et la chaux s'unissent avec bouillonnement.

L'histoire est une science parce qu'elle étudie les phénomènes de la vie sociale et que ces phénomènes relèvent d'un principe, à savoir la formation naturelle des masses d'hommes. Je ramasse une pierre, je l'analyse et je découvre que c'est une réunion d'atomes divers, c'est-à-dire un peuple; je fais l'histoire d'un peuple et j'y trouve une fatalité profonde, une loi d'attraction et de répulsion intimes, comme dans cette pierre. Qu'on n'objecte pas le libre arbitre; ces sollicitations agissent sur les volontés individuelles comme tous les autres motifs, comme la passion, les désirs, les instincts qu'on essaie de concilier avec la liberté au lieu de les réfuter par elle. Ne déplaçons pas la difficulté.

L'homme qui refuse à la société le concours de ses forces, qui se pose devant elle en champion du droit absolu, qui repousse sa tutelle en criant : « Je inc suffis! » celui-là fait sourire la vieille Nature, comme un enfant qui dit à sa mère : « je m'en irai ! »

Sache, insensé, que tu as besoin de moi que tu

hais. Je te laisserai avec ton droit dans la plus belle vallée du monde, et, quand j'irai t'y voir, tu m'embrasseras en pleurant, et tu me demanderas si ta maison est encore debout, si le pape est toujours à Rome et si la Pologne est libre. Q^ue tout leur bavardage est superficiel ! Ils font des recettes, ils font du régime pendant qu'ils n'ont pas faim; viennent les moments critiques où la société menace ruine, ils se jettent avidement sur la dictature comme des chiens sur un os; la plus dure loi leur paraît bonne, ils savent bien dire alors qu'il ne s'agit plus de justice et de droit, mais d'ordre public, de sécurité, etc.. Au fond,- il s'agit de vivre.

Esthétique anglaise, Étude sur Ruskin, par Milsand. — Excellent livre, un des rares ouvrages philosophiques qui instruisent. Style bizarre; les phrases sont longues sans lenteurs, les expressions provocantes, heureuses, rarement précises; le travail de la pensée se fait dans l'écrit même; la justesse n'est jamais atteinte du premier coup, mais à force de pousser en avant et au fond, l'auteur y arrive. De là une animation singulière; il lutte avec son idée la plume à la main, au lieu de l'étudier et de la transcrire. En somme, il n'y a qu'une idée dans cette étude, idée fort insuffisante pour résoudre la question complexe du beau, mais bien précieuse et bien neuve. Voyons si j'ai compris.

L'état d'une àme esthétiquement impressionnée est à la fois très net et très obscur, selon qu'il est simple-

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ment subi par cette âme ou critiqué par elle. Quand elle ne fait aucun retour sur son état, elle en jouit, et tout plaisir en tant que plaisir est net; sauf les cas exceptionnels où la volonté confine à la douleur, l'âme qui jouit se porte, se tend vers la cause de son plaisir, le perçoit avec plus ou moins de vivacité mais avec une constante îietteté; il faut supposer, pour rester dans le vrai, que le sentiment esthétique est simple et n'exige pas un discernement dans la perception même, ou supposer du moins qu'un véritable artiste arrive fatalement, par les lois de ses facultés, à l'unité du sentiment esthétique sans procéder par élimination et élection réfléchies, conscientes; en un mot il faut admettre que tout est spontané dans la formation de ce sentiment en lui. Dans cet état, l'artiste, se bornant à sentir, ne fait aucune analyse d'aucun genre, pas même la plus simple de toutes qui est la séparation du moi d'avec le non-moi; il agit pour être attentif, sans savoir qu'il agit, partant il ne perçoit pas le monde comme extérieur, faute d'y percevoir une résistance à son action, un où-jet. Ce qui est objectif dans sa perception, il ne le voit pas; ce qui est subjectif, c'està-dire la part qu'il y apporte^ il ne le distingue pas davantage ; ainsi l'extase esthétique est un état presque incompréhensible, parce qu'il exclut l'affirmation du moi, ce qui paraît supprimer l'homme, et l'affirmation du non-moi, ce qui paraît abolir le monde; cependant l'homme et le monde coexistent comme ils peuvent coexister dans une pure sensibilité incapable par ellemême de la moindre analyse.

Le philosophe fait profession de séparer soigneusement le subjectif de l'objectif; il est donc nécessairement dans un étal opposé à l'état esthétique. Faut-il conclure avec Milsand que ce dernier lui est fermé? Nullement. Un sentiment tombe sous l'entendement comme toutes les essences; mon esprit connaît le sentiment de l'amour que mon coeur a éprouvé, il connaît de même le sentiment esthétique, l'état où le subjectif et l'objectif sont confondus. Milsand est un psychologue médiocre, ce qui ne l'empêche pas d'être un délicat et vigoureux penseur; il s'agit de psychologie ici, prenons garde. Dans toute sensation, dans tout sentiment, quels qu'ils soient, il y a mélange, confusion de l'objectif et du subjectif, et perception indistincte de l'un et de l'autre; la distinction ne commence qu'au moment où l'entendement transforme la sensation en notion, fait son butin de l'objectif et prononce le divorce du subjectif. Ne nous émerveillons pas plus de les trouver unis dans l'émotion esthétique que dans la pure sensation du rouge ou du bleu, ou dans le sentiment du bien, du juste, de l'amour, etc.. Le plus brillant de la thèse de Milsand n'en est pas le meilleur. J'ai peur qu'il n'ait pas vu le point qu'il touche. Je veux sonder son idée, elle est féconde.

Il ne fait en somme que constater l'existence d'un sentiment propre à l'ordre des beaux-arts, constatation fort importante, du reste, car désormais les philosophes ne chercheront plus à décomposer l'émotion esthétique pour la ramener à quelques sentiments

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connus, à la sympathie par exemple. Mais dès que le sentiment esthétique est signalé, il est inutile de dire qu'il est à la fois objectif et subjectif, puisque, nous l'avons vu, c'est le caractère de tout sentiment. Ce sentiment constaté, il faudrait l'analyser, chercher à quel titre il se distingue de tout autre, voilà ce que Milsand a fait et ce que Ruskin a tenté, il faut lui en savoir gré, mais combien il est au-dessous de notre Jouffroy! Ce pauvre Ruskin tombe dans le piège que je marquais plus haut, il fait si bien qu'il décompose le sentiment esthétique en une foule d'autres; il y trouve tous les sentiments nobles de l'homme en communion avec les perfections de Dieu reflétées par les créatures; il y introduit même les notions scientifiques.

Milsand a raison; son indignation est légitime quand il revendique à haute voix la faculté artistique contre les usurpations funestes de la littérature. Bravo! très bien! Le cœur bondit de plaisir, car le vaillant écrivain lui donne des raisons qu'il sent. Conclusion : il existe un sentiment propre à l'art, absolument irréductible aux autres sentiments littéraires. Je t'aime, Milsand !

Je t'aimerais davantage si tu ne niais pas l'idéal. A nous deux !

J'ai dit que si l'état de l'àme esthétiquement émue est très net quand il n'est que senti, cet état devient très obscur quand il est critiqué par l'esprit. D'où vient cette obscurité? Milsand répond : elle vient de ce que l'esprit a soufflé lui-même le flambeau, de ce

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qu'en intervenant il détruit cela même qu'il prétend analyser. Je répète que la fonction de l'entendement est de faire des idées, que l'idée exprime le sentiment le plus délicat, qu'en deux mots on a Vidée d'un sentiment, et que tout sentiment est à la fois subjectif et objectif; mais l'avantage de Vidée du sentiment sur le sentimejit même, c'est qu'elle livre au travail de la réflexion, de l'analyse une matière qui, au pur état de sentiment, y résiste, s'y soustrait essentiellement. (Quelle est donc la matière du sentiment esthétique? Quels éléments subjectifs, quels éléments objectifs entrent dans sa formation? Voilà la question. 11 faut confesser que l'artiste seul peut la résoudre, car celui qui n'a pas éprouvé un sentiment n'en aura jamais l'idée; j'accorde même qu'une condition pour bien rêver soit de moins penser. Que s'ensuit-il? Que les facultés se nuisent dans un même homme et que l'esthétique sera faite, si elle l'est jamais, par la plus riche et la plus puissante organisation morale qui ait paru sur la terre. Il n'en est pas moins vrai que, s'il existe un sentiment esthétique, il existe un rapport entre l'homme ému et le monde qui l'émeut, par conséquent deux termes. Occupons-nous du second.

Je soulevais, dès le début de cette critique, une difficulté qui se représente ici dans toute son importance. Milsand suppose spontané le travail de l'imagination, de sorte que l'émotion esthétique l'accompagne et participe de sa spontanéité; je le veux bien, j'ai éprouvé qu'il en est ainsi. Mais Milsand ne tient pas compte du travail antérieur de l'esprit qui, par

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une longue série d'analyses et de synthèses, a depuis l'enfance distingué et nommé les choses, aperçu et affirmé des unités là où la pure sensation ne donnait que le chaos; la plus belle campagne et la mieux peuplée pour la sensation seule n'est qu'une bigarrure mouvante pareille aux images du kaléidoscope. Donc, à moins de réduire l'art à la sensation, à l'agréable, ce qui est le nier, il doit reconnaître que la faculté esthétique travaille sur un fond plus compliqué mais plus intelligent, fourni par l'élaboration consciente ou inconsciente de l'esprit (peu importe à ma thèse)... « Mais, s'écriera Milsand, je n'ai pas nié le concours de l'esprit dans l'œuvre de l'imagination ; et, si vous m'accordez que ce concours a été inconscient, vous êtes de mon bord ! » Pas tant qu'il le croit : l'esprit a opéré spontanément, mais toujours d'après ses propres lois et par ses procédés habituels, il agit de la même façon, que la conscience assiste ou non à son oeuvre, c'est-à-dire qu'il ne forme que des idées particulières, des miettes de connaissance et qu'il n'avance que lentement et par consultations vagues, sans pouvoir entrer d'un bond dans la placç; il devine, j'en conviens, parce qu'il induit et déduit, mais il ne voit pas directement le fond des choses, quelque naïf qu'il soit. Il existe cependant pour l'intelligence un moyen de pénétrer fort avant dans la nature des êtres dont l'essence est analogue à l'essence humaine, c'est de saisir à travers les sensations et par la qualité même et le mouvement de celle-ci, la force externe qui les cause, non cette force même, mais du moins son

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allure et sa vie. L'esprit, en effet, distingue les unités vivantes au milieu du chaos des sensations grâce à la propriété d'expression dont jouissent les sensations qu'elles produisent. S'étendre sur ce sujet autant qu'il le mérite, ce serait faire un livre. Quelques traits indiqueront ma pensée.

Les sensations, lignes, formes, couleurs, sons, saveurs, odeurs, sont agréables ou désagréables, sauf celles que l'habitude nous a rendues indifférentes ; elles ont cette qualité subjective. Je dis subjective, car si quelque fatalité extérieure décide de Venchainement des impressions et de leur vivacité, rien du dehors ne fait qu'elles soient agréables ou désagréables, rien ne leur communique cette vertu, bien qu'elle puisse être excitée et rythmée par le monde externe. La couleur d'un métal ne fournit au chimiste qu'un signalement assez inutile, elle ne lui apprend rien de sa nature; elle est en soi subjective; le son que donne le métal en vibrant est également subjectif, sa forme l'est aussi, à moins que la cristallisation n'y révèle un ordre. Ainsi en général la sensation est subjective en soi et ne devient objective que par son rapport à une autre sensation, les rapports sont les seules connaissances que nous ayons des objets. Mais il se présente un cas extraordinaire où la sensation est en soi objective et donne la connaissance de l'objet même qui la produit au lieu de ne le révéler que par des rapports; c'est le cas merveilleux de l'expression.

Considérons un visage. C'est un ensemble de sensations, il est vrai, mais cet ensemble forme une unité

d'expression, le visage est gai ou triste, étonne ou réfléchi, compatissant ou cruel, doux ou colère, etc. Il exprime une chose. Laquelle? l'état de l'âme qui est ici l'objet extérieur. Ainsi l'âme d'un homme soutient un tel rapport avec la disposition des muscles de sa face que cette face, agissant physiquement sur les sens d'un autre homme, lui révèle cette âme. Et je prétends que les sensations, en tant qu'elles révèlent une âme, sont objectives en soi, en tant qu'agréables ou désagréables, ce que le langage ordinaire constate sous le mot expression. Un exemple éclairera bien cette assertion. Quand je regarde le papier de ma chambre, je vois un ensemble de lignes et de couleurs capricieuses, simplement décoratives, mais, tout en rêvant, j'y découvre un visage bizarre, singulièrement expressif. Comment se fait-il que la même figure matérielle se traduise si différemment à mon esprit selon qu'il y veut voir un ornement ou un visage ? C'est que mon esprit peut considérer cette figure comme une réunion de courbes géométriques qu'il conçoit par le rapport de leurs points entre eux, en le rapportant à une direction, à un centre, ou à des foyers, et jusque-là les sensations ne lui ont rien fourni d'objectif que des rapports ; la couleur de ces courbes n'était que subjectivement agréable. Mais, dès que mon esprit conçoit un visage dans cette figure, il ne conçoit plus un rapport, comme on est tenté de le croire à cause de la complexité de la sensation, il ne voit plus qu'une chose simple, l'âme exprimée par ce visage. Mais, dira-t-on, vous ne con-

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ceviez qu'une chose tout à l'heure, à savoir une courbe unique formée par le rapport de divers points, comme ici vous ne concevez qu'un visage formé par le rapport des traits. Cette objection confirme à merveille ma théorie. Certes, si je n'ai vu tout à l'heure qu'une courbe, je voyais en artiste, et pour moi elle exprimait ; si je l'avais vue en géomètre, je n'aurais pu perdre de vue le rapport de ses points, qui est la base de ses propriétés, sans renoncer à la connaître au point de vue géométrique. En somme, les sensations sont objectives de deux manières, par leurs rapports, ce qui légitime la science, ou en soi comme expressives, ce qui justifie l'art. Quand je dis en soi, je veux dire par l'agréable ou le désagréable, qualité qui peut naître évidemment d'un rapport entre plusieurs sensations, de leur harmonie, avec cette différence que dans la première objectivité ce sont les rapports mêmes qui sont la notion, tandis que dans cette seconde objectivité, c'est l'unité qui est connue, unité étrangère aux rapports, mais qui en résulte.

Je suis en plein Milsand, car cet objectif en soi de la sensation expressive ne lui ôte rien de son subjectif et, chose remarquable, c'est précisément sa qualité essentiellement subjective, l'agréable, qui est aussi objective en tant qu'expressive.

Mais il faut aller plus loin que Milsand; si l'expression est l'essence de l'art, toute expression n'en est pas le but. Entre deux visages l'artiste choisit ; l'un lui semble préférable à l'autre, non pas seulement parce qu'il exprime davantage, mais parce qu'il ex-

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prime une nature plus élevée, plus belle. Cette beauté est tout objective, car elle ne dépend en rien de • l'artiste, mais, comme le propre de l'expression est d'objectiver la qualité subjective de la sensation, cette beauté est réellement présente dans celle-ci, de sorte que, en vérité, on ne puisse dire que la forme soit purement agréable comme l'entendent les réalistes; elle est agréable, mais de l'agréable qui exprime le beau, de l'agréable devenu signe. Q^uel est ce beau, cet idéal? Il est spécifique ou. absolu. Spécifique, il n'est autre chose que la perfection de l'espèce, un beau cheval, un bel homme, un beau singe. Absolu, il est l'essence suprême, celle qui est supérieure à toutes celles de l'échelle universelle, au delà de laquelle le devenir hégélien cesse, faute d'un mieux possible.

Qu'est-ce donc enfin qu'un artiste? C'est un homme doué de la faculté de percevoir profondément l'agréable ou le désagréable expressij des sensations, et de concevoir par Vexpression une série illimitée d'essences de plus en plus élevées.

Ainsi, pas d'artiste sans un vif sentiment de la forme.

La perfection métaphysique, c'est-à-dire ce qu'on peut concevoir de plus complet et de plus riche comme essence, ne devient la beauté qu'en traversant l'agréable, la forme.

Ajoutons que l'amour introduit dans l'art des éléments nouveaux, une beauté sexuelle fort différente de celle dont il s'acit ici.

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jo novemhre.

Attendre! Vie provisoire qui ne compte pas! Colère stérile contre le temps qui veut être mesuré par la vie, bon gré mal gré. Il se venge bien des vains discours sur sa brièveté. Lui, rapide? Ah ! quel reptile pesant! Qu'il est lent et implacable dans sa lenteur!

L'attente me rendrait fou. A la fin tout m'est pénible, chaque bruit, chaque visage m'apparaît comme un traître qui m'annonce la personne attendue et me trompe. Qui s'avance? C'est elle... A coup sur, oui, oh! c'est bien elle!... Et voici que ce spectre en approchant se décompose et ne m'offre plus que la caricature de la bien-aimée. La résignation est impossible, car enfin elle peut venir... Elle est peut-être à deux minutes d'ici. On se résigne à une perte, mais on ne se résigne pas à l'abandon d'une chance. L'attente est le plus cruel mélange d'espoir et de désespoir qui puisse tourmenter l'âme; c'est un sentiment d'impuissance et un mouvement de désir qui enfièvrent.

} décembre.

Whist chez Colin. — Du Jeu. Les jeux ont un sens profond. L'essentielle occupation qu'on nomme travail étant discontinue, et le besoin d'agir étant continu durant toute la veille, il fallait une occupation intermédiaire. Mais on n'agit pas sans un but; il fallut

donc inventer un intérêt à cette occupation, de là le jeu. On peut le définir : un intérêt d'action hors du travail. Entre le travail et le jeu, il n'y a que l'ennui qui est la sensation de l'oisiveté, sensation aussi vague que l'oisiveté est indéterminée.

Le jeu change de caractère avec l'âge. Il consiste pour l'enfant à représenter la vie ; pour l'adolescent, à la rêver; pour le jeune homme, à l'activer; pour l'homme fait, à s'en distraire.

Quant à l'enfant en bas âge et au vieillard, à proprement parler ils ne jouent ni l'un ni l'autre. Ces deux âges extrêmes se touchent par la gravité. Le nouveau-né expérimente sans cesse, il a le sérieux de la curiosité; le vieillard, qui a abdiqué les affaires, met tout son travail au jeu. Ne croyez pas qu'il s'amuse au whist, ni au billard, ni à quoi que ce soit; il y transporte l'intérêt de sa vie active, sinon de sa vie d'affection. Ne lui demandez ni indulgence, ni merci pour les fautes d'un partner, et gardez-vous de gagner si vous êtes son adversaire.

L'essence du jeu n'implique pas le hasard, mais le hasard dut bien vite s'introduire, car il crée l'intérêt par le doute; l'intérêt de la rivalité fut le premier; mais le doute, qui ne fait que suspendre la connaissance d'un événement, exige moins d'effort et passionne autant que l'émulation. Un coup de dés fatigue moins qu'une lutte et exerce aussi bien l'activité morale. On peut faire cette différence dans une course, où les jockeys sont rivaux et les assistants parieurs.

Le mot jeu est détourné de son sens primitif pour désigner toute combinaison aléatoire, commerciale ou financière.

7 décembre.

Étudier le sens et la portée du mode impératif dans le verbe. Origine du commandement, de l'ordre; examiner si ce phénomène moral est décomposable ou s'il est irréductible. Comparer l'obligation qui naît du commandement à l'obligation morale; la première naît d'une dépendance qui est peut-être aussi la raison de la seconde. Qu'est-ce que la voix de la conscience > Est-ce un mode impératif de la pensée qui soit comparable au mode exprimé par le verbe dans les rapports d'homme à homme?

Je pressens là une base psychologique pour la morale. Prendre garde au sens vulgaire de la conscience, qui est considérée comme une injonction intime; voir si cette opinion commune est légitime ou ne fait que rendre, par une image, la nécessité obscure, dite loi morale. Revoir l'impératif catégorique de Kant.

10 décembre.

Vacherot (Essai de philosophie critique). Morale. — Bien-être infini que m'a causé ce livre. Que ne doit-on pas à ceux qui vous donnent cette richesse! Oui, le principe moral est maintenant clair pour moi. Désormais je ne marcherai plus à tâtons dans le chemin de la vie. Sois homme, c'est-à-dire subordonne

toujours la partie animale, inférieure de ton être à la partie supérieure et spirituelle qui te fait homme. Maine de Biran avait aperça cela, mais il n'avait pas ajouté ce qui justifie la règle : cette partie inférieure n'est que le moyen, la partie supérieure est la fin, et il est logique, riiisonnable de ne point sacrifier la fin au moyen, car c'est renoncer à la joie pour s'en tenir au plaisir.

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J j janvier 186).

Pensées d'un flâneur. — Je me suis laisse persuader que la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre, mais je ne trouve personne pour le prouver. Une ligne a-t-elle cette forme quand on la définit la plus courte? Est-elle la plus courte quand on lui donne cette forme? J'aime à la chicaner parce que je ne puis la souffrir, non plus que la ligne brisée. Tous les instincts s'y précipitent, toutes les choses tristes s'y complaisent. L'élan du tigre sur sa proie, le fer de l'épée, le sceptre, la colère et l'injure, les colonnes Vendôme et les béquilles, le duel d'honneur qui est le plus court chemin de la vengeance, le cordon de la guillotine, le droit des codes qui va droit au préjugé; enfin, et par-dessus tout, le boulevard, grande route de la cohue : tout cela fait de la ligne droite.

J'aime la courbe; écoles buissonnières, vol des hirondelles, ondulations des mers, nuages, vallées, beaux

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horizons, beaux visages, vous êtes des courbes. C'est une courbe que suit la justice lorsque, au lieu de couper le lingot d'or en deux et de le jeter aux parties, elle va jusqu'au plus profond des âmes s'inspirer des besoins de chacune et porter à chacune sa nourriture comme le réseau sinueux des veines alimente le corps, si bien qu'on ne la distingue plus de la charité. C'est une courbe que l'éloquence, qui sait faire de la certitude un charme enveloppant, et la délicatesse, qui ne donne ou ne refuse qu'en pressant la main. La pudeur est un délicieux détour, et un beau vers tombe et se relève douze fois comme un serpent sur ses orbes. La tolérance fait circuler entre tous la liberté sans en coudoyer aucun. L'enfance, la jeunesse, l'âge mijr, la vieillesse, quelle courbe au-dessus de l'horizon de la vie! L'art n'est pas une roide échelle du réel à l'idéal, et le progrès une hélice, mais une parabole, cette belle ligne qui tente vers son asymptote un baiser qui toujours fuit.

Trois belles droites : le rayon, la frise attique et la loyauté. Trois courbes odieuses : la diplomatie, l'hippodrome et le cercle vicieux.

L'homme d'affaires est une droite, l'artiste une courbe.

Février iSôj.

La cause de l'instabilité des nations est tout entière dans le manque d'équilibre entre la culture du corps et celle de l'âme dans l'humanité. Le barbare n'est que fort, le civilisé n'est qu'intelligent; ni l'un ni

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l'autre n'est homme. Les qualités de l'homme sont éparses, elles ne se rencontrent pas dans un même sujet; le progrès politique se confond ici avec le progrès moral; il faut faire des hommes. La politique et la morale sont de la statique.

— Sur le livre de Paul Janet : Philosophie du Bonheur.

Aux grandes joies les grandes douleurs. Pour être heureux, sentir le moins possible, qui voudrait de ce bonheur? Toute théorie sur le bonheur tend à l'anéantissement de la passion, source des peines et des plaisirs, et partant à l'abolition de la sensibilité. Le bonheur défini par l'équilibre des facultés, par l'usage proportionné de toutes les puissances, est un régime qui va droit à l'ennui. Ajoutez qu'il en vient à compromettre le bonheur même par le souci constant de cet équilibre; on ne le maintient qu'au prix de sacrifices continuels. Il est vrai qu'une organisation naturellement pondérée est naturellement heureuse; mais que m'importe! Si la mienne est passionnée, votre recette ne peut me servir sans que je me rende malheureux par son application même ; vous avez observé les conditions du bonheur, mais si elles n'existent pas, peut-on les créer? Équilibrer son âme, c'est faire de la vertu, mais ce n'est pas se donner le bonheur; la vertu est au contraire sœur de la souffrance. Il y a un bonheur pour chaque homme et il se définit tout simplement la satisfaction complète de tous ses penchants; d'où l'on voit combien le bonheur diffère de la vertu.

Un livre sur le bonheur ne sera bon que s'il rend heureux ceux qui l'auront lu; car s'ils restent malheureux, évidemment la recette ne vaut rien; on ne peut pas supposer qu'on apporte de la mauvaise volonté à l'essayer; il n'y a d'engagé que l'intérêt, l'égoïsme du lecteur.

La vertu est essentiellement douleur; faites-en de la joie, qu'en restera-t-il? Qu'est-ce qu'une vertu qui ne coûte pas ? Je ne veux même pas qu'elle promette le bonheur, je craindrais d'y sentir une spéculation. Quand on vise au bonheur, on se contente de n'être pas coupable, mais on ne peut se déclarer vertueux ; en somme, on n'est pas très intéressant.

Poésie. — Une terre pleine de ronces et d'orties. Un homme la défriche, l'herbe y pousse, c'est une prairie. — L'homme laboure la prairie, le blé y pousse, c'est un champ. — • L'homme moissonne le champ et le retourne. Les vents d'Asie y apportent des semences de fleurs et voici que le champ est devenu un immense parterre embaumé. L'homme respire cet air délicieux et dit : a Cette terre est belle, je ne faucherai plus. »

L'humanité a été une horde barbare; Dieu l'a fauchée par le bras de la mort. Elle est devenue nation, il l'a fauchée encore. Elle deviendra famille aimante et pure. Alors Dieu dira : « L'humanité est belle, je ne faucherai plus. »

Seigneur, cela sera digne de ta grandeur, plus digne

que l'insatiable voracité de la tombe, et nous, les éphémères, nous souffrirons et travaillerons avec plus de courage pour nos derniers fils qui seront les immortels.

Autre sujet de poésie.

Je n'étais rien, je finirai ; cependant la terre reste, elle était avant moi et me survivra. Je suis donc véritablement un passant, mais je t'aime. Je suis un passant qui cueille une fleur dans un pays et la rapporte dans sa patrie et la montre à ses parents, à ses amis, et leur dit : « Dans ce monde d'où je viens, il y a des fleurs comme celle-ci. »

i86) (sans date) '.

Il existe pour la femme un crime de plus que pour l'homme, c'est la coquetterie. La coquetterie de l'homme n'est qu'un ridicule, c'est la fatuité.

Telle femme n'a de bonté que pour s'en donner la

I. Cette page amère sur la coquetterie féminine est écrite en regard du poignant sonnet Trop tard ou Pitié tardive, publié après la mort du poète dans les Épaves.

Il fallait être bonne an temps oii je sonjfrais, Qnand j'étais plus crédule et que j'avais des larmes. Lorsque j'obéissais comme un vaincu sans armes, Lié si follement par des serments si vrais.

Madame, en ce temps-là c'était vous que j'aitnais. J'ignorais le mensonge hallucinant des charmes, Vous avei ébranlé mon coeur de tant d'alarmes Que j'aurais le bonheur sans y croire jamais.

JOURNALINTIME 89

grâce. La coquette se plaît à faire d'une joie une douleur et même d'une douleur une joie, car ce qui lui importe c'est dispenser à son gré l'une et l'autre.

Une coquette n'avancera rien qu'elle ne puisse retirer; elle ruine d'un mot la situation qui semblait la mieux établie; elle autorise l'audace et tout à coup s'en étonne avec une audace plus grande encore. Une femme parfaitement indifférente déconcerte et paralyse la galanterie; une coquette ne paraît donc jamais indifférente. Mais quel sentiment joue-t-elle? Un sentiment qui de sa nature doit rester indéfinissable, car s'il était amour, ce serait un aveu; s'il était amitié, l'appât serait insuffisant; s'il était compassion, il blesserait; or il faut qu'il attire indéfiniment. On pourrait dire que le sentiment qu'elle laisse entrevoir n'est que l'amour possible.

L'art de la coquette consiste à ne rien permettre en laissant croire tout possible.

La coquetterie est un hommage et une insulte à la pudeur; c'est un jeu de cache-cache derrière le voile de la pudeur, c'est un manège ignoble, c'est un badinage avec la feuille de vigne.

Un abime cteniel, infini, nous sêj>nre.

Ah! le baume tardif de vos lèvres s'égare :

Plus rien n'y peut fleurir qui n'ait un goût de fiel.

Adieu, laisse:^ mon cceur dans sa tombe profonde, Mais ne le plaigne:^ pas, car, s'il est mort au monde, Il a fait son suaire avec un pan du ciel.

Une coquette ne se paie point de compliments, elle n'y sent que de l'esprit; mais un mot du cœur l'intéresse, elle y trouve de quoi faire souffrir.

Toute femme connaît admirablement ses ressources pour plaire; elle sait produire dans le monde tout l'effet dont elle est capable, effet de beauté, de grâce, d'esprit, d'indulgence et même de simplicité. Le chefd'œuvre de la coquetterie c'est de produire un grand effet de simplicité.

La bêtise d'un homme se connaît à ses paroles, celle d'une femme à son silence. Une femme muette est sotte, un homme qui se tait peut passer pour grave. Un moyen d'exaspérer la coquette, c'est d'être toujours galant avec elle, jamais tendre ; c'est là une façon de la jouer que je recommande.

Il existe cette différence entre la coquette et la femme galante, que la première en veut au cœur et la seconde aux lèvres.

7 septembre iS6j.

Ma pensée a parfois des illuminations subites qui éclairent tout à coup le fond des questions, puis c'est la nuit. La plume n'est pas assez rapide pour fixer ces traces lumineuses; j'en tire peu de profit, parce que je les sens m'échapper dès que je veux les réfléchir pour les conserver...

JOURNALINTIME CI

Dimanche 14 juin 1S6S.

Je vais donc noter chaque jour mes impressions principales. C'est un travail que j'ai entrepris autrefois et que je n'ai pas eu la constance de poursuivre. J'ai une terreur instinctive de la plume. Puis je ne profite point de ces impressions, parce que je ne puis les relire. N'est-ce pas assez d'avoir vécu les jours ? Faut-il s'imposer la torture d'en resoufFrir les douleurs, ou d'en ressentir les joies mortes avec l'impuissance de les ressusciter? 11 y a dans les souvenirs une odeur de tombe; oui, il y a l'odeur du passé, odeur vague et fade de vieille poussière qui me jette dans une ivresse lourde, pleine de larmes qui ne peuvent tout à fait couler. Ah ! les peines récentes ont pour elles de pouvoir être pleurces et criées; les anciennes sont, en quelque sorte, d'une impossible digestion, elles ne peuvent ni se répandre si s'assimiler.

Le seul avantage de ces mémoires quotidiens est de permettre à la plume une entière sincérité, ou plutôt une entière spontanéité. La sincérité est la condition première de toute production de l'esprit, à mes yeux du moins. N'être pas sincère, c'est gâter le plaisir de suivre au dehors la fortune de sa pensée, ce qui est la seule joie véritable d'un écrivain digne de ce nom. Comme on ne s'intéresse qu'au succès de ses propres enfants dans les carrières de la vie, ainsi ne peut-on jouir vraiment que des destinées d'une œuvre qui est le fruit des entrailles. En outre, la production artistique a pour effet immédiat de soulager l'âme, de l'alléger de tout le poids des maux exprimés, ou de détendre l'oppression de l'enthousiasme, de l'extase et du bonheur; enfin elje transforme aussitôt la passion en contemplation, parce qu'elle sépare le cœur de son objet, non point pour le lui soustraire, mais simplement l'en dégager et le lui montrer à la lumière de l'esprit. Comment tous ces bienfaits seraient-ils sentis sans la sincérité?

Mais pour la spontanéité, il en est tout autrement. On n'écrit pas spontanément pour le public; il faudrait être dépourvu de toute pudeur pour laisser surprendre tous les mouvements de son âme. Le goût dans le style est la pudeur de la sincérité. Dans les choses de la poésie, ce n'est pas la curiosité indiscrète du lecteur qu'il s'agit de solliciter, mais sa sympathie, c'est-à-dire le sentiment qui peut lui être commun avec le poète; en d'autres termes la poésie ne doit pas être purement individuelle, biographique,

elle doit être humaine. Dans les ouvrages scientifiques, la spontanéité qui est alors l'intuition, la subite appréhension du vrai, est encore moins de mise que dans les ouvrages d'imagination. On est tenu d'avoir réfléchi avant d'écrire, la réflexion est la sincérité du savant et du philosophe, parce qu'elle seule garantit la véracité de l'auteur.

Ecrire pour le public est donc une rude besogne, où l'attention est toujours en éveil pour choisir et critiquer tous les matériaux fournis par la spontanéité; écrire pour soi, ce n'est plus travailler, c'est respirer.

Respirons donc, traçons ces lignes au hasard de l'émotion et de la pensée, sans les voir naître et finir, surtout sans les relire; que la plume sténographie machinalement le poème intérieur, triste ou gai.

Il est triste, ce soir. J'ai fait aujourd'hui de la philosophie, mais non point analytique. Comme un peintre s'éloigne de temps en temps de son chevalet pour juger de l'effet (qui est la synthèse des touches), ainsi le philosophe doit souvent abandonner brusquement le squelette de sa pensée pour voir à distance si cela fait une figure, un tout; chaque os pris à part est exactement défini ; mais l'agencement de tous les os est-il vrai, naturel, possible? On ne le voit que de loin. Il semble, chose merveilleuse, qu'une faculté supérieure préside au travail divisé des organes de l'entendement et par un jugement suprême et sans recours casse tous les menus jugements particuliers qui sont les pièces du système. Cette faculté est chez moi dédaigneuse, altière, et donne de rudes leçons à

ses petites ouvrières de l'étage inférieur; elle leur laisse les cornues, les alambics et tout l'attirail de la dissection et de l'analyse, elle trône dans un vide effrayant, et quand ses subalternes ont bien trituré, morcelé et retourné la question, elle les traite d'imbéciles, se moque de leur œuvre et conclut à la vanité de ce tripotage infime par une conscience hautaine d'un ensemble infini dont la trame fuit par tous les bouts la vision humaine. J'en éprouve une tristesse réelle.

Là-dessus des lettres désolantes m'arrivent, et un sentiment de solitude indicible achève de m'abîmer. Il est tard, allons dormir. J'en ai écrit trop long, mais j'y avais plaisir. A demain.

Lundi ij juin iS68.

Je conçois une façon nouvelle de présenter la morale. La morale est l'art des actions, c'est une esthétique dont la matière est la vie pratique, elle consiste à donner de belles formes à sa vie. 11 me semble que les anciens la comprenaient ainsi; l'honnête pour eux est plus que l'accomplissement du devoir, c'est la noblesse dans la conduite, ce qui suppose une haute intelligence du devoir et un art dans l'action. On n'enseigne utilement la morale aux jeunes gens que par cette voie. Ne leur dites pas : « Faites bien », c'est de la servitude, mais dites-leur : « Faites beau », c'est de l'art, c'est de la liberté. Ne vous adressez qu'au génie créateur qui les dévore. Voilà ce que je

JOURNAL INTIME ÇÇ'

dirais à une amie qui serait mère. Une mère seule comprendra bien cette méthode, méthode qui a le grand avantage de dispenser le maître de toute définition précise, puisqu'elle ramène le bien au beau qui ne se définit point.

Ne dit-on pas à l'enfant : « C'est laid, c'est vilain, ce n'est pas beau de mentir », car pour l'enfant mentir et mettre ses doigts dans son nez, c'est tout un. On veut substituer plus tard la conception du bien à celle du beau dans l'esprit de l'enfant, mais on n'arrive qu'à lui définir le juste qui n'implique pas tout le bien, car il y a plus dans la charité que dans la justice. Il faut toujours en revenir à intéresser le cœur dans la question. C'est une erreur de croire que l'entendement suffise à la définition du bien.

L'identité du beau et du bien est instinctivement consacrée dans le mot « honneur ». L'honneur, c'est le beau dans l'usage de la volonté, mais spécialement dans nos relations avec autrui ; vis-à-vis de nousmêmes, le bien c'est la tempérance, et comme la tempérance tend à l'équilibre et à l'harmonie, elle est encore de la beauté. Ainsi je nç trouve de tous côtés que de l'esthétique en envisageant la morale. Mais, objectera-t-on, la morale ne serait donc que relative comme l'art? Il n'y aurait donc pas plus de bien absolu que de beau absolu?

Cette objection repose sur une confusion qu'il faut détruire.

Bien faire a deux sens; cela signifie, d'une part, employer sa volonté à faire ce qu'on juge bien; et

ÇÔ J O U R N A L 1 N T I M E

d'autre part accomplir ce qui est bon. Nous pouvons toujours tendre à réaliser ce que nous jugeons être le bien; la responsabilité dépendant uniquement de notre énergie et de notre opinion, nous sommes toujours responsables à moins d'être en état d'idiotisme. Mais nous ne pouvons pas toujours arriver, faute d'une instruction ou d'une intelligence suffisante, à savoir ce qui est vraiment le bien, nous ne sommes donc responsables que dans les limites de notre science. Ainsi dans un sens le bien c'est l'intention de bien faire, jointe à l'effort pour y arriver; dans un autre sens, le bien, c'est la loi absolue (et imparfaitement connue) de la nature humaine. Supposons la nature humaine tout entière connue, les rapports des hommes entre eux et les règles de conduite en découleront aisément pour réaliser le mieux possible le voeu de la nature dans les relations sociales.

Ces deux significations du mot bien sont si différentes qu'alors même que nous connaîtrions à fond la nature humaine et les conditions de la vie sociale les plus conformes à cette nature, bien agir aurait encore deux sens. La bonté de notre volonté resterait en eft'et très distincte de la conformité de nos actes aux lois de la nature qui constituent le bien absolu. On peut réaliser ce bien sans bonté, par hasard, par égoïsme même, et alors on a bien agi dans le sens de la réalisation du bien absolu, et mal agi ou du moins indifféremment agi dans le sens de la bonté d'intention. Séparons donc avec soin le bien synonyme de mérite du bien svnonvme d'accomplissement de lois absolues de

JOURNALINTIME 97

la nature. II est désirable évidemment que le mérite naisse de la réalisation du bien absolu, mais il peut exister, même contre le bien si l'intention de le réaliser existait. Notre conduite n'est pas coupable alors même qu'elle n'est pas parfaite.

A ce point de vue l'analogie entre les arts et la morale est complète. Quand on demande : « Y a-t-il un bien et un beau absolus? » c'est comme si l'on demandait si la nature est régie par des lois éternelles, et l'expérience scientifique autorise à répondre : oui. Ce qui est relatif c'est la connaissance de ces lois, laquelle varie d'un homme à l'autre, d'un siècle à l'autre.

Une action méritoire et un ouvrage de mérite sont tels par le degré d'activité déployée par leur auteur, par sa part d'initiative eu égard à l'état intellectuel de son temps. Le mérite et le talent ne se mesurent pas à la conformité de l'œuvre à l'idéal absolu, sans quoi il n'y aurait pas une bonne action dans la vie d'un sauvage, pas un beau tableau chez les primitifs; ils se mesurent à la bonté de l'intention dans le premier cas, et à la puissance de conception, d'invention, à l'effort d'intelligence de la forme dans le second (jointe à la délicatesse des organes des sens). Mais si, changeant de terrain, on compare l'œuvre ou l'action au beau et au bien absolus, sans égards à ce qu'elles ont pu exiger de génie ou de bonté de la part de leurs auteurs, on pourra porter des jugements tout différents des premiers et dire que l'action est absurde et barbare, l'œuvre incorrecte et laide.

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Dès que l'homme sait que sa responsabilité morale est subordonnée à sa connaissance des lois de la nature, il devient responsable de son ignorance même, dans les limites où il peut y remédier. Le premier devoir, celui qui prime tous les autres, c'est donc d'étudier les lois de la nature humaine, source de tous les autres devoirs. C'est pourquoi nous assignons l'âge de raison aux enfants comme terme de leur irresponsabilité et quand ils veulent s'excuser d'une faute en disant : « je ne savais pas », on leur répond : « il fallait le savoir » parce qu'on estime que l'objet était à la portée de leur intelligence, et on les punit alors non pas d'avoir commis l'action, mais d'avoir ignoré par négligence, légèreté ou paresse, qu'elle était contraire aux lois de la nature humaine.

Un artiste qui commet aujourd'hui une faute d'anatomie est responsable de son ignorance parce que l'anatomie est connue ; on ne songerait pas à la reprocher à un primitif, et ce primitif peut être estimé supérieur à un rapin correct, bien qu'au point de vue de la vérité absolue, il faille préférer l'académie exacte d'un dessinateur actuel à l'académie vicieuse d'un primitif.

Dans un cas donné, on a toujours une résolution morale à prendre, la responsabilité est toujours engagée, parce qu'on a toujours une notion plus ou moins complète de la nature humaine, ne fût-ce que celle-ci : les hommes étant de même espèce, il n'est pas logique, conforme au vœu de la nature, qu'on fasse à autrui ce qu'on ne voudrait pas qu'il vous fît. La mo-

raie est donc fondce sur la science de la nature humaine et elle a existé de tous temps, parce que l'homme n'a jamais ignoré complètement sa propre nature, mais elle a toujours été imparfaite parce qu'il ne s'est jamais attaché à l'étude de lui-même.

La morale est donc indépendante au même titre et pour les mêmes raisons que la science dont elle n'est qu'une application. Elle ne relève, comme la science, que de l'expérience et de la réflexion. Une autorité qui impose des devoirs dont la raison ne se rend pas compte, n'a pas plus de crédit auprès de la conscience qu'un dogme non démontré n'en a auprès de l'esprit scientifique.

Le dissentiment des hommes sur ce qu'il y a de mieux à faire n'autorise point à ne pas faire ce qu'on croit être le mieux ; ce n'est pas le scepticisme des autres qui peut dégager notre responsabilité, mais notre propre doute. Chacun doit donc, avant d'oser rompre avec les principes habituels de morale, se demander s'il en doute sincèrement, quel que puisse être le scepticisme des autres. C'est une question de fait qu'on peut seul décider. Je^ m'aperçois qu'au lieu de fixer mes impressions, j'écris des dissertations; tant pis, je veux mettre sur le papier tout ce qui me passe par l'esprit, long ou court, intelligible ou non; n'est-ce pas à moi-même que je parle ?

i6 juin iSéS.

11 est onze heures. Je viens do passer la soirée dans

une maison où j'ai dîné. Une femme âgée comparée à son portrait de jeune femme. Toute la beauté ne disparaît pas avec le temps, qu'en reste-t-il ? Ce qui venait de l'âme, le sourire, le regard et cette construction fondamentale du crâne qui marque l'intelligence et le caractère, et dont la graisse luxuriante d'autrefois ne modifie plus l'expression. H reste la base de la beauté, et c'est encore de la beauté, mais le charme du masque est tombé avec lui, et certaines lignes dont la signification redoutable était dissimulée par l'embonpoint, ou n'était pas encore accentuée, se déclarent et trahissent l'âme. Il y a dans les formes ce que j'appelle les tendances. Je suis effrayé de voir ce qu'est devenu le visage de l'enfant. La première chose à faire en présence d'une femme qu'on veut aimer, c'est d'étudier et de découvrir ces tendances ; il faut s'attacher au profil et scruter les sinuosités qui semblent inofîensives et qui peuvent changer de caractère...

J'ai lu aujourd'hui letraitéd'acoustique d'Helmholtz, théorie physiologique de la musique. Que les procédés de la nature sont simples ! elle emploie les plus simples moyens aux plus grands résultats. Mais alors comment se fait-il qu'il n'y ait pas un être unique ? comment expliquer la multiplicité et la variété ? il était bien plus simple de tout réduire à l'unité indivisible. Il y a incompatibilité entre la prodigalité de la nature créatrice et l'économie de la nature organisatrice. Des germes à foison, peu de lois, une seule peut-être.

JOURNAL INTIME lOl

Cela ne rend pas bien ma pensée, mais je me soucie peu de la rendre, je la note.

Je n'arrive pas à mettre en ordre ma préface de Lucrèce. On a tant manipulé toutes les idées qu'on ne sait plus où les prendre pour les présenter sous un aspect nouveau ; elles offrent toujours leurs antiques visages.

ij juin.

On m'a demandé dernièrement pourquoi je ne fais pas de roman ni de théâtre. Je n'ai pas osé le dire. L'étude de la philosophie a rapetissé à mes yeux toutes les affaires humaines. Le variable m'est indifférent; créer une scène, faire vivre tel ou tel individu,, lui faire prendre sa canne, l'habiller, le faire asseoir, je trouve cela piteux, misérable. J'aime bien mieu.x prendre l'essence d'une passion, d'une douleur, indépendamment de toute aventure, et chercher la cadence, le rythme qui en est l'éternel et nécessaire accompagnement. Le contingent m'est odieux. Il m'est devenu impossible de lire un roman, et je ne vais pas au théâtre parce qu'on y substitue maintenant l'intrigue au caractère. Les faits ne m'intéressent pas, ils ne sont que la floraison des causes seules essentielles.

Allez donc dire cela à un monsieur que vous voyez pour la première fois !

Je m'aperçois avec regret que j'ai perdu le sens du comique. Je ris bien plus difficilement qu'autrefois.

et je suis tout surpris de voir mes amis rire de certaines choses.

Je me suis occupé, il y a deux ou trois ans, de l'essence du rire, des causes qui le provoquent, je reprendrai cette étude.

Il me semble, à vue de nez, qu'il n'y a pas d'abstractions risibles et qu'une forme est toujours engagée dans le motif du rire. Peut-être la forme seule est-elle ridicule, peut-être l'est-elle par une disconvenance avec l'idée... C'est à examiner.

Minuit; j'ai dîné avec des jeunes gens; une heure au café : du temps perdu, des bêtises, de l'ennui. N'est-ce donc rien qu'une soirée de vie? Je n'ai guère fait que supputer mentalement les heures.

Jeudi i8 juin.

Journée bien terne; pas de travail. Le temps fuit, je me mets en retard. Je ne m'occupe qu'à m'éponger, à me rafraîchir, à somnoler; la chaleur m'anéantit.

J'ai lu l'Épopée terrestre de Lefèvre. Son matérialisme ne résout rien. Les faits qu'il proclame ne sont guère contestés. Il est bien vrai que l'âme et le corps sont dans un intime rapport, qu'on ne pense pas sans cerveau, etc. ; personne ne songe à nier cette relation ; mais la difficulté consiste à expliquer l'un par l'autre deux ordres de phénomènes aussi distincts que la pensée et le mouvement. Ce n'est pas la résoudre que d'affirmer que le mouvement seul produit tout, si l'on n'éclaircit pas cette mystérieuse transformation

JOURNAL INTIME lO]

des forces matérielles en facultés mentales. C'est laisser subsister le problème et poser une pure hypothèse.

Les positivistes sont plus sages et plus conséquents, ils s'abstiennent de porter aucun jugement sur la Substance et la Cause première.

Enfin Lefèvre cherche à constituer le bonheur avec les éléments de la vie terrestre, il n'y réussit point. 1! fallait être assez sincère et assez courageux pour avouer que la vie est misérable sans espoir divin et qu'il n'y a pas d'espoir divin. Byron, Alfred de Musset, Léopardi ont mis le doigt sur la plaie vive du matérialiste. Le bonheur y est réduit à une partie de plaisir manquée. Ce qui est menacé d'une fin demeure audessous de l'idée de bonheur.

Cette médiocrité de désir chez les matérialistes me dégoûte. Je crois comme eux que la mort aboutit au néant, mais je ne m'en console pas et toutes les inventions de la science me paraissent de puériles distractions en présence de l'abime.

Son livre est plein de beaux vers, solides, noueux, concis, tombant sur leurs douze pieds comme trois chevaux bien assemblés, un peu lourds, mais puissants.

Vcndicdi i<) juin.

Journée accablante... pas d'énergie, p'as de travail, idées paresseuses, informes.

J'ai lu la philosophie de Funck-Brentano. Mal écrit, sérieusement pensé. Oui, la philosophie doit se con-

I04 JOURNALINTIME

centrer tout entière dans l'examen de la fonction de penser. Mais là encore que de vague, d'incertitude, d'erreurs!

Qu'est-ce que réfléchir ? Comment l'esprit peut-il se prendre lui-même pour objet? Et n'est-ce pas également merveilleux qu'un être puisse penser autre chose que soi ?

Que peut-on savoir, si l'on ne sait même pas ce que c'est que savoir?

Et pourtant nous jouissons de la certitude, nous sommes frappés de l'évidence; chacune de nos actions révèle notre foi dans la pensée.

Toutes ces contradictions sont irritantes et énervantes. On ne sait où saisir sa propre intelligence. Quel écheveau embrouillé! que le fil en est délié, cassant !

Les faits intellectuels en apparence les plus simples sont étonnamment complexes. Dans la moindre sensation il entre de la durée, de l'étendue, de l'ctre, des qualités, une foule d'éléments incompréhensibles et cependant perceptibles.

Quand on est las d'écrire un roman, on pose la plume, mais quand on est fatigué de philosopher, il faut encore philosopher, ne fût-ce que pour douter. Comme nous ne vivons que par la pensée, en tant qu'hommes nous ne pouvons pas plus nous reposer volontairement du doute que cesser de vivre par la seule volonté.

Il est bien heureux que l'amour n'ait pas pour condition la science.

JOURNAL INTIME lOf

Et encore ! ne lui faut-il pas sa certitude aussi ? Il a son doute; il a sa foi... La curiosité se fait jalousie pour lui. Ignorer, connaître; hors de là, plus de passion, plus d'homme.

J'ai cru longtemps que le doute n'était qu'un jeu d'esprit ; je commence à sentir qu'il est une maladie. Ce mal, d'abord imaginaire et poétique, prend une réalité positive quand on a fait le tour de sa pensée. Jusque-là l'on n'était qu'ignorant, des portes pouvaient s'ouvrir... mais tout à coup on s'aperçoit qu'en tâtant la muraille on est revenu à son point de départ sans avoir trouvé une seule issue ; alors on ne rit plus avec les railleurs, on ne pleure plus les larmes d'or des poètes ; on a le cœur serré, oppressé, on est au cachot tout de bon.

Aujourd'hui je ne pouvais être heureux, je n'ai reçu aucune lettre et je n'ai pas travaillé.

La vie sans la femme devient chaque jour plus intolérable. Pas de but, pas de halte, pas de ciel — ni ombre, ni soleil, le brouillard de l'ennui, l'abîme du dégoût, les idées de mort, le terrible « à quoi bon? »

Une jeunesse qui se dévore, inutile. Quelques brins de menue gloriole par-ci, par-là, aumône misérable de la grande Gloire à ses mendiants. La flatterie des sots qui est le châtiment de l'ambition, et l'absolu dédain de ceux qui pétrissent le pain qu'on mange, et sans lequel on crèverait comme un chien... Dépendance et orgueil ; vanité qui par vanité se juge ce qu'elle est, et reste ce qu'elle est. Je me connais. 11 ne faut pas affliger les bons cœurs en méprisant leurs éloges,

Io6 JOURNALINTIME

il faut les remercier, leur sourire; mais c'est le cas de serrer d'un cran le cilice intime de la modestie pour ne pas follement oublier qu'on n'est rien, qu'on ne sait rien. On croit volontiers ceux qu'on aime, on s'imagine que leur plaire c'est avoir réussi, et, au fond, c'est se plaire à soi-même. On se complaît en soi et dans ses amis; cela ne compte pour rien dans la balance de la critique. Ne pas confondre réussir et conquérir des affections ; mais savoir se consoler de la médiocrité par les affections. J'entends par médiocrité ce qu'on appelle le Uilent. Que peut-on dire de plus honnête à ceux qui n'ont pas de génie?

Samedi 20 juin 68.

J'ai la mauvaise habitude de me lever tard. Ce n'est pas que le lit me soit agréable quand je suis réveillé, mais j'y suis rivé par une lassitude indéfinissable. Me lever est une besogne. Je regrette les matinées perdues, les seules heures du jour où la température soit fraîche, où l'esprit soit léger, clair, ailé.

Il m'a été impossible de faire un vers. Je ne peux que lire de la philosophie. Il me semble que je suis bien près de tenir le bout du fil, mais les illusions sont fréquentes, je m'en défie.

J'imagine un instant que j'aie à créer, à composer une intelligence et je me demande comment je m'y prendrais, quels éléments seraient nécessaires à cette formation. Et d'abord qu'est-ce qu'une intelligence,

quel but me proposerais-je en la créant? Je me proposerais sans doute de donner aux phénomènes de l'univers une sorte d'existence nouvelle qui serait comme l'écho, la répercussion de leur existence réelle, dans un être. Ainsi il faut que l'univers existe, pour ainsi dire, en autre chose qu'en lui-même, qu'il soit double : réalité et image. Or en quoi ce nouvel univers diffërera-t-il de l'univers réel? S'il lui était en tout pareil, il n'y aurait qu'un second univers, et non pas une intelligence de l'univers. L'être intelligent a sa réalité propre, distincte de la réalité extérieure qu'il doit comprendre; en un mot il y a deux êtres différents dont l'un cependant doit être contenu dans l'autre d'une certaine manière. Cela ne peut pas être substantiellement, sans quoi les êtres seraient confondus, identifiés. Comment donc l'intelligence comprend-eWc le monde? Puisque la substance, Vêtre du monde, ne peut être aucunement contenue dans Vêtre intelligent, puisque ces deux êtres doivent rester distincts, la nature intime, la substance du monde demeure nécessairement extérieure à l'esprit et n'en peut être comprise.

Je suis donc obligé de renoncer à créer un être absolument intelligent, si je ne place pas l'intelligence dans le monde même, mais dans un être qui lui est extérieur. C'est vainement que j'essaierais de substituer dans l'esprit à la substance du monde une image de la substance du monde; il ne saurait y avoir d'image de substance, car la forme seule peut être reproduite indépendamment de la substance dans l'es-

prit, à l'état d'image; une image ne peut être qu'une forme, et il n'y a pas de forme représentant la substance même.

Ce sont donc les formes seules du monde, de ses phénomènes, qui peuvent être contenues dans ma créature intelligente. Ici je remarque plusieurs conditions essentielles imposées à cette créature. Si sa substance est absolument et en tout différente de celle du monde, ces deux substances ne peuvent avoir aucune forme commune ; aucune forme du monde ne peut être représentée dans l'esprit. Il est clair en effet que la forme n'est pas indépendante de la nature de la substance; par cela même qu'elle lui est unie, elle en participe, elle a quelque attribut commun avec elle ; on ne conçoit pas l'union de deux choses tout à fait différentes, car elles ne peuvent soutenir aucune relation entre elles. Si donc l'esprit peut contenir, pour les comprendre, les formes du monde, si par conséquent ces mêmes formes existent à la fois dans le monde et dans l'esprit, c'est qu'il existe quelque attribut commun entre le monde et l'esprit, c'est que la substance de l'un est en quelque sorte semblable à celle de l'autre. L'esprit ne peut comprendre du monde que l'attribut qu'il a de commun avec lui pour les formes qui ont cet attribut pour lien avec le monde. Les formes de tout autre attribut de la substance du monde ne seront pas comprises par l'esprit.

Ainsi quand j'essaie de constituer un être intelligent, je ne puis étendre son intelligence au delà de sa capacité de représentation, laquelle est restreinte

JOURNAL INTIME lOÇ

aux attributs qu'il peut avoir en commun avec le monde.

Si cela est vrai, je puis affirmer qu'un être intelligent quelconque ne connaît du monde que ce qui lui est commun avec le monde; en d'autres termes, la connaissance qu'il peut avoir de la nature du monde ne dépassera jamais la connaissance qu'il peut avoir de sa propre nature.

Dans un couple, il y a toujours un tyran. D'où vient cela? C'est d'abord que, le plus souvent, l'amour n'est pas égal de part et d'autre; le plus aimé se plaît à éprouver sa puissance et il craint moins de la perdre, parce que cette puissance n'est vraiment précieuse que si elle est jointe à la passion. C'est le cas le plus vulgaire, mais le fait a lieu encore lorsque l'amour est égal des deux côtés. Chacun comprend l'amour à sa manière, pour l'un il consiste à posséder, pour l'autre à se sentir possédé; le caractère en décide et répartit les rôles. Dès qu'on aime, on cherche instinctivement à prouver son amour et à connaître si l'on est aimé; chacun fait, selon son caractère, sa preuve et son expérience, l'un en despote, l'autre en esclave. Ce n'est pas du tout un état d'hostilité, le despote est cher à l'esclave et celui-ci au despote. Au fond répreuve est concluante pour l'un et pour l'autre : le jour où le tyran cesse de tyranniser, c'est qu'il n'aime plus; le jour où l'esclave cesse de fléchir, c'est qu'il n'aime plus. Lun cesse d'aimer en abdiquant la domination qui ne l'intéresse plus; l'autre en

IIO JOURNAL INTIME

s'afFranchissant d'un servage qui ne lui est plus doux.

Lorsque les caractères sont les mêmes, il se présente des situations analogues et plus remarquables; si les créatures sont également tendres, la tyrannie se traduit par une obséquiosité jalouse, le plus tendre est le plus obsédant, mais c'est une obsession délicieuse ; l'esclavage est alors un sacrifice du plaisir de choyer, on se laisse faire, par un sentiment délicat du bonheur qu'on donne ainsi, bonheur qu'on ne veut pas disputer. Toutes les fois qu'il y a un dévoùment possible, il y a émulation, combat, et, chose admirable, le tyran est celui qui se dévoue, l'esclave celui qui accepte le dévoijment et s'en prive pour l'autre. Quand les caractères sont tous deux dominateurs, la lutte de possession est passionnée, souvent "brutale et l'amour a toutes les apparences de la haine; chacun ne juge de l'affection de l'autre que par l'empire qu'il peut exercer sur lui.

Ainsi, dans tous les cas, l'amour est une opposition de sentiments qui se manifeste dans chaque acte de la vie commune, car il faut toujours que l'un se laisse dominer ou idolâtrer lorsque lui-même désirerait le faire. On peut trouver dans ces observations des marques infaillibles de l'état d'une liaison...

Dimanche 21 juin.

Je sens bien que je ne ferai pas plus de vers aujourd'hui qu'hier. J'ai pour quelques jours de stérilité, je n'y peux rien, il faut attendre...

JOURNALINTIME III

Ma préface ne va pas vite; les idées ne me manquent pas, mais je ne puis les poser d'une manière intelligible sans les développer, et ma préface devient un livre. Il faut un bien grand art pour entrer immédiatement en communication avec l'esprit du lecteur; il faut deviner l'état général des esprits, le point de vue actuel, et relier son propre point de vue à celuilà; sinon c'est une exposition complète de doctrine : tout doit être pris à la racine, c'est un ouvrage d'un autre genre.

La messe; tout le village est à la messe; je reste seul à la maison. Que vont-ils faire à l'église? Entendre les chants latins, regarder les gestes sacrés du prêtre? Non, les uns n'y comprennent rien, les autres n'y font plus attention ; la messe n'a de sens déterminé pour aucun. Ils vont là tous ensemble, avec des intelligences très diverses, humilier l'homme devant Dieu. Quel Dieu? Le principe nécessaire, absolu, de toutes choses, la cause de tout; les uns se le figurent avec une barbe et une robe, les autres l'imaginent comme une sorte d'esprit, de souffle universel, chacun se le figure comme il peut, mais tous le conçoivent de même.

Ils le conçoivent un et distinct du monde, parce que notre entendement est fait de telle sorte qu'il distingue la cause de l'effet, faute de saisir le lien substantiel qui les unit et les confond. Tous ces braves gens sont dans leur droit, ils sont même dans les voies de la nature, car en cela ils obéissent au

besoin de leur raison et de leur cœur. Car enfin c'est un fait incontestable que l'homme est affreusement isolé de la cause du monde, quelle qu'elle soit; que cet isolement lui pèse, et qu'il lui serait doux de se sentir soutenu, accompagné... Il est fort naturel qu'il cherche à se mettre en relation avec le principe nécessaire qui résout et explique tout, et qu'il donne une force sensible à ce principe. La messe ne signifie rien de plus, tous les cultes s'équivalent par l'intention. Quand je pense à la cause organisatrice du monde (que je la place en lui ou hors de lui), je me prosterne, je me sens dépendant, je sens ailleurs qu'en moi la solution de tout ce qui me concerne; je suis à la messe. Nous allons tous à la messe. Sans le prêtre, le temple serait égal en noblesse à l'idée même du divin.

Ce soir, fête de Sceaux, bal demi-champêtre dans le parc.

Lundi 22 juin.

A quoi bon iixer ici les langueurs, les tristesses de cette journée?...

Hier une lettre m'a aidé à vivre... Puis la réaction vient, la solitude ne se laisse jamais longtemps tromper...

Vraiment cette philosophie de Funck-Brcntnno est très remarquable. 11 est certain qu'un pareil livre écrit par Renan ou Taine serait tout à fait hors ligne. Je crois que depuis Maine de Biran personne n'a pénétré

JOURNALINTIME 11^

si avant dans les esprits. Mais quel fouillis! Quelle langue! On est obligé, dans cette forêt, de faire son chemin soi-même, et lire cet ouvrage, c'est plutôt découvrir qu'apprendre. Je ne profiterai de cette lecture qu'en la résumant de mémoire par écrit comme je fais pour les ouvrages importants. Malheureusement le temps rtie manque; il me manque toujours et pour tout. La vie nous fait sentir son prix et fuit.

J'ai joui aujourd'hui d'une lucidité d'esprit qui ne m'est pas ordinaire. J'ai vu clair dans les lointains de ma pensée, et j'ai goûté V inexprimable sans obscurité, suprêmes délices de la philosophie...

Ce plaisir a été gâté par des retours à la vie réelle, immédiate... La variété infinie des choses positives me laisse plus seul que l'unité simple de la cause première vaguement entrevue.

Mardi 2) juin. Paris.

Je ne pourrai donc jamais jouir d'une retraite absolue d'un mois? Ne voir personne, n'aller voir personne!

Visite de digestion à M"'° X. Je ne sais à quel propos elle a parlé de l'amour. Il me semble qu'une fois vieux je ne prononcerai plus ce mot; il appartient aux lèvres qui ont le baiser. Je garderai le souvenir parce qu'il est intérieur, invisible, enseveli, mais je tairai le mot.

Le pire désespoir, c'est l'indiflérence dans un bon cœur.

114 JOURNALINTIME

La plus grande flatterie qu'on puisse faire à certaines gens c'est de leur témoigner du respect.

Pour plaire à une femme quelconque il faut commencer par la respecter; toute femme aime à être prise au sérieux. La galanterie implique le mépris de la femme; elle révolte les natures délicates et déplaît aux coquettes parce qu'elle ne donne rien à torturer. Il faut offrir à ces femmes un cœur qui puisse souffrir encore un peu, si peu que ce soit.

A cinq ans on enfourche un bâton comme si c'était de l'équitation; à dix-huit ans on embrasse une fille, comme si c'était de l'amour; à trente ans on se marie, comme si c'était du bonheur; à quarante on cherche des places, comme si c'était de l'honneur; puis on meurt, comme si l'on avait vécu.

Jeudi 2) juin.

Invitation pour une grande partie en voiture (break, brac, bric, je ne sais pas comment ils appellent cela, quatre chevaux, des grelots, etc.), on partira de Versailles dimanche matin, on ira visiter Chevreuse... J'ai refusé. Pourquoi? Je n'en sais rien du tout. Je n'aime pas les parties, toute organisation me déplaît.

S'amuser, mot profond, toute la misère de l'homme y est. Dans un monde heureux l'idée du plaisir ne naîtrait jamais, le bonheur serait la vie même, ce serait un break, brac, bric... perpétuel et inconscient. Mais un bric, brac, break une fois par hasard, comme ça, chez les autres, ma foi non.

Si l'on soupçonnait à quel point toute invitation m'est odieuse, comme je suis indifférent et ingrat, comme je fais peu de cas de ce qui n'est pas le tout en routes choses, on me laisserait bien tranquille.

Oh! un ami! une bonne conversation avec Léon, avec un vieux savant, un philosophe, ou avec mon petit neveu, parlez-moi de cela tant que vous voudrez.

Je ne dis rien de l'amour, c'est un peu trop vif pour être tout plaisir; mais je réserve pour la fin, comme l'idéal du bonheur, l'amitié dans l'amour, ce que j'ai senti de plus délicieux au monde.

Vendredi 26 juin.

On a fait quelques vers, pas bien venus, à retourner...

La poésie de sentiment est passionnée ou réfléchie. Elle est peut-être plus facile dans le premier cas que dans le second. J'ai rarement fait de vers expansifs, il se pourrait que je n'en eusse jamais fait. J'aime à donner un mouvement contenuvà l'émotion; la compression me semble plus élevée, plus digne que l'expansion. Réprimer l'élan du cœur, c'est mieux compter ses battements, la douleur pesée est plus noble que la douleur criée. J'aime à dire simplement : j'étouffe l'exclamation pour en faire un soupir, j'arrête les pleurs pour les faire retomber sur le cœur; c'r'St ma manière, ou plutôt, c'est mon idéal.

Une pièce de vers n'est pas faite pour initier tout

I l6 JOURNAL INTIME

le monde à une certaine douleur, mais pour la faire ressentir à ceux qui en sont capables et dignes; cette communication doit donc être ad hominem, discrète, mystérieuse, cela se passe d'âme à âme; on s'entend à demi-mot. Ceux qui ne comprennent pas ainsi n'eussent pas mieux compris un développement de la pensée, et ceux qui sont touchés le sont plus profondément, plus intimement et savent gré au poète de ne s'être adressé qu'à eux, de n'avoir ni trahi ni prostitué leur douleur.

On ne saurait croire combien il est difficile de garder cette mesure, d'observer cette clarté relative, ce demi-jour qui n'est lumineux que pour les intéressés et qui cependant doit être agréable à tous, au moins par le côté artistique.

Pour faire de la poésie dramatique et passionnée on est peut-être tenu à moins de tact, de philosophie et d'art, il suffit d'être acteur naturel, de comprendre le rôle, mais on n'est pas obligé de le considérer dans ses rapports externes avec tel ou tel témoin. Je ne parle pas du théâtre, mais de la poésie lyrique. Autre chose est de souffrir naturellement, autre chose de réfléchir sa souffrance et d'en calculer la portée sympathique.

Un grave inconvénient à simplifier la forme, c'est que les vers perdent leur effet à la lecture; la simplicité, communicative par le débit, devient incolore et froide, abandonnée à elle-même. Et pourtant, au milieu de toutes ces difficultés, la note juste est toujours possible à frapper, on la pressent, mais plus on

en approche, plus les tons voisins sont faux. Il est préférable de faire, malgré soi, tout autre chose que ce qu'on voulait, plutôt qu'un à peu près. Le contraire peut être vrai, l'a peu près est toujours faux.

Samedi 27 juin.

Queile impression ai-je éprouvée aujourd'hui? Aucune, sinon la langueur d'une oisiveté odieuse. Oisiveté relative toutefois, car j'ai noté les passages principaux du livre de Brentano et je les ai transcrits. Mais pas de composition, rien d'effectif, de créé. Temps qui n'est ni perdu ni bien employé.

Du devoir. — Le devoir aide à vivre, parce qu'il divise le temps et ordonne le travail. Ce qui me manque peut-être, c'est l'absolue nécessité d'agir. La composition est de sa nature capricieuse, journalière, comme on dit, de là mille sophismes de la paresse pour différer, ajourner la besogne. On ne peut pas considérer comme un devoir de créer du beau, mais c'en est un de s'y essayer chaque jour et de ne point se rendre trop vite aux résistances et aux inerties de l'esprit.

Il me manque surtout une assistance, un appui, un vivant et actuel encouragement. Seul, seul, seul!

Je suis allé dans la campagne pour examiner de près les fleurs comme naguère au Jardin des Plantes. Je suis désolé d'ignorer leurs noms. Le génie de la Nature (pourquoi ne pas dire Dieu ?) n'est pas seulement puissant, il est spirituel, il s'amuse comme les enfants à

Il8 JOUR N ALI N TIME

faire des découpures, des cocottes! C'est incompréhensible, admirable, ridicule, sublime, niais, charmant, en un mot, cela n'a pas de rapport avec le génie humain, et nous nous obstinons à en chercher un. La poésie qui interprète ces choses est peut-être une vanité absurde; mais si, par hasard, les sentir c'était les connaitre, elle serait une révélation profonde

Pauvre Jardin des Plantes!

Mercredi i" juillet.

Il est onze h.eures, je suis las, j'ai sommeil, mais je vais cependant griffonner quelques lignes ; je suis déjà bien en retard, la paresse me gagne, essayons de la vaincre, il n'y a que la première ligne qui coûte.

Je voudrais terminer ma série des Solitudes par une pièce plus importante que les autres et qui caractériserait la solitude de l'esprit. Il faudra montrer l'esprit se séparant peu à peu de la nature, et s'exilant dans la contemplation intérieure des essences métaphysiques; mais il faudra représenter cela et non le définir. L'esprit n'a qu'une compagne, la vérité; il la poursuit, il traverse l'enveloppe sensible des objets pour l'atteindre au delà dans son gîte obscur. Elle l'entraîne, d'abstraction en abstraction, dans une sorte de désert ou plus rien n'a de consistance, où les formes évanouies n'ont laissé d'elles que leurs proportions, où elles sont devenues formules. Ah ! que les lois sont pâles, mornes, sinistres, implacables, elles sont les

fils qui font mouvoir les comédiens de l'univers visible, et ces fils tenus composant dans leur froide harmonie une espèce de toile d'araignée où l'âme s'empêtre, et alors le monstre ignoble de l'ennui, du spleen, vient lentement mais sûrement la ronger et l'épuiser. Malheur à qui cherche la trame de la tapisserie au lieu d'en admirer naïvement les dessins et les couleurs!

Au fond il n'y a qu'une solitude, origine de toutes les autres, c'est l'éloignement où nous sommes de la raison du monde, de Dieu, quel qu'il soit. Dès que je sais que tout doit s'expliquer par quelque être dont la loi est nécessaire, je sens l'absence de cet être, et plus je pense, plus je la sens. Il est là et je ne le vois pas, j'appelle, il reste muet, je suis donc horriblement abandonné, je suis seul. Il me regarde par le calice des fleurs, par le visage de ma maîtresse, par le ciel entier, mais c'est un regard sans yeux. Dieu me regarde par les choses, comme la personne aimée par les souvenirs qu'elle m'a laissés, par une boucle de cheveux, une bague, une lettre, par l'air même de la chambre, regard fixe, demi-mort, énervant, irritant.

Jeudi 2 juillet.

On m'écrit : « Est-ce la civilisation qui rend ainsi l'existence dérisoire, ou est-ce notre organisation incomplète? »

Il faut répondre : l'imperfection même de l'homme est cause de la civilisation, et la civilisation même

I20 JOURNALINTIME

n'arrive qu'à mieux accuser son imperfection. Je m'explique : Si ciiaque individu eût été un homme complet, également fort, intelligent et bon, si les qualités et les aptitudes eussent été les mêmes chez tous les hommes, il est probable que le mot civilisation n'eût jamais été inventé, car le problème que ce mot implique ne se fût pas posé, le mot progrès eût suffi. Le problème de la civilisation est en effet celui-ci : compléter les hommes les uns par les autres, c'est-àdire diviser leurs fonctions selon leurs aptitudes respectives et régler le juste échange de leurs services réciproques. Grâce à l'inégalité des facultés, cette division du travail est fatale, mais combien elle est misérable au fond ! Elle parque les hommes pour toute leur vie dans ces ornières qu'on nomme les carrières, les professions, témoignage de l'imperfection de chacun. Et le commerce nécessaire de tous ces états entre eux condamne ceux qui les exercent exclusivement à une irrémédiable dépendance. La civilisation est donc la meilleure organisation possible des mutuelles servitudes; servitudes rendues moins sensibles par leur réciprocité même et par la justice qui tend à s'établir dans cette réciprocité. Le progrès de la morale et de la science aide puissamment à la civilisation, mais il ne la constitue pas essentiellement, parce qu'elle est essentiellement politique et économique. Voilà comment l'imperfection individuelle est la condition, la cause, la raison d'être de la civilisation.

Je dis en outre que la civilisation fait plus vivement

sentir cette imperfection; c'est évident, car elle tend à classer les aptitudes personnelles, à canaliser les vocations, et elle accuse ainsi ce qui manque à chacun en marquant ce qui lui est exclusivement propre. Il ne faut donc pas demander si notre misère est due à la civilisation, qui nous asservit, ou à notre imperfection, qui nous condamne à cet asservissement. Ce sont deux choses solidaires et inséparables. La civilisation s'empare de nous sans notre consentement, mais notre imperfection nous obligerait à y consentir, car nous ne pouvons nous passer les uns des autres et par là nous nous asservissons les uns les autres.

Cette fatalité ne peut être éludée, mais elle peut être rendue insensible et ressembler au bonheur. C'est ce qu'on appelle avoir trouvé sa voie et faire son chemin, puisqu'on effet notre aptitude et nos passions nous classent malgré nous dans une certaine catégorie sociale, nous pouvons en nous y rangeant de bonne grâce, par instinct même et vocation, satisfaire à notre nature, et cela d'autant mieux que le monde où nous vivons sera mieux civilisé. Les révolutions ne créeront jamais l'indépendance (qui est 4a vraie liberté), mais par la suppression de tout privilège, de toute entrave à l'élection des carrières, elles permettront à chaque nature de suivre son penchant spécial, d'obéir à son tempérament propre, et, par contre, de ne dépendre que dans la juste mesure de son imperfection native.

Ce qui prouve combien notre civilisation est encore arriérée, c'est l'immense quantité de passions et d'aptitudes qui n'ont pas de débouchés, qui, faute de

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trouver un emploi et un aliment, se heurtent contre les barrières des lois et des mœurs et réclament vainement contre elles. Les déclassés (dans le sens large du mot) abondent, et il n'y a de malheureux que les déclassés et les non-classés de cœur et d'esprit. Pour ceux-là l'existence est bien vraiment dérisoire. Ils sont nés trop tôt ou trop tard, avec une organisation inopportune.

Vendredi j juillet.

Je commence à m'alarmer de la difficulté que j'éprouve à faire des vers depuis près d'un mois. L'idée et la forme ne me viennent pas ensemble, ce qui est le signe de la stérilité en poésie. Je partage à cet égard de tout point l'opinion de Leconte de Lisle que j'ai vu dernièrement; il me disait que les mots ne viennent pas s'adapter à la pensée, mais que les deux se présentent dans une intime union, de sorte que la justesse des termes et la clarté des idées ne sont qu'une seule et même chose. Il est vrai que parfois on cherche le mot propre, mais pour le chercher il faut qu'on le sente; c'est une question de réminiscence, non de création.

La formation du vers est un phénomène intéressant à éiudier. Chez moi voici comment il se produit. Je me mets, par la réflexion du sujet, dans un état général de sensibilité, d'imagination, de volonté, qui m'affecte tout entier et ne laisse rien de moi en dehors de l'impression ; je tâche de la subir en toutes mes

facultés. Il en résulte une vie esthétique difficile à définir; elle n'est pas naturelle, puisque je l'ai provoquée par la concentration de mes forces intellectuelles et sensibles, elle n'est pas davantage artificielle, car, si je puis la provoquer, il ne m'appartient pas de la déterminer, je l'appelle et je m'y livre. Malebranche disait que nous voyons tout en Dieu, je dirais qu'en ces moments-là, je vois tout en mon Dieu qui est l'Art, je ne distingue plus mon œuvre de moi, et cependant je la considère et la traite comme objet. Dans ces dispositions je sens germer les formes, les rythmes, j'aide à leur développement plutôt que je ne le crée, et les vers éclosent. Ce qui me fatigue le plus ce n'est donc pas de faire des vers, mais c'est de me mettre en état de les faire.

Samedi 4 juillet.

Elle est élégante. Je ne parle pas seulement de cette élégance de second ordre qui n'est autre chose chez la femme que l'instinct de la toilette qui lui sied. Quelle femme ne possède à quelque degré le souci et le don de se parer selon sa personne ? J'entends une élégance plus relevée, celle qui sait assortir les manières à la finesse et à la fierté de l'esprit, plutôt que le vêtement au corps; ceci est donné par surcroit. L'aisance est signe de supériorité, comme l'assurance présomptueuse est marque de médiocrité. Mais il faut que cette aisance soit faite de grâce pour se faire açréer, c'est-à-dire qu'elle doit être naturelle.

L'élégance est aisée, elle est le geste d'une âme d'élite. Elle ne s'apprend pas, elle est spontanée, toutefois elle se connaît, et en cela elle confine au goût. Aussi n'y a-t-il pas loin de l'élégance à la recherche, La recherche peut encore être élégante, mais où commence l'affectation, l'élégance finit. Combien toutes ces nuances, en apparence subtiles, se saisissent bien dans la femme! Dans celle dont je m'occupe ici je crois trouver la pure élégance; c'est la moitié de sa beauté. Sa toilette est pleine d'intentions et dénuée de prétention; elle croirait, j'en suis convaincu, commettre une faute grave envers ellemême, si elle se rendait remarquable par quelque chose dans sa tenue; elle sait qu'il ne s'agit pas d'être remarquée, mais bien d'être distinguée, qu'il faut ne ressembler à aucune autre, mais en restant soi. Or on est soi par toute sa personne, non par l'exagération d'un détail, car tout se tient en nous et par conséquent tout doit s'harmoniser dans nos dehors. L'élégance dans les petites choses est simplement de la grâce ; dans les grandes, c'est de la dignité, mais ce doit toujours être de l'esprit. Cette qualité exerce sur moi une séduction extraordinaire, bien que souvent elle m'humilie un peu. Oh ! que je voudrais faire un vers qui lui ressemblât !

D'où vient que le mot fat n'a pas de féminin ? On dit d'un homme qu'il est fat, on ne saurait le dire d'une femme.

Ce qui sauve la femme de ce défaut c'est peut-être qu'elle peut mettre de la grâce jusque dans la suffi-

JOURNALINTIME I2f

sance. Une femme contente d'elle-même ne nous choque pas, puisque nous nous sentons portes à la servir et à l'admirer.

Si elle est belle, elle ne peut trop présumer d'ellemême, si elle est laide elle se sent désarmée, elle est humble ou envieuse, elle n'a donc point de fatuité, la fatuité ne reconnaît point de supériorité.

Règle générale, un fat ne conçoit aucun idéal. La conception de l'idéal dans l'art ou dans la science nous fait sentir combien nous en sommes éloignés et nous écrase. Voilà pourquoi un fat est toujours un sot.

Le fat se croit parvenu; le présomptueux croit qu'il parviendra, ce n'est que la moitié d'un sot.

Dimanche j juillet.

V... m'envoie un exemplaire de sa traduction de l'Intermezzo de Heine, avec cette épigraphe : « Témoignage d'admiration et de sympathie »... Admiration ! peste! On abuse singulièrement de ce mot-là entre poètes. Le public en est plus chiche, il a raison. Ces bons jeunes gens qui se frottent les uns contre les autres, dans un parfait isolement, c'est pitoyable et triste. Il n'y a pas de degrés pour moi dans l'admiraraiion, l'admiration estunétat quasi surnaturelde l'âme, un transport, un ravissement suprême, au delà duquel je ne conçois plus d'autres joies; l'admiration c'est l'enthousiasme esthétique, le plus grand de tous. 11 est donc évident que V... se méprend sur la valeur du

mot. Que ressent-il donc pour Dante, Shakespeare, Hugo, etc.? 11 se pourrait encore qu'il se moquât de moi, mais un pareil procédé n'est pas de son caractère. Non, il a tout simplement pris les mauvaises habitudes de nos coteries. On ne m'arrache pas facilement ce mot-là.

Un témoignage plus sérieux et qui ne s'adresse pas à mon mauvais orgueil, c'est la confiance qu'on me témoigne comme critique de vers; on me donne une pièce à lire et l'on s'en tient à mon appréciation, on la retouche sur mes avis. Ah ! voilà une vraie preuve d'estime littéraire. Retoucher ses vers ! parlez-moi de cet éloge-là, il m'est plus sensible que la prétendue admiration.

Quand mes vers seront dignes d'admiration, personne ne le saura mieux que moi, et alors, sûr de mon œuvre, je me passerai de compliments. Il en est ainsi, avant d'avoir atteint la perfection, l'on est scandalisé de l'éloge, et si un jour on y arrive, on n'a plus souci de l'éloge. La conscience de l'art, comme celle du bien, est à soi-même sa récompense.

Quand un homme est obligé de reconnaître qu'il a moins d'esprit qu'un autre, il s'en dédommage en s'attribuant plus de bon sens.

Quand une femme est moins belle qu'une autre, elle ne peut pas interpréter favorablement son infériorité. Le génie même est moins écrasant pour la médiocrité que la beauté pour la laideur. Pauvres laides!

Lundi 6 juillet.

Quand on commence à aimer la femme pour sa bonté, c'est signe qu'on vieillit, mais c'est en même' temps la consolation de vieillir.

Sujet de poésie : Une jeune fille dit : « C'est la première fois que je sors toute seule, ma jeunesse est donc passée, je ne me marierai donc pas. » Le premier acte d'indépendance est pour elle le premier pressentiment de sa solitude future.

Autre sujet de poésie : Il m'est arrivé plusieurs fois de me lier avec une femme pendant trois ou quatre jours : entretiens tendres, promenades, etc. Le cinquième jour je lui écris que je pars pour un grand voyage et c'est fini. Je n'ai pas eu le courage d'entreprendre la grande aventure d'amour et j'ai fui comme un lâche avant d'être pris. A quoi bon? Un jour de plus, j'étais perdu... ou heureux. Quel jeu que la vie !

On lit toujours trop vite la première fois, on dévore la lettre, en la relisant on la déguste, on la rumine, et l'on s'aperçoit que mille finesses avaient échappé.

Mercredi iV juillet ,

Matérialisme et spiritualisme.

La chimie est parvenue à réduire tous les corps composés à un certain nombre de corps qu'elle n'a pu décomposer et que pour cette raison elle suppose

simples jusqu'à plus parfaite analyse. Un corps vivant quelconque, traité par l'analyse chimique, donne en dernier résultat un petit nombre de corps simples, azote, hydrogène, oxygène, carbone, etc., d'où l'on •est tenté de conclure que par une synthèse convenablement préparée on pourrait reproduire le corps vivant primitif et que la vie n'est peut-être qu'une résultante des diverses propriétés de ces corps élémentaires. Il y a dans cette conclusion du vrai et du faux. Chaque corps simple, séparé et isolé par l'analyse, est doué de propriétés constantes qui le définissent, mais ces propriétés ne sont constantes que si les conditions dans lesquelles elles se manifestent sont toujours les mêmes (sauf le poids qui persévère dans tous les cas); mais nous voyons les affinités, la solubilité, varier avec la température et les circonstances électriques, et si malgré ces changements nous continuons à donner le même nom au corps, c'est que d'une part son poids persévère et que de l'autre nous savons qu'en reproduisant les premières conditions nous ramènerons les premières propriétés. On pourrait à la rigueur voir autant de corps différents sous un poids unique qu'on peut faire surgir de propriétés en variant les conditions de chaleur et d'électricité. Il n'est donc pas scientifique de dire que tel organe vivant est un compose d'azote et d'hydrogène, parce que l'analyse y découvre les corps alors que les conditions mêmes de la vie organique sont détruites par le fait seul de l'analyse. Ces corps pour reconstituer l'organe devront subir des conditions qui.

JOURNAL INTIME lîÇ

modifiant toutes leurs propriétés, ne permettent plus de voir en eux ce que dans des conditions toutes différentes on appelait azote et hydrogène. En un mot, il n'y a vraiment pas de corps définis, mais des ensembles de propriétés stationnaires dans des circonstances identiques. Il est donc faux de prétendre que c'est de l'azote et de l'hydrogène qui constituent tel organe, car les propriétés s'y sont modifiées, et partant les noms appliqués à leurs groupements primitifs ne sauraient convenir à leurs groupements actuels.

Mais toutefois il y a lieu de se demander si les éléments qui forment substantiellement l'azote, l'hydrogène ne suffisent pas à constituer l'organe vivant par le développement de propriétés virtuelles non constatables quand on les nomme azote et hydrogène, mais que des conditions subséquentes permettent de constater sous le nom de tissus, de nerfs, etc.. Dans ce cas, la même substance se serait manifestée plus complètement sans adjonction d'un principe vital. Cette hypothèse est légitime et la physiologie (Claude Bernard) tend à la confirmer.

Ouf ! Reposons-nous...

Jeudi 9 juillet.

J'ai des accès de tendresse qui me donnent envie de pleurer; j'en ai le bord des yeux gonflé, mais pas une larme. Cette vie d'isolement, de perpétuelle privation est intolérable, je languis; l'inutilité de mes voeux me tue.

Secouons cela : reprenons nos bêtises d'hier.

La distinction du matérialisme et du spiritualisme n'aurait donc plus de raison d'être si l'on démontrait ou si seulement on apercevait que les propriétés qui tombent sous le sens sont sujettes à se grouper très diversement, à disparaître et à se révéler très inopinément, de manière à rendre scientifiquement impossible toute division sérieuse des corps. Des lors aucune induction ne serait possible sur la nature fondamentale de la substance qui supporte et manifeste toutes ces propriétés sensibles, et rien n'empêcherait d'admettre qu'elle possède une foule d'autres propriétés qui ne tombent pas sous le sens. On voitoù cela mène : c'est une sorte de Spinozisme scientifique.

Ainsi : i" Faire observer que la division des corps en chimie et, en général, dans toutes les sciences naturelles, n'est pas absolument fondée, qu'elle n'est au fond qu'une distinction des phénomènes par groupes persistants dans les mêmes conditions. — Remarquer toutefois que la constance du poids implique l'existence d'une substance identique sous les divers phénomènes.

2" Rien n'autorise à distinguer deux substances, l'une matérielle, l'autre spirituelle ou vitale, car dire la matiîre en parlant d'un corps tel que l'oxygène ou l'azote, ou le sulfate de chaux, c'est considérer un groupement de propriétés dans les circonstances données et rien de plus; il n'y a nulle incompatibilité entre ces propriétés et d'autres propriétés jusque-là virtuelles dans la même substance qui attendent leurs

JOURNALINTIME I3I

conditions pour se révéler, et il n'y a aucune raison pour qu'elles puissent se révéler à nos sens, mais il ne faut pas dire que l'azote et l'hydrogène deviennent tel organe. C'est cette substance qui d'azote et d'hydrogène devient l'organe par la manifestation d'autres propriétés.

Lundi i^ juillet.

Allons, un peu de courage!... tu n'en dormiras que mieux

Peut-être pas; quand j'ai remué certaines idées, elles travaillent malgré moi toute la nuit. Je ferais mieux d'écrire mon journal le matin. Je n'en jugerais que plus sainement ma journée de la veille. Le sommeil aurait équilibré mes facultés et apaisé mes émotions. Il m'arrive de désavouer le lendemain ce que j'ai écrit le soir précédent; je ne pense pas à la lumière de la lampe comme au soleil, la nuit renouvelle mon être; les espérances remontent à flot, les couleurs de mon imagination s'éclaircissent; il s'opère une réconciliation de mon cœur avec la v[e; mais cette douceur ne dure pas; la crise arrive toujours...

Rencontre d'un petit vieillard de vingt-cinq ans. Apparence de maturité; juge les grands écrivains du jour en homme qui sait le dessous des cartes; familier avec Sainte-Beuve qui doit ignorer son nom; critique d'histoire; fait des conférence's; croit à soi; ne désespère pas de Michelet; obséquieux dans la conversa-

ip JOURNALINTIME

tion, VOUS approuvant sans vous laisser achever, vous devinant; fin, oh! fin, le gaillard! Entend la politique transcendante, prend le contrepied des prévisions les plus naturelles. Beaucoup de mémoire; évidemment heureux. J'ai remarqué que les gens doués de mémoire ont peu de sensibilité. Cela s'explique, les cœurs très vulnérables vivent de deux ou trois souvenirs qui rendent tous les autres insignifiants; ils soignent ou irritent leurs blessures, et le reste du monde ne les intéresse pas. C'est peut-être moins la mémoire qui manque aux hommes sensibles que l'attention nécessaire à la fixation de faits et à la réminiscence; pour être attentif à tout indifféremment, il faut ne rien préférer, ne rien désirer, ne rien regretter. Il y a une foule de dates qu'ils ne retiendront jamais, parce qu'ils n'ont jamais pu leur donner figure dans leur esprit, les y avoir écrites, tandis qu'ils se rappelleront jusqu'aux moindres traits d'un beau visage. Mais peut-être aussi n'ont-ils naturellement pas la mémoire des dates et ont-ils celle des figures.

C'est toujours un grand sujet d'étonnement pour moi de rencontrer unies la joie et la médiocrité, car comment se méprendresur leranginfimequ'on occupe dans l'échelle des intelligences, sur sa propre obscurité, sur l'ignorance où l'on est plongé à l'égard de toutes les sciences; il suffit d'ouvrir un livre pour sentir qu'on n'est rien. Ce qui a été dit et écrit sur chaque point de la science est infini; la sagacité, la profondeur des maîtres'est écrasante. Peut-on s'humilier assez devant le génie? Il faut admirer, admirer, et

mourir de jalousie, j'entends cette jalousie qui rend digne d'égaler le dieu alors même qu'on n'en est pas capable.

Tous ces petits singes manquent de justice envers leurs maîtres, ils ne savent pas vénérer ; et ils manquent de fierté, puisqu'ils ne sentent pas la médiocrité. Ils ne sont capables que d'envie et de bonheur.

Mardi i.j juillet.

Journée nulle pour le travail, c'est-à-dire comme les précédentes.

Visite à l'École de Saint-Cyr; carrousel de fin d'année. Afflucncc considérable de spectateurs. Ce qui m'attriste le plus dans les foules, c'est la laideur. Il viendra sans nul doute un moment où l'humanité tout entière sera laide. Mais -l'amour survivra à la beauté, on verra des monstres se sourire et s'accoupler. 11 est possible qu'alors l'amour perde en élévation. La beauté prête à la passion un objet digne de culte et justifie assez bien les faiblesses et les servilités de l'amoureux, mais du jour oîi elle disparaîtra, la passion réduite à l'instinct de la génération et ne s'adressant qu'au sexe, indépendamment de l'expression, semblera bien ignoble. Cependant les âmes pourront rester belles, et la tendresse pourra subsister; s'il en devait être ainsi la disparition de la beauté serait presque un bienfait, la séduction serait sans péril ; le cœur ne s'attacherait qu'à la grâce intime, aux qualités morales; il n'y aurait point de déceptions et les liaisons

deviendraient plus durables. La question d'ailleurs se complique beaucoup si l'on considère que la beauté est relative au goût et au tempérament de chacun ; souvent nous ne comprenons pas comment telle personne peut plaire, et elle plaît. Ainsi en dehors de la beauté artistique, il y a dans les formes une expression sympathique, un charme d'un ordre très différent qui relève de la physiologie et de la psychologie plus que de l'esthétique. L'expression voluptueuse et tendre pourrait donc survivre à la correcte beauté, car elle n'est pas incompatible avec la laideur et elle suffit à éveiller l'amour. J'ai peine à croire toutefois que l'amour demeure aussi noble, aussi humain. Il y a dans la beauté quelque chose à' impersonnel, on sent très bien qu'elle est un masque, qu'elle ne s'identifie pas nécessairement à la personne; ce qu'on admire c'est elle et non la personne même; aussi disons-nous que la beauté nous transporte, nous élève, qu'elle est divine. Les courtisanes le savent bien, c'est le plus souvent cette distinction qui fait leur force. Il ne leur est pas permis d'être médiocrement belles, il faut qu'on les oublie elles-mêmes, ou bien il faut qu'elles aient l'expression sensuelle qui les réduit à l'état de machines à plaisir, ce qui efface encore leur personnalité morale.

De là vient sans doute la nouveauté du mariage, on y trouve une possession qu'on n'avait jamais connue ni même souvent souhaitée; on a désormais affaire à la personne même... on ne possède plus ni l'ange ni la bête, mais la femme; quel risque à courir!

Mercredi ij juillet.

Dans le champ de la pensée et de la passion il est des régions lointaines, inconnues des amis les plus intimes, mais où sait aller tout droit la femme la moins remarquée; ce n'est pas ce qu'elle dit qui plaît et semble spirituel, mais le rapport de ce qu'elle dit à ce monde obscur d'idées et de sentiments intraduisibles; l'accent, le geste, toute la personne en est comme une vivante expression. La femme aimée est révélatrice, même à son insu; ce qu'elle éveille en nous de rêves et d'émotions est prodigieux et. passe de beaucoup son intention et son art; en effet elle n'introduit pas en nous ces poèmes, elle les y fait éclore, elle a rencontré la source, elle en fait jaillir les trésors, mais elle ne les y avait pas apportés. L'amante ne peut que faire valoir et fructifier notre âme; elle nous fait sentir notre propre cœur. On conçoit dès lors que de secrètes convenances morales et physiologiques soient nécessaires pour que spontanément tel visage, tel accent, tel mot, remuent ce cœur dans ses profonds replis. Tout jugement porté sur la puissance d'enchantement que possède une femme est donc téméraire.

Oui, je reviens sur cette observation : si confiants, si intimes que soient deux amis, ils s'ignorent mutuellement dans la région de leur âme départie à l'amour. Il est impossible d'imaginer l'amour d'un autre; on en

peut mesurer la violence par les effets, mais la qualité, le mobile, la raison de cet amour, échappent à toute appréciation.

Vendredi ij jiiillel.

Renaissance au travail, c'est-à-dire à la force, à la joie intime, au seul bonheur inviolable, à la dignité.

36 janvier i86ç.

Départ pour Nice. Pensées vagues, mauvais sommeil; le roulement sourd et légèrement saccadé du wagon me plonge dans une ivresse inféconde. J'imagine et rien ne se dessine.

27 janvier.

Différence de la beauté et de la grâce. D'où vient la séduction? La beauté en elle-même, sans le secours de la grâce, n'est qu'admirable, elle n'est pas aimable. Pourquoi? La beauté m'est redoutable. Cela vient-il du sentiment de la difficulté de la posséder joint au sentiment de l'irrésistible attrait? L'irrésistible, l'inaccessible : tout l'amour.

Le châtiment de ne pas aimer, c'est de ne pouvoir jouir d'être aimé.

Cette chose qu'on a jadis tant souhaitée, on ne la sent pas ou elle est presque à charge.

Les mécomptes, les désillusions, les vaines attentes, tout cela m'a tellement rompu à toutes les disgrâces, que je suis indifférent aux événements de l'amour, bien que j'en aie encore toutes les passions. La privation a été l'état normal de ma vie. Je suis habitué à être privé, ce qui est le dernier terme de la misère du coeur.

29 janvier i86ç.

A Nice. Temps triste, infiniment triste. Je pleurerais volontiers. Je suis énervé, agacé. Le ver solitaire que les uns ont dans le ventre, les autres l'ont dans l'âme. C'est le désir. Faim toujours renaissante, disproportion constante entre l'appétit et la pitance, et dans cet excès même la satiété.

Je suis malheureux; et j'ai tant de choses à regretter, à désirer, que mon chagrin ne prend aucun nom, comme s'il avait l'univers pour objet. Si loin... si près...! Cela brise et dissout les forces, et enfin la résignation n'est plus que la défaillance...

Que ce peu a donc de prix! On se lasse, on médite des résolutions... puis les projets du désespoir s'évanouissent en une minute, et c'est à recommencer. Prestige merveilleux de cette minute qui cependant n'a jamais donné le bonheur! Mais elle soulage. Être soulagé, c'est tout le bonheur possible à l'homme.

Je ne puis faire de vers.

^o janvier i86ç).

L'Océan s'agite, la Méditerranée se déploie; l'un se plaît à défigurer le ciel en fragments tumultueux dans son miroir brisé, l'autre semble s'étendre pour le mieux réfléchir. Les vagues de l'un se poussent violemment comme des désirs, les plis de l'autre s'enchaînent languissamment comme les vœux; et, tandis que rOcéan malmène et brouille la pensée, la Méditerranée déroule avec lenteur la page bleue du rêve.

Je souffre devant la mer : c'est un berceau trop puissant pour mon âme. Il ne l'endort pas, il la trouble; il lui imprime un mouvement d'impuissantes aspirations, dont elle n'éprouve que le malaise; il l'attire sans l'entraîner, comme le fucus de ses bords. J'ai la sensation d'un arrachement éternel. Puis je sens que je suis dupe d'un mirage de mes yeux bornés, qu'après tout c'est de l'eau, que je la dépasse infiniment et qu'enfin rien n'est vraiment grand dans l'espace.

Les montagnes ne me trompent pas plus longtemps : je pense tout de suite à la hauteur des étoiles, et à la plus élevée qui pourrait l'être infiniment davantage.

p janvier iS6p.

La philosophie pratique consiste moins dans la recherche du bonheur que dans l'art de s'en passer.

Mon désir du bonheur s'engourdit sous un ciel brumeux, comme le serpent dans une cage; mais quelle imprudence de le porter au soleil! 11 s'y dégourdit et rampe jusqu'à mon cœur pour le mordre encore.

,urii

Lettres à Madame Amiel

Lettres à Madame Amiel

Chàtenay, 12 juillet 1S68.

... Les arts plastiques me désolent par leur impuissance radicale à rendre le mouvement; la musique seule agit, elle seule est faite absolument pour parler à l'âme qui vibre toujours, où l'on peut trouver une émotion, mais jamais un repos. Le cœur qui s'arrête, qui cesse de battre une seconde, c'est la mort, et les arts plastiques, condamnés à fixer l'image, y impriment quelque chose de cette mort. Pour moi, plus je regarde un tableau, une statue, plus je sens le mensonge de l'art qui ne peut les faire vivre, puisqu'il n'y peut continuer l'action. Aussi l'œuvre ne me plaît-elle que tout de suite, qu'autant qu'elle n'est qu'une vision. La moindre suspension de la vie m'affecte péniblement.

Chàtenay, ./ octobre 186S.

... Vous soulevez une bien grosse question à propos de la direction de l'esprit. Je me suis souvent

demandé pourquoi la mode des directeurs était passée : je crois que la cause en est dans l'abaissement progressif de l'intelligence des femmes. La casuistique s'est beaucoup simplifiée pour elles; elles n'ont d'ailleurs plus besoin de guide, parce qu'elles rêvent sur place et pensent peu; elles ne s'occupent pas des mille chemins ouverts à la volonté, parce que leur volonté est engagée dans une rainure; leurs relations avec les hommes (notez ceci) ne sont plus assez polies, assez délicates, pour créer des cas de conscience embarrassants, on ne leur parle plus à demimot, elles savent toujours parfaitement à quoi s'en tenir. Autrefois les femmes pouvaient vivre dans le monde avec leurs passions, aujourd'hui leurs passions les déclassent tout de suite et leur moralité consiste à ne pas se déclasser, ce qui les conduit à une dissimulation qu'elles dédaignaient jadis. Elles ont aujourd'hui trop peu de liberté pour avoir besoin d'une direction morale; la séparation du bien et du mal est nettement tranchée pour elles. Quant à la direction intellectuelle, la plupart n'en ont que faire, et vous savez pourquoi. Mais à supposer même qu'elles se soucient du vrai, jamais l'homme n'a été moins capable de leur donner des notions intéressantes pour elles; il n'est plus catholique et il n'est que savant; tous les problèmes importants de l'origine et de la destinée sont mis de côté. Que leur importe la chimie ? Qu'ont-elles à faire de la mécanique? On ne satisfait pas des poètes avec si peu de chose, et elles sont poètes.

LETTRES A MADAME AMIEL I^f

Parts, 7 oclohrc iS6S.

... J'ai entrepris dans ma précédente lettre une longue tirade sur la direction d'esprit; je n'y avais pas beaucoup réfléchi, je me mets à y penser. Comment ose-t-on prendre sur soi de guider une volonté, quand on est si embarrassé de la sienne? Quelle témérité! Quelle outrecuidance! On peut tout au plus consentir à collaborer dans la recherche du vrai, mais tracer des règles, c'est un peu impertinent. Je vous soumettrai ici plusieurs observations. Ou l'on a affaire à une intelligence médiocre, ou l'on s'adresse à un esprit d'élite; dans le premier cas, j'aimerais mieux conduire des oies avec un petit bâton; dans le second cas, la domination est pleine de périls. Vous allez voir pourquoi. La vérité est une, mais les voies qui nous y conduisent sont très diverses. Chaque esprit suit instinctivement la sienne; il n'est pas bon d'arracher une intelligence à la méthode qui lui est naturelle pour la plier à une méthode différente, et cela pour deux raisons : d'abord on n'apprend que par soi-même, c'est-à-dire en transformant tout enseignement pour l'approprier à la méthode qu'on suit naturellement, c'est donc créer un travail pénible à l'esprit que de lui imposer une méthode artificielle; ensuite pourquoi restreindre le nombre des voies qui mènent au vrai? Chacun assiège la citadelle de son côté, et elle est plus vite investie et emportée que si tout le monde pousse à la fois dans une direction unique où un seul obstacle sérieux peut arrêter l'année entière. Madame,

il faut harceler l'inconnu, il faut y enfoncer la sonde de toutes parts, il faut que chacun l'attaque par où il veut et à sa manière, car les uns sauront, grâce à leurs aptitudes spéciales, le pénétrer là où les autres ne l'entameront jamais. L'auteur dramatique, par exemple, arrive à la connaissance de l'homme par une tout autre route que le philosophe moraliste, et le savant par une autre route encore que les deux premiers, et cependant c'est toujours l'homme qu'il s'agit d'analyser. On arrive également à la notion de la divinité par des chemins très divers, selon qu'on est doué pour marcher dans l'un ou dans l'autre; il y a des mystiques, des métaphysiciens, des positivistes. Aucun de ces instincts de l'intelligence n'est à repousser; la vraie méthode consiste à étudier la nature avec l'intelligence humaine tout entière, et non pas seulement avec celle de Pierre ou de Jacques. Il n'y a que les petits esprits qui cherchent à amener les autres sur leur propre terrain; ce qui caractérise un esprit grand et complet, c'est une singulière aptitude à se trouver chez soi sur tous les terrains, à ne tenter aucune conversion au profit de sa méthode propre, parce que cette méthode est au$si multiple que l'intelligence est capable de directions diverses.

Voilà pourquoi, madame, si j'avais à diriger un esprit, je me garderais bien de décider pour lui, mais j'essaierais de le conduire à décider comme mai par ses aptitudes propres et sans jamais violenter les instincts de son entendement; j'y gagnerais de voir mes idées confirmées par des preuves d'un ordre nou-

veau; ce serait, comme je disais, une collaboration. Mais il faut une telle souplesse d'intelligence et des facultés si complètes pour employer efficacement ce procédé de direction, que certainement je ne serai jamais le directeur de personne.

Paris, 21 décembre iS6().

... Vous me demandez comment il se fait qu'un roman intéresse plus par les mauvaises qualités de son héros que par sa vertu; pourquoi un don Juan captive mieux le lecteur qu'un honnête amoureux ? Je serais bien tenté de dire que ce sont les mauvaises qualités du lecteur qui sont sympathiquement chatouillées par celles du héros, mais ce serait peut-être bien sévère. Je crois que la pratique du vice, offrant 'moins de simplicité que celle de la vertu, prête davantage à l'aventure et au développement d'une intrigue. Voyez que ce mot même intrigue signifie à la fois le noeud d'un ouvrage dramatique et, pris en mauvaise part, la complication du jeu des passions. La vertu, sans être exclusive de la passion, n'y est pas favorable, puisqu'elle a mission de la vaincre, de la modérer et même de l'étouffer lorsqu'elle devient précisément intéressante par sa puissance et son ardeur. Ajoutons que la malice exerce bien davantage l'esprit que les bonnes qualités; malin et spirituel sont presque s\ nonymes, la méchanceté est souvent brutale et inepte, mais la malice implique le génie de la combinaison, c'est l'art dans le mal; ce sera, par

conséquent, la perfidie et la galanterie dans l'amour, la médisance habile, le mensonge bien fait, la raillerie, la flatterie adroite dans les relations sociales, toutes actions coupables mais propres à aiguiser l'esprit et à varier l'intérêt, parce qu'elles laissent à deviner et à imaginer. Une belle amitié, un amour noble et pur, la sincérité, la droiture, tout ce qui prend, au grand jour, le grand chemin de la vérité, tout cela édifie sans irriter la curiosité, les actes sont trop simples pour n'être pas prévus, et ce qu'on prévoit ennuie.

Paris, iS septembre iSy}.

... Je suis dans une telle fournaise de travail depuis quelque temps, que l'affreux ciel que nous avons ne m'est presque pas sensible, si ce n'est peut-être à mes nerfs, qui sont très surexcités. Est-ce la cause de mon ardeur au travail ou, au contraire, cette ardeur cause-t-elle la surexcitation? c'est ce que je ne démêle pas très bien. J'ai peu d'appétit, mais je dors. Je crois toutefois que mon exaltation cérébrale n'est pas bien saine, car elle se porte sur toutes sortes de sujets, de sorte que je fais de l'analyse philosophique tout de suite après avoir rimé; cela ne m'est pas ordinaire. Je regrette de n'avoir pas de goût pour les recherches "pénibles et les formes difficiles ; la fatigue, ou du moins la tension d'esprit, m'empêche de jouir du plaisir de composer, comme j'en jouirais si je n'avais à faire travailler que mon imagination. Je suis obsédé de cette pensée, que la poésie, loin d'exclure

l'expression des vérités supérieures d'un caractère scientifique, la rendrait au contraire plus juste intimement si elle était pourvue de la hardiesse nécessaire dans son langage. Il faudrait qu'un poète comme Hugo imposât à l'esprit français la beauté du vrai. Le système de Darwin, par exemple, est d'une ineffable grandeur pour qui en fait une application universelle. Les mômeries des cultes mourants seraient tellement surpassées qu'elles se couvriraient d'un ridicule plus décisif que celui dont Voltaire les a couvertes. Le bon sens est si pauvre en bonnes raisons qu'il ne sera jamais le vainqueur définitif des idolâtries. 11 faut mieux que ce couteau de bois pour trancher la superstition à sa racine, qui est devenue, par les siècles, un tronc de chêne. Il serait donc à souhaiter que les vérités, ou du moins les magnifiques vraisemblances des hypothèses de la science, prissent possession du cœur des hommes comme elles conquièrent leur esprit. La poésie seule pourrait produire ce résultat. Elle a son mode de démonstration. Ce qui a pu être dit en beaux vers acquiert une précision qui s'adresse à toutes les facultés ensemble^ et ainsi la sensibilité collabore avec l'intelligence, elle joue le rôle du verre grossissant qui met en lumière les intimités de la nature.

Ce qui me manque pour réussir à mon gré dans cette entreprise c'est l'imagination : je ne colore pas assez les objets pour dissimuler la sèche trame du raisonnement.

... Je suis levé de bon matin, vers cinq heures et demie, je suis prêt à six heures un quart environ et je descends au jardin; je gagne le bois et je m'assieds sur un petit tertre qui domine la vallée du côté de Versailles. Là, je rêve et j'essaye de composer. Il me vient des idées de poèmes; mais peu de vers. Il y a là des chênes, malheureusement un peu jeunes, mais mon imagination leur prête un aspect vénérable et je n'ai qu'à m'étendre sur le dos pour les rendre très élevés; il faut un peu d'industrie pour solliciter les émotions. Avant-hier matin ces chênes m'ont parlé, je regrette de ne pouvoir vous rapporter leur langage dans sa simplicité, mais je vais tâcher de le traduire : a Voilà l'homme, il s'assied sous nos feuillages, accoudé sur la mousse, dans une attitude mélancolique. Il n'est plus tel que l'ont vu nos pères, au temps où Mérovée chassait dans les grandes forêts de la Gaule. Et l'homme de ces temps-là n'était plus tel que l'avaient vu les pères de nos pères, quand les hautes végétations couvraient la face du monde et qu'il taillait des haches de pierre. Les chênes n'ont point chan^, ils croissent toujours moins nombreux et moins vénérés, mais semblables à eux-mêmes, habités par les mêmes oiseaux; ils n'ont point changé, les chênes, ils se sont seulement succédé en se propageant; les vieilles feuilles, macérées par les pluies et le soleil, se sont entassées par couches pour former un sol de plus en plus nourricier, dans lequel, nous, les derniers venus, nous enfonçons nos racines; nous

grandissons sans bruit, tranquillement, et tous les ans nous voyons jouer sous notre dôme des enfants nouveaux qui rient et pleurent, puis, tous les siècles, des bûcherons nouveaux, dans des costumes nouveaux, avec des engins nouveaux, nous abattent pour construire de plus grands vaisseaux, dont les formes varient, et des maisons plus vastes pour des hôtes plus riches. Mais dans cette perpétuelle diversité des hommes aux divers temps, le fond de l'homme demeure presque immuable. Celui qui est accoudé là, sur la mousse, n'est pas plus content de vivre que ne l'était son aïeul dès l'âge ancien, qui mordait les loups au visage pour se défendre contre eux, et se traînait tout sanglant à nos pieds pour y chercher des glands. Celui-ci est repu et triste, l'autre était affamé et irrité, et les races, dont la chaîne immense les réunit l'un à l'autre, ont lentement vaincu la faim, le froid, sans vaincre jamais le mal, qui est le propre de l'humanité, le mal étrange que nous ignorons et dont le nom même nous est inconnu, ce mal fait de besoin et de satiété, d'impatience et d'ennui. Nous autres nous sommes pour être; aspirer l'air par les pores de nos feuilles nous suffit... »

9 décembre iSy^.

... L'attachement aux rapports éternels des choses est une condition de vie pour les œuvres artistiques, et tout ce qui est de mode est voué au ridicule à très bref délai. C'est ce qu'atteste la fortune des ouvrages

If2 LETTRES A MADAME AMIEL

sans profondeur où l'auteur s'est préoccupé du vêtement mobile de l'humanité plus que de sa structure intérieure. Ne vous plaignez donc pas d'arriver à la quintessence de tout, car il n'y a vraiment que l'essence qui dure sous les vaines métamorphoses de la vie. Toutefois n'espérez plus les joies faciles de l'enthousiasme des premières années; la médiocrité de tout vous pénétrera de tristesse et vous n'aurez pas même la consolation de vous enorgueillir de vos dédains, car l'Idéal est un terme de comparaison qui vous humiliera dans votre propre estime. Remarquez que, dans la vie, les orgueilleux .actifs, c'est-à-dire confiants en eux-mêmes, sont le plus souvent inintelligents; l'exception qu'ils font en leur faveur serait une impudence, si elle n'était une niaiserie. Orgueilleux de quoi ? Me voici revenu au déplorable « à quoi bon? », il est grand temps de m'arrêter, car vous avez plutôt besoin de réconfort que de dissolvant. A tout prendre, il y a une bonne chose en ce monde, c'est de désespérer ensemble, d'user en commun de la lumière qu'on acquiert sur la nature du Beau, pour y mieux aspirer, sinon pour y atteindre.

... L'idée que vous vous faites de mon goût pour le monde est des plus plaisantes; je n'insiste pas, car mes actes étant, pour les trois quarts au moins, en complet désaccord avec mes goûts, je ne puis rien dire de ceux-ci qui ne puisse être nié par l'examen de ceux-là. Il y a entre mon rêve et ma vie un abime que je sens, mais que je serais ridicule et fat de trop

préciser : ainsi j'aimerais la gloire et je n'aime pas la société des hommes; je me plais dans la compagnie de la femme, mais je la rêve dans des conditions que je suis absurde d'exiger en ne me mariant pas. Mon idéal serait de vivre dans un cabinet de travail avec une compagne silencieuse et très tendre, qui trouverait naturel que je restasse des heures sans lui rien dire; de cette retraite il me serait très agréable d'avoir une perception solitaire du renom que j'aurais mérité, car ce qui me préoccupe c'est de valoir; cela bien acquis, je me passerais admirablement de mes clients et de leurs obsessions. Ce dont j'ai passionnément besoin, c'est de la caresse dans l'air, chose que le mariage promet seul. Le célibat est une espèce de la rage; il ne faut demander à un célibataire tant soit peu sensible aucun acte rationnel; il est une contradiction vivante, un monstre; pourtant il préfère son état vraiment misérable à la platitude et à l'aridité de la plupart des unions quotidiennes. Il ne connaît que des étincelles de bonheur, suivies de nuits opaques pendant lesquelles ces étincelles prennent dans son souvenir et dans son aspiration^maladive des proportions d'incendie.

jr décembre iSy).

... Je n'entends pas par médiocrité une petite mesure d'esprit, de puissance ou de fortune, ce qui caractérise une certaine bourgeoisie; je prête à ce terme un sens qui n'est pas tout social; je nomme

médiocrité la condition essentielle de l'homme, sa situation dans le tout. Comme il ne regarde pas souvent au tout et qu'il est par ses besoins rappelé aux circonstances les plus voisines de sa vie terrestre, il n'a que fort rarement le sentiment de sa médiocrité. En outre, son rapport à ce qui l'entoure immédiatement est très propre à lui donner le sentiment contraire, puisqu'il règne sur sa planète. L'impression du néant, au degré où je l'éprouve quelquefois, est un fruit assez récent de la science positive. Je me sens devenir un pohit dans l'espace, u?i instant dans la durée, dès que j'envisage l'énorme amas de siècles, qui se prolonge en arrière et en avant du moment vécu, et l'immensité du milieu où je vis et dont la terre est un point elle-même. Quand ces pensées se dépouillent de leur forme esthétique et passent ainsi du domaine de la poésie dans le domaine de la raison pure, passage fort difficile d'ailleurs, elles agissent sur la volonté comme un dissolvant terrible; sublimes dans l'imagination, elles sont seulement atroces dans l'entendement qui ne se console pas de leur horreur par leur effet artistique. Pascal a senti l'infini d'une manière dont Lamartine, par exemple, ne se doutait même pas, car il n'y a qo'un mathématicien qui conçoive ou du moins essaie de concevoir une valeur plus grande ou plus petite que toute valeur donnée. Pour un poète, l'infini commence avec l'incolore et l'indistinct; le nuage, /./ nue en est le symbole, mais pour un Pascal ou un Spinoza, l'infini est tout au contraire la seule chose positive, et c'est le fini qui

LETTRES A MADAME aMIEL IÇ^

est vraiment négatif. Le langage, à cet égard, a pris la forme du concept populaire qui est l'inverse du concept métaphysique. Vous ne sauriez croire combien l'éloignement dans le temps et dans l'espace me trouble et me rend inerte. Sans même faire appel aux successions et aux prolongements vertigineux de la vie sidérale, mais en contemplant seulement le fourmillement lointain de l'histoire humaine, j'arrive à un état qui doit être celui des rêveurs indiens. Je me compte alors pour rien, et si je m'occupe encore de faire des vers, c'est par l'instinct naturel qui est hostile à ces excursions dans l'infini et nous ramène impérieusement à notre condition bornée. Quand je me prends au sérieux, c'est que je m'oublie. Un bon moyen de ne pas donner dans ce travers est de penser tout à coup, pendant une actualité très intéressante, à un personnage quelconque des siècles morts, Artaxerxès Longue-Main, par exemple, ou encore à un être insignifiant comme à l'esclave qui étrillait les chameaux de la reine de Saba, et pour qui l'existence était aussi chose très importante. Mais, si je ne craignais de vous fatiguer l'esprit, je vous expliquerais comment cette sensation du néant dans le tout, qui serait encore pour le philosophe une sorte de jouissance intellectuelle, ne lui est pas même donnée sans mélange, car la raison qui le porte à dire qu'il n'y a rien de grand l'oblige à concevoir qu'il n'y a non plus rien de petit, et que tout être flotte entre deux infinis, également distant des deux extrêmes, situation que Pascal a peut-être le premier sentie à fond.

Fonienay-le-Fleuri, merciedi ) juin iSj^.

... Dimanche j'ai déjeuné avec l'officier d'état-major qui s'est intéressé à mon travail de logique appliqué à la géométrie; il l'avait lu d'un bout à l'autre, et je suis sorti de cette redoutable épreuve rassuré sur les principaux objets de mon étude; je n'ai pas fait de fautes de déduction, mais il m'a demandé encore quelque temps pour réfléchir sur mon principe qui renverse ses idées, ce qui ne m'étonne pas. Il m'a paru être tout à fait au courant de la matière et ce sera beaucoup pour moi d'avoir son approbation, mais je m'adresserai, s'il y a lieu, à plusieurs autres encore, avant d'oser soumettre mon idée à un homme connu dans la science. J'ai peu parlé de ce travail, mais j'en ai peut-être encore trop parlé, car si j'échoue, on aura le droit de me dire que c'est bien fait, que je ne devais pas me mêler d'autre chose que de mon art. Cependant je ne puis me résoudre à ne jamais me préoccuper des questions qui sont les plus curieuses ou les plus importantes. Je ne trouve pas qu'on doive, pour cultiver un succès exclusif, s'interdire des études plus viriles et plus dignes de la pensée. 11 y a dans la poésie une part de métier qui souvent me semble basse et puérile et qui me révolte; il faudrait pouvoir improviser toujours pour ne jamais se sentir humilié par les minuties de la versification.

Je voudrais être entièrement homme par mon esprit, et il me répugne de me classer dans une caté-

LETTRES A MADAME AMIEL l^J

gorie de rêveurs, dédaigneux par impuissance des froides beautés de la science. Vivre intellectuellement par toutes mes facultés ensemble est mon ambition, et, si j'en avais le temps, j'étudierais les arts en cultivant mes aptitudes embryonnaires.

Mardi 4 août iffj.f.

Me voici à Lyon depuis dimanche et j'éprouve un certain soulagement à me sentir un peu éloigné de mon milieu habituel où je n'ai pas la vie qui me plairait. Quelle vie me plairait? 11 ne faudrait pas trop me pousser là-dessus...

J'ai apporté de la besogne que je retrouve soir et matin. Je ne rime pas, je ne puis, mon esprit n'y est pas; je rêve et la poésie est si différente de la versification, depuis que versifier est une science, qu'on se sent parfois d'autant plus poète qu'on fait moins de vers. Je m'imagine que vous rêvez aussi beaucoup au bord de la mer, malgré le peu de goût que vous manifestez pour les grands balan\:cments inintelligibles de la vague; le mouvement seul, dès qu'il est périodique, invite au songe; il bat la mesure des profondes musiques de la rêverie; c'est pour cela sans doute qu'on s'éloigne si difficilement des bruits même dont on n'aime pas l'obsession; je crois qu'un tic-tac de moulin m'arrêterait. Je me rappelle qu'au Creusot la rumeur de la forge avec ses intermittences et ses retours des mêmes grincements de laminoir, bien loin

lyS LETTRES A MADAME AMIEL

de m'empêcher de poursuivre la rime et le sens qui vont toujours à hue et à dia, accompagnait bizarrement mon travail; et, comme la contradiction excite la pensée, le vacarme sollicite l'énergie de la réflexion. Tout cela pour dire que le bruit de la mer, qui n'est pas aimable, n'est cependant pas contraire à la plus douce méditation.

Dimanche 9 août 18/4.

... Vous souffrez, dites-vous, de la médiocrité générale et particulière, dont votre naïveté est trop souvent dupe, parce que vous croyez les gens plus hauts et plus intelligents que vous. Je comprends à merveille ce sentiment; dès qu'on s'y abandonne, un grand découragement s'empare de la volonté, car on en vient à mépriser l'estime d'autrui, ce qui ôte à l'ambition l'un de ses plus puissants mobiles, mais aussi le moins noble. L'ambition ne devrait jamais se proposer que la plus complète exploitation des facultés dont on est pourvu, quelle que puisse être la fortune des œuvres. Mais vous souffrez de la médiocrité par des motifs moins égoïstes; vous ne désirez pas un entourage éminent pour le prix de son approbation, mais vous le recherchez pour le fruit que votre intelligence en espère. Grande est votre déception; l'intelligence, comme vous l'entendez, est bien rare, elle n'est presque pas humaine. Le travail de la pensée s'est divisé à l'infini, comme celui de l'industrie; le nombre des spécialistes est allé toujours croissant et

peu à peu le grand travail d'universalité qui marquait la sagesse antique a fait place à une multitude de vues plus sures, mais infiniment plus étroites. Que de fois j'ai envié le sort des jeunes gens qui se pressaient autour de Socrate ou d'Aristote pour poser à ces maîtres quasi divins des questions toujours sublimes par leur étendue et leur portée, et auxquelles ils répondaient, non point par la vérité, mais par des pressentiments immenses qui la valent en noblesse. On croyait alors que la raison de l'univers est immédiatement accessible, parce qu'on sentait qu'elle est une; on y allait droit par quelque hypothèse générale qui régissait tant bien que mal toutes les provinces de la science. Des esprits élevés à pareille école ne pouvaient nourrir qu'une vaste ambition intellectuelle et leur essor les élevait si haut, même dans l'erreur, qu'on ne sait où gît vraiment la dignité du cerveau, ou dans la science effective ou dans le besoin de savoir. C'est ce que les positivistes ne se demandent même pas lorsqu'ils placent si bas les tentatives des philosophes. Aujourd'hui on est un excellent mathématicien à la condition de ne point entendre, comme Pythagore, rouler harmonieusement les astres ; mais un excellent mathématicien n'est pas aussi différent d'un imbécile qu'on pourrait le croire, s'il n'a aucun souci de l'origine des idées de nombre et de mesure; l'aptitude mathématique est très comparable à une fonction mécanique, car des pâtres, d'ailleurs fort bouchés, résolvent parfois des problèmes très difficiles par la seule intuition. Une intelligence

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compréhcnsive, capable de coordonner les aperçus les plus éloignés et les plus divers, est seule bien constituée; elle est aussi la plus rare. Et, pour tout dire, je suis porté à croire que c'est la faculté esthétique, le sens artistique, qui confère à une intelligence la puissance de concevoir philosophiquement toutes choses. Songez en effet que tous les grands efforts de l'esprit humain se sont exprimés par des systèmes. Or, un système suppose une composition, un retour de l'analyse abstraite à la vie, car enfin il s'agit, après avoir décomposé la réalité par toutes les sciences particulières, de la reconstituer telle qu'elle est, mais intelligible. En d'autres termes, toute science particulière, par son analyse, détruit h forme, et c'est la philosophie qui la rétablit, et c'est en cela qu'elle fait œuvre d'art.

Mais où vais-je? Je ne puis cependant quitter ce sujet sans relever une phrase de votre lettre, qui m'a beaucoup frappé et qui s'y rapporte : a L'individualité de celui qui pense est un trouble dans l'harmonie universelle ». Oui, je le crois comme vous; de là cette tendance à se livrer par le rêve aux sollicitations absorbantes de l'infini; il semble qu'on sente la personnalité comme irrationnelle dans le concert des choses et on est disposé à la rendre au réservoir commun, le sacrifice est impliqué dans le panthéisme et dans toutes les doctrines de la nécessité. Au fond la personnalité, en nous limitant, nous diminue; beaucoup de penseurs fiers l'ont senti, et ils ont cherché à faire du moins de l'intelligence individuelle, non le

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miroir passif du monde, mais le terme et l'expression suprême de son développement, comme l'a fait Hegel. « Tout est vain et ridicule hors la nature même, » dites-vous. En effet, elle est et agit par une nécessité devant laquelle toutes les rébellions de la prétendue liberté sont semblables aux petites agitations d'un bouchon qui flotte sur la mer.

9 février iSjj.

... Je viens d'avoir, en lisant le dernier ouvrage d'Herbert Spencer, l'Introduction à la science sociale, une impression à la fois agréable et anxieuse. Il projette de traiter cette science comme une application de la psychologie, ce qui est, vous le savez, mon point de vue, et deux livres de mon ouvrage sont déjà écrits dans ce sens. Il est probable que la grande supériorité de la psychologie anglaise sur la nôtre lui fournira des moyens infiniment plus sûrs et plus variés que les miens, sans parler de la différence d'érudition et d'esprit qui lui donne de si grands avantages. Je regrette donc de n'avoir pas ose publier mon commencement à titre de simple plan, j'aurais daté ainsi mon travail. Je suis très curieux de savoir si la méthode psychologique conduira Spencer à la théorie générale de la possession qui implique la possession de l'homme par l'homme sous quatre formes mères de toutes les institutions sociales, ce qui est le fond de ma pensée. S'il y arrive, je n'aurai plus aucune raison de faire imprimer mon étude, mais j'aurai la consolation de voir le sujet traité de main de maître et com-

plètement épuisé avec cette bonne foi et cette exactitude minutieuse qui caractérise la philosophie anglaise.

... Dans le voyage des bords du Rhin, que j'ai fait avec Sédille et sa famille, je suis allé jusqu'à Anvers, mais je n'ai pas poussé plus loin, de sorte que je ne connais pas les musées hollandais. Je me fais une grande fête de les visiter en si bonne compagnie. Je me promets d'extorquer de nos deux peintres les renseignements techniques les plus utiles pour entrer dans l'intime intelligence de ce que nous verrons. Déjà le dernier ouvrage de Fromentin sur les maîtres de la Belgique et de la Hollande m'a bien éclairé, mais je n'en suis pas aussi satisfait que je l'espérais, du moins au point de vue où je me place, car vous savez que je me suis mis à piocher l'esthétique pour tâcher de formuler en termes exacts ce que j'en pressens vaguement. Or cette exactitude scientifique dont j'ai besoin est sans doute impossible à obtenir, si j'en juge par le livre de Fromentin; les impressions de la couleur y sont à chaque instant interprétées par celles de la musique, et le jargon d'atelier, quoique relevé par sa plume distinguée, domine encore assez pour ôtertouterigueurauxdéfinitions. J'épiais, par exemple, une définition du style en art, et j'ai été bien déçu en lisant ce qu'il en conçoit, et si l'on entend par le style, dit-il, « l'idéal de ce qui est pur et beau tran-

scri't en formules... ». Pour moi cette phrase est du galimatias, rien n'y est défini, idéal, pur, beau, autant de vagues conceptions qui défraient les dissertations oratoires sur l'art, mais n'en expriment pas l'essence. J'espère, en posant méthodiquement des questions à nos compagnons de route, tirer d'eux, peu à peu et sans les importuner, quelque chose de ce que je veux savoir. Il est certain que le mot style répond à l'une de leurs préoccupations spéciales, et qu'il a pour eux un sens autrement plus net et important que pour un amateur, même éclairé, comme Godard, par exemple. Le peu que j'ai travaillé, depuis que je ne vous ai vue, n'a profité qu'à mon étude sur la nature de l'artiste; j'avance lentement, car mon désir d'être exact m'oblige sans cesse à des analyses nouvelles de sujets qui ne sont pas directement engagés dans l'esthétique. Ainsi j'examine le phénomène de l'expression dont on parle souvent sans trop savoir quel en est le jeu psychologique, je suis conduit beaucoup au delà des limites que je m'étais d'abord tracées. Tant pis, car je n'en finirai pas; il en arrivera de ce travail comme de ma géométrie, que>je sens toujours sujette à revision et qui m'a fait perdre infiniment plus de temps que je n'en tirerai d'avantage. Puis il y a dans le besoin d'exactitude un grand écueil, c'est la subtilité; à force de vouloir ne rien laisser sans définition, on porte son regard jusqu'aux fils les plus déliés de la trame ou les faits se dessinent, on veut encore couper chaque fil en quatre et naturellement le lecteur vous envoie au diable, parce qu'il s'intéresse

plus à la tapisserie qu'au canevas. Aux deux extrémités d'une étude de ce genre on cesse également de voir clair; d'abord on voit confusément la masse des faits parce qu'on ne les a pas encore distingués, puis on voit confusément le dernier résultat de la distinction parce qu'il ne reste plus à regarder que de l'infiniment petit. Entre les deux termes, il faut savoir, comme Taine, choisir un milieu où la perception des choses est devenue claire sans exiger de l'esprit un effort qui ramène le trouble dans la vue. Malheureusement ce milieu ne me satisfait jamais, c'est un à peu près qui convient à la vulgarisation, mais qui laisse trop de vérités dans l'ombre. Je suis frappé de ces difficultés, qui me confirment dans l'opinion que la préoccupation de rendre communicable à autrui ce qu'on pense fait peut-être penser plus nettement, mais, à coup sûr, fait penser moins profondément. Il ne faut cesser d'analyser que quand la vue s'obscurcit, mais il faut écrire bien avant que la vue n'ait commencé à s'obscurcir, car un peu moins de netteté dans la pensée de l'écrivain se traduit dans le style par beaucoup moins de lucidité pour le lecteur; le langage que nous nous tenons à nous-même dans notre cerveau, lorsque nous touchons aux limites de notre compréhension des choses, est encore intelligible pour nous, il serait absolument inintelligible à un tiers. Aussi la méditation à fond est une œuvre solitaire qui meurt avec le cerveau sans en être jamais sortie, et comme ce moment de la méditation est, pour un vrai curieux, le plus intéressant, le plus objec-

LETTRES A MADAME AMIEL lÔf

fi/ par la plus intense intuition de la chose étudiée, il s'ensuit qu'un livre s'arrête précisément où l'intérêt de la recherche tend à s'accroître; à cet égard tout livre est un maître.

... Je veux d'abord vous entretenir de vous-même. Je suis frappé, depuis longtemps déjà, de votre préoccupation de retraite; vous ressemblez à une ville assiégée qui pense à mettre bas les armes devant un assiégeant dont les parallèles la menacent de trop près; cet ennemi, c'est le Temps, les parallèles sont les années; vous songez à vous rendre à merci, ne demandant qu'à finir vos jours comme une reine découronnée, dans une commode captivité, aux extrêmes frontières de son royaume perdu. Je suis tout à fait à mon aise pour vous en parler, car n'ayant jamais été complimenteur, je risque moins de paraître impertinent sur un sujet en général réservé. Je reconnais d'abord que vous allez faire une grande expérience sur le cœur humain, expérience redoutable pour beaucoup de femmes, car c'est à ce moment qu'elles apprennent qui les aime et comment on les aime. Le temps est un puissant chimiste, c'est dans le creuset des années que les éléments de l'affection se séparent et se mettent en évidence. Vous allez sentir la profonde différence qu'il y a entre l'attrait et le charme, et peut-être n'y avez-vous jamais pensé? Permettezmoi d'appeler votre attention sur ce point; je veux

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VOUS faire bénir la philosophie. Dans le monde on entend par a prendre philosophiquement son parti » se résigner au lieu de s'éclairer, ce qui n'est pas du tout philosopher.

L'attrait sollicite et fait venir, le charme retient et fixe. Il y a un abîme entre ces deux actions. L'attrait pour attirer suppose quelque attirail, c'est une arme; le charme est une émanation plus profonde, c'est l'être même agissant directement sur autrui, c'est le vrai moi qui triomphe. Remarquez que toute femme distingue sa beauté de son moi, car lorsqu'elle se sent aimée pour sa beauté elle se demande : « M'aimet-on aussi pour moi-même? » Distinction bien juste! Il y a le vrai vous qui ne suit pas la fortune de l'autre vous; le premier charme après avoir attiré, le second a pour mission de faire communiquer le premier avec autrui par le symbole de la forme. Toucher au moment où l'on n'a plus à attirer, c'est en finir avec l'inconnu, par conséquent avec toutes les chances de méprise et de déception, et si alors on continue à charmer ceux qu'on a conquis, on prend possession d'eux définitivement, sans autre effort qu'en restant soi. Pour entrer dans vos inquiétudes, je suppose donc (ce que je n'ai pu encore constater) que vous êtes aussi atteinte, aussi détériorée que vous le dites. Eh bien! vous allez savoir si vous aviez du charme ou seulement de l'attrait. Je ne crains pas pour vous le résultat de l'épreuve. Vous allez sentir une chose dont auparavant vous ne pouviez être sûre au même degré, à savoir qu'on ne peut pas se passer de vous,

et ce VOUS intime dont vous disiez : « M'aime-t-on pour moi-frJme > », de ce vous si cher à tous ceux qui ont eu affaire directement à votre âme, si cher à votre entourage. J'ai dîné hier quai de la Tournelle et j'ai été tout attendri de l'accent avec lequel les vôtres parlent de vous, de votre maladie, de vos souffrances. A leur tour vos amis véritables vont devenir presque des vôtres en devenant moins courtisans, c'est-à-dire plus attentifs au vrai vous. Je ne sais plus, en écrivaiu ces lignes, si mon esprit fait de la philosophie ou si j'ai cédé la parole à mon cœur. L'analyse est une œuvre fine, et quand elle tire des choses leur plus secrète essence, il arrive souvent que cette essence, au lieu d'être une abstraction, est un parfum et un baume. C'est en cela que la philosophie et la poésie ne sont pas toujours incompatibles.

Pour en finir avec la philosophie, je partage votre désespoir au sujet de l'impuissance des mots à exprimer ce qu'on veut. Le langage n'est pas une palette où l'on puisse mélanger toutes les couleurs entre elles, à toutes doses, pour nuancer à l'infini l'expression, c'est plutôt une collectiçn de petits cailloux colorés une fois pour toutes comme ceux d'une mosaïque; on peut bien, en les rapprochant dans un certain ordre, les faire influer un peu les uns sur les autres, mais il y a bien loin de cette juxtaposition à un mélange de couleurs, à un dosage d'éclat. La parole nuance mieux que la plume grâce à l'accent et au mouvement; aussi entre le discours et un écrit il y a la même différence qu'entre une peinture et une

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mosaïque. On ne peut pas rajeunir les mots, mais on peut communiquer à leur arrangement quelque chose de neuf et d'original, et c'est là tout le style. Je définirais volontiers le style : l'empreinte du tempérament de chacun dans la disposition des mots; ou encore : l'art de mettre dans la disposition des mots une nouveauté qui n'est en aucun d'eux. Écrire, c'est fatalement travailler dans le vieux, et bienheureux celui qui peut donner à ce rapetassage un air de fraîcheur!

Harlem, 26 août iSj6, vendredi soir.

... J'avais mal vu Rubens, lors de mon premier passage à Bruxelles et à Anvers, il y a quelque quinze ans, au retour d'un voyage sur les bords du Rhin. Rubens n'est décidément pas mon peintre, non que je sois insensible à son génie, car la Mise en croix, la DesceJite de croix d'Anvers, et le tableau où il s'est peint avec sa famille, celui-ci surtout, m'ont tout à fait saisi; le coloris en est bien plus fin que celui des toiles du Louvre, et tout aussi puissant; c'est un bouquet de nuances qui ravit les yeux. Mais, en général, je ne trouve pas vraies les chairs de Rubens, le ton en est arbitraire, souvent d'un jaune relevé de bleu et de rouge exagérés dans le clair-obscur, je n'ai jamais vu cela dans la nature; le dessin doit être juste, cependant il me déplaît; les muscles forment des nodosités désagréables, je n'en sens pas le jeu; la force est rendue par la masse de matière charnue et non par la dureté de la fibre et du tendon, comme si la puissance ne se mesurait qu'au poids de la viande;

l'énergie nerveuse semble inconnue à ce peintre, et c'est pourtant la plus expressive. Les lignes peuvent être bien conçues au point de vue de la composition, ce sont de belles arabesques, mais au point de vue de la beauté corporelle, je les trouve tourmentées, tous les genoux sont cagneux. Le corps du Christ est construit comme celui des bourreaux; une âme délicate n'y saurait habiter; j'aime mieux, à tout prendre, le Christ efflanqué des primitifs italiens. D'après l'éloge enthousiaste que fait Fromentin de la Communion de saint François, je m'attendais à autre chose et à mieux. Toutefois le tempérament de Rubens y est à l'aise. 11 y a là des moines brutaux et violemment attendris qui devaient être réussis, car la mélancolie et la distinction, qualités chrétiennes des primitifs, en sont bien absentes.

En somme, c'est le tableau du coup de lance et le tableau de famille qui m'ont le plus frappé; ils m'ont délecté la rétine d'une manière inexprimable.

Mais ce qui a été entièrement une révélation pour moi, ce sont les Franz Hais d'ici. Comment se fait-il qu'un pareil peintre ne soit pas plus souvent cité? Le peu que j'appréciais dans Ribot, je m'aperçois que c'était du Hais, et encore du Hais des derniers jours; et maintenant que j'ai vu le Hais du bon temps, j'ai Ribot en horreur, comme un profanateur. La véracité de ce peintre est prodigieuse; je n'avais rien vu qui en approchât, môme en Italie, car il faut bien distinguer ici l'art de la poésie. Dans tout grand peintre italien il y a un mélange profond de l'un et de l'autre,

lyO LETTRES A MADAME A MIEL

et j'entends par la poésie d'une peinture ce que l'artiste ajoute à la nature aussi bien dans le coloris que dans la composition; la couleur est en effet sujette à interprétation, chaque peintre, selon son tempérament, interpose entre lui et l'objet un prisme qui modifie avec harmonie les tons réels. Pour Hais il semble que le problème consiste à transporter sur la toile les tons donnés par le modèle, en maintenant tous leurs rapports réels; c'est accepter toutes les difficultés de l'imitation, au lieu de les simplifier ou de les éliminer par l'adoption d'un procédé ou d'un parti. Pendant sa longue carrière, depuis son premier tableau jusqu'à son dernier, Hais fait en quelque sorte le siège de la vérité par des approches successives, et il ne perd la sincérité qu'à la fin de sa vie lorsqu'il est trop affaibli pour satisfaire aux exigences de son. propre idéal; alors il renonce à rendre la complexité infinie des tons réels et se borne à combiner le noir, le rouge et le blanc; c'est à ce moment que notre Ribot l'imite. Mais entre les deux extrémités de son talent, il y a une période où il ne diffère pour ainsi dire pas de la nature. J'en suis émerveillé. Faire voir la chair comme elle est, sur un fond qui n'est pas artificiellement sombre, qui est aéré et transparent, ce doit être bien difficile; Hais mène de front deux qualités que je n'ai guère vues réunies, à savoir la précision absolue du dessin et en même temps la richesse et le charme du coloris. J'ai cru remarquer que l'harmonie des couleurs comporte une certaine indétermination du trait, parce qu'elle tend à supprimer les

limites qui sont le dessin même; cela n'est-ii pas vrai du Corrège, de Rembrandt? Il y faut chercher la ligne dans la commune et vague limite des tons. Dans Hais tout est à la fois très distinct et très lié. Le mot charme que j'ai employé pour caractériser son coloris n'est pas juste; il satisfait l'œil plutôt qu'il ne le charme; il ne lui demande aucune concession, parce qu'il lui rend tout ce qu'il y a dans l'objet, mais il ne le flatte pas non plus. Ce réalisme n'est nullement vulgaire; les physionomies sont comprises, non forcées; beaucoup sont extrcmement fines et profondes aussi. Je parlerais sans fin de ce peintre, faute d'arriver à l'expression exacte de ce que j'en pense. Je l'admire sans réserve, car je n'exige pas de lui de hautes conceptions; rien dans son milieu ne s'y prêtait, et d'ailleurs il n'y a rien de plus haut que l'intelligence de la nature, dans quelque ordre que ce soit.

Harlem, jr août iSj6,

... Je trouve enfin un art représentatif, sinon aussi poétique qu'on pourrait le souhaiter; cette fidélité à la nature, cette bonne foi et 4'incroyable habileté qui la sert m'enchantent. Rien de théâtral, rien de vague; toujours la difficulté est abordée de front et vaincue dans son intégrité par la profonde justesse de l'observation et par une patience d'étude infatigable. Un seul génie a trahi cette tradition et cette méthode, c'est Rembrandt, et tout en l'admirant comme on le doit, je lui en veux pour cela. Seul, il no sait pas prendre la nature telle qu'elle s'offre aux yeux, il sub-

stitue, pour ainsi dire, une lumière qui est dans son propre regard à la bonne lumière solaire; il en a le droit et il en tire un parti prodigieux, mais je ne puis m'empêcher de croire qu'il s'est rendu ainsi le travail plus facile, car l'éclairage de ses tableaux est un perpétuel effet de torche. On finit par ne plus savoir s'il fait jour ou s'il fait nuit dans ses compositions; c'est littéralement ce qui arrive pour la Ronde de Nuit qui, paraît-il, ne se passe pas du tout la nuit. Mais comment croire que des visages ainsi éclairés le sont par le soleil ? Le relief et l'éclat, dans le fameux chefd'œuvre, sont tels que les toiles environnantes tombent dans une platitude insupportable comme si une grande étincelle électrique illuminait tout à coup la salle; voilà un résultat indéniable; aucun peintre sans doute n'y atteindra, qu'il veuille représenter la lumière du soleil ou la lumière artificielle d'un flambeau. A ce point de vue il importe peu de savoir si la scène que Rembrandt a peinte est diurne ou nocturne; qu'elle soit l'une ou l'autre, l'effet est étonnant et fait tout évanouir alentour; on dirait qu'il n'y a qu'une toile dans la salle et que les autres ne sont que le papier des murs. L'admiration vouée à cette œuvre est donc parfaitement motivée, on ne l'a pas surfaite puisqu'elle demeure sans pareille. Mais qui dit sans pareille ne dit pas sans égale. Éclairer est une qualité rare et essentielle chez un peintre, mais ce qu'il éclaire n'est pas moins important que la lumière même qu'il crée. Or la lumière merveilleuse de la Ronde de Nuit se distribue sur des personnages qui déplaisent. Le petit

lieutenant du premier plan est ridicule; sa tête et son cou font le tiers de sa hauteur; le dessin est indécis partout; il n'y a pas un type de Hais qui ne soit plus intéressant que ceux de ce tableau, mieux étudié, surtout plus vrai. Kn somme, l'admiration est arrachée par une qualité maîtresse qu'on sent n'être pas au service d'une heureuse composition. Oserais-je dire cela ? L'aurais-je même senti si je n'avais lu Fromentin? Je crois que j'aurais éprouvé un malaise indéfinissable et que je me serais accusé de ne pas comprendre la belle peinture. J'ai vu d'autres Rembrandt, et j'ai malgré moi regretté d'attacher une extrême importance à des qualités qui ne sont pas les siennes; sans cela j'en aurais joui davantage. Jamais je n'ai vu les chairs aussi dorées par la lumière qu'il les fait; chez lui la couleur, chaude plus que radieuse, n'a pas une variété égale à sa puissance. Rembrandt n'imite pas la lumière naturelle, il en crée une qui la vaut, qui la surpasse, si l'on veut, mais enfin le plaisir qu'on en ressent n'est pas celui qu'on demande aux œuvres d'imitation, c'est en cela qu'il se sépare profondément de ses prédécesseurs, tous attachés à la représentation scrupuleuse et même servile de la réalité; son art est plus haut, plus grand, plus inventif, plus poétique en un sens, mais il y a dans le vrai un tel charme, une telle force que les yeux, ravis par sa palette, no sont pas pour cela dégoûtés du coloris fidèle et du dessin exact des maîtres qu'il a dépassés. J'ai vu hier à Amsterdam des Stcen délicieux et des Pierre de Hooghe, des Metzu, qui no laissent rien à

désirer si l'on y cherche la naturelle expression de la vie et du jour réel, et pourquoi y chercherait-on autre chose?

Rembrandt ne s'en tient jamais à ce modeste idéal. Son tableau des Syndics des Drapiers est extraordinaire; les tètes sortent du fond de manière à faire oublier qu'il y a une toile où elles sont peintes. Tout le reste est d'ailleurs perdu dans une nuit impénétrable, qui est sans doute l'œuvre du temps autant que de l'artiste; on dirait une scène de décapités parlants. Ces hommes vivent, mais un peu étrangement, ils inquiètent, ils ont quelque chose d'halluciné malgré la lourdeur de leur chair; la pâte, amassée en paquet, leur fait une maladie de peau. Impossible de ne pas admirer leur vigueur et leur éclat, impossible de les croire de ce monde.

Harlem, lundi 4 septembre iSj6.

Notre séjour à Harlem prend fin demain matin, nous y sommes restés un peu plus que nous ne voulions. Les musées d'Amsterdam en sont cause. Nous avions besoin d'y retourner plusieurs fois. Ne me prenez pas au mot pour tout ce que je vous ai dit de Rembrandt. Mes premières impressions ont été précipitées et parfois contradictoires; je suis maintenant un peu plus maître de moi. Je n'avais pas encore vu la galerie Six, à Amsterdam. Les portraits que j'y ai vus m'ont paru supérieurs à ce que je connaissais de Rembrandt, la lumière en est très belle et très sage en même temps, c'est-à-dire tout simplement vraie. En

LETTRES A MADAME AMIEL lyf

outre, j'ai revu avant-hier les Syndics des Drapiers par un coup de soleil passager après la pluie; les fonds se sont illuminés et les figures se sont détachées tout entières au lieu de s'y confondre en partie comme je les avais vues d'abord, ce qui isolait complètement les visages. La scène m'a paru plus vivante encore. Mais je n'ai pu arriver à effacer tout à fait dans mon esprit les traces de l'impression première de la Ronde de Nuit. Je suis agacé de ne rien comprendre à la composition et, bien que l'efFet soit étonnant, l'indétermination de l'heure laisse mon imagination dans un malaise invincible. Je ne puis pas arriver non plus à admettre pour une carnation réelle, dans beaucoup de portraits de Rembrandt, l'amas de petits moellons de couleur que son pinceau juxtapose; enfin je ne puis prendre sans défiance des jaunes d'or pour des surfaces lumineuses; c'est un artifice qui ne donne pas le change aux yeux, quand on a bien regardé des visages à la lumière solaire; en réalité, le soleil ne dore pas les chairs, il en rend les tons plus ardents, il les épure au lieu de les compliquer. Je crois que les peintres sont obligés de jaunir les tons pour les éclairer, c'est un pis-aller que Rembrandt a exagéré, tandis que le génie consiste plutôt, ce me semble, à faire rayonner le ton sans l'altérer, comme on le voit dans les portraits de la galerie Six, dans la Leçoîi d'anatoiiiie et dans la Suzanne de la Haye. Les peintres de genre hollandais ont, pour la plupart, subi à cet égard l'influence de Rembrandt, mais le sentiment de la vérité, qui est leur unique objectif, les a préservés

de toute exagération; l'art de ces peintres est inouï; je ne sais plus comment je pourrai trouver le moindre plaisir à regarder la peinture de genre moderne depuis que j'ai vu les Pierre de Hooghe et les Terburg; il y en a ici de merveilleux. Plus je m'instruis en étudiant ces chefs-d'œuvre, plus je sens la profondeur et la complexité de l'art de peindre et moins j'ose en parler. Aussi je vous répète que je ne fais aucun cas de mes propres impressions; si j'avais été organisé pour la peinture, j'aurais peint; ce que j'en dis n'est pas de mon crû, quelque bonne foi que j'y mette; cela me vient de tous côtés et j'imagine ensuite avoir trouvé moi-même mes jugements. On reconnaît sa compétence en un art à l'assurance qu'on se sent dès qu'on en est ému; je n'ai nullement cette assurance, une réflexion d'autrui modifie mon opinion avec mon point de vue, ce qui ne m'arrive jamais pour, la poésie. Enfin, en peinture, je sais que j'ignore, et cela suffit pour ôter toute indépendance à mon goût. Je suis déjà moins docile en sculpture, j'y suis moins aisément traître à mes propres admirations.

Gand, vendredi soir, iSjé.

... J'ai revu hier à Anvers les plus belles choses. H y a un portrait de Rembrandt, aussi lumineux que possible. De temps en temps nous trouvons dans les musées de beaux échantillons de peinture italienne; le charme, la grâce, la facilité de cette peinture fait un tort singulier aux plus solides qualités des oeuvres flamandes et hollandaises. Je vous assure que le Titien

de la Haye, une femme toute nue pour qui un seigneur joue de l'orgue par un beau et sombre soleil couchant, n'est nullement primé par aucun Rembrandt. Cela donne à réfléchir. Où il y a de la beauté (chimère ignorée du Hollandais), on ne peut s'empcchcr de sentir une supériorité de premier ordre qui ne se laisse jamais oublier, surtout quand la couleur même est substantielle. C'est avec délices qu'on rencontre ces belles formes au milieu des types décidément vulgaires que représentent les tableaux d'ici.

Je suis plus convaincu que jamais que les qualités proprement picturales sont la condition nécessaire d'une œuvre, mais n'en sont pas la condition suffisante. Une troisième visite à la Leçon d'anatomie a été pour moi moins favorable que la seconde, uniquement parce que j'avais eu l'imprudence de garder un peu de Titien dans les yeux. Rembrandt supprime le trait, la ligne par le trait, ce qui est conforme à la nature, où il y a des limites et pas de trait, mais il ne conserve pas toujours le dessin, c'est-à-dire la ligne précise, même sans le trait. Cela m'explique à la fois ce que j'admire en lui et ce que je sens n'y être pas parfait. Les Italiens (sauf bien entendu les primitifs) suppriment aussi le trait visible, mais ils dessinent néanmoins avec une précision suffisante, on pourrait modeler avec de la glaise leurs figures, on éprouverait des difficultés à le faire pour les figures de Rembrandt; le dessin y a l'indécision de ligne des visages un peu grêles. C'est mon critérium ordinaire pour savoir si une forme est dessinée. Je suis encore bien

troublé de ce que j'ai vu, et n'en puis parler comme je voudrais.

Vendredi, septembre i8j6.

... Ce que vous me dites du peu de fondement sérieux de mon spleen m'a facilement convaincu, car après avoir exprimé fort amèrement rna mélancolie, je me suis repenti d'en avoir entretenu avec tant d'importance une amie bien plus légitimement soucieuse que moi. Dans l'ordre matériel, sauf l'état de ma santé, je n'ai à me plaindre de rien, et comme je n'imagine pas de détresse plus odieuse, sinon plus grave, que celle de la vie matérielle, je comprends que mes confidents, affligés de ce genre d'ennui, me donnent peu de compassion; ils souffrent d'embarrss dont le moindre inconvénient est de les priver de leur liberté de mouvement et de pensée, ce qui est le pire mal, à mon avis; à vrai dire, mes confidents sont peu nombreux, car je trouve qu'on ne peut se plaindre qu'en proportion de la confiance qu'on a de ne pas ennuyer; et combien ne faut-il pas aimer quelqu'un pour supporter de lui l'expansion de ses maussades tristesses? C'est donc parce que j'ai foi dans votre sympathie que j'ose la mettre à si rude épreuve; le mot sympathie ici n'est pas banal, il signifie une aptitude spéciale à entrer dans les pensées et les sentiments d'autrui, quand ces pensées et ces sentiments seraient regardés comme absurdes par des indifférents. Aussi, que d'absurdités je vous dis, dans lesquelles je me plais à exagérer mes impressions pour

mieux les accuser! En somme, je serais ridicule de me dire malheureux quand on ne manque de rien du nécessaire et qu'on trouve des affections. Pourtant je suis sincèrement triste, et quand je m'interroge à fond sur ce point, je reconnais que ce mal a pour causes l'influence de mon état nerveux et de ses suites sur toutes mes entreprises, et aussi mon besoin et ma défiance incurable de la société de la femme, qui, en .dernière analyse, se résout en une passion de l'indépendance qui m'a plusieurs fois coûté cher. Je me rends parfaitement compte, à mesure que l'ivresse de la jeunesse m'abandonne, qu'il ne peut v avoir pour moi qu'une situation compatible avec mon état actuel, qui est l'affaissement physique et une constante préoccupation intellectuelle : c'est un mariage de raison, mais, à d'autres égards, rien ne m'est plus antipathique ni n'est plus éloigné de ma pensée. En un mot, mon idéal de jeune homme a survécu chez moi à l'activité de la jeunesse, de sorte que je n'ai plus le courage de mes désirs. Le funeste « à quoi bon> » me vient à l'esprit quand je sens combien je suis peu capable de réaliser mes vœux et de satisfaire mes passions. Ce manque d'équilibre se manifeste dans toute ma vie et peut en donner la clef. Je désire et je ne veux pas; toute ma conduite est là; je raisonne où, sans doute, il ne faudrait que sentir et agir. Qu'y faire, puisque le mal est dans la volonté même? Dans ce moment-ci, mon existence est tout intérieure et j'ai le loisir de m'analvser. Il v a une chose qui m'affecte beaucoup, c'est la responsabilité que j'assume

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par mon inertie même qui, en définitive, ne crée que du chagrin à ceux qui m'aiment. Je voudrais n'entraîner personne dans l'orbite de ma vie, mais les attractions réciproques échappent à cette philosophie; je ne suis donc pas plus capable de solitude que d'association. J'éprouve la plus grande répugnance à m'expliquer par écrit sur tout cela, j'aime beaucoup mieux en parler, car alors je peux me reprendre, à moins que je n'exprime les choses dans des vers où j'ai pris le temps de bien les exprimer comme je les sens.

Une autre cause de ma tristesse, c'est la fâcheuse direction que prennent mes études; je perds le goût de la poésie, je la trouve de plus en plus puérile, comparée aux austères travaux de la science; les plus grands génies littéraires me semblent des enfants auprès du génie scientifique qui, au lieu d'imiter et de défigurer la nature sous prétexte de la transfigurer par l'idéal humain, l'étreint corps à corps, telle qu'elle est, et lui ouvre, doigt par doigt, ses mains fermées pour en arracher des lambeaux de vérité. Voilà le vrai combat. Mais ce n'est pas avec des idées pareilles qu'on progresse en littérature. Je ne fais presque plus de vers; je rougis de les faire vides, et quand je veux les remplir jusqu'au bord d'un contenu substantiel, j'ai tant de peine à les achever que j'en suis malade. Certes, ce n'est pas la matière poétique qui manque, la science même est en effet la plus haute matière poétique considérée au point de vue du drame intellectuel de ses héroïques conquêtes, mais qu'est-ce que cela fait au pubh'c abêti par des vulgarisations

niaises? Je suis donc extrêmement perplexe. De plusieurs côtés on se plaint que je ne publie plus rien. Quand je lis les vers qui réussiront au théâtre, à part ceux de Coppce qui sont irréprochables et d'un art exquis, je sens que je les ferais beaucoup meilleurs, mais qu'est-ce que cela fait au public si l'action manque? Et où mon âme rêveuse et dégoûtée puiserait-elle l'action, qui est la réalité à sa plus haute puissance? D'autre part, mon instruction première est trop incomplète pour que je puisse pousser un peu loin aucune science. Ne me croyez pas présomptueux à cet égard, hélas! je n'ai aucune illusion, je me connais une grande faculté d'analyse, mais personne n'en dirige l'emploi, et je ne sais pas utilement l'appliquer.

Février iSjj.

... L'ennui est le sentiment de la vie sans emploi des facultés. Ne confondons pas l'ennui, au sens philosophique du mot, avec l'ennui au sens littéraire, qui est l'équivalent de contrariété et même de douleur dans les classiques du xvii* siècle, car alors on peut dire qu'on s'ennuie quand on fait une chose désagréable ou impatientante. L'ennui dont je parle a pour condition un désoeuvrement; non pas le désœuvrement absolu, car on s'ennuie en agissant, mais le désœuvrement relatif aux œuvres dont on se sent capable et qu'on n'accomplit pas. Ainsi, je m'ennuyais chez le notaire tout en travaillant du matin au soir, j'étais un clerc occupé et je me sentais un poète désœu-

vré. De même, vous pouvez être une maîtresse de maison très affairée, et une Parisienne désœuvrée, un amateur de lettres ou d'arts désœuvré. Il n'y a jamais ennui sans méprise ou perversion dans l'emploi de l'activité. Pourquoi s'ennuie-t-on d'attendre? D'abord il y a là un ennui d'impatience qui n'est pas l'ennui proprement dit; il y a en outre celui-ci, qui consiste à ce qu'o« ne fait pas ce qu on est venu faire pendant que la chose attendue est différée. Attendre, c'est se sentir vivre inutilement.

Si vous admettez ces observations, vous conviendrez que moins on a en soi de principes d'action, de mobiles intellectuels ou moraux, moins on a de matière à désœuvrement. C'est pourquoi un homme ignorant, un paysan ne s'ennuie presque jamais; remarquez qu'un simple est capable d'attendre bien plus facilement qu'un homme cultivé, cela est connu dans toutes les antichambres de ministères; en effet, il n'a aucune démangeaison de cerveau; et en outre, la chose la plus insignifiante lui étant nouvelle l'intéresse, voir les gens entrer, sortir et passer, l'aide à patienter. Il est vrai que si ce paysan attend son salaire il s'impatiente très vite, mais cet ennui-là n'est pas celui que nous visons, c'est une contrariété de la nature de toutes les déceptions. Mais c'est chez les prisonniers que la vérité de ma définition éclate. Le premier mois de prison est aussi dur pour un homme cultivé que la première année pour un malfaiteur grossier, au point de vue de ce qu'on appelle proprement l'ennui. Cependant, il semble que le premier

puisse se distraire par le travail de la pensée; en effet, son ennui cessera quand il aura recouvré la faculté de penser avec un peu de suite, mais tout d'abord il soufFre d'une démangeaison générale de tous les lobes de son cerveau dépaysé, et cela est horrible. Bientôt ce sera le prisonnier grossier qui souffrira le plus par la privation d'exercice physique; chez lui, ce sont les jambes qui éprouvent la démangeaison. On dit que les paresseux s'ennuient, il faut s'entendre. Un vrai paresseux est celui qui n'aime pas à agir; ce n'est donc jamais l'inaction qui l'ennuie; l'oisiveté n'ennuie que les gens actifs, il n'y a pas ennui sans paresse forcée. iMais il arrive qu'il y a des paresseux inconséquents , c'est-à-dire des gens qui aiment les fruits de l'activité sans aimer l'action; par exemple, on sait qu'on trouverait un grand plaisir à connaître la géométrie, mais on n'a pas le courage de faire l'effort nécessaire pour lire un traité de cette science, alors on s'ennuie par paresse en feuilletant le livre; mais encore fallait-il qu'on eût un principe de curiosité pour pouvoir se sentir privé de savoir par sa lâcheté.

Un imbécile s'ennuie, mais ce qui l'ennuie, ce n'est pas le désœuvrement de son intelligence, c'est le désœuvrement de ses facultés d'un autre ordre, dont il est trop bèce pour trouver l'emploi; ce n'est pds son esprit qui s'ennuie, car il n'éprouve aucun besoin de penser, c'est son activité physique ou sa sensibilité vulgaire qui, dans le milieu où il vit, milieu supérieur à lui, ne sont pas défra) ées.

Mercredi 12 décembre iSjj.

... J'ai un objet bien plus haut à proposer à vos méditations contemplatives, c'est ce qui a été donné à l'Académie pour matière au concours de poésie de l'année 1876; le sujet est celui-ci : a. Poésie de la Science », sujet sublime! Vous l'avez peut-être vu annoncé dans votre journal; Sarcey en a parlé dans un article que je n'approuve pas, car il semble critiquer l'Académie de prétendre éveiller des inspirations qui ont depuis longtemps devancé son appel. Il cite, à ce propos, des vers de Hugo, d'André Lefèvre dans sa traduction de Lucrèce, et de moi dans ma pièce à Musset. On ne devrait pas se moquer de l'Académie quand elle daigne suivre le mouvement littéraire de son temps, et c'est trop d'exiger d'elle qu'elle en donne l'inspiration puisqu'elle représente le passé par l'âge de la plupart de ses membres. .Mais je doute fort qu'elle ait prévu combien le sujet qu'elle propose aux candidats de son prix est révolutionnaire. Que fera-t-elle si la meilleure pièce est antichrétienne? Si les concurrents se bornent tous à célébrer les résultats industriels de la science, qui à vrai dire sont poétiques, par la délivrance de l'esprit désormais débarrassé des lourdes chaînes du travail manuel et enrichi d'un loisir que l'antiquité n'achetait que par l'esclavage des trois quarts du genre humain, ils auront plutôt chanté l'utilité que la poésie essentielle de la science. S'ils prennent pour thèse la

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lutte gigantesque de l'esprit humain avec l'inconnu, comme cette lutte date de la naissance de la curiosité, ils n'auront pas caractérisé la Science, ils auront plutôt fait à la philosophie les honneurs du sujet proposé.

Enfin ils peuvent, avec plus de nouveauté et d'intérêt, s'attacher à peindre l'émotion particulière que donne la science proprement dite, et qui est, ce me semble, le sentiment de la^écurité dans le savoir grâce à la méthode toute moderne de Bacon. Ce sentiment de sécurité dans le savoir, les anciens ne l'ont connu que fort peu dans la branche à peine cultivée alors de la physique exacte. Quand Archimède crie son Eurêka! on sent que sa joie vient de la rigueur de la démonstration découverte. Jamais Aristote ni Platon n'ont eu l'occasion de s'écrier : « J'ai trouvé! » Hélas! ils sentaient qu'ils aspiraient plus qu'ils ne conquéraient. L'enthousiasme d'Archimède comme de Kepler, sous une forme religieuse et mystique, est au plus haut point poétique. Il y aura encore un point de vue à ne pas négliger, c'est la poésie de la science en tant qu'elle est la seule conciliatrice des hommes sur la terre. En effet la science n'admet que des vérités démontrées, c'est-à-dire indiscutables et accessibles à toute intelligence qui s'y applique; elle définit et prouve. Or il n'y a plus de querelles possibles sur des matières où tout est défini et prouvé. Quand donc la sociologie, selon le rêve de Comte, sera devenue une science organisée, on sera obligé de tomber d'accord sur une foule de questions socinles et politiques au-

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jourd'hui litigieuses; il sera devenu, non seulement insensé, mais encore ridicule, de contester des droits qui sont au contraire mis en doute aujourd'hui par un grand nombre d'hommes qui abusent du peu de rigueur des théories politiques pour maintenir tous les abus sans révolter suffisamment la raison, bien qu'ils indignent le cœur. La science plie toutes les volontés sous le joug impersonnel et nullement humiliant de la Vérité. Les canactères s'en ressentiront aussi, de plus en plus favorablement, car l'orgueil du savant est le moins dangereux de tous : ou la vérité découverte le justifie, ou l'erreur reconnue l'anéantit. Je ne puis m'étendre sur cette vue, je vous signale seulement les conséquences morales, vraiment poétiques, du développement scientifique, dont le terme suprême en est la coîicorde.

Il faut convenir qu'on pourra faire de beaux poèmes là-dessus. Mais le plus beau n'aura pas été fait encore. La poésie la plus vivante de la science proprement dite, c'est-à-dire de la science moderne, c'est sa rencontre avec le Christianisme dans l'âme même du savant. La voix tour à tour terrible et caressante de l'Église, qui, dès notre enfance, s'est donné pour écho la voix maternelle, nous laisse à tout jamais dans l'âme une vibration difficile à éteindre. On a eu beau détruire et oublier même le dogme, il nous en reste le vague et puissant charme d'une hymne dont on ne se rappelle plus une note, mais dont l'impression lointaine subsiste. La science froide et sûre en face d'un spectre religieux qui ne veut pas lui céder

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