‹ Journal intime - lettres - penséesChapitre 9 sur 12 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

ces pages admirables attirer encore à la riiémoire du Maître que nous vénérons un nombre croissant de ces « Amis inconnus » dont la sympathie fut de son vivant si chère à son grand cœur affamé de tendresse et de haute spiritualité !

Camille HHMON.

r"' octobre 1S62.

'\.^y^'^ (Jijjr o N N E journée. — Du Droit romain ; travaillé

V^l [^^f^ avec goût... Je vaux mieux que je ne pen- ^1 FTy)j|y\ sais. A cinq heures, forte méditation psyzM^^^^^ chologique sur la conscience (il est et il sait qu'il est). — ... Réflexions sur le bonheur; il ne faut pas le rêver hors des conditions de l'essence humaine : or notre essence comporte la satiété et l'ennui; le bonheur n'est donc pas la satisjncfion de notre essence, mais l'exercice de nos facultés; il est terrestre. — Poème : Vous ressemblez ù via jeunesse.

Jeudi 2 octohii.

Moments de dégoût : la vie vaut-elle qu'on vive (

J'ai travaillé à une figure de glaise. Reflexions sur l'art; il faut acquérir de la main, il y a du métier en tout, le métier c'est l'habileté par l'habitude, c'est le rapport de l'artiste avec la matière. Reste le sentiment; il existe beaucoup d'artistes de sentiment; mais le véritable artiste veut en jouir en l'exprimant... L'art m'aurait lassé à cause des résistances de la matière et de la vanité d'un travail minutieux...

C^uand une femme est vraiment d'une nature chaste, elle est incorruptible; je croirai moins aisément aux déchéances morales des femmes angéliques.

Vendredi j octobre.

Dans la journée, rien de saillant. Étude sur l'essence du temps. — Personne sans doute ne mène une vie plus interne que moi. — Dîner chez ma sœur. Son bonheur, que je ressens, m'apprend combien je l'aime. — N'oublions pas, ce matin, lecture de vers à Ruffin : il a le goût sûr et le génie de la composition. Ce n'est que de cette année que je compose; unité, sobriété, propriété des comparaisons, tout est là.

Samedi 4 octobre.

Que penser d'un jeune homme qui épie une fille innocente pour la perdre? Le plus honnête garçon que je connaisse le fait. C'est qu'il ne veut pas la perdre, il veut l'aimer, il l'aime; il n'v a point de malice en lui; c'est que la vieille et souveraine nature

possède le sang et lui crie: va, cours, propage! Q^ue lui importent nos institutions qui font qu'une fille se perd en se livrant ?

En finirai-je avec la question du temps? quand l'infini montre quelque part un pan de sa robe, il jette sur le problème son ombre immense, on tâtonne, on perd sa peine.

Dimanche j octobre.

Le déjeuner de famille est un plaisir pour moi...; il y a de la vie, de la chaleur dans ce désarroi, et tout cela sur le fond solide et touchant de l'affection vraie. Que la famille est douce, pure, sainte! oh! sainte est le mot; certains mots, vagues pour l'esprit, satisfont le cœur à merveille.

Lecture de Pascal. — Je n'aime pas les livres annotés. Je veux être en rapport direct avec l'auteur, je n'aime en rien les entremetteurs, ils falsifient tout.

Pascal, je t'admire, tu es mien, je te pénètre comme si je pensais en toi ; tristesse magnanime, profonde, profonde comme la nuit; comme elle est pleine de lueurs lointaines! Sois mon maître, adopte-moi, je souffre infiniment, je gravite a'utour de la vérité, je ne l'atteins jamais. As-tu vraiment cru à la révélation? Q^uand un génie pareil abdique la raison, qui est sa force et sa gloire, osé-je douter? Pourtant je doute, et sincèrement, avec douleur. On sent que tu étais d'une tendresse de cœur tout humaine, mais que tu étais vaincu, dépité; oui, à un certain moment tu t'es rendu à la force d'un ange qui t'a saisi violemment la

main pour te placer le doigt dans la plaie du Christ; alors tu as cru, mais avec irritation. Tu es bien le croyant irrité, forcé, farouche.

... La musique monte du salon jusqu'à moi, les sons incertains parlent à mon âme, ils ressemblent à une caresse délicate et craintive. Hélas! mon âme est bien malade, elle aime qu'on la flatte ainsi.

Grand diner (retour de noces)... Soirée, danse... Oh! passé! débâcle silencieuse des choses aimées qui s'en vont dans l'ombre, à la dérive, je ne sais où, hélas, insaisissables! C'est fini, plus jamais cette grâce ne reviendra, elle est chassée par le temps...

La musique : puissance étonnante sur moi. Je crois à un monde inconnu révélé par les angoisses, les sanglots, les cris du cœur enivré d'harmonie. Il semble dire : ouvrez, oh! de grâce, ouvrez la porte, voyez, je suis navré, déchiré, sanglant, et je sens que vous êtes là, mon Dieu, et vous me laissez mourir!

Jeunes filles : j'ai senti le charme de la pudeur, elle fait le prix des voluptés. La rougeur, l'ignorance, ce sont les grâces de la vertu; qui sait en jouir jouit de la vertu dans la beauté. Suprêmes délices.

J'ai éprouvé que quand un homme a du succès, les jaloux sont les plus fervents à le féliciter; ainsi la bassesse de la jalousie se trahit toujours soit par la ré-

serve dépitée, soit par les empressements serviles. L'orgueil ne craint rien tant que de paraître jaloux.

I Lundi 6 octobre.

Profond dégoût. — Jules, sois le bienvenu. L'amitié est la vraie bonne chose; j'ai des amis rares, je les chéris. — Lettre de Léon; impression pénible. La chasse est vraiment une passion; je pensais pourtant que ma lettre était assez affectueuse pour me valoir une réponse prompte, mais la chasse... ah! je la hais.

MariVi 7 octobre.

L'atelier de Chapus; buste de M. Sédille, ressemblant surtout par le détail. Vie de l'artiste faite d'ivresse et de détresse. Obscurité, travail puéril; gloire, colloque avec l'idéal. Le plus malheureux doit être celui qui se sait médiocre; mais il y a la grâce d'état, et celui-là n'existe pas. La passion dans la médiocrité, quelle misère si l'on n'est point aveuglé! J'ai fait de la psychologie, ce soir surtout; enfin la mimoire est achevée, ou peu s'en faut.

Peu de Droit; de la psychologie avec succès. Mon indifférence pour mes vers, je les déteste même à certaines heures; je suis comme un père au milieu de ses enfants qui seraient tous boiteux, borgnes, mal bâtis. Mes pièces de vers sont avant tout mal composées.

Mercredi S octobre.

Pas grand'chose. J'ai palpé la Saint-Domingue avec une certaine joie. Suis-je avare? je me pose souvent cette question. Non, mais la gène continuelle où je suis et l'horreur que j'ai de l'arriéré, m'ont imposé une préoccupation constante du budget; certaines dépenses, même nécessaires, me répugnent étrangement; l'aumône seule a le privilège de troubler mes vues économiques. Hier, j'ai donné à une pauvresse; j'ai donné plus qu'il n'était prudent; mais la prudence dans la charité ressemble à la réserve dans l'amour; c'en est la négation.

Le jeune Chévrier me recherche; il est certain que j'ai quelque chose en moi qui me vaut la sympathie de plusieurs. Ne serait-ce pas la souplesse de mon humeur que je modèle volontiers sur celle des gens, comme un Jésuite? Personne ne me connaît, je ne me livre qu'avec peine, de peur de froisser mon cœur contre des natures sèches ou vaines; confier un sentiment à un homme froid, c'est jeter la fleur sur le pavé, la confier à un homme léger, c'est la jeter dans le vide.

Une adjudication, tas de gros personnages rapaces et dégoûtants; ils sont laids; leur vie, leurs goûts, leurs pensées, tout est laid en eux. Il ne suffit pas, pour se distinguer de la brute, de raisonner; l'intelligence est un instrument sans dignité en soi; ces hommes sont des corps grossiers animés d'une cupi-

dite raisonnée qui, étant libre, est mille fois plus odieuse que l'instinct brutal. La dignité, la grandeur, sont dans le sentiment du beau appliqué aux actes de la vie. A quoi bon tout ce monde sous le soleil?

La volupté ne cherche pas toujours le beau, l'étrange dans la forme lui convient...

Il se dépense une somme prodigieuse de savoir et de génie dans des travaux sans gloire. Pour briller parmi les hommes il faut s'attaquer hardiment à ce qui passe pour inaccessible; une pièce de vers peut vous donner plus de lustre qu'un magnifique plaidoyer. L'ambitieux sera misérable ou célèbre, parce qu'il entreprend une œuvre qui est surhumaine, à laquelle il ne peut atteindre ou qui l'élève au-dessus de tous.

Grand dîner chez ma sœur. — M. Ratouis, homme bon, aimable, et profond, sans le savoir, avec enjouement. Être profond sans le savoir, voilà le vrai génie qui ne se travaille pas soi-même et qui voit sans froncer les sourcils. Cette intuition inconsciente est tout simplement le jeu naturel d'un bon esprit; l'effort de l'attention ne s'y remarque pas. La tristesse est moins la marque d'un vrai génie que- l'effet de la fatigue sur un esprit médiocre. — Je suis triste. Je n'ai de valeur que par ma curiosité. Je cherche, je cherche, et enfin je rencontre.

Jdicii ç octobre.

11 n'est ni poète ni artiste celui qui parle de la volupté sans tristesse. — Je suis bien las pour écrire ma journée...

lO JOURNAL INTIME

Les femmes sont ravies des vers qu'on leur adresse, ou mieux, elles sont ravies qu'on leur adresse des vers, car il n'est pas essentiel qu'elles les comprennent.

Je suis allé à la Revue des Deux-Mondes, certain d'un échec qui n'a pas manqué. M. de Mars s'est un peu déridé; sa note était sévère, il ne m'aurait pas écrit si franchement, m'a-t-il dit. Il me semble qu'il m'a encouragé à lui faire un autre envoi, si tant que M. de Mars puisse ou daigne encourager. Je crois que j'y arriverai; mais le temps me manque; ce sera long. M. Billoteau, que je dois voir demain, me tirera peutêtre de mon impasse. Mon avenir s'agite au moins deux fois par an, mais le penchant de ma nature s'en joue et m'emporte. J'ai dîné avec B... et son ami, jeune homme grave, sincère, un tantinet lugubre. — Ce soir, j'ai revu M..., garçon bien portant, réjoui, heureux, intelligent, mais que rien ne ronge en dedans... Oh! la nudité, le froid du cloître, voilà le bain qu'il me faudrait...

J'ai fait de la psychologie dans la journée; la question du temps m'a bien absorbé pendant deux heures aux dépens d'Ortolan qui gisait devant moi. Décidément le temps est d'une essence insaisissable, je m'y noie. JoufFroy a dit avec raison que la conscience touche à la métaphysique; arrivé à -ce terme, plus rien de net, la nuit, le peut-être, l'infini...

Vendredi lo octobre.

...J'ai songé à mon poème de la Douleur. L'art an-

tique, l'architecture me ravit, les frontons vus de biais ont un air de majesté bienveillante; la colonne galbée semble faire un effort gracieux et sûr pour soutenir son fardeau.

Samedi ii octobre.

J'ai rêvé une heure au réveil... Jules m'attendait; je ne puis supporter de manquer de parole. Je reconnais en moi une exactitude machinale, résultat de la vie de collège; j'en ai gardé aussi un profond respect pour le règlement en toutes choses; ainsi rien ne m'est plus indifférent que le monde et pourtant je suis ses lois et ses usages avec une docilité passive. En étudiant mon Droit à l'étude, j'ai dessiné des têtes de femmes...

Les cafés sont une invention favorable aux témoignages d'affection : off'rir quelque chose est devenu synonyme de prouver ses bons sentiments. De là la nécessité d'accepter pour ne les point froisser. Je m'en suis tiré en alléguant je ne sais quoi!

Étude sur le temps, sur l'activité, le mouvement, la vitesse; ces questions confondent la raison par l'imagination et l'imagination par la raison; impossible d'en sortir honorablement pour l'une ni pour l'autre.

Les amants sont aussi heureux de la volupté qu'ils donnent que de celle qu'ils reçoivent. — L'amour contient un infini désir de rendre l'être aimé heureux ; c'est là toute sa dignité, la seule peut-être.

Dimanche 12 octobre.

Je me lève sans éprouver la fatigue que je redou-

tais. — ... Je cherche ce que je redoute. Elle a eu mes rêves d'aujourd'hui, la valse des baisers. La valse est d'une volupté surhumaine qui m'attriste profondément : c'est un départ pour le ciel, mais, hélas! on tourne, on reste, les corps ne vont pas où sont emportés les cœurs...

Promenade au Bois. M. Ratouis. Mon premier jugement sur lui se confirme; rien des choses de l'âme ne lui est étranger; la grâce de l'esprit sur un laid visage le transfigure. Son opinion sur le beau, sur les professions; il veut que l'homme conserve l'intégrité de toutes ses puissances et n'en atrophie aucune au profit d'une spécialité... La critique artistique manque de principes. Une causerie est délicieuse dans ces conditions ; on parle pour se faire valoir et l'on écoute pour flatter; on se caresse mutuellement l'amourpropre; une bonne et sincère causerie est, en outre, consolante et fortifiante par la sympathie. Sympathiser, c'est sentir de même, c'est se liguer contre les mêmes douleurs et doubler la coupe où l'on respire les mêmes joies; c'est, au fond, n'être pas seul, et cela dit tout. Formule de M. Ratouis : où l'on voit, avec qui l'on voit, ce qu'on voit; quand ces trois conditions sont bonnes, le plaisir est suprême.

Lecture de mes vers, mon supplice; lire des vers dans un salon m'a toujours paru prétentieux. Un livre est une confidence qu'on dit tout bas à l'oreille du lecteur; la lecture publique est impertinente, impudique. Confier tout bas son cœur à vingt personnes, ce n'est pas la même chose que de le leur livrer tout

haut; on voudrait qu'elles ne pussent pas se communiquer leurs impressions. Tous les poètes ont senti cela, du moins à leur début; plus tard, il paraît qu'on perd toute vergogne et que la nudité ne coûte plus... M. Ratouis n'a pas été ravi de mes vers, sauf peutêtre de quelques-uns. Décidément je suis médiocre, mais je n'en prends pas mon parti.

Limite de ce qu'on peut dire à une femme honnête ; on peut tout faire entendre, on ne peut pas tout dire ; les mots ont une vertu propre, une enseigne indépendante de leur sens.

Lundi- 1] octobre.

Le matin, tristesse. Ma mère. — Devant Saint- Eustache, coup de soleil dans mon âme : ô vous tous, hommes, je vous aime; le bonheur est possible, il est! Ces crises de joie me durent une minute au plus, le temps de plonger la tête dans l'eau rafraîchissante et de l'en retirer, le temps qu'il faut à l'espérance pour passer d'un coup d'aile à travers la nuit de la pensée et fuir...

... Poème à faire sur la misère humaine en se plaçant à ce point de vue : l'homme est organisé pour agir et jouir sans retour sur le principe de l'action et de la jouissance, sans réflexion sur le jeu de ses facultés, sur la loi de l'univers... Mais l'homme a voulu trouver la raison de son bonheur pour en saisir le secret et l'accroître...

Stupides hypocrites qui soupirent avec tendresse et mangent ce qui a vécu; l'animal n'est qu'un aliment pour eux; ils se font une morale particulière bonne pour eux, bonne entre hommes... La nature doit leur paraître bien immorale s'ils sont conséquents.

J'achète Faust. Quel poème ! Gœthe l'a fait à l'âge de vingt-trois ans, mon âge. Hé bien ! ce poème ne m'apprend rien; je n'y trouve pas une douleur qui me soit nouvelle, pas une pensée qui ne m'ait visité, mais que de réflexion profonde et de détails ingénieux d'un effet puissant! Cruelle sobriété! Quelle force et aussi quelle grâce! Les larmes me venaient à fleur des paupières et ne pouvaient sortir à cause de l'oppression de mon cœur. Cette lecture m'a ému plus encore que les précédentes, j'étais prédisposé à en souffrir... Ici, je suis à mon aise, je puis exprimer mon émotion par des cris et des exclamations, cela n'est guère permis dans les livres, excepté les hélas! qui ne se poussent jamais ailleurs. Cependant tout est cri et exclamation dans l'âme, le sentiment est un cri intime prolongé, et c'est ce qui le différencie de la sensation, qui est toute passion...

Réflexion sur la mort : le comble de la misère de l'homme, c'est la crainte de ce qui pourrait le délivrer de sa misère, la crainte de la mort. On ne peut penser à la vraie douleur sans frémir; ainsi n'avoir pas d'amis au milieu d'une grande ville très animée, avoir faim, avoir froid, être malade et seul... Et Dieu absent, muet... Nous nous réclamons toujours de quelqu'un,

JOUB.NALINTIME IÇ

nous nous plaignons, nous souffrons en enfants gâtés; mais être seul aux prises avec l'inexorable et brutale misère, je ne l'imagine pas... Bénigne mélancolie de poète! tout est médiocre en moi, jusqu'au malheur.

Il me semble parfois que l'amour n'est pas digne de faire l'objet d'une grande œuvre, parce qu'il suppose la femme qui est ignorante, vaine, frivole; mais souvent je trouve que l'amour saisit la nature aux entrailles, la devine, la pressent, et devient initiateur et prophétique, et je ne conçois plus une grande œuvre sans lui. Ainsi Marguerite dans Faust ouvre des horizons infinis d'espérance : il ne s'agit plus de la petite fille, du rouet et du baiser; il s'agit d'une bonté, d'une pitié immense d'un Dieu pour le monde; un sourire candide, et le Créateur est justifié!... L'amour dans ce dernier cas ressemble à la grâce des catholiques.

Mercredi 1/ octobre.

Je serai bref, car les yeux me cuisent; je viens de lire à la bougie, trois heures durant, chez Fontcnoy.

— De la philosophie depuis deux heures jusqu'à sept.

— Vacherot : travail prodigieux, solide; il sera moins lu que Dumas; les hommes ne sont point organisés pour la métaphysique; c'est un tour de force, ce n'est pas l'exercice ordinaire et sain de l'intelligence. Leibnitz; j'avais une idée juste de son système; Vacherot ne l'a qu'ébranlé.

l6 JOURNAL INTIME

... Ruffin est décidément hostile à mon poème sur la Douleur. Suis-je un poète? Suis-je un philosophe? Je remercie Dieu de ne pas m'avoir mutilé pour faire de moi l'un ou l'autre. La philosophie me permet de plonger à des profondeurs vertigineuses et la poésie me permet d'y sentir l'horreur de l'infini et l'admiration de la vivante nature. J'ai fait de l'algèbre ces jours derniers, j'en suis resté aux séries, je m'y remettrai pour jouir de la certitude qui est la santé de l'esprit, après ces études métaphysiques qui en sont l'ambition et le désespoir. Cependant je suis content de ma méditation psychologique; il n'y a point de contradiction dans l'homme. Vauvenargues a dit vrai, mais il y a des lois secrètes que j'arracherai à la nuit de la conscience; alors les réflexions paradoxales des moralistes à la manière de La Rochefoucauld et les observations intuitives des La Bruyère et Montesquieu feront place à la science du cœur : au lieu du bel esprit, nous aurons des démonstrations. — 11 est minuit, allons dormir.

Jeudi i6 octobre.

Comme je me coucherais volontiers! Cela ne peut durer. — Ma mère m'est nécessaire comme mon cœur, et je ne pense ni à ma mère, ni à mon cœur. En efPet, nous ne sentons que ce qui intervient dans notre organisation pour nous surprendre et nous éveiller, ce qui fait partie intégrante de notre essence ne nous est pas sensible : ainsi des êtres qui nous sont chers, qui sont les éléments de notre vie morale.

...Voyage à Neuilly, le ciel... vanité de la métaphysique; l'homme... des molécules s'agrègent, et une immensité, le ciel étoile, surgit; une imagination est créée... une intelligence; ô merveille, merveille! la sensation, quel abîme!... — Algèbre; les fractions continues, belle théorie, mais les signes cachent la pensée; il faut voir la théorie un peu par intuition dans la nature même de la quantité et de la mesure; une fraction n'est pas un nombre, mais l'indication d'une opération à faire sur une grandeur, ou une grandeur continue mesurée... les nombres ne sont pas continus.

Vendredi !•] octobre.

Du Droit romain de midi à cinq heures — je sens que je perds mon temps, et je sens que je suis embourbé... Journée nulle. — Ce soir : le Courrier de Lyon. Pourquoi n'ai-je pas été ému? Je connaissais trop bien la situation pour en avoir entendu parler avant la représentation; le comique de cette pièce est maladroit; j'aime à descendre, sans merci, tous les degrés de l'horreur; je redoute ce qui va me navrer et j'en jouis. On dit : a A quoi bon chercher dans le drame des émotions factices? La vie de tous les jours en est assez pleine. » Banalité! le drame nous donne la volupté de la sympathie; réfléchir la douleur au lieu de la sentir, est d'un charme singulier... c'est ainsi que les tyrans anciens étaient cruels pour éprouver l'émotion sympathique; un cœur dur n'est jamais cruel.

l8 JOURNAL INTIME

Samedi i8 octobre.

Journée triste; le temps exerçait, je l'espère, quelque influence sur ma pensée... Mes veilles m'accablent; je me traîne endormi. Le Droit romain; combien peu je m'intéresse à la distinction des choses corporelles et incorporelles, moi qui ne sais rien de leur nature! On devrait être économe de sa vie et ne l'employer qu'à des études utiles pour l'esprit... Ma mélancolie était vraie; je sentais le poids de mes jours. Maudite ma lâcheté qui me fait tolérer une telle existence! Un garçon de la banque est plus heureux que moi; il porte la livrée avec insouciance; il ne pense pas qu'on l'humilie; la platitude de cœur est un bienfait du ciel. — De la psychologie; tâche difficile; rien n'est solide dans la connaissance.

L'amitié avec une femme m'est impossible ; la femme n'est bonne qu'à l'amour; elle ne nous dit rien qui vaille sur Dieu ni sur la nature; un ami qui ne m'entretient pas de ces choses ne me sert de rien.

Le passé d'une femme est la racine de la fleur; la racine plonge dans la boue, cependant vous portez la fleur à vos lèvres. Qui s'avise de chercher ce qui se passe sous la terre? Moi je le cherche...

La musique est le plus élevé des arts; elle ne formule pas la pensée, elle en est comme la substance pure. C'est par elle que nous nous rapprochons de

Dieu; elle fait bien comprendre qu'il existe un monde supérieur, une félicité, ce qu'on nomme un ciel... Quel dégoût elle donne du travail et de la vie!

Lundi 20 octobre.

Extrait de liquidation;... temps funèbre,... réflexion sur la gloire : le néant que je suis dans mon siècle, le plus grand homme l'est dans les siècles qui l'ont précédé... Pas de psychologie, pas de littérature... Cependant j'ai conçu le bonheur sur une terre jeune et tiède; je me promène avecL... Campagne libre, éthérée; des précipices; nous appelons... des êtres heureux nous répondent... — Un vers sur un poitrinaire :

Dans l'air qui nous fait vivre il respire la mort.

Rcve bizarre de la nuit dernière : je rédigeais une déclaration faite par des Juifs à un souverain... je n'avais que peu de temps pour achever... anxiété affreuse... Ce rcve est curieux en ce qu'il ne se rattache à aucune impression d^e la veille; en ce qu'il n'a rien de commun avec mes préoccupations ordinaires. Ainsi un dieu s'empare de mes facultés et les fait jouer à son gré pendant mon sommeil; ma tête loge un hôte qui s'amuse comme un enfant dans un atelier, à pousser tous les ressorts au hasard... Que fait l'homme entre ses deux sommeils et que fait-on de lui quand il dort ? Il est toutefois très jaloux de sa liberté. Minuit sonne.

Mardi 21 octobre.

Rien, rien, rien; je n'ai pas quitté l'étude; le temps m'a paru long...

Ni joie ni peine, état de mort; voilà bien la médiocrité ; qu'elle se fasse aimer de moi ! Le temps pluvieux m'a empêché d'aller diner chez ma soeur (mon désappointement avant-hier de ne la point trouver à Châtenay; elle est bonne, gaie, gentille, elle a toute la grâce et l'épanouissement du bonheur)... Pourquoi Léon ne m'écrit-il pas ? Il faudrait préparer le papier, choisir la plume, chercher des choses agréables... Je suis de même; la paresse est plus forte que l'amitié; elle n'est vaincue que par l'amour. — A cinq heures, de l'histoire; j'ai besoin d'en faire; mort de Lucain, je sens une tragédie là-dessous.

Le cœur est incorruptible; il est diamant et sensitive à la fois. Deux manières de jouir de l'amour : solliciter par une tendresse ingénieuse et pénétrante les touches les plus délicates de la volupté et de la passion, ou bien jeter à la porte la personne qu'on adore, et l'écouter qui pleure, sanglote et supplie, et rester muet, sans pitié... sans pitié! oh! non, mais ravi d'être aimé, brûlant de l'amour qu'on dissimule pour mieux le répandre tout à l'heure.

Mercredi 22 octobre.

Bonne journée; ma dignité remonte à flot.

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Adjudication : les gens communs; ce qu'on nomme les manières; quand elles sont naturelles, ce sont les gestes de l'âme, elles la rendent extérieure... Visite à Gaston Paris; belle intelligence, mémoire étonnante, amour de l'étude; n'est-ce pas assez pour s'élever au premier rang ? Je crains qu'il ne lui manque le génie créateur; on reconnaît qu'on le possède quand on ne peut lire les belles choses sans jalousie, sans entendre le dieu qui crie du fond du cœur : Et moi aussi! — C'est pourquoi le métier du critique qui prend son parti de la stérilité m'est odieux. De pareils entretiens me retrempent et me consolent; j'en sors plus digne, moins malheureux, plein de rêves et de fiévreux enthousiasmes; je corrigerai ma pièce sur Musset, elle est décidément bonne.

Ma bonne mère; je l'embrasse avec une joie incroyable; la bonté est tout le prix de l'âme; une mère est douce au cœur comme un oreiller au front; on ne sent pas l'oreiller, il soutient en cédant, il est tout baiser...

La poésie doit passer par La bouche d'une femme comme la rosée doit couler d'un calice; certaine poésie, s'entend; la voix pure et tendre de la femme en est la vraie musique; les livres sont des sourires de morts. — Minuit passé... J'ai relu avec plaisir mon travail sur le Droit et la Force.

Vendredi 24 octobre.

Moments d'abattement, de dégoût... Qui me sou-

tiendra? je suis si faible, si chancelant; ce travail de l'étude m'irrite et m'humilie; je vaux mieux que je ne fais. Pour être notaire, il faut de l'attention, du soin, une vue claire des situations et des intérêts; je n'ai rien de tout cela. — Des courses; ce sont mes récréations; j'aime à traîner mon rêve sur le pavé, les mains dans les poches comme un pauvre : j'entre rarement dans les salles d'exposition; on ne peut faire de l'art à demi. Un Christ et une Vierge (gravure ancienne); ce qu'on doit chercher dans ces ouvrages du vieux temps, c'est l'idéal d'alors, la forme qu'on prêtait à la beauté, à la douleur; si on les rapporte à l'idéal actuel, ils ne peuvent que déplaire, car ils sont franchement laids. Je suis rentré chez moi vers cinq heures pour écrire quelques vers qui sentent la gêne du rythme et la fatigue. L'ennui décolore tout ce qu'il touche.

La force dans la discussion, c'est la clarté des idées; la clarté s'y fait toujours craindre; elle déconcerte les esprits brouillons, elle démasque les adversaires de mauvaise foi; elle n'est pas la vérité, mais elle établit la question et fait saillir les contradictions. — Ce soir, j'ai dicté quelques notes à Fontenoy sur l'origine des religions.

...D'où vient aux femmes leur facilité de parole? De la vanité du sujet ou d'une qualité oratoire? Leur corps plus fin, plus achevé est aussi un organe d'expression plus déliée et plus juste. — Ma lettre à Henri : je lui paraîtrai bien versatile; il pense qu'il

faut jouir du présent, et je lui réponds que c'est à merveille, pourvu que le présent offre des jouissances.

Dimanche 26 octobre.

On se lève tard... La messe; singulière impression que j'éprouve en entendant le curé prêcher des pratiques pieuses. La gravité en pareille matière m'étonne; je suis loin, bien loin de l'esprit catholique. Ma voisine de droite : un corps bien fait se devine sous les plus monstrueux vêtements; puissance des belles proportions, grâce d'une épaule un peu menue et tombante qui porte une petite tête fière et fine. Pluie toute la journée; ennui général.

... Le soir, Henri Monnier. On trouve peu d'auteurs qui consentent à abdiquer leur propre individualité avec autant de résolution. Il a bien le sens du bête, ce bête de tous les instants, de tous les propos et dont nul ne s'aperçoit.

Lundi 27 octobre.

Aujourd'hui, rien, sauf ma visite à M. Billoteau, où il est décidé que je renonce au notariat. Petit diner chez Barate avec Louis. 11 n'est pas nécessaire à l'amitié que les idées soient pareilles; la bonté, de part et d'autre, suffit; la bonté! suprême vertu.

Mardi j^ clI'.h'ii-.

Allons! un peu de courage, il est minuit et demi...

écrivons : j'ai été fatigué toute la journée; je n'en ai pas toute la responsabilité. J'essayais de ressaisir et d'accorder mes idées, impossible. Cependant la psychologie n'y a pas perdu; éclair de vérité; du rôle des instincts. J'ai bien senti qu'il ne faut pas chercher dans l'homme l'absolue liberté; la volonté et l'instinct se combinent, il manque un mot pour exprimer ce mélange; la volonté ne peut qu'adhérer à l'essence; on veut, mais on ne veut que selon son essence (Spinoza, Descartes). Quand on creuse un sujet, on ne voit pas sur-le-champ toute la conquête qu'on a faite; il semble qu'on n'ait rien trouvé de neuf; mais quand plus tard on y songe, on reconnaît qu'on était allé loin. — Répétition de Droit avec Lacourtie. Mémoire déplorable; je n'en ai point; la logique est toute ma mémoire; si je ne suis pas en état de raisonner, je ne sais plus rien. — Diner avec Louis et Adolphe chez Baraie : le garçon de restaurant est un être singulier; le frottement du monde lui donne un vernis, son ignorance et sa bassesse le laissent vil; de là une nature complexe, assez odieuse...

Les jours coulent et je ne crée rien... j'espère que je mûris ma pensée; là est ma seule consolation.

Mercredi 2(f ocichre.

Èviradnus, de Victor Hugo. Étudier la richesse et la facilité de cette versification; un peu plus de justesse et de réserve dans les comparaisons; moins de

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discours, ce serait irréprochable. La poésie de cet homme sonne l'airain; cela ne peut périr. — Léon Renard et Decrais, de retour à Paris aujourd'hui même, viennent me prendre à l'étude; ces jeunes gens s'attachent à moi, ils ont foi dans le succès de mes poésies, et ils me communiquent leur espérance; ainsi je suis entouré d'amis, je ne puis être malheureux.

Mercredi j novembre.

Voilà plusieurs jours que je néglige mon journal. Je manque d'énergie, ou plutôt je ne trouve pas que le résultat vaille une dépense d'énergie.

Vendredi 7 novembre.

Lafenestre; son poème Pasquette; grâce infinie, sentiment de la campagne; fond philosophique intéressant; quelques comparaisons un peu forcées; style jeune et facile. Je me sens poète toutes les fois que la déesse passe et me sourit, puis je retombe à plat; je crie du fond d'un abîme, je vois un point bleu, je m'efforce... et ne puis.

Samedi S novembre.

... J'ai de quoi tenir ma place dans un salon, je causerais comme un autre; la médiocrité de ma position me dégoûte et me paralyse.

Dimanche <) novembre.

Je lis Platon; je le trouve plus fort analyste que je

ne pensais. Le Philèbe surtout est prodigieux; la question du bonheur y est posée magistralement. Comparer cette morale à la morale du Christ; je n'ai pas trouvé la vraie formule de ce rapprochement. Note : le mot beauté se trouve-t-il une seule fois dans l'Évangile? Je ne le crois pas; or le beau est le fonds de la morale grecque. — L'équivalent du mot charité ne se rencontre pas dans la dialectique de Socrate.

Dîner chez mon cousin : M. Robillard, âme d'élite; combien de pareils hommes sont rares! Les idées sur l'éducation.

Le principe vraiment libéral qui régit la question de l'éducation est, selon moi, le suivant : développer et fortifier les facultés indépendamment de leur matière; n'imposer que des connaissances qui s'acquièrent scientifiquement; pour les autres, écouter le cœur de l'élève, surprendre les besoins naturels de la sensibilité morale et y satisfaire en leur donnant le seul aliment que les instincts désignent; en un mot, enseigner ce qui est certain, rendre apte à la connaissance de l'incertain. On doit respecter le doute, car il n'est pas l'erreur. Il est comme le salut de l'intelligence dans l'océan des doctrines.

Luiiiii 10 novembre.

Rien de saillant; dîner chez mon beau-frère. Ma sœur commence à pouvoir devenir ma confidente. L'allée des Tuileries à la nuit tombante; je récite

tout haut en rêvant un poème sur Socrate et Jésus- Christ.

... Du mensonge; il m'arrive de ne pas dire la vérité, quand il ne s'agit que de mes propres affaires et que la vérité ne serait qu'une satisfaction donnée à la curiosité; je prétends n'avoir d'autre juge de mes actions que ma conscience; je ne dois la vérité qu'à elle en ce qui regarde les actes de ma vie qui ne réfléchissent sur personne. Je m'explique ainsi pourquoi je suis si franc ou si faux selon la matière.

Hier, des dégoûts. Abaissement où je suis tombé, mon patron me considère comme un petit garçon qui ne voit pas qu'on l'exploite.

Tristesse. Pourquoi la vie ? J'aspire, je ne puis demeurer. Qui élève son cœur élève son ambition, et celui-là est perdu... — Dîner de quinze sous.

Jeudi ip février.

Il faut savoir se dire : tu ne peux pas, tu ne dois pas...

Je suis comme étourdi. — Les hommes passent, vont et viennent autour de moi, pareils à des ombres colorées et sonores : je ne parviens même plus à me saisir moi-même par la conscience; je suis comme un être libre flottant paralysé sur une mer fatale, toutes les influences se jouent de ma volonté, je dis : à quoi bon? Le mot Dieu ne signifie plus rien à mon esprit. Il existe à deux pas de moi, pour des hommes grossiers, des félicités qui dépassent mon ambition : ainsi posséder une femme aimante, bonne, oh ! bonne, c'est-à-dire pleine de pitié pour ces douleurs inexprimables qui sont dans le cœur sans que la bouche ait trouvé leur nom. Et cette femme souffre, elle que je saurais consoler à mon tour par une délicate adoration.

« Ne crois pas, mon ami, que l'homme soit capable de sentir autant de bonheur qu'il en peut concevoir; il y a dans le désir et dans l'imagination moins de force que dans la sensibilité. Qu'il te soit donné tout à coup de vivre au milieu d'une terre délicieuse, celle que cet hiver, en foulant le pavé de bois, nous nous peignions en traits si vifs ; tu voudras y courir, y séjourner toujours, tu croiras pouvoir en jouir, mais ton coeur impuissant ne tiendra pas la promesse de ton cerveau. Tu sentiras la surprise, l'embarras d'une existence toute nouvelle, égale et vaste, à laquelle une vie étroite et tourmentée t'a rendu pour jamais impropre. Nous éprouvons un sentiment pareil en contemplant le ciel des nuits d'été; les poètes ont beau le chanter, ils ne prennent point à cette contemplation tout le plaisir qu'ils disent; ce spectacle ne fait que les inviter à une joie qu'ils comprennent, mais qui les passe. Cette incomplète émotion, je la ressens aujourd'hui. Cette jeune fille belle et fière qui respire un air fait, pour ainsi dire, de louanges et d'hommages, dont toutes les coquettes fantaisies sont épiées comme autant de précieuses occasions de solliciter son sourire, cette jeune fille vient à moi, me tend la main, à moi seul, me la laisse presser et (le puis-je dire sans en douter?) me rend cette caresse par une pression mille fois plus tendre. Hé bien! je ne sais, mais cette fortune extraordinaire m'étonne, m'oppresse, et, au lieu d'en savourer la douceur infinie, je tremble, je n'y peux suffire, je souhaite d'être un ange pour être capable d'une félicité divine, et, si

demain je n'étais plus accueilli, je n'éprouverais que la désillusion qui suit un beau songe brisé par le réveil ou la restitution prévue d'un bien trouvé qu'on nous réclame... »

(Fragment d'un brouillon de lettre sans indication du nom du destinataire; sur la même feuille, tracés à la plume, un délicieux profil de femme et une colombe.)

Février iS6j.

Hier sur le boulevard des Italiens, à l'heure du soir où les cafés sont des sérails, j'ai rencontré un de mes anciens camarades de collège. Je l'avais connu petit et gros, je le voyais grand et maigre; il m'apparaissait comme un bonhomme élastique prodigieusement étiré. Du reste, il ne m'intéressait qu'à ce titre et je devais lui être à peine reconnaissable. Aussi nous serrâmesnous la main avec un vrai plaisir. — « Hé bien ! lui dis-je, comment vas-tu? As-tu revu Bolet? » Bolet était un garçon que nous avions eu pour camarade commun : lorsque deux vieux amis se retrouvent, leur première pensée est pour un tiers. — « Non, je ne l'ai pas revu; et toi? — iMoi, pas davantage. » Et comme sur Bolet l'entretien devait languir, j'ajoutai précipitamment : — « Que fais-tu maintenant? — -Je travaille dans une forte maison de nouveautés. Tiens, si tu veux, voici l'adresse du magasin, » et il tira de sa poche un carton illustré que je lus aveuglément et que je plongeai négligemment dans la mienne.

JOURNALINTIME ■JI

— « Et toi, mon cher ami, que fais-tu? » A cette question, qui m'embarrasse toujours, je répondis avec calme en fixant sur lui mes regards pour bien jouir de l'hébétement que j'allais lui causer : — « Mon bon, je cherche une définition de l'homme. » Il resta planté, le cigare aux doigts, la bouche entr'ouverte ; puis, souriant : — « Tu as du loisir, je t'en félicite. — Moi, du loisir! une pareille recherche ne m'en laisse aucun.

— Alors, tu es riche. — Comme Job. — Tu m'étonnes. En supposant que tu trouves cette définition, qu'en feras-tu? — Je la mettrai en vers! » Ce fut le coup de grâce. Il ne pouvait secouer sa stupéfaction que par un peu d'exercice; il s'éloigna donc au plus vite, l'air un peu égaré, mais, je dois le dire, compatissant.

Jeudi 2S janvier 1S64.

Aujourd'hui je me suis senti en possession d'un principe esthétique capital, l'unité de composition, et du vrai moyen d'expression, la propriété absolue des termes. Un artiste n'est pas fait tant que ces choses n'ont pas pris un sens pour lui. La composition est une, ou plus simplement il y a composition quand tout dans l'œuvre concourt à un effet unique par la justesse parfaite des comparaisons et leur sobriété. Certaines comparaisons sont plus riches qu'on ne voudrait et introduisent des vues nouvelles qui apportent des distractions à l'esprit en détruisant l'unité d'effet; donc, simplicité extrême de la comparaison, et ce n'est pas pauvreté, c'est force et vérité. Ajoutons à cette qualité des comparaisons ce qui est plus important encore pour la composition, à savoir le rapport des idées accessoires à l'idée principale ; celles-là

doivent affluer à celle-ci, comme les ruisseaux aux rivières et les rivières aux fleuves. Toute cette rhétorique si décriée parce qu'elle n'est qu'enseignée, devient étonnamment juste et précieuse quand elle est découverte; en fait de lettres et de philosophie, presque rien ne profite de ce qui vient du maître. J'ai à dire de l'expression qu'elle peut se définir : l'exacte reflexion de la pensée dans le monde extérieur par quelque miroir que ce soit, langage, marbre ou toile. Voici à ce sujet une image bien saisissante : le travail du modeleur est triple, il cherche d'abord l'attitude de son personnage, travail de composition; puis il étudie la représentation naturelle, anatomique des membres, travail d'expression spéciale (l'expression d'ensemble doit résulter de celle-ci, mais surtout de la composition); enfin il polit et achève l'ébauche de façon que la glaise soit nette, pure, lisse comme bronze, travail un peu mécanique, mais qui sera toujours un besoin pour l'artiste élégant. J'applique cette distinction aux œuvres littéraires. Le corps humain est un excellent modèle d'unité; il ne s'y rencontre pas de posture qu'on ne sente dans toutes les parties et jusque dans les extrémités; aussi est-il un incomparable organe d'expression. Il faut que toute œuvre soit un homme, harmonieuse comme un visage. Je ne veux plus que cette image m'abandonne, elle sera ma règle et mon modèle.

Ne cherchons pas l'élégance ailleurs que dans la justesse, car, de deux choses l'une, ou nous aurons fidèlement exprimé ce que nous sentons, et on ne

conçoit rien de plus qui ne soit superflu, ou nous serons resté à côté de nous-même, et il n'est pas d'agréments étrangers qui puissent sauver ce vice essentiel. Le style ne peut valoir mieux que la pensée, car il tient tout d'elle, n'existant que par elle et pour elle. Tout ornement qui n'est pas délicatesse d'idée ou de sentiment, que peut-il être? Une excroissance, un parasite agéable, mais indiscret. Il est vrai que par un long usage, une sorte d'habitude acquise par l'oreille, les mots ont une vertu propre, comme la gamme, par leur assemblage, et peuvent plaire à un sens qui s'est créé en nous et qu'on peut confondre avec ce qu'on nomme le génie de la langue. Ce sens nouveau est bien curieux; il est affecté à la musique des langues, à ce point que de bons poètes sont de détestables musiciens. Un prosateur peut mieux s'en passer qu'un poète; Montaigne, souvent heurté, n'en reste pas moins le premier styliste par la singulière énergie de l'expression; Ronsard possède ce sens au degré suprême; Lamartine y a sacrifié la pensée. La supériorité d'un Musset consiste dans la parfaite alliance en lui du génie de la langue avec la vérité d'expression. Le plus grand poète est celui qui trouve la note de chaque impression, ne fait entendre qu'elle et la donne tout entière.

L'auteur doit se défier de sa situation spéciale : il est à la fois celui qui pense et celui qui exprime, le public lit avant de s'approprier la pensée. De là un danger pour l'auteur qui se juge et se croit à la place du lecteur, car ce qu'il vient d'écrire est un signe

toujours suffisant pour lui qui connaît déjà l'objet, ou du moins ce signe lui paraît toujours quelque peu corrélatif à son objet, car il tient le bout du fil qui mène de l'un à l'autre. Malgré lui l'auteur va de l'idée au mot, le lecteur, au contraire, du mot à l'idée, et il doit ouvrir la même porte avec cette clé qu'on lui donne; l'auteur qui se relit est déjà chez lui et il est plutôt embarrassé que servi par la clé. Que de trousseaux de clés dont on n'a jamais retrouvé les serrures! Je comprends pourquoi Horace veut qu'on laisse si longtemps dormir son œuvre pour devenir apte à se faire son propre critique; il veut qu'on se mette à la porte de chez soi et qu'après une longue absence on trouve au retour tout fermé; il veut qu'on se rende capable de remonter du mot qui reste à l'idée oubliée.

Il naît à l'auteur des scrupules étranges; une chose qu'il vient d'écrire est à ses yeux sublime ou inintelligible selon l'angle de sa critique; sa vue s'obscurcit, il perd le tact littéraire, il faut qu'il aille auprès d'un juge subir les plus cruelles déceptions ou recevoir des révélations qui l'étonnent^ sur la valeur de son propre ouvrage.

Rencontre avec Charles L..., il va se marier. Sa tristesse le jour de sa trentième année.

Nature de mon découragement ; c'est plutôt de l'indifFérence à la vie. Je n'ai pas de rire. J'ai fait des essais sur l'emploi de ma jeunesse et sur le placement de mes joies, et voici que la jeunesse fuit et les joies

36 JOURNALINTIME

ensemble; l'existence est trop courte pour de telles expériences, il faut prendre parti sur-le-champ : ou se rendre heureux de ce qu'on tient, ou se saisir de ce qui séduit au passage. Immense influence de la volonté sur les impressions, je n'ai pas voulu sentir ce qui m'affectait et je me suis affecte de mes songes. — Sonnet sur la Sieste. On devient raffiné et faux en cherchant la délicatesse. Singulier pondérateur intime de nos conceptions.

Vendredi 29.

Minuit. Faiblesse de caractère. J'ai cédé aux instances d'un ami par crainte de lui déplaire, je ne sais pas dire non, je cherche un biais, j'allègue un devoir, une fatigue, je m'esquive. Cette pusillanimité est le résultat de la fausse opinion sur l'impression que laisse / un refus. J'ai remarqué que les hommes francs et rudes blessent moins qu'ils n'intimident; ils font ce qu'ils veulent sans se nuire dans le cœur des importuns; on aime la sincérité dans le refus, on y préfère la résistance droite à la feinte oblique; les défaites ont quelque chose de faux et de vil qui est mal accueilli. Vice à corriger.

Chapus a terminé mon médaillon. J'ai critiqué sa Vierge, reine du Ciel. Je lui ai trouvé un tour antique, peu chrétien. J'ai senti là ce qu'est la grâce antique; j'ai senti que toute simple elle n'est cependant pas sans quelque apprêt, sans une conscience d'ellemême. Elle n'est pas humble comme la simplicité chré-

tienne; elle est plutôt sobre que simple. L'attitude de la Vénus de Milo n'est ni voluptueuse ni cherchée, ni trop imposante, elle est simple, mais on comprend qu'une telle attitude donnée par un mouvement ferme, dur, puissant, de la Nature ne saurait convenir à une chrétienne. La Vierge antique n'est pas ignorante d'elle-même, elle est fière de son état pur et entier; la Vierge chrétienne est, si j'ose dire, incorporelle. Elles sont toutes deux également naïves, en ce sens qu'elles n'apportent aucun art dans leur démarche, mais l'une est fille de la Nature, l'autre du Ciel.

J'ai repris plusieurs de mes anciens sonnets. Je versifie plus facilement, j'assouplis et j'enfle le vers. Je ne le mesure plus avec un mètre de charpentier, raide et articulé, je le jette en avant comme un serpent libre et élancé qui retombe toujours sur une courbe. Je suis content de ma verve actuelle; sans le Droit, que de compositions je produirais!

J'ai fait le portrait de F... chez Chapus. Frappant pour moi, mais je dessine comme un hanneton dans l'encre.

Je pense à L... Irrésistible attrait du bonheur dédaigné! Le passé a des regards voilés qui tuent. Une lettre est dans ma poche depuis huit jours. Partirat-elle? Quelle imprudence! mais aussi quelle émotion promise! Poser mon front sur ses genoux et me reposer d'être. Lui dire : à toi l'éternel retour, le retour délicieux toujours prévu et désiré au milieu des écarts violents de ma vie. Aimer tendrement et violemment.

']S JOURNALINTIME

Samedi jo.

11 y a quelque temps j'ai conçu vivement le Bien, non dans sa définition précise, mais dans sa pratique et son effet sur l'âmé. J'aurai peine à rendre l'admiration qu'il m'inspirait, me voilà tout refroidi. J'imaginais sur ce thème une comédie : Si j'étais riche, où j'aurais montré à l'envieux que la richesse, au lieu de lui fournir les moyens de bien faire, engourdirait son bel enthousiasme dans le berceau du bien-être. Il faut renoncer à donner une formule du Bien, mais il faut s'attacher à représenter l'état tout extraordinaire qu'il crée dans le cœur. Il semble que la préoccupation de toujours bien faire doive entretenir la volonté dans une continuelle hésitation, car parmi les multiples emplois possibles de l'activité lequel choisir qui soit le plus digne, et surtout, à supposer qu'il soit trouvé, comment résoudre les embarras des délibérations particulières si variées, si délicates? poursuivre le Bien unique, absolu, cela peut devenir comme chez les plus grands saints une tâche sans fin, surhumaine, presque une maladie. D'un autre côté Montaigne me paraît trop facile. On recule avec effroi devant ce devoir qui est capital : choisir la meilleure conduite. Nous n'essayons guère la pratique du Bien que dans le détail d'une vie acceptée dans sa forme générale ; mais de là à se créer un plan de vie, à rapporter toutes les actions au perfectionnement de soi, quelle distance ! Nous nous

laissons porter par un flot en nous contentant d'éviter d'y noyer notre dignité, mais la pensée ne nous vient pas de le remonter bravement jusqu'au roc où nous serions à l'abri du péril. Mais, dira-t-on, qu'est-ce que ce Bien qu'il faut faire? Je répondrai qu'il n'est que la qualité des actes qui créent dans l'homme le contentement de soi. C'est un fait aussi incontestable que la chute des corps, qu'il y a des chutes morales que nous sentons douloureusement. On est content ou mécontent de ses actes, et leur qualité morale se règle et se définit par ce sentiment même, beaucoup plus souvent que parla loi que l'intelligence cherche à lui assigner. Le bien subjectif, le bien en nous, notre amélioration consiste à ne rien faire qui ne nous cause cette joie très commune inhérente au sacrifice et, certes, s'il y a un vrai bonheur, il n'est que cette joie-là rendue constante. Le bien objectif, dans les manifestations extérieures de nos volontés, est tout autre chose, et c'est de celui-là que les moralistes cherchent la définition, mais il n'est que l'utile ; sans cette distinction les contradictions et les absurdités abondent. Ainsi, dans certains pays, exemple souvent cité, il est ordon'né aux enfants de tuer leurs vieux parents. Pour juger une pareille loi il faut distinguer évidemment le bien subjectif du bien objectif. Naît-il dans l'enfant qui exécute cet ordre la satisfaction morale du devoir accompli par le sacrifice, l'enfant n'est pas coupable; croit-il, par une juste appréciation du devoir, que cet acte est barbare, il est coupable de s'y soumettre. Quant à l'acte matériel,

40 JOURNALINTIME

manifestation extérieure de la volonté, il n'est pas l'expression du sentiment qui le dicte, car il est cruel et ce sentiment ne peut être moral ; le bien subjectif est ici violé, contraire à la notion de l'utile dans le sens large du mot. A cette question : qu'est-ce que le Bien? Il faut donc répondre : c'est la qualité des actes qui nous font aimer de nous-même. Cette vraie qualité, analysée, se résout dans le sacrifice, dans le concours au bonheur d'autrui de préférence au sien propre ; c'est améliorer la vie universelle autant qu'on le peut, et alors le bien subjectif résulte du bien objectif, ils deviennent parfaitement corrélatifs.

Quand on a approfondi une question philosophique, il faut, en quelque sorte, se reculer comme le peintre et regarder ce qu'on a produit. Le président de l'intelligence prononce alors si elle a bien opéré; ce président secret, c'est le centre de gravité du système des facultés intellectuelles, je ne le connais pas, je le sens et je le consulte, on le nomme bon sens.

Le bon sens est la dose minime, mais suffisante de véracité que la nature pour les besoins de la vie, pour la subsistance du sujet, a mise dans l'intelligence. Il fallait au moins que l'esprit eût la certitude jusqu'à un certain degré pour être un instrument utile, comme il fallait que les jambes fussent capables d'un certain écart pour la marche; sinon, pourquoi un esprit? Le bon sens donne donc la mesure de véracité octroyée à l'esprit humain par la nature pour la solution des premiers problèmes de la vie. Les philo-

sophes ont forcé le bon sens à un travail qui le détériore et l'émousse et il y a certainement le même rapport entre un homme de bon sens et un métaphysicien qu'entre un bon marcheur et un acrobate. Nos esprits sont des acrobates moraux qui font sourire l'infini, comme le soleil rit du tremplin.

Entretien philosophique avec Accarias. Le comment est la question scientifique et seule féconde; \q pourquoi est la question métaphysique, mais stérile hors de l'homme qui ne peut la poser qu'à sa propre activité. Cette dispute m'a fait entrevoir plus clairement le nœud de la difficulté qui naît des causes finales. Etant donnée une essence, pour qu'elle soit telle et non autre, si elle n'est pas nécessaire, il y a une raison extérieure à elle qui marque son principe et sa fin. Il est bien certain qu'une chose ne peut exister sans des qualités, des conditions, qui lui donnent l'être; ce n'est donc pas en tant qu'elle existe avec des qualités qu'elle agit pour un but, puisque même sans but il faudrait pour exister qu'elle affectât quelque qualité, mais c'est en ^tant qu'elle existe d'une manière plutôt que d'une autre sans être nécessaire en soi, car cette détermination, cette limitation et spécification de ses qualités ne résultant pas de sa nature, ne peut s'expliquer, se justifier que par un but à atteindre qui l'exige ainsi. En un mot, le fini contingent manque absolument de raison sans la notion de la fin et du rapport préconçu.

Dîner chez Heredia. Bonne critique de mes vers par le neveu de M.Larabure: il faut exprimer les sentiments sans considérations. Juste et bien dit.

Velléité de demander compte à L... de son silence. A quoi bon ?... L'irrésolution est un dissolvant de la volonté qui la rend fluide et propre à tous canaux. La vie de l'irrésolu est à tous, tout le monde vit pour lui, à sa*place, il est mollement malheureux, mollement heureux, annulé.

Dimanche }i.

L'estime que les hommes nous inspirent peut se mesurer à la qualité de nos confidences. Nous ne serons pas toujours francs à l'égard des meilleurs, car on peut être réservé pour deux causes : soit qu'on craigne de se blesser soi-même en se heurtant à la grossièreté des sentiments, soit qu'au contraire on craigne en avouant certaines fautes de ternir la fraîcheur d'une amitié fondée sur des sentiments élevés.

Discussion sur la forme en littérature : la révérence pour le succès.

Question bien délicate : les arts expriment la pensée de l'artiste, mais pour qui ? Doit-il modifier la forme selon le public, comme on modifie son langage en voulant se faire comprendre d'un paysan ? En un mot, la forme est-elle indifférente pourvu que la pensée soit comprise de tous? Je ne le crois pas, quand il s'agit d'oeuvres d'art. Je répondrais affirmativement s'il ne fallait que répandre une pensée et la faire pénétrer dans la foule ; mais en littérature propre-

JOURNALINTIME 4-}

ment dite, par exemple, le langage a une qualité esthétique propre qu'on nomme le style et qui ne se résout pas dans la pure expression de la pensée. Chacun conçoit une expression de sa pensée, non pas pour qu'elle soit comprise du paysan, mais pour représenter à soi-même exactement ce qu'on pense ou imagine. On ne se propose point en littérature d'approprier son style à telle ou telle catégorie de lecteurs, on cherche la satisfaction vraiment artistique de placer hors de soi sa conception sous la forme qui la reproduit le mieux aux yeux mômes de l'auteur. On exprime pour soi. Ce qu'on aura bien exprimé pour soi ne manquera pas de lecteurs sympathiques, car on est homme, mais il se peut que le grand public ne l'apprécie guère, car s'il représente les sentiments généraux, les traits saillants de l'homme, il n'en donne pas les caractères spéciaux qui font les individus. On trouvera sans doute puéril le plaisir de reproduction extérieure pour soi, car, certes, les signes sont faits pour la communication des idées et des sentiments. Celui qui fera cette objection sera peut-être un publiciste, mais il ne sera jamais un littérateur ni un artiste.

Ce soir, rien d'intéressant, fatigue, sommeil. Paul me remet son petit poème : quelle grâce, quelle fraîcheur! il faut estomper cela légèrement, cela doit fuir dans l'infini par les bords.

Un vers : Les rideaux hhiitcs s'eujlaieut lui vent de son pdsso^^e.

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Le meilleur critérium de la vérité est le suivant : parierais-je ma vie que je dis vrai ?

Lundi I" février.

Je me suis réveillé à six heures et j'ai pensé jusqu'à neuf heures. C'est une de mes voluptés les plus chères de passer quelques heures à rêver dans mon lit le matin. Mais cette habitude est mauvaise, car les pensées ne se forment pas bien dans de telles conditions; tout s'exagère et se noircit; les passions prennent un caractère particulier de violence et de désolation ; le suicide paraît simple et on en discute gravement l'opportunité. Je choisis une femme dans mon souvenir et je recommence pour la centième fois un vieux roman rompu; je rétablis la situation et je me regarde agir. Les heures passent avec une étonnante rapidité pour moi dans ces rêveries; la sonnerie de la pendule m'afflige, il me semble que mon cœur se repaiirait pendant l'éternité des œuvres de mon imagination. N'est-ce pas le temps de la journée où je vis le plus? Les faits ont moins d'action sur ma sensibilité par leur impression directe que sous l'angle de la réflexion dans le prisme de mon imagination. Je constate une fois encore que je sens ce que je veux.

Épouvantable incendie d'une église de Santiago. Je ne me le figure pas sans terreur, et je ne sais que penser de Dieu en présence de telles horreurs inutiles. Sujet de poème : opposer tous les désastres, tous les

fléaux, toutes les misères de l'humanité à la source vive de joie et de volupté qui ne cesse de jaillir, sans altération, de la vie. Le sourire de la petite fille et le regard du tigre sont l'ouvrage d'un même Être, dans l'hypothèse de la Création : n'est-ce pas étrange? Toutes nos idées de bien, de bonté, de cruauté, sont renversées des qu'on prétend les appliquer à l'essence divine. La création, considérée d'un regard humain, est une œuvre monstrueuse qui n'est ni révoltante, ni édifiante, mais inconcevable, contradictoire, absurde. Nous manquons de base pour la juger; la loi morale • qui nous régit préside à la conservation et à l'élévation de notre espèce, mais elle n'est pasla juridiction universelle; il y a un bien, une justification de tout par un principe, cela est certain, mais le principe nous fuit, n'est pas fait pour nous, ne nous regarde pas et ne daigne pas se formuler à notre esprit.

Poésie : hésitation d'Hercule. — Discours de la Volupté : elle avoue sa lâcheté, le mépris qu'elle inspire et ses remords, mais elle est délicieuse et on la , suit quand même. Elle a de l'infini dans le vallon des yeux. Elle est si voisine, si complaisante; elle précipite l'âme dans l'oubli et dans l'indifférence morale par une chute si douce qu'elle lui procure, en quelque sorte, le plaisir du laisser-aller, du découragement, de l'abandon complet de toutes les forces et lui fait désirer de s'enfoncer assez pour ne plus pouvoir se tirer de si bas. Elle a quelque chose de plus présent, de plus palpable que la joie de la gloire, elle est à por-

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tée de tous les cœurs. Elle est une façon de se perdre qui fait aimer l'abîme et regarder les hauteurs avec admiration et pitié.

Discours de la Vertu : elle ne doit rien promettre, elle se réjouit de ses propres actes; elle propose toutes les douleurs au courage et couronne la vie du pur sentiment de la dignité.

Dire que la volupté réduit la vie humaine à une sorte d'attraction passive et l'affranchit des soucis de la délibération et du martyre de l'effort.

J'ai rapporté une épreuve de mon médaillon. 11 n'a* pas satisfait ma famille. Le jugement de la bourgeoisie en fait d'art est naïf et brutal; les finesses et les habiletés du travail la touchent peu. A-t-elle tort de ne considérer que le résultat et de ne point aller au-devant de l'impression pour une recherche savante du beau r

Que suis-je allé faire rue M... ? Il y en a que leurs passions emportent, les miennes me traînent; je vais mélancoliquement au mal comme un bœuf à l'abattoir; je ne résiste pas plus à mon cœur qu'à un ami, à une • tentation qu'à une importunité.

2 février...

J'ai conçu nettement l'absurdité de la morale humaine appliquée aux œuvres de la Nature et j'ai déclamé en moi-même sur ce thème quelques strophes

sans paroles assez senties, assez nouvelles. La Nature est implacable comme une machine industrielle. L'image des maux que l'humanité a soufferts est intolérable au cœur; et l'humanité est si acharnée à vivre et sa vie est si pleine encore de douceur qu'elle justifie de son mieux le bourreau et voudrait compenser toutes les cruautés qu'il lui fait subir par le vague et fugitif sourire qu'il lui adresse par ironie et pitié. J'ai effacé ces deux derniers mots, d'abord par vanité, vu qu'ils énervent la phrase, et aussi par une meilleure raison, c'est qu'ils expriment une idée emphatique et fausse. Il n'y a pas d'ironie dans l'acte de la Nature. Laissons cette chimère aux déclamateurs ; il ne s'y trouve pas davantage de pitié; tout se passe gravement et simplement dans l'Univers, avec les caractères d'une fatalité mûre. Exprimez par une formule chimique exacte la combinaison de la chair humaine, c'est-à-dire de l'hydrogène, du carbone qu'elle renferme avec l'oxygène, et vous aurez le récit, selon la Nature, de l'affreux malheur de Santiago. 11 s'est produit un phénomène chimique; introduire Dieu là dedans est dangereux et niais. Le monde des lois et le monde de la liberté sont contigus ; ils entreprennent constamment l'un sur l'autre, ils n'ont le droit de se plaindre ni l'un ni l'autre; ils agissent de bonne foi selon leur essence et ne doivent point se juger l'un par l'autre, ayant des principes propres et contraires.

Adolphe a dîné avec nous ; conversation sur le commerce. On aura beau faire pour ennoblir le com-

merce, il est essentiellement hostile au désintéressement sans lequel on ne conçoit pas d'élévation morale. Un homme qui est curieux de la vérité et de la beauté ne s'astreindra jamais à manier des objets matériels, à les acheter pour les vendre, pendant toute sa vie. Cette fréquentation continue de la marchandise et de la caisse ne peut qu'abaisser son àme, quoi qu'il en ait; les jouissances de l'art et de la science sont si fières et si sensibles, qu'elles ne peuvent accomplir une pareille occupation; elles y répugnent d'abord et s'y refusent bientôt.

Mercredi 5 février.

Je n'ai pas à me louer de mes rêveries du matin. J'ai relu mon premier journal du mois d'octobre 1862. Impression nouvelle. Je remarque que les mêmes idées me reviennent et que je me répète dans celui-là. Que m'importe ! Si je n'étais pas le soir si fatigué, ce serait une récréation des plus amusantes que de laisser courir ma plume au gré de mon caprice et de mes souvenirs. Pouvoir écrire exactement ce qu'on pense sans concession aux exigences du goût nouveau, ni aux préjugés, ni à la vraie pudeur, quelle indépendance! Ici tomberont tels quels mes pleurs. Je veux m'étudier à fond et forcer les retraites les plus cachées de ma conscience.

Je voudrais aujourd'hui me demander où j'en suis de mes recherches philosophiques, quelle est ma croyance? Ai-je acquis la certitude d'un principe?

J'appliquerai à cet examen mon critérium ordinaire : je parierai ma vie que telle assertion est vraie.

Que pensé-je donc de Dieu ?

J'ai la certitude absolue que le Tout satisfait à toutes les exigences de la raison parfaite; qu'une révélation faite de l'ensemble à mon esprit résoudrait immédiatement ses doutes et ses inquiétudes. Telle est ma foi. Si donc quelque contradiction, quelque absurdité se mianifeste à ma pensée dans l'Univers, j'en accuse ma pensée d'abord, et je m'applique plutôt à corriger mon système que le système du monde, que je tiens (i priori pour un et rationnel et complet. Je suis fort tranquille sur ce point, car je ne trouve rien de plus certain, dans tout ce qui tombe sous l'intelligence, que cette proposition : Ce qui est se suffit et a conscience de soi. Une nature aveugle et fatale révolte ma raison qui n'y peut concevoir un principe d'être et de détermination; car pourquoi telle forme plutôt que telle autre, pourquoi et comment l'existence même de cette nature ? Si l'être est nécessaire, il ne l'est point sous tel ou tel mode à moins d'une virtualité contenant un développement et un but préconçus, une conscience. Supprimez la^pensée organisatrice de l'Univers, toutes les forces y sont indifférentes et il devient insensé de prétendre que telles ou telles directions qu'elles suivent sont nécessaires; la fatalité devient le caprice même; car je ris à la barbe de Spinoza qui veut me persuader que la loi de la chute dos corps est nécessaire. Comme si le monde ne pouvait se soutenir qu'à la condition que les corps s'attirent

avec une intensité et une vitesse fixes ! Changez toutes les vitesses proportionnellement, et les astres, les molécules se comporteront selon le même équilibre.

Jeudi 4 féirier.

Visite au Louvre avec Adolphe. La Vénus de Milo. Comment un chef-d'œuvre agit sur l'àme. La tête est fine, un peu petite. Le cou... les épaules?... Est-ce l'idéal ? On ne peut penser sans un frisson que peutêtre c'est là la perfection de la forme féminine et qu'on a devant les yeux le modèle tel qu'il est dans la conscience de la Nature. Qu'y changeriez-vous ?

Je passe ma journée à rédiger ma théorie de la mémoire. La clarté de l'exposition est la marque certaine de la maturité de la conception; c'est toujours le mot de Boileau. Je crois avoir élucidé mes idées sur ce sujet et je ne suis pas loin de conclure. Ainsi, à la veille d'un examen dont je ne sais pas un mot, je fais de la psychologie pendant cinq heures! O passion! Quel attrait dans la Science! ou quelle faiblesse dans ma résolution! Du reste la journée a été complète. Suis-je vaincu? Puis-je encore me dresser et dire : non? La vertu est plus tentante que la volupté, mais si difficile! Est-il toujours temps d'y revenir?

Soirée chez Hendlé : esprit grave et studieux. Je lui expose mes idées philosophiques et je les éclaircis pour moi-même en les exposant. Équation : le Tout que nous concevons parfait, complet, satisfaisant pour l'intelligence, forme le second membre de l'équation;

le premier comprend ce que nous savons du monde qui est une fonction d'une inconnue variable X. La contingence, qui a tant humilié les philosophes, se relève à mes yeux en exprimant et impliquant la liberté. De là ma définition de Dieu : ce qui est nécessairement et agit librement.

Bonne conversation : Hendlé a bien rectifié mon opinion de l'art oratoire que je définissais l'art de persuader. L'orateur a sa spécialité comme chaque litté; rateur et il peut être grand sans jouir de la faculté d'inculquer une opinion quelconque à n'importe qui.

Il n'est peut-être rien de plus doux au monde qu'un entretien sympathique, car on y exerce toutes les puissances de l'esprit et du cœur avec assez de respect à l'égard de l'interlocuteur pour ne dire que des choses nobles. Ces échanges de chaleur et de lumière sont beaux, fortifiants et instructifs.

Vendredi j.

Hébétement mérité. Il y a un drame à faire sur la faillite : le poète commerçant. J'ai ruminé mon poème de la Ville heureuse; je ne possède pas encore bien mon sujet.

A... dine avec nous. Scène de domestique. 11 existe une vertu que j'appellerai volontiers la vertu domestique; elle consiste à huiler les engrenages de la vie commune par la bienveillance et le sacrifice. Pourquoi réserve-t-on pour les siens la dureté et la négligence quand on est si poli, si cauteleux, si vil avec des in-

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connus? Hélas! avouons-le, dès que nous sommes naturels nous sommes mauvais. Non, la vertu n'est pas un mot, les effets en sont trop sensibles pour qu'on puisse la nier; aimons-nous les uns les autres et la face de la terre est changée.

Je vais avoir vingt-cinq ans; ne serait-il pas temps de me proposer une vie digne de mes aspirations? Je sens bien que l'exercice ferme et vigilant d'une bonne volonté joint au culte du beau est la seule conduite qui convienne à l'homme. Se posséder, s'appartenir, disposer à son gré de ses instincts et de ses facultés, voilà qui est admirable, et je ne le pourrai jamais faire. Je suis gêné par le catholicisme qui semble narguer l'effort généreux des Stoïciens. Si j'étais né du temps de Zenon, peut-être aurais-je été meilleur. Je préférerais la nuit profonde de l'antiquité, où chacun devait tâter sa route et se risquer bravement, à ce demi-jour incertain où flotte la conscience qui traîne encore les langes de sa première éducation catholique. On n'ose pas entreprendre sur soi une réforme qui peut n'être qu'un vain travail et très pénible, à côté de gens qui lisent Vlmitation de Jésus-Christ et qui deviennent meilleurs.

Je ne puis trouver l'enchaînement de mes pensées pour faire de mon livre sur la psychologie une œuvre une et compacte; je ne sais si cette science comporte une exposition méthodique; tout s'y commande, de sorte qu'on ne voit pas de raison pour commencer par telle analyse plutôt que par telle autre.

Soirée chez J... E... — Livre de Ferry sur la Lutte électorale; la politique, dont l'objet est le plus grand qui puisse occuper l'homme, est dans ses procédés, ses principes appliqués, ses préjugés, ses iniquités, ce qui se peut imaginer de plus étroit et de plus monstrueux. C'est qu'on n'y a encore introduit que l'intérêt et la force. A quand l'amour? L'humanité sera usée jusqu'à la moelle avant d'en arriver là.

La terre est dégoûtante; on a beau se raisonner, et tâcher d'estimer la vie pour se rendre utile et s'honorer, il semble qu'on s'honore davantage en refusant de se mêler à ce tripot. Les hommes gais qui prennent à cœur ce qui se fait sous leurs yeux, qui en parlent avec passion et font cause commune avec les autres vivants, excitent mon étonnement, et, suivant leur dignité et leur conviction, mon admiration, ou ma pitié, ou mon aversion. C'est moi qui suis le malade; la santé se reconnaît à ce signe que la vie consent à plonger ses racines dans son élément terrestre et s"y complaît; toute révolte contre la nature, contre les conditions de l'essence, est stérile et morbide. O Grecs, vaillante race, enfants joyeux et magnanimes qui avez sanctifié la terre, aimé votre ville et défendu vos droits, on peut vous caractériser d'un mot : vous fûtes une génération Siiine. Votre santé n'a pas duré, et votre corruption, inoculée au monde, l'a pourri.

Un vers :

Je sens via volonté plus large que via vie.

Samedi 6.

Accarias, avant sa leçon, cause volontiers politique. Il est remarquable que l'intérêt qu'on prend à la politique est d'autant plus grand qu'on la possède moins : je ne fais pas allusion aux partageux, je parle des hommes réfléchis et modérés. L'aisance et la facilité d'une vie réduite aux occupations mécaniques atrophient le bourgeon de la juste révolte. On trouve toujours que les plus intelligents sont les plus libéraux et que les moins instruits sont les plus radicaux. Personne n'est plus attaché à un principe vrai ou faux que l'homme ignorant; incapable de saisir les nuances qui lient le principe à la pratique par des modifications actuellement nécessaires, il plante d'emblée un système au cœur de la vie : or la vie est toute habitude et transaction; elle est faite de compromis entre nos besoins et nos maximes. Rien n'est plus facile à désorganiser que le bonheur d'un homme; c'est la résultante d'une infinité de causes et de conditions très fragiles et cependant très profondes. Qui ose toucher à ce château de cartes sans une science complète de notre nature et du droit?

J'ai achevé mon sonnet de la Sieste. Celui-là m'aura coûté plus de temps et de soin qu'il ne vaut.

M. V... dine avec nous. Le sourire est susceptible d'une multitude de significations. On peut tout exprimer par le sourire, excepté peut-être la colère; mais

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de l'indignation à l'amour, en passant par le mépris, le sourire peut rendre toutes les affections de l'âme. Un visage est vraiment un clavier merveilleux. La pensée la plus fine modifie la ligne des lèvres avec une justesse d'expression incroyable. En observant ces figures si variées du langage des lignes, on croit bien difficilement à un système de signes artificiels enseigné par l'éducation et l'habitude. On n'apprend le sourire à personne et il porte en soi un sens clair à tous. Il faut aller plus loin; non seulement l'expression du visage n'est pas chose d'instruction, mais elle ne résulte peut-être pas de la qualité intrinsèque des lignes, qui sont par elles-mêmes douces ou dures à l'œil, agréables ou désagréables à titre de pures sensations; je ne pense pas que si l'on considère deux sourires d'une signification absolument différente, on puisse expliquer cette différence par l'effet physique, purement sensible, de leurs sinuosités sur la rétine; il y a, certes, une interprétation de ces formes diverses qui serait impossible dans un rapport direct préétabli entre la ligne et le sentiment. Je veux bien que le visage de la femme doive beaucoup de sa douceur à l'absence des angles et à la souplesse des courbes; on ne concevrait pas, en effet, que des linéaments anguleux et blessants pour l'œil eussent été précisément choisis pour exprimer une âme tendre; la forme de la ligne convient par sa qualité sensible à ce qu'elle doit dire, je l'accorde; mais cela suffit-il pour donner raison de toute la correspondance qu'on admire entre l'âme et le visage? Et par exemple, remarque-t-on que

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dans le sourire et dans l'état qui marque l'affliction, les courbes sont essentiellement contraires par l'impression physique? Les sourcils se relèvent, dans un cas, par les extrémités voisines du nez, dans l'autre, par les extrémités qui joignent les tempes, et de même pour les autres traits; ils s'abaissent et se relèvent sans que l'élément agréable ou désagréable de la sensation de forme soit vraiment modifié. Pour se rendre compte de la vertu d'expression et de son indépendance de la qualité sensible, on n'a qu'à supprimer toute forme gracieuse en elle-même, toute curvité dans des visages schématiques où l'ovale seul est favorable à l'œil et pourrait être supprimé. L'enfant rit à qui lui rit.

Soirée chez Leconte de Lisle. Peu de monde. Il est de mon avis sur la question que j'agitais jeudi avec Hendlé. L'artiste doit produire selon sa forme et attendre la sympathie des hommes... 11 a approuvé ma correction du sonnet de VOmbre. On n'ose pas avouer qu'on n'aime pas les vers. C'est un hommage à la Muse. Leconte de Lisle ne veut pas qu'on rie quand il appelle crime le mépris des Lettres. — Mot charmant : un monsieur reproche aux vers de n'être pas une chose naturelle. Les femmes n'aiment pas les vers, elles en aiment le bruit.

Dimanche 7.

Journée insignifiante. — J'ai rencontré D...; il m'a trouvé très fatigué. Je le suis en effet, j'ai des envies

de pleurer. Je suis triste à laisser mon cœur au néant. Effet des mascarades sur moi : ces gens heureux d'un changement d'habits me font pitié. Est-ce que je ne me déguise pas tout entier à toute heure ? Je suis Hamlet, Werther, Faust, Pascal et mille autres, sans m'en étonner; le flot qui traverse incessamment mon imagination change à chaque moment et m'apporte les pensées de tous les siècles, les joies et les souffrances de tous les hommes. Ils ont pris un habit de Pierrot! la belle affaire! Voilà bien de quoi rire, et quel rire ! Rire stupide et fou, digne du vieux trottoir qu'ils usent et des horizons de bâtisses qu'ils donnent à leurs yeux. Quand suis-je moi-même? Ou quel homme suis-je, si je subis tant de transformations en un jour? Je n'ai que la conscience pour constater que je ne suis pas ceux que j'admire, et une profonde unité pour bien concentrer la douleur. Donnez de l'amour et de l'orgueil à une ombre, ce sera moi. Si j'avais ouvert mon âme à tous les coups, je serais mort sans doute, mais j'ai le don de le refuser aux blessures et de \e cicatriser par une sorte d'indolence; je souffre de mes aventures quand j'y pense et je sais ne pas y penser. Il semble que je ne me reconnaisse pas de droit au bonheur, et ainsi je suis moins affecté de mes déceptions. Mais par instants je descends dans cette partie de mon âme où sont les ruines, et alors je me rends volontairement très malheureux.

Le hasard m'a fait rencontrer Georges Guéroult. 11 m'a parlé du mariage de notre ami C... J'ignorais que

C... fût épris depuis si longtemps de celle qui est aujourd'hui sa femme Quelle que soit la grandeur de nos pensées, l'abstraction et l'aridité de nos travaux, le rêve d'amour l'emporte enfin ; nous ne pouvons nous affranchir des impressions naturelles par les plaisirs forcés, artificiels, de la Science ; nous ne dépassons les proportions de notre essence que par soubresauts de courte durée ; la nature ne nous a pas considérés comme de si hauts personnages dans l'univers, elle a jugé qu'un doux visage et un bon cœur sont ce qui convient et à nos yeux et à notre sensibilité ; et il en est ainsi, en dépit de nos aspirations haletantes vers l'inconnu et vers l'idéal.

Hélas! combien je sens ces choses! J'ai pensé à toi, chère L... ; je t'aimais donc, belle fille! 11 a fallu que je te perdisse tout à fait pour l'éprouver si vivement. Q^u'as-tu fait? Oh ! si tu m'avais dit un mot de ce projet! Mais je l'ai appris un jour par hasard, je ne sais comment! Ainsi, toutes mes tendresses, toutes mes déclarations sont à néant! Ce trésor que j'avais répandu sur tes pas pour voir si tu oserais marcher dessus, tu l'as, non pas foulé aux pieds, mais écarté légèrement, discrètement du bout de ton petit soulier pour te faire de la place et t'échapper. Voilà, fille bien élevée, fille raisonnable et dure, ce que tu as fait. Et tu crois que tout est sauf, que je n'ai conservé ni passion ni droit? Non, je t'aime encore et tu le sauras.

Que ne donnerais-je pour avoir un entretien d'une heure avec elle !

Je marche entre le suicide et le succès, et à mesure que j'avance, ces deux bornes se rapprochent et me serrent davantage; et je suis un peu ivre. Sur laquelle vais-je m'asseoir et me reposer ?

Couche-toi, misérable. Encore un soleil que je n'ai pas regardé. A demain un autre soleil que je ne regarderai pas non plus. Jouir du jour sans y penser!

Mes vers me semblent bons ou mauvais selon les personnes à qui je vais les lire. De même, je sens mes idées devenues fausses quand je veux les confier à certaines gens, et se redresser vers le ciel quand je rencontre un ami.

Luiitli S.

Rencontre avec Heredia. Son sonnet de Promêthée. Il me semble que le fond philosophique, la conviction ou les doutes raisonnes ne lui sont pas encore acquis. Mais il possède une forme riche et exacte, il est réaliste et poète. Je ne puis que mentionner ici une observation que je voudrais développer : la description des moindres objets, des choses les plus communes, est poétique, si elle est exacte, mais de quelle exactitude? Il v a en effet des descriptions d'un caractère fort différent qu'on peut faire d'un même objet; le mathématicien définit par les propositions géométriques, l'artisan par la qualité et l'usage, la destination, le marchand par la valeur, chacun enfin

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par des traits spéciaux à sa profession, car une chose se définit autant par ses rapports avec ceux qui la considèrent que par sa nature intrinsèque. Quelle est donc la description poétique ? Elle consiste à prêter là vie, la sensibilité et l'activité à l'objet et à peindre ses mœurs; en un mot à voir une personne en toute chose et à exciter à son égard la passion sympathique ou antipathique qu'on ressent pour ou contre les hommes. Leconte de Lisle n'approuverait pas absolument cette définition ; cependant elle n'exclut pas la peinture du détail réel et des qualités physiques de l'objet.

Bal chez M'"* M... Je ne conçois pas qu'une femme laide paraisse dans un bal; c'est un contPe-sens. Singulière illusion des femmes d'imaginer que la toilette fasse oublier le visage et la taille I Je hais la laideur, je la hais au point d'être dur et injuste envers ces pauvres disgraciées. La laideur est un tâtonnement, une bêtise, une farce de la nature ; elle me révolte. Une femme laide couverte de parures n'est et ne peut être qu'un support, et on regrette que ses vêtements ne la cachent pas tout entière. — Une brune avec de beaux yeux et une chevelure noire, pesante et superbe ; j'ai bien compris l'effet des cheveux noirs chargeant un cou bien blanc; mais les mots bbnc et noir, en littérature, expriment deux couleurs trop opposées, trop tranchées:

(I itn cou blanc, délicat

Se plie, et de la neige effacerait l'éclat, o

Ces vers de Chénier sont plus gracieux que vrais; la blancheur de la peau, si tendre, si mate, n'a rien de commun avec la blancheur crue, criante, de la neige. Les poètes ont une palette si pauvre qu'ils s'habituent à l'inexactitude et à la comparaison conventionnelle. Il manque à la palette les nuances; la langue fournit bien les tons accusés, mais comme leurs dégradations sont infinies, elle ne peut les suivre.

Mardi ç.

Je devrais écrire mes, impressions de chaque jour le soir même, car je vois que le lendemain j'ai changé de disposition et mon rapport n'est plus aussi fidèle.

Jeune homme qui me déplaît : parmi ceux qui s'abandonnent à leurs passions, je distingue profondément ceux qui intéressent leur cœur dans leurs amours de ceux qui n'y commettent que leurs sens. Le viveur grave et calme est l'espèce que j'ai le plus en aversion, je n'excuse que l'homme qui déplore en faisant mal que la jeunesse ne puisse aimer sans mal faire.

Je n'ose pas consigner tous Tes événements de ma vie, j'ai peur que ces lignes tracées pour moi ne soient lues un jour. Le besoin de l'estime d'autrui est un des phénomènes les plus importants de notre vie morale. Commentconcilier ce besoin avec le fatalisme? Qu'est-ce donc que l'estime? L'opinion chez autrui que nous avons une valeur; mais qu'est-ce que cette valeur ? Est-ce une qualité inventée ? Ou plutôt

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n'avons-nous pas la certitude irréfléchie qu'il existe pour les hommes une sorte d'échelle sur laquelle chacun peut occuper un degré bas ou élevé selon l'usage qu'il fait de sa volonté, et aussi selon sa beauté, sa force, etc.. ? Nous avons tous évidemment un type en nous de l'homme parfait et nous tenons à honneur d'inspirer aux autres la pensée que nous nous rapprochons de ce type. Mais ne confondons pas l'estime proprement dite avec l'admiration pour la beauté et la révérence pour la force. Un homme faible et laid sait fort bien qu'il peut se faire estimer pour l'emploi de sa volonté, s'il est juste et bon. L'amour delà gloire n'est pas la recherche de l'estime; c'est le désir passionné d'inspirer une admiration mêlée d'étonnement pour la puissance extraordinaire des facultés, quelle que soit la part de la volonté dans l'œuvre. On préfère un peu d'esprit à beaucoup de vertu, quand on veut de la réputation, et le contraire quand on s'attache à mériter l'estime.

D'où vient la joie que nous éprouvons des sentiments d'admiration, de respect que nous inspirons? On répondra naïvement : de cela seul que nous en sommes l'objet. Une pareille réponse ne résout pas la question qui se pose sur la raison de cette joie. Pour que nous l'éprouvions en tant que nous sommes l'objet de l'admiration, il faut que nous nous considérions comme bien réellement cause de ce sentiment chez autrui; mais comment arriver à placer notre orgueil où notre volonté n'a aucune part?...

Mardi 16.

Je songe que peut-être la vérité sur Dieu est sortie un jour par hasard de la bouche d'un écolier, d'un ivrogne ou d'un fou.

Un mari qui n'est pas admiré et un peu craint de sa femme n'est pas vraiment aimé d'elle, j'entends aimé d'amour. Il est en péril. On n'est pas fidèle à un homme pour ses bonnes qualités seulement. La fidélité d'une femme qui se sent supérieure à son mari n'est que de la clémence; elle n'a de garantie que dans la vertu. Un peu d'amour assure plus de fidélité que la vertu. Et la religion?

Visite de l'officier (rue Mazagran). Sourire navrant de la douleur qui se compose et prend le masque de l'indifférence enjouée.

J'ai besoin de quelqu'un qui m'aime sans accabler mon chagrin de raisonnements cruels qui ne consolent pas. J'ai besoin de quelqu'un.

2S novembre 1S64.

Entretien avec Léon ' sur l'esprit d'observation (Flaubert). Je lui soumets cette difficulté : en quoi consiste un pareil esprit? Ce qui nous plaît dans la remarque fine, c'est apparemment la découverte, l'inconnu surpris et révélé. Cependant, pour que nous puissions

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