‹ Journal intime - lettres - penséesChapitre 6 sur 12 · PRÉFACE VII · texte numérisé non relu

PRÉFACE VII

l'attrait », écrite pour une femme admirée que l'âge contraignait à se retirer du monde; et ils y puiseront encore des aperçus varies sur les arts, la littérature et les questions philosophiques, qui conservent toute la souplesse primesautière de la forme épistolaire.

Ainsi transparaîtra, à travers ce dernier livre dont le texte ne fut point écrit pour la postérité, l'âme même d'un des écrivains et des penseurs les plus illustres, mais aussi les plus ?néconnus de la seconde moitié de notre xix" siècle. On ignore trop en France que le « poète du Vase brisé » fut aussi un profond philosophe, plus soucieux de cette vérité pure qu'il cherchait avec une scrupuleuse passion que du succès littéraire. Se doute-t-on qu'il pratiqua assidûment les mathématiques et composa un original traité de géométrie, auquel fait allusion un passage du Journal intime, et qui de l'avis de Henri Poincaré, son successeur à l'Académie, est une œuvre de valeur > Connait-on Sully Prudhomme sculpteur, dessinateur et critique fort compétent en matière d'arts plastiques, comme en témoignent ici ses lettres sur les peintres hollandais et flamands > Lit-on comme elle mériterait d'être lue l'œuvre cousidérable du prosateur philosophe qui s'est attaché à presque tous les grands problèmes de la métaphysique, de la logique, de la morale, de l'esthétique, de la sociologie > Et pourtant, dès iS-jp, époque où à peine sorti du collège il ébauchait sa Préface à la traduction en vers du 1"" Livre de Lucrèce, publiée dix ans plus tard, jusqu'en ip07 où, quelques mois avant sa mort, il traçait encore d'une main défaillante la Psychologie du Libre Arbitre et cette admirable Préface

VIIl PRÉFACE

à notre livre sur sa Philosophie' , qui fut comme son testament philosophique, pas un instant Sully Prudhomme n'a cessé de vouer le meilleur de son activité cérébrale aux questions de doctrine, malgré son génie de poète et sa gloire croissante de littérateur. A cet égard, le Journal et les Lettres éclairent d'un jour singulièrement net et ?iouveau le véritable tempérament intellectuel du grand Parnassien.

L'homme n'est guère mieux connu que le philosophe. Seuls ses familiers ont pénétré toute la noblesse de cette haute conscience hantée par le « tourment divin », toute la tendresse de ce cœur ardent, toutes les nuances de cette fine sensibilité d'artiste et de poète, tout le « charme » indicible de cet être d'élite qu'on ne pouvait approcher sans lui vouer un véritable culte. Retenu par la pudeur et la timidité qui constituaient le fond de son caractère moral, Sully Prudhomme ne s'est jamais entièrement livré au public ni dans ses poèmes, 7ii dans ses ouvrages de prose. Qu'on lise la première page du journal de 1868 et celle qui porte la date du j6 juin de la mêrne année, et l'on verra comment il concevait la part que l'écrivain doit faire à la spontanéité et à la sincérité dans ses auvres, mais aussi pourquoi il aimait à se laisser aller a son véritable naturel quand il n'écrivait que pour lui seul. « Écrire pour le public est une rude besogne, où l'attention est toujours en éveil pour choisir et critiquer tous les matériaux fournis par la spontanéité; écrire pour soi, ce n'est plus travailler, c'est respirer. Respirons donc,

I. Lii Philosopbit (le Sully P nul homme, par C. Hémon, préface de Sully Prudhomme (Paris, Akaii, 19C7).

Page 1