Odet d'Aydie
4. Depuis longtemps, Charles de France était miné par la fièvre, et les termes mêmes du testament qu'il dicta quelques heures avant sa mort permettent d'affirmer qu'à ce moment ni lui ni aucune personne de son entourage ne concevaient le moindre soupçon d'empoisonnement. Mais les ennemis du roi ne pouvaient laisser échapper une pareille occasion de le noircir, et, comme on pouvait s'y attendre, la réaction, qui, après 1483, se déchaîna contre sa mémoire, accepta sans la contrôler cette calomnie et bien d'autres. — Sur la part que Louis XI prit au procès contre les soi-disant empoisonneurs de son frère, voy. les pièces publiées par Lenglet, m, 279-293.
monseigneur le duc de Guienne, estant extimé de tous médecins de longue vie, — et n'y saroye autre chose que penser sinon que fortune eust envye de ses vertuz, de quoy leur mesfait devoit surmonter toutes paines, — furent prins et chargés par ledit de Lescun sus ung navire et les mena au très bon duc de Bretaigne, hayant tout vice, garny de vertuz et amy parfait de tout honneur et de noblesse. Par lesquelz dessusditz fut le pot descouvert ; et, quant ledit de Cominges présenta lesdits abbé et de la Roche au duc, dist telles ou semblables parolles : « En vengeance de monseigneur le duc de Guienne et de vous, Monseigneur mon maistre, qui avez perdu vostre très cher et parfait amy ; et aussi, pour ce que vous qui estes vivant et luy estiés mes maistres droicturiers, je vous amené les meurdriers de leur maistre et seigneur, pour estre pugniz comme on doit faire à telz gens, pour donner exemple à toutes gens usant de ceste faulceté. Lequel duc trespassé estoit indigne de celluy mejffait et martire, et requiert et peult requérir son ame à Dieu que justice en soit faicte. Si prie à Dieu que luy doint grâce d'ouvrir ses yeulx à veoir ce que je fais à mon povoir touchant sa vengeance. » Et lors le duc respondit : « Hz auront le loyer qu'ilz ont mérité, et vouldroie que je tenisse aussi bien entre mes mains ceulx qui leur ont fait faire que j'ay ceulx ycy , car je ne les lesseroye point aller sans pleige, et croy qu'il n'y a homme en chrestienté qui les sceust plegier. » Et lors commanda qu'ilz feussent menez en prison et bien gardés; et fut mis ledit abbé en une maison nommée la Musse, en la ville de Nantes, qui estoit gardé par Bertrand de Mussillac; et, ledit de la Roche, au Bouffart. Et, longtemps après, voyant ledit abbé le pechié qu'il avoit fait, se désespéra, se pendit et estrangla à ung tref ^ qui estoit en la chambre où il estoit en prison, en disant ces parolles : « Peccavi tradens sanguinem justum. » Et, dudit escuyer, ne sçay qu'il devint, mais, tant y fut, qu'il fut sceu par la pluspart des royaulmes
\ , Une poutre.
chrestiens la fumée de l'empoisonnement dudit duc de Guienne.
LXXXIL — (Clair. 481, fol. 291, 1. 10. Chron. scand., t. I, p. 268.) — Mondit seigneur de Bourbon, lequel (Beaujeu) il establist gouverneur d'icelle duché et aussi y envoya le grant maistre et plusieurs autres capitaines.
Et, en ce temps, le roy délibéra de aller en Bretaigne et y mener son armée pour faire guerre au duc, qui estoit allié au duc de Bourgoigne, fist marcher son artillerie et gens d'armes vers ledit pays de Bretaigne et en rescripvit unes lettres au conte de Dampmartin , grant maistre de France, desquelles la teneur s'ensuit :
« Mons. le grant maistre, je vous remercye tant comme je puis de la peine que vous avez prinse ; mais je vous prie que, le plus tost que vous pourrés, vous en venez pour faire noz ordannances, car nous n'avons que quinze jours de trêve. J'ay envoyé l'artillerie et les gens d'armes devant à Angiers. Mons. le grant maistre, je vous prie, fortraiez les gens d'armes de Odet ' , et ne luy en laissez pas ung que vous puissez, et que le seneschal de Guienne en preigne jusques à ce que sa compaignie soit plaine. Et, s'il en demeure plus largement, mettez les en quelque bande et les m'envoiez les premiers et je leur trouveray quelque cappitaine et les payeray tous ceulx qui vouldront demourer. Et, au regard de luy, langueez le en chemin et sentez s'il vouldr[oit] point faire le traicté de son frère et faire que le duc laissast les Bourguignons de tous poins pour tousjours et faire ung bon traictié ainsi que vous saurez bien adviser, car je ne puis croyre que le seigneur de Lescun l'ait laissé icy pour autre chose que pour sentir s'il pourra trouver quelque traictié. Or, Mons. le grant maistre, mon amy, vous estes plus sage que moy, et le saurez bien faire mieulx que je ne vous sauroye escripre ; mais, sur tout, je vous
1 . Odet d' Aydie, frère du seigneur de Lescun et son homonyme (Vaesen, IV, 329).
prie que incontinant vous en venez, car sans vous nous ne povons faire noz ordonnances,
« Escript à Xaintes, le xxviii® jour de may [1472]. Signé : « Loys. » Et au dessoubz : « Tilhart. » Et en la suscripcion : « A nostre cher et amé cousin le conte de Dampmartin, grant maistre d'ostel de France*. »
Après ces choses, le duc de Bourgoigne, en persévérant tousjours en ses folles obstinations et mauvaistiez, comme devant avoit fait, le jeudi xf jour de juing, oudit an mil IIIPLXXII, mist sus son armée, délibéré de faire au roy plus grant dommage qu'il pourroit faire. Et, le roy estant adverti de sa maligne intencion, envoya Mons. le grant maistre es marches de Picardie, lequel il constitua son lieutenant gênerai, fors et réservé es lieux où seroit Mons. le connestable. Et eust le roy voluntiers mené ledit grant maistre en Bretaigne avec luy, n'eust esté que quant il revint au service du roy après le Bien Publicque, il fist serement au roy de le servir envers tous et contre tous, excepté contre le duc de Bretaigne, lequel luy avoit aidé durant le Bien Publicque et prins en son service.
LXXXIII. — (Clair. 481, fol. 295, 1. 24. Chron. scand., t. I, p. 274.) — Ou fut noyé et y furent deffaitz par ledit de Seignelay et sa compaignie. En celluy temps aussi entra monseigneur le grant maistre dedans laditte ville de Beauvais, très petitement acompaigné, pour ce que ses gens d'armes estoient demourés en Guienne, où il avoit esté avec monseigneur de Beaujeu, comme dessus est dit; auquel seigneur de Beaujeu le roy avoit donné le gouvernement de la duché de Guienne. Et, n'eussent esté ledit grant maistre, monseigneur de Torcy et Sallezart, tous les autres cappitaines, lors estans en laditte ville de Beauvais, estoient d'oppinion de lesser et abandonner la ville, car il leur avoit esté
1, Voy. Lettres de Louis XI, t. IV, p. 328 et suiv. M. Vaesen a imprimé cette lettre sur l'original à la Bibl. nat., ms. fr. 2898, fol. 49.
remonstré que icelle ville n'estoit point tenable pour les causes qui leur furent alléguées et aussi veu la puissance du Bourguignon et la grant baterie que son artillerie y avoit faitte. Et oultre leur fut remonstré que, si monseigneur de Bourgoigne les enclouoit par la porte de Paris et qu'ilz passassent la rivière, qu'il y avoit dangier. Ausquelz le grant maistre fist responce qu'ilz estoient assez puissans pour lever l'un des sièges, et qu'ilz ne povoient estre emportez d'assault au nombre de gens qu'ilz avoient; et aussi leur dist : « Fortune ne nous sauroit desdire en façon que nos ennemys n'eussent doloreuse victoire ; » en disant par luy sur ce propoz qu'il y vouloit vivre et mourir et qu'il n'y veoit apparance nulle que la ville se peust perdre ^ .
Et, le jeudi, second jour de juillet, fut envoyé à Paris le seigneur de Rubempré, pour leur reraonstrer les affaires du roy et du royaulme et mesmement de la ville de Beauvais. Lesqueulx de Paris y firent tout ce qui leur fut possible, ainsi que bons etloyaulx subjectz sont tenuz et doivent faire. Et envoyèrent audit Beauvais les soixante arbalestriers de la ville avec du traict, arbalestres, artillerie et vivres.
Pareillement ledit grant maistre manda à Mons. le connestable, estant à Creil, qu'il envoyast des charpentiers, manouvriers et artillerie pour fortifier et deffendre ladite ville. A quoy il fist responce par ses lettres, dont la teneur s'ensuit :
« Mons. le grant maistre, je me recommande à vous. J'ay receu voz lettres, et, incontinent après la recepcion d'icelles, ay escript par tous les lieux où j'ay peu savoir et congnoistre que l'on peult recouvrer des charpentiers et maneuvres, et mandé aux officiers des lieux en envoler à Beauvais en toute dihgence le plus grant nombre qu'ilz pourront ; et dès hier vous envoiay huit charpentiers que je trouvay sur le che-
1. Jean Massue, qui rapporte aussi cette « vertueuse parolle » d'Antoine de Ghabannes, la tenait de l'évêque de Beauvais (Jean de Bar), « qui pour lors estoit en cesfe ville » Iles Marguerites historiales..., ms. fr. de la Bibl. nat., n° 955, foi, 182 V, 1497). Il 19
min. Semblablement j'ay escript à Mons. de Moy et à ceulx de la ville de Saiut-Quentin qu'ilz envoient audit Beauvais deux des plus grosses coullevrines qui soient en la ville et qu'ilz les facent mener, que jour, que nuyt, le plus tost que faire se pourra. Et en tout ay diligente au mieulx que faire l'ay peu.
« Au regard des xif frans que m'avez mandé envoler, je les ay baillez à l'omme que Mons. de Torcy m'a envoie, ainsi que hier l'avoie dit ; et, tout ce qui me sera possible de faire et que vous me ferés savoir, je le feray de bon cuer. Mons. legrant maistre, Nostre Seigneur soit garde devons. Escript à Creeil, le vu*" jour de juillet [1472].
« Mons. legrant maistre, il ne se peult faire que es francs archiers que je vous envoiay hier qu'il n'y en ait de charpentiers et maçons. Je suis d'avis que on les doit faire besoingner en les paiant de leurs journées.
« Souscript : « Le conte de Saint-Pol, etc., connestable de France. » Signé : « Vostre Loys. » Et au dessoubz : « Richer. » Et au dos desdittes lettres : « A monseigneur le grant maistre ^ . »
Audit temps, le roy estant es marches de Bretaigne atout son armée, print la ville et place d'Anxenis par composition, et en escripvit unes lettres à monseigneur le grant maistre, dont la teneur s'ensuit :
« Mons. le grant maistre, hier matin fut mis le siège devant ceste place d'Anxenis ; et a tellement esté aprouchée que, aujourd'uy environ mydy, ceulx de la place sont venuz devers moy et se sont mis en mon obéissance. Dieu mercy et Nostre Dame; et est une grant entrée en Bretaigne, car c'est une belle place et forte, et l'avoient bien remparée de nouveau les Bretons. J'ay bien entencion, au plaisir de Dieu et de Nostre Dame, de tirer en avant; et croy que ceulx du pays ne me feront pas du pis qu'ilz pourront, car vous ne veistes oncques si mauvays Bourgongnons qu'ilz sont.