Barrois
Alemans et Lorrains pour desconfire ledit de Bourgongne, qui, par foie obstinacion et oultrecuidance, estoit entré oudit pays de Suexe et [avoit] avecques lui mené grande quantité d'artillerie, gens de guerre et marchans suivans son ost, qu'il avoit parqué et mis en forme de siège devant une petite ville dudit pays de Suexe, nommée Morat^; que, le samedi xxii® jour dudit moys de juing, oudit an CCGG LXXVl, environ l'eure d'entre x et xi heures du matin, ledit monseigneur de Lorraine, acompaigné comme dit est, s'en vindrent assaillir ledit de Bourgongne en sondit parc^.
1. Sur la rive méridionale du lac du même nom. Morat est enclavé actuellement dans le canton de Fribourg. — C'est le 9 juin que le duc se présenta devant les murs de cette petite ville fortifiée, que les Suisses avaient enlevée à la maison de Savoie et dont ils avaient confié la garde à un illustre chevalier bernois, Adrien de Bubenberg. Le 10 juin, le camp bourguignon fut assis et fortifié sur les hauteurs de Gourgevaux, au sud de la place, près de la route qui conduit de Morat à Fribourg. Le comte de Romont et le grand bâtard de Bourgogne établirent leurs engins de siège, le premier au nord-est de la place, vers Monteilier, le second au sud-ouest, du côté de Meyriez.
2. Les confédérés occupaient une position très forte entre Morat et Berne, Guminen sur la Sarine. Le 22 juin au matin, ayant enfin complété leur effectif, ils poussèrent en avant 1,000 hommes et 600 chevaux, avec mission de se glisser à travers la forêt de Morat jusqu'au camp bourguignon et d'en reconnaître les défenses. Instruit de leur approche, Charles fit sonner l'alarme et rangea son monde entre les villages de Cressier et de Coursiberlé, derrière une forte palissade plantée sur une pente et couronnée d'artillerie. Les Suisses rebroussent chemin, et le gros de leur armée, averti de leur retraite, se met en marche à son tour. Arrivés à Charmey (Galmitz), les confédérés s'arrêtèrent pour faire des chevaliers et reprirent leur marche à onze heures, au moment où le duc de Bourgogne, las d'attendre l'ennemi, rentrait dans sa tente et faisait retirer ses troupes, trempées par la pluie qui tombait depuis le matin. — Les confédérés traversent la forêt de Morat, Lourtens
Et, de première venue, icellui de Lorraine et sadicte compaignie desconfirent toute l'avangarde dudit de
(Lurtigen) et Salvagny (Salvenachj et vers midi débouchent en face de la haie de Gressier (Grissach), qui couvrait les approches du camp bourguignon. Les archers anglais de Somerset et l'artillerie font bonne contenance, et c'est vainement d'abord que l'avantgarde des Suisses s'élance au pas de charge sur le retranchement. Cependant quelques-uns d'entre les assaillants découvrent un étroit sentier qui, longeant un ravin, leur permet d'aborder de flanc le plateau de Gressier. C'est par là que s'engagent le duc de Lorraine et le commandant de l'avant-garde confédérée, Hans de Hallwyl, Ils prennent enfin pied sur le plateau, mais leur nombre est petit tout d'abord, et Hallwyl, entouré, est sur le point d'être mis hors de combat quand René de Lorraine le dégage et à son tour est appuyé par un flot toujours grossissant d'assaillants. — Cette diversion avait éparpillé la défense: d'ailleurs le duc de Bourgogne, malgré de nombreux avertissements, se refusa jusqu'au dernier moment à croire à une attaque à fond, et on eut mille peines à l'arracher à sa trompeuse sécurité. Au moment où les défenseurs de la haie de Gressier se voyaient débordés enfin par l'attaque furieuse des confédérés, Charles eut la malheureuse idée de donner l'ordre au comte de Somerset de retirer ses archers en arrière afin de ne pas masquer la charge des hommes d'armes. Les Suisses aussitôt se jettent en avant et les cavaliers bourguignons n'ont plus l'espace nécessaire pour fournir leur charge. Ils reculent et veulent se rallier derrière l'infanterie; mais celle-ci, qui voit déjà sur elle les longues piques des Suisses, tourne le dos et s'enfuit. Un dernier effort des cavaliers bourguignons arrête un moment la poursuite des chevaux lorrains et allemands dans la plaine de Greng, mais un corps de 3,000 hommes, commandé par Gaspard de Hertenstein, qui formait l'arrière-garde de l'armée suisse, aborde les Bourguignons par derrière les bois de Gourgevaux. Le combat était terminé. Il n'avait duré que peu de temps. « Fo in manco de un Miserere, » écrira le Milanais Panigarola. Le massacre fut horrible, et les eaux du lac engloutirent nombre de Bourguignons. — Notre chroniqueur, comme les autres Lorrains ou Français, a un peu exagéré le rôle joué par René, duc de Lorraine, pendant cette mémorable journée. Il n'avait avec lui que 300 chevaux, et, s'il fit noblement son devoir, il est inexact de dire
Bourgongne, qui estoienl xii'" combatans et mieulx, dont avoit la charge et conduite le conte de Romont, qui bien à grant haste trouva moien de se saulver et mettre en fuite, lui xii®^ Et puis se boutèrent les gens de guerre estans dedens ledit Morat avecques les autres de ladicte armée de mondit seigneur de Lorraine dedens le parc dudit de Bourgongne, où ilz tuèrent tout ce qui y fut trouvé et sans miséricorde aucune. Et fut ledit Bourguignon contraint de se retraire avecques ung peu de gens de guerre de son armée qui se sauvèrent^. Et depuis sondit parc s'enfouy sans arrester, et souvent regardoit derrière lui, jusques à Joigne, qui est bien distant dudit lieu de la
qu'il exerça le commandemenl en chef. En fait, il ne conduisait que la moitié de la cavalerie alliée, et le comte de Thierstein commandait le reste. C'est Guillaume Herter qui fixa l'ordre de marche. Quant au plan d'attaque, il fut, comme à Grandson, fixé par le conseil des chefs de l'armée (voy. Hoch et A. de Mandrot, ouvr. cité, p. 74 et suiv. et la carte ; Ochsenbein, Urkunden der Belagerung und Schlacht von Murten, 1876, in-4», p. 661; Gingins, Épisodes cités, p. 308 et suiv.; de Rodt, ouvr. cité, II, 233 et suiv.; enfin la Battaglia de Morat narrala dall ambasciatore milanese pressa il duca di Borgogna, publié par M. Ghinzoni, dans VArcliivio storico lombarde. Milan, 1892, p. 102-109. M. Ghinzoni a retrouvé une dépèche de J.-P. Panicharola, qui assista à la bataille, au duc de Milan, en date de Saint-Claude, le 25 juin 1476. Voy. aussi Molinet, I, 200 et suiv.).
1. Le comte de Romont, Jacques de Savoie, ne commandait pas l'avant-garde bourguignonne. A la tête d'un corps de 5,000 hommes, Vaudois, Savoisiens et Bourguignons, il assiégeait Morat au nordest. Tenu en respect par la garnison de la ville, il ne prit aucune part à la bataille, mais fut assez heureux pour s'échapper la nuit suivante avec une partie de son monde (Gingins, Épisodes, p. 312 et 324-328).
desconfiture de xv à xvi lieues françoises^. Et ilec perdi tout son vaillant qui estoit ilec, comme or, argent, vaisselle, joyaulx, tapicerie, toute son artillerie, tentes, paveillons et tout ce qu'il y avoit mené^. Et, après ladicte desconfiture, lesdiz Almans et Suixes, considerans le grant service à eulx fait par ledit de Lorraine, lui donnèrent et délivrèrent toute ladicte artillerie et parc dudit de Bourgongne pour le recompenser de son artillerie qu'il avoit perdue audit lieu de Nancy, que icellui de Bourgongne, par violence et vouloir desordonné, sans aucun titre, avoit prinse et emportée hors d'icelle ville ^. Et en ladicte desconfiture moururent xxii" vii'^ hommes, qui y furent trouvez mors, tant dedens ledit parc que dehors, par le rapport fait des heraulx et poursuivans qui, pour ladicte estimacion faire, se transportèrent audit lieu^.
1. Charles le Hardi s'enfuit non point à Jougne cette fois, mais d'une traite jusqu'à Morges, sur le lac Léman, où il entendit la messe et prit quelque repos. Il arriva à Gex le dimanche 23 juin, vers cinq heures du soir, ayant fait à cheval vingt-trois lieues de pays en moins de vingt-quatre heures iGingins, Épisodes, 307 et suiv.).
, 2. Le butin fut bien moins considérable qu'à Grandson et consista surtout en provisions et en matériel de guerre. Le trésor de l'armée et l'argenterie du duc furent sauvés {Ibid., 333, note).
3. Le duc de Lorraine, tout joyeux de son succès, passa la nuit au logis du duc de Bourgogne, qu'il trouva « bien servi de vivres, de bagues, vasselle et ustensiles. Et, pour rétribution du service (ju'il avoit faict aux Suisses, iceulx Suisses lui donnèrent le parc et les despouilles des Bourguignons, tels qu'il trouva sur le champ » (Molinet, I, 204).
4. Ce chiffre fort exagéré est celui que fournissent presque tous les chroniqueurs contemporains. En réalité, le nombre des morts fut de 8 à 10,000 hommes, tués ou noyés dans le lac pendant ou après le combat (lettres des capitaines de Zurich et de Lucerne, du 24 juin 1476, dans Ochsenbein, ouvr. cité, p. 315 et suiv.). Au
Et, après ladicte desconfiture ainsi faicte que dit est, lesdiz de Lorraine et Suixes firent leur suite après ledit de Bourgongne et tuèrent depuis plusieurs autres Bourguignons, qui ainsi se retiroient audit lieu de Joigne. Et puis firent bouter les feux et destruire toute ladicte conté de Romont en Savoie, où ilz tuèrent tout ce qui y fut par eulx trouvé et sans miséricorde aucune ^ .
Après ces choses ainsi faictes, ledit seigneur de Lorraine se retray à Strabourg, oudit pays de Suesse^, et d'ilec après s'en parti à tout mi"" combatans de ladicte armée et ala mettre le siège devant sa ville de Nancy, où dedens estoient bien de mil à xii'^ combatans pour ledit de Bourgongne. Lequel siège il mist et ordonna devant ladicte ville de Nancy ; et, après qu'il ot ce fait, s'en retourna audit lieu de Suixe. Et depuis
rapport de témoins oculaires, chacune des deux armées comptait de 25,000 à 28,000 hommes, mais le duc de Bourgogne, surpris, n'eut pas le temps de mettre en ligne toutes ses forces et ne tira aucun profit de sa cavalerie relativement nombreuse (voyez Ochsenbein, ouvr. cité, p. 658 à 664 et passim).
1. Interpolations et variantes, § GXL. — Il faut entendre ici par Savoie les domaines du comte de Romont, le pays entre Morat, Fribourg et Lausanne.
2. De Strasbourg (qui n'a jamais été en Suisse), le duc René se tenait en rapport avec les nombreux partisans qu'il avait en Lorraine et qui menaient contre les Bourguignons une petite guerre de surprises et d'embuscades. Il leur envoyait quelques ïenforts et de l'artillerie; mais l'armée lorraine était encore si faible que tout d'abord elle ne put assiéger Nancy que d'un seul côté. Au mois de septembre, le jeune duc parut devant Épinal avec quelque 2,000 hommes prêtés par les Strasbourgeois et fit capituler la garnison bourguignonne. Puis il retourna à Strasbourg pour y attendre les renforts que les confédérés avaient enfin résolu de lui envoyer. C'est à la tête de 6,000 Suisses et Alsaciens qu'il vint mettre le siège devant Nancy.
revint audit siège ledit seigneur de Lorraine à tout grant quantité d'autres gens de guerre.
En après, le roy, qui par long temps s'estoit tenu à Lion et ilec environ, s'en retourna au Plessis du Parc lez Tours, où estoient la royne, monseigneur le daulphin, où il séjourna ung peu de temps. Et puis s'en ala rendre grâces à Nostre-Dame de Behuart de ce que ses besongnes s'estoient bien portées durant sondit voyage audit lieu de Lion^, et si envoya argent en plusieurs et divers lieux où est révérée la benoiste et glorieuse vierge Marie; et, entre autres lieux, donna et envoya à Nostre-Dame d'Ardantbourg, en Flandres-, xif escus d'or.
Et, en soy retournant dudit Lion, fist venir après lui deux damoiselles de Lion jusques à Orléans, dont l'une estoit nommée la Gigonne, qui autrefoiz avoit esté mariée à ung marchant dudit Lyon^, et l'autre
\ . Intevpolations et variantes, § GXLI. — Après la victoire de Morat, qui était un peu la sienne (Yoy. Relations de Charles Vil et de Louis XI avec les cantons suisses, ouvr. cité, passim)^ le roi de France fît une neuvaine au Puy en Velay et quitta son poste d'observation de Lyon pour reprendre la route de la Touraine. Il passa au Plessis les trois premières semaines du mois d'août 1476, et c'est vers le 22 du même mois qu'il accomplit un pèlerinage à Notre-Dame de Béhuard.