C'est-à-dire : méritée. En anglais, deserved
en sa chambre et à son buffet, lequel luy dit qu'il se hastast et que ledit conte le demandoit. Et, ainsi qu'il entra en sa chambre pour aller parler à luy, il le vit qui estoit à genoulx devant ung banc et disoit ses vigilles et pleuroit moult fort; de quoy ledit Voyaul fut fort esbahy, en pensant en luy mesmes qu'il povoit avoir. Et, quant ledit conte eut achevé sa devocion, il demanda audit Voyaul dont il venoit, lequel luy respondit qu'il venoit de la salle où gisoit mort le feu roy Charles. Et alors ledit conte luy dit telles parolles ou semblables : « Voyaul, vous scavez que je vous ay nourry de vostre jeunesse et aussi qu'estes mon vassal. N'estez vous pas délibéré de me servir comme vous avez fait du temps passé? » Et il luy respondit que oy, et qu'il ne l'abandonneroit point jusques à la mort. Et, quant ledit conte vit qu'il avoit bonne volunté de le servir, siescripvit plusieurs lettres missives et entre aultres à Mons. Phelippes, duc de Bourgongne, à l'admirai de Montauban, à Boniface de Vualpergue^ et à Joachin Rouault, qui estoit lors en la bonne grâce du roy- (et luy estoient ledit Vualpergue et admirai ses ennemys à luy incongnuz), pour ce qu'il pençoit que ilz luy deussent ayder à faire son appointement envers le roy et aussi que il les tenoit pour ses amys. Et bailla icelles lettres audit Voyaul, en luy deffendant qu'il ne se renommast point estre à luy, sinon en disant qu'il avoit laissé son maistre et qu'il s'en alloit à son avanture pour trouver quelque bon maistre.
1. Le Piémontais Boniface de Valpergue, écuyer d'écurie de Charles VII, combattit au siège de Pontoise en 1441 et fut fréquemment employé au cours des négociations que le roi de France poursuivit en Savoie et dans la Haute-Italie de 1446 à 1456.
2. Disgracié par Louis XI, le maréchal fut condamné le 16 mai 1476, par sentence donnée en l'auditoire royal de Tours par Bernard Lauret, premier président au parlement de Toulouse, et autres commissaires, à diverses restitutions de deniers, à 20,000 1. t. d'amende envers le roi, à la privation de toutes ses charges, au bannissement perpétuel et à la confiscation de tous ses biens. Il mourut en 1480 (voy. l'arrêt à la Bibl. nat., reg. de d'Oriole, ms.fr. 10187, fol. 107 v^; imp. dans Lenglet, m, 482).
Et lors ledit Vojaul print lesdictes lettres et s'en partit dudit lieu de Meun seul, et s'en alla à Avaines, où estoit ledit roy Loys^ Et, quant il fut arivé en laditte ville, il s'en alla yers le logeis du roy, en regardant s'ilverroit personne de ceulx à qui il a voit à besoin gner ; si va choisir entre les autres ledit admirai de Montauban, qui s'en vouloit aller disner; si se tyra vers luy et regarda bien qu'il n'y eut personne et qu'il ne fut veu, et le salua ainsi qu'il appartenoit, en luy présentant lesdittes lettres de par ledit conte. Et, quant ledit admirai eut ouvert lesdittes lettres et veu le signet dudit conte, lequel il congneut bien, sans aucunement veoir la substance les getta par terre, comme par despit, en regardant autour de luy s'il verroit personne de ses gens pour le faire prendre, en disant audit Voyaul qu'il le feroit getter en ung sac en la rivière. Si apparceut d'aventure ung chevalier flament, qui estoit homme très hardi et vaillant chevalier, qui s'en vouloit aller disner avec ledit admirai ; si luy dit qu'il tint bien ledit Voyaul jusquez ad ce qu'il eust trouvé ung de ses gens pour le mener prisonnier. Et, quant ledit chevalier eut bien entendu tout le cas, et la mauvaistié et ingratitude dudit admirai, si le print par le bras en luy disant : « Monseigneur, que voulez- vous faire? Vous scavez qu'il n'y a gueres que le roy vous a donné l'office d'amiral, et par avant vous n'aviés point d'entrée ; monstrez que vous estes saige et home digne de mémoire, et devez tachier d'acueUlir bruit et honneur et non pas croule vostre fureur. Vous scavez que du temps du feu roy Charles le conte de Dampmartin vous a fais tous les plaisirs qu'il a poeu faire. Considérez aussi, si vous envoyez ung messaige pardevers ung que vous pensissiés qu'il fut vostre amy et le requerriés d'aucune chose, et il luy fit desplaisir, vous ne sériés pas joyeulx. »
Quant ledit chevalier eust tout bien remonstré audit admirai les choses devant dittez, si rappaisa ung peu sa fureur
1. Le roi y fut du 29 juillet au i août 1461 (Itin. cité). II 10
et appella ledit Voyaul, qui estoit tout pensif, et luy dit qu'il dit hardiment audit conte que si le roy le tenoit qu'il feroit menger son cueur aux chiens. Et dist aussi audit Voyaul qu'il s'en allast bientost et que, s'il estoit trouvé à sept lyeues près du roy, qu'il le feroit noyer. Et ledit jour, à heure de soupper, ledit Voyaul s'en alla en l'hostel de monseigneur Phelippe de Savoye pour bailler les lettres de Boniface Vualpergue, que ledit conte lui escripvoit, ainsi qu'il luy a voit chargé de faire, et lequel Mons. de Savoye estoit fort tenu audit conte à cause du traicté et appoinctement qu'il avoit fait entre le roy Charles septiesme et ledit duc de Savoye, qui fut en Tan mil quatre cens cinquante et six, et fut ledit acord fait à l'honneur et avantage du roy et proufût de son royaulme. Et lequel duc^ Philippe de Savoye, congnoissant le bon traicté et accord que ledit conte avoit fait entre le roy et luy, qui n'estoit au dommaige de l'un ne de l'autre, il donna audit conte la somme de dix mil escuz d'or, dont, pour seureté de ce, il luy bailla la baronnye de Gleremont en Genevoys, pour en joyr luy et les siens jusquez ad ce qu'il eust payé ladicte somme de dix mil escuz. Laquelle seignoirie de Cleremont, dont ledit conte Dampmartin avoit jouy et dont il avoit esté receu en foy et hommaige par ledit Phelippe, duc de Savoye, luy fut ostée après le décès dudit roy Charles VIP, et en fut dessaisy par force et violance, et remise en la main du duc de Savoye, son fils, lequel, non recognoissant les services que luy avoit faitz ledit conte de Dampmartin, qui n'estoient pas de petite estima cion, remist eu ses mains ladicte baronnie de Cleremont, non obstant que, par les lettres signées et seellées de son grant sceau, apparoit ladicte baronnie estre et appartenir audit conte [de] Dampmartin à tousjours, et dont il avoit esté receu en foy et hom-
1. Philippe de Savoie était à cette époque seigneur de Bresse. Il ne régna en Savoie que pendant quelques mois, du 16 avril 1496 jusqu'à sa mort, survenue le 7 novembre 1497. Il y a ici une confusion entre Philippe et son père, le duc Louis.
DE LA CHRONIQUE SCANDALEUSE. Ul
maige dudit duc de Savoye jusques ad ce que ladicte somme de dix mil escuz luy fust payée.
Après que ledit Boniface* eut leu lesdittes lettres, il fist tel recueil audit Voyaul que avoitfait ledit admirai, qui, pareillement, le vouloit mettre en prison, n'eust esté aucunes remonstrances qui luy furent faictes, et aussi qu'il y eust aucuns gentilzhommes qui luy firent voye et le laissèrent aller et misdrent hors de la maison. Et ainsi que ledit Voyaul s'en sortist hors d'icelle maison, qui ne savoit où s'en aller logier, et estoit bien deux heures de nuyt quant il apparceut à la lune un des clercs de maistre Jehan de Reilhac, secrétaire du roy Loys, qui depuis fut gênerai de France-, lequel ledit de Reilhac avoit autreffoys congneu en la court dudit feu roy Charles. Si se tyra vers ledit clerc et le salua, et, quant ledit clerc l'apperceut, si le congneut bien et luy demanda dont il venoit et s'il avoit souppé, lequel luy respondit que non et qu'il ne faisoit que arriver. Et quant ledit clerc ouyt qu'il n'avoit point souppé et qu'il ne savoit où aller loger, il le mena au logis de sondit maistre et le fist soupper avec eulx ; de quoy ledit Voyaul fut joyeulx, car il ne savoit où se retirer, tant pour ce qu'il estoit desja tard que aussi qu'il ne fust congneu d'aulcuns qui luy eussent poeu faire quelque desplaisir, car, comme dit est, il avoit esté menasse par ledit admirai que, s'il le trouvoit, qu'il le feroit noyer.
Et, quant ilz eurent souppé, il se print à diviser avec lesdits serviteurs, en attendant ledit maistre Jehan de Reilhac, qui estoit au logis du roy, lequel ne vint qu'il ne fust plus de mynuit. Et quant icelluy de Reilhac fut arrivé en sondit hostel et monté en sa chambre, il demanda à l'un de
1. Le comte de Reilhac a, dans son Jean de Reilhac, 1. 1, p. 110, donné en fac-similé tout ce passage depuis les mots après que ledit Boniface jusqu'à ceux et à tant print congié ledit Voyaul dudit de Reilhac, etc. (voy. plus loin, p. 150, 1. 13).
2. Non pas général, mais maître des Comptes à la place de Jean de Bar (10 août 1465. Jean de Reilhac, I, 200).
148 INTERPOLATIONS ET V.VRIANTES
ses serviteurs qui estoit en ladicte chambre qui estoit celluy qu'il avoit ybu en bas parler à son clerc et qu'il serchoit. Et alors ledit serviteur luy repondit que c' estoit ung qui avoit autresfoys esté serviteur du conte de Dampmartin, et qu'il serchoit son adventure, car il avoit laissé son maistre, comme il disoit. Et quant ledit Reilhac ouyt qu'il se disoit avoir esté serviteur dudit conte Dampmartin, si se doubta bien qu'il estoit venu en court pour aucunes affaires, car il scavoit bien que le roy l'avoit en hayne du temps qu'il estoit daulphin, jaçoit ce que il l'eust bien et loyaument servi, sans y espargner crainte de vie en plusieurs lieux ; si manda ledit Voyau venir secrètement eu sadicte chambre, et si fîst sortir hors d'icelle tous ceulx qui y estoient, et luy demanda qu'il estoit et qu'il avoit à faire en court. Si luy respondit ledit Voyaul qu'il avoit servy autreffoys le conte de Dampmartin et qu'il l'avoit laissé depuis ung peu de temps en cza, et qu'il estoit venu en court pour trouver quelque bon maistre. Et lors ledit maistre Jehan de Reilhac luy flst faire serment qu'il luy diroit vérité de ce qu'il luy demanderoit : ce qu'il fist. Et puis luy demanda où il avoit laissé sondit maistre, et ledit Voyaul lui respondit qu'il l'avoit laissé à Meun sur Yevre bien troublé et pensif. Et adonc luy dist ledit de Reilhac que ce n'estoit pas bien fait à ung bon serviteur de laisser son maistre en son adversité, et, sans autre chose luy dire, pour celle nuyt le fist mener coucher en une belle chambre près de la syenne.
Le lendemain au matin, il envoya encores quérir ledit Voyaul et luy dist qu'il n'eust doubte de luy et qu'il luy dist hardiment ce qui le menoit et qu'il luy porroit bien ayder en ses affaires. Et quant ledit Voyaul vit que ledit Reilhac luy tenoit si bons termes, si se pensa en luy mesmes qu'il se descouvreroit du tout à luy et que, en tant qu'il estoit secrétaire du roy, qu'il luy pourroit dire quelque bonne nouvelle. Et voyant ledit Voyaul que ledit Reilhac parloit si franchement à luy, se descouvrit du tout à luy, en luy disant telles parolles ou semblables : « Monseigneur, puisqu'il vous plaist que je
VOUS dye la cause qui me mayne par deçà, je la vous diray. Il est vray que depuis que le feu roy Charles, que Dieu absoille, est trespassé, il a esté faicts aucuns rappors à monseigneur mon maistre que le roy l'avoit tresfort en hayne, et que, s'il lepovoit tenir, qu'il le feroit mengier aux chiens. Et quant ledit de Reilhac l'eust ainsi ouy parler, et aussi qu'il scavoit bien qu'il en estoit, car, comme dit est, il estoit secrétaire du roy, si luy demanda iceluy de Reilhac s'il a voit apporté nulles lettres de par ledit conte à aucuns pour pourchasser sa paix envers ledit seigneur. Lequel luy respondit que ouy, et qu'il en avoit apportées unes à l'admirai de Montauban pour le joindre et virer au service du roy, et unes autres à Boniface, lesquelz le conte de Dampmartin tenoit pour ses amys, et qu'il pensoit que ilz luy eussent aydé et secouru en ses affaires, ainsi que plusieurs foys il avoit fait pour eulx; et luy dist aussi qu'il les leurs avoit baillées, mais qu'ilz l'avoient voulu faire noyer, n'eust esté aucuns qui luy avoient fait le passaige et qu'ilz les appaiserent. » Et lors ledit Reilhac appella ung clerc qui avoit nom Robert ; et quant ledit clerc fut venu, il luy dist ces mots ou semblables : « Baille moy ce sac où sont ces raandemens de ces envieulxqui demandent les confiscations du conte de Dampmartin. » Et quant ledit clerc eut apporté lesdicts mandemens, ledit Reilhac les monstra audit Voyaul, en luy disant que c'estoient les mandemens pour avoir la confiscation de sondit maistre, que Sallezart et Anthoine du Lau pourchassoient, mais que le roy ne les avoit pas voullu signer.
Après ces choses ainsi dictes que dit est, ledit Voyaul dist audit de Reilhac qu'il avoit encores deux paires de lettres à bailler, l'une au duc Phelippe de Bourgongne, prince très bon et de haulte renommée, auquel le roy estoit très tenu du secours qu'il luy avoit fait en sa nécessité : auquel Voyau ledit maistre Jehan de Reilhac respondit qu'il ne pourroit bailler lesdictes lettres, pour ce que ledit duc estoit ung peu mal disposé. Et unes autrez en avoit pour bailler à Joachin Rouault ; et lors ledit de Reilhac luy dist qui les luy mons-
trast, ce qu'il fist, et que, au regart de celles de Joachin Rouault, seigneur de Gamoiches, il ne luy pourroit bailler, car il s'en estoit allé prandre la possession de ce que le roy luy avoit donné en Lan en Lausnoys, et qu'il s'en retournast hardiment devers le conte son maistre ; et pria audit Voyau de luy dire qu'il se recommandoit bien fort à luy et qu'il ne se souciast que de garder sa personne, car, avant qu'il fust peu de temps, que on le rappelleroit bien voluntiers, et aussi que tous les plaisirs qu'il luy pourroit faire qu'il le feroit voulentiers, car il se sentoit estre plus tenu à luy que à homme du monde. Et deffendit bien audit Voyaul qu'il se gardast bien de se renommer estre audit conte, en quelque manière que ce fust, et luy bailla unes lettres. Et à tant print congié ledit Voyaul dudit de Reilhac, en le merciant très humblement des bonnes nouvelles qu'il luy avoit dictes. Et s'en alla ledit Voyaul à Lan en Lausnoys; et ainsi que ledit Voyaul s'en alloit parmy ladicte ville de Lan, ledit Jouachin Rouault, qui estoit eu une fenestre de sa chambre, le congnut, avec lequel estoit le bastard d'Armignac et Sallezart. Et incontinant ledit Joachin envoya ung sien serviteur pardevers ledit Voyaul luy demander qu'il serchoit; et quant ledit serviteur fut devers ledit Voyau, si luy demanda qu'il cherchoit ; et il luy respondit qu'il avoit ung peu à parler audit Jouachin Rouault, maistre dudit serviteur. Et quant Joachim Rouault sceut qu'il vouloit parler à luy, si renvoya son serviteur pardevers ledit Voyau luy dire qu'il ne vint point vers luy jusques à ce qu'il le mandast, et qu'il se gçirdast bien de se renommer estre au conte de Dampmartin. Et quant ledit Rouault eust laissé lesdits bastard d'Arminag et Sallezart, et qu'il se feust retiré en sa chambre, il envoya quérir ledit Voyau secrètement par ung de ses serviteurs. Et quant ledit Voyaul fut vers luy, il luy demanda qu'il serchoit, car il scavoit bien que le roy avoit ledit conte de Dampmartin en hayne, dont il estoit fort marry, car il cognoissoit ledit conte longtemps estre bon et hardi chevalier, que de longtemps il y avoit une ancienne amytié entre
eulx pour les plaisirs qu'ilz s'estoient faiz l'un à l'autre. Et ledit Voyaul, voyant que il avoit oportunité de luy bailler lesdictes lettres, les luy présenta ; et quant il les eut leues, se print à plorer, en disant telles parolles : « Très doulx amy, si se n'estoit de paour que fussiés charché en chemin et détenu prisonnier, je rescriro}- e voluntiers à monseigneur de Dampmartin, vostremaistre. » Lors luy monstra ledit Voyaul les lettres de maistre Jehan de Reihac ; et quant ledit Rouault les eut veues, luy bailla autres lettres pour porter audit conte, et, entre autres choses, luy dist de bouche que le plus fort de son affaire estoit de mettre sa personne en seuretè, et que le roy s'en alloit à Rains pour se faire sacrer, et qu'il ne faisoit nulle doubte que on le rappelleroit voluntiers. Et quant il eust fermé sesdictes lettres, ilz les bailla audit Voyaul, en luy priant qu'il le recommandast bien fort audit conte et que, là où il luy pourroit faire plaisir, il le feroit voluntiers. Et lors print congié de luy ledit Voyaul et monta à cheval pour s'en aller à Sainct-Fergeaul ^ vers ledit conte, son maistre, qui y estoit troublé en son cueur, car de plus en plus avoit rappors que le roy de tous poincts estoit délibéré de le faire mourir et serchoit de tous poinctz sa destruction, parle rapport ung nommé George d'Amancy, son serviteur, qui leur dist qu'il l'a voit ouy dire pour vray.
Et ainsi que ledit conte se vouloit mettre à table pour diner, ledit Voyaul va arriver, et luy fit la reverance ainsi qu'il appartenoit. Et quant ledit conte le vit, si mua coulleur, et, sans aultre chose dire, luy demanda quelles nouvelles il apportoit, lequel luy respondit qu'il les apportoit bonnes selon le temps. Et lors se leva ledit conte de sa table, qui vouloit commencer à diner, et le print par la main et le mena parmy la court du chastel dudit Sainct-Fergeaul, en luy demandant quelles nouvelles il avoit apportées ; et il luy
1. Saint-Fargeau, auj. dép. de l'Yonne, arr. de Joigny, sur le Loing. Cette place avait appartenu à Jacques Cœur. Voyez le t. II des planches de VHist. de la maison de Chabannes, par le comte de Ghabannes. Dijon, in-4°, 1892 et années suiv.
conta comment il avoit trouvé l'admirai et Boniface, ausquelz il avoit baillé les lettres qu'il luy rescripvoit, mais ilz luy avoientfait très mauvais recueil, et n'eust esté par le moyen d'aucuns seigneurs qu'il avoit autrefoys congneus, ilz le vouloient faire noyer. De quoy ledit conte fut fort dolent et marry, en disant que c'estoit mal congneu à eulx les plaisirs qu'il leur avoit faitz. Et après que ledit Vojau luy eut compté bien au long les parolles que Reilbac luy avoit dittes, il en fut moult resjouy et leva les mains vers le ciel en rendant grâces à Dieu des nouvelles qu'il avoit eues. Et lors print de rechief icelluy Voyau et le mena en la grant salle du chasteau de Saint-Fergeau, en luy demandant tousjours quel bruyt il avoit en court. Et il luy dist que le roy s'en estoit parti pour aller à Rains, et puis tyra les lettres de Jouacliim Rouault, qu'il avoit en son pourpoint, et les bailla audit conte [de] Dampmartin; desquelles il fut encores plus joyeulx que devant et les monstra à son nepveu Robert de Balsac, seigneur de Raumartin^ Et peu après ledit conte tint conseil avec les desusditz, et adviserent que ledit Robert de Balsac s'en iroit au sacre du roy pour savoir des nouvelles, ainsi que ledit Rouault lui avoit escript, et que ledit conte s'en iroit en Lymosin et menroit avec luy ledit Voyau. Mais depuis ilz conclurent que Voyau iroit au sacre, pour ce qu'il congnoissoit mieulx les personnaiges à qui il se failloit adresser et aussi que ledit de Balsac savoit myeulx les passaiges et chemins de Lymosin que ledit Voyau : ce qui fut fait; et bailla enseigne audit Voyau où il le trouveroit, avec unes lettres qu'il escripvoit au duc de Bourgoigne.
Lors s'en partit ledit Voyau pour aller à Rains, et là trouva le roy et plusieurs grans seigneurs et princes, et entre autres Mons. de Charlus, qui estoit nepveu dudit conte 2,
1. Robert de Balsac, seigneur de Rioumartin, était fils de Jean de Balsac, seigneur d'Entraigues, et d'Agnès, fille de Jacques de Chabannes, frère aîné d'Antoine.
2. Geoffroi de Chabannes, seigneur de Charlus, de la Palisse, etc., était fils de Jacques, frère aîné d'Antoine de Chabannes, et d'Anne de Lavieu (Hist. de la maison de Chabannes, citée).
auquel il se adresa et luy compta tout son cas, et luy dist, entre autres choses, qu'il avoit des lettres à Mons. le duc de Bourgoigne que ledit conte luy rescripvoit. Et quant ledit Voyau eut longuement parlé à luy touchant son affaire, ledit seigneur de Charlus luy dist qu'il le feroit depescher. Et quant se vint au soir que mondit seigneur de Bourgoigne se voulut retirer en sa chambre, il appella avec luy Mons. de Bourbon, son nepveu*, pour s'en aller avec luy. Et lors ledit de Charluz dist à Voyau qu'il se tint près de la chambre et qu'il le feroit despechier. Et quant lesditz seigneurs furent en la chambre du duc Phelippe de Bourgoigne, ilz divisèrent de plusieurs choses, tant des affaires du roy que autrement. Et puis ledit seigneur de Bourbon appella à part ledit seigneur de Charlus et luy dist qu'il fist entrer ledit Voyau en la chambre, ce qu'il fist, et luy demanda les lettres, et, quant il les eut, il les présenta à mondit seigneur de Bourbon et les bailla au duc de Bourgoigne, son oncle, lequel les print et les ouvrit, et en les lysant se seignoit, et demanda à Mons. de Bourbon qui les avoit apportées, et il luy dist que c'a voit esté ung des gentilzhommes dudit conte, lequel il fist appel- 1er. Et quant le duc de Bourgoigne le vit, il luy demanda où estoit le conte de Dampmartin ; et ledit Voyau lui respondit qu'il l'avoit laissé à Saint-Fergeau délibéré de s'en aller à son adventure là où Dieu le conseilleroit, et qu'il estoit tant pensif et courroucé que plus ne povoit. Adonc dist le duc à Mons. de Bourbon que c' estoit l'un des honnestes gentilzhommes du royaulme de France et qui autant valoit et sa voit, et qu'il vouldroit bien qu'il se retyrast vers luy et qu'il luy feroit des biens plus que ne fist jamais le roy Charles. Et quant Mons. de Bourbon oyt ainsi parler son oncle, il luy dist que s'il luy plaisoit rescripre quelque chose, qu'il [le] resjouyroit ; à quoy le duc respondit qu'il ne faisoit jà mestier, en disant : « Cet homme ne régnera point longuement en paix sans avoir ung merveilleusement grant trouble ! ;•> Et
1. Jean II, duc de Bourbon, était fils d'Agnès de Bourgogne, sœur de Philippe le Bon.
après ces choses dittes, chascun se départit de la chambre du duc de Bourgoigne ; et le duc de Bourbon s'en partit pour aller en son logis, puis appella ledit Voyau et luy demanda s'il luy souviendroit bien de ce que le duc de Bourgoigne luy avoit dit, et il respondit que ouy ; et dist audit Voyau que, quant il verroit ledit conte, qu'il luy dist qu'il se recommandoit bien fort à luy et que, avant qu'il fut deux ans, qu'il orroit d'autres nouvelles, mais quoy qu'il en fust qu'il gardast sa personne.
Lors print congié ledit Voyau de Mons. de Bourbon et s'en alla droit à Saint-Fergeau, où il ne trouva que madamoiselle^ la contesse de Dampmartin, avec laquelle n'avoit que Loys du Solier, gouverneur de Dampmartin, laquelle estoit en grant pensée dudit conte son mary, pour ce qu'elle ne savoit où il estoit ; et ne séjourna ledit Voyau à Saint- Fergeau que demy jour qu'il se mist en chemin pour trouver son maistre. Et ainsi qu'il passoit par la Palice^, il trouva Mons. de Charluz, qui estoit retourné du sacre, lequel escripvit unes lettres audit conte qu'il bailla audit Voyau, par lesquelles il luy escripvoit ce qu'il avoit fait à Reins et comment il avoit parlé à Messeigneurs les ducz de Bourgoigne et de Bourbon, et qu'il creust ledit Voyau de ce qu'il luy diroit. Si s'en partit et s'en alla à Charluz, à deux lieues de Bort, où il trouva le conte de Dampmartin ; et quant il le vyt, si le tyra à part et luy demanda quelles nouvelles il avoit aportées. Et il luy dist ce qu'il avoit fait et luy recita les parolles qu'il avoit oy dire au duc de Bourgoigne et à Mons. de Bourbon. Et, entre autres choses, luy dist qu'il estoit de nécessite de trouver quelque prélat ou homme d'Eglise de bonne presentacion pour envoier à Paris à la venue du roy et des princes, pour savoir comment son fait se porteroit. Et quant ledit conte eut ainsi oy parler ledit Voyau, il appeUa ung de ses serviteurs et envoya quérir Mons. de Bort, son nepveu,
1. Lisez Madame, car Antoine de Ghabannes était chevalier. Il avait épousé Marguerite de Nanteuil en 1439.
2. La Palisse, auj. ch.-l. d'arr. du dép. de l'Allier. Voyez les planches de VHist. de la maison de Ghabannes.
filz de sa seur*, et, quant il fut venu, il luy dist qu'il convenoit qu'il envoyast quelque prélat ou autre homme de honneur et de bonne presentacion à Paris à la venue du roy, et qu'il luy prioit qu'il y voulsist aller, car il luy feroit plaisir ; lequel respondit que, par ces bons dieux, il n'en feroit riens, et que, s'il luy eust fait plaisir le temps passé, qu'il l'eust trouvé à sa nécessité.
IL — (Clair. 481, fol. 25, 1. 2. Chron. scand., t. I, p. 23.) — Paris. Ou moys d'octobre ensuivant, le roy s'en alla au pays de Thouraine et fist mettre hors de prison du chasteau de Loches le duc d'Alençon^ Puis se partit de Thouraine et s'en alla en voyaige à Saint-Sauveui' de Redon, en Bretaigne, où le duc le receut grandement. Et, après ce, le roy s'en alla à Bourdeaulx, où il traicta le mariage de Magdaleine de France, sa seur, avec Gaston de Foiz, aisné filz du conte de Foiz, prince et héritier presumptif du royaulme de Navarre^. Auquel lieu de Bordeaulx se trouva le conte de Dampmartin en ung jour de vendredi aoré^, et se getta à genoulx devant le roy, en luy suppliant qu'il luy pleust le laisser vivre du sien en son royaulme. Et le roy luy commença à dire : « Comment, le conte de Dampmartin, vouz osez vous trouver devant moy, veu que vous avés eu charge de mon père de prendre mes gens ! » Et ledit conte luy dist : « Sire, sçay mon ^ car il estoit mon seigneur et maistre. Et prens Dieu à tesmoing se bien et loyaument ne vous ay servy du temps que vous estiés dauphin ; et n'est point encorez ma
1. Antoine de Balzac, évèque de Valence et de Die en 1473, était fils de Jean, seigneur d'Entraigues, et d'Agnès de Ghabannes (Hist. de la maison de Ghabannes, t. II, p. 72).
2. Les lettres d'abolition délivrées à Jean, duc d'Alençon, sont datées de la première partie du mois de décembre 1461 (voy. Lenglet, II, 347-352).
3. Contrat passé à Saint-Jean-d'Angély le 2 février 1462, n. st. — Gaston, prince de Yiane, mourut le 13 novembre 1470.