‹ JournalChapitre 95 sur 178 · Cf. Bibl. de lÉc. des chartes, XVI · texte numérisé non relu

Cf. Bibl. de lÉc. des chartes, XVI

par le grant maistre pour savoir des nouvelles que faisoient leurs gens, s'en retourna, incontinant qu'il vit la fuite desditz François que les Bourguignons suy voient, et dist au grant maistre : « Monseigneur, retirez vous, car voicy le duc de Bourgoigne qui vient; » qui luy respondit qu'U n'estoit pas vray. Et icelluy de Harmes luy dist : « Monseigneur, sauf votre grâce, vous en verrez présentement l'expérience. » Et lors le grant maistre se retourna tout soubdaineraent et apercent venir lesditz Bourguignons approcher, et ne dist autre chose aux François qui alloient devant , synon : « Tournez, tournez! » ce que firent quinze ou seize hommes d'armes; et le surplus print son chemin où il peult pour soy saulver, et ceulx qui estoient demourés furent la pluspart tuez et les autres prins ^ .

Ce voyant le grant maistre qu'il estoit impossible à luy de résister contre lesditz Bourguignons, pour ce que les quatre cens lances estoient hors de la ville, comme dit est, et aussi pour garder que aucun inconvénient ne advint à la ville, se print à galoper sur une hacquenée noyre qu'il avoit et dist à Gravieres, à Grauzay, à Regnauld du Chesnoy et Jehan de Harmes telles parolles ou semblables : « Nous faut-il à ceste heure fuyr? » Lesquelz luy dirent : « Monseigneur, la présente fortune le quiert ainsi. » Et, lors que fut faicte la retraicte desditz gendarmes, l'enseigne de l'avantgarde du duc estoit très près d'eulx. Si advint que le grant maistre, acompaigné des dessusnommez seulement, arriva à la barrière, devant laquelle il se getta à pié avec ses gens, et 'passèrent par dessoubz la barrierre ; et fut baillé audit grant maistre une lance par ung de ses paiges, nommé Anthoine de Carnazet, qui pour lors estoit assés aagé pour soy deffendre : ce qu'il sceut bien faire pour ce qu'il avoit oy le bruyt et veu sonner l'effroy. Et iRec trouvèrent monsei-

1. Au fol. 267 du ms. Clair, est une miniature double, représentant un combat livré aux portes d'Amiens et le grand maître Antoine de Chabannes recevant des mains d'un messager la lettre du roi dont le texte est rapporté ci-après.

gneur de Nerbonne, fllz du conte de Foix, acompaigné de XXX hommes d'armes. Et est assavoir que les Bourguignons ne faillirent point d'aller au droit de la barrière, où il y avoit une de leurs enseignes, là où il fut vaillamment combatu tant par monseigneur de Nerbonne que par le grant maistre et ses gens ; mais c'estoit en façon qu'il sembloit qu'ilz désirassent plus de garder leur honneur que de saulver leurs vies. Et par leur moyen ne vindrent point les ennemys à leur intencion .

En laditte année, le roy manda audit grant maistre qu'il fist mettre dedans la ville d'Amyens tous les nobles et frans archiers et luy en escripvit unes lettres dont la teneur s'ensuit :

« Mons. le grant maistre, je vous prie tant comme je puis que vous faictes mettre dedens Amyens tous les nobles et frans archiers que vous pourrez trouver, et n'y espargnez rien, car de ma part aussi ne feré-ge. J'ay ordonné pour ceste guerre que toutes les monnoies se prengnent ainsi qu'ilz faisoient par avant certaine ordonnance nagueres faicte, car on m'avoit dit que les cappitaines et gens de guerre y faisoient aucuns reffuz. Donné à Noyon, le xxvn^ jour de février. Signé : « Loys. » Et au dessoubz : « Bourré. » Et au doz desdittes lettres : « A mons. le grant maistre*. »

En laditte année mil IIIP LXX, le roy mist en conseil assavoir se Mons. de Bourgoigne seroit combatu dedans son parc et s'il seroit possible de le deffaire, dont il faisoit doubte, veu le grant nombre de gens d'armes qu'il avoit, lequel estoit merveilleux et grant. Et estoit ledit duc de Bourgoigne garny de bons et vaillans capitaines, entre lesquelz y estoit Phelippe de Crevecuer, sgr d'Esquerdes, et Jacques Galiot, bon et vaillant chevalier, envieilli d'onneur. Et estoient audit conseil pour le roy Mons. le duc de Bourbon, Mons. [le] connestable, Mons. le grant maistre, les

1 . Cette lettre a été imprimée par M. Vaesen [Lettres de Louis XI, t. IV, p. 204) d'après l'original à la Bibl. nat., ms. fr. 2898, fol. 11.

mareschaulx, Mons. l'admirai de France, JouachinRouault, le sgr de Torcy, Sallezart, sgr de Saint-Just, bon et loyal chevalier, qui bien et loyaulment servit le roy avec d'autres capitaines qui avoient aydé à expulser et mettre hors les Anglois du royaulme de France du temps du bon roy Charles septiesme. Et pour première oppinion le roy demanda à Mons. du Bueil, très notable chevalier et de vertus envielly entre les gens d'armes, ce qui luy en sembloit de la forme et manière comment se pourroit faire le combat ; lequel respondit les parolles qui s'ensuivent : « Sire, ne faittes nulle doubte, puisque vous avés ceste voulenté d'essayer la force de Mons. de Bourgoigne, qui n'est pas petite, mais grosse et puissante selon ce qu'il me peult semibler, que je ne mette ma vie et mes biens à vous faire service touchant la pescherie du duc de Bourgoigne de mettre en essay de l'aller pescher en son parc. Mais je vous vueil bien advertir que, s'il n'estoit question que de huit ou dix mil hommes, desquelzje ne veiz jamais gueres plus grant assemblée, je vous en diroye ma voulenté, mais je ne veiz jamais telle armée i.

Sur laquelle oppinion se arresterent plusieurs capitaines. Et lors le roy demanda l'oppinion à sondit grant maistre, qui luy respondit ces motz :

« Sire, je ne vys point en doubte que Mons. de Bueil ne die vérité et que luy et raoy, ne tous ceulx de la compagnie, ne veismes jamais telle assemblée que sont les Bourguignons. Mais, sire, il fault que vous entendez aussi que le roy Charles vostre père ne fut jamais veu en telle puissance que vous estes, car vous avés aujourdhuy quatre mil hommes d'armes et plus de vingt mil combatans, sans ce que avez derrière vostre doz, qui est souffisant pour combatre tous les princes du monde pour ung jour. Et, s'il vous plaist, sire, ferez getter l'oppinion par escript dudit seigneur

1. M. Favre a donné la substance de ce discours de Jean de Bueil dans l'introduction au Jouvencel, t. I, p. cclxxxi, mais d'après Barante {Ducs de Bourgogne, t. IX, p. 371). Il ne parait pas avoir connu la source où Barante avait puisé.

de Bueil et autres notables gens qui sont icy presens et assemblés et la forme et manière comment il entendoit faire ledit combat. Et, de ma part, je suis d'avis et d'oppinion que faire se doyt, car j'espère le tout venir à vostre louenge et bonneur et à la gloire de tous ceulx qui s'en mesleront. »

Et, quant le roy eut oy les responces et oppinions, il y voult penser, et icelle(s) fist redigier par escript et ordonna Gastonnet du Lyon, senescbal deThoulouse, plain de soing, de très grant diligence en l'affaire, pour rapporter les oppinions desditz capitaines et chief de guerre par escript. Et icelles veues et leues, se arresterent tous à celle dudit grant maistre, comme la plus apparante et plus chevalereuse. Et, venez lesditz oppinions, fut par le roy en plain conseil ordonné ledit combat.

Depuis laquelle ordonnance fut grandement debatu par ledit seigneur et les cbefz de guerre qui auroit la charge des gens de cheval ou de gens de pié, ou se le conte de Dampmartin, grant maistre [de] France, ou le seigneur de Bueil les auroient, et lequel des deux meneroitles gens de cheval. Lors respondit ledit grant maistre qu'il estoit prest à mener l'une desdittes bandes, tant celle des gens de pié que de cheval, ou laquelle qu'il plairoit au roy, offrant d'y employer sa vie; laquelle bande, dont il auroit la charge, il n'esperoit point perdre sans estre chierement vendue à ses ennemys et qu'ilz n'en eussent doloreuse victoire. Mais tost après, le roy escripvit au connestable et grant maistre, qui avoient la charge desdictes bendes, qu'il n'y eust aucun combat fait pour la suspection qu'il avoit d'aucuns ses capitaines; par quoy, en obtempérant à la volunté du roy, n'en fut riens fait.

En laditte année que le duc de Bourgoigne estoit encores en son parcdevant Amyens, ledit grant maistre qui, comme dit est, estoit lieutenant du roy, luy fut rapporté par une de ses trompettes qui venoit dudit parc que ung nommé Saint- Omer, qui estoit de la compaignie de Mons. d'Esquerdes, luy avoit monstre ung pourtraict d'armes dudit grant maistre fait en manière diffamatoire, lequel, comme il disoit, avoit II 18

charge de ce faire de par le duc de Bourgoigne, qui pour lors estoit enneray du roy. Desquelles nouvelles ledit grant maistre fut fort marry, et, pour en estre reparé de son honneur, rescripvit unes lettres audit sgr d'Esquerdes, dont la teneur s'ensuit :

« Mons. d'Esquerdes, je me recommande à vous. J'ay sceu que ung nommé Saint-Omer, qui se dit autrefoys avoir esté en ma compaignie, monstra hier à une de mes trompettes, qui estoit allée pardelà pour ung prisonnier, une pourtraicture d'armes en manière diffamatoire, et luy dist que Mons. de Bourgoigne luy avoit donné congié de me porter deshonneur. De quoy je ne me puis trop esmerveillier, pour ce que je ne cuide estre tenu à nully ne à homme vivant pour quoy nul homme ne me peut faire telle honte. Et ne pourroye croyre que Mons. de Bourgoigne, sans de ce faire avoir congneissance de cause, en tel cas deust donner congié k ung de ses serviteurs de porter [à] moy ne autre dehonnore pour le donner à entendre seulement d'un tel marchant, car il luy ^ a longtemps que je suis à la guerre, et ay veu plusieurs jugemens en armes, mais je n'ay pomt aprins que les princes ne les chefz de guerre, qui ont charge de gens d'armes, en usassent en ceste manière, et que, avant que procéder en telles matières, qu'ilz ne fussent hien informés de la raison des parties. Et m'est bien estrange chose que ung homme, à qui je ne cuide en riens estre tenu, ait eu congié de son prince de soy efforcer ne vouloir faire telles choses.

« Mons. d'Esquerdes, je vous advertis de cecy, afl&n que vous y pourvoiez et que vous m'en faittes raison, car je n'ay pas intencion de lesser la chose en cest estât. Et, se Mons. de Bourgoigne ou autre luy avoit donné congié de faire ce qu'il dit (ce que je ne pourroie croyre, car vous entendes bien que, quant je luy devroye quelque chose, ce que non, si l'a il confisqué, veu qu'il a lessé le parti du roy et s'en

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