‹ Journal, lettres et poëmesChapitre 4 sur 40 · G. S. TREBUTIEN · texte numérisé non relu

G. S. TREBUTIEN

jfcliothèque de Caen, 28 novembre 1800; ' '

PoM-seriptwn [30' novembre 1861]. — L'éditèUr de Maurice de Guérin écrivait, il y a juste un an . les lignes

PRÉFACE. m

gui précèdent. Le court intervalle d'une année a suffi pour donner raison à ses pressentiments et consacrer un succès qui a môme dépassé ses espérances.

En tête de cette édition nouvelle, il ne songeait à mettre que le témoignage de sa gratitude pour les voix amies qui, dans la presse parisienne, ont contribué à éveiller la curiosité publique et faire connaître de tous un nom que la publication du Centaure et l'article de M"6 Sand avaient, il y a vingt ans, rendu cher à quelquesuns. 11 lui reste malheureusement un devoir plus délicat à remplir,

: La critique, unanime à reconnaître l'originalité du talent de Maurice de Guérin, s'est' divisée lorsqu'elle a voulu déterminer les idées philosophiques et religieuses qui avaient été la source de son inspiration poétique. Sur ce point, la lutte, dont il ne nous a pas été permis à nousmême d'effacer entièrement la trace dans ce Volume, a été assez vive pour alarmer la conscience délicate d'une sœur tendre et pieuse, gardienne fidèle de la gloire de sa maison , mais plus fermement attachée encore aux croyances qui ont été celles de tous les siens. C'est à M. de Marzan, c'est à nous que, pour prévenir le vœu secret de Mlle Marie de Guérin et dans l'intérêt même de la .vérité, un parent qui a été le meilleur ami de Maurice eti en quelque sorte son 'second père, M. A. Raynaud, adresse la prière « d'écarter de cette figure chrétienne tout nuage d'incrédulité et d'irréligion. »

Nous voudrions remplir un vœu , qui est sacré pour nous , sans être accusé de renouveler nous-même une discussion qu'à tout prix nous aurions voulu prévenir et voudrions encore fermer A l'opinion des écrivains, dont

IV PBÉPACB.

nous respectons d'ailleurs la sincérité et auxquels nous savons gré de leurs sympathies pour une mémoire qu'ils prétendaient honorer à leur manière, nous n'opposerons pas notre opinion personnelle. Il nous suffira d'invoquer deux témoignages qui ont, à nos yeux, dans cette question, une autorité décisive.

L'un est celui de Guérin lui-même.

Un soir du mois de décembre 1833, il lisait à ses amis du Val de l'Arguenon des passages de son Cahier Vert. Quelques expressions vagues ayant frappé M. de Marzan, il avertit Maurice.

« Voilà, lui dit-il , une idée grande et certainement chrétienne au fynd , mais à l'expression de laquelle il se mêle pourtant un accent prononcé de naturalisme que l'école panthéiste pourrait peut-être interpréter en sa faveur. » 4 '

L'auteur du récit continue ainsi :

« A ma réflexion complètement inattendue, Guérin ré* pondit d'abord par ce sourire involontaire que fait presque toujours naître en nous la pensée subite d'une chose: invraisemblable; mais comme il vit que j'insistais, il se justifia sans peine de tout soupçon de panthéisme, et protesta que ce passage signifiait ceci, et rien de plus : que le cœur de l'homme est le point d'union du ciel et de la terre, et comme le rendez-vous de Dieu et de la créature dans l'humanité. »

Et, au surplus, Maurice offrit, s'il se trompait, de se soumettre.

Une voix sortie de la tombe, ou plutôt descendue dq ciel, mettra fin à ces débats. Les doutes que le Journal de Maurice de Guérin pourrait laisser, celui de sa sœur

PBÉPACB. T

Eugénie les dissipera sans peine. On en croira ce touchant accord du frère et de la sœur. La vérité est que pendant les trois années qui précédèrent le mariage de Guérin, sa foi fut tiède. On y peut marquer les progrès de Tin* différence. On n'y voit nulle part l'incrédulité. Aipant et poète de la nature, il n'avait jamais cessé d'être chrétien. Le récit de ses derniers instants ne permettra pas de méconnaître de quel côté son cœur cherchait l'espérance, et son esprit la vérité. Sur le seuil de l'immortalité, il n'eut qu'à rentrer en lui-môme pour y retrouver, sans combat et avec une joie suprême, une foi qui s'était endormie par intervalles, mais qui ne s'était pas éteinte.

Quelques mots seulement sur cette seconde édition.

Nous avons pu revoir sur les manuscrits originaux la plupart des lettres dont nous n'avions eu d'abord entre les mains que les copies faites par Chopin, copies précieuses et le plus souvent exactes, mais où nous avons relevé cependant quelques erreurs et des lacunes regrettables.

Le texte a pu ainsi être amélioré eq plusieurs endroits.

Mais notre plus heureuse fortune a été de joindre aux

morceaux que nous avions publiés l'année dernière près

de trente lettres nouvelles, et la Bacchante, curieux

fragment de cette composition dans le genre du Centaure,

et dont l'idée était également venue à Guérin dans une

de ces visites que nous faisions quelquefois ensemble au

Musée des Antiques.

Ces additions rendent notre recueil complet, à l'exception de quelques poésies dont nous avons dû faire le

sacrifice» d'un petit nombre de lettres qui n'étaient pas *

VI PttÈFACB.

notre disposition, ou qui étaient de celles dont Mu Sand regrettait déjà que leur caractère confidentiel ne permit pas de les transcrire en entier. Pour tout ce qui touche aux détails intimes de la vie domestique, il y a de limites où la curiosité la plus légitime doit s'arrêter. , Nous pouvons donc espérer qne notre mission est remplie, et c'est avec un sentiment de profonde reconnais tance que nous rendons grâce à Dieu de nous avoir laissé le temps et les forces nécessaires pour conduire enfin a terme la pieuse tâche que nous avions entreprise, et qne nous avons poursuivie, a travers bien des' difficultés, avec douleur et amour.

. *tt

Le 4.5 mai .4 840, la Revue des Deux Mondes publiait un ar- . Licle de George Sandsur un jeune poète dont le nom était parfaitement ignoré jusque-là, Georges -Maurice de Guérin, mort l'année précédente, le 49 juillet 4839, à l'âge de vingtoeuf ans. Ce qui lui valait cet honneur posthume d'être ainsi classa à r. improviste, à son rang d'étoi<e, parmi les poètes de la France, était une magnifique et singulière composition, leCentaure, où toutes les puissances naturelles primitives étaient senties^ exprimées, personnifiées énergiquement, avec goût toutefois, avec mesure, et où se déclarait du premier coup un maître, « l'André Chénier du panthéisme, » comme un ami l'avait déjà surnommé. Des fragments de lettres cités, des épan- ' chements qui révélaient une tendre et belle âme, formaient, autour, dé ce morceau colossal de marbre antique, comme un chœur charmant de demi-confidences à moitié voilées, et ce !ï qu'on en saisissait au passage faisait vivement désirer le reste.' 11 y eut dès lors dans la jeunesse toute une école choisie, une génération éparse d'admirateurs qui se répétaient le nom de Guérin, qui se ralliaient à cette jeune mémoire, rhô-7 ■"

vra notice'

uoraient en secret avec ferveur, et aspiraient au moment on l'œuvre pleine leur serait livrée, où l'Ame entière leur serait découverte. Vingt ans se sont écoulés depuis, et dos difficultés, des scrupules, des pudeurs de toute sorte et de la nature la plus respectable, avaient retardé l'accomplissement du vœu formé au nom de l'art par l'amitié. Guéri n avait déjà eu le temps d'être mité par d'autres poètes, qui semblaient tout originaux de cette imitation, et lui-même il n'était pas publié et mis en lumière. Dans l'intervalle cependant, il y a cinq ans de cela, avaient paru, mais sous la réserve encore d'une demi-publicité les Reliques d'une sœur du poëte, Eugénie de Gubrin, son égale, sinon sa supérieure en talent et en âme *. Le désir de connaître et de posséder enfin les Œuvres complètes du frère s'en était accru et comme irrité. Nous avons le plaisir d'annoncer qu'elles vont paraître ; dos amis fidèles en ont trié et préparé la matière; et le savant et poétique antiquaire, M. Trebutien, y appliquant son soin comme un moine fervent du moyen âge eût fait à l'écriture et à l'enluminure d'un saint missel, trésor de son abbaye, en a procuré l'édition.

Rien n'était exagéré dans la première impression reçue en 1840; tout aujourd'hui se justifie et se confirme; l'école moderne compte bien en effet un poète, un paysagiste de plus. J'ai besoin tout d'abord de le rapporter à son vrai moment, à ses vraies origines. C'est en 4833 que Maurice de Guérin, qui n'était alors que dans sa vingt-troisième année, commença de développer et d'épanouir dans le cercle de l'intimité cette première fleur de sentiment, qui nous est montrée seulement aujourd'hui et qui va nous rendre tout son parfum. Né le 5 août 4810, il appartenait à cette seconde génération du siècle, lequel n'avait plus deux ou trois ans, mais bien dix ou onze, lorsqu'il produisait cette volée nouvelle des Musset, des Montalëm-

1. Yoici le titre de ce volume : Eugénie de Guéri* R*liqvt«... CSten, iniprimerie de Hardel, 1855, arec cette note : « Ce Tofcune, tfrf ♦ petit nombre* m ee vend pas. »

bcrt, des Guérin; je joins exprès ces noms. Né sous le beat ciel du Midi, d'une ancienne famille noble et pauvre, Maurice de Guérin, rêveur dès l'enfance, fut tourné de bonne heure vers les idées religieuses et inclina, sans effort, à la pensée de l'état ecclésiastique. Il n'avait pas douze ans, lorsque, dans le* premiers jours de janvier 1822, il sortait pour la première fois, pauvre oiseau exilé, de ses tourelles du Cayla, et arrivai à Toulouse pour y faire ses études, — je crois, au petit sémi naire. Il les vint terminer à Paris, au collège Stanislas. C'est au sortir de là, après avoir hésité quelque temps, après être retourné dans sa famille, y avoir revu ses sœurs et les amies de ses sœurs, que troublé, sensible et même, ou le devine, secrètement blessé, il alla chercher à la Chênaie du repos, un lubli, plus encore qu'il n'y apportait une vocation religieuse, bien traversée déjà et bien incertaine.

Il avait aimé, il avait pleuré et chanté ses peines pendant une saison passée dans son beau Midi, la dernière avant son dépari pour la Chênaie. Témoin ces vers datés de la Roche d'Onellc. qui se rapportent à l'automne de 4832 :

Les siècles ont creusé dans la roche vieillie

Des creux où vont dormir des gouttes d'eau de pluie ;

Et l'oiseau voyageur, qui s'y pose le soir,

Plonge son bec avide en ce pur réservoir.

Ici je viens pleurer sur la roche d'Ooello

De mon premier amour l'illusion cruelle :

Ici mon cœur souffrant en pleurs vient s'épancher..*

Mes pleurs vont s'amasser dans le creux du rocher...

Si vous passez ici, colombes passagères,

Gardex-vous de ces eaux : les larmes sont amères.

Un jeune Grecr disciple de Théocrite ou de Moschus, n'eût pas mieux dit que ce jeune lévite qui semblait en quête d'un apôtre.

Il arriva à la Chênaie à l'entrée de l'hiver; il y était le jour de Noël 483i; il avait trouvé son asile. La Chênaie, « cette

X NOTICB

sorlo d'oasis ao milieu des steppes de la Bretagne, » où, devant le château, s'étend un vaste jardin coupé par une terrasse plantée de tilleuls avec une toute petite chapelle au fond, était le lieu de retraite de M. de La Mennais, de M. Féli ( comme on l'appelait dans l'intimité); et il avait près de lui, d'habitude, quatre ou cinq jeunes gens qui, dans cette vie de campagne, poursuivaient leurs études avec zèle, selon un esprit de piété, le recueiilemenf. et d'honnête liberté. L'heure à laquelle Guérin y arriva était des plus mémorables, des plus décisives pour le maître ; on peut le dire avec certitude et précision, aujourd'hui que Ton a lu la Correspondance Intime de La Mennais durant ce temps. Ce grand et violent esprit, qui ne se pouvait reposer que dans des solutions extrêmes, après avoir tenté l'union publique du Catholicisme et de la Démocratie, et l'avoir prèchée ôcuis son journal d'un ton de prophète, s'était vu forcé de suspendre la publication de V Avenir; il avait fait le voyage de Rome pour consulter l'autorité suprême; il en était revenu, ménagé personnellement, mais très-nettement désapprouvé, et avait paru se soumettre; il se croyait peut-être même sincèrement soumis, tout en méditant déjà et en roulant des pensées de vengeance et de représailles. M. de La Mennais, qui était tout un ou tout autre, sans aucune nuance, offrait le plus étrange contraste dans sa double nature. Tantôt et souvent il avait ce que Buffon, parlant des animaux de proie, a appelé une âme de colère; tantôt, et non moins souvent, il avait une douceur, une tendresse à ravir les petits enfants, une âme tout à fait charmante; et il passait de l'une à l'autre en un instant Le voile qui s'est déchiré depuis, et qui a laissé voir le fond orageux et mouvant de ses doctrines, n'était qu'à peine soulevé alors. Aucun de ceux qui ont connu et aimé M. de La Mennais, en ces années de passion douloureuse et de crise, à quelque point de vue qu'on se place, n'ont, ce me semble, à eu rougir ni à s'en repentir. Il avait tenté une conciliation, impossible, je le veux, mais la plus élevée, la plus faite pour corn-

SUR MAURICE DE GUBRIN. Xl

plaire à de nobles cœurs, à des imaginations généreuses et religieuses. Averti qu'il se trompait et qu'il n'était pas avoué, ïl s'arrêtait devant l'obstacle, il s'inclinait devant l'arrêt rendu, il souffrait, il se taisait, il priait. Quand on le voyait de près par moments, On aurait dit qu'il était en danger de mourir. Un four (le 24 mars 4833), étant assis derrière la chapelle sous le? deux pins d'Ecosse qui s'élevaient à cet endroit, il avait pris son bâton et dessiné une tombe sur le gazon, en disant à l'un de ses disciples qui était près de lui : a C'est là que je veux reposer; mais point de pierre tumulaire, un simple banc de gazon. Oh! que je serai bien làt » S'il était mort, en effet, à cette heure ou dans les mois qui suivirent, s'il s'était brisé dans sa lutte intérieure, quelle belle et intacte mémoire il eût laissée! Quelle renommée de fidèle, de héros et presque de martyr! Quel mystérieux sujet de méditation et de rêverie pour ceux qui aiment à se prendra aux grandes destinées interrompues!

Mais il ne s'agit ici de lui qu'en ce qui touche Maurice de Guérin. Celui-ci, tout admirateur et prosélyte qu'il était alors , de devait subir qu'en la traversant cette influence de La Menoais; un an ou deux après, il en était totalement affranchi et délivré; s'il s'émancipa par degrés de la foi, s'il se laissa bientôt gagner à l'esprit du siècle, ce ne fut pas à la suite du grano déserteur, mais à sa propre manière, et il erra dans sa propre voie; en 4835, il n'était plus le disciple de personne ni d'auïuu système. Après trois années d'une vie indépendante et toute parisienne, aux approches de la mort, les siens eurent la consolation de le voir redevenir chrétien.

Mais s'il devait s'affranchir par l'intelligence, il appartenait bien radicalement à ce monde de la Chênaie par la sensibilité, par les impressions profondes» par lés premiers et sincères témoignages du talent : tellement que, dans la perspective littéraire du passé, il s'y vient placer comme une figure dans son cadre en s'en détacha ut; il en est et en demeurera dans l'ave-

XII MOTICB

nir le paysagiste, le peintre, le véritable poëte. A côté de ces noms éclatants de Montalembert, de Lacordaire, qui résonnaient comme des trompettes au dehors, il y avait là, qui l'aurait cru ? dans cette maison de silence et de paix, un jeune homme obscur, timide, que La Mennais, distrait par ses visions sociales apocalyptiques, ne distingua jamais des autres, à qui il ne supposait que des facultés très-ordinaires, et qui, dans ce môme temps où le maître forgeait sur son enclume ces foudres qu'on appelle les Paroles d'un Croyant, écrivait, — lui, — des pages intimes beaucoup plus naturelles, plus fraîches, — tranchons le mot, plus belles, — et faites pour toucher à jamais les âmes éprises de cette vie universelle qui s'exhale et se respire au sein des bois, au bord des mers.

Guérin est arrivé à la Chênaie en hiver, au cœur de la saison morte, et quand tout est dépouillé, quand les forêts sont courleur de rouille, sous ce ciel de Bretagne toujours nuageux « et si bas qu'il semble vouloir vous écraser;' » mais vienne le printemps, le ciel se hausse, les bois reprennent vie, et tout redevient riant. L'hiver, cependant, est lent à partir : le jeune et amoureux observateur en note dans son Journal la fuite tardive, les retours fréquents :

• Le 3 mars. — La journée d'aujourd'hui m'a enchanté. Le soleil t'est montré radieux pour la première fois depuis bien longtemps dans toute sa beauté. Il a développé les boutons des feuilles et des fleurs, et réveillé dans mon sein mille douces pensées.

« Les nuages reprennent leurs formes légères et gracieuses, et dessinent sur l'azur de charmants caprices. Les bois n'ont pas encore de feuilles; mais ils prennent je ne sais quel air vivant et gai qui leur donne une physionomie toute nouvelle. Tout se prépare pour la grande fête de la nature. »

Cette fête entrevue et tant désirée retarde; bien des jours orageux en séparent encore* Tout cela est noté, et peint, et surtout senti : ce jeune enfant du Midi puise dans je ne sais quelle tristesse originelle un instinct -wriiculier pour comprendre et

Rimer du premier jour cette nature du Nord, voisine des tempêtes :

« Le 8 (mars). — Jour de neige. Un yent de sud -est la roule en tourbillons, en grandes trombes d'une éblouissante blancheur. Elle se fond en tombant. Nous voilà reportés comme an cœur de l'hiver, après quelques sourires du printemps. Le yent est assez froid : los petits oiseaux chanteurs nouveau-venus grelottent, et les fleurs aussi. Les fentes des cloisons et des croisées gémissent comme en janvier, et moi, dans ma pauvre enveloppe, je me resserre comme la nature.

« Le 9. — Encore de la neige, giboulées, coups de vent, froidure. Pauvre Bretagne, tu as bien besoin d'un peu de verdure pour réjouir ta sombre physionomie. Oh ! jette donc vite ta cape d'hiver et prendsmoi ta mantille printanière, tissue de feuilles et de fleurs. Quand ?errai-je flotter les pans de ta robe au gré des vents I

« Le 11. — Il a neigé toute la nuit. Mes volets mal fermés m'ont laissé entrevoir, dès mon lever, cette grande nappe blanche qui s'est étendue en silence sur la campagne. Les troncs noirs des arbres s'élèvent comme des colonnes d'ébène sur un parvis d'ivoire ; cette opposition dure et tranchée et l'attitude morne des bois attristent éminemment. On n'entend rien : pas un être vivant, sauf quelques moineaux qui vont se réfugier en piaulant dans les sapins, qui étendent leurs longs bras chargés de neige. L'intérieur de ces arbres touffus est impénétrable aux frimas ; c'est un asile préparé par la Providence, les petits oiseaux le savent bien.

« J'ai visité nos primevères : chacune portait son petit fardeau de neige, et pliait la tête sous le poids. Ces jolies fleurs, si richement colorées, faisaient un effet charmant sous leurs chaperons blancs. J'en ai vu des touffes entières recouvertes d'un seul bloc de neige : toutes ces fleurs riantes, ainsi voilées et se penchant les unes sur les autres, semblaient un groupe de jeunes filles surprises par une ondée et se mettant à l'abri sous un tablier blanc. »

Ceci rappelle Bernardin de Saint-Pierre. Guérin, sans aucm. système et par libre- choix, par affinité de talent, est de son wole. En ce moment même il achève de lire ses Études de la Nature et d'en savourer le charme : « C'est un de ces livres, d't-il , dont on voudrait qu'ils ne finissent pas. Il y a peu à gagner pour la science, mais beaucoup pour la poésie, pour

XIV HOTïC»

l'élévation de l'âme et la contemplation de la natum Ce livre dégage et illumine un sens que nous avons tous, mais voilé, vague et privé presque de toute activité, le sens qui recueille les beautés physiques et les livre à l'âme. » St il insiste sur ce second travail de réflexion qui spiritualise, qui fond et harmonise dans un ensemble et sous un même sentiment les. traits réels une fois recueillis. Ce sera bien sa manière , à lui ; dans les images fidèles qu'il nous offre de la nature, l'homme, l'âme est toujours en présence; c'est la vie réfléchie et rendue par la vie. Ses moindres croquis ont ainsi leur sens et leur charme

a Le 19 (mars). «—Promenade dans la forêt de Coëtquen. Rencontre d'un site assez remarquable par sa sauvagerie : le chemin descend par une pente subite dans an petit ravin où coule un petit ruisseau sur un fond d'ardoise, qui donne à ses eaux une couleur noirâtre, désagréable d'abord, mais qui cesse de l'être quand on a observé son harmonie avec les troncs noirs des vieux chêne», la sombre verdure des lierres, et son contraste avec les jambes blanches et h'sses des bouleaux. Un grand vent du nord roulait sur la forêt et lai faisait pousser de profonds gémissements. Les arbres se débattaient sous les bouffées de vent comme des furieux. Nous voviana à travers les branches les nuages qui volaient rapidement par masses noires et bizarres, et semblaient effleurer la cime des arbres. Ce grand voile sombre et flottant laissait parfois des défauts par où se glissait un rayon de soleil qui descendait comme un éclair dans le sem de la forêt. Ces passages subits de lumière donnaient à ces profondeurs si majestueuses dans l'ombre quelque chose de hagard et d'étrange, comme un rira sur les lèvres d'un mort.

« Le 20. — L'hiver s'en va en souriant; il nous fait ses adieux par un beau soleil resplendissant dans un ciel pur et uni comme une glace de Venise. Encore un pas du Temps qui s'achève. Oh ! que ne peut-il, comme les coursiers des Immortels, atteindre en quatre bonds les limites de sa durée ! »

Il est plus d'une manière de voir et de peindre la nature, ev. je les admets toutes, pourvu qu'elles aient de la vérité. Mais voilà bien, en effet, des coins de paysage eomtne je les préfère c'est délicat, c'est senti, et c'est peint en même temps; cest

peint de près, sur place, d'après nature, mais sans crudité. Rien n'y sent la palette. Les couleurs ont toute leur fraîcheur, leur vérité, et aussi une certaine tendresse. Elles ont passé au miroir intérieur et sont vues par réflexion. On y saisit avant tout la physionomie, on y respire l'âme des choses.

• Le 28 (mars). — Toutes les fois que nous nous laissons pénétrer à la nature, notre âme s'ouvre aux impressions les plus touchantes. Il y a quelque chose dans la nature, soit qu'elle devienne pâle, grise, froide, pkrrieuse, en automne et «a hrôerT qui émeut non-seulement la surface de Famé, niais même ses plus intimes secret», et donne l'éveil à mille souvenirs qui n'ont* en apparence, aucune liaison au spectacle extérieur, mais qui sans doute entretiennent une correspondance avec l'âme de la nature par des sympathies qui nous sont inconnues. JPai ressenti aujourd'hui cette puissance étonnante, en respirant, couché dans un bois de hêtres, l'air chaud du printemps. »

« lie 5 avril. — Jcrarrnée belle à souhait : des nuages, mais seulement autant qu'il en favt pour faire paysage au ciel. Ils affectent de plus en plue leurs formes d'été. Leurs groupes divers se tiennent immobiles sous le soleil comme les troupeaux de moutons dans les pâturages, quand il fait grand chaud. J'ai vu une hirondelle, et j'ai entendu bourdonner les abeilles sur les fleurs. En mrasseyant au soleil pour me pénétrer Jusqu'à la moelle du divin printemps, j'ai ressenti qvelques-ane» de met impressions d'enfance : un moment, j'ai considéré le ciel avec se* nuages, la terre avec ses bois, ses chants, ses bourdonnements, comme je faisais alors. Ce renouvellement du premier aspect des choses, de la physionomie qu'on leur a trouvée avec les premiers regards, est, a mon avis, une des plus douces réactions de l'enfance sur lecourawt de te vie. »

Hais bientôt il y a lutte en lui, il y a scrupule. Guérin, à cette date, est encore rigoureusement chrétien. Il s'en prend à son âme de ressentir avec tant de vivacité les insinuations et les voluptés de la nature* un jour de divine componction et de deuil , car ce 5 avril était un VendredK-Sain*. La retraite pénitente où il est confiné en cette semaine de la Passion lui donne de 1" ennui, et il se le reproche. La règle est aux prises chez lui avec le rêve. Lui, dont l' instinct est d'aller, d'errer, de pour-

XVI NOTICB

suivre l'infini dans les souffles, dans les murmures des vents et des eaux , dans les odeurs germinales et les parfums ; lui , qui dira, en projetant des voyages : « Il y aura du charme à errer : quand on erre, on sent qu'on suit la vraie condition de Thumanité; c'est là, je crois, le secret du" charme; » il essaye, à ce moment de sa vie, de concilier le Christianisme et le culte de la nature; il cherche, s'il se peut, un rapport mystique entre l'adoration de cette nature qui vient se concentrer dans le cœur de l'homme et s'y sacrifier comme sur un autel, et l'immolation eucharistique dans ce même cœur. Vain effort! il tente l'impossible et l'inconciliable , il ne réussira qu'à retarder, à lui-même, son entraînement prochain, irrésistible. Car il n'y a pas de milieu : la Croix barre plus ou moins la vue libre de la nature; le grand Pan n'a rien à faire avec le divin Crucifié. Une certaine sobriété méfiante et craintive est imposée, comme première condition, au contemplateur chrétien. Et Guérin, au contraire , n'y résiste pas ; tous les accidents naturels qui passent : une pluie d'avril, une bourrasque de mars, une tendre et capricieuse nuaison de mai, tout lui parle, tout le saisit et le possède et l'enlève ; il a beau s'arrêter en de courts instants et s'écrier: « Mon Dieul comment se fait-il que mon repos soit altéré par ce qui se passe dans l'air, et que la paix de mon âme soit ainsi livrée aux caprices des vents? » il ne laisse pas de s'y livrer, il s'abandonne, il s'enivre de la vie des choses et voudrait par accès s'y confondre, s'y universaliser :

« 25 avril. — Il vient de pleuvoir. La nature est fraîche, rayonnante; la terre semble savourer avec volupté l'eau qui lui apporte la vie. On dirait que le gosier des oiseaux s'est aussi rafraîchi à cette pluie : leur chant est plus pur, plus vif, plus éclatant, et vibre à merveille dans Pair devenu extrêmement sonore et retentissant. Les rossignols, les bouvreuils, les merles, les grives, les loriots, les pinsons, les roitelets, tout cela chante et se réjouit. Une oie, qui crie comme une trompette, ajoute au charme par le contraste. Les arbres immobiles semblent écouter tous ces bruits. D'innombrables pommiers fleuris paraissent au loin comme des boules de neige ; les cerisiers

SUR MAURICE DE GUÉRIN. XVn

aussi tout blancs se dressent en pyramides ou s'étalent en éventails de fleurs.

a Les oiseaux semblent viser parfois à ces effets d'orchestre où tous les instruments se confondent en une masse d'harmonie.

s Si l'on pouvait s'identifier au printemps, forcer cette pensée au point de croire aspirer en soi toute la vie, tout l'amour qui fermentent dans la nature ; se sentir à la fois fleur, verdure, oiseau, chant, fraîcheur, élasticité, volupté, sérénité ! que serait-ce de moi ? Il y a des moments où, à force de se concentrer dans cette idée et de regarder fixement la nature, on croit éprouver quelque chose comme cela. »

Un mois s'est écoulé ; le moment où le printemps longuement couvé et nourri éclate, non plus en fleurs, mais en feuilles, où la verdure déborde , où il y a en deux ou trois matinées inondation presque subite de verdure, est admirablement rendu :

• 3 mai. — Jour réjouissant, plein de soleil ; brise tiède, parfums dans l'air; dans l'âme, félicité. La verdure gagne à vue d'oeil; elle s'est élancée du jardin dans les bosquets; elle domine tout le long de l'étang; elle saute, pour ainsi dire, d'arbre en arbre, de hallier en hallier, dans les champs et sur les coteaux, et je la vois qui a déjà atteint la forêt et commence à s'épancher sur son large dos. Bientôt elle aura débordé aussi loin que l'œil peut aller , et tous ces grands espaces clos par l'horizon seront ondoyants et mugissants comme une vaste mer, une mer d'émeraude. Encore quelques jours, et nous aurons toute la pompe, tout le déploiement du règne végétal. »

Et le moment où tout ce qui d'abord n'était que fleur sans feuille n'est plus que germe et feuillage, où les amours des végétaux ont cessé, et où la nutrition du fruit commence :

« 22 mai. — Il n'y a plus de fleurs aux arbres. Leur mission d'amour accomplie, elles sont mortes, comme une mère qui périt en donnant la vie. Les fruits ont noué; ils aspirent l'énergie vitale et reproductrice qui doit mettre sur pied de nouveaux individus. Une génération innombrable est actuellement suspendue aux branches de tous les arbres, aux fibres des plus humbles graminées, comme des enfants au sein maternel. Tous ces germes, incalculables dans leur

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•ombre et leur diversité* sont là suspendos eatre le ciel et la terre dans leur berceau, et livrés au vent qui a la charge de bercer ces créature». Les ferets futures se balancent imperceptibles aux forêts vivantes. La nature est tout entière1 aus soins 4e son immense maternité. ■

Quoique voué de coeur à la Bretagne qu'il appelle la bonne contrée, l'enfant du Midi se réveille parfois en Guérin; Mignon se ressouvient du ciel bleu et du pays où les oliviers fleurissent. L'hôte de la Chênaie ne se fait pas illusion sur ces magnificences et ces beautés sylvestres, bocagères, qui sont toujours si près, là-bas, de redevenir sèches et revêches ; la Chênaie, la Bretagne tout entière «t lui fait l'effet, dit-il, d'une vieille bien ridée, bien chenue, redevenue, par la baguette des Fées, jeune fille de seiat ans et des plus gracieuses. » Mais, sous la jeune fille gracieuse, la vieille, à de certains jours , reparaît. En plein juin, la belle saison , un matin, s'en est allée on ne sait où ; le vent d'ouest a tout envahi comme un pasteur humide chassant devant lui ses innombrables troupeaux de nuages; à la verdure près, c'est l'hiver, avec l'affligeant contraste de plus; et même, quand il y a splendeur, l'été , jusque dans ses jours de solennité , a toujours, il lèsent, « quelque chose de triste, de voilé, de borné. C'est comme un avare qui se met en frais ; il y a de la ladrerie dans sa magnificence. Vive notre ciel du Languedoc, si libéral en lumière, si bleu, si largement arqué ! » Ainsi s'écrie, ces jours-là, presque en exilé, celui qui ressonge à son doux nid du Cayla et à la Roche d'Onelle. Dans ses excursions par le paya et quand il traverse les landes, c'est bien alors que la Nature lu ; apparaît maigre et triste, en habit de mendiante et de pauvresse : niais pour cela il ne la dédaigne pas; il a fait sur ce thèmedes vers bien pénétrants et où l'apreté du pays est rendue au vrai ; il la comprend si bhn, cette àpreté, il 1a serre de si près, qu'il en triomphe. Comme cette Cybèle de Fhymne homérique qui se présenta d'abord à des jeunes filles assises au bord du chemin, sous le déguisement d'une vieille femme stérile, et qui

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ensuite redevint soudainement ta féconde et glorieuse déesse, la Nature bretonne fini* par livrera Guérin tout ce qu'elle contient : s'il Ta méconnue un moment, il s'en repent vite, et elle lui pardonne; ette cesse de paraître ingrate à ses yeux, elle redevient aussi belle ^u'eUe peut l'être; la lande elle -même s'anime, se revêt pour lui» dans ses moindres accidente, de j« ne sais quel charme.

C'est en vers qu'il dit ces dernières choses, et c'est pour cela que je ne les cite pas. Les vers de Guérin, en effet, sont naturels, faciles, abondants, mais inachevés. 11 use bahituellemeot et de préférence d'un vers que je connais bien, pour avoir essayé en mon temps de l'introduire et de l'appliquer : l'alexandrin familier, rompu au ton de la conversation, se prêtant à toutes les sinuosités d'une causerie intime* « Ta poésie chante trop, écrivait-il à sa aowtr Eugénie; elle ne cause pas avez. » Il se garde de ta strophe , comme prenant trop aisément le galop et emportant son cavalier; il ne se garde pas moins de la stanoe lamartiniettae, comme berçant trop mollement son rêveur et son gondolier, il croit qu'on peut tirer grand parti de ce vers alexandrin , qui, bien manié, n'est pas si roide qu'il en a l'air, qui est capable de bien des finesses et même de charmantes négligences. Toute cette théorie me parait juste, et elle e&l la mienne aussL C'est dans l'application seulement que Guérin se trouve en défaut comme nous-même nous avons pu l'être; mais H l'est plus qu'il ne ta faudrait et beaucoup trop; il s'en remet surtout trop au hasard, et f on peut dire de lui ce qu'H dit d'un autre de ses amis, que cela S'en va de chez lui comme Veau d'tme fontaine. 13 a des vers de détail très-heureux, trèsfrancs; mais sa phrase traîne, s'allonge, se complique prosaïquement; il ne sait pas aeeaz 4a couper, l'arrêter à temps, et, après un certain «ombre de vers accidentés, irrégujiens, redonner le Ion plein «t marquer ta cadence. Le nom de Brizcux, le ponte brelan, se rapproche naturellement de celui de Guérin, le paysagiste breton, Guérin avait du lire la Marie de Brtzeu*

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et je ne vois pas qu'il en parle. Il ne faut rien exagérer : cette gentille Marie, dans son premier costume, n'était qu'une petite paysanne à l'usage et à la mesure de Paris. Ce n'est que plus tard que Brizeux a songé tout de bon à se faire Breton ; dans le poe*me de lui, qui porte ce titre : les Bretons, il a réussi dans deux ou trois grands et vigoureux tableaux ; l'ensemble manque d'intérêt, et le tout est dénué de charme. Je ne parle pas des divers recueils qui ont suivi, et qui, sauf quelques pièces assez rares, ne sont que les produits ingrats et de plus en plus saccadés d'une veine aride et tarie. Or , ce qu'avait surtout Guérin, c'est le jet, c'est la veine , c'est le charme, c'est la largeur et la puissance : l'auteur du Centaure est d'un autre ordre que le discret amoureux de Marie. Mais Brizeux, erfvers, est artiste, et Guérin ne l'est pas assez. Brizeux a la science du vers ; et s'il fait trop peu courir sa source, si, pour de bonnes raisons, il ne la déchaîne jamais, s'il n'a jamais ce que le généreux poëte Lucrèce appelle le magnum immissis certamen habenis, la charge à fond et à bride abattue, du moins il ramène toujours les plis de sa ceinture, il a des manières habiles et charmantes de l'agrafer.

En 4833, Guérin, ce Breton d'adopticn et qui était alors bien plus Breton de génie et d'âme que Brizeux, vivait donc en plein de cette vie rurale, reposée, poétique et chrétienne, dont la sève montait à flots dans son talent et s'épanchait avec fraîcheur dans ses page.? secrètes. Il avait ses troubles, ses défaillances intérieures, je le sais : nous reviendrons, au moins pour l'indiquer, sur ce côté faible de son âme et de sa volonté; son talent, plus tard, sera plus viril, en même temps que sa conscience moins agitée; ici, il est dans toute sa fleur délicate d'adolescence. Il y eut un moment unique où toutes les nuances étaient observées, où les adorations s'unirent et se confondirent. Que l'on se figure, à la Chênaie, qui s'appelait encore une maison sainte, le jour de Pâques de cette année 4 833, le 7 avril, une matinée radieuse, et ce qui s'y passait une dernière fois de touchant.

Celui qui était encore l'abbé de La Mennais célébrait dans la chapelle la messe pascale, — sa dernière messe, — et y donnait de sa main la communion à de jeunes disciples restés fidèles, et qui le croyaient fidèle aussi : c'étaient Guérin, Élie de Kertanguy, François 9b Breil de Marzan, jeune poëte fervent, tout heureux de ramener à la sainte Table une recrue nouvelle, un ami plus âgé de dix ans, flippolyte de La Morvonnais, poëte lui-même. H y avait en ce moment à la Chênaie, ou il allait y venir, quelques hommes dont la rencontre et l' entretien donnaient de pures joies : l'abbé Gerbet, esprit doux et d'une aménité tendre; l'abbé de Cazalès, cœur affectueux et savant dans les voies intérieures; — d'autres noms, dont quelquesuns ont marqué depuis en des sciences diverses : Eugène Bore, Frédéric de La Provostaye; c'était toute une pieuse et docte tribu. Qui eût dit alors à ceux qui se groupaient encore autour du maître , que celui qui venait de leur donner de sa main la communion ne la donnerait plus à personne, qu'il la refuserait lui-même à tout jamais, et qu'il allait bientôt avoir pour devise trop vraie un Chêne brisé par l'orage, avec cette légende altière : Je romps et ne plie pas? une devise de Titan , à la Capanée! — Oh! si l'on nous l'eût dit, quel frisson eût passé dans nos veines 1 .écrivait l'un d'eux. — Mais pour nous, qui n'avons ici qu'à parler de littérature, il est impossible de ne pas noter un tel moment mémorable dans l'histoire morale de ce temps, de n'y pas rattacher le talent de Guérin, de ne pas regretter que l'éminent et impétueux esprit qui couvait déjà des tempêtes n'ait pas fait alors comme le disciple obscur, caché sous son aile, qu'il n'ait pas ouvert son cœur et son oreille a quelques sons de la flûte pastorale; qu'au lieu de se déchaîner en idée sur la société et de n'y voir qu'enfer, cachots, souterrains, égouts (toutes images qui lui reviennent perpétuellement et qui l'obsèdent) , il n'ait pas regardé plus souvent du côté de la nature, pour s'y adoucir et s'y calmer, fit pourtant, ce même M. r\o La Mennais écrivait, quelques mois après, k

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Tune de ans pieuses amies en Italie : « Voue allez entrer dans 4e printemps, plus natif qu'en France dans le pays que vous habiles; j'espère qu'il aura sur votre santé «ne influence heureuse. AJ)andonnez-vous à ce qu'a de si 4oux cette saison de renaissance; faites- vous fleur avec les fleurs. Nets perdons par notre faute une partie» et la plus grande, des bienfait du Créateur, il nous environne de ses dons, et nous refusons d'en jouir par je ne sais quelle triste obstination à nous tourmenter nousmêmes.* Au milieu de l'atmosphère de parfums qui émane de lui , nous nous «n faisons une composée de toules les vapeurs mortelles q*i s'exhalent de nos soucis, de nos inquiétudes et de nos chagrins, — fetale cloche de ploagsurqui nous isole dans le sein de l'Océan immense. » — Et qui donc s'était placé sous cette cloche et se plaisait à y «ester plus que lui ?

J'ai encore quelque chose à dire sur cette station de Guérin à la Chênaie et en Bretagne, sur cette époque nourricière de son talent.

Puisque j'ai parlé de La Mennais à cette date de 4833, et tel qu'il paraissait encore aux yeux de ce cercle fidèle, comment ne pas indiquer le pertfait de lui que* Guérin a tracé dans une lettre du 46 mai à M. d&Bayne de Rayssac, l'un de ses amis du Midi? C'est bien la plus vive, la plus parlante image de cette moitié de La Mennais à laquelle on a peine à croire quand on n'a fait que le lire, moitié d'une âme qui semblait en conversant se livrer tout entière, tant elle était gaie et charmante, et qui s'éclipsait si vite alors que son front se plissait et que sa physionomie noircissait tout à coup. Guérin nous le montre comme il le voyait, sous son plus beau jour, et quelquefois dans sa fierté, mats saas la noirceur. Les lettres de Guérin à ses amis servent à compléter les impressions notées dans son Journal durant ce temps, et quelques-unes des pages de ce Journal ne sont elles-mêmes que des passages de ses lettres -qui lui semblaient mériter d'être transcrits avant -de s'échapper. L'artiste, en effet, le peintre qui préparait k tout hasard ses cartons t

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s'-essayait on lui. Une de sas fêtes les plus désirées, et qu'il 8e promettait dèg son arrivée en Bretagne, fut «n petit voyage ans oètes de l'Océan. Une pnemière fois, le 38 mars, dans «me premenade poussée plue loi* que d'habitude avec l'abbé Gerbet ^t «n autre compagnon , il avait eotrevu au nevd , de dessus une hauteur, la baie de Gancale et les eaux au loin resplendit» ntes qui décrivaient a l'horizon une barre lumineuse. Mais le vrai voyage, et qui lui permit de s'écrier: Enfin foi vu l'Océm', ne se fit que le 44 avril. Ge jour-là, le jeudi d'après Pâques, il se mit en route, à une heure de l'après-midi, par un beau temps et un vent frais , à pied, en compagnie d'Edmond de Cazalès, qui n'était pas encore dans les Ordres. W n'y avàH pas moins de six ou sept lieues à faire; mais aller vers un grand but et y aller par un long chemin avec un ami , c'est double bonheur. Guérin sentait l'un et l'autre, et il nous l'a dit * « C'est une félicité non pareille de foire route, d'aller voir la meravec un compagnon de voyage ainsi fait. Notre conversation afHa, pour ainsi dire, tout d'un trait de la Chênaie à Saint -Malo, et, nos six lieues faites, j'aurais voulu voir encore devant nous une longue ligne de chemin, car vraiment la causerie est une.de ces douces choses qu'on voudrait allonger toujours. » H nous donne une idée de ces entretiens qui embrassaient le monde du cœur et celui de la nature, et qui couraient à travers la poésie, les tendres souvenirs, les espérances et toutes les aimables curiosités de la jeunesse. Je m'imagine que ces doux propos ressemblaient par l'esprit à ce qu'avaient dû être les entretiens de Basile et de Grégoire au rivage d'Athènes, à ceux d'Augustin et de ses amis au rivage d'Ostie. Les descriptions pittoresques, les marines qui viennent ensuite, y gagnent en beauté; ces conversations élevées en font le ciel.

Les derniers jours que passa Guérin à la Chênaie eurent de la douceur, mais une douceur souvent troublée; il sentait, en effet, que cette vie de retraite allait cesser, et que l'époque des vacances amènerait pour lui la nécessité d'un parti à prendre.

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