‹ Journal, lettres et poëmesChapitre 5 sur 40 · XXIV NOTICE · texte numérisé non relu

XXIV NOTICE

Il jouissait d'autant plus, quand son imagination le lui permettait, du calme uni et profond des dernières heures. Le 7 septembre, à quatre heures du soir, il monta dans la

chambre de M. Féli, el lui fît ses adieux. Après neuf mois de séjour, « les portes du paradis de la Chênaie se fermèrent

derrière mi. » Les rapports ambigus et pénibles de M» de La Mennais avec l'autorité diocésaine avaient empiré dans les derniers temps, et il devenait convenable que la petite école se dispersât. Guérin ne quitta pourtant pas encore la Bretagne, et il y resta jusqu'à la fin de janvier h 834, tantôt à la Brousse, dans la famille de M. de Marzan ; tantôt au Val de l' A r guenon, dans l'ermitage de son ami Hippolyte de La Morvonnais ; tantôt à Mordreux, chez le beau-père de ce dernier. 11 y eut là une nouvelle et importante station dans sa vie. Il avait apporté à là Chênaie une peine secrète de cœur, je ne dis pas une passion, mais un sentiment. Ce sentiment se réveillait à la vue de certains hêtres qu'il voyait de sa fenêtre , du côté de l'étang, et qui lui rappelaient de chers et troublants souvenirs. Il y avait des nuits où il rêvait; écoutons un de ses rêves. « 45 juin. — Strange dreamî J'ai rêvé que je me trouvais seul dans une vaste cathédrale. J'étais là sous l'impression de la présence de Dieu et dans cet état de l'âme où l'on n'a plus conscience que je Dieu et de soi-même, lorsqu'une voix s'est élevée. Cette voix était infiniment douce, une voix de femme, et qui pourtant remplissait toute l'église comme eût pu faire un grand concert. Je l'ai reconnue aussitôt ; c'était la voix de Louise, silversweet sounding (la douce voix d'argent). » De tels songes, qu rappellent ceux de Dante, adolescent, et de la Vita nwva, ne s. passaient que dans la partie élevée de l'esprit, et il y avai moyen d'en guérir. Et pour dire ici tout ce que nous pensons, Guérin n'était pas fait pour les grandes et violentes passions de l'amour. Un jour, quelques années après, lisant les Lettres de Mlle de Lespinasse et y découvrit des flammes à lui inconnues, il s'en émouvait, el il s'étonnait de s'en émouvoir : « En vérité,

disait-il, je ne me savais pas une imagination si tendre et qui pût^t ce point agiter mon cœur. Est-ce que je ne connais pas la mesure de mon cœur? Il n'est pas fait pour ces passions où l'on dit : Vous aimer, vous voir ou cesser d'exister! » Aucune circonstance de sa vie, pas même l'inclination qui détermina son mariage, n'est venue démentir ce jugement qu'il portait sur lui-même ; il n'aima jamais qu'à la surface et , pour ainsi dire, devant le premier rideau de son âme : le fond restait mystérieux et réservé. Je croirais que lui , l'amant de la Nature, il sentait trop l'universalité des choses pour aimer uniquement quelqu'un. Quoi qu'il en soit, il avait une peine alors, et en se trouvant transporté, au sortir de la solitaire Chênaie, dans l'intimité tendre d'Hippolyte de La Morvonnais et de sa jeune femme, cette peine se guérit. Il était de ceux qu'une sympathique amitié déjeune femme apaise au lieu de les enflammer. La pure amitié de la chaste épouse et le bonheur dont il était témoin, sans effacer ni abolir l'autre image, la firent passer à l'état d'ombre légère. Tout rentra dans l'ordre, et Guérin, à la veille de se trouver lancé dans la mêlée du monde, goûta quelques mois de parfaite harmonie.

Les peintures qu'il a retracées de ces jours d'automne et d'hiver passés au bord de l'Océan, dans la maison de l'hospitalité, dans cette Thébaïde des Grèves, comme l'appelait un peu ambitieusement La Morvonnais, sont de belles pages qui se placent d'elles-mêmes à côté des meilleures en ce genre que nous connaissions. Le contraste saisissant de cette paix du foyer et de ces tempêtes presque continuelles de l'Océan, quelquefois cet autre contraste non moins frappant entre la mer paisible, le sommeil des champs et le cœur orageux du contemplateur, donnent aux divers tableaux toute leur vie et leur variété :

« Et voyez combien la Providence est pleine de bonté pour moi. De crainte que le passage subit de l'air doux et tempéré de la vie religieuse et solitaire à la zone torride du monde n'éprouvât trop mon tme, elle m'a amené, au sortir du saint asile, dans une maison éie-

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rée sur les confina des deux régions, où, sans dire de la solitude, on n'appartient pas encore au monde; une maison dont les croisées s'ouvrent d'un côté sur la plaine où s'agite le tumulte des hommes, et de l'autre sur le désert où chantent les serviteurs de Dieu ; cF un côté sur l'Océan, et de l'autre sur les bois ; et •cette figure est qm réalité, car elle est bâtie sur le bord de la mer. Je vaux coucher ici l'histoire du séjour que j'y ferai, car les jours qui se passent ici sont pleins de bonheur., ak je sais que, dans l'avenir, je me retournerai bien des fois pour relire le bonheur passé. Un homme pieux et poète, une femme dont I'àme va si bien à la sienne qu'on dirait d'une seule àme, mais dédoublée; use enfant qui s'appelle Marie, comme sa mère, et qui laisse, comme une étoile, percer les premiers rayons de son amour et de son intelligence à travers le nuage blanc de l'enfance; une vie simple, dans une maison antique; l'Océan, qui vient le matin et le soir nous apporter ses accords; enfin un voyageur qui descend du Garmel pour aller à Babylone et qui a posé à la porte son bâton et ses sandales pour -s'asseoir à la porte hospitalière : voilà de quoi faire un poème bibBq«e, si je savais écrire, les choses comme je sais les éprouver, »

le n'ai point de regret à ce poè'me biblique ; il va nous en dire assez, tout en disant qu'il ne saurait le faire.Nous en aurons tout à l'heure la plus belle page ; mais, auparavant , donnonsnous avec lui le spectacle d'une mer agitée et, en môme temps, de l'âme humaine qui la contemple °

« Hier, le vent d'ouest soufflait avec furie. J'ai vu l'Océan agité, mais ce désordre, quelque sublime qu'il soit, est loin de valoir, à mon gré, le spectacle de la mer sereine et bleue. Mais pourquoi dire que l'un ne vaut pas l'autre? Qui pourrait mesurer ces deux sublimités et dire : la seconde dépasse la première? Il faut dire seulement : mon âme se complaît mieux dans la sérénité que dans l'orage. Hier, c'était une immense bataille dans les plaines humides. On eût dit, à voir bondir les vagues, ces innombrables cavaleries de Tartarea qui galopent sans cesse dans les plaines de l'Asie. L'entrée de la baie est comme défendue par une chaîne d'Ilots de granit : il fallait voir les lames courir à l'assaut et se lancer toilettent contre ces masses avec des clameurs effroyables ; il fallait les voir prendre leur course et faire à qui franchirait le «lieux la tète noire des écueila. Les plus hardies ou les plus lestes sautaient de l'autre coté en pous-

SUR MAURICE DB OUBRIN. XXVa

tant an grsad mi; des autres, pl«* lourde* ou plus .maladroites, m brisaient contse le roc e» jetant de» éenmes d'une éfalauimnte blancheur, et ae retir«ée*t anrec un grondement sourd «t prefead, comme les dogues repoussés par le bâton du voyageur. Nous étions témoins de ces luttes étranges, du toatst d'une falaise ou nous «viens peine à tenir «outre les furies du vewt. Nous étfeas là, 9e corps incliné et les jambes écartées pour élargir notre base et résister avec plus d'avantage, et les deux mains cramponnées à nos chapeaux pour les assurer sur nos tf *es. Le tumuHe immense de la mer, la course hruyante des vagues, celle non moins rapide mais silencieuse des nuages, les oiseaux de marine qui flottaient dans le ciel et balançaient leur corps grêle entre deux ailes arquées et d'une envergure démesurée, tout cet ensemble d'harmonies sauvages et retentissantes qui 'venaient toutes converger à Famé de deux êtres de cinq pieds de hauteur, plantés sur la crête dHme falaise, secoués comme des feuilles par l'énergie du vent, et qui n'étaient guère plus apparents dans cette immensité que deux oiseaux perchés sur une motte de terre : oh ! c'était quelque chose d'étrange et (Tadmirable, tin de ces moments d'agitation sublime et de rêverie profonde tout ensemble, où rame et la mâture se dressent de toute leur hauteur l'une en face de l'autre.

« A quelques pas de nous, il y avait un groupe d'enfants abrités contre un rocher, et paissant un troupeau répandu sur l'escarpement de la côte.

« Jetez un vaisseau en péril sur cette scène de la mer, tout change t on ne voit plus que le vaisseau. Heureux qui peut contempler la nature déserte et solitaire! Heureux qui peut la voir se livrant à ses jeux terribles sans danger pour aucun être vivant! Heureux qui regarde, du haut de la montagne, le lion bondir et rugir dans la plaine, sans qu'il vienne à passer un voyageur ou une gazelle ! Hippolyte, nous eûmes ce bonheur hier, nous devons en remercier le ciel. »

Les poë'tes anglais du foyer, Cowper, Wordsworth, ont -ils jamais rendu plus délicieusement les joies d'un intérieur pur, la félicité domestique, ce ressouvenir de TÉden, que le voyageur qui, s'asseyant un moment sous un toit béni, a su dire:

« Le 20. — Je n'ai jamais goûté avec autant d'intimité et de recueillement le bonheur de la vie de famille. Jamais ce parfum qui circule dans tous les appartements d'une maison pieuse et heureuse ne n'a si bien enveloppé. Cest comme un nuage d'encens invisible que

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Je respire sans cesse. Tous ces menus détails de la vie intime dont l'enchaînement constitue la journée sont pour moi autant de nuances d'un charme continu qui va se développant d'un bout à l'autre du Jour.

« Le salut du matin qui renouvelle en quelque sorte le plaisir de la première arrivée, car la formule avec laquelle on s'aborde est à peu près la même, et d'ailleurs la séparation de la nuit imite assez bien les séparations plus longues, comme elles étant pleine de dangers et d'incertitudes ; le déjeuner, repas dans lequel on fête immédiatement le bonheur de s'être retrouvés; la promenade qui suit, sorte de salut et d'adoration que nous allons rendre à la nature; notre rentrée et notre clôture dans une chambre toute lambrissée à l'antique, donnant sur la mer, inaccessible au bruit du ménage, en un mot, vrai sanctuaire de travail ; le dîner qui nous est annoncé, non par le son de la cloche qui rappelle trop le collège ou la grande maison, mais par une voix douce ; la gaieté, les vives plaisanteries, les causeries ondoyantes qui flottent sans cesse durant le repas ; le feu pétillant de branches sèches autour duquel nous pressons nos chaises immédiatement après ; les douces choses qui se disent à la chaleur de la flamme qui bruit tandis que nous causons, et, s'il fait soleil, la promenade au bord de la mer qui voit venir à elle une mère, son enfant dans les bras, le père de cet enfant et un étranger, ces deux-ci un bâton à la main ; les lèvres roses de la petite fille qui parlent en même temps que les flots, quelquefois les larmes qu'elle verse, et les cris de la douleur enfantine sur le rivage de la mer ; nos pensées à nous, en considérant la mère et l'enfant qui se sourient, ou l'enfant qui pleure et la mère qui tâche de l'apaiser avec la douceur de ses caresses et de sa voix ; l'Océan qui va toujours roulant son train de vagues et de bruits; les branches mortes que nous coupons en nous en allant çà et là dans le taillis, pour allumer au retour un fou prompt et vif; ce petit travail de bûcheron qui nous rapproche de la nature et nous rappelle l'ardeur singulière de M. Féli pour le même labeur; les heures d'étude et d'épanchement poétique, qui nous mènent jusqu'au couper; ce repas qui nous appelle avec la même douce voix et se passe dans les mêmes joies que le dîner, mais moins éclatantes, parce que le soir voile tout, tempère tout : la soirée qui s'ouvre par l'éclat d'un feu joyeux, et, de lecture en lecture, de causeries en causeries, va expirer dans le sommeil ; à tous les charmes d'une telle journée ajoutez je ne sais quel rayonnement angélique, quel prestige de paix, de fraîcheur et d'innocence, que répandent la tête blonde, les yeux bleus, la voix argentine, les ris, les petites moues pleines d'intelligence d'un enfant qui, j'en suis sûr, fait envie

à plus d'un ange, qui tous enchante, vous séduit, vous fait raffoler avec un léger mouvement de ses lèvres, tant il y a de puissance dans la faiblesse! à tout cela ajoutez enfin les rêves de l'imagination, et vous serez loin encore d'avoir atteint la mesure de toutes ces félicités intimes. »

Cependant ces joies de la famille, trop senties par un cœur à qui il n'était point donné de les goûter pour son propre compte, l'attendrissaient trop ; il en était venu, il nous le dit, à pleurer pour un rien, « comme il arrive aux petits enfants et aux vieillards. » Ce calme continuel , cette douce monotonie de la vie familière, en se prolongeant comme une note suave, mais toujours la même, avaient fini par l'énerver , par l'exalter et le jeter hors de lui ou le noyer trop avant au dedans de lui ; le trop de paix lui était une nouvelle espèce d'orage ; son âme était en proie, et il y avait danger , de ce côté, à je ne sais quelle ivresse de langueur, s'il n'eût trouvé un contre-poids, une puissante diversion dans la contemplation de la nature, de même qu'à d'autres moments il y avait eu danger que l'attraction souveraine, la puissante voix de cette nature ne l'absorbât et ne le dominât uniquement. Car Guérin était une âme merveilleuse, la plus sensible, la plus impressible, mais sans garantie contre elle-même et sans défense. Cette fois, il sut se détourner à temps et alterner dans le mode de sa sensibilité :

«Je me mis à la considérer (la nature) encore plus attentivement que de coutume, et par degrés la fermentation s'adoucit; car il sortait des champs, des flots, des bois, une vertu suave et bienfaisante qui me pénétrait et tournait tous mes transports en rêves mélancoliques. Cette fusion des impressions calmes de la nature avec les rêveries orageuses du cœur engendra une disposition d'àme que je voudrais retenir longtemps, car elle est des plus désirables pour un rêveur inquiet comme moi. C'est comme une extase tempérée et tranquille qui ravit l'àme hors d'elle-même sans lui ôter la conscience d'une tristesse permanente et un peu orageuse. II arrive aussi que rame est pénétrée insensiblement d'une langueur qui assoupit toute la vivacité des facultés intellectuelles et l'endort dans un demi-som-

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