‹ Journal, lettres et poëmesChapitre 8 sur 40 · XXXII NOTICE · texte numérisé non relu

XXXII NOTICE

confessées de bonne heure, et qui auront besoin de se confesser toujours. J'ai connu de ces Ames-là , et il m'est arrivé à moimême d'en décrire une, autrefois, dans un roman que cette affinité secrète avait fait agréer de Guérin avec indulgence. Lui aussi il était, mais il n'était qu'à demi de la race de René, en ce sens qu'il ne se croyait pas une nature supérieure ; bien loin de là, il croyait se sentir pauvre, infirme, pitoyable, et, dans ses meilleurs jours, une nature plutôt écartée que supérieure :

« Pour être aimé tel que je suis, se murmurait-il à lui-môme, il faudrait qu'il se rencontrât une àme qui voulût bien s'incliner vers son inférieure, une àme forte qui pliât le genou devant la plus faible, non pour l'adorer, mais pour la servir, la consoler, la garder, comme on fait pour un malade; une àme enfin douée d'une sensibilité humble autant que profonde, qui se dépouillât assez de l'orgueil, si naturel même à l'amour, pour ensevelir son cœur dans une affection obscure, à laquelle le monde ne comprendrait rien, pour consacrer sa vie à un être débile, languissant et tout intérieur, pour se résoudre à concentrer tous ses rayons sur une fleur sans éclat, chétive et toujours tremblante, qui lui rendrait bien de ces parfums dont la douceur charme et pénètre, mais jamais de ceux qui enivrent et exaltent jusqu'à l'heureuse folie du ravissement. »

Ses amis luttaient le plus qu'ils pouvaient contre cette disposition découragée, dont il leur exprimait parfois les accès, es flux et reflux intérieurs, avec une délicatesse exquisffevec une lucidité effrayante; ils le pressaient, à cette entrée dans la vie pratique, de se faire un plan d'études, de vouloir avec suite, d'appliquer et de concentrer ses forces intellectuelles selon une méthode et sur des sujets déterminés. On espéra un moment lui faire avoir une chaire de littérature comparée qu'il était question de fonder au collège de Juilly, alors dirigé par MM. de Scorbiac et de Salinis ; mais cette idée n'eut pas de suite , et Guérin dut se contenter d'une classe provisoire au collège Stanislas et de quelques leçons qu'il donnait çà et là. Un cordial ami breton, qui se trouvait à Paris (M. Paul Quemper), avait pris à tâche de lui aplanir les premières difficultés, et il y réus-

sit. Cette part faite aux nécessités matérielles, Guérin se réfugia d'autant plus, aux heures réservées , dans la vie du cœur et de la fantaisie; il abonda dans sa propre nature; retiré, comme dans son terrier, dans un petit jardin de la rue d'Anjou, proche de la rue de la Pépinière, il se reportait en idée aux grands et doux spectacles qu'il avait rapportés de la terre de l'Ouest; il embrassait dans son ennui la tige de son lilas, « comme le seul être au monde contre qui il pût appuyer sa chancelante nature, comme le seul capable de supporter son embrassement. » Mai: bientôt l'air de ce Paris qu'il fallait traverser chaque jour agi* sur ce désolé de vingt-quatre ans ; l'attrait du monde le gagna peu à peu ; de nouvelles amitiés se firent qui, sans effacer les anciennes, les rejetèrent insensiblement dans le lointain. Qui l'eût rencontré deux ans après, mondain, élégant, fashionable même, causeur à tenir tète aux brillants causeurs, n'aurait jamais dit, à le voir, que ce fût un actif malgré lui. Il n'est rien de tel que ces poltrons échappés , dès qu'ils ont senti l'aiguillon. Et, en même temps, ce talent dont il s'obstinait a douter toujours se développait, s'enhardissait; il l'appliquait enfin à des sujets composés, à des créations extérieures; l'artiste proprement dit se manifestait en lui.

Et ici que la piété d'une sœur qui a présidé à ce monument dressé à un tendre génie nous permette une réflexion. Dans le juste tribut que l'on paye à la mémoire d'un mort chéri , il ne doit se glisser rien d'injuste envers les vivants, et l'omission peut être une injustice. Les trois ou quatre années que Guérin reçut à Paris, et où il vécut de cette vie de privations et de fuite, d'études et de monde, de relations diverses, ne sont nullement des années à mépriser ni à voiler. Cette vie est celle que beaucoup d'entre nous ont connue, et qu'ils mènent encore. Il perdit d'un côté sans doute, il gagna de l'autre. Il fut en partie infidèle à la fraîcheur de ses impressions adolescentes; mais, comme tous les infidèles qui ne le sont pas trop, il ne s'en épanouit que mieux. Le talent est une tige qui s'implante volon-

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tiers dans la vertu, mais qui souvent aussi s'élance au delà et la dépasse : il est même rare qu'il ki appartienne en entier an moment où il éclate ; ce n'est qu'au souille de la passion qu'il ivre tous ses parfums.

Gardant toutes set délicatesse» de cœur, ses empreintes de nature champêtre et de paysage qa'il ravivait de temps en temps par des voyages rapides, Guérin, partagé désormais entre deux cultes, le £H*u des cités et cebm des déderts, était le nieux préparé à aborder l'art, à cembmer et à oser une œuvre. Il continuait, il est vrai, d'écrire dans son Journal qu'il ne se croyait pas de talent; il seJe démontrait de son mieux dans des pages subtiles et charmantes, et qui prouvaient ce talent même. Mais quand il se risquait à dire ces choses à ses amis, gens d'esprit , gens du métier, de spirituel entrain et de verve, à d'Aurevilly, à Scudo, à Amédee Renée* et quelques autres , il était impitoyablement raillé et lancé, et, ce qui vaut mieux, il était rassuré contre lui-môme; il leur empruntait, à son insu, de leur mouvement et de leur intrépidité. Et c'est ainsi <fu'il entra un jour dans toute sa puissance. L'idée du Centaure lui vint à k suite de plusieurs visites qu'il avait fortes avec M. Trebutien au Musée des Antiques. U lisait alors Pausanias, et s'émerveillait de la multitude d'objets décrits par l'antiquaire grec : c La Grèce, disait-il, était comme un grand Masée. » — Nous assistons aux deux ordres , aux deux suites d'idées qui se rencontrèrent et se rejoignirent en lui dans une alliance féconde.

Le Centaure n'est nullement un pastiche de Ballanche; c'est une conception originale et propre à Guérin. On a vu comment il aimait à se répandre et presque à se ramifier dans la nature , il était, à de certains moments, comme ces plantes voyageuses dont les racines flottent à la surface des eaux, au gré des mers.

1. Dans le recueil de yen publié par M. Amédée Renée en 1841, sous le titre à' Heures de Poésie, il y a un» belle pièce consacrée à la Mémoire 4e Matrice et Guérin; ta nature de poète y est très-bien caractérisée ? il y est appelé malade d'infini.

SUR MAURlCS DR GUERIN. XXXV

D a exprimé en mainte occasion cette sensation diffuse, errante; il y avait des jours où, dans son amour du calme, il enviait « la vie forte et muette qui règne sous l'écorce des chênes; » il rêvait à je ne sais quelle métamorphose en arbre : mais cette destinée de vieillard, cette fin digne de PUilémon et de Bauds^ et bonne tout au plus pour la sagesse d'un Laprade, jurait avec la sévo ardente, impétueuse d'un jeune coeur. Guérin d*ftc avait cherché jusqu'alors sa forme et ne l'avait pas trouvée : elle se révéla tout d'un coup à lui et se personnifia sous la figure du Centaure. Ces grandes organisations primitives auxquelles ne croyait pas Lucrèce et auxquelles Guérin bous fait presque croire; en qui le génie de l'homme s'ailiait à la puissance animale encore indomptée et ne faisait qu'un avec elle; par qui la nature 9 à peine émergée des eaux, était parcourue, possédée ou du moins embrasée dans des courses effrénées, interminables , lui parurent mériter un sculpteur, et aussi un auditeur capable d'en redire le mystère. Il supposa le dernier des Centaures interrogé au haut d'un mont, au bord de son antre, et racontant dans sa mélancolique vieillesse les plaisirs de ses jeunes ans à un mortel curieux, à ce diminutif de Centaure qu'on appelle homme; car l'homme, à le prendre dans celte perspective fabuleuse grandiose, ne serait qu'un Centaure dégradé et mis à pied. Rien n'est puissant comme ce rêve de quelques pages ; rien n'es*, plus accompli et plus classique d'exécution.

Guérin rêvait plus; ce n'était là qu'un début; il avait aussi fait une Bacchante qui ne s'est point retrouvée, fragment anticipé de je ne sais quel poëme en prose dont le sujet était Bacchus dans Vlnde; il méditait un Hermaphrodite. La Galerie des Antiques lui offrait ainsi des moules où il allait verser désormais et fixer sous des formes sévères ou attendries toutes ses sensations rassemblées des bruyères et des grèves. Une prei mière phase s'ouvrait pour son talent. Mais l'artiste, en préi seace de son temple idéal, ne fit que la statue du seuil : il devait

XXXVI NOTICE SUR KaURICB DE OUBRIN.

tomber dès les premiers pas. Heureux d'un mariage tout récent avec une jeune et jolie créole, assuré désormais du foyer el du loisir, il fut pris d'un mal réel qui n'éclaira que trop les sources de ses habituelles faiblesses. On comprit alors cette plainte obstinée d'une si riche nature ; les germes d'extinction et de mort précoce qui étaient déposés au fond de ses organes, dans les racines de la vie, se traduisaient fréquemment au moral par ce sentiment inexprimable de découragement et de défaillance. Ce beau jeune homme, emporté mourant dans le Midi , expira dans Tété de 4 839, au moment où il revoyait le ciel natal, et où il y retrouvait toute la fraîcheur des tendresses et des piétés premières. Les Anges de la famille veillaient en prière à son chevet, et ils consolèrent son dernier regard. Il n'avait que 'vingt-neuf ans. Ces deux volumes qu'on donne aujourd'hui le feront vivre ; et par une juste compensation d'une destinée si cruellement tranchée, ce qui est épars, ce qui n'était écrit et noté que pour lui seul, ce qu'il n'a pas eu le temps de tresseï et de transformer selon l'art, devient sa plus belle couronne, et qui ne se flétrira point, si je ne m'abuse.

Sainte-Beuve, ut> 1* Académie Française

DE

MAURICE DE GUËRIN

(Juillet 1832 — Octobre 1835)

DE

( JuiUet 1852 - Octobre 1855 )

Au Cayla, 10 juillet 1832.

Voici bientôt trois mois et demi que je suis à la campagne, sous le toit paternel, at home (délicieuse expression anglaise qui résume tout le chez soi)) au centre d'un horizon chéri. J'ai vu le printemps, et le printemps au large, libre, dégagé de toute contrainte, jetant fleurs et verdure à son caprice, courant comme un enfant folâtre par nos vallons et nos collines, étalant conceptions sublimes et fantaisies gracieuses, rapprochant les genres, harmonisant les contrastes à la manière ou plutôt pour l'exemple 'des grands artbtes. Je me suis assis au fond des bois, au bord des ruisseaux, sur la croupe des collines; j'ai remis le pied partout où je l'avais posé, enfant, rapidement

et avec toute l'insouciance de cet âge. Aujourd'hui, je l'y ai appuyé fortement; j'ai insisté sur mes traces primitives; j'ai recommencé mon pèlerinage avec recueillement et dévotion, avec le recueillement des souvenirs et la dévotion de l'âme à ses premières impressions de paysage.

Le 30. — Il y a des livres qu'il ne faut plus lire. J'ai choisi pour relire René un jour des plus désenchantés de ma vie, où mon cœur me semblait mort, un jour de la plus aride sécheresse, pour essayer tout le pouvoir de ce livre sur une âme , et j'ai connu qu'il était grand. Cette lecture a détrempé mon âme comme une pluie d'orage.

Je prends un charme infini à revenir sur mes premières lectures, mes lectures passionnées de seize à dix-neuf ans. J'aime à puiser des larmes aux sources presque taries de ma jeunesse.

Le A août. — Aujourd'hui j'achève ma vingtdeuxième année. J'ai vu souvent, à Paris, des enfants s'en aller en terre dans de tout petits cercueils, et traverser ainsi la grande foule. Ohl que n'ai-je traversé le monde comme eux, enseveli dans l'innocence de mon cercueil et dans l'oubli d'une vie d'un jourf Ces petits anges ne savent rien de la terre ; ils nais sent dans le ciel. Mon père m'a dit que, dans mon enfance, il a vu souvent mon âme sur mes lèvres, prête à s'envoler. Dieu et l'amour paternel la re-

tinrent dans l'épreuve de la vie. Reconnaissance et amour à tous deux ! Mais je ne puis m' empêcher de regretter le ciel où je serais , et que je ne puis atteindre que par la ligne oblique de la carrière humaine.

i Le 13. — Je suis faible, bien faible! Combien de fois, même depuis que la grâce marche avec moi, ne suis-je pas tombé comme un enfant sans lisières! Mon âme est frêle au delà de tout ce qu'on peut ima-

I giner. C'est le sentiment de ma faiblesse qui me fait

, chercher un abri et qui me donne la force de briser avec le monde pour rester plus sûrement avec Dieu. Deux jours au grand air, à Paris, mettraient à bout toutes mes résolutions. Il me faut donc les cacher, les enfouir, les mettre à J'ombre de la retraite. Or, parmi les asiles ouverts aux âmes qui ont besoin de fuir, nul ne m'est plus favorable que la maison de H. de Lamennais, pleine de science et de piété.

Quand j'y réfléchis, je rougis de ma vie dont j'ai tant abusé. J'ai flétri mon humanité. Heureusement

} j'avais deux parts dans mon âme ; je n'ai plongé qu'à demi dans le mal. Tandis qu'une moitié de moimême rampait à terre, l'autre, inaccessible à toute souillure, haute et sereine, amassait goutte à goutte cette poésie qui jaillira, si Dieu me laisse le temps. Tout est là pour moi. Je dois tout à la poésie, puisqu'il n'y a pas d'autre mot pour exprimer l'ensemble de mes pensées ; je lui dois tout ce que j'ai encore

de pur, d'élevé, de solide dans mon àme; je lui dois tout ce que j'ai eu de consolations; je lui devrai peut-être mon avenir.

Je sens que mon amitié pour L... est forte aujourd'hui, après avoir passé par les extravagances de collège et le délire de notre première sortie dans le monde. Elle se fait sérieuse comme le temps et douce comme un fruit qui atteint sa maturité.

A La Chênaie, 6 février 1833.

J'achève de lire le premier volume des Mémoires de Gœthe. Ce livre m'a laissé des impressions diverses. Mon imagination est tout émue de Marguerite, de Lucinde, de Frédérica. Klopstock, Herder, Wieland, Gellert, Gleim, Burger, cet élan de la poésie allemande qui se lève si belle, si nationale, vers le milieu du xvme siècle, toute cette fermentation de la pensée dans les têtes germaniques intéresse profondément, surtout en face de l'époque actuelle, si féconde et si glorieuse pour l'Allemagne. Mais une pensée amère survient en suivant les détails d'éducation et lajnarche du développement intellectuel des jeunes gens, tel qu'on l'entend dans ce pays; et l'amertume naît de la comparaison avec4' éducation française. J'ai consumé dix ans dans les collèges, et j'en suis sorti emportant, avec quelques bribes de latin et de grec* une masse énorme d'ennui. Voilà à peu près le résultat de toute éducation de collège en France. On met

aux mains des jeunes gens les auteurs de l'antiquité; c'est bien. Mais leur apprend-on à connaître, à apprécier l'antiquité? Leur a-t-on jamais développé le^rapports de ces magnifiques littératures avec la nature, avec les dogmes religieux, les systèmes philosophiques, les beaux-arts, la civilisation des peuples anciens? A-t-on jamais mené leur intelligence par ce bel enchaînement qui lie toutes les pièces de la civi-» lisation d'un peuple, et en fait un superbe ensemble dont tous les détails se touchent, se reflètent, s'expliquent mutuellement? Quel professeur, lisant à ses élèves Homère ou Virgile, a développé la poésie de ï Iliade ou de X Enéide par la poésie de la nature sous !e ciel de la Grèce ou de l'Italie? Qui a songé à coron menter réciproquement les poètes par les philosophes, les philosophes par les poètes , ceux-ci par les artistes, Platon par Homère, Homère par Phidias? On isole ces grands génies, on disloque une littérature et l'on vous jette ses membres épars, sans prendre la peine de vous dire quelle place ils occupaient, quelles relations ils entretenaient dans la grande organisation d'où on les a détachés. Les enfants ont un goût tout particulier pour découper les gravures qui tombent entre leurs mains : ils détachent avec beaucoup d'adresse les personnages les uns des autres ; leurs ciseaux en suivent exactement tous les contours, et le groupe ainsi divisé est réparti entre la petite troupe, parce que chacun veut avoir une image, Le travail de nos professeurs ne ressemble pas mal (

celui des enfants ; et un auteur, ainsi séparé de son entourage, est aussi difficile à comprendre que le personnage découpé par les enfants et détaché de l'ensemble et des ombres du tableau. Après cela, faut-il s'étonner que les études soient si vides, si insuffisantes? Que peut- il rester d'un long acharnement à la lettre morte et quasi dénuée de sens, sinon le dégoût et presque la haine de l'étude? En Allemagne, au contraire, une large philosophie préside aux études littéraires et verse sur les premiers travaux de la jeunesse cette onction si suave qui entretient et développe l'amour de la science.

Allons, du courage! Je suis si accoutumé aux adieux, aux séparations! Oh! pourtant, celle-là, c'est trop fort. Non, ce n'est pas trop fort, puisqu'il n'est pas de mal, quelque grand qu'il soit, qui ne développe dans l'âme une égale faculté de souffrance. Je souffrirai, mais je tiendrai parole.

Le 3 mars. — J'ai commencé à écrire sur ce cahier le 10 juillet 1832, et je n'y suis revenu qu'à longs intervalles. Ces huit mois se sont passés dans les plus rudes souffrances (de l'âme). J'ai peu écrit t parce que mes forces étaient à peu près anéanties. Si le mal eût laissé un peu de liberté à mon intelligence, j'aurais recueilli des observations trèscurieuses sur les souffrances morales; mais j'étais étourdi par la douleur. Je crois que le printemps me fera grand bien. A mesure que le soleil monte et que

la chaleur vitale se répand dans la nature, l'étreinte de la douleur perd de son énergie; je sens ses nœuds qui se relâchent et mon âme, longtemps serrée et presque étouffée, qui s'élargit et s'ouvre à proportion pour respirer.

La journée d'aujourd'hui m'a enchanté. Le soleil s'est montré pour la première fois depuis bien longtemps dans toute sa beauté. Il a développé les boutons des feuilles et des fleurs, et réveillé dans mon sein mille douces pensées.

Les nuages reprennent leurs formes légères et gracieuses, et dessinent sur l'azur de charmants caprices. Les bois n'ont pas encore de feuilles, mais ils prennent je ne sais quel air vivant et gai qui leur donne une physionomie toute nouvelle. Tout se prépare pour la grande fête de la nature.

Le â. — Je vois des ouvriers qui bêchent dans le jardin. Ces pauvres gens s'épuisent ainsi toute leur vie pour gagner de quoi manger leur pain de chaque jour, leur pain sec et noir. Quel mystère que celui de toutes ces existences si rudes et si humbles! et c'est la presque totalité du genre humain. On jour viendra où tous ces hommes de peine de la société lui montreront leurs mains noircies et calleuses, crevassées par les manches de leurs outils, et lui diront : « Seigneur, qui avez dit : Heureux les pauvres et les humbles, nous voici ! »

To y ou, good God, we make our last appeal.

Le 6. — Élie1 et moi avons eu long entretien. Toujours pleins d'enthousiasme pour les voyages, nous avons fait une excursion en Amérique; nous avons remonté les grands fleuves, navigué sur les lacs, erré dans les forêts à la suite de Natty Bumppo çt des autres héros de Gooper. Délicieuses réminiscences.- Retour en Europe. Prodigieuse fermentation de la société. Infinité des pensées qui traversent l'intelligence humaine, toutes les intelligences, à partir des plus hautes puissances angéliques jusqu'à nous, et peut-être au-dessous... qui sait? Océan de pensées qui ondule devant Dieu. Qu'est-ce qu'une intelligence humaine prise à part de cette immensité, et cette immensité elle-même devant la pensée éternelle, Dieu ? Anéantissement. Il est un homme qui a médité toutes ces choses, qui a précipité son génie dans des abîmes d'humilité, et dont l'âme est si forte qu'il écrit, non pour la gloire du monde, mais pour le bien du monde, sans plier ni faiblir. Luttes mystérieuses du génie, mission, martyre. Dieu lui a, en quelque sorte, révélé les dernières profondeurs de la société et tous les secrets du mal qui la dévore. Il a vu tout cela, et il a été quelque temps sans savoir par quel bout prendre cette société malade, et il a été en proie à de grandes tristesses, à une sorte d'agonie. Enfin il a rencontré ce qu'il cherchait, et la joie lui est revenue. Il accomplit sa grande mission.

i. Élie de Kertanguy, mort en 1S46.

Oh! qui connaîtrait les rudes combats de son âme n'aurait pas assez d'admiration pour un tel dévouement, car les puissances intérieures de cet homme sont sans cesse aux prises avec des pensées qui écraseraient d'autres forces que les siennes; mais il a reçu l'apostolat comme saint Paul et il évangélise.

« Nam si evangelizavero, non est mihi gloria : nécessitas enim mihi incumbit; v» enim mihi est, si non evangelizavero. » — Saint Paul.

Nous en avons conclu la nécessité, l'indispensable loi qui pèse sur chacun de remplir sa mission sociale, quelque étroite, quelque imperceptible qu'elle soit. Nous devons tous au bien général, non-seulement le sacrifice de nos passions, mais aussi le sacrifice de nos goûts innocents, de nos projets de bonheur individuel, si ce bonheur doit être oisif et inutile à nos semblables. Nous avons jeté un regard sur l'existence si douce, si paisible, qui se cache dans le giron de la famille; mais. c'a été un regard de sacrifice, résolus que nous sommes à choisir notre place là où nous pourrons faire le plus de bien.

Cet entretien a relevé mes forces si faibles, si chancelantes. Mon coeur s'est rempli d'une douceur inconnue, et mon âme est rentrée dans elle-même, comme un malade qui, après avoir bli une potion bienfaisante, se renfonce dans son lit en témoignant son contentement, qui n'est, à la vérité, que l'expression de l'espérance.

lt JOURNAL

Le 8. — Jour de neige. Un vent de sud-est la roule en tourbillons, en grandes trombes d'une éblouissante blancheur. Elle se fond en tombant. Nous voilà reportés comme au cœur de l'hiver, après quelques sourires du printemps. Le vent est assez froid; les petits oiseaux chanteurs nouveaux venus grelottent, et les fleurs aussi. Les fentes des cloisons et des croisées gémissent comme en janvier, et moi, dans ma pauvre enveloppe, je me resserre comme la nature.

Le 9. — Encore de la neige, giboulées, coups de vent, froidure. Pauvre Bretagne, tu as bien besoin d'un peu dé verdure pour réjouir ta sombre physionomie. Oh ! jette donc vite ta cape d'hiver et prendsmoi ta mantille printanière, tissue de feuilles et de fleurs. Quand verrai-je flotter les pans de ta robe au gré des vents? — Lu Homère et les exploits des héros normands en Italie et en Sicile. Achille, Diomède, Ulysse, Robert Guiscard, Roger, se sont rencontrés et salués.

Le 10. Tooto vu xdu f^poç oiov dujopoîot ppoTotoi,

KttpaoOot Tt xojaijv, paXuiv t' omh £axpu rcaptiû*.

Odtss., IV.

Le 11. — Il a neigé toute la nuit. Mes volets mal fermés m'ont laissé entrevoir, dès mon lever, cette grande nappe blanche qui s'est étendue en silence sur

la campagne. Les troncs noirs des arbres s'élèvent comme des colonnes d'ébène sur un parvis d'iVoire; cette opposition dure et tranchée et l'attitude morne des bois attristent éminemment. On n'entend rien : pas un être vivant, sauf quelques moineaux qui vont se réfugier en piaulant dans les sapins, qui étendent leurs longs bras chargés de neige. L'intérieur de ces arbres touffus est impénétrable aux frimas; c'est un asile préparé par la Providence : les petits oiseaux le savent bien.

J'ai visité nos primevères : chacune portait son petit fardeau de neige et pliait la tête sous le poids. Ces jolies fleurs si richement colorées faisaient un effet charmant sous leurs chaperons blancs. J'en ai vu des touffes entières recouvertes d'un seul bloc de neige : toutes ces fleurs riantes ainsi voilées et se peqlhant les unes sur les autres semblaient un groupe d/î jeunes filles surprises par une ondée et se mettant à l'abri sous un tablier blanc.

J'attendais une lettre ce soir; je n'en ai point reçu, mais un ami m'est arrivé. Il serait très-curieux d'observer si, dans les moindres chagrins de la vie, la Providence ne nous ménage pas des compensations que notre mauvaise humeur et notre injustice nous empêchent d'apprécier.

Le 12. — « Gustans gustavi in summitate virgaf quae erat in manu mea, paululum mellis, et ecce morior. » — (Lib. Reg. , cap. xiv.)

Le 15. — Nous vivons trop peu en dedans, nous n'y vivons presque pas. Qu'est devenu cet œil intérieur que Dieu nous a donné pour veiller sans cesse sur notre âme , pour être le témoin des jeux mystérieux de la pensée, du mouvement ineffable de la vie dans le tabernacle de l'humanité? Il est fermé, il dort; et nous ouvrons largement nos yeux terrestres, et nous ne comprenons rien à la nature, ne nous servant pas du sens qui nous la révélerait, réfléchie dans le miroir divin de l'âme. Il n'y a pas de contact entre la nature et nous : nous n'avons l'intelligence que des formes extérieures, et point du sens , du langage intime, de la beauté en tant qu'éternelle et participant à Dieu, toutes choses qui seraient limpidement retracées et mirées dans l'âme, douée d'une merveilleuse, faculté spéculaire. Oh ! ce contact de la nature et de Tâme engendrerait une ineffable volupté, un amour prodigieux du ciel et de Dieu.

Descendre dans l'âme des hommes et faire descendre la nature dans son âme.

Le 16. — Je lis dans l'Europe littéraire quelques pensées remarquables. Il y est dit que les zones intellectuelles s'effacent chaque jour, que les hautes intelligences éparses sur tout le globe commencent à se comprendre les unes les autres, que tout s'achemine vers une vaste république de la pensée humaine. Et plus bas : que les anciens ont admirablement saisi les traits généraux de l'âme humaine et de la naturef

qu'ils en ont fait une poésie extérieure, plastique, visible ; mais que l'âge est venu de la poésie intime, profonde, analytique... Ces pensées ne sont pas tout à fait neuves et courent le monde depuis quelque temps ; mais il est bon de se rendre présent le plus possible le grand mouvement qui s'opère, de le formuler.

Le 19. — Promenade dans la forêt de Coëtquen. Rencontre d'un site assez remarquable pour sa sauvagerie : le chemin descend par une pente subite dans un petit ravin où coule un petit ruisseau sur un fond d'ardoise, qui donne à ses eaux une couleur noirâtre, désagréable d'abord, mais qui cesse de l'être quand on a observé son harmonie avec les troncs noirs des vieux chênes, la sombre verdure des lierres, et son contraste avec les jambes blanches et lisses des bouleaux. Un grand vent [du] nord roulait sur la forêt et lui faisait pousser de profonds mugissements. Les arbres se débattaient sous les bouffées de vent comme des furieux. Nous voyions à travers les branches les nuages qui volaient rapidement par masses noires et bizarres, et semblaient effleurer la cime des arbres. Ce grand voile sombre et flottant laissait parfois de 5 défauts par où se glissait un rayon de 3oleil qui descendait comme un éclair dans le sein de la forêt. Ces passages subits de lumière donnaient à ces profondeurs si majestueuses dans l'ombre ^quelque chose de hagard et d'étrange, comme un rire sur les lèvres d'un mort

Le 20. — L'hiver s'en va en souriant; il nous fait ses adieux par un beau soleil resplendissant dans un ciel pur et uni comme une glace de Venise. Encore un pas du temps qui s'achève. Oh ! que ne peut-ilf comme les coursiers des immortels, atteindre en quatre bonds les limites de sa durée !

Achevé de lire le premier volume de Y Histoire des Républiques italiennes. C'est un beau spectacle que de voir la liberté sortant des décombres de l'empire romain et s' asseyant, une croix à la main, sur les grèves des mers, à Venise, à Gênes, à Pise. Elle s'était d'abord montrée à Amalfi, à Naples, à Gaëte ; mais les rois la chassèrent. Alors elle dit un long adieu à l'Italie méridionale, et, côtoyant toujours la mer, elle s'arrêta au nord. M. Sismonde Sismondi a manqué ce beau drame de la liberté italienne; il n'a pas compris le caractère du plus haut personnage, du véritable héros de cette grande scène, le Pape. Il jette presque parmi les comparses les acteurs à qui appartient le premier rôle. Il représente les souverains pontifes comme des ambitieux vulgaires, des barons querelleurs, la tiare sur la tête et la crosse en mainc C'est dans son œuvre un vide immense qui se fai( sentir à chaque page. — Il paye aussi fort mal la comtesse Mathilde de son beau dévouement à la cause des papes, et conséquemment à la liberté italienne.

Le 21. — Plaisir épuisé. J'ai lu la dernière page des Études de la Nature. C'est un de ces livres dont

■Pwffl

DE MAURICE DE GUÉRIN. Il

on voudrait qu'ils ne finissent pas. Il y a peu à gagner pour la science, mais beaucoup pour la poésie, pour l'élévation de l'âme et la contemplation de la nature. Ce livre dégage et illumine un sens que nous avons tous, mais voilé, vague, et privé presque de toute activité, le sens qui recueille les beautés physiques et les livre à l'âme, qui les spiritualise, les harmonie, les combine avec les beautés idéales, et agrandit ainsi-sa sphère d'amour et d'adoration.

Mon Dieu, que nous plaignons-nous de notre isolement? J'ai été longtemps possédé de, cette folie. C'est qu'alors je vivais mal; j'avais établi de faux rapports entre les créatures et mon âme, et je souffrais beaucoup, car la création me refusait ses trésors de jouissances et me repoussait de son intimité à raison de ces faux rapports. Je me désolais dans une solitude profonde, la terre me semblait pire qu'une île déserte et toute nue au sein d'un océan sauvage. C'était un silence à faire peur. Folie, pure folie! Il n'y a pas d'isolement pour qui sait prendre sa place dans l'harmonie universelle et ouvrir son âme à toutes les impressions de cette harmonie. Alors on va jusqu'à sentir presque physiquement que l'on vit de Dieu et en Dieu : l'âme s'abreuve, à perdre haleine, de cette vie universelle ; elle y nage comme le poisson dans l'eau.

Abjurons le culte des idoles, tournons le dos à tous les dieux de l'art, chargés de carmin et de fausses parures, à tous ces simulacres qui ont des bouches

et ne parlent pas. Adorons la nature franche , naïve et point du tout exclusive. Mon Dieu, peut-on faire des poétiques en face de l'amplr poésie de l'univers ? Le Seigneur vous Ta faite, votre poétique! C'est la création. Comptez-vous en savoir plus long que lui?

Le 22. — Journée stérile ; la lettre qui m'est arrivée hier au soir m'a complètement paralysé. Elle est un peu sévère, mais pleine de bons conseils. Par malheur, je suis ainsi fait, que les meilleurs remèdes manquent leur effet sur moi, et, ce qui est bien plus étrange, empirent quelquefois ma situation. Ainsi cette lettre, en touchant à mes plaies les plus vives pour les guérir, a réveillé en moi une vibration de toutes mes souffrances passées. Tous mes souvenirs amers se sont réveillés en sursaut; j'ai résumé en quelques heures mes misères de dix ans, résumé non en esprit, mais en sensation réelle et profonde. Tant que ces tristes choses resteront empreintes dans ma mémoire, ma nouvelle vie sera pauvre et traînante. Un rien me fait retomber dans ces souvenirs et provoque des crises qui m' épuisent et me mettent sur les dents. Il est vrai que ce passé dont je parle est encore si près qu'il projette sur moi toute la longueur de son ombre. J'espère qu'à mesure que je m'en éloignerai, sa présente puissance s'affaiblira et que je me trouverai enfin libre de ses impressions. Néanmoins je persiste à croire qu'il y a en moi un tel vice organique et un t«l délabrement que je ne me réparerai jamais com-

plétement. Mon élément craintif, inquiet, analytique, est trop vivace pour me laisser jamais en repos. Peutêtre à force d'amour de Dieu parviendrai-je à lui ôter un peu de sa force. Si j'en souffrais tout seul, passe; mais ceux que j'aime et qui sont assez bons pour m' aimer en souffrent aussi. Je les afflige, et c'est mon plus grand malheur.

J'avance bien lentement du côté de l'intelligence. J'ai le pressentiment de mille choses, mais c'est plutôt un tourment qu'un progrès. Je lis avec lenteur et jamais libre de préoccupations inquiètes; même la contemplation de la ravissante nature ne peut endormir ces pensées qui bourdonnent sans cesse autour de mon âme comme des moustiques. Je me traîne sur l'étude des langues dont je suis pourtant avide. Je suis tardif en tout, et cependant je sens quelque chose qui m'aiguillonne vivement.

Le 24. -*- E... m'est arrivé tout ému, la larme à l'œil. — Qu' avez- vous ? — M. Féli1 m'a effrayé. — Comment? — Il était assis derrière la chapelle , sous les deux pins d'Ecosse; il a pris son bâton, a dessiné une tombe sur le gazon et m'a dit : « C'est là que je veux reposer; mais point de pierre tumulaire, un simple banc de gazon. Oh! que je serai bien làl » J'ai cru qu'il se sentait malade, qu'il prévoyait sa fin prochaine. Au reste, ce n'est pas la première fois qu'il

i. Nom familier de M. de Lamennaia.

est agité de pressentiments ; il nous dit en partant pour Rome : « Je ne compte pas vous revoir, faites le bien que je n'ai pu faire. » Il est impatient de mourir. Ce monde est si misérable pour toute âme chrétienne , et surtout pour une âme chrétienne comme celle-là t

Le 26. — Un jeune Dauphinois , nommé Henri Guillermard, m'adresse des vers au sujet de quelques stances "sur la Pologne, insérées dans l'Avenir, il y a dix-huit mois. C'est une assez drôle d'aventure de voir son amour-propre relancé après si longtemps et pour si peu de chose.

Le 27. — Je chemine assez bien dans ma nouvelle voie. J'éprouve bien parfois des lassitudes; mais Dieu me rend vite le courage, sans doute parce que j'ai pris plus de confiance en sa toute-bonté. Mon travail devient plus sûr et plus calme ; les connaissances entrent dans ma tête sans confusion ni cohue, mais paisiblement et en belle ordonnance.

J'éprouve une grande délectation à combiner et mélanger l'étude de l'art antique et du moderne. Ces deux études conjointes et se donnant la main se prêtent des charmes merveilleux. Ceci me rappelle une gravure où l'on voit Homère abandonnant sa main à un bel enfant qui le conduit.

Le 23. — Toutes les fois que nous nous laissons

DE MAURICE DB GUÉRIN. tl

pénétrer à la nature, notre âme s'ouvre aux impressions les plus touchantes. Il y a quelque chose dans la nature, soit qu'elle rie et se pare dans les beaux jours, soit qu'elle devienne paie, 5.ioe, froide, pluvieuse, en automne et en hiver, qui émeut nonseulement la surface de l'âme, mais même ses plus intimes secrets, et donne l'éveil à. mille souvenirs qui n'ont, en apparence, aucune liaison au spectacle extérieur, mais qui sans doute entretiennent une correspondance avec l'âme de la nature par des sympathies qui nous sont inconnues. J'ai ressenti aujourd'hui cette puissance étonnante en respirant, couché dans un bois de hêtres, l'air chaud du printemps.

Le 29. — Hier, nous avons mené notre promenade plus loin que d'habitude. M. Gerbet, Mermet et moi, avons poussé une reconnaissance vers le nord, jusque sur la hauteur de Saint-Hélen. C'est une espèce de belvédère d'où la vue s'étend sur un vaste horizon, sombre et monotone au midi et à l'est. Au nord, s'élèvent les côtes de l'Océan, décrivant une longue ligne droite et bleue. Un peu au nord-est, grâce à l'interruption des hauteurs, nous avons entrevu la baie de G an cale. Les eaux, frappées par le soleil, resplendissaient vivement et décrivaient une barre lumineuse , qui nous les faisait distinguer de la côte bleuâtre de Normandie. A l'ouest, nous voyions Dinan là-bas avec ses hautes flèches, à demi voilées de ces

vapeurs qui flottent sur les villes, dans le lointain des plaines. Dans la même direction, des maisons de campagne toutes blanches se détachaient sur un fond sombre, invariablement accompagnées d'une touffe de sapins, qui apparaissent comme un énorme géant noir faisant sentinelle pour la garde du foyer. Tout autour de l'horizon perçaient des clochers aigus s' élevant de distance en distance, comme les tours de cet immense rempart. Je suis enchanté de cette course pour m' avoir ouvert ce grand panorama, mais surtout pour m'avoir fait entrevoir l'Océan.

Le 30. Oh! c'est un beau spectacle à ravir la pensée,

que cette immense circulation de vie qui s'opère dans l'ample sein de la nature; de cette vie qui sourd d'une fontaine invisible et gonfle les veines de cet univers. Obéissant à son mouvement d'ascension, elle monte de règne en règne toujours s'épurant et s'ennoblissant , pour faire battre enfin le cœur de l'homme qui est le centre où ses mille courants viennent aboutir de toutes parts. Là elle est mise en contact avec la Divinité ; là, comme sur l'autel où l'on brûle l'encens, elle s'évapore, par un sacrifice ineffable, dans le sein de Dieu. Il me semble qu'il y aurait des choses profondes et merveilleuses à dire sur le sacrifice de la nature dans le cœur de l'homme et l'immolation eucharistique dans ce même cœur. La simultanéité de ces deux sacrifices et l'absorption de l'un dans l'autre sur le même autel, ce rendez-

voue de Dieu et de toute la création dans l'humanité ouvrirait, ce me semble, de grandes vues en hauteur et en profondeur. Sublimitas et profundum.

Le 31. — L'amour qui parle, chante, gémit dang une partie de la création, se. révèle dans l'autre moitié sous la forme des fleurs. Toute cette floraison si riche de formes, de couleurs, de parfums, qui resplendit dans la campagne, c'est l'expression de l'amour, c'est l'amour lui-même qui célèbre ses doux mystères dans le sein de chaque fleur. La branche fleurie, l'oiseau qui vient s'y percher pour chanter ou y bâtir son nid, l'homme qui regarde la branche et l'oiseau, sont mus par le même principe à divers degrés de perfection. Je lisais dans Herder que les fleurs périssent aussitôt après la fécondation, que les oiseaux perdent leur chant, leur gaieté, quelques-uns les vives couleurs de leur plumage après la saison des nids, que l'homme décline rapidement vers la vieillesse après l'âge des passions. Il y a beaucoup à méditer sur cette loi de dépérissement intimement liée à la loi de l'amour et de la reproduction.

Le 2 avril. — Les nuages nous ont jeté de la pluie ;out le long du jour. Elle est tombée tantôt par ondées violentes, tantôt par rosées fines bruissant légèrement. Les merles, les fauvettes, tous les oiseaux chanteurs sifflent, gazouillent, rossignolent nonobstant. Les nuages laissent parfois de grandes clai-

rières dans le ciel, par où le soleil précipite des torrents de lumière. Alors les nuages qui font la lisière s'illuminent, leurs files successives et fuyant au loin se retirent de proche en proche, mais par nuances affaiblies et dégradées en raison de leur éloignement, jusqu'à ce- qu'enfin les rayons vont mourir sur une masse énorme qui se tient immobile aux confins de l'horizon sud-est, blanchissant ses saillies et laissant dans l'ombre les parties rentrantes de ses anfractuosités.

Le 4. — Matinée toute pluvieuse. Le printemps prend une mauvaise tournure. Vers une heure, le ciel s'est déridé et nous avons eu quelques moments de sérénité et de chaleur pénétrante. Maintenant les nuages recommencent à envahir. J'ai vu leurs tètes grises se lever sur l'horizon ; en moins de rien, nous aurons perdu l'azur. Ils sont en fuite vers l'orient. J'aime assez cette attitude fuyarde des nuages : il y en a qui semblent se regarder comme pour se porter un défi de vitesse.

Le 5. — Journée belle à souhait. Des nuages, mais seulement autant qu'il en faut pour faire paysage au ciel. Ils affectent de plus en plus leurs formes d'été. Leurs groupes divers se tiennent immobiles sous le soleil comme les troupeaux de moutons dans les pâturages, quand il fait grand chaud, l'ai vu une hirondelle et j'ai entendu bourdonner les

abeilles sur les fleurs. En m'asseyant au soleil pour me pénétrer jusqu'à la moelle du divin printemps, f ai ressenti quelques-unes de mes impressions d'enfance : un moment, j'ai considéré le ciel avec ses nuages, la terre avec ses bois, ses chants, ses bourdonnements, comme je faisais alors. Ce renouvellement du premier aspect des choses, de la physiono- ! mie qu'on leur a trouvée avec les premiers regards,

> esi, à mon avis, une des plus douces réactions de l'enfance sur le courant de la vie.

Mon Dieu, que fait donc mon âme d'aller se prendre ainsi à des douceurs si fugitives, le ven-

| dredi saint, en ce jour tout plein de votre mort et de notre rédemption ! Il y a en moi je ne sais quel damnable esprit qui me suscite de grands dégoûts

I et me pousse, pour ainsi dire, à la révolte contre

> les saints exercices et le recueillement de l'âme qui doivent nous préparer aux grandes solennités de la foi. Nous sommes en retraite depuis deux jours, et je ne fais que m'ennuyer, me ronger avec

• je ne sais quelles pensées et m' aigrir même contre les pratiques de la retraite. Oh ! je reconnais bien là le vieux ferment dont je n'ai pas encore bien nettoyé mon âme I

Le 10. — La grande fête est de trois jours derrière nous. Un anniversaire de moins à la mort et â la résurrection du Sauveur. Chaque année emporte ses solennités : quand donc viendra la fête éternelle?

— J'ai été témoin de quelque chose de bien touchant ; François nous a amené un de ses amis qu'il a gagné à la foi. Ce néophyte a suivi les exercices de notre retraite, et, le jour de Pâques, il a communie avec nous. François était aux anges. C'est un grand mérite qu'il s'est fait là. François est tout jeune, il a à peine vingt ans. H. de La M.. . en a trente et est marié. Il y a quelque chose de très-touchant et comme de naïf de la part de M. de La M... à se laisser ainsi mener à Dieu par un tout jeune homme ; et cette amitié si jeune qui se fait apôtre chez François n'est pas moins belle et touchante. Ils sont voisins de campagne, travaillent souvent ensemble et s'adressent des vers charmants sur leurs événements de famille ou d'amitié.

J'ai lu avec la plus vive délectation Lucrèce Borgia. Tout ce qui part de Hugo, il va sans dire que c'est remarquable et portant quelque forte empreinte. Il y a dans la trempe de son génie quelque chose de si surprenant, si éclatant, si étourdissant, qu'après la lecture de son œuvre, drame, ode ou roman, on demeure tout ébahi, l'âme profondément remuée et la tête grandement échauffée, du moins. Toutes ses compositions ébranlent quelques fibres des plus intimes de l'humanité ou, s'enfoncent dans quelque profondeur. Lucrèce Borgia est allée biea avant. Il a raison, Hugo, quand il dit dans l'avertissement que ce drame sera sa principale date littéraire. En effet, il me semble que son génie s'est

DB MAURICB DB GUÉRIN. Si

comme incarné dans cette œuvre. J'y trouve au plus haut degré d'exaltation les deux génies qui sont en possession de son âme : l'un fougueux, bondissant, excessif dans ses impétuosités, se plaisant aux choses étranges, effrayantes, courant les aventures périlleuses et fantastiques où il y aura du sang répandu et des rencontres à faire dresser les cheveux, fataliste parce que ses écarts l'emportent trop haut dans l'idéal de l'humanité sans l'approcher assez de Dieu; l'autre, calme, suave, plein de tendresse quoique peu plaintif, saisissant dans l'homme ce qu'il y a de plus pur, de plus élevé, de plus fécond en vertu et en douceur. Les Odes et Ballades, Notre-Dame de Paris, Hernani, Han d* Islande, les Feuilles d'Automne, sont tous frappés à cette double empreinte. Ces contrastes de son âme tendent à se dégager de plus en plus, à se mettre en relief plus évidemment. Il les a formulés dans l'avertissement de son nouveau drame et les a jetés en création sublime dans le drame même. Il nous fera des choses magnifiques avec ce dualisme; mais il fera grand mal s'il veut les faire passer en usage pour d'autres que pour lui.

Le 15. — Enfin j'ai vu l'Océan. C... * et moi nous sommes mis en route , jeudi , à une heure , par un

1. M. Edmond de Cazalès, fils du célèbre orateur de l'Assemblée constituante.

beau temps et un vent frais. Nous avions sept lieues à faire ; mais nous étions tellement ravis de nous voir en marche vers la mer que nous avions peu de souci de la longueur du chemin. G..., lui, a poussé un cri de joie : cette course à pied lui rappelait son voyage dans le midi de l'Allemagne et la Suisse, qu'il a fait pédestrement. Il goûte beaucoup cette façon d'aller : « Dans cet humble équipage, me disait-il, le voyageur se mêle au peuple ; il entre dans les hôtelleries pour se rafraîchir ou se délasser, il couche dans les chaumières, il accoste les voyageurs comme lui, et ces rencontres fortuites sur la poudre d'un grand chemin, ces hommes qui s'en vont chacun où Dieu le mène, entraînent quelquefois des confidences touchantes. » Puis il me parlait avec ravissement des beaux lacs et des grandes montagnes. A Ghâteauneuf, charmant petit village , une belle vue se déploya : d'un côté, au nord-ouest, c'étaient des étages de collines chargées de bois et portant chacune sa maison blanche, et, aux défauts des collines, la Rance, qui / s'épanchait largement, éblouissante comme une glace' au soleil : de l'autre, à l'est, une plaine bien cultivée et assez découverte allait se perdre à l'horizon. Quelques points de verdure précoce reluisaient par-ci parlà, et, à la couleur rouge et animée des bois, on reconnaissait que la vie et la chaleur montaient au front de la nature, et qu'elle était toute prête à s'épanouir. Ce grand spectacle, embelli de tous les prestiges du soleil, amena notre conversation sur l'étude

et l'adoration de la nature. Je fus ravi d'entendre C... exprimer précisément ce que j'ai au fond de l'âme sur ce sujet. Il ajouta : « Ce grand mystère de la bonté de Dieu qui se manifeste à tous, bons et méchants, par ce déploiement des beautés et des richesses naturelles, est, à mon avis, un grand motif d'espérance pour la destinée des hommes dans l'autre vie. » La pensée de la mort qui nous apparut à travers ces réflexions nous sembla si douce et si consolante, que nous nous prîmes à désirer de mourir. Nous avions ôté à la mort ce masque hideux que la peur des mauvaises consciences lui a plaqué sur le visage , et elle nous souriait. N'en serait-il pas de même pour tous, si l'on était ému d'un brin d'amour pour les choses célestes ou même seulement d'un peu de curiosité? Il me disait encore : « J'ai été comblé des plus grandes grâces, j'en ai abusé prodigieusement, et j'ai cependant une telle confiance en Dieu que je me tiens sûr de mon salut. » Nous poussâmes notre conversation bien avant dans ce champ. Puis nous vînmes à nous conter notre vie intérieure, nos luttes, notre manière de prendre la vie, etc. Peu à peu la causerie s'en alla vers les poètes et l'amour. C... sait bien des choses sur Lamartine, il a le bonheur d'être son ami ; il en sait long sur l'amour, il a longtemps et beaucoup aimé, et il aime encore, mais avec un commencement de désenchantement. Lamartine, Hugo, Nodier et le reste nous menèrent aux portes de Saint-Malo , endormant à moitié la cruelle

tO JOURNAL

souffrance de mes pieds pressurés et déchirés dans des bottes trop étroites. Un peu après. le coucher du soleil nous nous trouvâmes en face de la ville. Elle nous apparut tout à coup au détour d'une rue de Saint-Servan. Ce qui me frappa d'abord , ce fut une rangée de vaisseaux dont les corps énormes présentaient un front noir et de formes à peine saisissables dans l'ombre, mais dont la mâture et les cordages; s' élevant dans le ciel dessinaient comme des brode- \

ries dans la lumière vespérale. Derrière ces vaisseaux nous apercevions une masse noire cerclée de remparts. C'était Saint-Malo, vrai nid d'oiseaux de mer; et plus loin, sans que nous pussions rien découvrir, une grande voix monotone : c'était l'Océan. Nous arrivâmes à la ville par la plage, à la faveur de la marée basse; nous prîmes notre logement à l'hôtel de France, d'où l'on a vue sur la mer, et, pour la première fois de ma vie, îe m'endormis ayant l'Océan à deux cents pas de mon lit et sous le charme de la grande merveille. Le lendemain, vite à la mer. La marée commençait à monter, nous eûmes cependant le temps de faire à pied le tour de la roche qui porte Saint-Malo. Ce que j'éprouvai, en plongeant mes regards dans cet infini, serait assez difficile à formuler. L'âme ne suffit pas à ce spectacle, elle s'effare à cette grande apparition et ne sait plus où elle va. Je me souviens pourtant que j'ai pensé d'abord à Dieu, puis au déluge, à Colomb, aux continents par delà l'abîme, aux naufrages, aux combats de mer, à

Byron, à René, qui s'embarqua à Saint-Malo et qui, emporté sur ces mêmes flots que je contemplais, attachait ses regards à la lucarne grillée où luisait la lampe de la religieuse. Au reste, cette première visite a été si courte et l'impression si fougueuse, si désordonnée, qu'il ne m'en est resté rien de bien sûr et de bien reposé dans l'âme. Après trois heures qui s'en allèrent comme un instant, nous partîmes par une petite embarcation qui remontait la Rance jusqu'à Dinan, et achevâmes d'arriver à pied, le corps un peu souffrant, mais Tâme heureuse.

Le 22. — J'ai trébuché rudement et j'ai grand*peine à me remettre de mon trouble. Tout travail est impossible avec ces sortes d'agitations. Tout devient amer, tant on a le goût du fiel à la bouche. Est-ce ma faute? Un peu, peut-être. Je ne devrais point prendre ces choses si vivement; mais il faut avouer lussi qu'à moins d'avoir complètement anéanti son âme, de l'avoir pressée, serrée, tordue de façon à ne pas y laisser une goutte d'amour de l'indépendance, il est difficile d'étouffer ce cri de la liberté ou de l'orgueil, comme on voudra. Cette petite aventure est d'un très-mauvais augure pour ma nouvelle vie ; si une épreuve si légère a mis à bout ma patience et toutes mes bonnes résolutions, je n'ai pas grand'chose à espérer de ma résignation à venir. Le désenchantement m'a saisi de nouveau : tout ce qui me riait hier me fait aujourd'hui la grimace; tout ce qui

était blanc est noir, ce qui était limpide est trouble ; mon âme

N'est plus qu'une onde obscure où le sable a monté.

C'est un malheur d'être ainsi fait. 11 faut que mon bonheur soit pur et accompli de tout point; la moindre tache me le défigure , un nuage noir sur le ciel me gâte tout le firmament. C'est une folie, car il n'y a pas de ces bonheurs-lâ dans ce monde, et la plus malavisée de toutes les folies ; mais il paraît que c'est ma condition d'être aussi mal partagé en illusions qu'en réalités. Fiai! fiât!

Le 23. — Le réveil de la végétation est prodigieusement lent. J'ai presque de l'humeur contre la nature, qui semble prendre plaisir à nous faire perdre patience. Les mélèzes, les bouleaux, deux pieds de lilas que nous avons au jardin, les rosiers et les haies d'aubépine, portent à peine quelque verdure ; tout le reste est sombre et dort presque comme en hiver, sauf quelques hêtres qui, plus printaniers que leurs frères, commencent à se nuancer sur la masse noire de la plantation qui borde l'étang. Au reste, tous les oiseaux sont arrivés, les rossignols chantent nuit et jour, le soleil luit à merveille, les insectes ailés bourdonnent et tourbillonnent ; c'est partout de la vie et de la joie, excepté chez moi. Je ne sais par quel bizarre contraste j'ai plus de mal à vivre depuis quelques jours que dans les jours d'hiver où cepen-

dant je n'étais pas peu en peine. Je me fais l'effet d'un arbre mort au milieu d'un bois tout verdoyant

Le 24. — Achevé de lire la Physiologie végétale, par Gandolle, 3 vol. in-8°. Le premier traite de la nutrition, le deuxième de la reproduction, le troisième de l'influence des agents extérieurs. Malgré la chimie, qui est pour beaucoup dans cet ouvrage, surtout dans le premier volume, et dont je n'entends pas un mot, j'ai pris un vif plaisir à cette lecture. Un monde tout nouveau s'est ouvert devant moi, un peu vagué, il est vrai, et sans que j'y aie fait plus d'un demi-pas; mais quoi qu'il en soit, ce n'est pas un petit bonheur que de s'ouvrir une nouvelle perspective dans la contemplation de ce monde et de soupçonner quelque chose de la vie et de la beauté de la nature. Un nombre infini de détails m'ont échappé, mais l'impression qui me reste est précieuse. Elle a redoublé mon attrait pour l'observation des choses naturelles et m'a fait pencher vers une source inépuisable de consolations et de poésie. Oh ! quel bonheur ce doit être dans le ciel , puisque la plus petite vue de l'ordre et de l'énergie vitale de notre globe si menu nous délecte si profondément D'un autre côté, la peine et l'angoisse augmentent : on se heurte tous les jours la tête contre des phénomènes qu'on ne comprend pas, des phénomènes vulgaires, et c'est d'autant plus cruel. Mais il faut prendre patience en vue de l'avenir et accoutumer son âme à savoir vivffe de peu.

Le 25. — Il vient de pleuvoir. La nature est fraîcho, rayonnante; la terre semble savourer avec volupté l'eau qui lui apporte la vie. On dirait que le gosier des oiseaux s'est aussi rafraîchi à cette pluie : leur chant est plus pur, plus vif, plus éclatant, et vibré à merveille dans l'air devenu extrêmement sonore et retentissant. Les rossignols , les bouvreuils , les merles, les grives, les loriots, les pinsons, les roitelets, tout cela chante et se réjouit. Une oie, qui crie comme une trompette, ajoute au charme par le contraste. Les arbres immobiles semblent écouter tous ces bruits. D'innombrables pommiers fleuris paraissent au loin comme des boules de neige ; les cerisiers aussi tout blancs se dressent en pyramides ou s'étalent en éventails de fleurs.

Les oiseaux semblent viser parfois à ces effets d'orchestre où tous les instruments se confondent en une masse d'harmonie.

Si l'on pouvait s'identifier au printemps, forcer cette pensée au point de croire aspirer en soi toute la vie, tout l'amour qui fermentent dans la nature, 6e sentir à la fois fleur, verdure, oiseau, chant, fraîcheur, élasticité, volupté, sérénité I Que serait-ce de moi? H y a des moments où, à force de se concentrer dans cette idée et de regarder fixement la nature, on croit éprouver quelque chose comme cela.

Le 1er mai. — Dieu, que c'est triste ! du vent, de la pluie et du froid. Ce 1" mai me fait l'effet d'un

jour de noces devenu jour de convoi. Hier au soir c'était la lune, les étoiles, un azur, une limpidité, une clarté à vous mettre aux anges. Aujourd'hui je n'ai vu autre chose que les ondées courant dans l'air les unes sur les autres par grandes colonnes qu'un vent fou chasse à outrance devant lui. Je n'ai entendu autre chose que ce même vent gémissant tout autour de moi avec ces gémissements lamentables et sinistres qu'il prend ou apprend je ne sais où : on dirait d'un souffle de malheur, de calamité, de toutes les afflictions que je suppose flotter dans notre atmosphère , ébranlant nos demeures et venant chanter à toutes nos fenêtres ses lugubres prophéties. Ce vent, quel qu'il soit, en même temps qu'il agitait si tristement mon âme par sa puissance mystérieuse, ébranlait au dehors la nature par son action matérielle, et peut-être aussi par quelque chose de plus : car qui sait si nous savons tout? l'étendue des rapports et des entretiens des éléments entre eux ? J'ai vu ce vent, à travers mes vitres, faisant rage contre les arbres, les désespérant. 11 s'abattait parfois sur la forêt avec une telle impétuosité qu'il la bouleversait comme une mer, et que je croyais voir la forêt tout entière pivoter et tournoyer sur ses racines comme un immense tourbillon. Les quatre grands sapins, derrière la maison, recevaient de temps à autre de si rudes coups qu'ils semblaient prendre l'épouvante et poussaient comme des hourras de terreur à faire trembler. Les oiseaux qui s'aventuraient à voler

étaient emportés comme des pailles ; je les voyais, : K marquant à peine leur faible lutte contre le courant V* et pouvait tout au plus tenir leur ailes étendues, s'en aller à la dérive la plus rapide. Ceux qui restent \t 'cachés donnent à peine quelques signes de vie en . commençant leur chant qu'ils n'achèvent pas. Les j. fleurs sont ternies et commç chiffonnées, tout est affligé. Je suis plus triste qu'en hiver. Par ces jourslà, il se révèle au fond de mon âme, dans la partie la plus intime, la plus profonde de sa substance, une sorte de dé3espoir tout à fait étrange ; c'est comme le délaissement et les ténèbres hors de Dieu. Mon Dieu , comment se fait-il que mon repos soit altéré par ce qui se passe dans l'air, et que la paix de mon âme soit ainsi livrée au caprice des vents ? Oh ! c'est que je ne sais pas me gouverner, c'est que ma volonté n'est pas unie à la vôtre et, comme il n'y a pas autre chose où elle puisse se prendre, je suis devenu le jouet de tout ce qui souffle sur la terre.

Le 3. — Jour réjouissant, plein de soleil, brise tiède, parfums dans l'air; dans l'âme, félicité. La verdure gagne à vue d'œil ; elle s'est élancée du jardin dans les bosquets, elle domine tout le long de l'étang; elle saute, pour ainsi dire, d'arbre en arbre, de h allier en hallier, dans les champs et sur les coteaux, et je la vois qui a déjà atteint la forêt et commence à s'épancher sur son large dos. Bientôt elle aura débordé aussi loin que l'œil peut aller, et tous

ces grands espaces clos par l'horizon seront ondoyants et mugissants comme une vaste mer, une mer d'émeraude. Encore quelques jours et nous aurons toute la pompe, tout le déploiement du règne végétal.

Le 7. — Je reçois à l'instant une lettre et des vers de mon cher François1, en réponse à la pièce que je luj avais adressée. C'est une amitié bien douce que j'ai faite là. François est une des âmes les plus fraîches, les plus limpides, les plus consolantes que j'aie jamais connues. De plus, il est poète, et ce n'est pas possible autrement; et poëte, non par effort et travail de l'esprit, comme il y en a tant, mais par expansion et parole naturelle. Cela s'en va de chez lui comme l'eau de la fontaine. Son amitié m'est d'autant plus chère et je comprends d'autant plus son talent que je suis loin de mériter l'une et d'approcher de l'autre. Je lui ressemble si peu! mais je trouve ma consolation à penser que l'amitié naît des contrastes.

Le 9. — Cinq ou six jours de soleil sans l'ombre d'un nuage. Le développement de la verdure est presque achevé. La nature a mis dehors toutes ses parures. Elle en est à ce point unique de fraîcheur, de pureté, de grâce, qp'il faut se hâter de

i. M. François du Breil de Marzan, auteur de la Famille et \ Autel.

saisir, car il passe vite. Les feuilles ouvertes d'hier sont tendres comme la rosée et d'une verdure transparente; j'ose à peine y toucher de peur de les flétrir. Cependant avant-hier j'en ai arraché quelques-unes avec Élie, des feuilles de hêtre, pour en faire un plat, à l'exemple des Bernardins. Ce n'est pas mauvais, il y a quelque saveur, mais c'est un peu dur. J'avais vraiment des remords d'arracher ces pauvres feuilles à peine nées. Elles auraient vécu leur vie, se seraient réjouies au soleil et balancées au vent. Je pensais à tout cela tandis que je les coupais, et cependant ma main n'en allait pas moins ravageant les rameaux. Au reste, tout en commettant cette petite cruauté, j'avais avec Élie un de ces entretiens qui reviennent de temps à autre, toujours avec charme et allégement de l'âme. En nous en allant, notre panier plein, nous nous promettions de cueillir des feuilles de temps en temps, faisant allusion à notre causerie.

La Chênaie me fait l'effet d'une vieille bien ridée et bien chenue, redevenue par la baguette des fées jeune fille de seize ans et des plus gracieuses. Elle a toute la fraîcheur, tout l'éclat, tout le charme mystérieux de la virginité. Mais, mon Dieu, que cela durera peu 1 M. Féli nous montrait hier des feuilles déjà percées et échancréçs par les insectes.

Il a plu toute la nuit. Surcroît de verdure et de

vie. Je me suis promené vers les 7 heures le long de

étang. Les arbres penchés sur l'eau s'ég.outtaient

lentement et chaque goutte tombait sur la surface unie avec un petk retentissement qui avait quelque chose de plaintif. On eût dit que les arbres ayant pleuré toute la nuit laissaient tomber leurs dernières larmes.

« Savez-vous, nous disait M. Féli dans la soirée d 'avant-hier, pourquoi l'homme est la plus souffrante des créatures ? C'est qu'il a un pied dans le fini et l'autre dans l'infini, et qu'il est écartelé, non pas à quatre chevaux, comme dans des temps horribles, mais à deux mondes. »

Il nous disait encore en entendant sonner la pendule : « Si on disait à cette pendule qu'elle aura la tête coupée dans un instant, elle n'en sonnerait pas moins son heure jusqu'à ce que l'instant fût venu. Mes enfants, soyez comme la pendule : quoi qu'il doive arriver, sonnez toujours votre heure. »

Le 22. — Il n'y a plus de fleurs aux arbres. Leur mission 4'amour accomplie, elles sont mortes, comme une mère qui périt en donnant la vie. Les fruits ont noué, ils aspirent l'énergie vitale et reproductrice qui doit mettre sur pied de nouveaux individus. Une génération innombrable est actuellement suspendue aux branches de tous les arbres, aux fibres des plus humbles graminées, comme des enfants au sein maternel. Tous ces germes, incalculables dans leur nombre et leur diversité, sont là suspendus entre le ciel et la terre dans leur berceau et livrés au vent

qui a la charge de bercer ces créatures. Les forêts futures se balancent imperceptibles aux forêts vivantes. La nature est tout entière aux soins de son immense maternité.

Le 23. — Nous sommes parvenus à lancer sur l'étang une vieille chaloupe que nous avons retirée de la vase où elle était ensevelie depuis plus d'un an. Elle nous a bien coûté à réparer, mais nous sommes bien payés de nos peines par le plaisir que nous prenons à nos petites navigations. Cette chaloupe a appartenu à un bâtiment suédois. Qui sait les mers qu'elle a courues? Eût-elle fait le tour du monde, elle n'en pourrira pas moins sur une petite flaque d'eau.

Le 12 juin. — Ces vingt jours se sont passés misérablement, et si misérablement que je n'ai pas eu le courage d'écrire un mot ici ni ailleurs. Le mal m'a ressaisi avec une extrême violence et m'a comme réduit à l'extrémité. C'est comparable à ce que j'ai souffert de plus rude par le passé. Une lettre d'Eugénie, qui m'est arrivée dans le plus fort de l'accès m'a fait grand bien, mais il fallait que la crise eût son cours... Mon Dieu et mon bon ange, ayez pitié de moi, préservez-moi de pareilles souffrances 1

Le 13. — Sans la verdure, on se croirait en décembre. La belle saison s'en est allée je ne sais où*

Le so\eil y pendra son nom, il fait froid à grelotter. Ce maudit vent d'ouest a envahi le ciel avec ses innombrables troupeaux de nuages et nous inonde de pluie. On croirait voir passer l'hiver là-haut, avec son triste cortège. Rien de plus affligeant que ce contraste de la terre verdoyante, de ce tapis si riche, si merveilleusement diapré que le printemps a tendu sur la surface de la terre pour y poser ses beaux pieds, avec la voûte céleste toute noircie par des nuages pluvieux. Je me figure un mariage célébré dans une église tendue de noir. Oh ! d'ailleurs, même dans les plus beaux jours, quelle différence du ciel breton à celui de notre Midi! Ici l'été dans ses jours de solennité a toujours quelque chose de triste, devoilé, de borné. C'est comme un avare qui se met en frais, il y a de la ladrerie dans sa magnificence. Vive notre ciel du Languedoc, si libéral en lumière, si bleu, si largement arqué 1

Le 15. — Strange dream! J'ai rêvé que je me trouvais seul dans une vaste cathédrale. J'étais là sous l'impression de la présence de Dieu et dans cet état de l'âme où l'on n'a plus conscience que de Dieu et de soi-même, lorsqu'une voix s'est élevée. Cette voix était infiniment douce, une voix de femme et qui pourtant remplissait toute l'église comme eût pu faire un grand concert. Je l'ai reconnue aussitôt, c'était la voix de L.. , silver-sweet sounding.

Le 19. — Trois nuits de suite la même figure m'est apparue. Que faut-il penser de cela?

Le 23. — « Je sens bien que je suis une pauvre créature qui ai peu d'esprit. » Oh ! que c'est bien dit, mon cher Bernardin ! Comme tu as bien rendu le sentiment d'une âme qu'on s'efforce d'élever au-dessus de sa sphère et qui, pénétrée de son impuissance, s'écrie : Je sens bien que je suis une pauvre créature, comme tu fais dire à Virginie. Il y a bien longtemps que je me répète ces paroles; c'est le résumé de tous mes travaux, de toute ma vie. Oh ! si je n'étais pauvre que de ce côté, encore passe; mais c'est que ma pauvreté est presque universelle, oui universelle, et que je ne tirerai jamais grand' chose de bon de ma tête, non pas pour moi, mais pour ceux qui ont droit d'attendre quelque chose de moi. C'est là ce qui me désole. Je me suis trompé de chemin. J'aurais pu faire quelque chose d'utile en prenant une direction tout opposée. Impossible de ppusser les expériences plus loin que je ne l'ai fait. Celle que je suis en train de parfaire sera sans réplique. Après cela, qui pourrait dire ce qu'il adviendra de moi? Le fil invisible de la Providence me tirera toujours du meilleur côté.

Le 28. — J'ai bien des choses à dire, allons au plus pressé. J'ai là une irritation qui veut parler et se faire jour à travers tout le reste. J'ai tant pâti dans

mon âme que je devrais être à l'épreuve des piqûres d'épingle, s'il en allait de l'âme comme du corps qui s'endurcit aux coups comme le fer sous le marteau. Mais pour elle, c'est tout au rebours. Je désirerais vivement *

Le 4 juillet. — J'ai reçu le coup de grâce. Me voilà bien et dûment atteint et convaincu de la plus lourde maladresse qui se puisse imaginer. Je regarde cette histoire-là comme un jugement sans appel, et tant mieux d'un côté : cela m'apprendra à me priser enfin ce que je vaux. Le taux de mon évaluation est désormais fixé, et par experts. Voilà ce que c'est que d'écouter les vaines pensées : je me disais bien que tôt ou tard mal m'en prendrait, je me suis moqué de moi-même, j'ai fait le fanfaron et aujourd'hui me voilà repoussé honteusement dans mes lignes. Oh 1 je jure bien par ce que j'ai souffert et par le respect que je dois à mon âme, que c'est là ma dernière sortie. Je veux me barricader chez moi, m'y murer pour m'ôter toute tentation, ne bougeant pas plus qu'un terme, dussé-je sécher sur pied. J'ai lu quelque part que des milliers d'animalcules nagent à l'aise dans une goutte d'eau ; la circonférence de mon domaine intellectuel est à peu près égale, je crois, à celle de la goutte, et j'y suis seul : n'ai-jepassujetd'êtreheureuxsans inquiéter davantage mon repos par des rêves d'ambition ? Ohl

1. La fin de la phrase est effacée dans le manuscrit original.

oui, mon petit monde, ma petite gouttelette imperceptible, tu es à moi seul et désormais à toi seule je serai. S'il se rencontre quelque vivant aussi menu que moi qui me prie de lui donner entrée, j'exercerai volontiers l'hospitalité, je le recevrai cordialement, plein de reconnaissance pour la sympathie qui l'aura fait frapper à ma porte; je le promènerai par toute ma demeure, livrant tous les détails à sa curiosité, comme on le ferait d'un palais; nous causerons avec charme de mille petites, petites choses, qui seront grandes affaires pour nous : bonheurs, peines, travaux, découvertes, philosophie, poésie, tout cela passera dans nos entretiens, mais dans des proportions convenables à l'étendue infiniment bornée de nos conceptions et à l'exiguïté de nos âmes. Après nous être donné à cœur-joie de causeries et d'amitiés, je reconduirai mon hôte jusqu'à la porte et, lui laissant un baiser et un adieu (deux choses touchantes qui vont de compagnie), je pousserai les verroux et me tiendrai coi dans mon univers microscopique, jusqu'à ce que le marteau m'avertisse encore qu'il y a au dehors une pensée qui pense à moi.

Le 17. — Hier, j'ai vu les hirondelles voler dans les nues, présage de sérénité qui ne m'a pas trompé. J'écris sur le déclin d'une belle journée, bien éclatante, bien chaude, après un mois et demi de nuages et de froidure ; mais ce beau soleil , qui me fait ordinairement tant de bien, a passé sur moi comme un

astre éteint; il m'a laissé comme il m'a trouvé, froid, glacé, insensible à toute impression extérieure, et souffrant dans le peu de moi qui vit encore des épreuves stériles et misérables. Ma vie intérieure dépérit chaque jour, je m'enfonce je ne sais dans quel abîme et je dois être arrivé déjà à une grande profondeur, car la lumière ne m' arrive presque plus et je sens le froid qui me gagne. Oh ! je sais bien ce qui m'entraîne, je l'ai toujours dit et le dirai aujourd'hui plus fort que jamais en tombant : c'est la désolante conviction de mon impuissance, c'est cette impuissance fatale, vérité dont j'ai apporté ici le germe et -qui a tellement grossi durant ces huit mois qu'elle a fini par m' accabler, me renverser et me précipiter dans une chute dont je ne connais pas les bornes. Oui, je tombe, c'est bien sûr, car je ne vois plus ce que je voyais, je n'éprouve plus ce que j'éprouvais.

Le 1er août. — Depuis- quelque temps, comme un pécheur converti, je m'efforce d'aimer ce que je haïssais et de haïr ce que j'aimais. J'ai fait abjuration solennelle de poésie, de contemplation, de toute ma vie idéale. Je me suis promis de vivre bien paisiblement dans un petit monde de ma façon d'où j'ai banni tous les beaux fantômes qui faisaient foule dans celui que j'habitais auparavant. J'ai pensé qu'une existence circonscrite dans un cercle bien étroit de réalité, confinée comme la fourmi dans un petit trou

creusé dans le sable, me vaudrait mieux que ces courses aventureuses et stériles de ma pensée dans un monde dont je suis décidément repoussé. Mais hélas! il est écrit que ma pauvre imagination n'aura pas où se reposer ici-bas. Ce petit ooin que je lui avais choisi dans les réalités, afin qu'elle pût s'y endormir, la rejette comme a fait la sphère idéale. Que devenir dans cet état de suspension entre deux sphères, dans cette région où la pensée ne se soutient que parce qu'elle est également repoussée par toutes les deux ?

Le 12. — Je ne reviens plus ici qu'à de longs intervalles, parce que les heures douces et expansives ne me reviennent plus que de loin en loin. Un tel froid a saisi mon âme que tout ce qui y tombe s'y engourdit aussitôt. Je ne sais quelle paralysie m'a frappé; je ne sais quelle insouciance, plus pénible cent fois que la sensibilité la plus nerveuse, me fait passer des semaines entières sans prendre garde à rien.

Le 14. — Après une longue série de jours éclatants, j'aime assez à trouver un beau matin le ciel tendu de gris et toute la nature se reposant en quelque sorte de ses jours de fête dans un calme mélancolique. C'est bien cela aujourd'hui. Un voile immense, immobile, sans le moindre pli, couvre toute la face du ciel; l'horizon porte une couronne de vapeurs

bleuâtres; pas un souffle dans l'air. Tous les bruits qui s'élèvent dans le lointain de la campagne arrivent à l'oreille à la faveur de ce silence : ce sont des chants de laboureur, des voix d'enfants, des piaulements et des refrains d'animaux, et de temps à autre un chien qui aboie je ne sais où et des coqs qui se répondent comme des sentinelles. Au dedans de moi, tout aussi est calme et reposé. Un voile gris et un peu triste s'est étendu sur mon âme, comme ont fait les nuages paisibles sur la nature. Un grand silence s'est établi, et j'entends comme les voix de mille souvenirs doux et touchants, qui s'élèvent dans le lointain du passé et viennent bruire à mon oreille.

Le 25. — Il y aura demain un an que je partis pour R..., avec Eugénie. Doux anniversaire. Demain sera aussi pour moi un jour de voyage. Je vais à La Brousse passer quelques jours d'amitié et de consolation chez mon cher François.

Le 1er septembre. — Mon Dieu, voilà donc comment finissent toutes choses : des regrets, des larmes ! Voici une heure que je suis de retour d'un petit voyage charmant, et je pleure comme un enfant, et je me consume à regretter un bonheur que j'aurais dû prendre sans m'y attacher, sachant qu'il devait être fort court; mais c'est toujours ainsi. Toutes les fois que je rencontre quelque petit bonheur,

c'est une désolation quand il faut nous séparer, parce que je sais que je vais retomber dans moi-même et reprendre ma routine douloureuse.

Le 3. — Me voilà aux prises avec une position terrible, moi, le plus débile de tous les caractères, la plus timide de toutes les volontés.

Le 26. — Les souvenirs qui se rattachent aux choses de la nature

Ploôrmel, l*f octobre.

Je ne sais ce qui m'arrêta tout court au beau milieu de ma phrase ; mais je voulais exprimer ce qui me venait à l'âme, à l'aspect d'un brouillard épais qui pesait sur la campagne. Quand le soleil fut monté un peu haut sur l'horizon, je vis toute cette brume s'éclaircir insensiblement, se pénétrer de lumière et commencer son mouvement d'ascension vers le ciel où elle finit bientôt par s'évanouir, il ne se passa pas un quart d'heure avant que la plus belle sérénité ne se fît; mais quelque temps après que le centre de l'horizon fut débarrassé, je voyais encore quelques traînées de brume courir sur les crêtes lointaines comme les derniers fuyards d'une armée en déroute, et c'était à cela que se rattachaient mon souvenir et ma phrase inachevée. L'an-

née dernière, à pareille époque, je regardais aussi les brouillards s'élever dans le ciel et décoiffer les montagnes , et ce spectacle prenait dans ces régions majestueuses un caractère de grandeur infinie. On eût cru voir s'envoler les ténèbres antiques, Dieu enlever de sa main, comme un statuaire, la toile qui voilait son œuvre, et la terre exposée dans toute la pureté de ses formes premières aux rayons du premier soleil. Mais ce n'est pas encore là le fin mot de mon souvenir. Souvent, au moment où le brouillard commençait à se détacher de la terre et à devenir diaphane, et que moi, le front collé sur mes vitres, je regardais faire le brouillard, une robe bleue... — Mon Dieu, que le ciel est beau ce soir ! Tout en écrivant j'ai tourné la tête vers la fenêtre et mon regard a été inondé de teintes si douces, si molles, si veloutées ; j'ai vu tant jde choses merveilleuses à l'horizon, que je n'ai pu m'empêcher de jeter ici cette exclamation de ravissement. C'est le crépuscule d'automne dans toute sa mélancolie. Les touffes lointaines des bois limitent merveilleusement, par leur panache majestueux et leurs ondulations capricieuses, la portée de la vue. Les arbres qui s'isolent, soit par leur position, soit par la grandeur de leur taille, présentent des physionomies, des caractères, je dirais presque des visages qui semblent exprimer comme les passions muettes et les choses inconnues qui se passent peut-être sous Técorce de ces êtres immobiles. Ils semblent, avec leurs attitudes et leurs airs de tète,

jouer je ne sais quelle scène mystérieuse aux lueurs du soir. Chaque jour, depuis que je suis ici, le crépuscule me donne de ces représentations magnifiques.

— Une robe bleue, dis- je, passait rapidement dans la brume et disparaissait dans ces ténèbres blanches, comme l'oiseau azuré qui file si vite le long des étangs et des ruisseaux. Quelquefois cette apparition fuyait en chantant et laissait derrière elle comme une traînée de notes argentines qui se. déroulaient avec une rapidité et une mélodie ineffables. Un quart d'heure après, quand l'atmosphère était nettoyée et que la queue traînante du brouillard rampait encore sur les cimes des montagnes les plus reculées, je voyais rentrer L... d'un pas lent et l'air sérieux comme un philosophe qui revient de la méditation.

— J'ai pleuré pour des départs l'année dernière et cette année -ci, presque date pour date. Il ne faut point comparer ces regrets, ils sont de nature trop diverse : ils ne se ressemblent que par la profondeur. Tous deux sont inexprimables. Si je voulais à toute force les mettre en parallèle, je dirais que l'an passé, au mois de septembre, à deux heures de l'après-midi, par un beau soleil, j'ai dit adieu à ce oonheur qui se rencontre à un certain passage du chemin de la vie, vous mène quelques lieues vous entretenant de choses ravissantes avec des paroles d'ange, et puis tout d'un coup, vienne un carrefour, prend la gauche s'il vous faut prendre la droite,

disant avec une douceur railleuse : « Voyageur 1 adieu, voyageur, fais bonne route. » Et j'ajouterais que cette année, au mois de septembre, à quatre heures du soir, par un temps gris et brumeux, j'ai embrassé pour le quitter un homme que j'aime de cette affection ardente et qui ne ressemble à nulle autre, allumée au fond de l'âme je ne sais par quelle étrange puissance réservée aux hommes de génie. M. Féli m'a mené dans la vie neuf mois durant, au bout desquels le fatal carrefour s'est rencontré. — L'habitude de vivre avec lui faisait que je ne prenais pas garde à ce qui se passait dans mon âme ; mais depuis que je ne le vois plus, j'y ai trouvé comme un grand déchirement qui s'est fait au moment de la séparation.

Xe 2. — Six heures du soir. C'est le moment où les souvenirs me reviennent par milliers, comme les oiseaux qui, à la même heure, accourent en foule au rendez-vous qu'ils se sont donné sur un grand peuplier où ils ramagent confusément jusqu'à ce que la nuit les endorme. Le coucher du soleil est ravissant. Les nuages, qui l'ont escorté vers l'occident, s'ouvrent à l'horizon comme un groupe de courtisans qui voient venir le roi , et puis se referment sur son passage. Le soleil couché, quelques-uns de ces nuages s'en reviennent et remontent dans le ciel, emportant les plus belles couleurs. Les plus lourds restent là aux portes du palais , comme une compagnie de gardes

aux cuirasses dorées. Ces nuages ne touchent pas tout à fait à l'horizon : une bande lumineuse qui va s* effilant par les extrémités court entre eux et la ligne bleue de la terre. Quelques peupliers grêles et lointains, qui semblent sortir de cette ligne bleue et dont la taille élancée se détache parfaitement sur la pureté de la bande lumineuse, figurent les mâts de navires à l'ancre sur l'horizon de la mer.

Le A. — Si je savais un peu de dessin, j'aurais emporté quelque chose de notre course d'hier à Josselin. J'ai enfin contemplé un vieux château de baron. Des tours énormes, des remparts cyclopéens enserrent dans leur ceinture massive l'architecture la plus gracieuse, la plus déliée, la plus frêle en apparence, un de ces rêves du moyen âge brodés en l'air sur la pierre avec la délicatesse de l'aiguille des fées. Quand il y a du crépuscule, prenez une feuille dont les insectes ont dévoré le parenchyme, et considérez à la lumière mourante ce réseau de fibres et de nervures délicates, vous aurez comme une miniature des délicieuses fantaisies de l'art gothique.

Le 5, — Les plus belles journées, les plus douces études ne peuvent assoupir en moi cette pensée inquiète et g ei gueuse qui fait le fond de l'humanité.

Le 14. — Tandis que je vais poursuivant un essaim de vaines pensées comme un homme qui n'a

pas à s'inquiéter de plus, tout mon avenir se renverse. On m'a dit qu'il fallait m'en retourner au monde. Chose bizarre! je me suis surpris cent fois à regretter la vie étrange qu'on y mètie, et aujourd'hui que la solitude et la retraite m'ont donné congé, le monde me fait horreur. Oh ! c'est que ma place était bien ici, et, malgré mes caprices et mes boutades mondaines, j'y tenais par le fond de l'âme. Je commençais à voir clair dans ma destinée, et voilà que je recommence à n'y plus rien comprendre. Mon Dieu ! pourtant, c'est bien cruel. Que voulez-vous donc faire de moi parmi les hommes? Que deviendrai-je dans ce tourbillon, moi, la plus faible des créatures ? Oh ! je reconnais bien là mon épreuve. Je croyais être assez convaincu de mon impuissance, de ma débilité, de la constitution maladive et. incomplète de mon organisation morale; hélas! il paraît que je ne suis pas assez persuadé, puisque je suis renvoyé au grand destructeur de toute joie intérieure, de toute noble énergie, de toute naïve espérance, le monde.

Le 24. — Certes, c'est une vive jouissance qu'une course parmi les champs. Quel bonheur de jeter bas cette lourde chaîne de la vie habituelle et de s'échapper dans la campagne où l'on respire à l'aise, où l'on savoure la noble volupté d'une indépendance de quelques heures, où le cœur s'élève et les pensées tournent à la contemplation, où l'on est tout

ravi de se trouver, soi, homme, seul & seul avec la nature. Nous avons fait le tour d'un étang qui a bien deux lieues de circuit : de longtemps je n'avais pris tant de plaisir à une course. La vue des eaux me charme toujours infiniment, et.aiijourd'hui tout était à souhait pour m' enchanter. Cet étang, d'une belle étendue, s'épanche entre deux bois dont les lisières décrivent des lignes irrégulières, mais d'autant plus gracieuses. Au déclin du jour, c'était quelque chose d'infiniment mélancolique que cette nappe d'eau verte et vague, et la couleur pâle des bois qui commencent à se dépouiller, et la teinte grise du ciel où passaient silencieusement des bandes de corbeaux et de canards sauvages. Mille pensées d'une tristesse douce me sont venues : je me suis souvenu que dans mon enfance j'aimais à m'asseoir à la même heure sur le parapet de la terrasse du Gayla et à regarder passer les oiseaux qui s'en allaient chercher un gîte pour la nuit.

Le Val, 7 décembre.

Après un an de calme parfait, sauf les tempêtes intérieures, dont il ne faut pas accuser la solitude, car elle m'a enveloppé de tant de paix et de silence qu'une âme moins inquiète que la mienne se serait délicieusement endormie; après un an, dis-je, de ce calme accompli , ma fortune , qui m'avait laissé entrer dans la maison sainte pour y prendre un peu

de repos, a frappé à la porte pour me rappeler; car elle n'avait pas poursuivi son chemin, mais «' était assise sur le seuil, attendant que j'eusse repris assez de forces pour me remettre en voyage. « Ta halte est assez longue, m'a-t-elle dit, allons, en route 1 *» Et elle m'a pris par la main, et la voilà de nouveau en marche comme ces pauvres femmes qu'on rencontre sur les chemins, menant un enfant qui les suit d'un air désolé. Mais quelle est ma folie de me plaindre, et n'y a-t-il pas au monde d'autres souffrances que les miennes à arroser de mes larmes ? Je dirai désormais aux sources de mes pleurs : « Fermez- vous; » et au Seigneur: « Seigneur, n'écoutez pas mes plaintes, » toutes les fois que je serai tenté d'invoquer le Seigneur et mes larmes pour moimême ; car il est bon que je souffre, moi qui ne puis rien acheter dans le ciel par le mérite de mes actions, et qui n'y gagnerai quelque chose que par la vertu des souffrances, comme toutes les âmes faibles. Ces âmes n'ont pas d'ailes pour s'élever au ciel, et le Seigneur qui veut cependant qu'elles y viennent leur envoie du secours : il les place sur un bûcher d'épines et fait descendre le feu de la douleur ; le bois consumé, il s'élance vers le ciel comme une vapeur blanche, semblable à ces colombes qui prenaient leur vol parmi les flammes mourantes du bûcher des martyrs. C'est l'âme qui a consommé son sacrifice, et que le feu des tribulations a rendue assez légère pour qu'elle puisse s'élever au ciel, comme une fu-

mée. Le bois est lourd et immobile; mettez-y le feu, une partie de lui-même s'élèvera jusqu'aux nues.

Je suis de ces âmes, Seigneur; je ne dois donc pas verser des larmes pour éteindre mon bûcher, Mais je répandrai des pleurs à grands flots pour ceux qui souffrent et qui ne devraient pas souffrir. J'en répandrai surtout pour Celui qui est aujourd'hui en proie aux plus profondes amertumes et qui a fait tant de bien qu'il semblait déjà surabonder de mérites sans qu'il eût besoin d'en gagner de nouveaux par la voie des souffrances. Je pleurerai sur lui et sur ceux qui lui font du mal, et qui m'en ont fait aussi par contre-coup. Jésus-Christ ayant répandu "la vertu inappréciable de son sang sur ses bourreaux, c'est bien la moindre chose que les hommes laissent tomber leurs larmes sur leurs ennemis.

Je consacrerai ces larmes et les trésors de souvenirs que j'emporte de ce toit bienheureux de La Chênaie, qui a protégé durant un an ma vie, cachée dans le sein d'un prêtre que les hommes comptent parmi leurs gloires sur la terre, et que les saints réclament comme un des leurs dans le ciel. Quoique ma douleur soit bien amère, je ne suspendrai pas ma harpe aux saules des fleuves, parce que le chrétien, au contraire de l'Israélite, doit chanter le cantique du Seigneur et de l'homme du Seigneur, dans la terre étrangère.

Et voyez combien1 la Providence est pleine de

1. On peut chercher dans notre première édition, t. I, p. 83-97,

bonté pour moi ! De peur que le passage subit de l'air doux et tempéré de la vie religieuse à la zone torride du monde n'éprouvât trop mon âme, elle m'a amené, au sortir du saint asile, dans une maison élevée sur les confins des deux régions, où, sans être de la solitude, on n'appartient pas encore au monde; une maison dont les croisées s'ouvrent, d'un côté, sur la plaine où s'agite le tumulte des hommes, et de l'autre sur le désert où chantent les serviteurs de Dieu, Je veux coucher ici l'histoire du séjour que j'y ferai, car les jours qui passent sous ce toit sont pleins de bonheur, et je sais que dans l'avenir je me retournerai fréquemment pour relire les félicités passées. — Un homme pieux et poète1, une femme dont l'âme va si bien à la sienne qu'on dirait d'une seule mais dédoublée; une enfant qui s'appelle Marie, comme sa mère, et qui laisse, comme une étoile, percer les premiers rayons de son amour et de son intelligence à travers le nuage blanc de l'enfance ; une vie simple, dans une maison antique; l'Océan qui vient le matin et le soir nous apporter ses accords; enfin un voyageur qui descend du Garmel pour se rendre à Babylone et qui a posé à la porte son bâton et ses sandales, pour s'asseoir à la table

une variante de la fin de ce fragment et des quatre fragments qui suivent. Nous substituons cette fois, au texte du Cahier Vert, une version que l'auteur avait écrite ensuite sur des feuilles volantes, et qu'il eût préférée lui-même sans aucun doute. i. Hippolyte La Morvoooais, auteur de la Thébaide des Grèvet.

hospitalière : voilà de quoi composer un poëme biblique, si j'étais bon à décrire les choses comme 4 les sentir.

Le 8. — Hier, le vent d'ouest soufflait avec furie. Tai vu l'Océan agité, mais ce désordre, quelque sublime qu'il soit, est loin de valoir, à mon avis, le spectacle de la mer sereine et bleue. Mais pourquoi avancer que l'un ne vaut pas l'autre ? Qui pourrait mesurer ces deux sublimités et dire : « La seconde dépasse la première? » Disons seulement : «Mon âme se complaît mieux dans la sérénité que dans l'orage. »

Hier, c'était une immense bataille dans les plaines humides. On eût dit, à voir bondir les vagues, ces innombrables cavaleries de Tartares qui galopent sans cesse dans les plaines de l'Asie. L'entrée de la baie est comme barrée par une chaîne d'îlots de granit : il fallait voir les lames courir à l'assaut et se lancer follement contre ces masses avec d'effroyables clameurs ; il fallait les voir prendre leur course et faire à qui franchirait le mieux la tête noire des écueils. Les plus hardies ou les plus lestes sautaient de l'autre côté en poussant un grand cri; les autres, plus lourdes ou plus maladroites, se brisaient contre le roc en jetant des écumes d'une blancheur éblouissante, et se retiraient avec un grondement sourd et profond, comme les dogues repoussés par le bâton du voyageur.

Nous étions témoins de ces luttes étranges, du haut

d'une falaise où nous. avions peine à tenir contre les secousses du vent. Le tumulte immense de la mer, la course bruyante des vagues, celle non moins rapide, mais silencieuse, des nuages, les oiseaux de marine qui flottaient dans le ciel, balançant leur corps grêle entre deux ailes arquées et d'une envergure démesurée, tout cet ensemble d'harmonies sauvages et retentissantes qui venaient converger à l'âme de deux êtres hauts de cinq pieds, plantés sur la crête d'une falaise, secoués comme deux feuilles par l'énergie du vent, et, dans cette immensité, pas plus apparents que deux oiseaux perchés sur une motte de terre. Oh! c'était quelque chose d'étrange et d'admirable, un de ces moments d'agitation sublime et de rêverie profonde tout ensemble, où l'âme et la nature se dressent de toute leur hauteur l'une en face de l'autre.

De la hauteur, nous descendîmes dans une gorge qui ouvre une retraite marine, comme savaient en décrire les anciens, à quelques flots paisibles qui viennent s'y endormir en murmurant, tandis que leurs frères insensés battent les écueils et luttent entre eux. Des quartiers énormes de granit gris, bariolés de mousses blanches, sont répandus en désordre sur le penchant de la colline qui a ouvert cette anse en se creusant. On dirait, tant étrangement ils sont posés et tant ils inclinent vers la chute, qu'un géant s'est amusé un jour à les précipiter du haut de la côte et qu'ils se sont arrêtés là où un obstacle

s'est rencontré, les uns à quelques pas du point de départ, les autres à mi-côte; mais encore semblentils plutôt suspendus qu'arrêtés, ou plutôt ils paraissent rouler toujours. Le bruit des vents et des flots, qui s'engouffre dans cet enfoncement sonore, y rend les plus belles harmonies. Nous y fîmes une halte assez longue, appuyés sur nos bâtons et tout émerveillés.

Le 9. — La lune luisait encore avec quelques étoiles quand la cloche nous a appelés à la messe*. J'aime particulièrement cette messe matinale qui se dit entre les dernières lueurs des étoiles et les premiers rayons du soleil.

Le soir, Hippolyte et moi avons pris le long des côtes. Nous voulions voir quel est l'Océan sur la fin d'un jour de décembre gris et calme. La brume nous voilait le lointain des eaux, mais donnait assez d'espace à la vue pour laisser soupçonner l'infini. Nous étions postés sur une pointe qui porte une hutte de douanier, et nous nous tenions adossés à la hutte. A droite, un bois répandu sur le penchant de la côte étalait dans une lueur pâle ses rameaux nus et effilés qui sifflaient légèrement. A gauche, bien loin, la tour des Ébihens tantôt disparaissait à moitié comme noyée dans les ombres, tantôt reparaissait avec une faible lueur au front, quand un rayon furtif du crépuscule parvenait à tromper les nuages. Le bruit de la mer était calme et rêveur comme aux plus beaux

jours; seulement il avait quelque chose de plus plaintif. Notre oreille suivait ce bruit qui se développait sur toute la longueur de la côte, et nous ne reprenions haleine qu'après que la lame qui l'avait épanché s'était retirée pour faire place à celle qui suivait. C'est, je crois, de la voix grave et profonde que roule la lame qui déferle et du bruit grêle et pierreux de la lame qui s'en va en froissant légèrement le sable et les coquillages, que naît ce timbre extraordinaire du chant de la mer. Mais pourquoi décomposer cette musique? Je ne dirai jamais rien qxrî vaille là-dessusf car je n'entends rien à l'analyse; revenons donc au sentiment.

L'ombre s'épaississait autour de nous et nous ne songions pas à partir, car l'harmonie de la mer allait s' agrandissant à mesure que tout se taisait sur la terre et que la nuit déployait ses mystères. Semblables à ces statues que les anciens plaçaient sur les promontoires, nous demeurions immobiles, comme fascinés et liés par le charme de l'Océan et de la nuit. Nous ne donnions d'autre signe de vie que de lever la tête lorsque nous entendions passer l'aile sifflante des canards sauvages.

La suite de mes errantes fortunes m'a amené sur un cap solitaire de Bretagne pour y rêver tout un soir d'automne. Là se sont tus durant quelques heures tous ces bruits intérieurs qui ne se sont jamais bien calmés depuis que la# première tempête ê'est élevée dans mon sein. Là, toutes les mélanco-

lies douces et célestes sont entrées en troupe dans mon âme avec les accords de l'Océan, et mon âme a erré comme dans un paradis de rêveries. Oh! quand j'aurai quitté le Val et versé mes larmes d'adieu dans le sein de votre amitié, quand je serai à Paris, où il n'y a ni val ni Océan, ni âmes comme vous, quand j'irai seul avec mes tristesses et mon âme encline à se désespérer, oh 1 combien je verserai de pleurs au souvenir de nos soirées, car le bonheur, c'est la pluie fine et douce qui pénètre l'âme, mais qui en jaillit après en sources de larmes.

Le 20. — Je n'ai jamais goûté avec autant d'intimité et de recueillement le bonheur de la vie de famille. Jamais ce parfum qui circule dans tous les appartements d'une maison pieuse et heureuse ne m'a si bien enveloppé. C'est comme un nuage d'encens invisible que je respire sans cesse. Tous ces menus détails de la vie intime dont l'enchaînement constitue la journée sont pour moi autant de nuances d'un charme continu qui va se développant d'un bout à l'autre du jour.

Le salut du matin qui renouvelle en quelque sorte le plaisir de la première arrivée, car la formule avec laquelle on s'aborde est à peu près la môme, et d'ailleurs la séparation de la nuit imite assez bien les séparations plus longues, comme elles étant pleine de dangers et d'incertitudes; le déjeuner, repas dans

lequel on fête immédiatement le bonheur de s'être retrouvé ; la promenade qui suit, sorte de salut et d'adoration que nous allons rendre à la nature; notre rentrée et notre clôture dans une chambre tout* lambrissée à l'antique, donnant sur la mer, inaccessible au bruit du ménage, en un mot, vrai sanctuaire de travail ; le dîner qui nous est annoncé, non par 1 son de la cloche qui rappelle trop le collège ou k grande maison, mais par une voix douce ; la gaieté, les vives plaisanteries, les causeries ondoyantes qui flottent sans cesse durant le repas; le feu pétillant de branches sèches autour duquel nous pressons nos chaises immédiatement après ; les douces choses qui se disent à la chaleur de la flamme qui bruit tandis que nous causons, et, s'il fait soleil, la promenade au bord de la mer qui voit venir à elle une mère, son enfant dans les bras, le père de cet enfant et un étranger, ces deux-ci un bâton à la main; les lèvres roses de la petite fille qui parlent en même temps que les flots, quelquefois les larmes qu'elle verse, et les cris de la douleur enfantine sur le rivage de la mer ; nos pensées à nous, en considérant la mère et l'enfant qui -se sourient, ou l'enfant qui pleure et la mère qui tâche de l'apaiser avec la douceur de ses caresses et de sa voix; l'Océan qui va toujours roulant son train de vagues et de bruits; les branches mortes que nous coupons en nous en allant çà et là dans le taillis, pour allumer au retour un feu prompt et vif; ce petit travail de bûcheron qui nous rapproche de

la nature et nous rappelle l'ardeur singulière de M. Féli pour "le même labeur; les heures d'étude et d'épanchement poétique, qui nous mènent jusqu'au souper; ce repasr qui nous appelle avec la même douce voix et se passe dans les mêmes joies que le dîner, mais moins éclatantes, parce que le soir voile ♦out, tempère tout; la soirée qui s'ouvre par l'éclat J'un feu joyeux, et, de lecture en lecture, de causeries en causeries, va expirer dans le sommeil ; à tous les charmes d'une telle journée ajoutez je ne sais quel rayonnement angélique, quel prestige de paix, de fraîcheur et d'innocence, que répandent la tête blonde, les yeux bleus, la voix argentine, les ris, les petites moues pleines d'intelligence d'un enfant qui, j'en suis sûr, fait envie à plus d'un ange, qui vous enchante, vous séduit, vous fait raffoler avec un léger mouvement de ses lèvres, tant il y a de puissance dans la faiblesse! à tout cela ajoutez enfin les rêves de l'imagination, et vous serez loin encore d'avoir atteint la mesure de toutes ces félicités intimes.

Le 21. — Depuis quelques jours le temps est au pire. La pluie tombe et le vent souffle par rafales, mais avec une telle furie qu'il semble que tout va s'en aller en proie à ces giboulées redoutables. Voilà trois nuits de suite que je suis réveillé en sursaut par un de ces grains qui passent régulièrement vers l'heure de minuit. Us livrent à la maison un si furieux assaut que tout est mis en tremblement et frissonne

dans l'intérieur. Je me dresse à moitié sur mon lit et j'écoute passer l'ouragan, et mille pensées qui dormaient, les unes à la surface, les autres au plus profond de mon âme, s'agitent et se lèvent.

Tous les bruits de la nature : les vents, ces haleines formidables d'une bouche inconnue, qui mettent er jeu les innombrables instruments disposés dans les, plaines, sur les montagnes, dans le creux des vallées ou réunis en masse dans les forêts; les eaux, qui possèdent une échelle de voix d'une étendue si démesurée, à partir du bruissement d'une fontaine dans la mousse jusqu'aux immenses harmonies de V Océan; le tonnerre, voix de cette mer qui flotte sur nos têtes ; le frôlement des feuilles sèches, s'il vient à passer un homme ou un vent follet; enfin, car il faut bien s'arrêter dans cette énumération qui serait infinie, cette émission continuelle de bruits, cette rumeur des éléments toujours flottante, dilatent ma pensée en d'étranges rêveries et me jettent en des étonnements dont je ne puis revenir. La voix de la nature a pris un tel empire sur moi que je parviens rarement à me dégager de la préoccupation habituelle qu'elle m'impose, et que j'essaye en vain défaire le sourd. Mais s'éveiller à minuit, aux cris de la tempête, être assailli dans les ténèbres par une harmonie sauvage et furieuse qui bouleverse le paisible empire de la nuit, c'est quelque chose d'incomparable en fait d'impressions étranges; c'est la volupté dans la terreur.

Mordreux, 2 janvier 1834

Je terminais ainsi avant-hier au soir une lettre à Frédéric :

« Je vous écris dans les dernières heures de 1833. Il y a je ne sais quelle tristesse solennelle dans cette agonie de Tannée. J'ai le cœur plein de pensées étranges et lamentables, car la tempête rugit au dehors, et Tannée expire dans les convulsions d'une nuit sombre et orageuse. »

J'ai souffert étrangement tout le long de cette soirée. L'incroyable rapidité de la fuite de la vie, le mystère de nos destinées , les terribles questions que le doute adresse parfois aux hommes les mieux affermis dans leur croyance, enfin cet état qui revient pour moi assez souvent, dans lequel l'âme, comme Lénore, se sent emportée bride abattue vers je ne sais quelles régions lugubres, tout cela s'était emparé de moi. Dans la même soirée j'ai reçu la confirmation d'une nouvelle qui bruissait autour de nous depuis quelques jours : la défaite d'un grand homme qui a rendu sa plume comme les bravés rendent leur épée, l'indignation dans le cœur et les larmes aux yeux. Pauvre M. Féli! vous m'avez souvent pressé contre votre sein, j'ai respiré votre âme, et mon regard timide et indigne a plongé jusqu'au fond de votre cœur; car il y avait des jours où vous deveniez si transparent, si limpide, qu'on voyait jusqu'au fond de vous,

comme dans la plus claire fontaine. Oh I quelle douleur s'empare de moi quand je vous vois si méconnu» et souffrant tant de mal pour tout le bien que vous avez voulu faire 1 Quel homme mieux que vous a pu dire au Seigneur : « Le zèle de votre maison me dévore ? » et vous avez été réputé parmi ceux que Satan

envoie pour jeter l'alarme dans la maison du Seigneur1!

Au Val, 20 janvier.

J'ai passé trois semaines à Mordreux *, au sein d'une famille, la plus paisible, la plus unie, la plus bénie du ciel, qui se puisse imaginer* Et cependant, dans ce calme, dans cette douce monotonie de la vie familière, mes jours étaient animés intérieuiement, sibien que je ne crois pas avoir jamais éprouvé une pareille inquiétude de cœur et de tête. Je ne sais quel étrange attendrissement s'était emparé de tout mon être et me tirait les larmes des yeux pour un rien, comme il arrive aux petits enfants et aux vieillards. Mon sein se gonflait à tout moment, et mon âme s'épanchait en elle-.mê<pe en élans intimes, en eiïu-

i. La fin de la page est effacée dans le manuscrit original, et les deux feuillets suivants ont été enlevés sans doute par Guéri a luimême.

2. Chez M. de La Villcon, beau-père d'Hippolyte La Morvonnai».

sions de larmes et de paroles intérieures. Je ressentais comme une molle fatigue qui appesantissait mes yeux et liait parfois tous mes membres. Je ne mangeais plus qu'à contre-cœur, bien que l'appétit me pressât; car je suivais des pensées qui m'enivraient d'une telle douceur, et le bonheur de mon âme communiquait à mon corps je ne sais quelle aise si sensible, qu'il répugnait à un acte qui le dégradait d'une si noble volupté. Je m'efforçais bien de résister à cette exaltation dangereuse, à cette impétuosité de sentiment dont je sentais le péril ; mais j'étais trop en proie pour me sauver, et, selon toutes les apparences, c'en était fait de moi, si je n'eusse trouvé une puissante diversion dans la contemplation de la nature. Je me mis à la considérer encore plus attentivement que de coutume, et par degrés la fermentation s'adoucit, car il sortait des champs, des flots, des bois une vertu suave et bienfaisante qui me pénétrait et tournait tous mes transports en rêves mélancoliques. Cette fusion des impressions calmes de la nature avec les rêveries orageuses du cœur, engendra une disposition d'âme que je voudrais retenir longtemps, car elle est des plus désirables pour un rêveur inquiet comme moi. C'est comme une extase tempérée et tranquille qui ravit l'âme hors d'elle-même sans lui ôter la conscience d'une tristesse permanente et un peu orageuse. Il arrive aussi que l'âme est pénétrée insensiblement d'une langueur qui assoupit toute la vivacité des facultés intellectuelles et l'endort dans un

demi -sommeil vide de toute pensée, dans lequel néanmoins elle se sent la puissance de rêver les plus belles choses. D'autres fois, c'est comme un nuage aux teintes molles qui se répand sur l'âme et y jette cette ombre douce qui invite au recueillement et au repos. Aussi les inquiétudes, les ardeurs, toute la foule turbulente qui bruit dans la cité intérieure faitelle silence, quelquefois se prend à prier et finit toujours par s'arranger pour le repos. Rien ne peut figuret plus fidèlement cet état de l'âme, que le soir qui tombe en ce moment. Des nuages gris, mais légèrement argentés par les bords, sont répandus également sur toute la face du ciel. Le soleil, qui s'est retiré il y a peu d'instants, a laissé derrière lui assez de lumière pour tempérer quelque temps les noires ombres et adoucir en quelque sorte la chute de la nuit. Les vents se taisent, et l'Océan paisible ne m'envoie, quand je vais l'écouter sur le seuil de la porte, qu'un murmure mélodieux qui s'épanche dans l'âme comme une belle vague sur la grève. Les oiseaux, gagnés les premiers par l'influence nocturne , se dirigent vers les bois et font siffler leurs ailes dans les nuages. Le taillis qui couvre toute la pente de la côte du Val , retentissant tout le jour du ramage du roitelet, du sifflement gai du pivert et des cris divers d'une multitude d'oiseaux, n'a plus aucun bruit dans ses sentiers ni sous ses fourrés , si ce n'est le piaulement aigu jeté par les merles qui jouent entre eux et se poursuivent, tandis que les autres oiseaux ont déjà

le cou sous l'aile. Le bruit des hommes, qui se taisent toujours les derniers, va s' effaçant sur la face des champs. La rumeur générale s'éteint, et Ton n'entend guère venir de clameurs que des bourgs et des hameaux, où il y a, jusque bien avant dans la nuit, des enfants qui crient et des chiens qui aboient. Le silence m'enveloppe, tout aspire au repos, excepté ma plume qui trouble peut-être le sommeil de quelque atome vivant, endormi dans les plis de mon cahier, car elle fait son petit bruit en écrivant ces vaines pensées. Et alors, qu'elle cesse : car ce que j'écris, ce que j'ai écrit et ce que j'écrirai ne vaudra jamais le sommeil d'un atome.

10 heures du soir. — Dernière promenade, dernière visite à la mer, aux côtes, à tout ce magnifique paysage qui m'enchante depuis deux mois. L'hiver nous sourit avec toute la grâce du printemps, et nous donne des jours qui font chanter les oiseaux et pousser la verdure aux rosiers dans les jardins, aux églantiers dans les bois et aux chèvrefeuilles le long des murs et des rochers où ils grimpent. Sur les deux heures, nous avons pris ce sentier qui circule avec tant de grâce parmi les ajoncs fleuris et les rudes gazons des falaises, longe les champs de blé, s'incline vers les ravines 9 s'insinue entre les haies et s'élance hardiment vers les roches les plus hautaines. Le but de la promenade était un promontoire qui domine la baie de Quatre-Vaux. La mer brillait de tout son éclat

et brisait à cent pieds au-dessous de nous avec des bruits qui passaient par nos âmes en montant vers le ciel. Vers l'horizon, des barques de pécheurs épanouissaient sur l'azur leurs voiles d'une blancheur éclatante, et nos regards allaient alternativement de cette petite flotte à une autre plus nombreuse qui se balançait avec des chants, plus prés de nous; c'était une foule innombrable d'oiseaux de marine qui faisaient gaiement leur pêche et nous réjouissaient la vue par J' éclat de leur plumage et l'élégance de leur port sur les flots. Ces oiseaux, ces voiles, la beauté du jour, la sérénité universelle, donnaient un air de fête à F Océan et remplissaient mon âme d'un enthousiasme joyeux, malgré le fonds d'idées tristes que j'avais apporté sur notre promontoire. Cependant je me livrais de toute la foi ce de mon regard à la contemplation des caps, des rochers, des îles, m'efforçant d'en lever comme une empreinte et de la transporter dans mon âme. Au retour, j'ai foulé religieusement, et avec un regret à chaque pas, ce sentier qui m'a mené si souvent à de si belles contemplations et en si douce compagnie. Il est si plein de charmes ce sentier quand il arrive dans le taillis et qu'il s'avance entre des coudriers qui le dominent et une haie de buis qui croît librement en broussailles! Là, la joie que m'avait communiquée la nature a expiré et j'ai été pris de la mélancolie du départ. Demain fera pour moi de cette mer, de ces côtes, de ces bois, de tant de charmes que j'y ai goûtés, un songe, une pensée

flottante que je contemplerai avec une autre pensée* Et pour prendre de ces doux lieux autant que je pouvais et comme s'il eût été en leur pouvoir de se donner à moi, je les suppliais intérieurement de se graver en mon âme, d'envoyer en moi quelque chose d'eux-mêmes qui ne passât point. En même temps j'écartais les branches des buis, des buissons, des fourrés épais, et j'enfonçais ma tête dans l'intérieur pour respirer les sauvages parfums qu'ils recèlent, pénétrer dans leur intimité et, pour ainsi dire , Leur parler dans le cœur.

La soirée s'est passée comme d'habitude en causeries, en lectures. Nous sommçs revenus sur le bonheur des jours passés. J'en ai tracé une faible image dans ce cahier, nous l'avons contemplée mélancoliquement comme celle d'un trépassé des plus chers* des plus doux.

Hippolyte est couché. J'écris ceci dans la solitude et le silence de la nuit, à côté d'un feu qui s'éteint. J'ai été prêter l'oreille sur la porte aux bruits du dehors. H y en a peu : l'Océan s'est retiré au loin, il est calme, il dort, on ne l'entend pas. L'Arguenon circule librement dans les grèves , la lune se promène dans son courant, et ses gués, où les eaux bouillonnent, nous envoient un léger murmure. La brise soupire à peine dans le bois et tout le reste est tranquille.

Adieu, adieu, séjour bien-aimé ! Si tu m'aimes et que tu doutes de ma constance, écoute ceci qui te jrassurera : je perds la moitié de mon âme en perdant

la solitude. J'entre dans le monde avec une secrète horreur.

Caen 9 24 janvier.

Je viens de parcourir quelques rues de cette ville à la lueur de quelques pâles réverbères. Qu'ai-je vu? Les noirs fantômes des églises et de leurs clochers dont je n'ai pu saisir que les masses ; mais le mystère de la nuit qui les enveloppe et n'arrête pas leurs dimensions comme ferait l'éclat du jour, ajoute à leur religion et m'a pénétré d'un sentiment qui vaut mieux, je crois, que celui des formes. Ma pensée s'est élevée indéfiniment vers le ciel avec ces flèches qui semblaient ne point prendre fin, et elle a rôdé avec terreur tout autour de ces nefs mornes comme des tombeaux. Voilà tout. Il y avait foule dans les rues, mais qu'est-ce que la foule dans la nuit, et même le jour? Dans la nuit, j'aime mieux le bruit des vents, et, durant le jour, ces grandes assemblées tantôt silencieuses et tantôt mugissantes, qu'on appelle forêts. D'ailleurs j'ai rencontré de ces hommes qui me font toujours fuir et rentrer au plus vite, des étudiants ?ui s'en allaient portant fièrement leurs habits , et respiraient dans tous leurs traits je ne sais quelle expression qui m'intimide et me met en déroute. 0 mon cahier I mon doux ami, combien j'ai senti que je t'aimais en me dégageant de cette multitude. Aussi me voici maintenant à toi quoique la nuit soit bien avancée et que je sois tout brisé de fatigue ; tout

à toi pour te conter mes peines et t' entretenir paisiblement dans le secret. Pourrais-je assez revenir sur des souvenirs encore tout trempés de mes larmes et qui demeureront toujours incorruptibles dans mon âme ? Ce bon Hippolyte et son adorable Marie ! Je lui avais dit adieu ; elle m'avait répondu avec quelques paroles de la plus touchante bonté; j'avais balbutié encore quelques mots et m'étais mis à descendre rapidement l'escalier, croyant qu'elle n'avait pas passé le seuil de la porte et que tout était fini, lorsque j'entendis un nouvel adieu qui me venait d'en haut; je levai la tête et je la vis penchée sur le balustre. Je répondis faiblement, bien faiblement, car sa voix avait achevé ce qui me restait de forces pour retenir mes larmes. ..

Paris, 1er fé/rier.

Mon Dieu , fermez mes yeux , gardez-moi de voir toute cette multitude dont la vue soulève en moi des pensées si amères, si décourageantes. Faites qu'en la traversant je sois sourd au bruit, inaccessible à ces impressions qui m'accablent quand je passe parmi la foule ; et pour cela mettez devant mes yeux une image, une vision des choses que j'aime, un champ, un vallon, une lande, le Gayla, le Val, quelque chose de la nature. Je marcherai le regard attaché sur ces douces formes, et je passerai sans ressentir aucun froissement.

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Le 17. — 0 pureté des champs ! J'allais sans cesse montant de la nature à Dieu, et redescendant de Dieu à la nature. C'était là ma vie intérieure mêlée de quelques mélancolies, de quelques tressaillements du cœur, mais qui ne faisaient qu'adoucir ou presser le cours de mes pensées sans les altérer. Rien de souillé n'entrait dans mon âme et je sentais s'accroître les forces de mon intelligence; car lorsque l'homme intérieur est pur, sa pensée s'élève sans obstacle et va toujours s' approchant de la source de toute force intellectuelle. Je commençais à dominer mes découragements et à prendre cette belle et noble confiance d'un cœur qui se sent l'ami de Dieu et qui ne saurait s'abattre tant qu'il s'appuie sur ce sentiment.

Le 16 mars. — Il se passe maintenant en moi cpielque chose de bien étrange. Il ne m'est peut-être jamais arrivé de recevoir de plus fortes preuves de mon impuissance intellectuelle que dans ces dernières semaines et je vais mon train comme si rien n'était; j'écris intrépidement quantité d'articles qui sont! reçus, j'ignore par quel miracle, dans un petit journal. Je ne sais en vérité ce qu'il faut le plus admirer de l'excès de bonté des hommes qui accueillent de si pauvres essais, ou de mon incroyable assurance à lancer de pareilles sottises dans le monde. D'où me vient donc cet extrême courage? Oh ! je puis m' avouer le sentiment qui me l'inspire ; il est pur, il est loua-

ble celui-là, et il arrive si rarement que je puisse contempler face à face une de mes pensées sans avoir à baisser les yeux, que je dois enregistrer ici celle qui me donne une énergie si inusitée. Je travaille uniquement pour mon père et pour mes amis, toute ma force est en eux, et ce n'est pas moi qui travaille, mais eux qui travaillent en moi. Il est vrai que, trois ans durant, ils ont perdu leur peine à me pousser, à m* aiguillonner, et qu'il y avait là de quoi mourir de honte et de remords, si mon âme pouvait élever un sentiment, celui du repentir, par exemple, à quelque degré d'énergie.

Le 23. — Oh ! que je me hâte donc de retenir ici autant qu'il est possible les ravissements de cette journée, que je me hâte d'écrire qu'en ce jour j'ai été heureux du plus sublime bonheur, celui d'un homme qui entrevoit quelque chose des voluptés du ciel, que je me suis senti puissant pour le bien et plein de l'amour de Dieu et des hommes. Oui, il faut se hâter de l'écrire, car ces nobles exaltations durent peu dans mon âme, car demain *

11 me semble insupportable de paraître devant les hommes autre que l'on est devant Dieu. Mon plus rude supplice en ce moment est l'estime que les

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