Il'y a une lacune dans le manuscrit : un feuillet manque
belles âmes font de moi. On dit qu'au jugement dernier le secret des consciences sera révélé à tout l'univers : je voudrais qu'il en fût ainsi de moi dès aujourd'hui et que la vue de mon âme fût ouverte à tous venants.
Le 20 avril. — 0 mon cahier, tu n'es pas pour moi un amas de papier, quelque chose d'insensible, d'inanimé; non, tu es vivant, tu as une âme, une intelligence, de l'amour, de la bonté, de la compassion, de la patience, de la charité, de la sympathie pure et inaltérable. Tu es pour moi ce que je n'ai pas trouvé parmi les hommes, cet être tendre et dévoué qui s'attache à une âme faible et maladive, qui l'enveloppe de son affection, qui seul comprend son langage, devine son cœur, compatit à ses tristesses, s'enivre de ses joies, la fait reposer sur son sein ou s'incline par moments sur elle pour se reposer à son tour; car c'est donner une grande consolation à celui que l'on aime que de s'appuyer sur lui pour prendre du sommeil ou du repos. Il me faut, à moi, un amour comme celui-là, un amour de compassion. Je n'ai rien qui puisse m'en susciter un comme on en voit tant dans le monde , un amour d'égal à égal , un amour d'âmes pareilles, d'âmes qui vont l'une vers l'autre, parce qu'elles se sont vues réciproquement grandes et belles, comme deux étoiles qui, s'étant aperçues des deux bouts du ciel, iraient se rejoindre à travers l'espace. Pour être aimé, tel que je suis, il
faudrait qu'il se rencontrât une âme qui voulût bien s'incliner vers son inférieure, une âme forte qui pliât le genou devant la plus faible, non pour l'adorer, mais pour la servir, la consoler, la garder, comme on fait pour un malade ; une âme enfin douée d'une sensibilité humble autant que profonde, qui se dépouillât assez de l'orgueil si naturel môme à l'amour, pour ensevelir son cœur dans une affection obscure, à laquelle le monde ne comprendrait rien, pour consacrer sa vie à un être débile, languissant et tout intérieur, pour se résoudre à concentrer tous ses rayons sur une fleur sans éclat, chétive et toujours tremblante, qui lui rendrait bien de ces parfums dont la douceur charme et pénètre, mais jamais de ceux qui enivrent et exaltent jusqu'à l'heureuse folie du ravissement.
Le 1er mai. — Toujours à charge, toujours conr traint d'emprunter mon existence. Les lèvres de l'enfant qui vient de naître ont assez d'énergie poui sucer la mamelle, et moi, au plus fort de la jeunesse, je n'ai pas assez de vigueur pour gagner ma subsistance, pour pomper un peu de vie.
Le 7. — Pluie douce. — Il n'y avait pas un souffle dans l'air. La pluie tombait paisiblement avec une monotonie qui ne manquait pas de charme. La feuillée s'inclinait sous l'eau du ciel , et chaque goutte, en frappant les feuilles, leur imprimait une petite oscil-
lation qui recommençait sans cesse. C'était comme un frémissement général qui avait saisi les massifs de verdure, un tressaillement de joie et de volupté. L'air, imprégné d'une humidité chaude et chargé de tous les parfums de mai, portait à la langueur ei blasait presque à force de mollesse et de senteurs tièdes.
Maintenant tous mes entretiens avec la nature, cette autre consolatrice des affligés , se passent dans un petit jardin de la rue d'Anjou-Saint-Honoré, tout proche de la rue de la Pépinière. Avant-hier au soir, j'avais passé mon bras autour d'un tronc de lilas, et je chantais à demi-voix : Que le jour me dure, de J. J. Cet air touchant et mélancolique, mon attitude, le calme de la soirée, et, plus que tout cela, cette habitude qu'a mon âme de résumer le soir toutes ses tristesses , de s'entourer de nuages pâles vers la fin des journées, me jetèrent dans le sentiment profond, intime, immense de ma misère, de mon indigence intérieure. Je me voyais pauvre, bien pauvre, pitoyable et entièrement incapable d'avenir. Il me semblait en même temps entendre bruire au-dessus de ma tête, bien haut, bien loin, ce monde de pensée et de poésie vers lequel je m'élance si souvent sans pouvoir l'atteindre jamais. Je songeais à ceux de mon âge qui ont assez d'ailes pour y arrive*, mais sans jalousie et comme nous regardons d'ici-bas les élus et leur félicité. Cependant mon âme brûlait, haletait, se débattait contre son impuissance. Il y avait quelque
chose en elle du désespoir et des élancements stériles de la passion chez ces infortunés qui ne peuvent que rêver l'amour et dans leurs songes pressent avec délire contre leur sein un fantôme brûlant. La tige du lilas que j'étreignais s'agitait sous mon bras; je croyais la sentir se remuer spontanément, et toutes ses feuilles, qui frissonnaient, rendaient un bruit doux qui me paraissait comme un langage, comme un murmure de lèvres qui balbutient des mots de consolation. 0 mon lilas, je te pressais dans ce moment comme le seul être en ce monde contre qui je pusse appuyer ma chancelante nature, comme le seul capable de souffrir un embrassement de moi, et assez compatissant pour se faire le support de ma misère ! De quoi t'ai-je payé? De quelques larmes qui sont tombées sur ta racine.
Le 18. — Ma misère intérieure gagne, je n'ose plus regarder au dedans de moi.
Le 25. — On me blâmera sans doute; mais est-il en mon pouvoir d'exprimer autre chose que ce que j'éprouve? Les expériences s'accumulent, il n'y a plus moyen de douter. Je n'ai plus de refuge que dans la résignation. Je prévoyais bien, quand je mis le pied sur le premier degré de mes tentatives et de mes essais, que je m'estimerais heureux de rencon- , trer, après avoir tout parcouru, non pas un emplacement de médiocre étendue pour asseoir ma vie et
DE MAURICE DE GUÉRIN. g]
respirer à mon aise, mais un petit trou pour m'y blottir et m'y tenir coi jusqu'à la fin. Ma prévision s'est ponctuellement réalisée : je n'ai plus d'autre asile que la résignation, et je m'y sauve en grande hâte, tout tremblant et éperdu. La résignaûon, c'est le terrier creusé sous les racines d'un vieux chêne ou dans le défaut de quelque roche, qui met à l'abri la proie fuyante et longtemps poursuivie. Elle enfile rapidement son ouverture étroite et ténébreuse , se tapit au fin fond, et là, tout accroupie et ramassée sur elle-même, le cœur lui battant à coups redoublés, elle écoute les aboiements lointains de la meute et les cris des chasseurs. Me voilà dans mon terrier. Mais, le danger passé, la proie regagne les champs, va revoir le soleil et la liberté; elle retourne toute joyeuse à son tapis de serpolet et d'herbes savoureuses, qu'elle a laissé à demi brouté, elle reprend les habitudes de sa vie errante et sauvage. Les blés, les vignes, les taillis, les buissons, les fleurs, sa litière dans une touffe d'herbe ou dans la mousse sous un hallier, ses sommes, ses songes, sa vague et douce existence, tout est à elle de nouveau ; et moi, pour longtemps effarouché, je ne sortirai plus, je demeurerai à tout jamais confiné dans ma souterraine demeure. Faut-il m'en plaindre? Pourquoi le fcrais-je? Je trouve au fond de ma cache la sûreté, un certain calme et autant de place qu'il en faut à mon âme pour ses petites évolutions. Un rayon de lumière doux et subtil se glisse chez moi et y entre-
Sa JOURNAL
tient à peu près autant de jour que dans la cellule d'une abeille. Pour pet que le vent m'apporte defois à autre quelques bouffées de parfums sauvage s, et que mon oreille saisisse quelques accents éloign es ides mélodies de la nature, qu'aurai-je à regretter ï L'araignée qui se balance, le soir, sur son fil, entre deux feuilles, s'embarrasse- t-elle du vol de l'aigle et des ailes de tous les oiseaux ? Et l'imagination de l'oiseau qui couve sa nitée sous un buisson, bien à couvert, a-t-elle regret aux caprices de sa liberté et aux molles ondulations de son vol dans le haut des airs? Je n'ai jamais eu la liberté de l'oiseau, ni ma pensée n'a été aussi heureuse que ses ailes : endormons-nous dans la résignation comme l'oiseau sur son nid.
Le 26. — !- Pourquoi m'inquiéter en me demandant sans cesse : que ferai -je de ma vie? Je l'ai appliquée
% à bien des choses, et elle n'a eu de prise sur aucune;
: avec une apparence d'aptitude, je demeure inutile et je souffre dans une position presque sans ressource. Mais qui sait si, tout superflu que je semble dans la société, Dieu ne soutire pas de moi quelque bien que j'ignore, s'il ne m'a pas donné à l'insu de moi-même quelque vertu, quelque influence secrète pour le bien des hommes ? Toutes les fois que je serai poursuivi par cette fatale pensée de mon inutilité et de mon impuissance , je me réfugierai dans celle-ci : que la Providence tire de moi quelque profit et me fait servir
à un usage caché, n'exigeant de moi que mon consentement et ma foi à cette mission qu'elle n'a pas voulu me révéler. Par cet acquiescement de ma volonté, je féconde le bien imperceptible que j'accomplis, j'y sème des mérites qui germeront secrètement et fleuriront en récompenses célestes dans les champs d'un monde meilleur. Les voies qui mènent les créatures de la terre au ciel ne se ressemblent pas : quelques-unes paraissent s'écarter étrangement, qui néanmoins aboutissent au centre commun ; chacune a ses détours, ses coudes, ses dédales mystérieux. Peut-être parmi tous les chemins qui suivent les hommes, y en a-t-il un plus grand nombre qu'on n'a coutume de le croire , qui débouchent dans le ciel , mais je suis persuadé que tous sont difficiles. Quoi qu'il en soit, j'avance dans le mien, qui est fort téné-
I breux, avec pleine confiance. — Cette pensée constante que j'ignore l'œuvre de bien à laquelle le Seigneur m'applique me disposera à respecter toutes les créatures, à m'incliner devant tous les êtres, à me conduire sur la terre comme dans un temple où toutes choses remplissent un ministère sacré, où les atomes de poussière sont autant de lévites dont les
[ légions innombrables se prosternent et prient dans
\ les fentes du pavé.
Le 10 juin. — Quand j'entame un sujet, mon
amour-propre s'imagine que je fais merveille, et
' quand j'ai fini je n'aperçois qu'un mauvais pas-
tiche composé avec des restes de couleur, raclés sur la palette des autres et grossièrement amalgamés sur la mienne. Mais, au fait, pourquoi me tracasser sans fin avec cette pensée? Je fais de mon mieux, je vais jusqu'où je puis, et au diable le qu'en dira-l-ojt. Cette philosophie est de date récente. Depuis tantôt huit jours, j'ai fait de grands progrès dans l'abnégation, la résignation, le dépouillement de toute haute pensée. Je suis rentré dans ma pauvre petite coque et tâche à m'y arranger de mon mieux , dans la résolution de n'en plus sortir. Je nargue mon imagination qui a voulu voyager par les airs comme la tortue ; j'insulte à plaisir mes prétentions , bien que timides, qui crèvent de dépit ; je raille avec volupté le moi superbe qui regimbe vainement contre l'aiguillon du sarcasme intérieur; je me mords comme le scorpion dans le brasier pour en finir plus vite.
Le 13. — Et je ne suis pas une dérision, un hochet, quelque chose que les petits enfants poursuivent de leurs moqueries, un être devant qui les plus faibles se redressent, que le pied d'un garçon de dix ans écrase sans que je puisse même me tordre comme le ver sous la roue? Tous les enfants que je rencontre ont comme un instinct avec lequel ils devinent l'imbécillité de mon caractère, et tout aussitôt ils en usent avec moi comme le maître avec l'esclave ; leur première idée, dès qu'ils m'aperçoivent, est de me prendre en jouet, de m'agacer avec la mordante naïveté
de leur âge. Je ne leur en veux pas : il est dans leur nature de faire servir à leur divertissement tout ce qui est plus faible que leurs faibles mains.
Au Parc (Eure-et-Loir), 25 Jnin.
Gomment exprimer ce que j'ai éprouvé en m'enfonçant encore une fois dans la solitude, et dans une solitude qui me rappelle le pays de mes plus doux songes, la Bretagne? car ce pays-ci décline beaucoup vers F ouest et Ton y respire comme des émanations de la bonne contrée. L'aspect des champs est à peu près le même : il y a des chemins creux et couverts de verdure, des sentiers le long des blés, des échaliers, des clôtures d'ajonc, de genêts et de chênes ^ rabougris ; on y pétrit d'excellent beurre, et le cidre y coule assez abondamment. Je jouis de cette ressemblance, je m'applique à l'étudier, je ravive une multitude de charmants souvenirs, ce qui, à mon gré, est un des plus doux passe- temps de l'âme. Cependant la pensée inquiète ne s'endort pas; elle m'aiguillonne et me tient sans cesse en haleine, mais ses tracasseries sont moins vives et moins tourmentantes. Allégé d'un fardeau d'inquiétudes matérielles qui m' étouffait, je m'élève plus librement dans mes imaginations; mais qu'importe? Ce sont toujours des soucis, des doutes, des perplexités; seulement je vais les chercher plus haut et dans un ordre plus vague et moins essentiel. Ce sont des chimères d'avenir qui
paraissent et s'évanouissent, des recherches sur ma destinée, de beaux espoirs et des défaillances, un enchaînement étrange de toutes les pensées qui peuvent éclore dans une tête peu féconde, mais toujours en remuement, dans une imagination qui croit et ne croit pas en elle-même, qui se bat et se caresse, qui accueille tous les rêves, toutes les impressions sans s'attacher à rien, et va toujours demandant du nouveau. Quand est-ce donc que je la subjuguerai et que je viendrai à la bonne et simple raison ? Si je pouvais me rendre aux sages conseils qui me viennent de tous côtés, je plierais tout ce bagage de folles pensées, et je me mettrais, dépouillé de rêves, mais tranquille, à la suite des autres hommes.
Le 26. — La plus douce hospitalité, l'intimité de la nature que je fréquente librement, l'absence de toute gêne, de tout assujettissement; la réalisation de ce bonheur moitié sauvage, moitié social, que je rêvais avec tant d'ardeur à Paris, dans ma chambre étouffée et obscure, je possède tous ces biens et je ne puis m'abandonner tout entier à leur jouissance. Je me figurais qu'aussitôt ici je m'eadormirais de ce demi-sommeil d'une vie égale, libre et naturelle; mais que je me connais mal, si j'espère goûter quel^ que part un plein repos et m'assoupir au doux bruit de l'harmonie qu'on écoute en soi-même lorsque toutes les parties de l'âme se sont mises en accord! Mes facultés, tant intellectuelles que morales, ont
trop d'inégalités pour parvenir jamais à l'équilibre. Je suis ici à l'abri de tout choc extérieur. Dégagé du tumulte social , hors de la portée de ces coups qui me meurtrissent, m'irritent ou m'abattent entière* ment, quand je vis au plus épais du monde, le bon ordre se rétablirait en moi, si mon mal me venait tout entier du côté de la société. Elle y est pour beaucoup, je le reconnais au grand sentiment de délivrance que j'éprouve toutes les fois que je m'en écarte; mais la nature de mon âme y entre aussi pour une grande part, la solitude me le prouve aussitôt que je reviens à elle. Alors certaines facultés inquiètes et remuantes se réveillent et relèvent, pour me tourmenter, la faculté de souffrance amère, les aigreurs, les dépits concentrés, les colères sourdes
I qui tombent et s'endorment sous le charme puissant
de la campagne. Les sensations caressantes qui
I viennent en foule dans l'isolement, les vives et pé-
nétrantes influences de la nature, flattent et chatouillent la surface de mon âme; mais, en pénétrant à l'intérieur, elles deviennent des irritants qui accroissent la puissance des facultés rêveuses et
^ inquiètes.
Elles sont aussi pour l'âme fatiguée et endolorie, comme la rosée du matin pour les fleurs à demi flétries par les chaleurs de la veille : elle les ranime et les rafraîchit, mais ce n'est souvent que pour les livrer plus sensibles encore aux ardeurs du soleil de midi. 0. L. Y.
Le 16 juillet. — Je commence à remarquer au dedans de moi une chose qui adoucit un peu mes misères intimes et qui finira peut-être par me relever à mes propres yeux, c'est le progrès de mon âme dans l'amour et l'intelligence de la liberté. C'est en 1831 que mon cœur a tressailli pour la première fois à ce nom. Jusqu'à cette époque, le tempérament de mon âme, débile et tardif, m'avait laissé dans l'insensibilité et l'ignorance des voluptés de la liberté. Sa puberté s'est enfin déclarée, et les premiers élans de cette vive et puissante faculté se sont portés vers cette vierge ; elle a ému mon âme à vingt et un ans, comme une jeune fille inquiétait mon cœur à quatorze, avec des sensations toutes neuves, confuses et d'un trouble délicieux. J'ai passé deux ans et demi borné aux rêveries timides et vagues d'un premier amour qui s'ignore lui-même et se nourrit de peu. Mais depuis quelques mois, j'éprouve des mouvements d'âme violents et, de temps à autre, il me vient comme des bouffées d'une chaleur puissante et enivrante qui se répandent dans mon sein. Les rêves nonchalants et indécis prennent de la consistance e! deviennent actifs ; ils se transforment insensiblement en pensées fortes et pleines. Autant j'avais de désirs flottants ettièdes, autant je compte de soifs ardentes* L'instinct est devenu passion.
J'arrive à une époque critique de ma vie intérieure. A un remuement étrange dans mes idées, à la croissance presque subite de plusieurs de mes
facultés, à l'accélération de mon mouvement de vie intérieure, je reconnais l'approche d'une révolution que j'appelle depuis bien longtemps. Jusqu'ici j'ai laissé faire à mon caprice et au hasard pour la conduite de mes facultés; je les voyais si débiles et de si peu d'espérance que je ne les jugeais pas dignes d'avoir d'autres maîtres, mais elles m'ont détrompé, les enfants pâles et chétifs ont pris de la vigueur et du teint; leur constitution indécise et timide s'est enhardie et s'est tirée par un élan vif et soudain des ) langueurs de sa longue enfance. Je dois songer à leur destinée : la révolution interne est nécessaire, je vais embrasser la vie active et dire adieu à mes nonchalances bien-aimées, douces compagnes de mon enfance et de ma jeunesse ; hélas I ce ne sera pas sans avoir I la larme à l'œil. Je vais donc enfin exercer sérieuse- | ment mes facultés, et ce sera sous l'inspiration et le I feu de la pensée brûlante comme une passion qui remplit mon âme, la pensée de la liberté, c'est-àdire du plus grand bonheur et du plus grand progrès de l'humanité. Je ne serai qu'une fourmi portant un fétu à la construction de l'avenir ; mais si petites que f soient mes forces, elles n'en seront pas moins ani-
> mées par une large et sainte pensée qui ne laisse i jamais fléchir l'âme qu'elle habite, qui l'épure, retend et suffit à son bonheur : une pensée qui est à tous et dont chacun est fier ; la pensée qui pousse le
► siècle devant elle, la plus belle et la plus puissante après celle de Dieu, la pensée de la liberté.
Quand je sors pour la promenade, bien disposé et débarrassé de tout souci, je sens poindre au fond de mon âme, dès les premiers pas, une joie d'un ordre inaccoutumé et d'une vivacité singulière. A mesure que je gagne dans la campagne, elle monte et s'étend, tantôt avec un progrès très-rapide, tantôt lentement, suivant les accidents de la course et le temps qu'il me faut pour arriver au plus beau de ma promenade. Aussitôt que j'y suis parvenu, que je me suis posté à ma fantaisie et toujours de manière à recevoir au vif et de toutes parts les impressions de l'horizon qui m'entoure, ce sentiment progressif d'une indéfinissable volupté acquiert sa plénitude, se répand dans tout mon être et le comble*
Le 4 août. — Paris va me ressaisir, mais plus fort, plus courageux, plus en état de toutes manières d'y soutenir l'oppression de la vie. Durant six semaines que j'ai passées ici, sans étude, sans efforts, laissant aller mon âme à son gré, vivant en paresseux, mais en paresseux contemplatif et ouvert à toutes les impressions, j'ai acquis de grands accroissements. Que faut-il à mon intelligence pour s'enrichir et gagner en étendue? Des livres? un labeur opiniâtre? des fouilles profondes dans la science? Non. Une vie libre, une campagne qui m'enveloppe de verdure et de chaudes émanations, des promenades, tantôt ardentes et pressées, tantôt molles et traînantes, et tout ce qui roule de lumière, de nuages, de bruits
DB MAURICE DB GUÉRIN. yi
ravissants, de volupté universelle autour d'un homme qui passe des journées entières adossé à on arbre, et uniquement occupé à regarder vivre la nature. Mon intelligence s'est trouvée placée dans ces conditions, et sa seule sève naturelle, échauffée par la puis* santé atmosphère qui l'entourait, a poussé un grand jet.
J'ai vu se détacher bien des nuages de la masse de ténèbres qui pèse sur mon âme, et qui ne s'est ébranlée que depuis peu sous le souffle tardif de mon intelligence. Je m'allège chaque jour de quelque préjugé. L'amour de la liberté envahit mon caractère et commence à y fonder une indépendance solide et raisonnée qui me raffermit sur moi-même et me prépare des forces de résistance aux rudes chocs de ce combat merveilleusement réglé et ordonné qu'on appelle la société. Je vais m'enfoncer dans la mêlée, je ne sais contre qui je vais me heurter; mais je suis bien sûr que les meurtrissures et les blessures pleuvront sur moi. Qu'importe? On me déconcerte avec un rien, on me culbuté d'un souffle, un enfant gouverne ma timidité ; qu'arrivera-t-il donc quand mon existence se trouvera liée à des hommes tout hérissés de préjugés, fiers et absolus dans leurs opinions servîtes, gourmés, ampoulés, et les mains toujours prêtes à garrotter les faibles? Il arriveraqu'ils troubleront ma nature timide, qu'ils me feront horriblement souffrir dans les parties faibles et désarmées de mon âme; mais leur dard ne mordra pas ailleurs.
Tandis que, sur les apparences, ils me réputeront vaincu, mon âme pressera contre elle-même avec amour, dans le temple intérieur de l'indépendance, ses opinions libres et généreuses, sa foi affranchie de toutes les menues chaînes dont la chargent grand nombre d'esprits, en me disant : « Plante là ces hommes et leurs dires, et retrempe-toi au souvenir des jours d'indépendance, quand tu courais à ton gré par la campagne, le cœur gonflé de volupté, et chantant à pleine tête des hymnes à la liberté, ou que tu savourais un jour paresseux d'un bout à l'autre, depuis les brises gaies du matin jusqu'aux tièdes parfums du soir, couché sous un poirier, nonchalant de toute* choses et narguant, dans ton oisiveté railleuse, les tyrans de toute espèce attachés comme des vautours aux flancs du genre humain. »
Paris, le 20 août
Quitter la solitude pour la foule, les chemins verts et déserts pour les rues encombrées et criardes où circule pour toute brise un courant d'haleine humaine chaude et empestée; passer du quiétisme à la vie turbulente, et des vagues mystères de la nature à l'âpre réalité sociale, a toujours été pour moi un échange terrible, un retour vers le mal et le malheur. À mesure que je vais et que j'avance dans le discernement du vrai et du faux dans la société, mon inclination à vivre, non pas en sauvage ni en misan-
thrope, mais en homme de solitude sur les limites de la société, sur les lisières du monde, s'est renforcée et étendue. Les oiseaux voltigent, picorent, établissent leurs nids autour de nos habitations, ils sont comme concitoyens des fermes et des hameaux; mais ils volent dans le ciel qui est immense ; mais la main de Dieu seule leur distribue et leur mesure le grain de la journée; mais ils bâtissent leurs nids au cœur des buissons ou les suspendent à la cime des arbres. Ainsi je voudrais vivre, rôdant autour de la société -et toujours ayant derrière moi un champ de liberté vaste comme le ciel. Si mes facultés ne sont pas encore nouées, s'il est vrai qu'elles n'ont pas atteint toute leur croissance, elles ne feront leur développement qu'en plein vent et dans une exposition un peu sauvage. Mon dernier séjour à la campagne a redoublé ma conviction sur ce point.
J'ai chômé dans l'inaction la plus complète mes six semaines de vacances. A peine, pour rompre l'uniformité du far niente, faisais-je quelque lecture nonchalante, étendu sous un arbre, et encore plus de la moitié de mon attention était-elle emportée par une brise ou un oiseau filant à travers les bois, par le chant d'un merle ou d'une alouette, que sais-je? par tout ce qui passe dans les airs de vague et de ravissant pour un homme couché sur l'herbe fraîche, sous le couvert d'un arbre, au milieu d'unecampagne enivrée de vie et de soleil. Mais ce repos, cette accalmie n'avait pas éteint le jeu de mes facultés ni arrêté la
circulation mystérieuse de la pensée dans les parties les plus vives de mon âme. J'étais comme un homme lié par le sommeil magnétique : ses yeux sont clos, ses membres détendus, tous les sens sont fermés, mais sous ce voile qui couyre presque tous les phénomènes de la vie physique, son âme est bien plus vive qu'à l'état de veille et d'activité naturelle : elle perce d'épaisses ténèbres au delà desquelles elle voit à nu certains mystères ou jouit des visions les plus douces; elle s'entretient avec des apparitions, elle se fait ouvrir les portes d'un monde merveilleux. Je goûtais simultanément deux voluptés dont une seule eût suffi pour remplir tout mon être et au delà, et néanmoins toutes deux y trouvaient place et s'y étendaient librement sans se combattre ni se confondre. Je jouissais de toutes deux à la fois et de chacune aussi distinctement que si je n'en eusse possédé qu'une seule; nulle confusion, nul mélange, nulle altération de la vivacité de l'une par l'activité de l'autre. La première consistait dans l'indicible sentimen; d'un repos accompli, continu et approchant du sommeil ; la seconde me venait du mouvement progressif, harmonique, lentement cadencé des plus intimes facultés de mon âme, qui se dilataient dans un monde de rêves et de pensées, qui, je crois, était une sorte de vision en ombres vagues et fuyantes des beautés les plus secrètes de la nature et de ses forces divines. Quand l'heure du départ a rompu le charme, et que j'ai ressaisi le sentiment habituel de mon
être, je me suis retrouvé pauvre et déplorable comme devant; mais à la marche plus vive de mes pensées, à une délicatesse plus subtile de sensations, à un accroissement marqué de mes forces morales et intellectuelles, j'ai reconnu que mes six semaines d'oisiveté n'étaient pas perdues, que le flot de rêves étranges qui avait inondé mon âme l'avait soulevée et portée plus haut. Je suis rentré dans la société avec cette joie, mais amplement compensée et presque amortie par la tristesse démon cœur qui s'en est allé atteint de regrets et de langueur. Je me suis séparé de la campagne comme d'une amante, et j'avoue que je ne puis m' expliquer l'étonnante ressemblance des tristesses qu'elle m'a laissées, avec celles de l'amour.
Le 22. — J'ai reçu une lettre d'Onésime; en l'ouvrant un parfum de fleurs et de campagne s'est exhalé de tous ses plis. J'ai cru d'abord qu'il y avait enfermé une de ces brises qui toltigent toute la journée dans les prés et les jardins ; mais je me suis ravisé bientôt quand, en tournant la page, j'ai répandu sur le parquet des pétales bleus et jaunes, des feuilles de rosier et des brins de gazon. Il y avait du monde dans le salon, j'ai rougi, je suis demeuré tout interdit; j'ai cru qu'on allait me questionner, railler peut-être ce qui me faisait tant de plaisir. Je n'aurais su que répondre, j'aurais balbutié, je serais tombé dans mes embarras de parole. Et puis d'ailleurs, comment faire
comprendre à des natures étrangères le prix d'un brin d'herbe dans une lettre, le charme de ces touchants enfantillages, de ces exquises simplicités? Heureusement, personne n'y a pris garde ; on causait, j'ai laissé faire et me suis hâté de ramasser mon trésor furtivement et comme un voleur. La société, telle qu'elle est faite, a tellement altéré les hommes et détruit en eux les instincts naïfs de l'âme, que ceux qui ont échappé à la contagion générale et conservé dans sa virginité la simplicité des goûts primitifs, sont contraints de se cacher, de se dérober, de s'envelopper dans une sorte de pudeur.
Le 26. — Mon âme se contracte et se roule sur elle-même comme une feuille que le froid a touchée ; elle se retire sur son propre centre, elle a abandonné toutes les positions d'où elle contemplait.. Après quelques jours de lutte contre la réalité sociale, il a fallu se replier et rentrer. Me voilà circonscrit et bloqué jusqu'à ce que ma pensée, gonflée par une nouvelle inondation, surmonte la digue et s'étende librement sur toutes ses rives. Je connais peu d'accidents intérieurs aussi redoutables pour moi que ce resserrement subit de l'être après une extrême dilatation. Dans cette condensation, les facultés les plus vives, les éléments les plus inquiets, les plus remuants, se trouvent pris et condamnés à l'inaction, mais sans para* lysie, sans diminution de vie ; toute leur fougue est renfermée et contrainte avec eux. Pressés et entassés,
ils luttent entre eux, et tous ensemble contre la limite. 'Alors tout le sentiment que j'ai de la vie se réduit à une irritation sourde et profonde mêlée de secousses : c'est la fermentation de tant d'éléments divers qui s'échauffent et s'aigrissent dans leur contact forcé, et répètent des tentatives d'éruption. Toutes les facultés qui me mettaient en communication avec le dehors, le lointain, ces brillants et fidèles messagers de l'âme qui vont et viennent continuellement de l'âme à la nature et de la nature à l'âme, se trouvant retenus au dedans, je demeure isolé, retranché de toute participation à la vie universelle. Je deviens comme un homme infirme et perclus de tous ses sens, solitaire et excommunié de la nature.
Le 7 septembre. — Je me perds dans les conversations. Je n'en retire le plus souvent que de l'abattement et de l'amertume. J'y compromets ma vie intérieure, ce qu'il y a de meilleur en moi. Pour nourrir le discours, j'y jette mes pensées favorites, celles que j'aime le plus secrètement et avec le plus de sollicitude. Ma parole timide et embarrassée les défigure, les mutile, les jette au grand jour, désordonnées, confuses , demi-nues. Quand je m'en vais, je recueille et je serre mon trésor répandu, mais je ne remets en moi que des rêves meurtris comme des fruits tombés de l'arbre sur des pierres.
Le 9. — En ce moment, il y a mélange dans mon
. me, mélange d'amertume et de douceur, confusion de miel et de fiel, pêle-mêle étrange. Depuis quelques jours, mon esprit, déjà si peu réglé, est saisi d'une inquiète et ardente mobilité qui le fait aller et venir de l'un à l'autre pôle, qui ne le laisse plus se poser et s'asseoir au centre d'un ordre d'idées ou de croyances, mais l'emporte rapidement de région en région et l'incline en passant sur tous les abîmes. Je goûte une étrange volupté à sentir mon âme enlevée comme ce prophète qu'un ange emporta par les cheveux, et traversant d'une effroyable vitesse d'immenses étendues. Mais que me revient-il de ces voyages effrénés? Lassitude, éblouissement, surcroît de vertige, et pourtant, au fond de tout cela, un bien-aise secret de l' amour-propre qui s'applaudit du brûlant voyage et irrite sourdement la passion naissante de mon âme pour ces périlleuses aventures. A la campagne, durant les molles journées, le ravisseur venait aussi prendre mon âme; ils s'en allaient bien loin tous les deux, mais d'un vol plus tempéré et par des contrées plus sereines, bien qu'aussi vagues et ondoyantes. Gomme aujourd'hui, mon âme, de retour, ne savait plus que croire de toutes choses, mais il y avait dans son embarras moins de trouble et de préoc cupation inquiète.
Le 19. — 0 vérité 1 ne m' apparais-tu pas quelquefois comme un fantôme lumineux derrière un nuage ? Mais le premier vent te dissipe. Ne serais-tu qu'une
illusion des yeux de l'âme? — La raison et la foit Quand ces deux mots n'en feront plus qu'un, l'énigme du monde sera résolue. En attendant, que faire? A l'heure où j'écris, le ciel est magnifique, la nature respire des brises fraîches et pleines de vie, le monde roule mélodieusement, et parmi toutes ces harmonies quelque chose de triste et d'alarmé circule : l'esprit de l'homme, qui s'inquiète de tout cet ordre qu'il ne comprend pas.
Le 21. — Après tout, de quoi s'agit-il ici-bas? De passer la vie utilement. Cela posé, qu'importe l'instrument que Dieu met aux mains d'un homme pour exploiter le temps, plume ou marteau ? Accepter sans hésiter toute condition où les forces de mon âme ou de mes mains suffisent, telle est la résolution à laquelle mon âme se rattache, voyant que tout fuit et se dissipe autour d'elle, que le sol lui croule sous le» pieds. Mais puis-je compter sur une résolution de mon âme? Qui m'assurera de sa constance, après mille variations, après mille projets pris, quittés, repris? Je m'échappe à moi-môme; ma pesante et nonchalante volonté s'essouffle à la poursuite de mon âme qui prend les ailes des rêves les plus légers, des plus fuyantes illusions. Telle est ma vie : elle se compose de projets sérieux toujours changés, et de vains rêves permanents, de longs enivrements d'imaginaûon et de scènes ridicules entre ma volonté et mon âme indépendante et légère à la fuite comme un
sauvage ; et dans te plus vif et le plus intime de ma vie, toujours souffrance aiguë ou malaise sourd, selon que le désordre croît ou décroît.
Le 26. — J'accepte avec une passiveté assez résignée le coup des espérances lancées qui reviennent sur moi. Je commence à m' inquiéter assez peu de la marche extérieure de ma vie et du plus ou moins ^ d'agrément que je rencontrerai dans mon chemin. Quand j'ai du pain selon ma faim et de l'eau à ma soif, je dois, plus que tout autre, me contenter et me taire. Oisif et tout à fait superflu dans la société, je n'ai droit, dans la distribution commune, qu'à la portion rigoureusement nécessaire au soutien de ma vie.
Le 28. — Tout se brouille au dedans et au dehors. Un immense chaos, la nature, les hommes, la science, l'universalité des choses roule ses flots contre un point isolé comme un écueil dans la mer, mon âme perdue dans l'écume et le bruit... Je soutiens l'assaut d'une onde infinie; combien de temps tiendrai-je ferme ? Si je m'abîme dans votre sein, vagues mystérieuses, m' arrivera- 1— il comme à ces chevaliers qui, entraînés au fond des lacs, y rencontraient de merveilleux palais, ou, comme ce pêcheur de la fable, en tombant dans la mer deviendrai-je un dieu?
J'ai douté de moi-même, d'un point imperceptible. Le doute qui couvrait ce point imperceptible a rompu
ses limites, il couvre le monde; un atome s'est dilaté sur F univers entier. Je ne souffrais qu'en moi-même, je souffre en toutes choses.
Le 29. — La graine qui germe pousse la vie en deux sens contraires; la plumule gagne en haut et la radicule en bas. Je voudrais être l'insecte qui se loge et vit dans la radicule. Je me placerais à la dernière pointe des racines et je contemplerais l'action puissante des pores qui aspirent la vie ; je regarderais la vie passer du sein de la molécule féconde dans les pores qui, comme autant de bouches, l'éveillent et l'attirent par des appels mélodieux. Je serais témoin de l'amour ineffable avec lequel elle se précipite vers l'être qui l'invoque, et de la joie de l'être. J'assisterais à leurs embrassements.
Le 22 octobre. — Depuis trois semaines, travail extérieur qui dévore toutes mes journées jusqu'aux miettes : révolution dans mes habitudes, transition brusque de la nonchalance des rêves à l'essoufflement de l'action. Tout ce tracas de vie affairée absorbe une certaine portion de ma pensée, mais c'est cette portion flottante que je laisse aller à tout vent comme les derniers plis d'un manteau. Je n'y ai aucun regret. Ce sont les vagues qui viennent sur la grève : le sable en boit, l'homme les écume, la mer en fait abandon à qui les veut. Ainsi ma pensée sur les bords est prise par les soins et les soucis de la vie active; mais, au
large, rien n'y touche, nul n'y puise, rien ne s'en va , de ses flots que par l'évaporation continuelle de son onde aspirée par une puissance inconnue.
Le 23 novembre. — Voilà deux mois d'action, de participation à la fatigue humaine. Mais en m'inclinant sur mon labeur, en creusant le sillon où je viens de semer mes premières sueurs, je n'ai ressenti que des lassitudes physiques. Mon âme revient de ses journées avec la fraîcheur du réveil. Il n'y a pas bien longtemps qu'elle frissonnait et défaillait quand la pensée d'un acte extérieur à accomplir passait devant elle. Si au moment où la nécessité m'a poussé dans la mêlée des actifs en me flagellant, comme ces soldats orientaux qu'on chassait au combat à coups de fouet, si, dis-je, en ce moment mon âme se fût trouvée assez penchée pour être voisine de l'action, elle fût tombée à la renverse. Heureusement, un peu avant cette époque, elle avait commencé un mouvement qui l'emporte bien loin des champs de bataille de l'action. Ce départ n'a pas été brusque ni imprévu ; des souffles qui la gonflaient de fois à autre, semblables aux premières fraîcheurs d'une brise, le lui avaient présagé. Elle est partie à point, la voilà hors de danger. Joyeuse comme ces captifs qui s'éloignent à force de rames d'une côte barbare, elle s'enfonce avec volupté dans sa fuite, elle se retire vers des lieux ignorés de tous et d'elle-même, mais elle est sûre d'y toucher parce qu'ils attirent, et un in-
faillible pressentiment des merveilles qu'ils lui réservent l'entretient en allant.
! le 10 décembre. — De quelle nature suis-je donc qu'il me survienne toujours de ces états nouveaux contre lesquels je ne puis rien préparer, qu'il se découvre à chaque moment quelque autre infirmité par quelque côté où je n'avais pas d'inquiétude? Aujourd'hui cette pauvre imagination par qui je vis d'habitude, d'où découle tout ce qui circule en moi de joies ignorées et de ces transports occultes dont rien ne va se perdre au dehors, cette pauvre imagination a tari. Il y aura tantôt huit jours que ma vie intérieure a commencé de diminuer, que le fleuve a baissé, se réduisant par un décroissement si sensible qu'après quelques tours de soleil il n'était plus qu'un filet d'eau. Aujourd'hui j'ai vu passer sa dernière goutte. J'étends au large le sens du mot imagination : c'est pour moi le nom de la vie intérieure, l'appellation collective des plus belles facultés de l'âme, de celles qui revêtent les idées de .la parure des images, comme de celles qui, tournées vers l'infini, méditent perpétuellement l'invisible et l'imaginent avec des images d'origine inconnue et de forme ineffable. Ceci est peu philosophique et s'écarte étrangement des psychologies connues; mais, à cet égard, je m'inquiète peu des hommes et des arrangements qu'ils ont faits de nos facultés; je brise leurs systèmes qui m'entravent, et je m'en vais, libre, le plus loin d'eux qu'il
est possible, reconstruire une âme et un monde selon mon gré.
Je ne puis croire assurément que nos plus vives facultés meurent comme un flambeau vacillant, et que toutes les sources intérieures se ferment soudain comme frappées de malédiction. Mais il est irrécusable que la vie s'interrompt, que le fleuve des joies secrètes suspend sa course pour livrer passage à des tribus d'amertumes et de désolations inconnues. Je souffre cette invasion terrible. Je prête l'oreille en moi-même et je n'entends plus rien de ce qui me charmait. Bruissements subtils et mêlés, chœurs ondoyants de voix reculées, répercussions des chants intimes de la nature, tout ce beau torrent de rumeurs a cessé. Gomme un homme qui marche dans la nuit muni d'un flambeau, à mesure que j'avançais, les objets semblaient se revêtir d'un éclat vif et doux tout ensemble, et, sous cette lumière, la forme adoucie et vivifiée paraissait se complaire comme dans son fluide, et goûter je ne sais quelles voluptés qui ani- i maient sa physionomie et lui donnaient des beautés I qu'on n'a pas vues. Aujourd'hui je ne projette que de l'ombre, toute forme est opaque et frappée de mort. Gomme dans une marche nocturne, je m'avance avec le sentiment isolé de mon existence, parmi les fantômes inertes de toutes choses.
Ma vie intérieure ressemble assez à ce cercle de l'enfer du Dante, où une foule d'âmes se précipitent & la suite d'un étendard emporté rapidement. La
multitude de mes pensées, foule agile et tumultueuse sans bruit, comme les ombres, s'emporte sans repos vers un signe fatal, une forme ondoyante et lumineuse, d'un irrésistible attrait, qui fuit avec la vitesse des apparences incréées. Guide menteur, sans doute, car sa fuite est trop séduisante pour ne pas attirer mon âme dans quelque piège cruel ; mais, quoi qu'il en arrive, je cède au leurre. Gomme un*enfant en voyage, mon esprit sourit sans cesse à de belles régions qu'il voit en lui-même et qu'il ne verra jamais ailleurs. J'habite av£c les éléments intérieurs des choses, je remonte les rayons des étoiles et le courant des fleuves jusqu'au sein des mystères de leur génération. Je suis admis par la nature au plus retiré de ses divines demeures, au point de départ de la vie universelle; là, je surprends la cause du mouvement et j'entends le premier chant des êtres dans toute sa fraîcheur. Qui ne s'est pas surpris à regarder courir sur la campagne l'ombre des nuages d'été? Je ne fais pas autre chose en écrivant ceci. Je regarde courir sur ce papier l'ombre de mes imaginations, flocons épars sans cesse balayés par le vent. Telle est la nature de mes pensées et de tous mes biens intellectuels, un peu de vapeur flottante et qui va se dissoudre. Mais de même que l'air se plaît à condenser les émanations des eaux et à se peupler de beaux nuages, mon imagination s'empare des évaporations de mon âme, les amasse, les forme à son gré, et les laisse dériver au courant du souille secret qui passe
à travers toute intelligence. G* est là mon bonheur d'instinct, bonheur fluide et mobile qui souvent se fond sous mes baisers et se dissipe dans mes embrassements. Aussi ni mes sérénités, ni mes tourmentes ne sont de durée, hélas ! ni mes résolutions de permanence. Ce qu'il y a de philosophie et de raison pratique dans mon âme gémit et souffre. Comme un bâtiment qui«a mis dehors trop de voiles, je tiens une course folle et aveugle à travers la vie, essuyant à toute heure les avaries les plus cruelles.
On aime, on admire dans un tableau les traits d'un homme inconnu, d'un pâtre quelquefois, rêvant sur la montagne, représentant l'intelligence au milieu de la création, l'écho sonore et profond au centre des mélodies, le miroir divin sur la route des images innombrables de l' incréé que Dieu a mises en voyage, flottant appareil de symboles qu'on appelle l'univers. Les personnages réels, le pâtre et moi, sont de pauvres créatures qui regardent voguer les nuages et écoutent siffler le vent instinctivement et par passetemps de solitude.
Le 26 janvier 1835. — J'ai mené mon petit drame sous vos yeux ; vous en avez suivi les mouvements et écouté le bruit avec un tendre intérêt qui a fait tout mon courage. Et cependant que regardiez-vous ? Ce qu'on suit de l'œil, les soirs d'été : un insecte ailé qui tournoie et circule dans l'air avec un léger bourdonnement de ses ailes. Comme lui, ma pensée exécute
follement un vol capricieux qui ne va nulle part. J'ai acquis assez de philosophie pour marcher déterminément dans la vie pratique et m' élever au-dessus de certaines atteintes qui m'eussent autrefois renversé. Mais le gouvernement de ma pensée ne m'appartient pas. Elle n'a d'autre guide qu'un infatigable instinct de fuite loin de la demeure commune, comme si la liberté était dans l'évasion et la vérité au bout d'un .voyage infini. Aussi, malgré l'aplanissement de mes voies intérieures, je ne ressens guère moins de fatigue à vivre ; car l'inquiétude de l'intelligence vaut bien, comme mal, l'incertitude du lendemain. La poésie n'est plus présente à mon âme, je ne jouis plus de ses entretiens familiers; à l'absence d'un doux fardeau, au refroidissement de mes habitudes d'imagination, je reconnais qu'elle s'est retirée, et d'ailleurs j'entends sa voix au loin, bien haut, déjà faible et presque éteinte dans l'éloignement. Tantôt je crois qu'elle m'appelle, ayant trouvé mieux qu'ici par delà l'obscurité, car aujourd'hui j'espère tout du côté impénétrable, et tantôt il me semble qu'elle me dit ses adieux. Au reste, qu'importe que ce que nous appelons imagination, poésie, me quitte ou me prenne? Cela ne peut arrêter ni hâter le cours de ma destinée; et que j'aie prévu ou non d'ici-bas, je n'en contemplerai pas moins un jour ce qui m'est réservé. Ne devrais-je pas plutôt, négligeant toutes ces inquiétudes, m' appliquer à étendre mes connaissances positives, et préférer le moindre filet lumineux de
vérité certaine aux vagues lueurs où je me noie? L'homme qui se rend compte d'une vérité mathématique quelconque est plus avancé dans la compréhension du vrai que la plus belle imagination. Il a acquis une possession inviolable dans le domaine de l'intelligence, il peut s'y loger pour l'éternité. Le poète est chassé d'exil en exil et n'aura jamais de demeure assurée.
Le 2 février. — Nous avons perdu Marie le 22 janvier, à neuf heures du soir.
Après le bonheur de mourir avant ceux que l'on lime, je ne connais rien qui marque plus la faveur du ciel que d'être admis au chevet d'un ami mourant, de le suivre jusqu'où l'on peut aller avec lui dans l'ombre de la mort, de s'initier à moitié au mystère profond dans lequel il disparaît, de lever sur son visage des empreintes fidèles et incorruptibles, de se former enfin un trésor de douleurs et de pensées secrètes, qui puisse fournir à l'étendue de la plus longue vie.
Je n'ai rien vu que dans la représentation que l'âme se fait comme elle peut de ce qui se passe loin de nous. Pauvre Marie ! je me suis formé au dedans de moi le spectacle de votre fin, j'ai contemplé avidement, à travers les ombres de ce songe terrible, ce qui s'est agité entre vous et la mort ; j'ai vu vos traits calmes et reposés, votre douceur et la beauté de votre âme paraissant encore sur vos lèvres que
l'agonie n'avait pas éteintes. Cette vision se trouble et disparaît quelquefois, mais elle se rétablit bientôt, car je la rappelle avec une puissance fatale. Dans ses plus longues absences, elle fait place à une autre vue plus dégagée des ténèbres de la mort : Marie m' apparaît sous des traits vagues et indécis, se dirige devant mon imagination et, sans toucher le sol, me guide aux lieux qu'elle aimait et que nous avons tant de fois parcourus ensemble.
Elle s'est évanouie de ce monde visible ; elle appartient aux régions de la pensée ; elle n'est plus accessible qu'à cette puissante faculté qui s'élève de notre âme vers les demeures spirituelles, y gravit secrètement dans l'ombre et en redescend accompagnée d'un doux fantôme. Combien de fois nos rêves sont montés de concert vers ces demeures confuses et enveloppées qui nous attiraient par leur mystère 1 Combien de fois sont-ils allés frapper légèrement aux portes de ce monde d'intelligences et de purs esprits ! Et maintenant tu es mêlée, absorbée dans cet océan de substance spirituelle ! Ma pensée te forme dans son sein par la même opération et de la même essence que ces rêves si doux qui rejoignaient les tiens et se dirigeaient vers le même point céleste.
Je m'efforce de comprendre cela, de concilier la pensée qui la cherche sur la terre avec celle qui ne l'y cherche plus. Je réforme douloureusement les habitudes de mon imagination qui se portait avec tant de charme vers le désert chéri ; il faut que je la dé-
tourne à tout moment de son chemin, pour la mettre sur la nouvelle direction qu'elle doit prendre désormais ; confusion étrange et amère de deux mondes, déplacement terrible de l'âme à la suite de celle qui a changé de séjour ! Mais non ; je suis heureux de regarder du côté où elle s'est évanouie, de porter tous mes entretiens, toutes mes aspirations vers l'invisible qui nous l'a dérobée. — Qui me fera participer aux trésors recueillis dans les heures suprêmes ? Qui m'initiera à ces mystères dans lesquels je voudrais m'envelopper pour toujours? Je suis avide de douleur et de funeste savoir *.
Le 9. — Le travail est achevé, le doute ne remue plus, je suis convaincu. J'ai recouvert de deuil la scène charmante de mes souvenirs. Le doux visage dont les contours tremblaient légèrement dans ma mémoire, car le temps et l'absence étendent sur les traits les plus chers comme une vapeur qui les noie un peu et les confond, le doux visage s'est rétabli devant mes yeux; mais mon imagination a fait comme la mort, elle l'a couvert de pâleur, elle a frappé ses lèvres d'une teinte rose expirante et fermé ses yeux pour jamais. J'ai rompu l'idée de son existence terrestre, je l'ai effacée du monde extérieur
1. Après ce fragment, un feuillet a été détaché du manuscrit original, et plusieurs lignes sont effacées au haut de la page suivante.
tourne à tout moment dedoppe de formes l'âme chésur la nouvelle direction qses traits d'ici-bas renoumais ; confusion étrange eent, de la formation même déplacement terrible de l'âduleur, un moment écara changé de séjour ! Mais ftsur moi du milieu des regarder du côté où elle s'e, n'est donc plus qu'une tous mes entretiens, toutes itft donc plus accessible visible qui nous l'a dérobée. Je me soustrais diffiper aux trésors recueillis dansp et humaine de cette Qui m'initiera à ces mystères en recommençant le drais m' envelopper pour toujc pas légers et silendouleur et de funeste savoir éprennent les sentiers
us son île, je reviens,
ible, au lieu du nau- Le 9. — Le travail est acfcrs, j'ai rencontré dans plus, je suis convaincu. J'seul un livre dont nous scène charmante de mes ss soirées intimes et prodont les contours tremblaient rendre ce qui s'en mémoire, car le temps efs souvenirs qui dormaient traits les plus chers cornas autant de sillons ? Comun peu et les confond* sur ce bon Collin d'Harledevant mes yeux; ml Ainsi tout devient deuil. — comme la mort, elle llouces émanations du passé, frappé ses lèvres d'une teëvanoui, rentrez dans mon ses yeux pour jamais. J'aide la nuit, les petits oitence terrestre, je l'ai effàétaient écartés dans la
i retraites et s'y ramasest tombée. — Ainsi je
i. Après ce fragment, un feuillet ginal, et plusieurs lignes sont effacé* extrêmes dont aucune
E GUBRIN.