XXXII N O T I C R
confessées de bonne heure, et qui auront besoin de se confesser toujours. J'ai connu fie ces âmes-là, el il m'est arrivé a moimémo d'en décrire une, autrefois, dans un roman que cette affinité secrète avait fait agréer de Guérin avec indulgence. Lui aussi il était, mais il n'était qu'à demi de la race de René, en ce sens qu'il ne se croyait pas une nature supérieure ; bien loin de là, il croyait se sentir pauvre, infirme, pitoyable, et, dans ses meilleurs jours, une nature plutôt écartée que supérieure :
« Pour être aimé tel que je suis, se murmurait-il à Lui-même, il faudrait qu'il se rencontrât une âme qui voulût bien s'incliner vers son inférieure, une âme forte qui pliât le genou devant la plus faible, non pour l'adorer, mais pour la servir, la consoler, la garder, comme on fait pour un malade; une âme enfin douée d'une sensibilité humble autant que profonde, qui se dépouillât assez de l'orgueil, si naturel même à l'amour, pour ensevelir son cœur dans une affection obscure, à laquelle le monde ne comprendrait rien, pour consacrer sa vie à un être débile, languissant et tout intérieur, pour se résoudre à concentrer tous ses rayons sur une fleur sans éclat, chétive et toujours tremblante, qui lui rendrait bien de ces parfums dont la douceur charme et pénètre, mais jamais de ceux qui enivrent et exaltent jusqu'à l'heureuse folie du ravissement. »
Ses amis luttaient le plus qu'ils pouvaient contre cette disposition découragée, dont il leur exprimait parfois les accès, les flux et reflux intérieurs, avec une délicatesse exquise, avec une lucidité effrayante; ils le pressaient, à cette entrée dans la vie pratique, de se faire un plan d'études, de vouloir avec suite, d'appliquer et de concentrer ses forces intellectuelles selon une méthode et sur des sujets déterminés. On espéra un moment lui faire avoir une chaire de littérature comparée qu'il était question de fonder au collège de Juilly, alors dirigé par MM. de Scorbiac et de Salinis ; mais cette idée n'eut pas de suite , et Guérin dut se contenter d'une classe provisoire au collège Stanislas et de quelques leçons qu'il donnait çà et là. Un cordial ami breton, qui se trouvait à Paris (M. Paul Quemper), avait pris à tache de lui aplanir les premières difficultés, et il y réus-
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sit. Cette pari faite aux nécessités matérielles, Guérin se réfugia d'autant plus, aux heures réservées, dans la vie du cœur <ii dé la fantaisie; il abonda dans sa propre nature; retiré , comme
dans son ievrin\ dans un petit jardin de la rued'Anjou, proche de la rue de la Pépinière, il se reportail en idée aux grands et doux spectacles qu'il avait rapportés de la terre de l'Ouest; il embrassait dans son ennui la tige de son lilas, « comme le seul être au monde contre qui il pût appuyer sa chancelante nature, comme le soûl capable de supporter son embrassement. » Mais bientôt l'air do ce Paris qu'il fallait traverser chaque jour agit sur ce désolé de vingt-quatre ans; l'attrait du monde le gagna peu à peu; de nouvelles amitiés se firent qui, sans effacer les anciennes, les rejetèrent insensiblement dans le lointain. Qui l'eût rencontré deux ans après, mondain, élégant, fashionable même, causeur à tenir tête aux brillants causeurs, n'aurait jamais dit, à le voir, que ce fût un actif malgré lui. Il n'est rien de tel que ces poltrons échappés, dès qu'ils ont senti l'aiguillon. Et, en même temps, ce talent dont il s'obstinait à douter toujours se développait, s'enhardissait; il l'appliquait enfin à des sujets composés, à des créations extérieures; l'artiste proprement dit se manifestait en lui.
Et ici que la piété d'une sœur qui a présidé à ce monument dressé à un tendre génie nous permette une réflexion. Dans le juste tribut que l'on paye à la mémoire d'un mort chéri , il ne doit se glisser rien d'injuste envers les vivants, et l'omission peut être une injustice. Les trois ou quatre années que Guérin vécut à Paris, et où il vécut de cette vie de privations et de lutte, d'études et de monde, de relations diverses, ne sont nullement des années à mépriser ni à voiler. Cette vie est celle que beaucoup d'entre nous ont connue, et qu'ils mènent encore. Il perdit d'un côté sans doute, il gagna de l'autre. Il fut en partie infidèle a la fraîcheur de ses impressions adolescentes; mais, comme tous les infidèles qui ne le sont pas trop, il ne s'en épanouit que mieux. Le talent est une tige qui s'implante volon-