‹ Journal, lettres et poèmes, publiésChapitre 27 sur 62 · DE MAURICE · texte numérisé non relu

DE MAURICE

d'une falaise où nous avion peine h tenir contre : secousses du vent. Le tumulte immense de la mer, la course bruyante des vagues, celle non moins rapide, mais silencieuse, (\^.^ nuages, le de marine qui flottaient dans le ciel, balançant Jeuncorps grêle entre deux ailes arquées cl d'une envergure démesurée, tout cet ensemble d'harmonies sauvages et retentissantes qui venaient converger à l'âme de deux êtres hauts de cinq pieds, plantés sur la crête d'une falaise, secoués comme deux feuilles par l'énergie du vent, et, dans cette immensité, pas plus apparents que deux oiseaux perchés sur une motte de terre. Oh! c'était quelque chose d'étrange et d'admirable, un de ces moments d'agitation sublime et de rêverie profonde tout ensemble, ou l'âme et la nature se dressent de toute leur hauteur l'une en face de l'autre.

De la hauteur, nous descendîmes dans une gorge qui ouvre une retraite marine, comme savaient en décrire les anciens, à quelques flots paisibles qui viennent s'y endormir en murmurant, tandis que leurs frères insensés battent les écueils et luttent entre eux. Des quartiers énormes de granit gris, bariolés de mousses blanches, sont répandus en désordre sur le penchant de la colline qui a ouvert cette anse en se creusant. On dirait, tant étrangement ils sont posés et tant ils inclinent vers la chute, qu'un géant s'est amusé un jour à les précipiter du haut de la côte et qu'ils se sont arrêtés là où un obstacle

s'est rencontré, les uns à quelques pas du point de départ, les autres à mi-côte; mais encore semblentils plutôt suspendus qu'arrêtés, ou plutôt ils paraissent rouler toujours. Le bruit des vents et des flots, qui s'engouffre dans cet enfoncement sonore, y rend les plus belles harmonies. Nous y fîmes une halte assez longue, appuyés sur nos bâtons et tout émerveillés.

Le 9. — La lune luisait encore avec quelques étoiles quand la cloche nous a appelés à la messe. J'aime particulièrement cette messe matinale qui se dit entre les dernières lueurs des étoiles et les premiers rayons du soleil.

Le soir, Hippolyte et moi avons pris le long des côtes. Nous voulions voir quel est l'Océan sur la fin d'un jour de décembre gris et calme. La brume nous voilait le lointain des eaux, mais donnait assez d'espace à la vue pour laisser soupçonner l'infini. Nous étions postés sur une pointe qui porte une hutte de douanier, et nous nous tenions adossés à la hutte. A droite, un bois répandu sur le penchant de la côte étalait dans une lueur pâle ses rameaux nus et effilés qui sifflaient légèrement. A gauche, bien loin, la tour des Ébihens tantôt disparaissait à moitié comme noyée dans les ombres, tantôt reparaissait avec une faible lueur au front, quand un rayon furtif du crépuscule parvenait à tromper les nuages. Le bruit de la mer était calme et rêveur comme aux plus beaux

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jours; seulement il avait quelque chose de plus plaintif, Notre oreille suivait ce bruit qui se développait sur toute la longueur de la côte, et nous ne reprenions haleine qu'après que la lame qui l'avait épanché s'était retirée pour faire place à celle qui suivait. (Test, je crois, de la voix grave et profonde que roule la laine qui déferle et du bruit grêle et pierreux de la lame qui s'en va en froissant légèrement le sable et les coquillages, que naît ce timbre extraordinaire du chant de la mer. Mais pourquoi décomposer cette musique? Je ne dirai jamais rien qui vaille là-dessus, car je n'entends rien à l'analyse; revenons donc au sentiment.

L'ombre s'épaississait autour de nous et nous ne songions pas à partir, car l'harmonie de la mer allait s' agrandissant à mesure que tout se taisait sur la terre et que la nuit déployait ses mystères. Semblables à ces statues que les anciens plaçaient sur les promontoires, nous demeurions immobiles, comme fascinés et liés par le charme de l'Océan et de la nuit. Nous ne donnions d'autre signe de vie que de lever la tête lorsque nous entendions passer l'aile sifflante des canards sauvages.

La suite de mes errantes fortunes m'a amené sur un cap solitaire de Bretagne pour y rêver tout un soir d'automne. Là se sont tus durant quelques heures tous ces bruits intérieurs qui ne se sont jamais bien calmés depuis que la première tempête s'est élevée clans mon sein. Là, toutes les mélanco-

lies douces et célestes sont entrées en troupe dans mon âme avec les accords de l'Océan, et mon âme a erré comme dans un paradis de rêveries. Oh ! quand j'aurai quitté le Val et versé mes larmes d'adieu dans le sein de votre amitié, quand je serai à Paris, où il n'y a ni val ni Océan, ni âmes comme vous, quand j'irai seul avec mes tristesses et mon âme encline à se désespérer, oh! combien je verserai de pleurs au souvenir de nos soirées, car le bonheur, c'est la pluie fine et douce qui pénètre l'âme, mais qui en jaillit après en sources de larmes.

Le 20. — Je n'ai jamais goûté avec autant d'intimité et de recueillement le bonheur de la vie de famille. Jamais ce parfum qui circule dans tous les appartements d'une maison pieuse et heureuse ne m'a si bien enveloppé. C'est comme un nuage d'encens invisible que je respire sans cesse. Tous ces menus détails de la vie intime dont l'enchaînement constitue la journée sont pour moi autant de nuances d'un charme continu qui va se développant d'un bout à l'autre du jour.

Le salut du matin qui renouvelle en quelque sorte le plaisir de la première arrivée, car la formule avec laquelle on s'aborde est à peu près la même, et d'ailleurs la séparation de la nuit imite assez bien les séparations plus longues, comme elles étant pleine de dangers et d'incertitudes; le déjeuner, repas dans

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lequel on fête immédiatement le bonheur de s'être retrouvé; la promenade qui suit, sorte de salut et d'adoration que nous allons rendre à la nature; notre rentrée et noire clôture dans une chambre toute lambrissée à l'antique, donnant sur la, mer, inacci sible au bruit du ménage, en un mot, vrai sanctuaire de travail; le dîner qui nous est annoncé, non par le son de la cloche qui rappelle trop le collège ou la grande maison, mais par une voix douce ; la gaieté, les vives plaisanteries, les causeries ondoyantes qui flottent sans cesse durant le repas; le feu pétillant de branches sèches autour duquel nous pressons nos chaises immédiatement après ; les douces choses qui se disent à la chaleur de la flamme qui bruit tandis que nous causons, et, s'il fait soleil, la promenade au bord de la mer qui voit venir à elle une mère, son enfant clans les bras, le père de cet enfant et un étranger, ces deux-ci un bâton à la main; les lèvres roses de la petite fille qui parlent en même temps que les flots, quelquefois les larmes qu'elle verse, et les cris de la douleur enfantine sur le rivage de la mer ; nos pensées à nous, en considérant la nière et l'enfant qui se sourient, ou l'enfant qui pleure et la mère qui tâche de l'apaiser avec la douceur de ses caresses et de sa voix; l'Océan qui va toujours roulant son train de vagues et de bruits; les branches mortes que nous coupons en nous en allant ça et là dans le taillis, pour allumer au retour un feu prompt et vif; ce petit travail de bûcheron qui nous rapproche de

La nature et nous rappelle l'ardeur singulière de M. Féli pour le même labeur; les heures d'étude et d'épanchement poétique, qui nous mènent jusqu'au souper; ce repas qui nous appelle avec la même douce voix et se passe dans les mêmes joies que le dîner, mais moins éclatantes, parce que le soir voile tout, tempère tout; la soirée qui s'ouvre par l'éclat d'un feu joyeux, et, de lecture en lecture, de causeries en causeries, va expirer dans le sommeil ; à tous les charmes d'une telle journée ajoutez je ne sais quel rayonnement angélique, quel prestige de paix, de fraîcheur et d'innocence, que répandent la tête blonde, les yeux bleus, la voix argentine, les ris, les petites moues pleines d'intelligence d'un enfant qui, j'en suis sûr, fait envie à plus d'un ange, qui vous enchante, vous séduit, vous fait raffoler avec un léger mouvement de ses lèvres, tant il y a de puissance dans la faiblesse! à tout cela ajoutez enfin les rêves de l'imagination, et vous serez loin encore d'avoir atteint la mesure de toutes ces félicités intimes.

Le "21. — Depuis quelques jours le temps est au pire. La pluie tombe et le vent souffle par rafales, mais avec une telle furie qu'il semble que tout va s'en aller en proie à ces giboulées redoutables. Voilà trois nuits de suite que je suis réveillé en sursaut par un de ces grains qui passent régulièrement vers l'heure de minuit. Ils livrent à la maison un si furieux assaut que tout est mis en tremblement et frissonne

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dans l'intérieur. Je me dresse à moitié sur mon lii et j'écoute passer l'ouragan, et mille pensées qui dormaient, les unes à la surface, les autres au plus profond de mon âme, s'agitent et se lèvent.

Tous les bruits de la nature : les vents, ces haleines formidables d'une bouche inconnue, qui mettent en jeu les innombrables instruments disposés dans les plaines, sur les montagnes, dans le creux des vallées, ou réunis en masse dans les forêts; les eaux, qui possèdent une échelle de voix d'une étendue si démesurée, à partir du bruissement d'une fontaine dans la mousse jusqu'aux immenses harmonies de l'Océan; le tonnerre, voix de cette mer qui flotte sur nos têtes ; le frôlement des feuilles sèches, s'il vient à passer un homme ou un vent follet; enfin, car il faut bien s'arrêter dans cette énumération qui serait infinie, cette émission continuelle de bruits, cette rumeur des éléments toujours flottante, dilatent ma pensée en d'étranges rêveries et me jettent en des étonnements dont je ne puis revenir. La voix de la nature a pris un tel empire sur moi que je parviens rarement à me dégager de la préoccupation habituelle quelle m'impose, et que j'essaye en vain de faire le sourd. Mais s'éveiller à minuit, aux cris de la tempête, être assailli dans les ténèbres par une harmonie sauvage et furieuse qui bouleverse le paisible empire de la nuit, c'est quelque chose d'incomparable en fait d'impressions étranges; c'est la volupté dans la terreur.

Mordreux, 2 janvier 1834.

Je terminais ainsi avant-hier au soir une lettre à Frédéric :

a Je vous écris dans les dernières heures de 1833. 11 y a je ne sais quelle tristesse solennelle dans cette agonie de l'année. J'ai le cœur plein de pensées étranges et lamentables, car la tempête rugit au dehors, et l'année expire dans les convulsions d'une nuit sombre et orageuse. »

J'ai souffert étrangement tout le long de cette soirée. L'incroyable rapidité de la fuite de la vie, le mystère de nos destinées, les terribles questions que le doute adresse parfois aux hommes les mieux affermis dans leur croyance, enfin cet état qui revient pour moi assez souvent, dans lequel l'âme, comme Lénore, se sent emportée bride abattue vers je ne sais quelles régions lugubres, tout cela s'était emparé de moi. Dans la même soirée j'ai reçu la confirmation d'une nouvelle qui bruissait autour de nous depuis quelques jours : la défaite d'un grand homme qui a rendu sa plume comme les braves rendent leur épée, l'indignation clans le cœur et les larmes aux yeux. Pauvre M. Féliî vous m'avez souvent pressé contre votre sein, j'ai respiré votre âme, et mon regard timide et indigne a plongé jusqu'au fond de votre cœur; car il y avait clés jours où vous deveniez sHransparent, si limpide, qu'un voyait jusqu'au fond de vous,

comme dans la plus claire fontaine. Oh! quelle dou leur s'empare de moi quand je vous voi si méconnu, et souffrant tant de mal pour tout le bien que vous avez voulu l'aire! Quel homme mieux que vous a pu dire au Seigneur-. « Le zèle de votre maison me dévore? )) et vous ave/ été réputé parmi ceux que Satan envoie pour jeter l'alarme dans la maison du Seigneur1!

Au Val, '20 janvier.

J'ai passé trois semaines à Mordreux2, au sein d'une famille, la plus paisible, la plus unie, la plus bénie du ciel, qui se puisse imaginer. Et cependant, dans ce calme, dans cette douce monotonie de la vie familière, mes jours étaient animés intérieurement, si bien que je ne crois pas avoir jamais éprouvé une pareille inquiétude de cœur et de tète. Je ne sais quel étrange attendrissement s'était emparé de tout mon être et me tirait les larmes des yeux pour un rien, comme ii arrive aux petits enfants et aux vieillards. Mon sein se gonflait à tout moment, et mon âme s'épanchait en elle-même en élans intimes, en effu-

1. La (in de la page est effacée dans le manuscrit original, et les deux fcLiillets suivants ont été enlevés sans doute par Guérin luimême.

2. Chez M. do La Villéon3 beau-père d'Hippolyte La Murvonnais.

sions de larmes et de paroles intérieures. Je ressentais comme une molle fatigue qui appesantissait mes yeux et liait parfois tous mes membres. Je ne mangeais plus qu'à contre-cœur, bien que l'appétit me pressât; car je suivais des pensées qui m'enivraient d'une telle douceur, et le bonheur de mon âme communiquait à mon corps je ne sais quelle aise si sensible, qu'il répugnait à un acte qui le dégradait d'une si noble volupté. Je m'efforçais bien de résister à cette exaltation dangereuse, à cette impétuosité de sentiment dont je sentais le péril ; mais j'étais trop en proie pour me sauver, et, selon toutes les apparences, c'en était fait de moi, si je n'eusse trouvé une puissante diversion dans la contemplation de la nature. Je me mis à la considérer encore plus attentivement que de coutume, et par degrés la fermentation s'adoucit, car il sortait des champs, des flots, des bois une vertu suave et bienfaisante qui me pénétrait et tournait tous mes transports en rêves mélancoliques. Cette fusion des impressions calmes de la nature avec les rêveries orageuses du cœur, engendra une disposition d'âme que je voudrais retenir longtemps, car elle est des plus désirables pour un rêveur inquiet comme moi. C'est comme une extase tempérée et tranquille qui ravit l'âme hors d'elle-même sans lui ôter la conscience d'une tristesse permanente et un peu orageuse. Il arrive aussi que l'âme est pénétrée insensiblement d'une langueur qui assoupit toute la vivacité des facultés intellectuelles et l'endort dans un

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demi-sommeil vide de toute pensée, dans lequel néanmoins elle se sent la puissance de rêver les plus belles choses. D'autres fois, c'est comme un im aux teintes molles qui se répand sur l'âme et y jette cette ombre douce qui invite au recueillement et au repos. Aussi les inquiétudes, les ardeurs, toute la foule turbulente qui bruit dans la cité intérieure faitelle silence, quelquefois se prend à prier et finit toujours par s'arranger pour le repos. Rien ne peut figurer plus fidèlement cet état de l'âme, que le soir qui tombe en ce moment. Des nuages gris, mais légèrement argentés par les bords, sont répandus également sur toute la face du ciel. Le soleil, qui s'est retiré il y a peu d'instants, a laissé derrière lui assez de lumière pour tempérer quelque temps les noires ombres et adoucir en quelque sorte la chute de la nuit. Les vents se taisent, et l'Océan paisible ne m'envoie, quand je vais l'écouter sur le seuil de la porte, qu'un murmure mélodieux qui s'épanche dans l'âme comme une belle vague sur la grève. Les oiseaux, gagnés les premiers par l'influence nocturne, se dirigent vers les bois et font siffler leurs ailes dans les nuages. Le taillis qui couvre toute la pente de la côte du Val, retentissant tout le jour du ramage du roitelet, du sifflement gai du pivert et des cris divers d'une multitude d'oiseaux, n'a plus aucun bruit dans ses sentiers ni sous ses fourrés, si ce n'est le piaulement aigu jeté par les merles qui jouent entre eux et se poursuivent, tandis que les autres oiseaux ont déjà

le cou sous l'aile. Le bruit clés hommes, qui se taisent toujours les derniers, va s'effaçant sur la face des champs. La rumeur générale s'éteint, et Ton n'entend guère venir de clameurs que des bourgs et des hameaux, où il y a, jusque bien avant dans la nuit, des enfants qui crient et des chiens qui aboient. Le silence m'enveloppe, tout aspire au repos, excepté ma plume qui trouble peut-êtrele sommeil de quelque atome vivant, endormi dans les plis de mon cahier, car elle fait son petit bruit en écrivant ces vaines pensées. Et alors, qu'elle cesse : car ce que j'écris, ce que j'ai écrit et ce que j'écrirai ne vaudra jamais le sommeil d'un atome.

10 heures du soir. — Dernière promenade, dernière visite à la mer, aux côtes, à tout ce magnifique paysage qui m'enchante depuis deux mois. L'hiver nous sourit avec toute la grâce du printemps, et nous donne des jours qui font chanter les oiseaux et pousser la verdure aux rosiers dans les jardins, aux églantiers dans les bois et aux chèvrefeuilles le long des murs et des rochers où ils grimpent. Sur les deux heures, nous avons pris ce sentier qui circule avec tant de grâce parmi les ajoncs fleuris et les rudes gazons des falaises, longe les champs de blé, s'incline vers les ravines, s'insinue entre les haies et s'élance hardiment vers les roches les plus hautaines. Le but de la promenade était un promontoire qui domine la baie de Quatre-Yaux. La mer brillait de tout son éclat

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et brisait à cent pieds au-dessous de nous avec des bruits qui passaient par nos âmes en montant vers le ciel. Vers l'horizon, des barques de pêcheurs épanouissaient sur l'azur leurs voiles d'une blancheur éclatante, et nos regards allaient alternativement de cette petite flotte à une autre plus nombreuse qui se balançait avec des chants, plus près de nous; c'était une foule innombrable d'oiseaux de marine qui faisaient gaiement leur pèche et nous réjouissaient la vue par l'éclat de leur plumage et l'élégance de leur port sur les flots. Ces oiseaux, ces voiles, la beauté du jour, la sérénité universelle, donnaient un air de fête à l'Océan et remplissaient mon âme d'un enthousiasme joyeux, malgré le fonds d'idées tristes que j'avais apporté sur notre promontoire. Cependant je me livrais de toute la force de mon regard à la contemplation des caps, des rochers, des îles, m'efforçant d'en lever comme une empreinte et de la transporter dans mon âme. Au retour, j'ai foulé religieusement, et avec un regret à chaque pas, ce sentier qui m'a mené si souvent à cle si belles contemplations et en si douce compagnie. 11 est si plein de charmes ce sentier quand il arrive dans le taillis et qu'il s'avance entre des coudriers qui le dominent et une haie de buis qui croît librement en broussailles! Là, la joie que m'avait communiquée la nature a expiré et j'ai été pris delà mélancolie du départ. Demain fera pour moi de cette mer, de ces côtes, de ces bois, de tant de charmes que j'y ai goûtés, un songe, une pensée

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flottante que je contemplerai avec une autre pensée. Et pour prendre de ces doux lieux autant que je pouvais et comme s'il eût été en leur pouvoir de se donnera moi, je les suppliais intérieurement de se graver en mon âme, d'envoyer en moi quelque chose d'eux-mêmes qui ne passât point. En même temps j'écartais les branches des buis, des buissons, des fourrés épais, et j'enfonçais ma tête dans l'intérieur pour respirer les sauvages parfums qu'ils recèlent, pénétrer dans leur intimité et, pour ainsi dire, leur parler dans le cœur.

La soirée s'est passée comme d'habitude en causeries, en lectures. Nous sommes revenus sur le bonheur des jours passés. J'en ai tracé une faible image dans ce cahier, nous l'avons contemplée mélancoliquement comme celle d'un trépassé des plus chers, des plus doux.

Hippolyte est couché. J'écris ceci dans la solitude et le silence de la nuit, à côté d'un feu qui s'éteint. J'ai été prêter l'oreille sur la porte aux bruits du dehors. 11 y en a peu : l'Océan s'est retiré au loin, il est calme, il dort, on ne l'entend pas. L'Arguenon circule librement dans les grèves , la lune se promène dans son courant, et ses gués, où les eaux bouillonnent, nous envoient un léger murmure. La brise soupire à peine dans le bois et tout le reste est tranquille.

Adieu, adieu, séjour bien-aimé! Si tu m'aimes et que tu doutes de ma constance, écoute ceci qui te rassurera : je perds la moitié de mon âme en perdant

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la solitude. J'entre dans le monde avec une secrète borreur.

Caen , 24 Jam 1er.

Je viens de parcourir quelques rues de cette ville à la lueur de quelques pâles réverbères. Qu'ai-je vu? Les noirs fantômes des églises et de leurs clochers dont je n'ai pu saisir que les masses ; mais le mystère de la nuit qui les enveloppe et n'arrête pas leurs dimensions comme ferait l'éclat du jour, ajoute à leur religion et m'a pénétré d'un sentiment qui vaut mieux, je crois, que celui des formes. Ma pensée s'est élevée indéfiniment vers le ciel avec ces flèches qui semblaient ne point prendre fin, et elle a rôdé avec terreur tout autour de ces nefs mornes comme des tombeaux. Voilà tout. 11 y avait foule dans les rues, mais qu'est-ce que la foule dans la nuit, et même le jour? Dans la nuit, j'aime mieux le bruit des vents, et, durant le jour, ces grandes assemblées tantôt silencieuses et tantôt mugissantes, qu'on appelle forêts. D'ailleurs j'ai rencontré de ces hommes qui me font toujours fuir et rentrer au plus vite, des étudiants qui s'en allaient portant fièrement leurs habits, et respiraient dans tous leurs traits je ne sais quelle expression qui m'intimide et me met en déroute. 0 mon cahier! mon doux ami, combien j'ai senti que je t'aimais en me dégageant de cette multitude. Aussi me voici maintenant à toi quoique la nuit soit bien avancée et que je sois tout brisé de fatigue ; tout

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à toi pour te conter mes peines et t'entretenir paisiblement clans le secret. Pourrais-je assez revenir sur des souvenirs encore tout trempas de mes larmes et qui demeureront toujours incorruptibles dans mon âme? Ce bon Hippolyte et son adorable Marie ! Je lui avais dit adieu; elle m'avait répondu avec quelques paroles de la plus touchante bonté; j'avais balbutié encore quelques mots et m'étais mis à descendre rapidement l'escalier, croyant qu'elle n'avait pas passé le seuil de la porte et que tout était fini, lorsque j'entendis un nouvel adieu qui me venait d'en haut; je levai la tête et je la vis penchée sur le balustre. Je répondis faiblement, bien faiblement, car sa voix avait achevé ce qui me restait de forces pour retenir mes larmes...

Paris, 1er février.

Mon Dieu, fermez mes yeux, gardez-moi de voir toute cette multitude dont la vue soulève en moi des pensées si amères, si décourageantes. Faites qu'en la traversant je sois sourd au bruit, inaccessible à ces impressions qui m'accablent quand je passe parmi la foule ; et pour cela mettez devant mes yeux une image, une vision des choses que j'aime, un champ, un vallon, une lande, le Gayla, le Val, quelque chose de la nature. Je marcherai le regard attaché sur ces douces formes, et je passerai sans ressentir aucun froissement.

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Le 17. — 0 pureté des champs ! J'ai] montant de la nature à Dieu, et redescendant de Dieu à la nature. C'était là ma vie intérieure mêlée de quelques mélancolies, de quelques tressailleme du cœur, mais qui oe faisaienl qu'adoucir ou pitié cours de mes pensées sans les altérer, Rien de souillé n'entrait dans mon âme et je sentais s'accroître les forces de mon intelligence; car lorsque F homme intérieur est pur, sa pensée s'élève sans obstacle et va toujours s' approchant de la source de toute force intellectuelle. Je commençais à dominer mes découragements et à prendre cette belle et noble confiance d'un cœur qui se sent l'ami de Dieu et qui ne saurait s'abattre tant qu'il s'appuie sur ce sentiment.

Le 16 mars. — Il se passe maintenant en moi quelque chose de bien étrange. Il ne m'est peut-être jamais arrivé de recevoir de plus fortes preuves de mon impuissance intellectuelle que dans ces dernières semaines et je vais mon train comme si de rien n'était ; j'écris intrépidement quantité d'articles qui sont reçus, j'ignore par quel miracle, dans un petit journal. Je ne sais en vérité ce qu'il faut le plus admirer de l'excès de bonté des hommes qui accueillent de si pauvres essais, ou de mon incroyable assurance à lancer de pareilles sottises dans le monde. D'où me vient donc cet extrême courage? Oh ! jepuism'avouer le sentiment qui me l'inspire; il est pur, il est loua-

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ble celui-là, et il arrive si rarement que je puisse contempler face à face une de mes pensées sans avoir à baisser les yeux, que je dois enregistrer ici celle qui me donne une énergie si inusitée. Je travaille uniquement pour mon père et pour mes amis, toute ma force est en eux, et ce n'est pas moi qui travaille, mais eux qui travaillent en moi. Il est vrai que, trois ans durant, ils ont perdu leur peine à me pousser, à m' aiguillonner, et qu'il y avait là de quoi mourir de honte et de remords , si mon âme pouvait élever un sentiment, celui du repentir, par exemple, à quelque degré d'énergie.

Le 23. — Oh ! que je me hâte donc de retenir ici autant qu'il est possible les ravissements de cette journée, que je me hâte d'écrire qu'en ce jour j'ai été heureux du plus sublime bonheur, celui d'un homme qui entrevoit quelque chose des voluptés du ciel, que je me suis senti puissant pour le bien et plein de l'amour de Dieu et des hommes. Oui, il faut se hâter de l'écrire, car ces nobles exaltations durent peu dans mon âme, car demain *

Il me semble insupportable de paraître devant les hommes autre que Ton est devant Dieu. Mon plus rude supplice en ce moment est l'estime que les

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