DB MAURICE DE OU BRI
lation qui recommençait sans cesse. C'était comme un frémissement général qui avait saisi leâ mas de verdure, un tressaillement de joie et de volupté. L'air, imprégné d'une humidité chaude et chargé de tous les parfums de mai, portait à la langueur et blasait presque à force de mollesse et de senteurs tiècles.
Maintenant tous mes entretiens avec la nature, cette autre consolatrice des affligés, se passent dans un petit jardin de la rue (FAnjou-Saint-Honoré, tout proche de la rue de la Pépinière. Avant-hier au soir, j'avais passé mon bras autour d'un tronc de lilas, et je chantais à demi-voix : Que le jour me dure, de J. J. Cet air touchant et mélancolique, mon attitude, le calme de la soirée, et, plus que tout cela, cette habitude qu'a mon âme de résumer le soir toutes ses tristesses, de s'entourer de nuages pâles vers la fin des journées, me jetèrent dans le sentiment profond, intime, immense de ma misère, de mon indigence intérieure. Je me voyais pauvre, bien pauvre, pitoyable et entièrement incapable d'avenir. 11 me semblait en même temps entendre bruire au-dessus de ma tète, bien haut, bien loin, ce monde de pensée et de poésie vers lequel je m'élance si souvent sans pouvoir l'atteindre jamais. Je songeais à ceux de mon âge qui ont assez d'ailes pour y arriver, mais sans jalousie et comme nous regardons d'ici-bas les élus et leur félicité. Cependant mon âme bridait, haletait, se débattait contre son impuissance. Il y avait quelque
chose en elle du désespoir et des élancements stériles de la passion chez ces infortunés qui ne peuvent que rêver l'amour et dans leurs songes pressent avec délire contre leur sein un fantôme brûlant. La tige du lilas que j'étreignais s'agitait sous mon bras; je croyais la sentir se remuer spontanément, et toutes ses feuilles, qui frissonnaient, rendaient un bruit doux qui me paraissait comme un langage, comme un murmure de lèvres qui balbutient des mots de consolation. 0 mon lilas! je te pressais dans ce moment comme le seul être en ce monde contre qui je pusse appuyer ma chancelante nature, comme le seul capable de souffrir un embrassement de moi, et assez compatissant pour se faire le support de ma misère ! De quoi t'ai-je payé? De quelques larmes qui sont tombées sur ta racine.
Le 18. — Ma misère intérieure gagne, je n'ose plus regarder au dedans de moi.
Le 25. — On me blâmera sans doute; mais est-il en mon pouvoir d'exprimer autre chose que ce que j'éprouve? Les expériences s'accumulent, il n'y a plus moyen de douter. Je n'ai plus de refuge que dans la résignation. Je prévoyais bien, quand je mis le pied sur le premier degré de mes tentatives et de mes essais, que je m'estimerais heureux de rencontrer, après avoir tout parcouru, non pas un emplacement de médiocre étendue pour asseoir ma vie et
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respirer à mon aise, mais un petit trou pour m'y blottir et m'y tenir coi jusqu'à la fin. Ma prévision s'est ponctuellement réalisée : je n'ai plus d'autre asile que la résignation, et je m'y sauve en grande bâte, tout tremblant et éperdu. La résignation, c'esl le terrier creusé sous les racines d'un vieux chêne ou dans le défaut de quelque roche, qui met à l'abri la proie fuyante et longtemps poursuivie. Elle enfile rapidement son ouverture étroite et ténébreuse, se tapit au fin fond, et là, tout accroupie et ramassée sur elle-même, le cœur lui battant à coups redoublés, elle écoute les aboiements lointains de la meute et les cris des chasseurs. Me voilà dans "mon terrier. Mais, le danger passé, la proie regagne les champs, va revoir le soleil et la liberté; elle retourne toute joyeuse à son tapis de serpolet et d'herbes savoureuses, qu'elle a laissé à demi brouté, elle reprend les habitudes de sa vie errante et sauvage. Les blés, les vignes, les taillis, les buissons, les fleurs, sa litière dans une touffe d'herbe ou dans la mousse sous un hallier, ses sommes, ses songes, sa vague et douce existence, tout est à elle de nouveau ; et moi, pour longtemps effarouché, je ne sortirai plus, je demeurerai à tout jamais confiné dans ma souterraine demeure. Faut-il m'en plaindre? Pourquoi le ferais-je? Je trouve au fond de ma cache la sûreté, un certain calme et autant de place qu'il en faut à mon âme pour ses petites évolutions. Un rayon de lumière doux et subtil se glisse chez moi et y entre-