‹ Journal, lettres et poèmes, publiésChapitre 30 sur 62 · J OU R N A L · texte numérisé non relu

J OU R N A L

Lient à peu pics autant de jour que dans la cellule d'une abeille. Pour peu que le vent m'apporte de lois à autre quelques boudées de parfums sauvages, et que mon oreille saisisse quelques accents éloignés des mélodies de la nature, qu'aurai-je à regretter? L'araignée qui se balance, le soir, sur son fil, entre deux feuilles, s'embarrasse-t-elle du vol de l'aigle et des ailes de tous les oiseaux? Et l'imagination de l'oiseau qui couve sa nitée sous un buisson, bien à couvert, a-t-elle regret aux caprices de sa liberté et aux molles ondulations de son vol dans le haut des airs? Je n'ai jamais eu la liberté de l'oiseau, ni ma pensée n'a été aussi heureuse que ses ailes : endormons-»ous dans la résignation comme l'oiseau sur son nid.

Le 26. — Pourquoi m'inquiéter en me demandant sans cesse : que ferai-je de ma vie? Je l'ai appliquée à bien des choses, et elle n'a eu de prise sur aucune; avec une apparence d'aptitude, je demeure inutile et je souffre dans une position presque sans ressource. Mais qui sait si, tout superflu que je semble dans la société, Dieu ne soutire pas de moi quelque bien que j'ignore, s'il ne m'a pas donné à l'insu de moi-même quelque vertu, quelque influence secrète pour le bien des hommes? Toutes les fois que je serai poursuivi par cette fatale pensée de mon inutilité et de mon impuissance, je me réfugierai dans celle-ci : que la Providence tire de moi quelque profit et me fait servir

MAURICE ih: 01 â H I N.

à un usage caché, n'exigeant de moi que mon consentement et ma foi à, cette mission qu'elle n'a pas voulu me révéler. Par cet acquiescement de ma volonté, je féconde le bien imperceptible que j'accomplis, j'y sème des mérites qui germeront secrètement et fleuriront en récompenses célestes dans les cbamps d'un n]ond(3 meilleur. Les voies qui mènent les créatures de la terre au ciel ne se ressemblent pas : quelques-unes paraissent s'écarter étrangement, qui néanmoins aboutissent au centre commun; chacune a ses détours, ses coudes, ses dédales mystérieux. Peut-être parmi tous les chemins qui suivent les hommes, y en a-t-il un plus grand nombre qu'on n'a coutume de le croire, qui débouchent dans le ciel, mais je suis persuadé que tous sont difficiles. Quoi qu'il en soit, j'avance dans le mien, qui est fort ténébreux, avec pleine confiance. — Cette pensée constante que j'ignore l'œuvre de bien à laquelle le Seigneur m'applique me disposera à respecter toutes les créatures, à m'incliner devant tous les êtres, à me conduire sur la terre comme dans un temple où toutes choses remplissent un ministère sacré, où les atomes de poussière sont autant de lévites dont les légions innombrables se prosternent et prient dans les fentes du pavé.

Le 10 juin. — Quand j'entame un sujet, mon amour-propre s'imagine que je fais merveille , et quand j'ai fini je n'aperçois qu'un mauvais pas-

81 JOl'KNAf,

tiche composé avec des restes de couleur, raclés sur la palette des autres et grossièrement amalgamés sur la mienne. Mais, au fait, pourquoi me tracasser sans fin avec cette pensée? Je fais de mon mieux, je vais jusqu'où je puis, et au diable le qu'en dira-t-on. Cette philosophie est de date récente. Depuis tantôt huit jours, j'ai fait de grands progrès dans l'abnégation , la résignation , le dépouillement de toute haute pensée. Je suis rentré dans ma pauvre petite coque et tâche à m'y arranger de mon mieux, dans la résolution de n'en plus sortir. Je nargue mon imagination qui a voulu voyager par les airs comme la tortue; j'insulte à plaisir mes prétentions, bien que timides, qui crèvent de dépit; je raille avec volupté le moi superbe qui regimbe vainement contre l'aiguillon du sarcasme intérieur; je me mords comme le scorpion dans le brasier pour en finir plus vite.

Le 13. — Et je ne suis pas une dérision, un hochet, quelque chose que les petits enfants poursuivent de leurs moqueries, un être devant qui les plus faibles se redressent, que le pied d'un garçon de dix ans écrase sans que je puisse même me tordre comme le ver sous la roue? Tous les enfants que je rencontre ont comme un instinct avec lequel ils devinent l'imbécillité de mon caractère, et tout aussitôt ils en usent avec moi comme le maître avec l'esclave; leur première idée, dès qu'ils m'aperçoivent, est de me prendre en jouet, de m'agacer avec la mordante naïveté

M \ I RICB DE 01 I

de leur âge, le ne leur en veux pas : il es1 dans leur nature de faire servir à leur divertissement toul ce qui est plus faible que leurs faibles mains.

An Parc (Eure-et-Loir , 25 juin.

Comment exprimer ce que j'ai éprouvé en m'enfonçant encore une fois dans la solitude, et dans une solitude qui me rappelle le pays de mes plus doux songes, la Bretagne? car ce pays-ci décline beaucoup vers l'ouest et Ton y respire comme des émanations de la bonne contrée. L'aspect des champs est à peu près le même : il y a des chemins creux et couverts de verdure, des sentiers le long des blés, des échaliers, des clôtures d'ajonc, de genêts et de chênes rabougris; on y pétrit d'excellent beurre, et le cidre y coule assez abondamment. Je jouis de cette ressemblance, je m'applique à l'étudier, je ravive une multitude de charmants souvenirs, ce qui, à mon gré, est un des plus doux passe-temps de l'âme. Cependant la pensée inquiète ne s'endort pas; elle m'aiguillonne et me tient sans cesse en haleine, mais ses tracasseries sont moins vives et moins tourmentantes. Allégé d'un fardeau d'inquiétudes matérielles qui m' étouffait, je m'élève plus librement dans mes imaginations; mais qu'importe? Ce sont toujours des soucis, des doutes, des perplexités; seulement je vais les chercher plus haut et dans un ordre plus vague et moins essentiel. Ce sont des chimères d'avenir qui

Page 1