JOUR N A I
paraissent et s'évanouissent, des recherches sur ma destinée, de beaux espoirs et des défaillances, un enchaînement étrange de toutes les pensées qui peuvent éclore dans une tête peu féconde, mais toujours en remuement, dans une imagination qui croit et ne croit pas en elle-même, qui se bat et se caresse, qui accueille tous les rêves, toutes les impressions sans s'attacher à rien, et va toujours demandant du nouveau. Quand est-ce donc que je la subjuguerai et que je viendrai à la bonne et simple raison ? Si je pouvais me rendre aux sages conseils qui me viennent de tous côtés, je plierais tout ce bagage de folles pensées, et je me mettrais, dépouillé de rêves, mais tranquille, à la suite des autres hommes.
Le 26. — La plus douce hospitalité, l'intimité de la nature que je fréquente librement, l'absence de toute gêne, de tout assujettissement; la réalisation de ce bonheur moitié sauvage, moitié social, que je rêvais avec tant d'ardeur à Paris, dans ma chambre étouffée et obscure, je possède tous ces biens et je ne puis m'abandonner tout entier à leur jouissance. Je me figurais qu'aussitôt ici je m'endormirais de ce demi-sommeil d'une vie égale, libre et naturelle; mais que je me connais mal, si j'espère goûter quelque part un plein repos et m' assoupir au doux bruit de l'harmonie qu'on écoute en soi-même lorsque toutes les parties de l'âme se sont mises en accord! Mes facultés, tant intellectuelles que morales, ont
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trop d'inégalités pour parvenir jamais à l'équilibre. Je suis ici à l'abri de (oui choc extérieur. Dégagé du tumulte social, hors de la portée de ces coups qui
nie meurtrissent, m'irritent ou m'abattent entière ment, quand je vis au plus épais du monde, le bon ordre se rétablirait en moi, si mon mal me venait tout entier du coté de la société. Elle y est pour beaucoup, je le reconnais au grand sentiment de délivrance que j'éprouve toutes les fois que je m'en écarte; mais la nature de mon âme y entre aussi pour une grande part, la solitude me le prouve aussitôt que je reviens à elle. Alors certaines facultés inquiètes et remuantes se réveillent et relèvent, pour me tourmenter, la faculté de souffrance amère, les aigreurs, les dépits concentrés, les colères sourdes qui tombent et s'endorment sous le charme puissant de la campagne. Les sensations caressantes qui viennent en foule dans l'isolement, les vives et pénétrantes influences de la nature, flattent et chatouillent la surface de mon âme; mais, en pénétrant à l'intérieur, elles deviennent des irritants qui accroissent la puissance des facultés rêveuses et inquiètes.
Elles sont aussi pour l'âme fatiguée et endolorie, comme la rosée du matin pour les fleurs à demi flétries par les chaleurs de la veille : elle les ranime et les rafraîchit, mais ce n'est souvent que pour les livrer plus sensibles encore aux ardeurs du soleil de midi. 0. L. V.
Le Lti juillet. — Je commence à remarquer au dedans de moi une chose qui adoucit un peu mes misères intimes et qui finira peut-être par me relever à mes propres yeux, c'est le progrès de mon âme dans l'amour et l'intelligence de la liberté. C'est en 1831 que mon cœur a tressailli pour la première fois à ce nom. Jusqu'à cette époque, le tempérament de mon âme, débile et tardif, m'avait laissé dans l'insensibilité et l'ignorance des voluptés de la liberté. Sa puberté s'est enfin déclarée, et les premiers élans de cette vive et puissante faculté se sont portés vers cette vierge; elle a ému mon âme à vingt et un ans, comme une jeune fille inquiétait mon cœur à quatorze, avec des sensations toutes neuves, confuses et d'un trouble délicieux. J'ai passé deux ans et demi borné aux rêveries timides et vagues d'un premier amour qui s'ignore lui-même et se nourrit de peu. Mais depuis quelques mois, j'éprouve des mouvements d'âme violents et, de temps à autre, il me vient comme des bouffées d'une chaleur puissante et enivrante qui se répandent dans mon sein. Les rêves nonchalants et indécis prennent de la consistance et deviennent actifs ; ils se transforment insensiblement en pensées fortes et pleines. Autant j'avais de désirs flottants ettièdes, autant je compte de soifs ardentes. L'instinct est devenu passion.
J'arrive à une époque critique de ma vie intérieure. À un remuement étrange dans mes idées, à la croissance presque subite de plusieurs de mes