DE MAURICE DE 01 É I
facultés, à l'accélération de mon mouvement de vie intérieure, je reconnais l'approche d'une révolution que j'appelle depuis bien longtemps, Jusqu'ici j'ai laissé faire à mon caprice et au hasard pour la conduite de mes facultés; je les voyais si débiles e1 de si peu d'espérance que je ne les jugeais pas dignes d'avoir d'autres maîtres, mais elles m'ont détrompé. Ces enfants pâles et ebétifs ont pris de la vigueur et du teint; leur constitution indécise et timide .s'est enhardie et s'est tirée par un élan vif et soudain des langueurs de sa longue enfance. Je dois songer à leur destinée : la révolution interne est nécessaire, je vais embrasser la vie active et dire adieu à mes nonchalances bien-aimées, douces compagnes de mon enfance et de ma jeunesse ; hélas! ce ne sera pas sans avoir la larme à l'œil. Je vais donc enfin exercer sérieusement mes facultés, et ce sera sous l'inspiration et le feu de la pensée brûlante comme une passion qui remplit mon âme, la pensée de la liberté, c'est-àdire du plus grand bonheur et du plus grand progrès de l'humanité. Je ne serai qu'une fourmi portant un fétu à la construction de l'avenir; mais si petites que soient mes forces, elles n'en seront pas moins animées par une large et sainte pensée qui ne laisse jamais fléchir l'âme qu'elle habite, qui l'épure, retend et suffit à son bonheur : une pensée qui est à tous et dont chacun est fier ; la pensée qui pousse le siècle devant elle, la plus belle et la plus puissante après celle de Dieu, la pensée de la liberté.
Quand je sors pour la promenade, bien disposé et débarrassé de tout souci, je sens poindre au fond de mon âme, dès les premiers pas, une joie d'un ordre inaccoutumé et d'une vivacité singulière. A mesure que je gagne dans la campagne, elle monte et s'étend, tantôt avec un progrès très-rapide, tantôt lentement, suivant les accidents de la course et le temps qu'il me faut pour arriver au plus beau de ma promenade. Aussitôt que j'y suis parvenu, que je me suis posté à ma fantaisie et toujours de manière à recevoir au vif et de toutes parts les impressions de l'horizon qui m'entoure, ce sentiment progressif d'une indéfinissable volupté acquiert sa plénitude, se répand dans tout mon être et le comble.
Le h août. — Paris va me ressaisir, mais plus fort, plus courageux, plus en état de toutes manières d'y soutenir l'oppression de la vie. Durant six semaines que j'ai passées ici, sans étude, sans efforts, laissant aller mon âme à son gré, vivant en paresseux, mais en paresseux contemplatif et ouvert à toutes les impressions, j'ai acquis de grands accroissements. Que faut-il à mon intelligence pour s'enrichir et gagner en étendue? Des livres? un labeur opiniâtre? des fouilles profondes dans la science? Non. Une vie libre, une campagne qui m'enveloppe de verdure et de chaudes émanations, des promenades, tantôt ardentes et pressées, tantôt molles et traînantes, et tout ce qui roule de lumière, de nuages, de bruits
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ravissants, devolupté universelle autour d'un homme qui passe des journées entières adosséà un arbre, et
uniquement occupé à regarder vivre la nature. Mon intelligence s'est trouvée1 placée dans ces conditions, et sa seule sève naturelle, échauffée par la puissante atmosphère qui l'entourait, a poussé un grand jet.
J'ai vu se détacher bien des nuages de la masse de ténèbres qui pèse sur mon âme, et qui ne s'est ébranlée que depuis peu sous le souffle tardif de mon intelligence. Je m'allège chaque jour de quelque préjugé. L'amour de la liberté envahit mon caractère et commence à y fonder une indépendance solide et raisonnée qui me raffermit sur moi-même et me prépare des forces de résistance aux rudes chocs de ce combat merveilleusement réglé et ordonné qu'on appelle la société. Je vais m'enfoncer dans la mêlée, je ne sais contre qui je vais me heurter; mais je suis bien sûr que les meurtrissures et les blessures pleuvront.sur moi. Qu'importe? On me déconcerte avec un rien, on me culbute d'un souffle, un enfant gouverne ma timidité ; qu* arrivera- t-il donc quand mon existence se trouvera liée à des hommes tout hérissés de préjugés, fiers et absolus dans leurs opinions servîtes, gourmés, ampoulés, et les mains toujours prêtes à garrotter les faibles? 11 arrivera qu'ils troubleront ma nature timide, qu'ils me feront horriblement souffrir dans les parties faibles et désarmées de mon âme; mais leur dard ne mordra pas ailleurs.
Tandis que, sur les apparences, ils me réputeront vaincu, mon âme pressera contre elle-même avec amour, dans le temple intérieur de l'indépendance, ses opinions libres et généreuses, sa foi affranchie de toutes les menues chaînes dont la chargent grand nombre d'esprits, en me disant : a Plante là ces hommes et leurs dires, et retrempe-toi au souvenir des jours d'indépendance, quand tu courais à ton gré par la campagne, le cœur gonflé de volupté, et chantant à pleine tête des hymnes à la liberté, ou que tu savourais un jour paresseux d'un bout à l'autre, depuis les brises gaies du matin jusqu'aux tièdes parfums du soir, couché sous un poirier, nonchalant de toutes choses et narguant, dans ton oisiveté railleuse, les tyrans de toute espèce attachés comme des vautours aux flancs du genre humain. »
Paris, le 20 août.
Quitter la 'solitude pour la foule, les chemins verts et déserts pour les rues encombrées et criardes où circule pour toute brise un courant d'haleine humaine chaude et empestée; passer du quiétisme à la vie turbulente, et des vagues mystères de la nature à l'âpre réalité sociale, a toujours été pour moi un échange terrible, un retour vers le mal et le malheur. A mesure que je vais et que j'avance dans le discernement du vrai et du faux dans la société, mon inclination à vivre, non pas en sauvage ni en misan-