DE MAURICE DE OU BRI
thrope, mais en homme de solitude sur les Limites
de la société, sur les lisières du monde, s'est renforcée et étendue. Les oiseaux voltigent, picorent, établissent leurs nids autour de nos habitations, ils sont comme concitoyens des fermes et des hameaux; mais ils volent dans le ciel qui est immense ; mais la main de Dieu seule leur distribue et leur mesure le grain de la journée; mais ils bâtissent leurs nids au cœur des buissons ou les suspendent à la cime des arbres. Ainsi je voudrais vivre, rôdant autour de la société et toujours ayant derrière moi un champ de liberté vaste comme le ciel. Si mes facultés ne sont pas encore nouées, s'il est vrai qu'elles n'ont pas atteint toute leur croissance, elles ne feront leur développement qu'en plein vent et dans une exposition un peu sauvage. Mon dernier séjour à la campagne a redoublé ma conviction sur ce point.
J'ai chômé dans l'inaction la plus complète mes six semaines de vacances. A peine, pour rompre l'uniformité du far niente ; faisais-je quelque lecture nonchalante, étendu sous un arbre, et encore plus de la moitié de mon attention était-elle emportée par une brise ou un oiseau filant à travers les bois, par le chant d'un merle ou d'une alouette, que sais-je? par tout ce qui passe dans les airs de vague et de ravissant pour un homme couché sur l'herbe fraîche, sous le couvert d'un arbre, au milieu d'une campagne enivrée de vie et de soleil. Mais ce repos, cette accalmie n'avait pas éteint le jeu de mes facultés ni arrêté la
circulation mystérieuse de la pensée dans les parties les plus vives de mon âme. J'étais comme un homme lié par le sommeil magnétique : ses yeux sont clos, ses membres détendus, tous les sens sont fermés, mais sous ce voile qui couvre presque tous les phénomènes de la vie physique, son âme est bien plus vive qu'à l'état de veille et d'activité naturelle : elle perce d'épaisses ténèbres au delà desquelles elle voit à nu certains mystères ou jouit des visions les plus douces; elle s'entretient avec des apparitions, elle se fait ouvrir les portes d'un monde merveilleux. Je goûtais simultanément deux voluptés dont une seule eût suffi pour remplir tout mon être et au delà, et néanmoins toutes deux y trouvaient place et s'y étendaient librement sans se combattre ni se confondre. Je jouissais de toutes deux à la' fois et de chacune aussi distinctement que si je n'en eusse possédé qu'une seule; nulle confusion, nul mélange, nulle altération de la vivacité de l'une par l'activité de l'autre. La première consistait dans l'indicible sentiment d'un repos accompli, continu et approchant du sommeil; la seconde me venait du mouvement progressif, harmonique, lentement cadencé des plus intimes facultés de mon âme, qui se dilataient dans un monde de rêves et de pensées, qui, je crois, était une sorte de vision en ombres vagues et fuyantes des beautés les plus secrètes de la nature et de ses forces divines. Quand l'heure du départ a rompu le charme, et que j'ai ressaisi le sentiment habituel de mon
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ètre,je me suis retrouvé pau> re el déplorable comme
devant; mais à la marche plus vive de mes pi
à une délicatesse plus subtile de sensations, à an
accroissement marqué de mes forces morales et intellectuelles, j'ai reconnu que mes six semaines d'oisiveté n'étaient pas perdues, que le flot de rêves étranges qui avait inondé mon âme l'avait soulevée et portée plus haut. Je suis rentré dans la société avec cette joie, niais amplement compensée et presque amortie par la tristesse démon cœur qui s'en est allé atteint de regrets et de langueur. Je me suis séparé de la campagne comme d'une amante, et j'avoue que je ne puis m'expliquer l'étonnante ressemblance des tristesses qu'elle m'a laissées, avec celles de l'amour.
Le 22. — J'ai reçu une lettre d'Onésime; en l'ouvrant un parfum de fleurs et de campagne s'est exhalé de tous ses plis. J'ai cru d'abord qu'il y avait enfermé une de ces brises qui voltigent toute la journée dans les prés et les jardins ; mais je nie suis ravisé bientôt quand, en tournant la page, j'ai répandu sur le parquet des pétales bleus et jaunes, des feuilles de rosier et des brins de gazon. Il y avait du monde dans le salon, j'ai rougi, je suis demeuré tout interdit; j'ai cru qu'on allait me questionner, railler peut-être ce qui me faisait tant de plaisir. Je n'aurais su que répondre, j'aurais balbutié, je serais tombé dans mes embarras de parole. Et puis d'ailleurs, comment faire