‹ Journal, lettres et poèmes, publiésChapitre 34 sur 62 · JO UB N A L · texte numérisé non relu

JO UB N A L

comprendre à des natures étrangères le prix d'un brin d'herbe dans une lettre, le charme de ces touchants enfantillages, de ces exquises simplicités? Heureusement, personne n'y a pris garde ; on causait, j'ai laissé faire et me suis hâté de ramasser mon trésor furtivement et comme un voleur. La société, telle qu'elle est faite, a tellement altéré les hommes et détruit en eux les instincts naïfs de l'âme, que ceux qui ont échappé à la contagion générale et conservé dans sa virginité la simplicité des goûts primitifs, sont contraints de se cacher, de se dérober, de s'envelopper dans une sorte de pudeur.

Le 26. — Mon âme se contracte et se roule sur elle-même comme une feuille que le froid a touchée; elle se retire sur son propre centre, elle a abandonné toutes les positions d'où elle contemplait. Après quelques jours de lutte contre la réalité sociale, il a fallu se replier et rentrer. Me voilà circonscrit et bloqué jusqu'à ce que ma pensée, gonflée par une nouvelle inondation, surmonte la digue et s'étende librement sur toutes ses rives. Je connais peu d'accidents intérieurs aussi redoutables pour moi que ce resserrement subit de l'être après une extrême dilatation. Dans cette condensation, les facultés les plus vives, les éléments les plus inquiets, les plus remuants, se trouvent pris et condamnés à l'inaction, mais sans paralysie, sans diminution de vie ; toute leur fougue est renfermée et contrainte avec eux. Pressés et entassés,

DE MAURICE I» R G i K K i

ils luttent entre eux, et ions ensemble contre la limite. Alors tout le sentiment que j'ai de la vie réduit à une irritation sourde et profonde mêlée de secousses : c'est la fermentation de tant d'éléments divers qui s'échauffent et s'aigrissent dans leur contact forcé, et répètent des tentatives d'éruption. Toutes les facultés qui me mettaient en communication avec le dehors, le lointain, ces brillants et fidèles messagers de l'âme qui vont et viennent continuellement de l'âme à la nature et de la nature à l'âme, se trouvant retenus au dedans, je demeure isolé, retranché de toute participation à la vie universelle. Je deviens comme un homme infirme et perclus de tous ses sens, solitaire et excommunié de la nature.

Le 7 septembre. — Je me perds dans les conversations. Je n'en retire le plus souvent que de l'abattement et de l'amertume. J'y compromets ma vie intérieure, ce qu'il y a de meilleur en moi. Pour nourrir le discours, j'y jette mes pensées favorites, celles que j'aime le plus secrètement et avec le plus de sollicitude. Ma parole timide et embarrassée les défigure, les mutile, les jette au grand jour, désordonnées, confuses, demi-nues. Quand je m'en vais, je recueille et je serre mon trésor répandu, mais je ne remets en moi que des rêves meurtris comme des fruits tombés de l'arbre sur des pierres.

Le 9. — En ce moment, il y a mélange dans mon

âme, mélange d'amertume et de douceur, confusion de miel et de fiel, pcle-mêle étrange. Depuis quelques jours, mon esprit, déjà si peu réglé, est saisi d'une inquiète et ardente mobilité qui le fait aller et venir de l'un à l'autre pôle, qui ne le laisse plus se poser et s'asseoir au centre d'un ordre d'idées ou de croyances, mais l'emporte rapidement de région en région et l'incline en passant sur tous les abîmes. Je goûte une étrange volupté à sentir mon âme enlevée comme ce prophète qu'un ange emporta par les cheveux, et traversant d'une effroyable vitesse d'immenses étendues. Mais que me revient-il de ces voyages effrénés? Lassitude, éblouissement, surcroît de vertige, et pourtant, au fond de tout cela, un bien-aise secret de l' amour-propre qui s'applaudit du brûlant voyage et irrite sourdement la passion naissante de mon âme pour ces périlleuses aventures. A la campagne, durant les molles journées, le ravisseur venait aussi prendre mon âme; ils s'en allaient bien loin tous les deux, mais d'un vol plus tempéré et par des contrées plus sereines, bien qu'aussi vagues et ondoyantes. Comme aujourd'hui, mon âme, de retour, ne savait plus que croire de toutes choses, mais il y avait dans son embarras moins de trouble et de préoccupation inquiète.

Le 19. — ,0 vérité! ne m' apparais-tu pas quelquefois comme un fantôme lumineux derrière un nuage ? Mais le premier vent te dissipe. Ne serais-tu qu'une

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