‹ Journal, lettres et poèmes, publiésChapitre 4 sur 62 · VIII 'NOTICE · texte numérisé non relu

VIII 'NOTICE

noraient en secret avec ferveur, et aspiraient au moment où l'œuvre pleine leur serait livrée, où l'âme entière leur serait découverte. Yingt ans se sont écoulés depuis, et des difficultés, des scrupules, des pudeurs de toute sorte et de la nature la plus respectable, avaient retardé l'accomplissement du vœu formé au nom de l'art par l'amitié. Guérin avait déjà eu le temps d'être imité par d'autres poètes, qui semblaient tout originaux de cette imitation, et lui-même il n'était pas publié et mis en lumière. Dans l'intervalle cependant, il y a cinq ans de cela, avaient paru, mais sous la réserve encore d'une demi-publicité, les Reliques d'une sœur du poète, Eugénie de Guérin, son égale, sinon sa supérieure en talent et en âme *. Le désir de connaître et de posséder enfin les Œuvres complètes du frère s'en était accru et comme irrité, Nous avons le plaisir d'annoncer qu'elles vont paraître ; des amis fidèles en ont trié et préparé la matière; et le savant et poétique antiquaire, M. Trebutien, y appliquant son soin comme un moine fervent du moyen âge eût fait à l'écriture et à l'enluminure d'un saint missel, trésor de son abbaye, en a procuré l'édition.

Rien n'était exagéré dans la première impression reçue en 1840; tout aujourd'hui se justifie et se confirme; l'école moderne compte bien en effet un poète, un paysagiste de plus. J'ai besoin tout d'abord de le rapporter à son vrai moment, à ses vraies origines. C'est en 4 833 que Maurice de Guérin, qui n'était alors que dans sa vingt-troisième année, commença de développer et d'épanouir dans le cercle de l'intimité cette première fleur de sentiment, qui nous est montrée seulement aujourd'hui et qui va nous rendre tout son parfum. Né le 5 août 4 810, il appartenait à cette seconde génération du siècle, lequel n'avait plus deux ou trois ans, mais bien dix ou onze, lorsqu'il produisait cette volée nouvelle des Musset, des Montalem-

1. Voici le titre de ce volume : Eugénie de Guérin Reliqvle... Caen, imprimerie de Hardel, 1855, avec cette note : « Ce volume, tiré à petit nombre, no se vend pas. »

Siik mat i; [CE DE OU B H IX

bert, des Guérin; je joins exprès ces noms. Né sous i<i beau ciel du Midi, d'une ancienne famille noble et pauvre, Maurice de Guérin, rêveur dès l'enfance, fut tourné de bonne heure vers tes idées religieuses et inclina, sans effort, à la pensée de l'étal ecclésiastique. Il n'avail pas douze ans, lorsque, dans les premiers jours de janvier 18231, il sortait, pour la première fois, pauvre oiseau exilé, de ses tourelles du Cayla, et arrivait à Toulouse pour y faire ses études, — je crois, au petit séminaire. Il les vint terminer à Paris, au collège Stanislas. C'est au sortir de là, après avoir hésité quelque temps, après être retourné dans sa famille, y avoir revu ses sœurs et les amies de ses sœurs, que troublé, sensible et même, on le devine, secrètement blessé, il alla chercher à la Chênaie du repos, un oubli, plus encore qu'il n'y apportait une vocation religieuse, bien traversée déjà et bien incertaine.

Il avait aimé, il avait pleuré et chanté ses peines pendant une saison passée dans son beau Midi, la dernière avant son départ pour la Chênaie. Témoin ces vers datés de la Roche d'Onelle, qui se rapportent à l'automne de \ 832 :

Les siècles ont creusé dans la roche vieillie

Des creux où vont dormir des gouttes d'eau de pluie;

Et l'oiseau voyageur, qui s'y pose le soir,

Plonge son bec avide en ce pur réservoir.

Ici je viens pleurer sur la roche d'Onelle

De mon premier amour l'illusion cruelle :

Ici mon cœur souffrant en pleurs vient s'épancher...

Mes pleurs vont s'amasser dans le creux du rocher...

Si vous passez ici, colombes passagères,

Gardez-vous de ces eaux : les larmes sont amères.

Un jeune Grec, disciple de Théocrite ou de Moschus, n'eût pas mieux dit que ce jeune lévite qui semblait en quête d'un apôtre.

Il arriva à la Chênaie à l'entrée de l'hiver; il y était le jour de Noël 1832; il avait trouvé son asile. La Chênaie, « cette

NOTIC B

sorte d'oasis au milieu des steppes de la Bretagne, » où, devant le château, s'étend un vaste jardin coupé par une terrasse plantée de tilleuls avec une toute petite chapelle au fond, était le lieu de retraite de M. de La Mennais, de M. Féli (comme on l'appelait dans l'intimité) ; et il avait près de lui, d'habitude, quatre ou cinq jeunes gens qui, dans cette vie de campagne, poursuivaient leurs études avec zèle, selon un esprit de piété, de recueillement et d'honnête liberté. L'heure à laquelle Guérin y arriva était des plus mémorables, des plus décisives pour le maître ; on peut le dire avec certitude et précision, aujourd'hui que l'on a lu la Correspondance intime de La Mennais durant ce temps. Ce grand et violent esprit, qui ne se pouvait reposer que dans des solutions extrêmes, après avoir tenté l'union publique du Catholicisme et de la Démocratie, et l'avoir prêchée dans son journal d'un ton de prophète, s'était vu forcé de suspendre la publication de V Avenir ; il avait fait le voyage de Rome pour consulter l'autorité suprême; il en était revenu, ménagé personnellement, mais très-nettement désapprouvé, et avait paru se soumettre; il se croyait peut-être même sincèrement soumis, tout en méditant déjà et en roulant des pensées de vengeance et de représailles. M. de La Mennais, qui était tout un ou tout autre, sans aucune nuance, offrait le plus étrange contraste dans sa double nature. Tantôt et souvent il avait ce que Buffon, parlant des animaux de proie , a appelé une âme de colère; tantôt, et non moins souvent, il avait une douceur , une tendresse a ravir les petits enfants , une àme tout à fait charmante; et il passait de l'une à l'autre en un instant. Le voile qui s'est déchiré depuis, et qui a laissé voir le fond orageux et mouvant de ses doctrines, n'était qu'à peine soulevé alors. Aucun de ceux qui ont connu et aimé M. de La Mennais, en ces années de passion douloureuse et de crise, à quelque point de vue qu'on se place, n'ont, ce me semble, à en rougir ni à s'en repentir. Il avait tenté une conciliation, impossible, je le veux, mais la plus élevée, la plus faite pour corn-

Page 1