UN AUTRE SOUVENIR
V\\ jour, des planes campagnes, Vers le sentier des montagnes,
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S'en allait un cavalier.
Bien que la chaleur lut dure,
11 essoufflait sa monture Un gravissant le sent ici-, Ce rapide cavalier.
Un jour, sur la haute cime D'une montagne sublime, Deux causeurs étaient assis.
Et les oiseaux au passage Prirent pour un doux ramage Les mots que disaient ravis Les deux qui "s'étaient assis.
Un jour, l'éeharpc éclatante, D'un ange en robe flottante, Aux épines du chemin Allait accrochant sa frange, Mais de l'écharpe de l'ange Un mortel tirait soudain Les épines du chemin.
Un jour, dans une vallée, Le long d'une onde voilée.
Tous deux allaient chevauchant On voyait du plus timide L'autre gouverner la bride.
L'un vers l'autre se penchant, Jls s'en allaient chevauchant.
Un jour vint qu'à l'aventure, Pour adorer la nature, Ils allèrent. On eût dit Deux esprits de la montagne
l r. i i H ES i: i PU A G M i: I
Qui s'en allaient en campagne A tire-d'aile et sans bruit.
Sans doute quelqu'un le dit...
Un soir, à l'heure sans voiles Qui voil poindre les étoiles, Une voix claire chantait.
Près de là, silencieuse, En cette nuit bienheureuse, Une âme aux anges étail Tandis que Ja voix chantait.
Connais-tu ces solitaires?
Oh ! tu sais bien les mystères De leur histoire d'amour.
Rêve à la douce compagne Qui t'aimait sur la montagne, Pauvre âme, fais un retour Sur cette histoire d'amour!
l'ame.
0 bonheur de rêver à son premier amour!
Beaux souvenirs, ombres pieuses, Je passerais ma vie à vous ouïr chanter. Il est, il est si doux d'entendre remonter Du lointain de ses jours des voix voluptueuses
Qui reviennent vous enchanter !
Mais je perds a moitié votre belle harmonie, Car du fond de mon cœur, parmi ces chants si doux, Une voix va jetant sa longue monodie.
Oh! qui m'adoucira sa tristesse infinie! Sera-ce vous, sera-ce vous?
Pauvre, nïa-t-elle dit, pauvre âme faible et nue,
Des demeures du ciel ici-bas descendue,
Comme un petit oiseau qui tombe de son nid
Et, jusqu'à ce qu'il meure, au fond du bois gémit;
En un asile pur lu Celais abritée,
D'où, comme un voyageur regarde choir l'ondée,
Sous un chêne à couvert, naïve, tu comptais
Voir, à l'abri du mal, tomber les jours mauvais,
Et remonter bientôt aux palais de lumière
Sans avoir trop souillé tes pieds nus sur la terre.
Que cette illusion déloge de ton sein :
Il faut marcher, allons! voilà le grand chemin,
Ce chemin où partout de leurs vieilles chaussures
Les générations ont laissé les souillures;
Où l'on verrait, je crois, les archanges légers
Ternir, en se tenant sur la pointe des pieds,
Le bord de leur tunique ou le bout de leurs ailes,
Pour deux pas qu'ils feraient dans ces routes mortelles,
0 toi, m'a-t-elle dit, âme de liaison,
Répandue en tendresse, allant à l'abandon
Avec les cœurs chéris, et faisant tes délices
Des eaux pures qu'on boit au fond de ces calices,
Pour ta félicité tu possédais ici
Deux célestes trésors en deux âmes d'ami.
Plus heureuse en cela que la Samaritaine,
Qui revenait toujours à la même fontaine,
Le ciel t'avait ouvert deux puits larges et frais;
Pour plus de volupté leurs ondes tu mêlais,
Et tu goûtais ainsi les flots les plus limpides
Que le ciel ait versés sur des lèvres arides.
Pauvre âme, il faut serrer la main à ces amis
Et loger en ton sein les regrets ennemis,
Et te prendre à pleurer sur le seuil de la porte.
I R I l'K l> Il PRA0MBN1
Mais «mi quelque paya que le souffle i emporte, Si l'on vienl il parler des célestes douceurs Oui» l'on tire ici-bas do l'union des cœurs, Si l'on cause, nn beau soir, <lo sainte poésie El <lo> âmes qui Foni le charme de !;i vie, Aussitôt, parmi ions, lève bien haut la voix, Pour nommer <*i chanter Hippolyte <*t François
() La Brousse et Le Val, bienheureuses demeures! Là, Ii* temps me paya le compte de mes heures En or pur; là, je fus di\ inemenl bercé Dans los bras blancs el doux de la sainte amitié.
L'une a le col penché sur le miroir ries ondes, L'autre a les yeux ouverts sur los forêts profondes Ce sont comme deux soeurs; et moi qui les voyais .Me sourire à la fois, j'allais et revenais De la rêveuse assise au sable fin des grèves A la rêveuse aux bois agitant ses longs rêves.
0 mes doux souvenirs, qui des chants composez Avec tous les débris de mes bonheurs passés, Flottez, flottez longtemps sur Le Val et La Brousse Vous y composerez des chansons la plus douce; Et si quelqu'un après peut endormir les coups De cette rude main qui me pousse et repousse. Ce sera vous, ce sera vous!
228 LE I l RE6 !■: I FRAGMEN i S.
pium i:\adi-:
Thou, Nature, art my Goddoss.
Si! IKSPE
Un de ces derniers soirs, je sortis à la brune, Pour réjouir mon âme au premier clair de lune, Courir parmi les champs, et chercher à travers De ces rêves qu'on trouve aux coins les plus déserts. Et, tandis que j'allais cherchant comme à la piste, Je me disais cent fois : Ce pays est bien triste ! Pas un bout d'horizon, pas un tertre écarté, Où Je pâle soleil se couche avec beauté; Il tombe tout d'un coup aux confins de ces plaines, Et disparaît derrière une touffe de chênes. Ce pays est bien triste! Il n'étale aux regards Qu'un sol jaune et grossier, coupé de toutes parts De fossés inondés, de hauts remparts de terre Dont le laboureur clôt son champ héréditaire; Planté de proche en proche, à la façon des camps, De vieux chênes trapus, sentinelles des champs. Ce pays est bien triste! Une grossière bourre, Qui se déchire à peine au soc qui la laboure, Est le plus fin tapis qui se trouve en ses prés. Le houx aux nœuds de fer, aux feuillages lustrés, L'ajonc tout hérissé d épines meurtrières, Et le grêle genêt que Ton brûle aux chaumières, Dans les halliers épais sont les plus doux abris Où les petits oiseaux puissent faire leurs nids Ce pays est bien triste! Aucune perspective,
[.ETTHBf il l'KAGMl ;
Rien qui B'ouvre au regard, rien qui parle h qui vive. Des plaines sans lointain, des cieux sans profondeur
Où passe le soleil comme un pâlecoureui Quelques clochers aigus et la blanche fumée
Que souille dans 1rs airs L'obscure cheminée D'une maison dr* bois, brûlanl son petit feu, Comme un fumeur oisif qui va songeant à peu : Avec ses accidents voilà le paysa Quelquefois une lande, aride pâturage, Déroule tout d'un coup au détour d'un chemin De ses mornes arpents le sauvage lointain. Quelques vaches au liane maigre, aux cornes bizarres. D'un air infortuné paissent ses herbes rares, Et, si quelque passant longe ces tristes lieux, Lèvent leur tète lourde et le suivent des \eu\. Quelquefois il advient qu'un étang dans sa digue, Au voyageur, dont l'œil s'ennuie et se fatigue. Déploie à l'improviste un large et bleu contour Entre deux bois épais qui viennent tout autour Se mirer et verdir à la fraîcheur des ondes. On regarde rêvant choses douces, profondes, Enchantements divers, et ces rêves si beaux Qui s'élèvent dans l'àme en contemplant les eaux: Mais passe, voyageur, et laisse à ce rivage Des rêves qui mourraient dans la lande sauvage.
Tandis que je marchais, songeant comme j'ai dit, Ce qui restait de jour dans l'ombre se perdit, Et la lune encor belle, en son quartier troisième, A la voir blanche et claire, était la candeur même. Elle et le crépuscule, amour de l'occident, Rayonnaient à la fois sur le bleu firmament, Alliant à ravir leurs clartés nuancées, Comme la perle et l'or ou deux belles pensées.
Or donc mon soliloque achevé, je me pris A contempler le ciel el son divin pourpris;
A contempler la terre et ses horizons pâles, Semblables, sous le feu (\r> lueurs vespérales, A l'aïeul vénère qui se laisse gagner A l'assoupissement au coin de son foyer. Dans l'àtre au large sein, une flamme qui joue D'une vive rougeur dore sa vieille joue; Il semble rajeunir, et le cercle est ravi Des brilhntes couleurs du grand-père endormi.
El j'entendis alors comme une voix divine Oui tenait ce discours au fond de ma poitrine : « D'où peuvent choir en toi la tristesse et l'humeur, Jeune homme (fui t'en viens comme un enfant boudeur Accuser et gronder la sublime Nature, Pour ne t'avoir ici fait si bonne figure Que par les jours passés, et t'avoir regardé Sans sourire a la bouche et le front tout ridé? 0 vain contemplateur de la forme idéale ! Qui, pourchassant partout la beauté sans égale. As le goût difficile et fais le dédaigneux, Si quelquefois, du haut de ton rêve pompeux Rabattant ton regard sur le sol que tu foules, Tu ne lui trouves pas l'empreinte de tes moules, Ne va pas, entends-tu, ne va pas, beau rêveur, Pliant les deux genoux, comme un adorateur, Aux pieds resplendissants de la grande Nature, La prier de Couvrir un nœud de sa ceinture; Car elle est inflexible et se croise les bras Devant le suppliant qui vient et ne sait pas Qu'il ne la faut jamais, quand elle se présente Pâle et mal costumée, ainsi qu'une indigente. Outrager en passant d'un regard de dédain-
i B i i R BS ii il,' \(. \l RN i
Elle, toujours ayanl des trésors dans !«• sein, El Faite pour ravir toute humaine paupière, Même avec l'indigence et ta pnaigreur austère
La voix ayanl parlé, ma main droite frappa Sur ma creuse poitrine un grand mea culpa;
Et comme ayanl déjà par celle pénitence Expié le péché de mon intelligence, La Nature écarta les plis du voile noir Qui, de Ja tète aux pieds, (el que l'ombre du soir. Dérobait à mes yeux ses beautés souveraines; El de ravissement j'eus les paupières pleines. Car dans cet. horizon où mon œil n'avait vu Qu'un triste et plat pays, mal léché, dépourvu De toute expression et de sève féconde, Mon regard, animé d'une vigueur profonde. Reconnut l'abondance et d'admirables traits De la Nature, belle et puissante à jamais. Pas un simple horizon fuyant dans un nuage. Pas un arbre chétif et tout cassé par l'âge, Pas un pauvre genêt, pas de ronce, allongeant Ses longs bras exposés au bâton du passant. Qui ne prît tout soudain à ma vue attentive Expression étrange ou grâce en perspective.
Mais tandis que mon œil de l'un à l'autre allait Et qu'au dedans de moi mon âme remuait (Tel qu'un rude mineur dans le fond des carrières D'innombrables pensers et de puissants mystères, .le sentis sous mes pieds une douce chaleur, Comme si par amour un ange du Seigneur En eut baisé la plante; et le long de mes veines. Molle et comme eussent fait d'enivrantes haleines, Elle allait s' élevant, et plus elle avançait.
232 LETTR ES E l l'K \ G M ENTS.
Plus le sang orageux et le cours inquiet
De la vie à travers notre ardente nature
S'apaisaient et prenaient de calme en leur allure.
Ils devinrent si doux, il se fit dans mon sein
Un repos inconnu si suave el >i plein;
Mes artères battaient avec tant d'harmonie.
Et ma chair savourait une si douce vie,
Qu'il semblait que ma veine eût dans ce corps mortel
Le sang pur et rosé d'un habitant du ciel.
Mon regard devint fixe et mon àme fut prise
D'un tremblement léger (comme on voit sou< la brise
Une feuille frémir dans le calme du soir) :
Car elle ne savait ce qui se ferait voir.
Et comme un homme assis, au faîte des montagnes. Kegarde le brouillard couché sur les campagnes Au souftie du matin filer en ondoyant, Tel qu'un manteau de soie emporté par le vent, Je vis alors, je vis cette belle parure D'arbres majestueux et de fraîche verdure, Voile mystérieux dont la main du Seigneur, Au troisième soleil du travail créateur, Couvrit la terrre ainsi qu'une jeune épousée ; Je le vis soulevé par une main cachée Et roulé sur lui-même, et par un vent soudain Dans l'espace entraîné comme un bandeau de lin; Et mon œil contempla la plaine immense et vide, Non comme au jour où Dieu fit paraître- l'aride. Mais brillante et limpide, et merveilleuse à voir : Car elle m'apparut plus lisse qu'un miroir Et d'un clair transparent comme une pierre fine, Et, plongeant à travers la clarté cristalline, Mon regard découvrit au plus creux de son sein Des choses a ravir les yeux d'un séraphin»
l. l'Ti i: ES i: i i R \ 0 m R S l'S.
Cir je voyais là bas, aux Mitrailles <lu monde La Nature, échauffée a son œuvre profonde. De ses divines mains travailler et pétrir Les germes Inconnus des êtres à venir; Et ces germes confus abondaient autour d'elle, Au loin, de tous côtés, comme uneonde éternelle Dont chaque flot, chantant un hymne sans pareil, Demandail à grand bruil la forme el le soleil.
Et la grande ouvrière ardente, infatigable, Sans relâche puisail à l'onde intarissable; El les êtres moulés dans le creux de sa main Vers le jour s'envolaient chacun par son chemin. Us prenaient leur essor, parfaites créatures, Avec leur jeune vie, avec leurs formes pures: Et de mille côtés s'élançaient avec eux L'hosanna de la vie et le sa lui aux deux.
Cependant, comme un bruit qui descend des montagnes.
Une rumeur venait du fond de ces campagnes.
C'était la grande voix du torrent éternel
Qui s'échappe à jamais des abîmes du ciel,
Et va roulant des flots de germes et de vie
A cette mer étrange où chaque flot s'écrie :
« 0 Nature î prends-nous dans tes mains! bienheureux
Oui jouit de sa forme et de l'éclat des cieux ! »
Terre, terre, ô combien tes entrailles sont belles! Et ton flanc abondant ! Heureuses mes prunelles, À qui tu laisses voir en toute intimité La source et les secrets de ta fécondité ! Bienheureux mes regards, heureuses mes oreilles, Que ravissent des voix en douceur non pareilles, Les merveilleuses voix des êtres qu'en ton sein
La Nature façonne avec sa grande main.
Ht qui chantenl après dans leur joie infinie Des actions de grâce et l'hymne de la vie!
Je m'écriais ainsi, de bonheur radieux, Et mes regards ardents attachés sur les deux. Quand je les rabattis, je ne vis dans les plaines Que des buissons épars et l'ombre des grands chêne* Et les calmes rayons du croissant argentin Me venaient d'un limpide et sauvage lointain. Et notre monde allait, dans sa couche moelleuse S'endormant sous les yeux de sa belle veilleuse.
Ploërmel, novembre 1833.
A JM. DE LA MORVONNAIS