A M11* EUGÉNIE DE GUÉRIN
AU CAYLA
Mordreux, 10 janvier 1834.
. Mordreux est un village sur la Rance, entre Saint- Malo et La Chênaie. Nous avons quitté le Yal, la veille de Noël, pour venir ici passer les fêtes et saluer le
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nouvel an chez M. de La Yilléon, beau-père de mon ami. N'admires-tu pas mon étoile, ma chère? Au moment où je ne savais où porter mes pas, elle s'est mise à marcher devant moi, et va, me menant ainsi de maison douce en maison douce, vers ma destinée inconnue. Pourquoi le Cayla est-il si loin, et pourquoi faut-il que je n'aie que cette pauvre plume trempée d'encre, pour te parler de mille choses charmantes qui te raviraient, si je pouvais te les retracer au vif? Je ne pense pas qu'il y ait au monde de plus doux spectacle, et surtout dans ce siècle d'agitation et de confusion publique, qu'un intérieur de famille plein de calme et respirant le bonheur. Oh ! quand on voit au dehors les choses de l'État livrées à des mains impures, la liberté convertie en déception , la foi devenue la servante des rois, toute pensée généreuse étouffée, et les prophètes tués, comme à Jérusalem, entre le parvis et l'autel; oh! qu'il fait bon alors fermer la porte sur soi, et de quel prix est une seule soirée passée au coin d'un feu hospitalier, au doux murmure de la flamme et de la causerie ! Je sens ce bonheur bien vivement ici ; il me pénètre, il coule dans mes veines, il me rend mélancolique à force de douceur; ici, de tous côtés, visages riants, liberté exquise, simplicité de mœurs et union des cœurs, digne vraiment des temps antiques. Cette famille est un bel arbre dont toutes les br mches et les feuilles se caressent à la moindre brise qui passe. M. de 1 a Villéon et papa s'enten-
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draient à merveille, j'en suis .sur., car il eal ai agriculteur passionné, el j<i me figure que tous deux, comme des vétérans^ se raconteraient volontiers, au coin du feu, leurs paisibles campagnes. Il j a ici «les scènes comme au Gayla, lorsque papa revient le soir, fatigué et mouillé, de ses expéditions champêtres. Nous deux, Hippolyte et moi, qui passons notre vie sur les livres, nous nous retirons dans une chambre silencieuse pour y travailler à l'aise et jeter quelquefois en poésie ce bonheur intime, qui naturellement remplit l'âme de belles pensées, ou les impressions recueillies dans nos promenades ; et le soir, après souper, nos élucubrations poétiques prennent place parmi les lectures de la veillée. Sur tout cet ensemble de vie, répands cet enchantement, cette poésie, cette atmosphère enivrante qui se respire partout où des jeunes filles respirent le même air que vous, et tu auras la vue vague, et comme à travers une ombre, de notre paradis. Je me répandrais à l'infini sur cette douce histoire, et je voudrais, tout en allant, oublier qu'il m'en reste une autre à conter, s'il était possible d'endormir la mémoire des choses tristes. Que toutes les bonnes âmes dorment tranquilles sur leur oreiller, ou plutôt qu'elles jettent des cris, qu'elles se désespèrent : toutes leurs belles espérances d'hérésie, ou tout au moins de schisme, viennent de s'en aller en fumée. L'Antéchrist s'est montré de bonne et facile composition : il a souscrit complètement à l'Encyclique, ce qui lui a valu
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une embrassade de M. de Quélen et des félicitations de la part de l'évêque de Rennes...
Les nouvelles que je reçois de Paris me disent des choses fort tristes de l'état de M. Féli. Quand on connaît l'immense faculté de souffrance d'une âme comme la sienne, et qu'on mesure la douleur qu'on lui a livrée, on s'étonne qu'il vive, et l'on entend sortir de la bouche de ses amis, de ceux qui le connaissent bien, ces lugubres paroles : il ne vivra pas deux ans ; ils Vont tué. Oui, ils l'ont tué. Sais-tu que c'est un meurtre énorme que celui du génie, et d'un génie catholique armé pour la foi? Le corps y passera peut-être aussi ; car, d'ordinaire, le fer qui traverse l'âme tranche aussi la vie mortelle, et alors deux meurtres chargeront certaines consciences. Si la santé lui revient, M. Féli fera un long et lointain voyage aux États-Unis, sans doute. Ainsi, voilà qu'un ostracisme barbare et absurde aura banni de l'Europe son plus beau génie, et qu'on le contraint d'aller se coucher vers l'Amérique ! Il est vrai que le soleil décline aussi de ce côté. Singulière destinée! M. Féli et Chateaubriand sont nés tous deux à Saint-Malo, dans deux maisons qui se touchent : Chateaubriand est allé, pour ainsi dire, chercher son génie en Amérique, et M. Féli ira y ensevelir le sien. Pauvre M. Féli! il voulait dormir à La Chênaie, il avait choisi son tombeau derrière la chapelle, entre deux pins d'Ecosse; un jour, il nous le traça avec son bâton, en nous disant : a Oh ! que je serai bien là! »
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Et s'en aller mourir en Amérique, où il ne trouvera rien qui ressemble à sa Chênaie! car les grands lacs ne lui vaudront pas l'étang; ni les vastes forêts, la plantation de hêtres; ni aucune promenade, le sentier que nous lui avions tracé le long de l'eau; ni aucun emplacement, celui qu'il avait choisi pour son tombeau derrière la petite chapelle. Mon Dieu! mon Dieu ! s'en aller en Amérique! et que deviendronsnous sans lui, nous, jeunes gens qu'il guidait vers la science et l'art, qu'il nourrissait de son lait, qu'il réchauffait contre son sein? Ma chère amie, je pleure et m'abandonne à la douleur comme un orphelin. Qui guidera mon âme comme il faisait? Qui m'enveloppera de la paix et de la solitude dont il m'avait couvert? Où sera mon asile? où pourrai-je cacher ma tête nue? où m'abriter, me reposer? Qu'il est terrible de se trouver, avec vingt-trois ans et tout ce qu'il y a d'orageux dans cet âge, lancé à la merci de la fortune ! Monde et solitude, tout est redoutable à cette époque de la vie ; mais quand les embarras et les soucis matériels s'en mêlent, il faut d'autres forces que les miennes pour combattre en même temps au dehors et au dedans et gagner deux victoires...
A M. H. DE LA MORVONNAIS
Paris, i«r février 1834.
Au gré démon cœur, la première chose que j'eusse faite en arrivant eût été de vous écrire, mon doux ami, d'inonder mon papier d'un torrent de pensées, de ces pensées qu'on ne peut contenir en soi, qui s'en vont en larmes quand on est seul, et en longues et mélancoliques causeries quand on est deux. Mais je devais m' abstenir jusqu'au moment où j'aurais recueilli assez de nouvelles de mes amis et des données assez positives sur l'avenir que la fortune me réserve ici, pour vous tenir au courant de notre histoire. Je me suis donc imposé cette contrainte, comptant qu'elle n'irait pas au delà de deux ou trois jours; mais vous savez, ce maudit Paris, tout s'y fait avec une lenteur incroyable, tout y traîne en longueur, tout y conspire à éprouver la plus forte patience; jugez donc de celle du cœur qui n'est pas longue et tourne bien vite à l'explosion d'un dépit amer.
Vous aviez calculé que vous recevriez de mes nouvelles sur la fin de cette semaine, et tout ce calcul est renversé, et vous aurez aussi des impatiences, et vous pourrez penser que je vous néglige, que le tumulte de Paris m'a distrait de cette voix douce et
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solitaire de L'amitié qui chante sans cesse au fond de L'âme. Oh! non, mon ami, ne pensez rien de tout cela. Dieu sait si, en arrivant à Paris et depuis que j'y suis, j'ai prêté l'oreille à autre chose qu'à ces deux adieux que je reçus dans cette noire soirée du jeudi, l'un de celle que vous me permettrez d'appeler votre douce Marie, qui, tandis que je descendais l'escalier dans la pensée que tout était fini, s'inclina sur la rampe pour me dire encore adieu, et l'autre de vous, au pied de la voiture, prononcé à demi-voix et accompagné d'un serrement de main. Oh ! je ne cesse pas de les entendre tous les deux, tels qu'ils furent dits, et je m'applique constamment à les écouter, laissant passer tous autres bruits comme s'ils n'étaient pas.
Je n'ai pu voir Quemper que le surlendemain de mon arrivée. Je l'ai surpris mardi matin, dans son lit, rêvant, dans un demi-sommeil, musique, danse, fraîches guirlandes de jeunes filles, enfin toutes ces images vagues et enchanteresses qui flottent longtemps dans l'imagination après que la magie du bal s'est évanouie. Notre ami avait passé la nuit dans une de ces fêtes radieuses dont sa plume, si fraîche qu'on la dirait trempée dans une goutte de rosée, rend si bien tout l'éclat. Ma triste et pâle figure lui apparut soudain parmi ces beaux songes, et, bien qu'elle contrastât autant avec eux que le faisaient à nos yeux ces corneilles qui volaient dans un vol de blanches mouettes, il m'embrassa avec toute cette effusion de
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cœur que vous lui connaissez. Je m'assis à son chevet, et la vivacité des premières paroles avec lesquelles on s'aborde étant apaisée, une longue et douce conversation commença à se dérouler. En voici à peu près le résumé. Remarquez bien que c'est lui qui parle, que je mêlais peu de mes paroles aux siennes, tout attentif que j'étais à recueillir ses instructions.
Le plus difficile, au début de la carrière que nous voulons parcourir, c'est de se faire imprimer, de livrer son nom à la publicité; et il me citait plusieurs exemples de jeunes gens qui avaient vainement frappé, durant plusieurs années, aux portes des journaux. Nous sommes donc déjà bien avancés, puisque nous en avons deux qui nous sont tout ouverts, la France catholique et la Revue européenne. Les libraires n'ont aucune confiance aux inconnus, et refuseraient obstinément de faire imprimer un chef-d'œuvre qui serait le coup d'essai de son auteur, au lieu que, pour peu qu'ils aient vu votre nom dans les revues et les journaux, ils se montrent assez faciles et traitables. Il faut donc à toute force divulguer notre nom par les revues et les journaux.
Mais pour se faire agréer dans ces sortes de publications, il faut se plier à leurs habitudes, parler leur langage et se faire tout à tous, quant aux formes du style, bien entendu. Efforçons-nous donc d'attraper le genre, comme on dit, et de jeter nos pensées dans ce moule convenu, en attendant que nous ayons at-