‹ Journal, lettres et poèmes, publiésChapitre 56 sur 62 · I. I'. I ! I; BS II PRAOMKN · texte numérisé non relu

I. I'. I ! I; BS II PRAOMKN

teinl cette indépendance de plume qui nous permettra de formuler nos pensées à notre guise. Il ne faut pas se le dissimuler, tant que nous serons sous la dépendance d'un comité de rédaction, j'appuie sur

ce point parce qu'il est important et que Quemper a insisté très-fort là-dessus, nous devrons, jusqu'à un certain point, renoncer aux habitudes de style qui nous sont propres, pour revêtir celles du journal, de manière cependant que l'individualité se conserve toujours, mais fondue et combinée avec les mœurs étrangères. Il est dur, quand on a comme nous des allures à soi , fières et indépendantes de toutes les modes que nous frondons et dédaignons, il est dur de s'affubler des livrées du jour, de marcher à la suite au lieu de s'en aller seul, de calquer au lieu de peindre ; mais la nécessité avec son clou de fer est là. Dernièrement le comité de la Revue européenne a rejeté un article de Cazalès lui-même, un article sur l'Allemagne, parce qu'il avait une forme germanique. Quant à cette Revue, il faudrait nous partager sa rédaction de la manière suivante. Chaque numéro doit contenir un article de fond, purement philosophique, un article de haute critique littéraire, et un article d'art et d'imagination, léger et propre à délasser de la lecture sérieuse des précédents. Vous, Duquesnel et moi, pourrions nous partager cette besogne et nous entendre, de façon qu'il y eût dans chaque numéro, autant que cela pourrait se faire, trois articles de nous, conçus comme je viens de

dire. Dans ce cas, vous m'abandonneriez l'article léger, car vous savez que je n'entends goutte à la philosophie ni à la critique.

Je suis reçu à la France catholique, et cela a souffert d'autant moins de difficulté que je connaissais M. Jean, mais, chose étrange, sans le savoir, car il y a deux ans j'avais longtemps hanté le même cabinet de lecture que lui, et dans la suite les bureaux de l'Avenir, nous entretenant ensemble sans que je lui eusse jamais demandé son nom. C'est un jeune homme fort bon et fort doux. Il m'a demandé si vous étiez content de son journal; je lui ai répondu franchement que vous en trouviez la rédaction trèsfaible, et qu'il avait fait la même impression sur tout le monde. Cette réponse n'a pas semblé le fâcher, pas même l'étonner. Il m'a dit qu'il venait de réformer le comité, et qu'à l'avenir on serait beaucoup plus sévère pour l'admission des articles. J'ai vu chez lui cette madone d'Andréa del Sarto, je crois, qui se faisait attendre. Vous devez en être content; elle m'a semblé très-belle. Je n'ai pas parlé cette fois de l'introduction de la poésie dans le journal; mais, à la prochaine visite que je ferai avec Quemper, nous tâcherons de faire entendre raison sur ce point.

Je n'ai encore fait ni conditions ni marché, je ne sais pas si mon travail me reviendra à quelque chose de suffisant; il faut avant faire un article d'essai auquel je travaille. Je vous instruirai de tout cela dans ma prochaine lettre. Quoi qu'il en soit, je m'estime

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heureux d'être reçu d(3 plain-pied dans un journal qui pourra obtenir quelque succès, et qui me servira toujours, quoi qu'il arrive, à'cette première publication du nom dont je vous parlais. Ce qui doit nous encourager surtout, c'est que M. Gerbet a commencé à y écrire. J'ignore quel est le sujet de l'article, mais vous l'aurez bien reconnu. 11 ne signe pas. Je n'ai pas encore abordé la Herue européenne, mais j'ai toute raison d'avoir aussi bonne espérance de ce côté, étant déjà connu de ces messieurs, et me trouvant appuyé par Quemper. Il lira de vos articles à la prochaine réunion du comité.

Figurez-vous que je n'ai pas encore vu M. Féli. Il QSt si souffrant qu'il ne reçoit que les très-hautes visites, et comme j'aimerais à être reçu de lui avec un visage riant, j'aime mieux attendre quelques jours plutôt que d'insister pour entrer et lui voir un air mécontent. Mais j'ai embrassé Élie, Bore, et avec eux j'ai cru revoir toute notre Chênaie. C'est une sorte de Chênaie que la maison qu'ils habitent, tant elle est tranquille et retirée. Ils y ont transporté toutes les habitudes du désert. Quant au fond de toutes ces affaires qui nous ont si fort intrigués , il paraît qu'il n'y a rien réellement de plus que ce qui a paru.

Élie m'a dit que la soumission était simplement de discipline, et ne portait aucune atteinte sérieuse à nos doctrines, qui n'ont été frappées d'aucune condamnation. Tout cela a été fait pour épargner du scandale aux bonnes âmes, nonnes, mères de couvent

et autres. Toutes nos idées restent donc intactes, de l'avis même du président de la congrégation des Rites, à Rome, qui trouve fort étrange que l'épiscopat français regarde comme dogmatique une simple lettre encyclique, une lettre d'avènement, lui qui ne consentait à reconnaître les actes vraiment dogmatiques émanés de Rome qu'après mille et mille formalités. Ce même président disait à un prêtre américain, qui, avant de s'en retourner aux États- Unis, vint le consulter en conscience sur ce qu'il fallait croire de l'encyclique : « Allez en toute tranquillité, je vous mets sur ce point la bride sur le cou ; en Amérique, ces opinions n'ont pas le moindre inconvénient. » Nouvelle preuve que tout cela est de la politique toute pure, qu'il faut s'en affliger et non s'en désespérer. C'est Élie qui m'a rapporté tout cela; il m'a remis la paix dans l'âme, c'est-à-dire la résignation.

Je ne vous parle presque pas de M. Gerbet, parce que je ne l'ai pas vu. 11 a été fort malade de la grippe. Son séjour paraît désormais fixé à Juilly; il ne vient plus à Paris que de loin en loin. Il continuera ses conférences; mais en modifiant beaucoup le plan, afin de ne pas toucher aux écucils. Élie. bien que sa destinée semble attachée à celle dé M. Féli, cherche à se faire un avenir par la plume et l'encre, et, comme moi, est en quête de journaux. Nous pouvons compter sûrement sur lui dans le cas où nous parviendrions à nous emparer de quelque po^te.

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Il m'a montré une lettre <l<> François, pleine de tristesse et de désolation : c'est à tirer l<is larmes de yeux. Ce pauvre jeune homme <ist bien malade; il Tant de toute nécessité qu'il sorte de La Brousse. Il y a dans la maison qu'occupe M. Féli une chambre vacante; ce serait à souhait pour François, s'il se décidait avenir ici. J'ai engagé Élie à lui en parler. Revenez à l'assaut avec tous ces motifs et mille autres, pour le déterminer à ce voyage. Les coins du collège de France sont au moment de s'ouvrir, c'est un nouvel appât qu'il faut faire valoir. Il aime beaucoup l'Orient : Élie fait du sanscrit, il en ferait avec lui. Le projet de voyage de M. Féli n'était qu'une de ces résolutions extrêmes qu'inspire une extrême douleur ; il n'en parle plus, et il faut espérer qu'il n'y pensera plus.

Voici quelle est ma position pour le présent. J'ai loué une petite chambre à vingt francs par mois dans le voisinage de mon parent. Il lui était impossible de me donner place chez lui ; mon ami Lefebvre se trouvait clans la même impossibilité, et d'ailleurs, à vrai dire, il vaut mieux pour le travail se trouver seul et un peu indépendant; il vaut mieux être chez soi. Je prends mes repas chez mon cousin. En somme, je suis dans une position très-tenable, et qui me permettra largement de tenter la fortune durant trois mois et bien au delà, j'espère.

Ajoutez à cela une perspective qui me charme et dont j'espère beaucoup pour l'avancement de mes

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affaires et le soutien de mon courage. A la fin de ce mois, Quemper doit changer de logement. Il a en vue, toujours dans la rue des Petits-Augustins, un appartement composé de trois pièces, deux chambres à coucher et un salon. Il m'a proposé une de ces chambres, qui ne me reviendrait qu'à vingt francs, comme celle que j'occupe; le salon serait commun. Jugez si j'ai donné les mains à ce projet, et quel bonheur ce sera pour moi d'associer ma vie à celle d'un si excellent ami. Nous avons déjà arrangé toute une existence intime, toute une félicité, que dirai-je? une sorte de Val à nous deux, au milieu de Paris. Est-ce que le découragement osera me venir prendre là, et, s'il y vient, n'en sera-t-il pas bien vite chassé? Quemper m'a fait un règlement de vie, il m'a donné des leçons d'une double économie à laquelle je ne connaissais rien jusqu'ici, celle du temps et de l'argent; enfin, suivant son expression, il me pilotera dans la vie et dans Paris, deux choses que j'ignore parfaitement, quoique je compte vingt-trois ans de vie et huit ans de séjour à Paris. Enfin je commence à croire qu'en dépit de moi-même ou de mon mauvais génie, je parviendrai à quelque chose. Si je remonte à la source de tous ces biens, je vous trouve, mon ami, vous qui par vos exhortations et vos généreux reproches avez jeté dans mon âme les premiers germes de ce courage que je sens maintenant se remuer au fond de moi; vous qui m'avez poussé à Paris quand je ne songeais qu'à une lâche

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retraite; vous qui m'avez associé à ce beau faisceau d'amis que vous formez avec Quemper el Duquesnel,

bienfait immense qui engendrera peut-être tout le succès de ma vie; vous enfin qui m'avez fait goûter deux mois des plus belles impressions et de la plus pure félicité. Aussi me permettrez-vous de regarder le Val comme un second Cayla, de l'aimer de cet amour qu'on porte au lieu de sa naissance, car il a été pour moi celui de ma renaissance ; de le pleurer dans mes jours de tristesse , de le chanter dans ceux de ma joie.

La petite fille de mon cousin a neuf mois ; elle est charmante, se tient déjà debout, sans marcher pourtant, sourit à merveille , enfin ferait le plus joli couple d'anges avec Marie. Quand sa langue commencera à se dénouer, je lui apprendrai les petits mots que prononce sa petite sœur du Val, bonjour, ma, à tantôt^ le vlà lia, je la balancerai clans une serviette; enfin je ferai tout ce que je pourrai pour la rendre semblable à Marie, afin d'en avoir une fidèle et charmante représentation.

Je n'ai pas encore écrit à ma sœur; je le ferai ce soir ou demain, j'exhorterai, je presserai vivement. Que je serais heureux si une correspondance bien serrée s'entamait entre madame de La Morvonnais et Eugénie! ce sont deux âmes faites pour se comprendre et qui tireraient des biens merveilleux en douceurs l'une de l'autre.

Présentez mes souvenirs et mes hommages respec-

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tueux à celle qui bientôt, je l'espère, appellera ma sœur son amie, et qui sera aussi appelée mon amie par ma sœur, comme vous me dites, et je vous dis mon ami, mon cher ami. Des baisers sans nombre à Marie. — Ne m'oubliez pas, je vous prie, quand vous écrirez à Mordreux et à Saint-Malo. Mille amitiés à Duquesnel, à François.

A Mlle EUGÉNIE DE GUÉRIN,

AU CAYLA

Paris, 2 février 1834.

J'ai quitté le Val le 21, et le 23 je me suis embarqué dans la diligence de Saint-Malo à Paris, passant par la Normandie. 11 y a aujourd'hui huit jours que je suis ici. Je ne te parlerai pas, ma chère amie, de la violence que je me suis faite pour m'arracher aux bras de cette excellente famille, qui m'a fait goûter durant deux mois toutes les délices de la plus douce intimité. Tu sais trop bien ce que c'est que l'amertume des séparations. Me voilà donc encore à Paris , où une sorte de fatalité me renvoie toujours malgré que j'en aie. Je croyais bien cependant lui avoir dit un éternel adieu; et celui-là, je t'assure, ne m'avait pas coûté beaucoup, car je suis passé non-seulement

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à l'indifférence, mais même au dégoût pour toul ce qui fait, dit-on, le charme de ce séjour. Mais il faut se surmonter et aller là où la fortune donne rendezvous à ses prétendants»..

J'ai dans le monde littéraire, où je veux me pousser, un guide, un ami excellent, d'une activité extraordinaire et d'un zèle infatigable. 11 s'appelle Quemper; c'est au Val que je l'ai connu. Comme il connaît parfaitement mon peu de savoir-faire, il me prend par la main et me mène où je dois aller; il me fait faire place, il m'introduit dans la vie réelle, il me pilote , suivant son expression. Seul, je t'avoue que je ne sais ce que je serais devenu avec mon peu de hardiesse, mon embarras à parler et ma gaucherie universelle. Mais, avec lui, tous ces obstacles matériels me sont ôtés; il se charge de toutes les négociations, je n'ai qu'à écrire. Où tout cela me mènerat— il ? Qui pourrait le dire? Rien n'est obscur et incertain comme un début dans quelque carrière que ce soit. Je ne demande à Dieu que du courage; c'est ce qui me manque le plus. Pour peu qu'il m'en donne, je pourrai, je crois, arriver assez tôt à me suffire à moi-même. Je sais qu'il y a beaucoup d'objections à faire au parti que je prends ; je sais qu'il y a toujours quelque chose de flottant et de vague dans la destinée d'un homme qui vit de sa plume. Mais> à l'âge où je suis venu et dans ma position, y a-t-il une autre carrière qui puisse me donner plus promptement de quoi vivre? Toutes les autres demandent de longues

préparations et de grandes dépenses, il faut les acheter; celle-ci, pour peu qu'on sache tourner une phrase quelconque et qu'on ait quatre idées à délayer, vous donne du pain pour la journée, et c'est à ce pain-là qu'il me faut viser. Maintenant que la force des choses m'a retranché toute pensée de vie retirée et séparée du mouvement du monde , je sens dans toute son étendue la nécessité de faire le métier commun et d'arracher ma part du gâteau. Toutes mes forces seront dévouées à cette fin ; et comme elles ne sont pas excessives et que je me trouve bien en retard, il m'est avis que je dois prendre par le plus court. Je sais que j'ai perdu un temps énorme, que j'ai mangé mes années comme l'enfant prodigue faisait de son bien, que j'ai vécu tout au dedans sans songer au dehors; je sais, enfin, que je mérite grand nombre de reproches; mais peut-être, avec la grâce de Dieu, sera-ce de cette conscience de mes fautes que je tirerai la force de les réparer, et ce sentiment me tiendra-t-il lieu de l'énergie du caractère dont j'ai très-peu, comme vous savez...

Je n'ai pas encore vu M. Féli; il est si soulfrant qu'il ne reçoit pas. Il paraît qu'il est revenu de son projet de voyage. M. Gerbet s'est fixé à Juilly, et ne vient à Paris que fort rarement.

Tes vers à Mme de La Morvonnais sont très-beaux , oui, très-beaux, tout sentiment fraternel mis à part. Mais tu vois bien, Tcstudo^ qtie ton talent n'est pas une illusion, puisqu après je ne sais combien de

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temps d'inaction poétique, rude épreuve à laquelle ne résisterait pas ira demi-talent, il se réveille plus vigoureux que jamais. C'est vraiment une désolation

que de te voir réprimer et lier avec je ne sais quels scrupules ton Ame, qui tend de toutes les forces de sa nature à se développer de ce côté. On fa fait un cas de conscience de suivre cet entraînement, et moi je t'en fais un de ne pas le suivre. ÏN'est-ce pas abuser des dons de Dieu que de les laisser oisifs et inutiles au fond de soi? On peut faire du bien, un grand bien avec la poésie, surtout en ce siècle où nous comptons si peu de poètes purs et religieux ; et n est-il pas visible que Dieu t'a donné quelque mission pour cela, puisque tu n'as pas été chercher la poésie, toi, mais que la poésie est venue te trouver? Si tu n'avais pas un grand fonds poétique, aurais-tu jamais songé à faire des vers, isolée comme tu l'es au sein de la campagne , privée de livres et de toute excitation? Je sais que la vie de la campagne et le spectacle habituel de la nature provoquent infiniment à la poésie; mais ils n'y provoquent que les âmes d'une certaine trempe et les poètes d'instinct comme toi. Réfléchis sérieusement à cela. Je te dis fort en raccourci ce qui mériterait de grands développements; mais je sais qu'il suffit de te mettre sur la voie d'un raisonnement pour que tu arrives bientôt jusqu'au bout. Réponds-moi consciencieusement là-dessus.

Ilippolyte t'a adressé des vers, et sa femme a dû te

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répondre. Entame une correspondance poétique avec l'un et un commerce d'amie avec l'autre : cela ferait le plus vif plaisir à tous les deux. Ils ont été si bons pour moi que tu ne peux vraiment leur refuser une chose si simple et à laquelle ils tiennent infiniment. Envoie des vers à Hippolyte, et de la bonne et douce prose, comme tu sais en faire, à sa douce Marie. Ils m'ont prié de leur laisser cette petite esquisse du Cayla que m'avait faite Raymond de Rivières; elle sera encadrée et placée au salon. Je leur ai laissé avec cela tout ce que j'ai de cœur et d'amitié. — T'ai-je dit que> de Mordreux^ j'avais fait un pèlerinage à La Chênaie? Ce fut plein de tristesse, mais de cette tristesse où l'on trouve de la douceur. La bonne gouvernante Marie îHe fit fête et le fidèle Polydore m'accabla de caresses. C'est un sanctuaire que cette pauvre Chênaie; mais tout y respire encore les parfums de cette douce fête que nous y avons célébrée neuf mois durant, car n'est-ce pas une fête continue qu'une vie studieuse et cachée? Mais si j'entamais le chapitre de ces souvenirs, ce serait infini. Comme je les garde bien rangés et bien clos en mon âme, je te dirai tout cela un jour tout aussi fidèlement que si c'était de la veille.

Adieu, mon poëte malgré toi.

LETTRES B l PB \<i M BN l s. 278

A M. II. DE LA MOR\ ONNAIS

l'aiis, fV:\ rier 1834.

J'ai bien peur qu'au mois de mai , au Lieu de

roses, nous m> voyions dei boules <lo neige.

Quand je vous ai quitté, mon ami, votre solitude était prête à s'épanouir en fleurs et en verdure. Dans votre jardin les espaliers devenaient rouges , et tous les arbustes délicats, frileux et grands amis du soleil , dédiaient en toute confiance leur frêle feuillage à cet hiver doux et bénin qui leur souriait avec la grâce du printemps. Le bois répandu sur la pente de la côte , et qui trempe presque dans la mer, prenait cet air vivant et gai qui donne aux arbres une expression toute particulière aux approches du renouveau. Les bourgeons ovales et visqueux du marronnier d'Inde reluisaient au soleil; ceux du hêtre, aigus et grêles, se dressaient en l'air avec une singulière vivacité , et ceux menus et ronds du chêne commençaient à se grouper au bout des branches, bien que le chêne vienne toujours fort tard et le dernier en verdure. Nous voyions les jeunes pousses des taillis se colorer vivement de cette teinte rouge qui les saisit toujours au réveil de la végétation, comme si la sève qui les gonfle était du sang. Le gazon, perçant la couche de feuilles mortes et de débris végé-

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taux étendus sur lui dans la saison de la chute, commençait à faire tapis sur les lisières des sentiers et dans les clairières, et des milliers de pâquerettes et de marguerites l'égayaient déjà de leur émail. Enfin tout semblait se préparer pour la grande fête de la nature. — Oh! si le rossignol, l'hirondelle, la fauvette, le loriot savaient cela, comme ils se hâteraient d'accourir dulcesque revisere nidos! Peutêtre leurs frères d'Europe leur ont-ils dépêché des messages pour leur dire que tout s'apprête ici à les recevoir, les forêts, les bocages, les buissons, les haies; que les graines et les baies seront précoces; que les moucherons sont nés et tourbillonnent le matin et le soir, par myriades, dans les rayons du soleil levant et du soleil couchant; enfin que tout s égayé ici et qu'ils se pressent de venir, s'ils ne veulent pas manquer la grande fête. Je ne sais si nos oiseaux casaniers ont eu cette attention pour leurs frères voyageurs. Quoi qu'il en soit, ils se livrent à l'harmonie et à la joie en attendant leur venue. Vous souvenez-vous, mon ami, que les sifflements du merle", le babil gai et mélodieux des grives, ou les gazouillements de quelque roitelet perché sur la crête d'un mur, nous tiraient souvent de notre chambre d'étude et nous engageaient aux douces promenades?

Telle était votre Thébaïde , comme vous l'appelez, la veille de mon départ : échauffée, animée, toute en sève et en travail de végétation. Aujourd'hui, je gage

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que l'éruption des leurs et des feuilles est fort avancée, que les oiseaux sont en quête de mousse, de bûchettes, déplumes errantes et de duvet, et que vous allez promenant des rêveries de printemps BOUS les premiers ombrages de vos marronniers. Mais, mon ami, vous endormez-vous bien sur ces belles apparences? Ne soupçonnez-vous point que ce ne soit là qu'un stratagème de l'hiver, et que ce vieux despote n'ait rusé pour attirer dehors les fleurs et la verdure, et les tuer après avec son haleine mortelle? Ne craignez-vous pas qu'il ne mette le comble à nos déceptions? Srle vent si embaumé et si tiède tournait à la bise; si un froid âpre et noir condensait toute cette sève de vie et de fécondité qui bouillonne dans les veines de la nature; si le givre cristallisait vos bois et leurs jeunes feuillées; si vos ruisseaux, avec leurs petits remous, se figeaient et prenaient dans la glace les hampes des fleurs et les tiges des herbes qui croissent sur leurs bords et dans leur lit ; si, au lieu du rossignol et des oiseaux chanteurs que vous attendez des plages du midi , vous voyiez descendre du septentrion des triangles d'oies et de cygnes au long cou, et ces files de canards sauvages dont on entend siffler les ailes dans les nuages , les soirs de décembre; si l'hiver exterminateur faisait mourir en une nuit tous les germes premiers nés ; enfin, si votre Thébaïde se convertissait en Sibérie, que deviendraient vos rêves d'abondance en fleurs et en fruits, vos molles siestes au pied d'un arbre, vos chants sur

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la cote et toute cette existence nourrie de soleil, de brise tiède et de parfum , que vous menez dans votre désert bien-aimé ?

Si vous aviez puissance sur la nature, je vous dirais : Mon ami, donnez leçon de sagesse à vos jardins, à vos bois, à vos oiseaux. Dites à vos bourgeons, que je voyais bâiller au soleil, de retenir et empêcher fortement sous l'enveloppe les feuilles qui leur sont confiées ; effrayez-les des rigueurs qui peuvent les surprendre : le plus beau soleil est trompeur. Mettez-les en garde contre les appâts d'un beau jour; faites le sévère, et contez-leur mille "histoires que vous savez de fleurs qui se sont évanouies en poussière pour s'être livrées à une brise qui passait, à un rayon qui les touchait. Ajoutez que, si quelques-uns se sauvent du ravage, ils ne donneront le jour qu'à des fruits maigres, ridés, menus, qu'aucune main blanche et délicate ne viendra cueillir, qui sécheront sur branche ou seront livrés en proie aux dents impures des bêtes. Dites-leur encore que leur feuillage rare, frappé de pâle et comme étiolé, leur attirera les dédains du voyageur haletant, des jeunes filles joueuses et des oiseaux musiciens , qui recherchent l'ombrage pour se délasser, jouer, chanter. On les prendra pour des décrépits, et peut-être la cognée sera-t-elle posée à leur pied. Quant aux oiseaux, ah ! la première chose à leur dire, c'est de laisser leurs frères dans l'exil jusqu'à ce que le jour du vrai printemps ait lui. Il leur vaut mieux de différer le retour

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dans la pairie que d'y revenir aujourd'hui pour la trouver souffrante et esclave de l'hiver. Que vos oiseaux aient donc garde de rappeler leurs livres, et

qu'eux-mêmes ne se liaient pas de bâtir leurs nids :

la couvée n'irait pas à bien, Les pauvres mères transiraient sur les œufs, et le froid aigu, se glissant sous leurs ailes, ferait mourir les poussins dans la coque, en dépit du sein maternel. Oh! si vous aviez puissance sur la nature, s'il vous était donné de lui parler comme elle nous parle, quels discours je vous enverrais pour la Thébaïde, afin de la préserver des séductions de ce printemps perfide dont je sais le danger!

Prendrez-vous tout ceci sérieusement, mon ami? Je crains bien que non, et que vous n'y donniez guère qu'un sourire, comme au babil d'un enfant. Je redoute même que cette lettre ne vous semble assez étrange, et que vous ne disiez en vous-même : Mais quelle bizarrerie! parler de bois et de fleurs à un solitaire, se répandre en discours aux plantes et aux oiseaux quand on écrit de Paris, sans toucher un mot de ce qui s'agite dans le monde ! Il mériterait, pour son châtiment, que je l'entretinsse des romans et des drames de l'an passé! — Mon ami, suspendez votre dépit et vous contenez le temps seulement d'entendre mes raisons.

Horace disait : A Rome, je raffole de Tibur, et à Tibur, je raffole de Rome. N'allez pas me croire ce goût changeant et léger comme les brises, et vous

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expliquer par Là mes longues tirades sur votre solitude. Quand j'habitais la Thébaïde, vous ai-je jamais parlé sur le ton du regret des joies et des fêtes de Paris? N'allais-je pas, au contraire, vous disant sans cesse combien mon humeur répugne à la vie citadine, et le peu d'état que je fais des douceurs qu'on y goûte? Ne vous souvenez-vous point que les huttes sauvages de vos douaniers me faisaient envie, et qu'un jour je me pris à discourir sur le charme extrême que j'aurais à me creuser une grotte fraîche et sombre au cœur d'un rocher, dans une anse de vos côtes, et d'y couler ma vie à contempler au loin la vaste mer, comme un dieu marin? Si vous avez gardé mémoire de tout cela, vous vous expliquerez aisément pourquoi, étant à Paris, je vous parle de la campagne et oublie Paris. Bien mieux, vous trouverez qu'il ne peut en aller autrement; car ayant dit aux champs, vous le savez :

Le corps s'en va, mais le cœur vous demeure 1,

mon entretien ne peut rouler que sur eux, et je ne saurais être de ce monde parisien, folâtre et tourbillonnant, que comme n'en étant pas.

Si vous me connaissez bien , ces raisons doivent vous suffire, et au delà, pour vous faire comprendre et supporter le début de ma lettre. Mais pourrez-vous résister à cet entraînement de l'esprit, qui va cher-

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