AU VAL SAINT-POTHAN, PRÈS ET PAR MATIGNON
La Chênaie, 24 août 1833.
Monsieur,
Votre aimable lettre ne m'est arrivée qu'hier 23; j'espère que celle-ci n'éprouvera pas un retard aussi considérable. J'accepte avec reconnaissance l'offre amicale que vous me faites; Êlie y est également sensible, mais, ne pouvant quitter La Chênaie pendant l'absence de M. Gerbet, il se voit privé, à grand regret, du plaisir de se rendre à votre invitation. M. Féli compte assez Bibl. rom. 132/136. 12
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sur votre amitié et celle de François pour vous prier d'accueillir MM. Chavin et Mermet qu'il me donne pour compagnons de voyage. Puisque vous poussez la complaisance jusqu'à venir vous-même nous prendre à Dinan, j'ai l'honneur de vous prévenir que vous nous y trouverez lundi, à neuf heures, chez les Frères. Comme cette lettre n'a pas de temps à perdre pour ne pas manquer le courrier de Plancoët, je retiens au bout de ma plume une infinité de choses qui sont forcées d'attendre à nos prochaines causeries.
Veuillez, Monsieur, présenter nos hommages à madame de La Morvonnais, et agréer l'expression de ma respectueuse amitié.
AU MÊME
La Chênaie, 4 septembre 1833.
Monsieur,
Me voici de retour dans ma cellule et accoudé, comme par le passé, sur ma table chargée de livres. Le silence et l'étude sont revenus se placer l'un à ma droite, l'autre à ma gauche, comme deux anges gardiens; mais, en dépit de leur surveillance, ma pensée s'échappe, s'en revient au Val et repasse partout où j'ai passé avec vous. Ehl mon Dieu, que serait-ce de nous si nous n'avions pas la faculté de prolonger, par les souvenirs et les retours de l'âme sur le passé, la durée si courte des jours joyeux?
J'ai perdu tout espoir de rester à La Chênaie. M. Féli m'a dit que les nouvelles persécutions qui s'élèvent contre lui le contraignaient de se mettre en dehors de toute association, et qu'il nous fallait par conséquent déloger d'ici. C'est désolant, mais qu'y faire? Le mieux est de sortir de La Chênaie avec résignation, comme j'y suis entré avec joie, et de doubler mon sacrifice de bonne grâce; car, après avoir renoncé au monde, il me faut renoncer à une solitude qui m'était plus douce que le monde. C'est la vie. Il paraît que nous partirons
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d'ici au commencement de la semaine prochaine, pour aller faire une retraite de huit jours à Saint-Méen, et que de là nous irons nous confiner à Ploërmel. Mais, après tout, en quelque endroit qu'on m'envoie, n'y a-t-il pas moyen de se faire partout un petit bonheur? Le mal est qu'il faut recommencer sur nouveaux frais, et qu'on est longtemps à se tourner et retourner avant que de se trouver à l'aise. Priez Dieu pour que j'aie la constance des oiseaux qui bâtissent un second nid quand on leur a défait le premier.
Je ne puis rien vous dire encore sur le parti que prendra M. Féli relativement à sa lettre. Comme il n'aime [pas] qu'on jette ces sortes de sujets dans la conversation, nous avons chargé Ëlie de lui en parler en particulier. Aussitôt que je saurai quelque chose, je m'empresserai de vous le communiquer.
Je vous envoie mes couplets sans musique. C'est un corps sans âme. L'abbé Gaudin s'étant absenté ces jours-ci n'a pu noter l'air, mais il le fera, et l'âme rejoindra le corps prochainement.
M. Féli vous envoie Turquety avec mille amitiés. Comme il est un peu minutieux pour ses livres, il vous prie de veiller à ce qu'il n'arrive pas malheur à ce volume. Il m'a chargé de vous le dire, et je le fais en esprit d'obéissance.
Vos trois hôtes vous renouvellent leurs remercîments et vous prient de faire accepter leurs hommages à madame de la Morvonnais.
Votre dévoué serviteur et ami respectueux.
A M. FRANÇOIS DU BREIL DE MARZAN
Ploërmel, maison des frères La Mennais, 2 octobre 1833.
Mon cher François, Il y a un mois que je vous dis adieu sur la grande route et que je vous vis piquer des deux votre petit cour-
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sier qui vous emporta avec la rapidité d'un hippogriffe. Il y aura un mois dans cinq jours que je montai, vers quatre heures du soir, chez M. Féli, pour lui dire adieu, et que les portes du petit paradis de La Chênaie se fermèrent derrière moi. Enfin, après trois semaines de séjour à Saint-Méen, il y a trois jours que je suis ici dans une petite chambre assez gaie, ouverte sur un horizon qui réjouirait ma vue si j'avais en ce moment assez de cette liberté et de cette douce nonchalance d'âme qui vous laisse une heure durant en contemplation devant un horizon. Il n'y a pas eu moyen de détourner de moi cet exil: c'était absolument impossible, vous allez le voir.
L'évêque de Rennes ne savait pas que M. Féli fût à la tête de la congrégation, il ne l'a appris que dans ces dernières affaires, et il a aussitôt exigé qu'il se démît de son amtorité; il est évident qu'après cela nous ne pouvions pas rester à La Chênaie. Ëlie seul y est demeuré. .
Ne parlez pas de cela, et ne faites pas semblant de le savoir quand vous irez voir M. Féli. Ainsi, grâce à des manœuvres et à de tristes hostilités dont vous connaissez la source, les destinées de la congrégation, d'une oeuvre dont la portée était immense pour le bien de la religion, sont à demi ruinées. Il est vrai que M. Jean a succédé à M. Féli, mais vous comprendrez bien que ce n'est pas la même chose, et que rien ne peut remplacer un génie aussi large et qui comprend si bien la vertu de la liberté. Aussi, depuis qu'il n'est plus notre chef, le rétrécissement commence-t-il à se faire sentir, et je crains bien que la congrégation ne rentre dans l'ordre banal de toutes les congrégations du monde. Ce sera une réunion d'hommes pieux, et voilà tout.
On nous a dit, dans la retraite de Saint-Méen, que nos voeux emportaient obéissance complète, passive, tandis qu'on aurait dû, ce me semble, appliquer là surtout cette admirable alliame de l'ordre et de la liberté, de la variété dans l'unité, en nous liant par un lien commun qui laissât à chacun sa sphère d'expansion dans le monde. Pour
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moi, je vous assure que j'airne mieux courir la chance d'une vie aventureuse, que de me laisser ainsi garrotter par un règlement. M. Jean est bien un homme de liberté, comme son frère, mais sa position ne lui permet pas les mêmes hardiesses. L'esclavage ne vous viendra pas de là, mais de plus haut; on lui force la main pour nous serrer, et vous comprenez bien que, si la congrégation dans son enfance ne suce pas le lait de la liberté, autant valait ne pas la mettre au monde.
Pour moi, en attendant que les choses prennent une tournure plus décidée, j'irai faire un cours d'histoire de la littérature à Saint-Méen. Le métier de professeur ne va guère ni à mes goûts ni à mes moyens. Mais j'ai pris ce parti, afin d'achever mon travail qui va toujours lambinant, et aussi pour donner le change à la tournure de mes idées qui s'en vont je ne sais où, comme des folles. Quoique ce soit peut-être faire injure à votre discrétion, je vous prierai encore d'enfermer dans la loge aux secrets tout ce que je vous dis ici touchant la congrégation.
Je vous renvoie Dante avec mille remercîments.
A M. DE LA MORVONNAIS
AU VAL SAINT-POTHAN
Ploërmel, chez les frères de l'instruction
chrétienne, 7 novembre 1833.
Monsieur, Je m'accuserais le premier de mon silence en vous priant de me le pardonner, si je ne me l'étais imposé moi-même à cause des événements étranges qui sont survenus. J'ai voulu attendre que mes destinées, qui se sont singulièrement compliquées depuis quelque temps, commençassent à s'éclaircir, afin de vous apprendre quelque chose de positif. Ce positif est enfin venu, mais hélas! bien triste
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et bien désolant. Voici le mot de ce mystère. Les cris qui se sont élevés il y a quelque temps contre M. Féli ont d'abord nécessité notre départ de la Chênaie. Mais une épreuve bien plus rude m'était réservée. La congrégation s'est trouvée dans une position si critique, et obligée à ménager des susceptibilités si irritables, qu'on a jugé prudent de ne plus y admettre de laïques et d'en éloigner ceux qui s'y trouvent. Cette mesure me relance dans le monde et me contraint à recommencer l'œuvre si dure de mon avenir. Tout cela est venu si soudainement que j'ai à peine eu le temps de me reconnaître pour chercher à me caser quelque part. J'ai écrit à la hâte pour demander à entrer au collège de Juilly. et j'attends de jour en jour une réponse qui me fera partir aussitôt. Si ce n:eût été tout ce qu'il y a eu de précipité dans cette affaire, et s'il m'était possible de soustraire quelques jours à cette terrible nécessité qui me poursuit si vivement, ma plus douce consolation, en ces tristes jours, eût été d'aller au Val vous faire mes adieux, et vous témoigner ma reconnaissance pour toutes vos bontés. Mais, devant partir pour Paris peut-être au premier jour, je ne puis guère me promettre ce bonheur. Je vous prie donc de recevoir ici, bien en raccourci, l'expression de tout ce que mon cœur vous dit. Les sentiments et les regrets dont je suis plein trouveraient difficilement des paroles assez vives sous ma plume, je les livre avec abandon à votre amitié qui les comprendra. Ce pauvre François, mon Dieu, quelle n'eût pas été aussi ma joie de le voir une dernière fois! Je ne puis que lui écrire. Nous vous rendons bien tard les livres que vous avez eu la bonté de nous prêter, mais les occasions pour vous les faire passer sont si rares que vous voudrez bien nous excuser en cette considération. Je fais partir à l'instant Y Antiquaire et Ronsard; ils vous arriveront sans doute quelques jours après cette lettre, mais ils feront le voyage en sûreté, car je les ai bien recommandés. Mille remercîments pour ces livres. Je ne partirai pas probablement avant le quinze
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de ce mois, Si vous aviez la bonté de me donner de vos nouvelles après cette époque, vous pourriez adresser votre lettre chez M. Raynaud, à Paris, rue d'Anjou-Saint-Honoré, no 45.
Veuillez, Monsieur, faire agréer mes souvenirs et mes hommages respectueux à Madame de la Morvonais, et me croire pour la vie votre fidèle ami et votre serviteur dévoué.
P. S. Il pourrait se faire à toute force que je vinsse vous faire mes adieux dans le courant de la semaine prochaine, la lettre que j'attends en décidera. Tous ces Messieurs me chargent de vous présenter leurs souvenirs. Mille amitiés à François, je vais lui écrire.
A M. DE LA MORVONNAIS
MAIRE AU VAL SAINT-POTHAN
Ploërmel, ce 25 novembre 1833.
Mon cher ami,
Voici l'histoire de mon chemin. J'ai, comme vous savez, couché vendredi à Dinan. J'y ai rencontré M. Jean à ma grande satisfaction, car j'espérais recueillir de lui de nouveaux détails; mais il ne savait rien de plus que nous. Du reste, je me suis peu entretenu avec lui à cause de ses nombreuses occupations. L'évêque de Saint-Brieux était venu à Dinan peu de jours auparavant, avait fait en chaire une violente sortie contre M. Féli et annoncé une circulaire dans le genre de celle de l'évêque de Rennes.
Samedi je me suis bravement mis en route à pied pour Saint-Méen, où je suis arrivé sans trop de fatigue et tout chargé de mille rêves que j'avais pris sur les bords de mon chemin. A Saint-Méen, il y a une majorité absurde et une minorité raisonnable; les lettres de M. Féli y sont un signe de contradiction. Dimanche matin, j'ai encore assez compté sur mes pieds pour
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achever de me rendre ici, et, Dieu aidant, je m'en suis fort bien tiré. J'aime assez cette façon d'aller en piéton solitaire, surtout lorsque l'on vient d'un endroit charmant et que mille souvenirs vous accompagnent en voltigeant et murmurant autour de vous. Ici nous sommes tous unanimes et j'ai embrassé mes amis au milieu d'un concert de félicitations mutuelles sur tout ce qui s'est passé.
Pardon si je vous parle si en abrégé sur toutes ces choses dont vous m'aviez demandé le détail; je voudrais laisser de la place pour d'autres affaires d'un bien moindre intérêt, mais dont ma confiance en votre amitié veut que je vous fasse part. Je comptais trouver en arrivant la lettre attendue de Juilly; je n'ai rien trouvé, et il y a plus d'un mois que j'ai écrit. Cela veut dire qu'il n'y faut plus penser et que sans doute ces messieurs ont cru se compromettre en admettant dans leur maison un élève de M. Féli. Que devenir? Voici ce que j'ai pensé. M. Quemper m'a témoigné beaucoup d'amitié, il est très-versé dans le monde, il pourrait me procurer un poste quelconque dans un journal ou ailleurs, qui me permît de tenir la place à Paris jusqu'à meilleure fortune. M. Quemper part, je crois, jeudi; mais, si vous vouliez bien avoir cette bonté, vous pourriez lui écrire à ce sujet un petit moi qui aurait peut-être le temps de lui arriver avant son départ. Voilà ce que j'ai pensé en songeant à votre amitié si abondante et aux avances de coeur si touchantes que m'a faites M. Quemper.
Mais ce n'est pas tout encore, et si votre bonté n*éta!.t pas allée au-devant de ceci, je croirais vraiment dépasser les bornes de la confiance amicale pour tomber dans i'importunité. Je viendrais donc passer au Val le temps qui s'écoulerait jusqu'à la réponse de M. Quemper, et, cette réponse venue, je partirais pour Paris, s'il y avait quelque chose à faire, ou bien j'irais m'ensevelir où je suis né, si décidément la fortune me repoussait. Mais votre voyage à Mordreux et tous vos projets ne seront-ils pas dérangés? Je vous supplie de me le dire
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sans détour. J'aborde assez franchement votre amitié pour que vous ne vous gêniez pas à cause de moi. Voici en résumé toute ma position: il faut que je sorte d'ici puisque je n'appartiens plus à la congrégation, et je ne puis aller qu'à Paris ou chez moi; je vais agir à Paris par l'amitié de M. Quemper et de parents que j'y ai, et, puisque vous avez été assez bon pour m'y inviter, je viens attendre sous votre toit la décision de la fortune. Mais encore une fois, si je dois apporter le moindre dérangement dans vos projets, ne me le cachez pas. Si tout cela peut aller sans obstacles, je partirais aussitôt votre réponse reçue. Excusez mon griffonnage, j'écris en toute hâte et avec un désordre d'idées inévitable dans une position si étrange.
Veuillez présenter mes hommages à Mme de La Morvonnais et poser un baiser pour moi sur le front de votre petit ange Marie.
Croyez-moi votre ami le plus dévoué.
Je mets sur l'adresse le titre de maire parce qu'ainsi peut-être la lettre arrivera plus promptement.
Si M. Quemper était parti, voudriez-vous bien lui écrire à Paris? Le journal la France catholique m'irait bien, s'il y avait moyen d'y entrer.
A M. F. DU BREIL DE MARZAN
Ploërmel, ce 27 novembre 1833.
J'ai trouvé en passant à Saint-Méen, mon cher François, votre lettre qui m'attendait, et je l'ai saisie avec un doux transport, intacte et vierge. Donnezmoi donc le secret que vous possédez si bien de répandre dans une lettre amitié, poésie, éloquence, et ce flot de choses charmantes qui couvrent votre papier. Pour ce qui est de l'amitié, je vous en dirais long, bien long, en écoutant cette voix au fond de moi qui me parle toujours de vous; mais encore y a-t il façon
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de parler, et quand mon amitié s'entretient avec la vôtre, elle se trouve la langue rude et grossière au regard de sa compagne qui Ta si harmonieuse.
J'ai causé longtemps avec M. l'abbé Houët de vous et de tout ce qui se passe. Je mettrais votre modestie en souffrance si je vous rapportais tout ce que nous avons dit sur le premier sujet; quant au second, nous avons donné cours à nos émotions sur ce qui a été fait par M. Féli, et à nos craintes sur ce que feront ses ennemis. A Saint-Méen, il y a division d'esprits; car, comme vous savez, la congrégation, ce pauvre petit royaume, est divisée contre elle-même. Les hommes d'en arrière blâment beaucoup la conduite de M. Féli avec Mgr. de Rennes, et surtout les mots: ce que ma conscience -permet, dans la lettre au pape. Les nôtres, qui comprennent bien ces mots, ne les blâment pas; mais ils craignent qu'ils ne soient blâmés à Rome. M. Jean, que j'ai vu à Dinan, le redoute beaucoup. A propos de Dinan, vous savez que l'évêque de S.-B., en prêchant dans cette ville, a fait une sortie violente et qu'il a promis une circulaire pour faire couple à celle de son frère de R.? Mais qu'importe ce qui tombera des chaires ou courra dans les circulaires? L,e Seigneur est debout, prêt à plaider sa cause, la cause des nations, et tous les avocats de la servitude tomberont en confusion. Je souffre pour tout ce que souffre M. Féli; mais je n'ai pas la moindre crainte dans l'âme pour Vissue de notre grand procès. Quand même le pape condamnerait, n'y a-t-il pas, comme vous me l'écriviez un jour, mais dans un tout autre sens, n'y a-t-il pas dans le ciel une cour de cassation?
Je ne sais rien de plus que ce que je savais en quittant le Val de l'Arguenon. Vous savez que nous disons ici tout ce que nous dirions, vous, Hippolyte et moi. Nous avons bon courage; notre Samson a la chevelure longue, et Rome ne l'endormira pas sur ses genoux.
Je suis dans une étrange position, mon cher ami; on ne m"a rien repondu de Juilly; c'est que, sans doute,
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on aura craint d'introduire un hérétique, un loup dans le bercail. Il faut chercher ailleurs, chercher à Paris, et, en attendant, sortir d'ici; car je n'y puis rester plus longtemps, n'appartenant plus à la congrégation depuis un mois. La douce amitié d'Hippolyte m'a ouvert son sein pour y attendre le résultat de mes démarches; j'y entrerai, et, jusqu'à la réponse de la Fortune que je fais interroger à Paris, qui est son temple, mon âme endormira ses soucis en se berçant sur vous et sur Hippolyte. — Me permettrez-vous une petite question peutêtre indiscrète? Vous aviez quelque chose dans l'âme quand je vous ai vu, quelque chose là-bas tout au fond ; car votre sourire était bien plein d'amitié, comme de coutume, mais il était, passez-moi la comparaison, comme l' arc-en-ciel qui décrit sa courbe sur un nuage. N'est-ce pas? — Je partirai pour le Val dans les premiers jours de la semaine prochaine. Votre voyage ne sera pas, j'espère, si long que je ne puisse m'entretenir encore avec vous fade ad facïem. Je ne sais si vous pourrez lire et comprendre tout ce barbouillage. Les phrases courent à la débandade sur mon papier, et, quand on est en souci, la main tremble pour écrire et l'âme balbutie pour parler. Je veux écrire pourtant, d'une façon bien nette et bien appuyée, que je vous aime et vous embrasse de toute la puissance de mes bras et de mon cœur, au risque de vous étouffer avec les uns et de vous surcharger avec l'autre.
A M. QUEMPER