A SAINT-MALO
Le Val Saint-Pothan, 16 décembre 1833.
Mon cher ami, Si j'étais riche et fécond en discours d'amitié, si j'avais cette éloquence du cœur qui s'en va à grands flots,
192 Maurice de Guérin.
roulant pêle-mêle tous les trésors du dedans, j'aurais grand sujet de m'en applaudir aujourd'hui, car j'ai bien des choses à répandre qui demeureront renfermées, faute d'abondance et d'entraînement d'expression. On respire au Val un si grand parfum d'amitié, vous y en avez laissé vous-même comme un nuage si suave, que l'âme en tire toute sa nourriture et ne veut pas autre chose. C'est que vraiment le Val est tout à fait semblable à ces heureuses demeures dont nous parlent les romanciers: pas un bois, pas une grève, pas un rocher qui ne soit consacré par un souvenir d'amitié, à qui l'on ne pût donner des noms tels que ceux-ci: le bois des amis, le rocher des causeries, la grève des adieux. Oh! si je faisais l'histoire de cette solitude, avec quel bonheur je retracerais ces pastorales de l'amitié, et, entre toutes, cette scène si douce qui nous mit la main dans la main et nous fit donner nos âmes chacun à chacun. Oh ! cependant, l'échange était bien inégal: je pris là votre âme toute belle et tout ornée, et vous n'eûtes en retour qu'une pauvre âme faible et nue comme un enfant qui vient en ce monde, mais qui se donnait à vous bien abandonnément: vous lui tendiez si bien vos bras! Encouragé par cette franchise et cette simplicité antiques, qui ont présidé à la naissance de notre amitié, je n'ai pas balancé à vous appeler à mon secours presque au sortir de notre premier entretien.
Ma destinée est devenue toute ténébreuse, de claire et limpide qu'elle était, il y a quelques mois. Je suis un peu de ceux qui, je ne sais par quelle étrange maladie de l'âme, nourrissent un grand dégoût pour toute fonction sociale, pour tout empioi de la vie dans une sphère spéciale et à contours bien tracés. Je redoute prodigieusement tout rapport avec les hommes dans un ordre autre que celui de l'amitié et du commerce ordinaire de la vie. Voilà le fond de mon âme. A la surface flotte la raison qui va sans cesse me prêchant qu'il faut gérer sa part de cette immense exploitation du
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monde par les hommes, qu'il faut labourer son sillon, faire comme tous, etc. ; et quelquefois la voix de la nécessité vient prêter aide à celle de la raison. Voilà mon âme entière. Qui l'emportera du fond ou de la surface? Je n'ose pronostiquer. Pour mettre d'accord les deux principes qui luttent en moi, en leur faisant une part égale, j'avais choisi la vie religieuse, mi-partie active et mi-partie contemplative. Mais voilà que la retraite me renvoie au monde, parmi les travailleurs, et c'est en m'en allant de la solitude à la foule que j'ai eu le bonheur de vous rencontrer. Oh! prenez-moi par la main, mon ami, car j'étoufferai dans la cohue, si vous ne me faites faire place. Logez-moi dans quelque petit coin d'où je puisse prendre part au monde sans en être trop contus. Un bureau de journal me semble la chose la plus désirable pour moi. L'enseignement sous toutes ses formes, scit publiques, soit particulières, me répugne invinciblement. C*est étrange ce que je vous dis là; mais je vous parle du fond de mon âme, et je me dis tel que je suis; de cette façon, on évite les désappointements à ses amis.
Veuillez rappeler M. Duquesnel à mon souvenir en lui présentant mon amitié.
Hippolyte vous embrasse bien tendrement, et moi je savoure au fond de mon âme le moment où je m'inscris, pour la première fois, votre ami tout dévoué.
AU MÊME
Mordreux 28 décembre 1833.
Mon cher ami,
Nul ne peut dire où il a appris à aimer ici-bas, car
cela s'apprend dans le sein de Dieu d'où nous venons;
mais chacun peut dire où il a rencontré les amis qui
lui étaient prédestinés, comment leurs âmes se sont
1 94 Maurice de Guérin.
embrassées et ont célébré cet hymen mystérieux de l'amitié que Dieu bénit de sa main invisible. C'est une histoire merveilleusement douce, et que je vais me contant sans cesse à moi-même, que celle de cette sainte alliance qui m'a fait membre d'une famille d'amis tels que vous, Hippolyte et Duquesnel. Je me connais si pauvre et si faible, que je suis à me demander ce qui mérite en moi le don d'une triple amitié; mais quand je creuse un peu cette pensée, je vois qu'il y a de la providence là dedans, que Dieu ménage aux plus débiles la plus grande mesure de secours, et que mon mérite réside dans ma faiblesse même. Si je me prends à songer à mon passé si languissant, si traînant, si vide de toutes choses, fors de misères; si je me scrute moimême, si je compare mes forces à l'immense lutte de la vie, si je pense que j'ai mille fois demandé des secours à ma volonté, et que je l'ai toujours trouvée plus engourdie, plus liée de sommeil que le loir ou la marmotte dans les froides cavernes des Alpes; oh! alors une grande défaillance me prend, car je me suis éloigné de mon âme pour aller avec ces pensées, car je me trouve dans un désert seul avec elles, sans que nul puisse me prêter main-forte contre je ne sais quelle ombre qui rôde autour de moi et qui ressemble au désespoir, d'après ce que m'ont dit quelques hommes qui l'ont connu, et à qui j'ai tracé la peinture de cette ombre. Mais depuis que je me sens sous l'égide de l'amitié, sous la protection spéciale de cette sainte, la tentation a moins de pouvoir sur moi, bien qu'elle ait encore au moins le double de mes forces, et qu'elle me terrasse avec une étonnante facilité. Mais je sens que son empire n'est plus aussi absolu, et c'est un grand point d'obtenu. Je vous ferais des volumes et je vous ennuierais dix ans avec cette histoire qui remplit toute ma vie; c'est le seul sujet pour lequel ma plume soit abondante, car, chose dont elle rougit, elle a moins d'expressions pour l'amitié, quoique mon âme lui en dise tout autant;
mais c'est que, voyez-vous, le premier sujet est un malheur et le second un bonheur, et que notre langue humaine est merveilleusement féconde pour le premier, et ne sait presque pas parler du second. Mon cher ami, il faudrait pouvoir mesurer tout le bonheur que je goûte ici pour vous dire combien je sème de larmes pour la moisson prochaine des douleurs et des regrets. C'est une grande faiblesse, n'est-ce pas? Mais je pleure toujours au sortir d'un bonheur, surtout de celui de l'amitié, et je ne sais pas rougir des larmes. C'est encore là une autre histoire pour laquelle je suis conteur comme un vieillard; si je l'entamais, je crois qu'elle prendrait à peu près la tournure d'un discours de Nestor, moins l'éloquence charmante et naïve du bon vieux Pylien. — Mon Dieul j'oubliais que cette lettre doit vous arriver avec les dernières heures de l'année. Recevez, mon cher ami, des vœux dont l'étendue ne peut se trouver sur ce papier, mais que vous trouverez au fond de mon coeur, pour peu que vous regardiez dedans. Veuillez faire part de mes amitiés et de mes sentiments bien sincères à Duquesnel, et me croire your mosî affectionately and faithfully. . .
A Mlle EUGÉNIE DE GUÉRÎN,
AU CAYLA
Mordreux, 10 janvier 1834.1 Mordreux est un village sur la Rance, entre Saint-Malo et La Chênaie. Nous avons quitté le Val, la veille de Noël, pour venir ici passer les fêtes et saluer le nouvel an chez M. de La Villéon, beau-père de mon ami. N'admires-tu pas mon étoile, ma chère? Au moment où je
1 Les dernières lignes de cette lettre à partir de: «Voici, je crois, ce que j'ai de mieux à faire» ont été publiées par A. Leiranc M. de Guérin (Paris H. Champion 1910) p. 126 s.
ne savais où porter mes pas, elle s'est mise à marcher devant moi, et va, me menant ainsi de maison douce en maison douce, vers ma destinée inconnue. Pourquoi le Cayla est-il si loin, et pourquoi faut-il que je n'aie que cette pauvre plume trempée d'encre, pour te parler de mille choses charmantes qui te raviraient, si je pouvais te les retracer au vif? Je ne pense pas qu'il y ait au monde de plus doux spectacle, et surtout dans ce siècle d'agitation et de confusion publique, qu'un intérieur de famille plein de calme et respirant le bonheur. Oh! quand on voit au dehors les choses de l'État livrées à des mains impures, la liberté convertie en déception, la foi devenue la servante des rois, toute pensée généreuse étouffée, et les prophètes tués, comme à Jérusalem, entre le parvis et i'autel; ohl qu'il fait bon alors fermer la porte sur soi, et de quel prix est une seule soirée passée au coin d'un feu hospitalier, au doux murmure de la flamme et de la causerie I Je sens ce bonheur bien vivement ici; il me pénètre, il coule dans mes veines, il me rend mélancolique à force de douceur; ici, de tous côtés, visages riants, liberté exquise, simplicité de mœurs et union des cœurs, digne vraiment des temps antiques. Cette famille est un bel arbre dont toutes les branches et les feuilles se caressent à la moindre brise qui passe. M. de La Villéon et papa s'entendraient à merveille, j'en suis sûr, car il est aussi agriculteur passionné, et je me figure que tous deux, comme des vétérans, se raconteraient volontiers, au coin du feu, leurs paisibles campagnes. 11 y a ici des scènes comme au Cayla, lorsque papa revient le soir, fatigué et mouillé, de ses expéditions champêtres. Nous deux, Hippolyte et moi, qui passons notre vie sur les livres, nous nous retirons dans une chambre silencieuse pour y travailler à l'aise et jeter quelquefois en poésie ce bonheur intime, qui naturellement remplit l'âme de belles pensées, ou les impressions recueillies dans nos promenades; et le soir, après souper, nos élucubrations poétiques prennent place parmi les lectures de la veillée. Sur tout cet
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ensemble de vie, répands cet enchantement, cette poésie, cette atmosphère enivrante qui se respire partout où des jeunes filles respirent le même air que vous, et tu auras la vue vague, et comme à travers une ombre, de notre paradis. Je me répandrais à l'infini sur cette douce histoire, et je voudrais, tout en allant, oublier qu'il m'en reste une autre à conter, s'il était possible d'endormir la mémoire des choses tristes. Que toutes les bonnes âmes dorment tranquilles sur leur oreiller, ou plutôt qu'elles jettent des cris, qu'elles se désespèrent: toutes leurs belles espérances d'hérésie, ou tout au moins de schisme, viennent de s'en aller en fumée. L'Antéchrist s'est montré de bonne et facile composition: il a souscrit complètement à l'Encyclique, ce qui lu: a valu une embrassade de M. de Quélen et des félicitations de la part de Tévêque de Rennes . . .
Les nouvelles que je. reçois de Paris me disent des choses fort tristes de l'état de M. Féli. Quand on connaît l'immense faculté de souffrance d'une âme comme la sienne, et qu'on mesure la douleur qu'on lui a livrée. on s'étonne qu'il vive, et l'on entend sortir de la bouche de ses amis, de ceux qui le connaissent bien, ces lugubres paroles: il ne vivra pas deux ans; ils Vont tué. Oui, ils l'ont tué. Sais-tu que c'est un meurtre énorme que celui du génie, et d'un génie catholique armé pour la foi? Le corps y passera peur-être aussi; car, d'ordinaire, le fer oui traverse l'âme tranche aussi la vie mortelle, et alors deux meurtres chargeront certaines consciences. Si la santé iui revient, M, Féli fera un long et lointain voyage aux États- Unis, sans doute. Ainsi, voilà qu'un ostracisme barbare et absurde aura banni de l'Europe son plus beau génie, et qu'on le contraint d'aller se coucher vers l'Amérique! Il est vrai que le soleil décline aussi de ce côté. Singulière destinée! M. Féli et Chateaubriand sont nés tous deux à Saint-Malo, dans deux maisons qui se touchent: Chateaubriand est allé, pour ainsi dire, chercher son génie en Amérique, et M. Féli ira y ensevelir le sien. Pauvre Bibl. rom. 132/136. 13
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M. Féli! il voulait dormir à La Chênaie, il avait choi: son tombeau derrière la chapelle, entre deux pins d'Ecosse un jour, il nous le traça avec son bâton, en nous disant: «Oh! que je serai bien là!» Et s'en aller mourir en Amérique, où il ne trouvera rien qui ressemble à sa Chênaie! car les grands lacs ne lui vaudront pas l'étang; ni les vastes forêts, la plantation de hêtres; ni aucune promenade, le sentier que nous lui avions tracé le long de l'eau; ni aucun emplacement, celui qu'il avait choisi pour son tombeau derrière la petite chapelle. Mon Dieu! mon Dieu! s'en aller en Amérique! et que deviendrons-nous sans lui, nous, jeunes gens qu'il guidait vers la science et l'art, qu'il nourrissait de son lait, qu'il réchauffait contre son sein? Ma chère amie, je pleure et m'abandonne à la douleur comme un orphelin. Qui guidera mon âme comme il faisait? Qui m'enveloppera de la paix et de la solitude dont il m'avait couvert? Où sera mon asile? où pourrai-je cacher ma tête nue? où m'abriter, me reposer? Qu'il est terrible de se trouver, avec vingttrois ans et tout ce qu'il y a d'orageux dans cet âge, lancé à la merci de la fortune! Monde et solitude, tout est redoutable à cette époque de la vie; mais quand les embarras et les soucis matériels s'en mêlent, il faut d'autres forces que les miennes pour combattre en même temps au dehors et au dedans et gagner deux victoires. Voici, je crois, ce que j'ai de mieux à faire et ce que j'ai écrit à Raynaud, ce matin. La Revue européenne paie maintenant ses articles. Je puis aisément rentrer dans sa rédaction, et me procurer avec cela de quoi passer deux ou trois mois à Paris, chez Auguste. Durant ces trois mois, je tâcherai de me faufiler dans quelque autre revue, et cela fait je reviendrai au Cayla, d'où je gagnerai mon argent tout comme à Paris, car la Revue ne paraissant qu'une ou deux fois le mois, peu importe qu'un rédacteur soit à Paris ou à cent lieues de là, pourvu que son article arrive au jour déterminé. Je connais un jeune homme de Saint-Malo qui travaille chez lui à la Revue européenne.
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La réponse d'Auguste décidera de cette affaire et par conséquent de mon retour prochain ou lointain au Cayla. Il va sans dire que tout ceci est soumis, du reste, à la sanction paternelle.
Voilà le 1er de l'an passé, mais il est toujours temps de faire des vœux pour ceux que l'on aime, et pour moi c'est chaque jour le 1er de l'an.
Présente mes souvenirs à MM. Bories et Limer. Je vous embrasse tous.
A M. H. DE LA MORVONNAIS
Paris, 1er février 1834.
Au gré de mon coeur, la première chose que j'eusse faite en arrivant eût été de vous écrire, mon doux ami, d'inonder mon papier d'un torrent de pensées, de ces pensées qu'on ne peut contenir en soi, qui s'en vont en larmes quand on est seul, et en longues et mélancoliques causeries quand on est deux. Mais je devais m'abstenir jusqu'au moment où j'aurais recueilli assez de nouvelles de mes amis et des données assez positives sur l'avenir que la fortune me réserve ici, pour vous tenir au courant de notre histoire. Je me suis donc imposé cette contrainte, comptant qu'elle n'irait pas au delà de deux ou trois jours; mais vous savez, ce maudit Paris, tout s'y fait avec une lenteur incroyable, tout y traîne en longueur, tout y conspire à éprouver la plus forte patience; jugez donc de celle du cœur qui n'est pas longue et tourne bien vite à l'explosion d'un dépit amer.
Vous aviez calculé que vous recevriez de mes nouvelles sur la fin de cette semaine, et tout ce calcul est renversé, et vous aurez aussi des impatiences, et vous pourrez penser que je vous néglige, que le tumulte de Paris m'a distrait de cette voix douce et solitaire de l'amitié qui chante sans cesse au fond de l'âme. Oh! non, mon ami, ne pensez rien de tout cela. Dieu sait si, en arri-
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vant à Paris et depuis que j'y suis, j'ai prêté l'oreille à autre chose qu'à ces deux adieux que je reçus dans cette noire soirée du jeudi, l'un de celle que vous me permettrez d'appeler votre douce Marie, qui, tandis que je descendais l'escalier dans la pensée que tout était fini, s'inclina sur la rampe pour me dire encore adieu, et l'autre de vous, au pied de la voiture, prononcé à demivoix et accompagné d'un serrement de main. Oh! je ne cesse pas de les entendre tous les deux, tels qu'ils furent dits, et je m'applique constamment à les écouter, laissant passer tous autres bruits comme s'ils n'étaient pas.
Je n'ai pu voir Quemper que le surlendemain de mon arrivée. Je l'ai surpris mardi matin, dans son lit, rêvant, dans un demi-sommeil, musique, danse, fraîches guirlandes de jeunes filles, enfin toutes ces images vagues et enchanteresses qui flottent longtemps dans l'imagination après que la magie du bal s'est évanouie. Notre ami avait passé la nuit dans une de ces fêtes radieuses dont sa plume, si fraîche qu'on la dirait trempée dans une goutte de rosée, rend si bien tout l'éclat. Ma triste et pâle figure lui apparut soudain parmi ces beaux songes, et, bien qu'elle contrastât autant avec eux que le faisaient à nos yeux ces corneilles qui volaient dans un vol de blanches mouettes, il m'embrassa avec toute cette effusion de cœur que vous lui connaissez. Je m'assis à son chevet, et la vivacité des premières paroles avec lesquelles on s'aborde étant apaisée, une longue et douce conversation commença à se dérouler. En voici à peu près le résumé. Remarquez bien que c'est lui qui parle, que je mêlais peu de mes paroles aux siennes, tout attentif que j'étais à recueillir ses instructions.
Le plus difficile, au début de la carrière que nous voulons parcourir, c'est de se faire imprimer, de livrer son nom à la publicité; et il me citait plusieurs exemples de jeunes gens qui avaient vainement frappé, durant plusieurs années, aux portes des journaux. Nous sommes donc déjà bien avancés, puisque nous en avons deux qui
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nous sont tout ouverts, la France catholique et la Revue européenne. Les libraires n'ont aucune confiance aux inconnus, et refuseraient obstinément de faire imprimer un chef-d'œuvre qui serait le coup d'essai de son auteur, au lieu que, pour peu qu'ils aient vu votre nom dans les revues et les journaux, ils se montrent assez faciles et traitables. Il faut donc à toute force divulguer notre nom par les revues et les journaux.
Mais pour se faire agréer dans ces sortes de publications, il faut se plier à leurs habitudes, parler leur langage et se faire tout à tous, quant aux formes du style, bien entendu. Efforçons-nous donc d'attraper le genre, comme on dit, et de jeter nos pensées dans ce moule convenu, en attendant que nous ayons atteint cette indépendance de plume qui nous permettra de formuler nos pensées à notre guise. Il ne faut pas se le dissimuler, tant que nous serons sous la dépendance d'un comité de rédaction, j'appuie sur ce point parce qu'il est important et que Quemper a insisté très-fort là-dessus, nous devrons, jusqu'à un certain point, renoncer aux habitudes de style qui nous sont propres, pour revêtir celles du journal, de manière cependant que l'individualité se conserve toujours, mais fondue et combinée avec les mœurs étrangères. Il est dur, quand on a comme nous des allures à soi, fières et indépendantes de toutes les modes que nous frondons et dédaignons, il est dur de s'affubler des livrées du jour, de marcher à la suite au lieu de s'en aller seul, de calquer au lieu de peindre; mais la nécessité avec son clou de fer est là. Dernièrement le comité de la Revue européenne a rejeté un article de Cazalès lui-même, un article sur l'Allemagne, parce qu'il avait une forme germanique.
Quant à cette Revue, il faudrait nous partager sa rédaction de la manière suivante. Chaque numéro doit contenir un article de fond, purement philosophique, un article de haute critique littéraire, et un article d'art
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et d'imagination, léger et propre à délasser de la lecture sérieuse des précédents. Vous, Duquesnel et moi, pourrions nous partager cette besogne et nous entendre, de façon qu*il y eût dans chaque numéro, autant que cela pourrait se faire, trois articles de nous, conçus comme je viens de dire. Dans ce cas, vous m'abandonneriez l'article léger, car vous savez que je n'entends goutte à la philosophie ni à la critique.
Je suis reçu à la France catholique, et cela a souffert d'autant moins de difficulté que je connaissais M. Jean, mais, chose étrange, sans le savoir, car il y a deux ans j'avais longtemps hanté le même cabinet de lecture que lui, et dans la suite les bureaux de l'Avenir, nous entretenant ensemble sans que je lui eusse jamais demandé son nom. C'est un jeune homme fort bon et fort doux. Il m'a demandé si vous étiez content de son journal; je lui ai répondu franchement que vous en trouviez la rédaction très-faible, et qu'il avait fait la même impression sur tout le monde. Cette réponse n'a pas semblé le fâcher, pas même l'étonner. Il m'a dit qu'il venait de réformer le comité, et qu'à l'avenir on serait beaucoup plus sévère pour l'admission des articles. J'ai vu chez lui cette madone d'Andréa del Sarto, je crois, qui se faisait attendre. Vous devez en être content; elle m'a semblé très-belle. Je n'ai pas parlé cette fois de l'introduction de la poésie dans le journal; mais, à la prochaine visite que je ferai avec Quemper, nous tâcherons de faire entendre raison sur ce point.
Je n'ai encore fait ni conditions ni marché, je ne sais pas si mon travail me reviendra à quelque chose de suffisant; il faut avant faire un article d'essai auquel je travaille. Je vous instruirai de tout cela dans ma prochaine lettre. Quoi qu'il en soit, je m'estime heureux d'être reçu de p!ain-pied dans un journal qui pourra obtenir quelque succès, et qui me servira toujours, quoi qu'il arrive, à cette première publication du nom dont je vous parlais. Ce qui doit nous encourager
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surtout, c'est que M. Gerbet a commencé à y écrire. J'ignore quel est le sujet de l'article, mais vous l'aurez bien reconnu. Il ne signe pas. Je n'ai pas encore abordé la Revue européenne, mais j'ai toute raison d'avoir aussi bonne espérance de ce côté, étant déjà connu de ces messieurs, et me trouvant appuyé par Quemper. Il lira de vos articles à la prochaine réunion du comité.
Figurez-vous que je n'ai pas encore vu M. Féli. Il est si souffrant qu'il ne reçoit que les très-hautes visites, et comme j'aimerais à être reçu de lui avec un visage riant, j'aime mieux attendre quelques jours plutôt que d'insister pour entrer et lui voir un air mécontent. Mais j'ai embrassé Élie, Bore, et avec eux j'ai cru revoir toute notre Chênaie. C'est une sorte de Chênaie que la maison qu'ils habitent, tant elle est tranquille et retirée. Ils y ont transporté toutes les habitudes du désert. Quant au fond de toutes ces affaires qui nous ont si fort intrigués, il paraît qu'il n'y a rien réellement de plus que ce qui a paru.
Ëlie m'a dit que la soumission était simplement de discipline, et ne portait aucune atteinte sérieuse à nos doctrines, qui n'ont été frappées d'aucune condamnation. Tout cela a été fait pour épargner du scandale aux bonnes âmes, nonnes, mères de couvent et autres. Toutes nos idées restent donc intactes, de l'avis même du président de la congrégation des Rites, à Rome, qui trouve fort étrange que l'épiscopat français regarde comme dogmatique une simple lettre encyclique, une lettre d'avènement, lui qui ne consentait à reconnaître les actes vraiment dogmatiques émanés de Rome qu'après mille et mille formalités. Ce même président disait à un prêtre américain, qui, avant de s'en retourner aux États-Unis, vint le consulter en conscience sur ce qu'il fallait croire de l'encyclique: ^ Allez en toute tranquillité, je vous mets sur ce point la bride sur le cou; en Amérique, ces opinions n'ont pas le mo'ndre inconvénient.» Nouvelle preuve que tout cela est de la
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politique toute pure, qu'il faut s*en affliger et non s'en désespérer. C'est Élie qui m'a rapporté tout cela; il m'a remis la paix dans l'âme, c'est-à-dire la résignation.
Je ne vous parle presque pas de M. Gerbet, parce que je ne l'ai pas vu. Il a été fort malade de la grippe. Son séjour paraît désormais fixé à Juilly; il ne vient plus à Paris que de loin en loin* Il continuera ses conférences; mais en modifiant beaucoup le plan, afin de ne pas toucher aux écueils. Élie, bien que sa des- :inée semble attachée à celle de M. Féli, cherche à se faire un avenir par la plume et l'encre, et, comme moi, est en quête de journaux. Nous pouvons compter sûrement sur lui dans le cas où nous parviendrions à nous emparer de quelque poste.
Il m'a montré une lettre de François, pleine de tristesse et de désolation: c'est à tirer les larmes des yeux. Ce pauvre jeune homme est bien malade; il faut de toute nécessité qu'il sorte de La Brousse. Il y a dans la maison qu'occupe M. Féli une chambre vacante; ce serait à souhait pour François, s'il se décidait à venir ici. J'ai engagé Élie à lui en parler. Revenez à l'assaut avec tous ces motifs et mille autres, pour le déterminer à ce voyage. Les cours du collège de France sont au moment de s'ouvrir, c"est un nouvel appât qu'il faut faire valoir. Il aime beaucoup l'Orient: Élie fait du sanscrit, il en ferait avec lui. Le projet de voyage de M. Féli n'était qu'une de ces résolutions extrêmes qu'inspire une extrême douleur; il n'en parle plus, et il faut espérer qu'il n'y pensera plus.
Voici quelle est ma position pour le présent. J'ai loué une petite chambre à vingt francs par mois dans le voisinage de mon parent. Il lui était impossible de me donner place chez lui; mon ami Lefebvre se trouvait dans la même impossibilité, et d'ailleurs, à vrai dire, il vaut mieux pour le travail se trouver seul et un peu indépendant; il vaut mieux être chez soi. Je prends mes repas chez mon cousin. En somme, je suis dans
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une position très-tenable, et qui me permettra largement de tenter la fortune durant trois mois et bien au delà, j'espère.
Ajoutez à cela une perspective qui me charme et dont j'espère beaucoup pour l'avancement de mes affaires et le soutien de mon courage. A la fin de ce mois, Quemper doit changer de logement. Il a en vue, toujours dans la rue des Petits-Augustins, un appartement composé de trois pièces, deux chambres à coucher et un salon, il m'a proposé une de ces chambres, qui ne me reviendrait qu'à vingt francs, comme celle que j'occupe; le salon serait commun, jugez si j'ai donné les mains à ce projet, et quel bonheur ce sera pour moi d'associer ma vie à celle d'un si excellent ami. Nous avons déjà arrangé toute une existence intime, toute une félicité, que dirai-je? une sorte de Val à nous deux, au milieu de Paris. Est-ce que le découragement osera me venir prendre là, et, s'il y vient, n'en sera-t-il pas bien vite chassé? Quemper m'a fait un règlement de vie, il m'a donné des leçons d'une double économie à laquelle je ne connaissais rien jusqu'ici, celle du temps et de l'argent; enfin, suivant son expression, il me pilotera dans la vie et dans Paris, deux choses que j'ignore parfaitement, quoique je compte vingt-trois ans de vie et huit ans de séjour à Paris. Enfin je commence à croire qu'en dépit de moi-même ou de mon mauvais génie, je parviendrai à quelque chose.
Si je remonte à la source de tous ces biens, je vous trouve, mon ami. vous qui par vos exhortations et vos généreux reproches avez jeté dans mon âme les premiers germes de ce courage que je sens maintenant se remuer au fond de moi; vous qui m'avez poussé à Paris quand je ne songeais qu'à une lâche retraite; vous qui m'avez associé à ce beau faisceau d'amis que vous formez avec Quemper et Duquesnel, bienfait immense qui engendrera peut-être tout le succès de ma vie; vous enfin qui m'avez fait goûter deux mois des plus belles impressions
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et de la plus pure félicité. Aussi me permettrez-vous de regarder le Val comme un second Cayla, de l'aimer de cet amour qu'on porte au lieu de sa naissance, car il à été pour moi celui de ma renaissance; de le pleurer dans mes jours de tristesse, de le chanter dans ceux de ma joie.
La petite fille de mon cousin a neuf mois; elle est charmante, se tient déjà debout, sans marcher pourtant, sourit à merveille, enfin ferait le plus joli couple d'anges avec Marie. Quand sa langue commencera à se dénouer, je lui apprendrai les petits mots que prononce sa petite sœur du Val, bonjour, ma, à tantôt, le v'ià lia, je la balancerai dans une serviette; enfin je ferai tout ce que je pourrai pour ia rendre semblable à Marie, afin d'en avoir une fidèle et charmante représentation.
Je n'ai pas encore écrit à ma sœur; je le ferai ce soir ou demain, j'exhorterai, je presserai vivement. Que je serais heureux si une correspondance bien serrée s'entamait entre madame de La Morvonnais et Eugénie! ce sont deux âmes faites pour se comprendre et qui tireraient des biens merveilleux en douceurs l'une de l'autre.
Présentez mes souvenirs et mes hommages respectueux à celle qui bientôt, je l'espère, appellera ma sœur son amie, et qui sera aussi appelée mon amie par ma sœur, comme vous me dites, et je vous dis mon ami, mon cher ami. Des baisers sans nombre à Marie. — Ne m'oubliez pas, je vous prie, quand vous écrirez à Mordreux et à Saint-Malo. Mille amitiés à Duquesnel, à François.
A Mlle EUGÉNIE DE GUÉRIN,
AU CAYLA
Paris, 2 février 1834.
J'ai quitté le Val le 21, et le 23 je me suis embarqué dans la diligence de Saint-Malo à Paris, passant
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par la Normandie. Il y a aujourd'hui huit jours que je suis ici. Je ne te parlerai pas, ma chère amie, de la violence que je me suis faite pour m'arracher aux bras de cette excellente famille, qui m'a fait goûter durant deux mois toutes les délices de la plus douce intimité. Tu sais trop bien ce que c'est que l'amertume des séparations. Me voilà donc encore à Paris, où une sorte de fatalité me renvoie toujours malgré que j'en aie. Je croyais bien cependant lui avoir dit un éternel adieu ; et celui-là, je t'assure, ne m'avait pas coûté beaucoup, car je suis passé non-seulement à l'indifférence, mais même au dégoût pour tout ce qui fait, dit-on, le charme de ce séjour. Mais il faut se surmonter et aller là où la fortune donne rendez-vous à ses prétendants . . .
J'ai dans le monde littéraire, où je veux me pousser, un guide, un ami excellent, d'une activité extraordinaire et d'un zèle infatigable. Il s'appelle Quemper; c'est au Val que je l'ai connu. Comme il connaît parfaitement mon peu de savoir-faire, il me prend par la main et me mène où je dois aller; il me fait faire place, il m'introduit dans la vie réelle, il me pilote, suivant son expression. Seul, je t'avoue que je ne sais ce que je serais devenu avec mon peu de hardiesse, mon embarras à parler et ma gaucherie universelle. Mais, avec lui, tous ces obstacles matériels me sont ôtés; il se charge de toutes les négociations, je n'ai qu'à écrire. Où tout cela me mènera-t-il? Qui pourrait le dire? Rien n'est obscur et incertain comme un début dans quelque carrière que ce soit. Je ne demande à Dieu que du courage; c'est ce qui me manque le plus. Pour peu qu'il m'en donne, je pourrai, je crois, arriver assez tôt à me suffire à moi-même. Je sais qu'il y a beaucoup d'objections à faire au parti que je prends; je sais qu'il y a toujours quelque chose de flottant et de vague dans la destinée d'un homme qui vit de sa plume. Mais, à l'âge où je suis venu et dans ma position, y a-t-il une
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autre carrière qui puisse me donner plus promptement de quoi vivre? Toutes les autres demandent de longues préparations et de grandes dépenses, il faut les acheter; celle-ci, pour peu qu'on sache tourner une phrase quelconque et qu'on ait quatre idées à délayer, vous donne du pain pour la journée, et c'est à ce pain-là qu'il me faut viser. Maintenant que la force des choses m'a retranché toute pensée de vie retirée et séparée du mouvement du monde, je sens dans toute son étendue la nécessité de faire le métier commun et d'arracher ma part du gâteau. Toutes mes forces seront dévouées à cette fin: et comme elles ne sont pas excessives et que je me trouve bien en retard, il m'est avis que je dois prendre par le plus court. Je sais que j'ai perdu un temps énorme, que j'ai mangé mes années comme l'enfant prodigue faisait de son bien, que j'ai vécu tout au dedans sans songer au dehors; je sais, enfin, que je mérite grand nombre de reproches; mais peut-être, avec la grâce de Dieu, sera-ce de cette conscience de mes fautes que je tirerai !a force de les réparer, et ce sentiment me tiendra-t-il lieu de l'énergie du caractère dont j'ai très-peu, comme vous savez. . .
Je n'ai pas encore vu M. Féli; il est si souffrant qu'il ne reçoit pas. Il paraît qu'il est revenu de son projet de voyage. M. Gerbet s'est fixé à Juilly, et ne vient à Paris que fort rarement.
Tes vers à Mme de La Morvonnais sont très-beaux, oui, très-beaux, tout sentiment fraternel mis à part. Mais tu vois bien, Testudo, que ton talent n'est pas une illusion, puisqu'après je ne sais combien de temps d'inaction poétique, rude épreuve à laquelle ne résisterait pas un demi-talent, il se réveille plus vigoureux que jamais. C'est vraiment une désolation que de te voir réprimer et lier avec je ne sais quels scrupules ton âme, qui tend de toutes les forces de sa nature à se développer de ce côté. On t'a fait un cas de conscience de suivre cet entraînement, et moi je t'en fais
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un de ne pas le suivre. N'est-ce pas abuser des dons de Dieu que de les laisser oisifs et inutiles au fond de soi? On peut faire du bien, un grand bien avec la poésie, surtout en ce siècle où nous comptons si peu de poètes purs et religieux; et n'est-il pas visible que Dieu t'a donné quelque mission pour cela, puisque tu n'as pas été chercher la poésie, toi, mais que la poésie est venue te trouver? Si tu n'avais pas un grand fonds poétique, aurais-tu jamais songé à faire des vers, isolée comme tu l'es au sein de la campagne, privée de livres et de toute excitation? Je sais que la vie de la campagne et le spectacle habituel de la nature provoquent infiniment à la poésie; mais ils n'y provoquent que les âmes d"une certaine trempe et les poètes d'instinct comme toi. Réfléchis sérieusement à cela. Je te dis fort en raccourci ce qui mériterait de grands développements; mais je sais qu'il suffit de te mettre sur la voie d'un raisonnement pour que tu arrives bientôt jusqu'au bout. Réponds-moi consciencieusement là-dessus.
Hippolyte t'a adressé des vers, et sa femme a dû te répondre. Entame une correspondance poétique avec l'un et un commerce d"amie avec l'autre: cela ferait le plus vif plaisir à tous les deux. Us ont été si bons pour moi que tu ne peux vraiment leur refuser une chose si simple et à laquelle ils tiennent infiniment. Envoie des vers à Hippolyte, et de la bonne et douce prose, comme tu sais en faire, à sa douce Marie. Ils m'ont prié de leur laisser cette petite esquisse du Cayla que m'avait faite Raymond de Rivières; elle sera encadrée et placée au salon. Je leur ai laissé avec cela tout ce que j'ai de cœur et d'amitié. — T'ai-je dit que, de Mordreux, j'avais fait un pèlerinage à La Chênaie? Ce fut plein de tristesse, mais de cette tristesse où Ton trouve de la douceur. La bonne gouvernante Marie me fit fête et le fidèle Polydore m'accabla de caresses. C'est un sanctuaire que cette pauvre Chênaie; mais tout y respire encore les parfums de cette douce fête
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que nous y avons célébrée neuf mois durant, car n'estce pas une fête continue qu'une vie studieuse et cachée? Mais si j'entamais le chapitre de ces souvenirs, ce serait infini. Comme je les garde bien rangés et bien clos en mon âme, je te dirai tout cela un jour tout aussi fidèlement que si c'était de la veille. Adieu, mon poète malgré toi.
A M. H. DE LA* MORVONNAIS
Paris, février 1834.
J'ai tien peur qu'au mois de mai, au Heu de roses, nous ne voyions des boules de neige.
Quand je vous ai quitté, mon ami, votre solitude était prête à s'épanouir en fleurs et en verdure. Dans votre jardin les espaliers devenaient rouges, et tous les arbustes délicats, frileux et grands amis du soleil, dédiaient en toute confiance leur frêle feuillage à cet hiver doux et bénin qui leur souriait avec la grâce du printemps. Le bois répandu sur la pente de la côte, et qui trempe presque dans la mer, prenait cet air vivant et gai qui donne aux arbres une expression toute particulière aux approches du renouveau. Les bourgeons ovales et visqueux du marronnier d'Inde reluisaient au soleil; ceux du hêtre, aigus et grêles, se dressaient en l'air avec une singulière vivacité, et ceux menus et ronds du chêne commençaient à se grouper au bout des branches, bien que le chêne vienne toujours fort tard et le dernier en verdure. Nous voyions les jeunes pousses des taillis se colorer vivement de cette teinte rouge qui les saisit toujours au réveil de la végétation, comme si la sève qui les gonfle était du sang. Le gazon, perçant la couche de feuilles mortes et de débris végétaux étendus sur lui dans la saison de la chute, commençait à faire
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tapis sur les lisières des sentiers et dans les clairières, et des milliers de pâquerettes et de marguerites l'égayaient déjà de leur émail. Enfin tout semblait se préparer pour la grande fête de la nature. — Ohl si le rossignol, l'hirondelle, la fauvette, le loriot savaient cela, comme ils se hâteraient d'accourir dulcesque reuisere nidos! Peut-être leurs frères d'Europe leur ont-ils dépêché des messages pour leur dire que tout s'apprête ici à les recevoir, les forêts, les bocages, les buissons, les haies; que les graines et les baies seront précoces ; que les moucherons sont nés et tourbillonnent le matin et le soir, par myriades, dans les rayons du soleil levant et du soleil couchant ; enfin que tout s'égaye ici et qu'ils se pressent de venir, s'ils ne veulent pas manquer la grande fête. Je ne sais si nos oiseaux casaniers ont eu cette attention pour leurs frères voyageurs. Quoi qu'il en soit, ils se livrent à l'harmonie et à la joie en attendant leur venue. Vous souvenez-vous, mon ami, que les sifflements du merle, le babil gai et mélodieux des grives, ou les gazouillements de quelque roitelet perché sur la crête d'un mur, nous tiraient souvent de notre chambre d'étude et nous engageaient aux douces promenades?
Telle était votre Thébaïde, comme vous l'appelez, la veille de mon départ: échauffée, animée, toute en sève et en travail de végétation. Aujourd'hui, je gage que l'éruption des fleurs et des feuilles est fort avancée, que les oiseaux sont en quête de mousse, de bûchettes, de plumes errantes et de duvet, et que vous allez promenant des rêveries de printemps sous les premiers ombrages de vos marronniers. Mais, mon ami, vous endormez-vous bien sur ces belles apparences? Ne soupçonnezvous point que ce ne soit là qu'un stratagème de l'hiver, et que ce vieux despote n'ait rusé pour attirer dehors les fleurs et la verdure, et les tuer après avec son haleine mortelle? Ne craignez-vous pas qu'il ne mette le comble à nos déceptions? Si le vent si embaumé et si tiède
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tournait à la bise; si un froid âpre et noir condensait toute cette sève de vie et de fécondité qui bouillonne dans les veines de la nature; si le givre cristallisait vos bois et leurs jeunes feuillées; si vos ruisseaux, avec leurs petits remous, se figeaient et prenaient dans la glace les hampes des fleurs et les tiges des herbes qui croissent sur leurs bords et dans leur lit; si, au lieu du rossignol et des oiseaux chanteurs que vous attendez des plages du midi, vous voyiez descendre du septentrion des triangles d'oies et de cygnes au long cou, et ces files de canards sauvages dont on entend siffler les ailes dans les nuages, les soirs de décembre; si l'hiver exterminateur faisait mourir en une nuit tous les germes premiersnés; enfin, si votre Thébaïde se convertissait en Sibérie, que deviendraient vos rêves d'abondance en fleurs et en fruits, vos molles siestes au pied d'un arbre, vos chants sur la côte et toute cette existence nourrie de soleil, de brise tiède et de parfum, que vous menez dans votre désert bien-aimé?
Si vous aviez puissance sur la nature, je vous dirais : Mon ami, donnez leçon de sagesse à vos jardins, à vos bois, à vos oiseaux. Dites à vos bourgeons, que je voyais bâiller au soleil, de retenir et empêcher fortement sous l'enveloppe les feuilles qui leur sont confiées ; effrayez-les des rigueurs qui peuvent les surprendre: le plus beau soleil est trompeur. Mettez-les en garde contre les appâts d'un beau jour; faites le sévère, et contezleur mille histoires que vous savez de fleurs qui se sont évanouies en poussière pour s'être livrées à une brise qui passait, à un rayon qui les touchait. Ajoutez que, si quelques-uns se sauvent du ravage, ils ne donneront le jour qu'à des fruits maigres, ridés, menus, qu'aucune main blanche et délicate ne viendra cueillir, qui sécheront sur branche ou seront livrés en proie aux dents impures des bêtes. Dites-leur encore que leur feuillage rare, frappé de pâle et comme étiolé, leur attirera les dédains du voyageur haletant, des jeunes filles joueuses et des oi-
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oiseaux musiciens, qui recherchent l'ombrage pour se délasser, jouer, chanter. On les prendra pour des décrépits, et peut-être la cognée sera-t-elle posée à leur pied. Quant aux oiseaux, ah! la première chcse à leur dire, c'est de laisser leurs frères dans l'exil jusqu'à ce que le jour du vrai printemps ait lui. Il leur vaut mieux de différer le retour dans la patrie que d'y revenir aujourd'hui pour la trouver souffrante et esclave de l'hiver. Que vos oiseaux aient donc garde de rappeler leurs frères, et qu'euxmêmes ne se hâtent pas de bâtir leurs nids : la couvée n'irait pas à bien. Les pauvres mères transiraient sur les œufs, et le froid aigu, se glissant sous leurs ailes, ferait mourir les poussins dans la coque, en dépit du sein maternel. Oh! si vous aviez puissance sur la nature, s'il vous était donné de lui parler comme elle nous parle, quels discours je vous enverrais pour la Thébaïde, afin de la préserver des séductions de ce printemps perfide dont je sais le danger!
Pendrez-vous tout ceci sérieusement, mon ami? Je crains bien que non, et que vous n"y donniez guère qu'un sourire, comme au babil d'un enfant. Je redoute même que cette lettre ne vous semble assez étrange, et que vous ne disiez en vous même: Mais quelle bizarrerie! parler de bois et de fleurs à un solitaire, se répandre en discours aux plantes et aux oiseaux quand on écrit de Paris, sans toucher un mot de ce qui s'agite dans le monde! Il mériterait, pour son châtiment, que je l'entretinsse des romans et des drames de l'an passé! — Mon ami, suspendez votre dépit et vous contenez le temps seulement d'entendre mes raisons.
Horace disait: A Rome, je raffole de Tibur, et à Tibur, je raffole de Rome. N'allez pas me croire ce goût changeant et léger comme les brises, et vous expliquer par là mes longues tirades sur votre solitude. Quand j'habitais la Thébaïde, vous ai-je jamais parlé sur le ton du regret des joies et des fêtes de Paris? N'allais-je pas, au contraire, vous disant sans cesse combien mon Bibl. rom. 132/136. **
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humeur répugne à la vie citadine, et le peu d'état que je fais des douceurs qu'on y goûte? Ne vous souvenez-vous point que les huttes sauvages de vos douaniers me faisaient envie, et qu'un jour je me pris à discourir sur le charme extrême que j'aurais à me creuser une grotte fraîche et sombre au coeur d'un rocher, dans une anse de vos côtes, et d'y couler ma vie à contempler au loin la vaste mer, comme un dieu marin? Si vous avez gardé mémoire de tout cela, vous vous expliquerez aisément pourquoi, étant à Paris, je vous parle de la campagne et oublie Paris. Bien mieux, vous trouverez qu'il ne peut en aller autrement; car ayant dit aux champs, vous le savez:
Le corps s'en va, mais le cœur vous demeure,1
mon entretien ne peut rouler que sur eux, et je ne saurais être de ce monde parisien, folâtre et tourbillonnant, que comme n'en étant pas.
Si vous me connaissez bien, ces raisons doivent vous suffire, et au delà, pour vous faire comprendre et supporter le début de ma lettre. Mais pourrez-vous résister à cet entraînement de l'esprit, qui va cherchant des mystères dans les choses les plus limpides, tant il est friand du plaisir de deviner? Je suis sûr que vous soulèverez le sens naturel de mon discours, et que vous vous imaginerez avoir surpris dessous un sens malin qui se tiendrait tapi sous mes phrases, qui ne respirent que les douces images du printemps, comme un serpent sous les fleurs. Je ne redoute pas, il est vrai, que vous y découvriez aucune allusion politique; je vous connais trop solitaire et vous tenant trop à l'écart de ces choseslà, pour que cette pensée vous tombe dans Fesprit. Mais, si vous détournez vos yeux de l'arène politique, vous les tenez arrêtés sur le noble champ clos des doctrines littéraires. Or, depuis peu, le combat s'est
1 Froissart. (Note du manuscrit.)
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réchauffé, le bruit de la mêlée a retenti au loin, et vous pourrez supposer que, spectateur passionné de la lutte, je m'amuse à envelopper le parti auquel je veux du mal de subtiles et moqueuses allégories. Je dois vous prévenir que cette interprétation, et toute autre semblable donnée à mon idylle sur le printemps précoce, tombe pleinement à faux; que mon idylle ne voile point une satire, et que, si elle vous semble le moins du monde rieuse et pensant à mal, ce sera vous qui aurez soufflé votre malice à cette innocente. Je le répète, elle ne vient vous entretenir que des choses de la nature: et quoi de plus simple? Pensez que jamais rayon n'a pénétré directement dans la chambre que j'habite; je n'en reçois que par répercussion. Vers midi, le soleil frappe les vitres d'une mansarde, qui me renvoient quelques pâles reflets, sans gaieté et sans chaleur, comme ceux d'une lampe; et encore cette lueur languissante et vague s'évanouit-elle au bout d'un quart d'heure. Voilà le jour qui réjouit mes yeux accoutumés aux larges et libérales effusions de lumière du ciel du Midi. Une cour étroite et sombre, où pas un brin d'herbe croissant dans les fentes du pavé, pas un pot de fleurs aux croisées n'attire mes regards et ne leur rit, voilà, en fait d'horizon, où j'en suis réduit, moi qui tant de fois ai gravi sur vos pas vos falaises, vos dunes, vos roches marines, d'où nos yeux embrassaient la divine étendue des mers, les merveilleuses dentelures de vos côtes et vos campagnes toutes verdoyantes de blé et de lin. Et, tombé de ces belles cimes dans un réduit qui donne à peine accès au jour, je ne tenterais pas de faire revivre tant de charmes dans les ardeurs de l'imagination, et je vous entretiendrais d'autres sujets que de vous-même et de votre déserti Et vous, malin solitaire, vous envenimeriez ces doux et innocents souvenirs, et trouveriez je ne sais quel apologue dans ces images de la nature parmi lesquelles je me complais I Mais, comme j'ai toute raison de croire que vous ne m'écouterez pas, et que
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vous n'en irez pas moins votre train vers le sens figuré, voyons si, à toute force, la malice peut tirer quelque parti de mon printemps précoce, et à quelle allusion il peut être tourné.
Ëpris que vous êtes des choses littéraires, et tout attentif au différend qui s'est ému, il y a peu de jours, entre nos écrivains, je gage que la littérature facile ne tardera pas à vous venir en pensée, que vous croirez alors tenir le fil, et qu'avec ce fil vous vous enfoncerez dans le labyrinthe de mon allégorie prétendue, espérant en revenir, votre malice satisfaite et triompha-.te. Je conviens que l'imagination peut aller, sans faire trop de chemin, des bourgeons qui s'épanouissent prématurément, sur la foi d'un soleil d'hiver bien luisant, à cette jeune littérature qui s'est couverte de fleurs avant le temps et s'est exposée si naïvement à ces retours de gelée que je prédis à vos vergers et à vos bois. Mais, mon ami, vous que la vue d'un amandier fleuri réjouit tant, vous piqueriez-vous de sévérité envers ces âmes qui se sont ouvertes au grand jour et ont déployé leurs trésors avec une foi si touchante aux faveurs du ciel? Prenez-vous-en plutôt au soleil du siècle, qui était ardent, à cette atmosphère chargée d'une chaleur funeste qui a précipité tous les développements, et réduira peut-être à quelques épis la moisson de notre âge.
Et les arbres dont les f.eurs ne font que naître et mourir, et ceux qui portent des fruits arides qu'on ne cueille pas ou qu'on rejette après les avoir cueillis, oh! sans peine encore vous y verrez les emblèmes de tant d'auteurs dont le nom a paru une fois et a disparu pour toujours; de tant d'auteurs dont les livres mal venus auprès des uns, les hommes graves, bien venus auprès des autres, les chercheurs de nouveautés et les grands liseurs de romans, comblent de choses vaines ces âmes vaines, et puis, souvent, de leurs mains relâchées par ce sommeil qui vient de la lourde satiété, tombent dans le puits de l'oubli.
Voulez-vous que les arbres dont s'éloignent les voyageurs, les jeunes filles et les oiseaux, figurent ces livres renommés et si dignes de l'être comme oeuvres d'art, mais qui ne renferment pas un grain de cette manne cachée, pas une de ces douces et bienfaisantes pensées qui nourrissent les âmes et les remettent de leurs fatigues; ces livres que des mains virginales n'oseraient feuilleter, et qui mettent en fuite tout ce qu'il y a de jeune et d'innocent, chose à mourir de honte et de douleur! voulez-vous tout cela? Je m'y prête de bonne grâce, d'autant plus qu'en vérité mes paroles rendent ce sens comme si je l'y avais réellement caché! Aussi ne vous suivrai- je pas plus loin dans la marche de vos malicieuses recherches, assuré que je suis que mon texte ne souffrira pas trop de violence de votre part, et que vous poursuivrez, et jusqu'à la fin, sans vous fourvoyer.
Quelles conclusions tirerez-vous de tout ceci? D'abord, que je veux décidément entrer en lice, et que je prépare en secret mon char, ma lance et mon courroux. Mais, mon ami, mes inclinations paisibles vous sont donc inconnues, et encore plus sans doute la faiblesse de mon bras et la mollesse de mon courage? Moi, combattre! mais songez donc que le moindre tumulte m'effarouche et me met en déroute, comme la fuyante proie, et que mes forces suffisent à peine à me tirer du danger: comment pourraient-elles m'y porter?
En second lieu, vous jugerez que je nourris de l'aversion pour la jeune École et que j'appelle du fond du cœur une restauration classique. M. I\'isard, sans doute, ne veut pas que la jeune École périsse, mais qu'elle corrige ses voies; c'est dans cette croyance, et, j'oserai le dire, à cette condition, que je forme des vœux ardents pour le succès de la campagne qu'il vient d'ouvrir. La foi catholique ne souffrirait pas qu'il y eût dans mon cœur une sympathie entière pour une littérature sceptique ou fataliste qui tient si peu de compte de la morale. Mais cette même foi m'y rallie par certains points; car cette
jeune École, si folle et si désordonnée, n'est-elle pas une échappée de notre bercail?
Non, mon ami, je ne suis épris d'aucun courroux; je gémis seulement à l'écart des égarements de cette littérature qui a oublié la maison et les enseignements de son père, et s'est perdue si tristement, que le dernier et le plus terrible roman à faire, dans le goût des siens, serait celui qui raconterait son histoire. Parmi ces gémissements, il m'est venu quelques réflexions sur la cause du mal et les moyens d'y remédier; c'est ce que je voulais vous annoncer dans cette lettre toute décousue, dans laquelle je vous prie de ne voir qu'un prélude assez bizarre de mon imagination qui va toujour. errant de vos côtés.
AU MÊME
Paris, 28 février 1834.
Mon cher Hippolyte,
Quelle douce chose qu'une lettre d'ami et quel parfum s'échappe des plis de ce papier sur lequel une âme chérie s'est répandue! Oh! comme je l'ai délicieusement éprouvé le jour où, retiré dans ma petite chambre solitaire, assis au coin de mon feu, j'ai, dans la joie de mon âme, fait partir le cachet de votre lettre et livré cette douce pâture à mes yeux, qui tantôt allaient dévorant les lignes avec une extrême rapidité, avides et impatients qu'ils étaient, tantôt, plus sages et ménageant mieux le plaisir, n'avançaient plus qu'avec cette lenteur que l'on met à savourer un bonheur dont on est le maître, et dont on voudrait comme éterniser la durée en n'en prenant que par miettes.
Ce fut dans ma cellule, car c'est une cellule que ma chambre par sa petitesse et le silence qui l'enveloppe; ce fut, d:s-je, une fête incroyable, mais une de ces fêtes muettes et intimes qui se passent au fond du cœur, dont l'éclat est tout intérieur et dont on ne peut
se douter qu'au rayonnement doux et serein des yeux et du visage illuminé du dedans. Mais, après ce bonheur, quel est le plus grand? C'est de tout arranger et disposer pour vous écrire, c'est de m'incliner sur ce papier qui doit apporter la moitié de mon âme à l'autre moitié, c'est de m'environner d'une illusion qui me replace au Val, au coin de votre foyer, le soir, poursuivant mille entretiens, tandis que la fouée brille et que la rafale bat les murs de la maison.
Hier, Paul et moi avons erré tout le long du jour dans la Thébaïde. Oh! la douce journée que celle d'hier, comme elle a été pleine, comme elle a débordé des plus pures joies! Je l'ai passée presque tout entière avec cet inestimable ami, et vous pouvez juger si la causerie et l'imagination ont été bon train. Je vous rapporterai encore notre conversation, parce qu'elle est toute pleine de vous et que Paul, à cause de ses innombrables affaires, m'a prié de nouveau d'être son interprète auprès de vous. Il lui a été impossible de prendre un moment pour vous écrire comme il le voudrait, c'est-à-dire longuement et avec effusion, parce que tout son temps a été absorbé en allées et venues de comité en comité, de réunion en réunion, au sujet de la Revue Européenne, qu'il est question de refondre et de jeter dans un nouveau plan.
Il y a trois projets: le premier serait une fusion des doctrines de V Avenir avec celles de la Revue actuelle; mais c'est toujours des moyens termes, de l'indécision, des nuances au lieu de couleur, et il ne vaudrait guère la peine de sortir d'un milieu pour retomber dans un autre: il n'y aurait guère plus de chances de succès.. Le second projet consiste en une rénovation complète dans le sens des doctrines de V Avenir, mais exposées sous la forme d'examen, la discussion ardente et hardie, telle qu'elle était dans ce journal, présentant trop d'inconvér. .nts dans les circonstances actuelles. Enfin un troisième projet, qui est celui de quelques rédacteurs de
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l' Avenir, abattus et découragés, serait un silence complet et l'abandon total de la Revue. Il n'y a pas encore de solution définitive, mais il est probable qu'on se résoudra pour l'adoption des doctrines de V Avenir sous forme d'examen. Dans tous les cas, la Revue garderait le statu quo jusqu'au mois de septembre.
En second lieu. Paul s'est donné beaucoup de mouvement pour nous ouvrir des avenues dans la Revue des Deux Mondes et celle de Paris. Les visites, les entrevues, qui prennent un temps immense à Paris, se sont multipliées, si bien qu'il se croit assuré du plus heureux succès de ce côté. Enfin il a dû mettre en train ses affaires personnelles, et, voyez quel ami! c'est toujours nous qu'il a en vue, même dans ce qui le regarde individuellement, car il sent qu'il nous est nécessaire, que nous ne ferions guère de progrès ici sans lui, et il veut se mettre dans une position qui, en l'affermissant dans le monde, lui donne plus de puissance pour nous pousser au succès. Ses affaires et les nôtres, tout marche, tout se déblaye, ton: semble s'ar.anger pour combler nos vœux. Mais c'est une chose vraiment inconcevable que l'activité de Paul, surtout quand on connaît les difficultés de Paris et la peine matérielle qu'on a pour aborder les gens.
Imaginez que lui et moi n'avons encore vu M. Féli qu'une seule fois. Il y a huit jours que j'ai enfin réussi à pénétrer auprès de lui. Il était souffrant et triste. Il fait faire des réparations à la Chênaie et y retournera probablement vers Pâques. Ëlie, qui se dévoue au sanscrit, ne le suivra pas immédiatement: il .restera encore plusieurs mois à Paris pour suivre les cours. Il me charge de vous exprimer combien il est sensible à vos amitiés et de vous envoyer pour lui mille choses affectueuses.
Paul a lu en petit comité votre lettre philosophique; voici ce qu'on a jugé. On a trouvé que c'était un programme très-bien fait de hautes et grandes questions
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qui demanderaient d'être traitées chacune à part et d l'une manière complète; car pour les articles de fond ont veut toujours dans la Revue une discussion de la question qu'on expose, suivie de conclusions. Si vous traitiez séparément chacune des questions que contient votre travail, on en serait enchanté, et ce serait re?u avec le plus grand plaisir; mais on trouve le mode d'exposition que vous avez suivi trop général et par cela même pas assez instructif. Paul avait aussi parlé de votre travail sur le théâtre grec, et hier il m'a chargé d'aller lire au comité l'article sur Hécube. Oh! que j'ai été heureux, mon cher ami! il a été reçu avec transport, par acclamation. Tout le monde a applaudi aux réflex o is qui coupent la traduction, et la traduction a été trouvée délicieuse. On a dit que vous sentiez l'antiquité comme Chénier et que vous la rendiez avec le même bonheur. Les strophes du chœur final ont enlevé tous les écoutants. Vous serez publié dans le numéro du 15 mars. Tout cela ne m'a point surpris, moi qui connais votre âme et votre délicieux talent; mais n'importe, j'avais le cœur gonflé de joie de vous entendre ainsi exalter par des hommes ordinairement si froids et si incrédules aux talents cachés dans la province comme vous. Je m'en allai donc triomphant pour rejoindre Paul, qui m'attendait au Palais-Royal, et l'inonder de ma joie. Nous avons dîné ensemble, tête à tête, les plus heureux des mortels. Nous avions été bien contrariés de la non-insertion du premier article, mais, réflexion faite, c'est un bonheur. Le second est plus saillant, plus neuf, c'est un meilleur début. Nous avons, durant ce dîner, repassé toutes nos affaires, et, tout bien examiné, il nous a paru évident que nous étions au meilleur chemin possible. Sachons seulement patienter. Patience et activité, et nous arriverons infailliblement. Paul a parlé de vous à tous ses amis: vous pouvez vous considérer comme en pleine relation avec eux. Tout est chauffé. Il n'a reçu qu'hier votre
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lettre datée du 14 janvier: le portier L'avait égarée. Il va s'occuper incessamment de vos commissions et vous répondra très-prochainement. Les affaires de Duquesnel vont aussi à merveille. Voilà les choses en masse.
Quant à moi, tout va aussi pour le mieux. Je suis installé et affermi dans la France Catholique et la Revue Européenne. J'ai trois articles reçus dans la France. Le premier paraîtra de demain samedi en huit. Il n'a pu paraître plus tôt parce qu'il faut attendre là à tour de rôle. Ce sont des lettres; je ne vous dis pas à qui elles sont adressées; vous le devinerez aisément quand vous les lirez. Il y aura aussi un autre article sur un livre intitulé: Promenades dans Rome. Ceux de mes articles qui ne porteront pas ma signature entière seront signés M. . . Dans le numéro de la Revue où se trouvera votre article, il y aura aussi une page de moi sur un livre ayant pour titre: Mon portefeuille. En lisant Hécube au comité, j'ai fait connaissance avec tous ces messieurs. Cette façon d'entrer était plus naturelle que de se faire introduire, Paul me l'avait ménagée exprès. Je vais entamer un grand article pour la Revue. En un mot, je me sens du courage, et je suis plein de confiance en notre avenir.
J'ai vu enfin Boulay-Paty. Il m'a reçu avec beaucoup de bonhomie, quoiqu'on le dise un peu Parisien; mais il reste toujours du Breton là-dessous.
Ma sœur envoyait à madame Morvonnais, dans la lettre qui ne m'a pas trouvé au Val, une seconde édition de ses vers, un peu moins griffonnée et avec quelques changements; mais comme ils ne sont pas importants, je ne vous l'envoie pas. ^J'étais sûre, me dit-elle dans une autre lettre, que mes vers étaient bons, touchée, comme je l'étais, de reconnaissance et d'affection. Quand c'est le cœur qu'on écoute, impossible d'être mal inspiré.» J'ai tout lieu d'espérer que je la déterminerai à reprendie la poésie. Toute ma famille va à merveille et me charge de vous exprimer mille sentiments d'amitié.
Lettres et Fragments. 223
Adieu, mon excellent et doux ami. Vous savez tout ce qu'il faut dire pour moi à votre céleste compagne et de combien de baisers il faut couvrir le front de votre jeune ange. Mes souvenirs respectueux à tous les vôtres. Je vous lie dans mes deux bras et vous embrasse.
Eh! mon Dieul étourdi que je suis, je croyais avoir rempli tout mon papier, et je m'aperçois à mon grand bonheur qu'il me reste encore une page. J'avais oublié de vous dire que je n'ai pas encore remis votre lettre à M. Jean, parce que je voulais avant voir Paul, et que je ne l'ai vu qu'hier depuis que j'ai reçu la vôtre. Je la lui porterai ces jours-ci, elle lui fera grand plaisir. Je pénètre insensiblement dans le monde qu'il me faut connaître. J'ai assisté hier au comité de la Revue; j'y assisterai tous les huit jours, ainsi qu'à celui de la France Catholique. Je me ferai recevoir prochainement chez M. Bailly, où se tiennent des conférences philosophiques et littéraires. Lacordaire improvise tous les dimanches, au collège Stanislas, des choses admirables sur les vérités fondamentales de la foi; c'est une réunion très-brillante qui attire toute la jeunesse pensante et nombre d'hommes très-distingués, voire même de grandes célébrités. Dimanche dernier, Lamartine s'y trouvait. C'est qu'en vérité c'est quelque chose d'inouï que cette éloquence, cette inspiration. 11 n'est bruit que de cela dans le monde religieux et philosophique. En sortant, on cause pêle-mêle, on aborde des hommes qu'il serait très-difficile de rencontrer ailleurs. Enfin, je commence à m'évertuer, à me dégourdir. Pardonnez-moi, mon cher, de vous parler tant de ma personne. Je voudrais vous montrer que je mets en pratique vos conseils, vos exhortations, et vous consoler des peines que je vous ai données par mes opiniâtres découragements, en vous apprenant que je les ai vaincus, grâce à votre amitié qui me domine comme une puissance douce, la puissance d'une mère à qui l'on doit par amour.
224 Maurice de Guérin.
A Mlle EUGÉNIE DE GUÉRIN,
AU CAYLA
Paris, 9 avril 1834.
Eh bien, voyageuse, es-tu de retour au Cayla? Je pense que, les fêtes de Pâques expirées et le printemps renaissant, tu te seras hâtée de regagner la campagne; car que faire dans une ville comme Alby, quand tout fleurit aux champs? Pour moi qui suis, malgré que j*en aie, décidément citadin, je fais mon printemps en imagination: car ici, sauf une lumière plus vive et quelque verdure aux Tuileries, il n'y a rien du printemps. Mon esprit s'en retourne à la Chênaie, qui est ravissante en cette saison; je suis encore solitaire, ermite, amant '..:■ la nature et austère serviteur de Dieu. Ce soir, il : . tira de Paris, du côté de Torient, un homme dont je voudrais suivre tous les pas et qui reprend le chemin du désert que je regrette: M. Féli part aujourd'hui pour la Chênaie. Je l'ai vu hier un moment, car il était tout embarrassé dans les préparatifs du voyage; il paraissait tout joyeux de quitter Paris. Il veut se tenir désormais tout seul à la Chênaie, afin d'achever paisiblement son grand ouvrage, et aussi pour se sauver des Argus et des perfides. Prions Dieu de lui donner un peu de paix sur la fm de ses jours, et qu'il ne le laisse pas mourir dans l'amertume comme il a vécu. Ces dernières épreuves l'ont terriblement atteint; la fièvre ne l'a pas quitté de trois mois, et Ta réduit à une maigreur extrême. Mais ce n"est pas ce qui l'attriste, lui; il est si impatient de mourir! Si je m'écoutais, je t'en dirais encore bien long sur cet homme, et je ne mettrais que lui en scène dans cette lettre; mais comme il faut de toute nécessité que je fasse parler mon moi, maigre et petit personnage, je renonce au grand homme, pour ne pas le faire rencontrer avec quelque chose d'aussi insignifiant.
Lettres et Fragments. 225
Tu sais que j'écris dans la France Catholique. Ce petit journal n'est pas des plus forts ni des plus riches, mais pour le moment c'est ce qu'il y a de mieux pour moi. Mes articles sont payés à raison de six francs la colonne, ce qui me revient à peu près à soixante francs par mois. Je ne puis pas vous envoyer ie jourpal, parce qu'on ne me donne que des épreuves qui ne neuvent passer à la poste parce qu'elles ne sont pas timbrées. Mais puisque M. Limer le reçoit, vous pouvez vous le procurer aisément. Quant à la Revue Européenne, je n'y écris pas encore pour les raisons que voici: 1° il me faut beaucoup de temps et de travail pour faire des articles qui puissent y être reçus, et même est-ce bien chanceux, car, bien qu'elle ne soit pas merveilleuse, je ne suis pas encore à sa portée; or, j'aime mieux travailler pour la France Catholique où j'entre toujours de plain-pied, que de perdre une quinzaine de jours à élaborer pour la Revue Européenne un travail qui n'est pas sûr de réussir; 2° elle ne paraît qu'une fois le mois et n'insère que très-rarement deux articles de suite du même auteur; 3° elle finira bientôt, je le sais, et j'aime mieux m'attacher à un journal qui jouit d'un peu de santé qu'à un moribond. Comme il faut autant que possible multiplier ses ressources, je cherche à donner des répétitions. Je n'en ai pas encore trouvé parce qu'en cette saison de l'année elles sont fort rares, mais cela peut venir d'un jour à l'autre. Quant à ma pétition pour entrer dans les bureaux du ministère de l'instruction publique, c'est une affaire de patience. Il faut attendre qu'il y ait une place vacante, et alors, appuyé comme je suis, j'ai tout espoir de réussir. Voilà ma pos'tion, ma chère amie, travaillant, cherchant, furetant çà et là, et vivant tout doucement jusqu'à ce que meilleure fortune me vienne.
As-tu reçu une lettre de madame de La Morvonnais? Parle-moi un peu de cela, si tu en es contente, comment tu la trouves, etc. T'ai-je dit qu'elle est cousine de
226 Maurice de Guérin.
M. Féli? Nous sommes ici trois ou quatre jeunes gens de la Chênaie. C'est un grand bonheur pour nous que de nous retrouver ici après avoir été dispersés; c'est ma plus douce société.
A M. H. DE LA MORVONNAIS
AU VAL SAINT-POTHAN
Paris, 10 mai 1834.
François m'a volé mon tour de vous écrire, mon cher Hippolyte, il a pris pour lui ce bonheur, le premier de ce mois, le premier du mois de mai, le premier jour de la fête des fleurs dont j'eusse voulu faire pour moi une petite solennité d'amitié. J'aurais arrangé ici un bouquet mélangé de mille nuances, de mille senteurs, le tout si bien combiné, agencé, harmonie que j'eusse peut-être donné de la jalousie à vos touffes de lilas, à vos violettes solitaires et même à ces nombreuses tribus de roses qui vous jettent tant de parfums et de sourires, quand vous passez au milieu d'elles, grave et rêveur comme un roi de la solitude. Aujourd'hui, c'est le 10 mai; dix jours ont passé sur la nature, dix jours d'un soleil dévorant; la virginité de la jeune saison se fane, ie déclin commencera bientôt. La gaieté vive qu'inspire la fraîcheur de toutes choses, quand le printemps se lève, se ralentit déjà; la poésie intérieure prend une teinte pâle comme les gazons qui passeront bientôt de leur verdure triomphante à ce jaune aride et brûlé dont l'ardente saison les frappera. Il y a dix jours, je vous eusse chanté une chansonnette d'amitié aussi fraîche, aussi gaie que les gazouillements de vos oiseaux, le premier mai, au lever du soleil; aujourd'hui, l'allure de ma voix sera lente, molle et monotone. Je vous dirai tout d'une manière un peu traînar. ;e; mon amitié pour vous, qui sourd de mon cœur comme une source
Lettres et Fraements. 227
vive de la roche cachée, coulera tout aussi abondamment qu'elle eût fait, mais il en émanera moins de cet air frais et vif qui flotte sur les fontaines. Vous savez que tout se rend maître de moi et que je ne sais jamais renverser la chance pour prendre le dessus à mon tour. Aujourd'hui, c'est la chaleur accablante et le sentiment du dépérissement rapide des beautés naturelles qui me dominent et m'affaissent.
François a dû vous parler de la petite révolution qui s'est opérée dans la France Catholique. En serat-il de celle-là comme des autres qui nous font tomber de mal en pis? Je l'ignore. On promet beaucoup. M. Jean, qui se trouvait fort gêné par les premiers propriétaires, sera désormais maître absolu avec son associé, dont je ne sais pas le nom. Le baron d'Eckstein formera à lui seul le conseil de rédaction. Ce n'est pas mal choisi; mais il eût été mieux, ce me semble, de lui adjoindre un ou plusieurs collègues. C'est une espèce de despotisme qu'ils ont établi là. M. Ballanche fera l'introduction au deuxième volume du journal, et M. de Coux a, dit-on, promis sa coopération. Il y aura constamment une feuille et demie d'impression. Le nom est conservé. Ce sont là certainement de notables améliorations, si l'on tient parole. Mais je me défie un peu des promesses, bien qu'elles soient assurément faites de bonne foi. Les fonds n'abondent pas, et quand on est court de ce côté, on n'est jamais assuré de grand'chose. Ils ouvriront aussi un peu plus de place à la poésie et donneront chaque mois une chronique littéraire dont je suis chargé. Je la rédigerai sous forme de lettres à vous adressées.
Élie leur avait fait un article sur les Paroles d'un Croyant, on l'avait déjà porté à l'impression; mais, réflexion faite, ils l'ont retiré, craignant qu'il ne fût trop laudatif et qu'il ne déplût à leurs abonnés, à la sacristie et à leur cercle de dévotes, comme vous dites si bien. Concevez-vous une telle pusillanimité?
228 Maurice de Guérin.
Vos deux lettres sur les poésies de François débordent de choses douces, intimes, ravissantes; vous aviez bien raison de dire que nous vous croirions encore parmi nous en les lisant. Ehl mon ami, n"y êtes-vous pas toujours parmi nous? Quand nous marchons ensemble en nous donnant le bras, chacun de nous ne vous donne-t-il pas le sien, et quand nous sommes assis ensemble, chacun de nous ne vous place- t-il pas sur un siège à côté de lui? Nous n'avons pas encore lu, dans notre petit et doux comité, le Coup a œil sur la critique catholique. Quemper, qui l'a lu, nous l'a annoncé comme un morceau d'espérance.
Eh bien! que dites- vous du réveil du lion? Voilà donc enfin notre grand homme sorti de cette position douteuse et fausse qui paralysait son génie. Des hommes sages, et dont on ne peut suspecter la sympathie, blâment le manque d'à-propos de cette publication; pour moi, et je ne suis pas le seul, il me paraît qu'il est toujours temps opportun de s'élancer hors d'une position ambiguë et de plaider la cause des peuples, de l'humanité, contre ses oppresseurs. Avez-vous vu M. Féli? On délibère maintenant dans le conseil des ministres si l'on doit diriger des poursuites contre lui. On dit que le ministre des affaires étrangères est le seul qui opine négativement.
V Univers Religieux, dont le pauvre esprit vous est sans doute connu de réputation, a fait un article extravagant;
Y Ami de la Religion prétend qu'il n'y a plus qu'à se voiler la face, et adresse à M. Féli l'apostrophe de l'Écriture à Lucifer : Quomodo cecidisti, Lucifer, qui mane oriebaris? Recueillir tout ce qui se dit ou se dira de fou à ce sujet dans les séminaires, les sacristies, les salons légitimistes et autres lieux de commérages enragés, serait chose impossible. Vous pouvez ou plutôt vous ne pouvez pas vous l'imaginer. Que nous importe! Le livre lancé, le bien est fait, et qui pourrait l'arrêter? Savezvous que c'est une terrible trilogie contre les porte-couronne que le Livre des pèlerins polonais, les Prisons de Pellico et les Paroles d'un Croyant: trois coups de massue
Lettres et Fragments. 229
coup sur coup, et portés par des hommes catholiques, des hommes purs, des hommes saints.
Je vous annoncerai avec douleur que Lacordaire a cru devoir protester de nouveau, et dans V Univers Religieux, de sa séparation d'avec M. Féli. Sa lettre donne à entendre qu'il s'est éloigné de lui, crainte de faillir à l'orthodoxie. Néanmoins, il a répondu à Êlie et Bore, qui lui ont demandé des explications, qu*il n'avait pas voulu dire cela, que le seul point de division entre lui et son ancien maître était que M. Féli voulait porter son action sur l'ordre politique, et lui retrancher la sienne dans l'ordre religieux. Il est bien fâcheux qu'il se soit fait si mal entendre, et surtout qu'il ait cru devoir renouveler des protestations dont la première suffisait, et de reste. Il me semble que c'était bien moins à lui qu'à tout autre d'insister sur un semblable sujet. C'est d'autant plus triste qu'au fond ses doctrines et celles de M. Féli sont demeurées les mêmes. Il a soutenu dans ses admirables conférences du collège Stanislas, où courait toute la jeunesse, que le pouvoir dans la société était un châtiment, que le pouvoir était le fruit du péché; or, entre cette proposition et celle-ci de M. Féli, les péchés font les princes, quelle différence y a-t-il? Si M. Féli ignore ces détails, ne lui en parlez pas, cela lui ferait de la peine. Au reste, il a dit que si on l'attaquait du côté de Rome, il se bornerait à protester de sa soumission entière quant à la foi, mais aussi de sa liberté entière en matière politique.
Madame Hippolyte a dû rec voir une lettre d'Eugénie, et vous, des vers Ma sœur me parle vivement du bonheur qu'elle a d'entrer en correspondance avec une âme aussi bonne et aussi belle que celle de sa nouvelle amie, — Pourrais-je vous exprimer, mon cher Hippolyte, combien je suis heureux de voir se doubler les liens qui m'unissent à vous, et ma soeur trouver une sœur chez vous comme j'y ai trouvé un frère!
M. Ange du Breil nous a causé en arrivant une agréable surprise; il fait si bon voir un visage breton et les Bibl. rom. 132/136. 15
230 Maurice de Cuérin.
frères de nos frères 1 Paul et François présentent leurs hommages à madame Morvonnals et vous envoient mille douces amitiés Je vous prie de joindre mon hommage aux leurs et de déposer pour moi un baiser sur cette petite bouche de quinze mois qui disait si bien M. Guérin et donnait tant de grâce et de douceur à ce pauvre nom. Mes souvenirs respectueux à tous vos parents de Mordreux et de Saint-Malo.
Ne m'oubliez pas auprès de vos bons domestiques, Pierre, Suzon et la berceuse de Marie, dont je cherche vainement le nom dans ce moment en maudissant ma mémoire. Écrivez-le moi, qu'il ne m'arrive plus de ces oublis qui font mal. — Une caresse à Tamerlan qui marchait si gaiement devant nous dans nos promenades. — Dites à l'Océan qu'un grain de sable le salue.
AU CAYLA
Paris, 16 mai 1834.
. . . Une fois pour toutes, n'ayez pas d'inquiétudes à mon sujet quand vous entendrez parier d'émeute, et même de bataille. Mon quartier est si pais.ble qu'on n'y apprend guère l'émeute que par les journaux. Ses rues sont si longues et si droites, qu'elles ne valent rien pour la barricade. Les quartiers Saint- Denis et Saint-Martin sont le terrain classique de toutes ces luttes, et j'en suis éloigné d'une demi-lieue. Que tout soit fini, je me garderais bien de le prédire. Le gouvernement fera si bien qu'il mettra la France dans l'alternative de se la:sser étrangler par les lois qu'on lui file chaque jour comme des cordes, ou de faire un effort violent pour lui sauter à la gorge et essayer à son tour de l'étrangler. C'est une lutte entre le bourreau et la victime.
J'ai reçu une lettre du Val, qui est enchanté de tout ce qui lui arrive du Cayla. Eugénie rendra vraiment
Lettres et Fragments. 231
cette excellente famille heureuse en lui écrivant. Elle est isolée, peut-être plus encore que vous ne l'êtes au Cayla, et ses goûts sont pareils aux vôtres Que peuton faire de mieux que de s'aider réciproquement à supporter la vie?
A M. H. DE MORVONNAIS
AU VAL SAINT-POTHAN
Paris, 15 juin 1334.
Que j'aime, mon cher ami, le retour de cette date du mois qui me met la plume à la main pour vous écrire, pour reprendre cette douce causerie qui, vu notre éloignement, ne peut aller que par jets, d'intervalle en intervalle, sur une feuille de papier toujours trop étroite, mais qui dans le fond du cœur se continue sans interruption; car, entre amis, il y a dans le secret de l'âme un entretien délicieux et sans bruit de paroles qui ne s'arrête jamais.
François a dû vous rendre compte de ce qui s"est passé ces dernières semaines: vos articles reçus et qui paraîtront côte à côte avec ceux d'Amédée dans la France Catholique et la Revue Européenne, le progrès de nos desseins sur ce dernier journal et la publication du livre d'Amédée annoncée dans trois ou quatre feuilles, et ainsi acheminée vers le succès. Si je reviens sur ces nouvelles que vous savez déjà, c'est que je ne puis contenir la joie que j'en éprouve et qui s'épanche tout naturellement en vous. Le mérite de vos travaux et de ceux d'Amédée mis à part, nous devons le bel avenir qui s'ouvre devant nous à cet infatigable et inappréciable ami Paul, qui est ici notre providence. Plus j'avance dans son âme, et plus j'y découvre de trésors d'amitié, d'amitié naïve et dévouée qui, combinée avec sa grande expérience de la vie et son infatigable activité, détermine en lui un caractère unique en fait de bonté, de charme et d'attrayantes qualités. Mais que vous dirai-je de lui que vous ne sachiez déjà? Je m'ar-
232 Maurice de Guérin.
rête donc dans cet épanchement de louanges qui couvrirait mille pages si je laissais faire à mon cœur, et je me contente aujourd'hui d'effleurer cette fleur aux replis si riches en nuances et en parfums.
Notre doux François a subi une petite épreuve dont il se relève en ce moment: il a souffert trois jours durant des coliques assez violentes qui l'ont alité, mais le mal n'a pas opposé longue résistance aux remèdes et a fait place depuis hier à la convalescence. François vous prie de vouloir bien apprendre à ses parents sa petite maladie et de les presser de lui donner de leurs nouvelles dont il n'a pas reçu depuis longtemps. Gourand l'a soigné. Dans le cours de ses visites il l'a maintes fois entretenu de vous, lui parlant avec grands éloges de vos articles et lui témoignant un vif désir de lier avec vous connaissance et amitié.
Je vous écris, mon cher Hippolyte, à la veille de quitter Paris pour aller à la campagne pour un mois ou six semaines chez un ami de collège. Je vais dans le Perche, à une quarantaine de lieues d'ici. Je pars demain au soir et suis dans tous les petits embarras qui précèdent les déplacements et les voyages. En cette considération je vous prie d'excuser cette courte et étrange manière de lettre où je vous dis si peu de chose et si mal. Dans quelques jours, dans le calme de la campagne, je vous écrirai selon mon cœur, c'est-à-dire longuement et avec un résumé de ma position et de mes affaires depuis quelques mois. Je suis tout impatient de vous conter cette histoire, où du reste vous verrez, comme dans toutes mes histoires, la faiblesse de mon caractère et la bonté providentielle de mes amis.
J'ai reçu fraîchement de bonnes nouvelle"; de ma famille par ma sœur qui revient avec enchantement sur la douce et aimable lettre de madame Morvonnais, et avec tristesse sur cette terrible distance qui les sépare.
Veuillez, mon cher ami, faire agréer à madame Morvonnais mes hommages affectueux et pleins de respect.
Lettres et Fragments. 233
Mille caresses à Marie qui sera aussi douce que son nom. — Tous les frères vous embrassent avec moi.
Quand vous irez à la Chênaie, ne parlez pas à M. Féli de nos projets sur la Revue Européene; vous savez qu'il ne l'aime pas, et ce serait assez pour nous priver dans notre affaire de son nom ou de son aide.
Encore une fois pardon pour la brièveté de cette lettre. — Mon adresse est chez M. Vacher, canton d' Au thon commune de Soizé (Eure-et-Loir).
AU CAYLA
30 juin 1834.
Me voici à 45 lieues de Paris, dans le Perche, chez M. Vacher, un de mes amis de collège. Je m'y repose de ces rudes cinq mois que j'ai passés à lutter péniblement avec ma position qui commençait à devenir trèsfâcheuse. J'y mène la vie de famille à la campagne, dans une maison simple et pleine de cordialité. Comme vous connaissez depuis assez longtemps ce genre de vie, il n'est pas besoin d'entrer dans de plus amples détails. Suivant mon usage, je vais visitant les curés du voisinage, principalement celui de notre paroisse, excellent homme et l'un des meilleurs prêtres a tous égards que j'aie jamais connus. Nous discutons avec lui, et la discussion se termine assez souvent par un petit goûter savoureux, arrosé d'un vin blanc exquis. Si la dispute s'est échauffée, c'est un moyen sûr de rapprochement; si elle est encore pendante, nous y reprenons des forces. Ce goûter est toujours un traité de paix ou une trêve charmante. Je passe ainsi mon temps à visiter, à babiller, à discuter, à faire de l'arithmétique avec mon ami ou à lire, quand je suis seul, quelques livres que j'ai apportés de Paris. Ce pays est un pays de blés;
234 Maurice de Guérin.
la récolte s'y annonce excellente. En est-il de même au Cayla?
Eugénie m'a demandé ce que je pense des Paroles d'un Croyant: je pense que c'est un livre d'avenir que les événements commenteront et que Dieu se chargera de justifier par les choses qu'il fera voir à nous, si nous vivons encore un peu, et bien sûrement à la postérité.
A M. PAUL QUEMPER
Au Parc, 4 juillet 1834.
Permettez-moi, mon cher ami, de vous conter la petite histoire suivante, si tant est que ce soit une histoire, pour vous donner une idée de mon train de vie intérieur.
Hier au soir, après trois jours d'un vent brûlant, il s'est formé un orage qui a grondé toute la nuit. Au réveil, je m'imaginais trouver le ciel encore tout ému et barbouillé de vapeurs; mais, à ma grande surprise, il avait repris tout son éclat et souriait avec une gaieté plus vive encore que d'habitude. J'ai sauté aussitôt de mon lit et renoncé aux douceurs du somme du matin, pour les sensations plus nobles et plus pénétrantes qui m'attendaient au dehors. La fraîcheur de l'air était si attrayante, j'ai été saisi dès le premier pas d'une humeur si alerte et qui me poussait si fort en avant, que je me suis pris à marcher rapidement, la tête haute, l'air décidé, sans regarder mon chemin et ne demandant que cie l'espace pour exercer cette vigueur de jambes qui m'emportait. L'espace ne me manquait pas: en un clin d'oeil j'avais longé de vastes champs de blé, et mis derrière moi vingt fossés et autant d'échaliers. J'allais ainsi tout transporté, tout ému, fou d'une volupté indéfinissable que j'essayerai pourtant de définir en disant que c'était comme un mélange, une fusion intime du plus large sentiment de liberté et de l'impression des beautés naturelles. Mais, tandis que j'allais, le soleil
Lettres et Fragments. 235
allait aussi. Bientôt j'ai senti mes jarrets qui s'énervaient, la vivacité de mon humeur qui s'émoussait, et, toute ma bouillante énergie s'étant évaporée en sueur, il m'est resté à peine assez de forces pour m'en revenir à la maison. Voilà ma vie en raccourci: une alternative d'élans et de défaillances, d'emportements d'imagination et de prostrations d'âme, de rêves fous à force d'ardeur, et de refroidissements désolants. Il faut que j'avoue ma faute: je travaille peu ici (je n'ai presque pas travaillé de ma vie). Les impressions amollissantes de la campagne et mes habitudes en sont la cause. Le surcroît de vie que je puise ici, au lieu de déborder au dehors, demeure contenu au dedans faute d'issue, se porte au cœur et à la tête, et les fait, en quelque sorte, délirer tous les deux. Au lieu du travail extérieur, qui conserverait mes forces par un sage exercice, je me livre avec fureur à un labeur interne, dont le fruit est l'épuisement. Tout cela est vrai, je me le reproche, je le confesse; mais j'aime mon péché et, par conséquent, ne suis pas près de me convertir.
Je vous ai laissé souffrant, épuisé, en besoin du repos de la campagne. Comment allez-vous, mon cher ami? Faites-moi un petit bulletin de votre santé.
J'ai demandé à François des nouvelles politiques et un rapport sur la marche des affaires de notre petit monde d'amitiés: je vous ferai grâce de la politique, mais point du petit monde. Ma vie n'est pas complète, vivant éloigné de lui et dans l'ignorance de ce qui s'y passe.
Adieu, mon doux ami; donnez de mes nouvelles et mes plus tendres amitiés à nos frères. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Le 10 approche, je vais écrire à Hippolyte et à Amédée. — Ne croyez pas cependant que je sois complètement oisif; je lis Jean-Jacques et Shakspeare, et je vais entamer un article pour la France Catholique; j'en ai pïçu un numéro. Je déplore l'amère polémique qui s'est élevée entre le Baron et Lacordaire.
236 Maurice de Guérin.
Je ne puis me résoudre à clore cette lettre sans vous demander grâce pour les extravagances dont elle est pleine. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que je ne puis m'empêcher de donner cette tournure à ma correspondance. Riez de moi, grondez-moi, faites en votre gré; pourvu que je demeure en votre cœur, je suis content.
A M. F. DU BREIL DE MARZAN
Au Parc, 4 juillet 1834.
J'ouvre votre lettre, mon cher François, je la dévore, je mets mon front dans mes mains cinq minutes et je vous réponds. Je ne consulte plus ni mes goûts ni mes répugnances; j'ai fait mon sacrifice, je bande mes yeux, je livre ma main à la fortune: qu'elle me mène où elle voudra. J'accepte donc de grand cœur la proposition que vous me faites. Mais comme j'avais déjà pour l'année prochaine à opter entre plusieurs partis et que mon peu d'expérience des choses ne me permet pas de choisir proprio motu, je vous prie de vouloir bien prendre à ce sujet l'avis de Quemper et de mon cousin, avant de répondre à Juilly. Je remets entièrement ma volonté entre leurs mains. Je suis décidé à accepter la place; à eux de juger si elle vaut mieux que ce que j'avais en vue. Avec eux je dirai oui ou non. Priez Quemper, qui a une si parfaite expérience de la vie, d'aller trouver mon cousin pour délibérer de cela avec lui. Sur leur réponse, vous écririez aussitôt à Juilly la négation ou l'affirmation, et vous m'écririez après pour me faire connaître leur décision. Vous ne m'expliquez pas s'il faut aller prendre ma chaîne sur-le-champ; je pense que ce ne serait que pour la rentrée. Vous me direz cela dans votre lettre. . . J'ai écrit à Quemper ce matin même; ces deux lettres arriveront ensemble à Paris.
Lettres et Fragments. 237
Adieu, mon excellent ami; le piéton m'attend; j'écris au galop. Recevez mes remerciements pour toutes vos peines passées et futures. Donnez pour moi à Élie l'adieu et le baiser du départ.
Je vous embrasse de tout mon cœur.
A M. H. DE LA MORVONNAIS
AU VAL SAINT-POTHAN
Au Parc, 9 juillet 1834.
Je vous ai écrit en partant de Paris une petite lettre dont je vous priais de ne pas tenir compte. Aujourd'hui, mon cher Hippolyte, que j'ai devant moi tout le loisir possible et autour de moi tout le calme de la campagne, je reprends notre causerie pour m'y livrer à mon aise et la pousser aussi loin qu'il le faut à mon cœur, c'est-à-dire jusqu'au point où je commencerai à craindre que mon bavardage ne vous ennuie.
Je vous ai annoncé un exposé de mes affaires et de ma position durant les cinq derniers mois. Je commence, écoutez. Vous savez quelles étaient mes espérances quand je quittai le Val: je me sentais un certain goût pour la vie littéraire, le métier de journaliste me souriait, je caressais intérieurement je ne sais quel beau fantôme d'avenir qui s'était élevé dans mon imagination, et, bien que la défiance que vous me connaissez s'en mêlât, je me portais sur ce rêve avec une ardeur extraordinaire. Car, pour vous le dire en passant, je me jette avec impétuosité sur tout projet nouveau qui peut modifier mon existence; qu'on m'annonce une petite course pour demain ou qu'on me dise: demain vos destinées vont subir un grand changement, je suis également ému, je m'élance au-devant de ces deux événements avec la même impatience; une activité étrange de pensée se développe en moi, je ronge en frémissant le frein du temps qui m'empêche de saisir d'un bond
238 Maurice de Guérin.
ce que je dévore de l'œil. Vous concevez qu'avec une âme sujette à de si ardentes convoitises, je dus arriver à Paris plein d'ardeur et y saisir ma plume de journaliste avec un frémissement de plaisir. Mais, comme d'habitude, l'enthousiasme dura peu; les difficultés, tant personnelles qu'étrangères, se firent sentir. Je vis l'accès des journaux fermé et gardé par l'égoïsme qui veille à la porte de toutes les places pour en défendre l'approche aux pauvres jeunes gens qui arrivent à Paris le cœur plein de naïves espérances. La seule France Catholique m'admit parmi les siens; mais ce journal, malgré la bonne volonté de ceux qui le dirigent, ne pouvait suffire à mes besoins. Mes articles étaient accueillis favorablement, mais le cadre étroit du journal se refusait à de fréquentes insertions. Dans quatre mois j'ai été à peine imprimé quatre fois.
Cependant la dépense allait son train. Bien que je vécusse petitement, cette dépense était grosse comparativement à mes ressources. J'allais épuisant sans fruit mon temps, mon argent, ma patience et celle de mon père. Je persistai quelques mois dans cette disposition, je fis ferme contre la mauvaise fortune pour sauver les apparences et ne pas lâcher pied sans avoir combattu. Mais à la fin tout alla si mal qu'il fallut me résoudre à chercher en hâte un de ces partis qu'on ne prend qu'à l'extrémité. Seul, je ne sais ce que je serais devenu dans la défaillance entière de mes forces et de mon courage, mais Dieu, comme par précaution, a rangé autour de mon âme chancelante des amis qui la soutiennent, l'étayent, la maintiennent en elle-même avec la plus touchante sollicitude. J'allai trouver Paul; je lui exposai ma fâcheuse position dans toute son étendue, je lui proposai l'énigme terrible de ma destinée et lui en demandai la solution. Il dénoua aussitôt et sans peine ce nœud gordien. * L'avenir vous échappe, me dit-il, si vous quittez Paris. Il ne faut point démordre, à tout prix. Faites sentir à votre père qu'il s'agit de
Lettres et Fragments. 239
toute votre vie, qu'un dernier effort peut tout sauver, qu'un premier refus peut tout perdre.- Là-dessus, nous nous mîmes à supputer, article par article, toutes les nécessités à satisfaire, toutes les dettes à combler, toutes les chances les plus menaçantes à prévenir, et, ce compte fait et arrondi en une somme de 1200 francs, je l'expédiai à mon père, accompagné d'une supplique écrite par mon cousin, afin de lui donner plus d'autoftté.
Au bout de quinze jours, mon père me la renvoya avec approbation et concession de la somme demandée. Quelle joie ce fut, comme je me hâtai d'aller trouver ce cher Paul pour le remercier, pour triompher avec lui, pour le combler de joie avec ma joie, car je le connais si bon que je ne doutais pas de lui faire partager tous mes transports. Je ne fus point trompé; la joie qu'il eut de mon succès me fut bien plus douce que la mienne propre, et j'eus encore l'inestimable bonheur de le voir circuler dans le cœur de mes autres amis, François, Élie, etc. Elles sont ci douces ces manifestations de sympathie vive et pure! Enfin, mon cher Hippolyte, me voilà lancé à flot, approvisionné d'argent et de courage, et marchant vers l'avenir d'un pas assuré; il me sembh qu'une lueur me guide, et je pressens comme un but encore inconnu sur lequel je m'avance. Pour le moment, voici ce que je compte faire. Je passerai la fin d'août et septembre entier au collège Stanislas, où je ferai une classe de vacances: la rentrée venue, je me fixerai dans ce collège s'il y a place, sinon je trouverai chez mon cousin une place assez avantageuse en lui aidant à tenir sa petite pension d'élèves.
Voilà en raccourci l'histoire de ces cinq derniers mois; ce n'en est que la surface, mais vous êtes assez au fait de mon train intérieur pour juger du cours de mes pensées durant tout ce temps. Ici, je me repose, je rêve l'avenir, je me livre aux douceurs de l'amitié et de la causerie, je savoure la campagne et ces paresses chéries qu'on ne goûte bien à plein qu'au milieu des
240 Maurice de Guérin.
champs. Notre solitude est si retirée que nous ignorons encore le résultat des élections. Une autre ignorance qui me coûte beaucoup plus que celle-là, c'est celle de ce qui se passe entre nos amis et nos affaires de Paris. Je ne sais rien de plus que je savais quand je les ai quittés. Il y a aussi fort longtemps que je n'ai rien reçu de ma soeur.
Veuillez faire agréer mes hommages respectueux à madame Morvonnais, et mes souvenirs à Mordreux et à Saint-Malo. Je vais écrire à Amédée. — Demandez pour moi à Marie, qui peut maintenant me répondre, si elle se souvient de M. Guérin qui lui envoie mille baisers.
Paris, 13 août 1834.
Me voici de retour à Paris depuis quelques jours, ma chère amie. J'aurais voulu récrire plus tôt, mais l'espoir de voir bientôt mon affaire de Juilly se terminer m'a fait suspendre jusqu'aujourd'hui. Il n'y a rien encore de bien positif. M. de Salinis a écrit que lui et ses collègues ne demandaient pas mieux que de m'associer à leur œuvre, que le professeur actuel de rhétorique manquait de certaines qualités, mais qu'il en possédait aussi de fort précieuses et qu'on ne se résoudrait pas à le remercier sans l'avis préalable de M. Gerbet, qui est à la campagne du côté de Saint-Quentin et qu'on attend de jour en jour. Si l'abbé Gerbet doit décider l'affaire, j'ai grand lieu d'espérer qu'elle tournera bien pour moi, car il est très-porté en ma faveur et a fait à ces messieurs de grands éloges de mon petit mérite. Quoi qu'il en soit, j'irai toujours le 23 ou le 24 m'installer à Stanislas à côté du cher père Euquet. Félicité part le 20 pour Lagny, Auguste ne tardera pas à la suivre; c'est le temps de la dispersion.
J'ai quitté avec bien du regret ce bon pays du Perche où j'ai passé six semaines des plus calmes et des meilleures de ma vie. J'y étais si bien acclimaté, mes habitudes s'y étaient si doucement établies, en un mot, tout m'y allait si bien que je ne puis y penser maintenant sans éprouver un regret tout semblable au mal du pays.
Tes vers à Louise sont très-bien; il y a beaucoup de poésie et grande abondance d'âme; mais si tu m'en crois, tu referas cette pièce, et voici pourquoi. Le sentiment de l'amitié y est très-bien exprimé; mais c'est l'amitié générale, l'amitié abstraite, et point l'amitié de Louise. J'aurais voulu que, dans une causerie en vers adressée à ton amie, tu lui eusses exposé tout ce qui fait en elle le charme de l'amitié; que tu lui eusses parlé de la tournure vive, piquante, originale de ses lettres; de son âme ardente, passionnée, capricieuse, sévignéenne; de Rayssac, des montagnes, de sa vie isolée, de tout l'ensemble de son existence extérieure et intime; et cela en vers hexamètres rompus au ton de la conversation, sans passer jamais aux strophes qui donnent aussitôt le mouvement de l'ode, ce qu'il ne faut pas. Je voudrais, en un mot, que tu fisses une pièce d'intimité où fût reproduit le caractère si individuel de cette amitié. Il ne faut pas compter sur la Revue Européenne pour cette publication; elle n'admet guère de vers et, si elle en admet, c'est qu'ils ont quelque rapport avec sa rédaction. Il y a un Journal des jeunes personnes, rédigé en partie par des femmes; madame Janvier entre autres y écrit. Elle se chargera volontiers d'y faire insérer ta pièce, et je ferai adresser un numéro à Rayssac et l'autre au Cayla. Mais je t'engage à refaire la pièce, sans te presser trop, sans trop écouter la facilité, en travaillant un peu plus la contexture du vers et la rime, et surtout en écartant toute influence lamartinienne pour te renfermer dans ton individualité et ne ressembler qu'à toi-même.
242 Maurice de Guérin.
Il ne faudrait pas mettre dans ta pièce trop de dévotion ni d'ascétisme. Que ce soit une pièce purement humaine.1
Quant aux Enfantines, c'est une excellente idée que tu as là; mais il faut bien prendre garde de tomber dans l'enfantillage en parlant aux enfants. C'est une tâche bien difficile que de leur parler en poésie; il est beaucoup plus facile de parler d'eux comme l'a fait Hugo. Mais ne va pas te décourager; commence, envoie-moi quelques échantillons, expose-moi tes idées à ce sujet. Je voudrais que tu fisses une réforme dans ton système de composition: il est trop lâche, trop vague, trop lamartinien. Ta poésie chante trop, elle ne cause pas assez. Forme-toi un style, un style à toi, qui soit ton expression. Étudie la langue française par des lectures attentives, en attachant ton travail à remarquer les constructions, les tournures, les délicatesses de style, mais sans adopter jamais la manière d'aucun maître. Il faut apprendre la langue chez eux; mais il faut s'en servir chacun à sa manière. Et surtout point de scrupules sur la perte du temps et le plus ou moins de convenance qu'il y a pour une femme de s'occuper de choses littéraires. Si tu savais la musique, tu ferais de la musique dans tes moments de loisir: tu ne sais pas la musique; mais tu sais la poésie, fais de la poésie.
1 MUe Eugénie de Guérin a écrit sur cette let.re: ♦O mon ami, que remarque-t-on dans la vie de l'homme vraiment chrétien et parfaitement soumis à l'Évangile? Une sainte liberté qui influe dans toute sa conduite, une aisance d'action et de conversation qui charme ceux qui en sont témoins, une détermination fixe et généreuse à exécuter le bien, et un talent d'insinuation pour le persuader aux autres.
«Mon cher Maurice, j'ai vu cela.» (Note de l'édition Trébutien.)
Lettres et Fragments. 243
A LA MÊME
Paris, 10 septembre 1834.
Un échec, ma chère amie. Cette espérance de Juilly qui me tenait en haleine depuis plus d'un mois vient de crever comme une bulle. Ces messieurs se sont décidés à garder le professeur que je devais remplacer. Voilà qui est fini; n'y songeons plus et tournons-nous ailleurs. Je suis à Stanislas depuis quinze jours, faisant une petite classe à quelques élèves qui restent au bercail, comme les moutons malades, tandis que le troupeau s'égaye aux champs. M. Auge a témoigné beaucoup de satisfaction de me voir rentrer dans le collège, et m'a, de son propre mouvement, offert une classe pour la rentrée, s'il peut en donner. Qu'imaginer de mieux en fait de bonté et de prévenance? J'aurai donc une classe, s'il y en a de disponible; sinon, je demanderai à rester dans la maison comme professeur suppléant, fonction de peu de poids, qui me vaudrait le vivre et le couvert. Professeur et demeurant au collège, je me procurerais facilement quelques répétitions, dont le prix me sauverait de tout besoin d'argent. L'essentiel de l'existence étant ainsi basé et assuré, je pourrais courir à l'aise et sans trop m'inquiéter après le chanceux, le vague, le mouvant, c'est-à-dire chercher fortune dans l'aventureuse carrière de la presse, et tenter des voies d'avenir. Qu'il m'arrive de tout ceci comme à Perrette, c'est fort possible; cependant les probabilités sont assez en ma faveur, et je ne vois pas quel choc pourrait renverser mon pot au lait, après la preuve de bienveillance que m'a donnée M. Auge . . .
Voilà mon plan de campagne et tous mes projets d'avenir. Quant au passé, tous les abîmes qu'il avait creusés sont fermés, toutes les dettes sont comblées. Je suis redressé et raffermi sur mon trône comme un roi de restauration.
244 Maurice de Guérin.
Je me trouve maintenant isolé au milieu de Paris- Cette nitée d'amis que j'avais rue de Vaugirard s'est envolée et dispersée; mais c'est seulement pour le temps des vacances, l'hiver les ramènera. Le silence et le vide du collège me font comme un second isolement dans le premier. C'est comme un village abandonné. Qu'est-ce qu'une vingtaine d'habitants dans une maison qui en renfermait 350, il y a quinze jours? J'y vis seul, comme à la campagne, dans une grande chambre démeublée que je ne remplis guère avec mon petit bagage, mes quelques livres et ma pauvre personne. Au demeurant, je ne me plains pas de ma solitude. Elle n'est troublée que par quelques amis qui m'aiment assez pour venir me chercher au fond de ce désert, et, le soir, par l'abbé Buquet, qui couche dans la chambre à côté et vient m'entraîner en de longues et charmantes causeries. Ma classe, qui, au grand complet, compte cinq élèves, prend peu de place dans mon travail et dans ma journée; de longues heures demeurent à la disposition de ma volonté, de façon que le travail libre l'emporte de beaucoup sur le travail obligé, ce qui est d'un grand prix dans la vie.
Voilà un an passé que j'ai quitté la Chênaie. C'était le 5 septembre. Que de voyages, que de projets créés et détruits depuis ce jour-là! C'est mon année errante. Et celle qui commence, que sera-t-elle? Si ce n'était ce maudit argent et l'inquiétude de l'avenir, il y aurait du charme à errer. Quand on erre, on sent qu'on suit la vraie condition de l'humanité; c'est là, je crois, le secret du charme. Voici la saison où tu deviens, toi aussi, errante. Je suis enchanté de ton voyage à Rivières. Cette excellente baronne! je prie Dieu qu'il me ramène dans le pays assez tôt pour la revoir encore.
Pourquoi voudrais-tu rompre l'échange de parfums entre les quatre ou cinq jolies fleurs qui t'entourent, et toi? Pourquoi froisser dans un petit accès de pieuse misanthropie cette guirlande de charmantes amies? Cette pauvre Gabrielle, où en est sa dépérissante santé?
Lettres et Fragments. 245
Cette idée de Lucie, devenue de jeune enfant jeune fille, m'est venue comme un riant avertissement de la fuite des années. Voyez-vous cette Psyché courant après les papillons? Que fait-elle de ses grands yeux bleus? Que dit sa voix molle et lente relevée d'un petit défaut de langue? A mon retour, je ne sais quand, j'effaroucherai toute cette jeunesse, barbu, ridé et rechigné. La plupart me donnent trente ans; quelquesuns trente-cinq; un enfant m'en a donné quarante. Dieu! si j'étais femme! La noirceur de ma barbe, ma peau tannée et quelques rides qui se creusent en sont la cause. Le temps laboure, le soleil hâle, l'âme soutire: que voulez-vous que devienne un pauvre visage d'homme ainsi en proie? . . .
Pourquoi as-tu peur du vers hexamètre? Ce vers-là n'est pas si roide que tu crois. Il s'assouplit aisément et S3 prête de bonne grâce au ton de la causerie, et peut prendre un air de négligence qui lui sied à merveille dans les sujets intimes. Je le préfère même pour causer au petit vers ou aux vers libres, qui, à mon gré, ont peu d'harmonie et de balancement.
A M. DE LA MORVONNAIS
Paris, 21 septembre 1834.
Je reçois, mon cher ami, votre manuscrit et la lettre qu'il renfermait; je le reçois à l'instant et je vous écris avant de lire, parce qu'il faut que je me hâte de faire mon courrier pour Paul, qui part après-demain matin. Vous allez donc posséder cet inestimable trésor d'amitié, de fraîcheur d'âme et de bonté de cœur. Il va se reposer de sa vie si active, si dévouée, dans ce beau sanctuaire d'amitié et de paix dont vous êtes le prêtre; il va se baigner au courant de ces jours limpides et faciles, qui murmurent sous votre toit. Quelle interruption, quelle lacune dans ma vie, à partir d'après- demain Bibl. rom. 132/136. 16
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jusqu'au jour qui me le ramènera, lui et les autres frères! Quel deviendra mon ennui 1 Demain au soir, ce sera la soirée des adieux. Savez-vous quelles soirées nous passons ensemble de temps en temps? Nous nous réunissons à l'heure du dîner, dîner intime, causeries intimes, longues et vagues promenades sous les marronniers des Tuileries, aux parfums des orangers et des fleurs des parterres, aux lueurs du couchant. Ces causeries vont et viennent de Paris au Val, d'un ami à un autre ami, du présent à l'avenir, de la mélancolie à la joie, de la philosophie à la poésie, des molles tristesses aux résolutions fermes et viriles, de l'une à l'autre des choses de la vie. Vouloir vous peindre ces entretiens, ce serait essayer de rendre avec le style les couleurs du crépuscule* la vague nonchalance des brises, ou, chose encore plus difficile, ce qui sonne de plus doux et de plus nuancé dans le cœur. Demain, ce sera donc la soirée des adieux, la clôture des mélodieuses soirées. Que de choses qui se closent avant nos yeuxl Je ne vous parle pas de mes affaires; Paul vous dira où j'en suis, les espérances qui s'élèvent et qui tombent, qui s'élèvent jusqu'à la chaire de rhétorique de Juilly, et qui tombent dans une petite salle d'étude. Il vous dira mes fortes résolutions et les mâles efforts de ma volonté pour ressaisir l'empire de mon âme. Ce serait une bien longue narration que celle de mes révolutions intérieures, changements de gouvernement, guerres civiles, anarchie, despotisme, lueurs de liberté. Ce sont de ces annales qui s'écrivent en rudes lettres dans l'âme et en rides sur le front. 11 m'arrive parfois de n'en pouvoir plus, comme un vieil empire. 0 mon charmant solitaire, mon cygne de mer, mon philosophe-poète, comment vous exprimerai-je le mélange de mon âme en ce moment, cette confusion de plaisir et de peine, ce pêle-mêle de larmes joyeuses et tristes qui se poussent et roulent les unes sur les autres dans mes yeux? Je vous vois là, dans mon âme; j'y vois Paul qui va partir, que
Lettres et Fragments. 247
j'embrasse en lui disant adieu; j'y vois le Val, vos réunions, tout le charme de votre vie, et mon isolement ici et mes aspirations vers la bien-aimée Bretagne. Mon ami, il y a des moments où l'âme s'étend à perte de vue et se trouble comme la mer.
AU MÊME
Paris, 19 octobre 1834.
Enfin, mon cher ami, je puis être à vous, je puis enfin me rouvrir et vous faire part de mon âme, qui est un bien très-mélangé, sans doute; mais, par malheur, je ne sais pas la retenir pour moi seul. Aujourd'hui donc, dimanche, jour gris, jour calme, jour de déclin et tout à souhait pour la chute des feuilles et l'émigration des âmes, ma vie affairée et échauffée par l'action s'arrête, recueille ses esprits, reprend ses entretiens du dedans depuis longtemps interrompus, se livre au Génie de l'automne, prête l'oreille aux souvenirs qu'on en'.end bruire si distinctement dans le silence de certains jours, et, toute chargée d'impressions, de souvenances, de mélodies automnales, se retire dans un coin bien solitaire, bien à couvert des interruptions, pour se raconter à vous. Mais je laisse derrière moi un mystère vers lequel je reviens pour vous le dénouer. Ma vie affairée et échauffée par l'action: comment, moi, homme d'action? Il faut donc qu'une voix puissante m'ait dit: Lève-toi et emporte ton grabat! Le lendemain du départ de Paul, je devais aller à Versailles, où l'on me faisait espérer une place de professeur dans une institution. J'allai donc à Versailles, et voici ce que j'y rencontrai: quatre heures de classe par jour, des salles d'étude, des récréations, des promenades à surveiller, le tout appointé de 400 francs. Ce que j'espérais au collège Stanislas m'ayant aussi manqué, il ne me restait plus que mon espérance de réserve.
248 Maurice de Guérir..
celle d'aller chez mon cousin; mais, pour comble et comme pour achever la leçon qu'elle avait résolu de me donner, la Fortune a voulu que mon cousin vînt tout à coup à manquer absolument d'élèves. J'ai donc été un moment renversé tout du long et sous les pieds du sort. Alors, certes, j'avais le loisir de vous écrire, je surabondais de loisir. Pour me punir par où j'ai péché, moi qui si longtemps ai fait le rebelle contre l'antique condamnation au travail, Dieu m'avait ôté la possibilité de rien faire; il avait détourné, éloigné de moi tout instrument de labeur au moment où mes mains en étaient avides. Du loisir de tous côtés, bien loin, sans fin, condamné à m'enfoncer dans un loisir sans bornes comme dans un morne désert. Pourquoi ne vous ai-je donc pas écrit quand j'avais toute ma vie devant moi, à ma merci? Mon ami, je n'avais que des disgrâces à vous conter, je ne pouvais que vous contrister avec mon récit. J'ai mieux aimé attendre que le vent eût emporté tous ces jours noirs et purif.é mon atmosphère. La tempête a été courte; le ciel de mon petit monde s'est coloré de nouveau à l'orient, et c"est à la lueur da ses premières clartés que je vous écris. Le professeur de cinquième à Stanislas a demandé un congé d'un mois; je le remplace et je gagne cent francs à cette besogne. Je me suis mis en quête de répétitions et j'en ai rencontré quelques-unes . . . Classes et répétitions remplissent ma journée depuis sept heures et demie du matin jusqu'à neuf heures et demie du soir. Je couche chez mon cousin. Le dîner du collège me tient lieu de déjeuner, et je m'en vais dîner, sur le soir, à 24 sous, comme un débutant. Telle est ma vie depuis trois semaines: révolution subite dans mon existence, transformation soudaine de la nonchalance des rêves à l'essoufflement de l'action. Une urgente nécessité, un peu de raison, quelques grains d'amour-propre irritant, suppléent aux forces de mon âme, qui s'épuisent au premier coup de collier. Cependant, je do:s dire que, dans les
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régions les plus reculées, les plus profondes de mon être, dans le sanctuaire de la volonté, vit une résolution, que je crois ferme et stable, de sacrifier une moitié de mon existence à la chose extérieure pour assurer le repos de la chose intérieure; ainsi, il est décidé que je vais me préparer à l'agrégation. Je vous ai dit les faits, les accidents, les dehors: rentrons. Le latin et le grec et tout1 ce tracas de vie laborieuse absorbent une certaine portion de mes pensées; mais c'est cette portion flottante et dernière que je laisse aller à tout vent comme les franges d'un manteau; je n'y ai aucun regret. Ce sont les vagues qui brisent sur la grève: le sable en boit, l'homme les écume, la mer en fait abandon à qui veut les prendre. Ainsi, vous dls-je, ma pensée sur les bords est prise par les soucis et les soins de la vie active; mais, au large, rien n'y touche, rien n'y passe, rien ne s*en va de ses flots que par l'évaporation continuelle de mon intelligence aspirée par un astre inconnu.
Il y aura bientôt un an que, des hauteurs de Créhen, je saluai le Val tout doré là-bas sur son coteau par un beau soleil d'automne. Doux anniversaire, tout suave de mélancolie comme la saison qui l'amène. Chaque matin, en allant au collège, je traverse les Tuileries, dont le sol est tout couvert des jonchées de l'automne; le vent siffle dans les rameaux, comme au désert; comme les ramiers qui habitent ces antiques marronniers, quelques-unes des poésies de la solitude voltigent dans le bois de la cité. La rumeur d'une brise dans les branchages me rappelle quelquefois le bruit de la mer; je m'arrête, je m'empare de la fiction, je m'isole avec elle du monde ent:er: ce sont les flots, je les côtoie avec vous, nous errons sur les caps, le soir, à la brune;
1 La fin de ce passage (jusqu'à «astre inconnu»') se trouve, avec quelques légères différences, dans le Cahier ver/, à la date du 22 octobre 1S34. (Note de Trébutien )
250 Maurice de Guérin.
je m'assieds sur la Roche-Alain. Puis, quand je sens que l'illusion perd de son intensité, je me remets en marche, tout ému, tout en vous, et m'écriant comme le Jeune Barde: Bon Dieu! rendez-nous la mer! Un hôte vous est venu cette année aussi sur un rayon d'automne, et peut-être lui avez-vous trouvé un peu de la pâleur du rayon Peu de jours avant son départ, il revenait d'une vallée charmante des environs de Paris, et il revenait cette fois comme un homme qui a laissé une grande partie de lui-même dans le lieu qu'il a quitté. L'Amérique lui avait envoyé dans cette fraîche vallée une apparition des rêves de jeunesse, mais pâle, languissante et atteinte. Nous causions, et la vivacité de cette âme si étincelante était tombée. La parole au vol brillant et hardi se traînait comme un oiseau qui a une aile cassée. Il y avait un point fatal qui l'attirait; elle voulait s'échapper, mais elle n'allait pas bien loin, et je la voyais se rapprocher insensiblement du centre, comme si elle eût été enfermée dans un cercle magique. Tels furent nos entretiens le soir de notre séparation; une tristesse solennelle nous dominait tous deux; nous avions tous deux besoin de consolation, nous nous en demandions secrètement l'un à l'autre, et chacun ne parlait que de douleur. Nous aurions voulu faire échange d'âmes. Faites respirer au malade les brises marines et les sauvages parfums de vos rivages. Si j'avais une atteinte semblable, je vous demanderais hospitalité au Val pour enchanter ma souffrance.
AU MÊME
Paris, 27 novembre 1834.
Croyez-vous par hasard que je vous oublie, mes amis,
mes excellents amis? Vous serait-il arrivé, le soir en
serrant le cercle autour du foyer, de vous plaindre de
mes longs silences avec un doute au fond du cœur? Mais
Lettres et Fragments. 251
non; vous me connaissez de part en part, vous savez qu'il n'y a pas un seul repli de mon âme où vous ne soyez comme une vive lumière qui pénètre dans les coins les plus retirés d'un appartement, comme un parfum qui s'attache à toutes les fibres d'un tissu et ne les quitte plus. Maintenant que ma vie est tout extérieure et acharnée sur la réalité, que croyez- vous que devienne ma pensée? Vous imaginez-vous qu'elle assiste à mon labeur et le surveille comme un inspecteur de travaux? Oh! non; elle a peu de souci du dehors et creuse en sens contraire; elle élargit chaque jour son excavation dans les flancs de la montagne pour s'y faire une demeure et s'y établir à tout jamais, avec quatre ou cinq idées et votre souvenir qui sera comme la lampe que je suspendrai à la voûte de mon palais. Je me trouve à merveille de ce dédoublement de ma vie. Une fois lancée, ma vie extérieure va son train comme un char à ressort, et ma pensée occupée ailleurs ne vient jamais arrêter ni troubler dans son chemin la bonne routine. Chose étrange! je suis beaucoup plus intérieur depuis que mon action est extérieure. Le partage de mes facultés s'est fait nettement et, je crois, sans retour: les unes sont allées à leur vocation externe et travailleuse, les autres ont pris le chemin qui s'enfonce loin du visible et du bruyant.
Et vous, mes amis, que la solitude enveloppe de tous ses charmes (oui, même en novembre, car je vois d'ici la beauté sauvage de vos côtes, mornes, plus solitaires que jamais, et retentissantes; je vois aussi ce sommet de Bellauré d'où l'on découvre, le soir, une si grande mélancolie dans le lointain de vos campagnes. Vous souvenez-vous de cette soirée, veille d'une séparation, que nous passâmes en partie à errer sur cette hauteur? Les premières ombres s'étendaient sur le château du Guildo et adoucissaient l'âpreté de ses ruines; nous transportions nos regards de ce débris au sein de l'avenir, car nous allions nous séparer; notre causerie
252 Maurice de Guérin.
murmurait vague et un peu triste, comme un souffle d'une soirée de novembre, tandis que le bon Tamerlan promenait les éclatantes bigarrures de sa robe sur les flancs grisâtres et rocheux de la colline. C'est un tableau qui ne s'efface pas de mon imagination non plus que le coin du feu qui suivit. O souvenirs, souvenirs, douce pente qu'on voudrait descendre à l'infini, mélancolique entraînement de ce qui n'est plus à ce qui n'est plus, d'une ombre à une autre ombre, chacune ayant un mélodieux filet de voix dont elle vous appelle et vous séduit: où me mènerez- vous si je continue à rebrousser ainsi le chemin de ces dernières années et à remettre le pied sur mes empreintes? Au plus doux point d'arrêt de ma vie, quand eile s'appuyait des deux côtés sur le bras d'un, ami, vous me ferez tourner sans cesse autour de ce point, car je ne vois rien au delà qui m'appelle avec la même puissance). Vous donc que le désert couvre de son silence, mes bons causeurs qui excellez dans cette musique de causerie que l'homme en hiver chante, ému, comme le grillon, par la chaleur gaie du foyer: comme vous devez mêler vos âmes, et vous causer des joies mutuelles et profondément ressentiesl J'établis en mon âme toutes les scènes de votre vie: vous dialoguez en moi-même, ombres chéries, sur un théâtre où je vous ramène sans cesse.
J'ai distribué les lettres et les articles contenus dans le dernier envoi, sauf le Tombeau de Chateaubriand que je remettrai ces jours-ci. Votre article sur Volupté, mon cher Hippolyte. a rencontré autant d'admirateurs que de lecteurs; on en a adressé des compliments à la France catholique. — François vous est rendu sans doute depuis longtemps; voudriez- vous lui rappeler qu'il me doit une lettre, et le gronder un petit pour sa négligence?
Veuillez, mon cher Hippolyte, faire agréer mes respectueux hommages à madame Morvonnais, et glisser parmi un petit reproche de la part de ma sœur, qui là-bas prête l'oreille à la douce voix et n'entend rien venir.
Let+res et i-raements. 253
Mille tendres souvenirs à François, Amédée, Êlie. Je vous embrasse et répartis entre vous deux quatre baisers.
AU MÊME
Paris, 13 décembre 1S34.
Quand cette lettre vous viendra, mon cher ami, Paul vous aura quitté sans doute; vous souffrirez les amertumes de la séparation. Que je serais heureux si je pouvais vous apporter quelque distraction dans ces premiers moments et vous adoucir le passage du regret vif et récent au regret d'habitude, qui est un souvenir aimant et mélancolique qui flatte l'âme au lieu de la déchirer. En rêvant à cela, j'ai supputé par entraînement tous les départs et les séparations que j'ai essuyées. Voici bientôt treize ans que je me suis éloigné pour la première fois de ma famille: depuis ce temps-là, je ne fais, pour ainsi dire, qu'ouvrir et fermer les bras pour donner et recevoir des adieux. Quand donc les ouvrirai-je pour vous ressaisir, mon cher Hippolyte, et oublier dans la joie de votre présence que nous sommes passagers et en rencontre ici-bas? Vous me donnez cette espérance pour le mois de février; voilà donc enfin de quoi charmer mon isolement, répandre de l'onction sur mes travaux et faire travailler doucement ma pensée dans les intervalles1 . . .
AU CAYLA
Paris, 2 janvier 1835.
Voilà, je crois, plus de douze ans, mon cher papa, que je n'ai eu le bonheur de vous embrasser au renouvellement de l'année. Ce fut, s'il m'en souvient bien, la veille de la fête des Rois 1822 que nous arrivâmes à
1 Pour la fin de cette lettre voy. A Le franc p. 247 s.
254 Maurice de Guérin.
Toulouse, sur le chariot, traînés par cette bonne jument qui occupe une place si distinguée dans le souvenir de vos montures. C'était ma première sortie du Cayla; je m'en allais avec une cruelle déchirure, la première que la séparation eût faite à mon âme. mais aussi avec l'amour de la nouveauté qui prend les hommes presque au berceau et me possédait dès lors assez vivement pour me faire ouvrir de grands yeux et regarder toutes choses avidement à travers mes larmes. Les impressions de ce temps-là se sont effacées pour la plupart: elles ont cédé la place à mille autres, qui, à leur tour, s'en iront, sauf quelques-unes, qui demeureront toujours comme gravées sur bronze. Je vous vis partir quelques jours après: vous aviez lancé votre vaisseau à la mer. Me voici enfin, ap es douze ans de marche périlleuse et incertaine, arrivé en lieu sûr, autant qu'on peut en rencontrer ici-bas, et repassant en moi-même toutes les chances de ma traversée. Il est vrai que ce lieu sûr où je me réjouis d'être parvenu peut me renvoyer quand bon semblera à la Providence, et que le vent dont je me crjis à l'abri peut, au moment où je m'y attendrai le moins, me faire chasser sur mes ancres; c'est le sort commun ici-bas, où rien n'est stable que l'instabilité. Mais, enfin, je puis à peu près entrevoir mon avenir et disposer mes moyens vers un but que j'ai marqué après de si longs tâtonnements. Comme on change, ou plutôt comme les événements, la nécessité, l'âge, les révolutions qui se font à notre insu en nous-mêmes, font changer l'aspect des choses, et modifient nos goûts et nos penchants! Il y a deux ans, et moins encore, je n'avais rien tant en aversion que l'instruction publique. Une chaire me semblait le siège du monde le plus détestable et je crois que je me serais assis plus volontiers sur des aiguilles. Aujourd'hui, sans avoir pour moi de grands attraits, cette profession me paraît fort supportable: sans flatter mon goût, elle ne lui répugne pas trop: et, quant à la raison, c'est le seul de tous les états
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qui me paraisse abordable et où je puisse espérer de poser ma vie avec quelque consistance. Si j'avais pris ce parti-là plus tôt, je serais déjà assez avancé; aujourd'hui j'aurai plus de peine à y parvenir. Il y a encombrement partout, et les épreuves par lesquelles il faut nécessairement passer pour arriver sont, en raison de cela, devenues plus difficiles. Ainsi l'agrégation est un pas trèsdifficile à franchir, il1 est rare qu'on soit reçu la première fois qu'on se présente. Mais quand on a, comme j'ai maintenant, pied dans un collège et des relations assez bien établies, on peut subir ces ajournements, sans autre inconvénient que celui de la perte d'autant d'ancienneté, ce qui recule nécessairement les droits à la retraite.
Voici, mon cher papa, une petite mission fort délicate dont je vous prie de vouloir bien vous charger, sachant que vous avez la main sûre pour les rapprochements. Or, puisque main il y a, prenez la mienne que je vous donne et mettez-la dans celle d'Eugénie qui, j'espère, voudra bien la serrer en oubli de la faute qui m'a attiré sa colère. Vous devez la connaître: c'est une lettre de trop courte taille, en quoi ma chère ennemie a cru reconnaître un grand refroidissement de cœur. Comme je serais désolé qu'à l'avenir le plus ou moins d'étendue d'une lettre fût regardé comme le mesure de mon affection, qui irait croissant ou décroissant avec le papier, je vous supplie tous de n'attacher aucune signification de refroidissement ou défaut semblable à la grandeur de mes pages passant de l'in -8° à Fin -12°. Nous sommes tous d'un âge assez mûr pour ne plus douter de l'affection qui nous lie les uns aux autres, nous susceptibiliser et nous quereller pour des enfantillages.
Adieu, mon cher papa, je vous embrasse bien tendrement de mes bras et de mes vœux. J'embrasse en vous toute la famille.
1 La fin de la lettre a été publiée par A l.efranc. M. de Guérin.
256 Maurice de Guérin.
A M. H. DE LA MORVONNAIS
Paris, 29 janvier 1835.
Je viens, mon cher Hippolyte, me jeter dans vos bras et pleurer sur votre sein, et fondre ma désolation dans la vôtre. Vous entretenir de ma douleur, de mes larmes, de mes souvenirs aujourd'hui si funèbres après avoir été si riants, est le seul adoucissement que je puisse trouver. Vous en êtes avide, vous aussi, sans doute: car c'est là un instinct profond du malheur. Et d'ailleurs que pouvonsnous faire de mieux pour nos amis, que de les combler de ce qu'il y a au monde de plus pur et de plus saint, des affections, des actes, des paroles, des moindres débris laissés en ce monde par la vertu? Mon ami, vous avez une âme forte et égale aux plus grands sacrifices; je ne crains pas de la voir s'abattre et succomber; mais le cœur de l'homme est ainsi fait, que sa force s'alimente souvent et se soutient par ce qui semblait devoir le miner, par l'entretien de la djuleur qu'il supporte, les plus intimes relations avec la perte qu'il a essuyée et les moindres marques de son malheur. L'âme puise beaucoup dans sa propre substance, dans la foi, dans la prière, dans l'attente du jour qui nous fera rejoindre nos affections parties avant nous; mais elle a une autre nourriture secrète et de prédilection: les souvenirs fidèles qui se rallient de toutes parts à la même pensée, l'image pleurée et adorée. Mon cher Hippolyte, en écrivant ceci, je vous fais part des instincts de mon âme dans sa douleur; je vous indique les asiles où elle se réfugie, non comme asile de consolation, car ni vous ni moi ne voulons être consolés, mais comme des abris contre les abattements mortels. Comment pourrais-je ne pas sourire à une espérance divine, à quelque chose de sublime et d'inaltérable, en contemplant sans cesse au dedans de moi l'image de Marie, telle qu'elle était parmi nous dans la simplicité de sa vie. la douceur de sa parole et le charme de tout son être qui s'étendait au loin autour
d'elle? La présence en moi de cette chère représentation est la vertu même sous les traits de celle qui voulut bien m'admettre à son amitié. Qu'on est fort contre la vie et porté puissamment au bien, quand la vertu vous sourit par une image si douce et si consacrée! Mais le charme de notre vie est détruit ; il s'est transporté ailleurs, dans un immuable séjour. Oh! suivons-le donc! Qu'il attire de son côté toutes les aspirations et tous les mouvements de notre âme! Tournons-nous vers le monde où demeure Marie: c'est notre patrie plus que jamais. Mon doux ami, désormais notre Thêbaïde est dans le ciel.
Comme je m'épanche avec vous, je me suis épanché avec Paul. Oh! que nous avions besoin l'un de l'autre! Nous avons passé plus de la moitié d'une journée avant de pouvoir, pour ainsi dire, nous reconnaître; et puis notre douleur a pris son cours en évocations du passé, en redites plaintives, en répétitions de doux noms.
Que je voudrais serrer dans mes bras François, Amédée, et vous surtout, pour vous envelopper de toute notre amitié et de tout notre deuil!
Autant que vous le pourrez, donnez-nous bientôt des nouvelles de votre santé, de celle de votre famille et de l'enfant chérie sur la tête de qui se concentrent tant d'affections.
Adieu, mon H;ppolyte; je vous embrasse dans la prière et dans les larmes.
A M!le EUGÉNIE DE GUÉRIN.
Paris, 1er février 1835.
Je crois que tu as reçu, ma chère amie, dans les premiers jours de cette année, une lettre de madame Morvonnais, impatiemment attendue, car tu t'étais plaint de son silence. Papa m'a dit qu'elle t'y parlait d'un voyage à la Chênaie, où il s'était agi de toi et de tes louanges: elle était si heureuse quand elle parlait de ses amis!
De quoi t'entretenait-elle encore? De l'avenir, sans doute, qui lui souriait tant; du bonheur qui l'entourait; de sa petite Marie, qui remplissait son cœur maternel ; que saisje? de toutes les douces peintures qui viennent sous la plume dans les rares moments où l'on est à peu près heureux. Je présume tout cela, car je lui connaissais une âme si sereine et si expansive qu'elle ne pouvait mettre dans ses lettres que du calme et de riants tableaux. Ma chère amie, conserve bien précieusement cette lettre, comme la dernière marque d'une amitié que tu vas pleurer et la dernière expression d'une pauvre jeune femme qui ne savait pas qu'elle allait mourir.
Nous l'avons perdue par un de ces coups foudroyants dont on écarte toujours la possibilité pour ceux que l'on aime, comme si notre amour consacrait les têtes sur lesquelles il repcse et détournait d'elles la mort. Hélas 1 le plus souvent il l'attire! Notre amie nous a été ravie le jeudi 22 janvier, à neuf heures du soir, après deux jours de maladie. Une fièvre cérébrale l'a atteinte au milieu d'une causerie, dans un cercle de famille et d'amis, devant ce foyer où j'ai passé à côté d'elle des heures si charmantes. Elle ne s'est presque pas aperçue qu'elle mourait: son âme a été transportée presque sans secousse de son sein pur dans le sein de Dieu. Dans les derniers moments de sa santé, peu d'heures avant que le mal se déclarât, elle s'entretenait des personnes qui lui étaient chères, de celles dont elle cultivait le souvenir, et mon nom se trouvait parmi les leurs. Étrange instinct de l'âme d'énumérer ses amis, quand elle est, à son insu, sur le point de les quitter! Quel bonheur d'être compris dans ce compte si solennel et si touchant des affections d'une mourante, qui revient une dernière fois sur le passé, et quelle source de larmes il ouvre dans le cœur! Quelle douce et inviolable consécration est imprimée par cette désignation suprême! Notre pauvre Marie avait à peine vingt-six ans. Hippolyte a déployé une force d'âme égale à son malheur. Il a été admirable dans la douleur
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de son sacrifice. Je ne sais encore rien qui m'ait convaincu de la force profonde des sentiments religieux comme la constance de cette âme dont je connais toute la sensibilité. Voilà donc toute sa vie de poésie et de solitude flétrie, rompue, détruite. Le Val était notre centre en Bretagne, le foyer de notre famille bretonne, notre Thébaïde, comme nous l'appelions: toute sa beauté a disparu. Celle qui animait ce désert, qui le remplissait des charmes de son cœur, de son esprit, de toute sa personne, a tout emporté avec elle. Si notre ami garde cette demeure, fixé par l'attrait singulier et fatal des lieux où l'on a été heureux, nous y reviendrons pour le consoler: ce cera un pèlerinage sacré, mais bien douloureux. Mon Dieu, que j'y retrouverai d'empreintes, moi qui, durant deux mois et demi, y ai caché la plus heureuse vie! Y a-t-il un seul recoin dans tout ce rivage qui ne mérite des larmes par quelque bonheur que j'y ai goûté? Cette mer, si souvent témoin de nos promenades et de nos longues causeries! ces rochers, dont je savais toutes les anfractuosités! voilà pour jamais un souvenir funèbre attaché à cet Océan que j'ai tant aimé. Hier, il m'est tombé sous la main un livre dont nous faisions des lectures, le soir, dans nos veillées, qui se prolongeaient avec tant de charme au bruit de la mer; oh! que la vivacité des souvenirs attachés aux objets extérieurs est terrible! La simple vue de ce livre m'a remis sous les yeux, pleins de vie et dans tout leur relief, une infinité de détails qui commençaient à s'effacer dans le lointain de la mémoire, et m'a tellement reporté au sein d'un bonheur à jamais perdu, que j'ai fondu en larmes sur ses pages comme j'aurais fait sur les lieux mêmes qu'il me rappelait. Ma chère amie, je me tourne maintenant avec plus de confiance et avec une sorte d'attrait vers ce monde où s'en vont une à une toutes nos affections. La mort de nos amis nous enseigne à ne pas tant redouter un passage frayé par eux et que quelques-uns rendent attrayant.
260 Maurice de Gucrin.
J'ai écrit à Hippolyte, non pas des consolations, mais des témoignages de ma douleur. Tout autre baume irrite, au lieu de calmer. Écris- lui aussi: ta lettre lui fera un grand bien. Adresse toujours au Val.
Adieu, ma chère amie; je n'ai pas le courage de te parler d'autre chose aujourd'hui.
Adieu; prions tous pour notre amie.
A M. F. DU EREIL DE MARZAN
Pans, 3 février 1835.
Il y a eu hier huit jours, mon cher François, que j'ai lu votre lettre fatale. La stupeur du coup de foudre est dissipée; mais la douleur lente et continue, la pensée attachée à jamais aux plus profonds replis de mon âme, font leurs progrès et plongent leurs racines. Les larmes ont emporté la première vivacité de la sensation; l'irritation extérieure du chagrin s'est adoucie; mais si des épanchements violents m'ont procuré je ne sais quel repos par l'épuisement, je garde au fond de moi un besoin sourd et rongeur d'effusions plus discrètes et plus pures que les larmes. Je viens à vous, mon cher ami, dans tout l'abandon de ma douleur. Recevez-moi, accueillez-moi, ouvrez votre âme à mon entretien.
Que je vous estime heureux d'avoir assisté jusqu'au bout à la scène terrible qui s'est dénouée dans le tombeau! Non-seulement vous l'avez veillée et suivie dans la lutte suprême; mais après avoir fermé les yeux de notre amie, vous l'avez conduite à sa dernière demeure; vous avez été jaloux de partager avec l'un de vos frères d'âme l'honneur de porter sa bière au milieu de la population touchée de ce bel acte de l'amitié. Je conçois, comme vous le dites si bien, que vous vous soyez senti glorieux de cette profession de l'amitié devant la mort; je conçois qu'un sentiment de fierté ait soutenu votre
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douleur au moment où votre bras s'est chargé d'une relique si chère. Je vous admire à cette place que vous nommez bien justement le poste d'honneur de l'amitié; mais je vous envie à celle que vous occupiez près de la couche de notre chère agonisante. Après le bonheur de mourir avant ceux que l'on aime, je ne connais rien qui marque plus la faveur du ciel que d'être admis au chevet d'un ami mourant . . -1
J'ai lu dans une lettre d'Amédée [Duquesnel] un passage qui m'a causé une indéfinissable sensation: il annonce le projet d'Hippolyte de tailler un tombeau dans les rochers de la côte. Notre ami fixera donc son veuvage dans le mélancolique séjour; le Val sera conservé à notre amitié, à notre douleur, à nos pèlerinages. Ce que vous dites à Paul de la force d'âme déployée par Hippolyte m'a profondément ému, sans m' étonner. J'avais entrevu l'énergie de cette âme à travers sa poésie. Mais quel mystère de douleur a dû enfanter la lutte d'un tel courage avec une telle sensibilité! François, dites-moi ce que vous savez et ce que vous pouvez dire de l'avenir; revenez sur ce que vous avez vu; faites-moi partager un peu des trésors que vous avez recueillis dans les heures suprêmes; initiez-moi à ce mystère dans lequel je voudrais m'envelopper pour toujours. Je suis avide de douleur et de funeste savoir. Pauvre petite Marie! Oh! qu'un enfant est terrible au milieu d'une scène pareille! Elle avait déjà des traits de sa mère quand je partis. Dites-moi que la ressemblance se déclare et que nous la verrons renaître, si nous n'allons pas bientôt la rejoindre. Étendez- vous sur l'état d'Hippolyte, de la famille infortunée, sur le vôtre, mon cher ami. Je vais écrire à Amédée; j'ai déjà écrit à Hippolyte. Paul et moi nous nous cherchons l'un l'autre tous
l La suite de cette lettre, jusqu'au dernier alinéa, avait été transcrite par Guérin dans son Cahier, et se trouve imprimée, p. 100 — 101, (Note de Trébuti?n.)
Bibl. rom. 132/136. 1?
262 Maurice de Guérin.
les jours pour répandre des plaintes et des larmes dont l'amas se renouvelle sans cesse. Une chaîne terrible ceint toute notre famille et renforce celle de l'amitié. Nous ne nous en détacherons que pour aller reformer le groupe dans la demeure où Marie nous attend.
A Mlle EUGÉNIE DE GUÉRIN,
AU CAYLA
Paris, 4 mars 1835.
Le pauvre Hippolyte est à Mordreux, chez son beaupère. Il a quitté le Val pour un an peut-être, jusqu'à ce que le deuil affreux étendu sur cette demeure se soit un peu adouci, et qu'il y puisse rentrer sans y retrouver de ces marques trop fraîches qui désolent inutilement le cœur. Il a le projet de faire tailler un tombeau dans les rochers de la côte et d'y garder les cendres de Marie. Ce mélancolique dessein, s'il l'accomplit, fixera à jamais sa vie extérieure et intérieure: ce sera une veille fidèle et méditative près d'un tombeau. Pourquoi ne lui as-tu pas écrit? Tu ne peux pas t'imaginer le bien que ta lettre lui aurait fait. Mais il en est encore temps: répare cette lettre adressée à Marie et qui est survenue toute joyeuse au milieu du deuil. Je t'en prie, écris-lui; ne perds pas cette correspondance où tu trouveras ce que tu aimes et qui te convient tant, l'onction, l'effusion, la mysticité. Ne crains pas de lui parler de Marie. Il le veut, il demande qu'on lui en parle, il en est avide. Je ne pense pas que sa qualité de veuf à trente ans entre le moins du monde dans les difficultés que tu pourrais faire de continuer avec lui la correspondance que la mort a rompue entre Marie et toi. Ce serait d'une délicatesse qui toucherait à la pruderie, et je te connais d'une nature trop franche pour que ce ridicule soit jamais admis en toi. Cette cor-
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respondance est un fil sacré qu'il faut renouer. C'est un homme admirable qu'Hippolyte; tu ne sais pas quelle abondante source de force, de poésie et d'édification religieuse je t'ouvre en lui, si tu veux aller y puiser. Quand tu recevras de ses lettres, tu croiras lire une onctueuse et sublime exhortation d'un Fère du désert, bien doux et bien aimant, comme saint Pacôme ou saint Paul, le maître de saint Antoine. Tu recevras de lui une inspiration d'énergie journalière et pratique, et en même temps un grand élan d'idéalité contemplative. Je crois vous connaître assez bien tous deux, et chacun de vous, ou je me trompe fort, trouvera dans l'autre ce qu'il cherche et n'a pas trouvé jusqu'ici . . .
Je me suis probablement fort mal exprimé, puisque vous avez cru que j'allais faire un voyage en Bretagne. Je voulais dire que le malheur qui a frappé la pauvre solitude l'avait, pour ainsi dire, consacrée, et que nous lui devions un pèlerinage; mais pas en ce moment: quand les circonstances le permettront. Je n'ai rien d'arrêté là-dessus que le désir; le ciel décidera de l'exécution.
Le livre de M. Gerbet est étranger à l'ouvrage de M. de La Mennais. C'est tout simplement une histoire élémentaire de la philosophie. Si le système de M. de La Mennais s'y trouve, ce ne peut être que comme exposition.
A M. H. DE LA MORVONNAIS