AU CHATEAU DE RAYSSAC, PAR VABRE (TARN
A la Chênaie, le jour de Noël 1832.
Ce n'est plus du milieu de l'étourdissant tourbillon de Paris que je vous écris; c'est du sein des bois, dans la retraite la plus profonde et la plus sauvage. Ici l'imagination est libre de toute préoccupation extérieure, et le cœur et l'âme y gagnent beaucoup en ce qu'ils ne dissipent rien des souvenirs du passé, et que la mémoire de ceux qui nous aiment se conserve dans toute sa fraîcheur. Ma solitude me reporte naturellement vers la vôtre, Monsieur; la transition de l'une à l'autre est bien douce et bien facile pour ma pensée; c'est l'oiseau qui change de branche.
Me voici donc depuis trois semaines reclus, mais reclus volontaire et trouvant dans un désert ce qui y est bien rare, ce que j'ai trouvé dans le vôtre: la société la plus aimable et la plus douce amitié. Nous sommes ici quatre fugitifs du monde, qui sommes venus chercher auprès du Maître asile et lumière, et c'est vraiment ici qu'il faut venir quand on veut se réfugier dans l'étude et dans le Seigneur. — J'éprouvais, en abordant M. Féli (c'est ainsi que nous l'appelons en famille), ce tremblement mystérieux dont on est toujours saisi à l'approche des choses divines et des grands hommes; mais bientôt ce tremblement se changea en abandon et confiance, et je trouvai que l'imagination nous donne une idée bien fausse des grandes âmes, nous les représentant comme inaccessible et en quelque sorte redoutables pour le vulgaire; bien loin de là! la gloire, vue de près, est simple
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et douce comme un enfant, et nul n'est d'un plus facile accès qu'un grand homme. M. Féli m'a, pour ainsi dire, forcé à oublier toute sa renommée, par sa douceur paternelle et la tendre familiarité de son entretien. Tout son génie s'épanche en bonté. Me voilà entre ses mains, corps et âme, espérant que ce grand artiste fera sortir la statue du bloc informe. Nous suivons chacun dans nos études notre goût et notre tendance naturelle. Nous n'avons tous qu'un but: la science de Dieu, la science catholique; mais nous y tendons par des chemins divers, accomplissant ainsi la grande loi de la variété dans l'unité. J'ai adopté les langues modernes et la philosophie; mais cette dernière étude, dans le but que je me propose, est un moyen plutôt qu'un objet de tendance déterminée. Je ne me sens pas la tête assez forte ni l'oeil assez sûr pour sonder l'abîme de la science philosophique; je craindrais quelque vertige, et d'ailleurs je n'ai pas l'âme assez austère pour m'enfermer exclusivement dans les abstractions. J'ai besoin du grand air; j'aime à voir le soleil et les fleurs. Aussi ferai-je comme le plongeur qui pêche les perles: je remonterai emportant mon trésor, et l'imagination en fera son profit. Ce but est insensé peut-être, je le crains bien; et quand je me considère, je me trouve bien téméraire, et je pense que je serais bien plus sage de renoncer à toutes ces belles prétentions, ne me sentant pas au fond bon à grand' chose. Mais celui qui veut faire quelque chose de moi est là; j'espère en lui, j'appuie sur lui mon courage défaillant, et je me remets à l'œuvre avec mes forces d'emprunt. Lui aussi a besoin d'énergie; mais il ia trouve en lui-même, et il soutient avec un admirable courage les orages qui l'ont assailli. Il y a bien de l'amertume dans son âme; car il est bien amer pour son génie de voir sa pensée si mal comprise, de voir cette pensée si pure, si grande, si puissante pour le bien, poursuivie, harcelée comme une pensée antisociale; de la voir si pieuse, si catholique, et chargée d'anathèmes
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comme une pensée impie. Cependant des consolations se laissent entrevoir; le mal n'est pas aussi grand qu'il paraît, et des yeux augustes semblent déjà se dessiller. M. Féli a reçu ces jours-ci une lettre de M. Vilain XIV, ambassadeur belge à la cour de Rome, qui console un peu de la triste impression de l'encyclique. J'ai lu cette lettre . . .
Vous savez, je crois, que M. Féli travaille à un grand ouvrage philosophique. J'en ai lu des notes et des fragments qui donnent une idée générale de l'ouvrage. C'est une reprise de toute sa philosophie avec des développements plus larges et d'un point de vue plus synthétique. C'est une sublime intuition du monde, à la manière des philosophes indiens: la trinité est le type, le moule de l'univers, et va se reproduisant dans tous les détails de ce vaste ensemble, depuis l'homme jusqu'à l'être inorganique. Ce grand poëme sera publié dans six mois à peu près.
La Chênaie est une sorte d'oasis au milieu des steppes de la Bretagne. Devant le château s'étend un vaste jardin coupé par une terrasse plantée de tilleuls, avec une toute petite chapelle au fond. J'aime beaucoup ce petit oratoire où l'on respire deux paix, la paix de la solitude et la paix du Seigneur. Au printemps nous irons prier à travers deux rangées de fleurs. A l'orient et à quelques pas du château, dort un petit étang, entre deux bois peuplés d'oiseaux dans la belle saison; et puis à droite, à gauche, de tout côté, des bois, des bois, partout des bois. C'est triste maintenant que tout est dépouillé, que les forêts sont couleur de rouille, et avec ce ciel de Bretagne toujours nuageux et si bas qu'il semble vouloir vous écraser; mais, au retour du printemps, le ciel se hausse, les bois reprennent vie, et tout sera charmant. Ma solitude me reporte à la vôtre, d'autant plus naturellement qu'il y a entre elles quelques points de ressemblance. Ainsi nous avons une grande plantation de hêtres, de tilleuls, de chênes, tout comme
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à Rayssac. C'est là ma promenade favorite; je tâche de me faire illusion par la ressemblance et de me croire encore dans vos allées. De plus, le château est vêtu de blanc comme le vôtre, et se laisse entrevoir comme lui dans le lointain à travers les clairières; et, pour compléter la comparaison, le terrain et la culture sont quasi les mêmes : grande abondance de lait et de pommes de terre. Nos paysans sont religieux comme vos montagnards et pleins de vénération pour leurs curés. C'est un peuple tout à part qui a conservé dans le grand bouleversement moderne ses mœurs, sa langue (ceci s'applique surtout à la Basse-Bretagne) et sa poésie. Cette vieille langue bretonne, sous ses formes âpres et sauvages, cache les plus beaux trésors de poésie. Vous me permettrez de joindre ici une légende qui pourra vous en donner une idée, et trouvera grâce, j'espère, auprès de vos dames, bien qu'elle s'éloigne de la couleur tendre et rose, pour ainsi dire, de Lucretia.1
Veuillez excuser, Monsieur, tout ce bavardage de jeune homme. Ma lettre n'a rien qui puisse lui faire pardonner sa longueur, si ce n'est le sentiment qui l'inspire. C'est, Monsieur, le profond attachement de votre respectueux et dévoué serviteur.
Mon plein cœur d'amitiés à Charles.
A Mlle EUGÉNIE DE GUÉRIN,
AU CAYLA
La Chênaie, 29 avril 1833.
. . . Autre histoire.2 Mercredi nous avons dîné chez un de nos voisins. Ce dîner m'a rappelé nos invitations de campagne, et c'était en effet semblable de tout
i Lucretia Davidson, Américaine et poète, morte à dix-sept ans, dont on s'occupait alors beaucoup dans le jeune monde poétique. {Note de Trébutien.) 2 voy. le commencement de la lettre: A. Lefranc p. 240 s.
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point. Une maison toute simple, un hôte généreux; deux bonnes dames, la mère et la fille, qui apâturent comme vous autres des couvées de poulets et de canards; le recteur ou curé de l'endroit; bonhomie, liberté, abondance, promenade après dîner dans les environs: c'était une vraie représentation de nos réceptions du Cayla. Tu vois que notre temps se passe assez bien, et que la monotonie de notre vie studieuse est assez agréablement interrompue. La belle saison nous amène une foule de compensations aux ennuis de l'hiver. Les visites abondent. Il en est une que j'attends avec la plus vive impatience et que je ne donnerais pas pour mille: Sainte- Beuve nous est annoncé pour le mois de mai. Conçoistu ce bonheur? Je tâcherai de causer avec lui, et je te ferai part de la conversation.
Je suis enchanté de ton voyage à Lisle et des distractions mondaines que tu y a prises. Il est bon de respirer l'air du monde de temps à autre, de désassombrir l'âme qui s'attriste et s'encroûte à la longue dans la retraite. Ce n'est pas être infidèle à Dieu; c'est tout simplement détendre la rigueur d'une vie sévère pour faire respirer à l'âme un air qui est pur quand on sait bien le choisir, et éviter cette fadeur, cet assoupissement, suite inévitable de l'habitude, même dans la pratique des choses pieuses. Après avoir mis seulement le bout du pied dans le monde, on revient à Dieu; je me trompe, on n'a pas quitté Dieu; on revient, dis-je, à la vie recluse et à l'oeuvre de Dieu avec une énergie nouvelle, avec toute la force de la réaction. Peux-tu regretter d'avoir pris un peu de plaisir dans ces salons de Lisle, où tu as fait une amitié si charmante dans le cœur de cette belle et douce Antoinette? Puisque tu es en correspondance avec elle, voudrais-tu m'envoyer quelque échantillon de ses lettres? Et, à ce propos, je serai enchanté que tu me donnes la continuation des extraits. Je les ai montrés à Bore et à Cazalès; tous deux en ont été ravis, Cazalès surtout. Il m'a répété quatre ou
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cinq fois que c'était admirable d'âme, de grâce, de style, etc.
On t'a relancée dans la poésie; oh!, que c'est bien fait! Je ne conçois pas vraiment comment tu as pu te laisser prendre à un aussi étrange scrupule que celui qui t'a saisie il y a trois ou quatre ans. Je sors à l'instant même de chez M. Gerbet; je lui ai proposé ton cas de conscience, qui l'a d'abord fait sourire; puis il m'a dit: «Je ne conçois pas où ces messieurs (les
missionnaires),1 prennent des idées aussi singulières. «Mademoiselle votre sœur peut s'occuper, en toute sûreté «de conscience, de littérature et de poésie. Il n'y aurait «de mal à faire des vers qu'autant que ce travail entraînerait la négligence des devoirs et des soins de «famille. Il faut aussi prendre garde à ne pas se laisser «emporter par l'imagination si loin dans l'ordre idéal, «qu'on se prenne de dégoût pour l'ordre réel et que la «vie imaginative nuise à la vie pratique. Il n'y a pas «d'autre danger à cela, et je suis bien persuadé que «mademoiselle votre sœur saura s'en garder. Il n'y a «pas au monde de délassement plus innocent que la «poésie. Si l'on défend la poésie aux femmes, il faut
aussi leur proscrire la musique; la poésie et la musique «c'est tout un, elles conviennent également aux femmes. -Encore un coup, rassurez-la; il n'y a pas l'ombre de «mal à faire des vers.. Il m'a demandé ton âge, je le lui ai dit; en es-tu fâchée? Voilà, ma chère amie, la décision de ton casuiste favori. L'en croiras-tu? Je ne crois pas qu'il puisse te rester le moindre scrupule. J'estime beaucoup les missionnaires; mais je crois qu'ils se trompaient en bien des choses, et que, ne fût-ce que par réchauffement de leur zèle, ils allaient souvent trop loin. Sans vouloir altérer l'estime que tu portes à
i Eugénie a écrit ici sur l'original, en interligne: «Et où as-tu vu que les missionnaires me défendaient la poésie ? il n'y a que moi qui m'en empêche.» (Note de Trébutien.)
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M. Guyor., je crois M. Gerbet bien plus éclairé que lui et pénétrant bien plus avant dans la science de Dieu et des âmes. Tes vers sur les enfants sont très- jolis. J'ai remarqué un sensible progrès dans l'allure de ta poésie; elle a quelque chose de plus ferme, de plus décidé, de moins féminin. Mais je me garderai bien de te donner des consens: la poésie ne s'enseigne pas. Chaque poète a sa poétique écrite au fond de l'âme; il n'y en a point d'autre. Observe beaucoup la nature dans ses moindres détails, et puis écris au courant de la pensée, voilà tout.1
A M. FRANÇOIS DU BREIL DE MARZAN
La Chênaie, près Dinan, 8 mai 1833.
J'ai reçu hier, mon cher ami, vos vers charmants et votre charmante lettre. Je n'essayerai point de vous dire combien j'ai été touché de ce double cadeau de votre amitié. Ce sont de ces plaisirs qui vont si avant dans l'âme et s'y prennent si bien qu'il est difficile de les en faire sortir après, et de les jeter au dehors sous la forme de phrases. Vous comprendrez cela, bien sûr, malgré l'obscurité et l'embarras de ma parole; car vous possédez au plus haut degré ce sens exquis qui devine les choses du cœur à demi-mot. Ainsi je me repose de la faiblesse de mes expressions sur votre amitié, qui comprendra à merveille ce que veut lui dire sa sœur. Vous savez bien que, lorsque les enfants commencent à bégayer, ils se font une langue à eux pour exprimer les mille petites choses qui leur viennent à l'esprit et se pressent dans leurs petites âmes: il n'y a que ceux qui les tiennent habituellement sur leurs genoux, leur mère ou leurs sœurs, qui aient la clef de cette langue . . .
fin de cette lettre: A. Lefranc p. 241—243.
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Mon cher François, vous n'avez rien hasardé de trop sur mon passé, et vous avez grand tort de faire retomber sur vous-même ce qui s'applique parfaitement à moi. — Vous affirmez intrépidement que je n*ai jamais cherché la paix dans les sources arriéres. Mon Dieu, que votre amitié est douce et charitable! Le diable s"est sûrement mis à rire quand vous avez écrit cela; et, quand je l'ai lu, je ne sais pas même si je n'ai pas entendu son ricanement au fond de mon âme, dans ce coin ténébreux où se logent les mauvaises pensées, la conscience du mal, tous les péchés jeunes et vieux, qui, lorsqu'on parle d'innocence, poussent un rire cynique et effronté. Je ne reverrai pas ma vie passée pour vous prouver que vous avez pris un corbeau pour une colombe, de l'eau trouble pour de l'eau claire, du linge sale pour du linge blanc, une plaque de cheminée pour une glace de Venise, une branche d'oignon pour une tige de lis, une nuit pour midi, etc., etc. C'est trop triste à prouver; mais, pour vous parler seulement de ma vie présente, je vous dirai que je suis bien loin de ce calme, de cette sécurité que vous me supposez. Je ne suis plus dans le monde, je ne suis plus dans l'habitude du mal; mais combien il s'en faut que j'aie rompu complètement avec le monde et le mal! Je vis à l'abri ici; j'ai toutes les conditions de pureté et de bonheur dans cette solitude faite à souhait pour mon âme qui veut se blanchir, se replier et oublier en Dieu. Vous avouerai-je, mon ami, que cette solitude est pour moi une sorte de Paraclet où je me consume à regretter? — Tant que l'hiver a duré et que la nature triste et froide m'a tenu collé sur les livres, j'ai été assez tranquille, et d'ailleurs l'effort et l'exaltation qui m'avaient arraché du monde, s'étant prolongés quelque temps après la résolution décisive, maintenaient assez bien mon âme. Mais aujourd'hui l'exaltation est tombée, et mon âme, épuisée par cet acte énergique où elle a mis toute sa force, s'est rassise sur elle-même comme
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n'en pouvant plus. Et puis le printemps est venu. Vous devez savoir, mon ami, comme les passions sont habiles à se prendre à toutes choses, et surtout avec quelle adresse les souvenirs nouent leurs fils déliés aux objets extérieurs, insensibles et, en apparence, hors du cœur. C'est à la saison printanière, à la verdure, particulièrement aux hêtres de la plantation qui sort de l'étang, que mes souvenirs se sont attachés, n'ayant presque pas autre chose ici où ils puissent se prendre. Ainsi, depuis qu'il y a des feuilles et que je vais m'asseoir à l'ombre des hêtres, ma paix a diminué et ma pensée n'est plus ici. Ma fenêtre donne justement, comme vous le savez, du côté de la plantation, et cette petite circonstance est encore un sujet de trouble pour moi. Mon Dieu, que sommes-nous donc pour qu'il suffise d'un peu de verdure et de quelques arbres, qui ne seraient rien pour moi si c'étaient des ormes ou des chênes, mais qui sont beaucoup parce que ce sont des hêtres, pour nous ôter la paix et nous détourner de votre amour? — Pardon, mon ami, de vous apporter de ces pensées au milieu de vos saints exercices et du recueillement du jubilé; j'ai la confiance qu'elles ne vous troubleront pas, mais qu'elles vous feront seulement prier pour le pauvre malade dont je vous conte la souffrance.
Permettez-moi une petite apologie. Vous exprimiez fort bien une grande vérité en disant:
... je crois
Que voici l'âge où tout va rentrer dans ses droits,
Et qu'en soi nulle fleur, ami, n'est mal choisie
Pour orner le bouquet de notre poésie.
Certes, dans les vers où j'accusais votre muse de ne pas assez regarder au choix, j'étais bien loin de vouloir énoncer des idées contraires à celles-là, qui sont pleinement les miennes et hors desquelles je ne conçois guère de poésie. Je voulais dire seulement qu'elle avait un peu trop de ce laisser-aller qui, du reste, lui sied à
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merveille et ne se rencontre que dans les âmes vraiment prédestinées à poétiser.
Mais je vois qu'au lieu de m'efforcer à justifier ma critique et à prouver mon libéralisme littéraire, je ferais mieux d'avouer que mes expressions étaient complètement fausses, faisaient mentir nos principes et me donnaient une certaine physionomie classique dont je prie Dieu de me garder. Quant à la critique elle-même, mon amour-prcpre, ce moi dont vous me parlez, voudrait la maintenir; mais pour cette fois, le moi est enfoncé, et mon humilité vous prie d'excuser le mauvais critique en faveur du bon ami.
Venez donc ici bien vite. La Chênaie, qui était une Sibérie il y a quelques jours, est devenue tout à coup une Tempe. Tout est fleur ou verdure, tout est chant ou amour dans la verdure et la fleur. Ces: un enchantement, un enivrement, une suavité qui me met aux anges par moments. La nature est vierge au mois de mai, dans toute la fraîcheur de sa virginité. Venez donc respirer cette douce fleur avec vos amis.
A M. DE BAYNE.
La Chênaie, 16 mai 1833.
Ma première lettre était datée, je crois, du jour de :.'., belle et joyeuse fête qui se chôme dans la plus triste saison de l'année.
Cette première lettre est restée seule si longtemps, que vous pouviez croire que j'attends la venue d'un autre Noël pour lui donner une sœur, et que je n'écris que par anniversaires. Je prie Dieu de me garder d'une aussi mauvaise habitude, et vous, Monsieur, de croire que je ferais revenir Noël cent fois l'an, si je ne craignais de sortir d'un sentiment que m'impose ma jeunesse et le peu de chose que je suis.
11 y avait bien douze ans que je n'avais passé d'hiver à la campagne. Cette épreuve de silence et de réclusion, surtout dans un pays pluvieux et morne comme la Bretagne, est assez rude pour un échappé de Paris; mais avec M. Féli, des livres et un petit bout de patience, l'hiver le plus détestable peut passer presque sans qu'il y paraisse. Grâce à Dieu et au printemps, les jours tristes et mauvais, parce qu'ils amènent les tentations par la tristesse, s'en sont allés, et voici venir une longue file de jours luisants et gais qui font un bien infini.
Notre Bretagne me fait l'effet d'une vieille bien ridée et bien chenue, redevenue, par la baguette des fées, jeune fille de vingt ans, et des plus gracieuses: tant la belle saison a paré et embelli ce bon vieux pays! Les chemins, enfin praticables, nous amènent de nombreuses visites. Nous attendons prochainement MM. de Montalembert et Sainte-Beuve. Il y a trois semaines, nous avons eu Cazalès, et sa venue a été pour moi l'occasion d'un petit voyage charmant. Je mourais d'envie de voir la mer, dont je n'avais pu approcher jusque-là à cause du mauvais temps et des mauvais chemins. Or, par un beau jour d'avril, nous avons fait tous deux à pied ce pèlerinage. Cazalès, qui, au premier abord, paraît froid et renfermé, se laisse aller à la causerie la plus intime, la plus confiante, pour peu qu'on pousse son âme vers cette pente. Son esprit très-étendu et très-élevé possède une étonnante variété de connaissances, et cela se combine chez lui avec une religion profonde, une grande tendresse d'âme et une merveilleuse intelligence de la vie. C'est une félicité non pareille de faire route, d'aller voir la mer avec un compagnon de voyage ainsi fait. Notre conversation alla, pour ainsi dire, tout d'un trait de la Chênaie à Saint- Malo, et nos six lieues faites, j'aurais voulu voir encore devant nous une longue ligne de chemin; car vraiment la causerie est une de ces douces choses qu'on voudrait
allonger toujours. L'impression que cet entretien m'a laissée, mêlée à celle de l'Océan, qui parle aussi prodigieusement à l'âme, pour peu qu'on soit impressionnable, a placé ce voyage à côté de mes plus doux souvenirs, qui sont, hélas! en si petite compagnie dans le coin de l'âme où ils se logent.
Pardcnnez-moi, Monsieur, de vous entretenir ainsi de mes petites aventures et de ces menus détails de vie, lorsque j'ai tout près de moi un sujet de discours tout autrement intéressant: notre grand et saint homme. Mais le moi, l'invincible moi prend la première place partout. C'est une infirmité à peu près incurable. On a beau enfouir son moi au fond de l'âme, il reparaît malgré qu'on en ait, comme un bâton plongé dans l'eau remonte toujours à la surface.
M. Féli est un homme admirable à étudier dans l'intimité de son caractère: bien différent de tant d'hommes à grand renom, qui ne sont beaux à voir que dans leurs livres, tout comme les araignées et les vers à soie, qui filent des toiles merveilleuses et sont de vilains petits animaux. Plus on pratique M. Féli, plus on avance dans son intimité, plus on rencontre de ces beautés intérieures, de ces perfections de l'âme insaisissables de loin et qui ne se révèlent qu'à l'observation de la vie familière. On croit assez généralement que M. Féli est un homme d'orgueil et d'un orgueil fougueux. Cette opinion, qui a détourné de lui bien des catholiques, est incroyablement fausse. Pas d'homme au monde plus enfoncé dans l'humilité et le renoncement à soi-même. S'il en était autrement, il ne comprendrait pas le christianisme, qui se résume tout entier dans l'humilité; et certes il le comprend au delà de toute expression. Sa vie est une vie de dévouement et de sacrifice à la mission qu'il a reçue de préparer l'avenir. C'est là le mot de tout ce qu'il a fait; il ne faut pas y chercher' autre chose. Ce que l'on a pris pour de l'orgueil de l'homme n'est que de l'intrépidité de l'apôtre: certes,
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les martyrs et les Pères de l'Église étaient des gens bien orgueilleux. Tout ceci est d'autant plus vrai, que je suis arrivé ici avec un peu de ce préjugé sur son caractère, qui court le monde, et que je n'ai été détrompé que par la claire vue du fond de son âme et de toute sa vie. Sa mission est si rude et lui coûte tant, qu'il serait bien fou de l'embrasser aussi fortement, si ce n'était que de la gloire; car c'est vraiment un fagot d'épines qu'il presse contre son sein.
Ses conversations valent des livres, mieux que des livres. Impossible d'imaginer, à moins de l'avoir entendu, le charme de ces causeries où il se laisse aller à tout l'entraînement de son imagination: philosophie, politique, voyages, anecdotes, historiettes, plaisanteries, malices, tout cela sort de sa bouche sous les formes les plus originales, les plus vives, les plus saillantes, les plus incisives, avec les rapprochements les plus neufs, les plus profonds; quelquefois avec des paraboles admirables de sens et de poésie, car il est grandement poète. Dès l'âge de sept ans, il a commencé à observer la nature dans ses moindres détails, et il s'est fait ainsi un prodigieux trésor d'observations, d'où il tire des comparaisons qui donnent à ses pensées une grande lumière et une grâce infinie. Le soir, après souper, nous passons au salon. Il se jette dans un immense sopha, vieux meuble en velours cramoisi râpé, qui se trouve précisément placé sous le portrait de sa grand'mère, où l'on remarque quelques traits du petit-fils, et qui semble le regarder avec complaisance. C'est l'heure de la causerie. Alors, si vous entriez dans le salon, vous verriez là-bas, dans un coin, une petite tête, rien que la tête, le reste du corps étant absorbé par le sopha, avec des yeux luisants comme des escarboucles, et pivotant sans cesse sur son cou; vous entendriez une voix tantôt grave, tantôt moqueuse, et parfois de longs éclats de rire aigus: c'est notre homme, Un peu plus loin, c'est une figure pâle, à large front, cheveux noirs, beaux Bibl. rom. 132/136. 11
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yeux, portant une expression de tristesse et de souffrance habituelle, et parlant peu: c'est M. Gerbet, le plus doux et le plus endolori de tous les hommes.
Montalambert vient de publier la traduction des Actes de la nation polonaise, depuis le commencement du monde jusqu'à son martyre, par Adam Mikiewich, poète polonais, le plus grand poète moderne, dit M. Féli. Ce livre est admirable: c'est quelque chose qui tient du style des prophètes et de l'Évangile. Je n'ai jamais vu plus surprenante poésie. Je pense que tous les amis de Y Avenir seront avides de ce livre.
Les rédacteurs de V Avenir, dispersés par la cessation du journal, n'en continuent pas moins l'œuvre catholique. M. Féli compose son grand ouvrage, qui ne paraîtra malheureusement qu'au bout de deux ans, au lieu de huit mois, comme je vous l'avais d'abord annoncé, parce que le champ s'agrandit à mesure qu'il avance. M. Gerbet continue ses conférences sur l'introduction à la philosophie de l'histoire; M. de Coux, les siennes sur l'économie politique. Montalembert donne des articles à la Revue des Deux Mondes; il en a paru un fort remarquable sur le Vandalisme en France. M. Féli a envoyé ces jours-ci à la même Revue un article sur une histoire d'Italie, par Micali. M. Rohrbacher est à Malestroit, dans le Morbihan, où se trouve une maison semblable à celle-ci; il travaille à une histoire de l'Église. Bore étudie les langues orientales à Paris. M. Dault- Duménil fait un travail sur Calderon, admirable poète catholique, qu'il veut tirer du fond de l'Espagne, où il dort, pour le révéler à notre siècle. M. Combalot se livre à la prédication. M. Jean de La Mennais est tout entier à sa fondation d'écoles de Frères, qui comptent aujourd'hui vingt mille élèves. J'ignore ce que fait M. Daguerre. Et moi, si fose me nommer après tous ces grands noms, je ramasse les miettes qui tombent de la table où sont assis tous ces hommes si riches en savoir; car si ma bouche est petite, grande est
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ma faim, comme disait une petite fille en demandant l'aumône.
Veuillez excuser, Monsieur, la longueur de cette lettre: j'espère que vous pardonnerez à celui qui parle en faveur de Y homme dont il parle, et que votre indulgence, grâce à ce considérant, passera au reclus de la Chênaie tout ce qu'il dit de trop à Rayssac. C'est qu'aussi, voyez-vous, Rayssac et la Chênaie sont étroitement unis dans mon cœur.
A M. F. DU BREIL DE MARZAN
La Chênaie, 2 juin 1833.
Quand vous viendrez, apportez-moi celles de vos poésies que je ne connais pas encore. La poésie me fait beaucoup de bien, et, au sortir de nos lectures, je suis heureux, si jamais. Je fais peu de vers pour le présent. Cent mille idées se présentent; mais je les chasse comme des tentations. Je perdrais tout mon temps si je les écoutais. Je fais sagement, n'est-ce pas? Cependant j'écris quelque peu, mais seulement pour me tenir en haleine.
Au risque de vous importuner, je vous prierai de m'apporter les Orientales à votre prochain voyage.
A M"e EUGÉNIE DE GUÉRIN.
Paris, 12 juin 1833.
Comme tu le dis, jamais aucune lettre de toi à moi; j'en ai gémi bien souvent, je m'en suis plaint à moi-même; et je n'ai pas rempli ce que je me promettais toujours. C'est très-étrange qu'ayant tous deux des ressemblances d'âme si intimes, nous ne nous soyons jamais communi-
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que nos pensées par un échange régulier et suivi avec empressement. Tu as fait, toi, plusieurs tentatives pour établir entre nous deux ce courant de pensées confiées, que tu saurais si bien alimenter, mais toutes ont échoué. Tu n'as rien tiré de moi que quelques minces filets d'eau de temps à autre. Et, depuis plusieurs mois, c'est une aridité absolue, un refus inexorable de communication. Je sais tout le mal que je t'ai fait et que je me suis fait, j'ai tout su, tout vu en moi-même, tout, sauf la raison première de mes façons à ton égard, qui se cache dans le fond opaque de ma nature. Les causes secondes ne sont pas si recelées: je vais te les exposer, te les abandonner et moi avec elles. Les lettres que je t'écris vont à toute la famille, c'est un usage de confiance excellent en lui-même et qui marque une grande union, mais il demanderait, je crois, quelques réserves surtout à l'âge où nous sommes venus. On ne parle pas à tous la même langue; il y a des sujets et des tournures d'entretien qu'on n'adresse qu'à de certaines individualités: il y a des lettres sans secrets, et qui renferment plus que des secrets. (J'ai péché une fois contre ce que je dis ici, lorsque je t'ai demandé part d'une correspondance qui t'est bien chère et que tu voudrais dérober plus qu'il ne t'est possible peut-être: je saisis avec joie cette occasion de reconnaître ma faute qui est plus grande que ses apparences. Tu essayas de me le faire comprendre une fois : je t'ai fait souffrir en cela). Enfin ce qui se raconterait à chacun pris à l'écart, se révèle péniblement devant tous, au milieu du cercle de la famille. La nature des cettres que je t'écrirais si nous avions libre-échange, se rapporterait assez, je crois, aux goûts de ton esprit, car pour les âmes je ne saurais jamais leur parler; j'y mettrais beaucoup de ma tête et de ses manières de vivre; en un mot, tu saurais par où et comment j'existe en moi-même. Mais t'imagines-tu ce qui reste de charme à les récits divulgués, et avec quel abandon la plume se répand, prévoyant une lecture publique? Voilà ce qui
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m'a réduit aux aridités qui te désolent. Il n'y a pas d'autre raison qui me soit présente, non, je n'en vois pas. Tu as pensé que la politique entrait pour quelque peu dans les motifs du silence absolu que je garde presque sur toutes choses. Dis à cette pensée de s'en aller, elle se trompe. Si je n'écris jamais un mot sur les affaires du temps, c'est qu'il n'y a réellement rien dans mon esprit à ce sujet. Après une courte période d'entraînement pour quelques points d'un système politique, je me suis retiré dans une entière indifférence, non pas aux destinées de la société, mais aux partis qui se la disputent aujourd'hui. Je regarde ce qu'ils font sans m'inquiéter de le juger; je n'ai de sympathie pour aucun et n'en parle que par nécessité. L'influence de M. de Lamennais sur moi n'a pas été si grand que tu crois; je me suis hâté de ressaisir mon indépendance, un moment engagée, car le peu que je pense, je veux le penser par moi-même. Quant à quelque passion qui me rendrait malheureux et me rongerait secrètement, voici ce que j'ai à dire: les autres motifs dont je viens d'affirmer qu'ils n'existent pas, ont de la possibilité, et je pourrais admettre leur existence chez moi, mais ce dernier n'a pas même cette chance de possibilité d'existence. Je puis me tromper, et peut-être vaudrait-il mieux que ce fût une erreur, mais je ne crois pas qu'il y ait jamais en moi aucun développement, même médiocre, de passions. Je touche à vingt-cinq ans, et je n'en ai ressenti le moindre symptôme; tout ce qui paraît de la nature de mon organisation morale n'annonce rien de semblable et contredit complètement tes conjectures.
— Et l'histoire sentimentale d'il y a trois ans, diras-tu?
— C'était un enfantillage et un enfantillage forcé qui pis est; il n'en est rien demeuré en moi que le souvenir du ridicule que j'encourus et qui m'atteignis, comme il est fort probable. Mes troubles et mes souffrances sont dans ma tête: toute ma vie est là. Si le calme parvient à s'y établir, je serai l'homme du monde le plus tranquille et le plus monotone. Je réponds ici sommairement aux questions
170 Maurice de Guérin.
contenues dans ta dernière lettre et n'entreprends aucun récit du passé. C'est une fort longue histoire que celle de trois ans de vie dans la période que je parcours. Il est difficile de l'exposer avec ordre et dans sa suite naturelle. Je ne l'entreprendrai pas ainsi. Elle passera insensiblement dans mes lettres, à mon insu peut-être, ce qui vaudra beaucoup mieux.
Mimi et toi ne faisant qu'un, je ne vous sépare en rien et vous parle à tous deux.
Adieu, mon amie. Uzur\ot.
Hyppolite (sic) est ici depuis trois semaines; il part le 19.1
A MUe EUGÉNIE DE GUÉRIN,
AU CAYLA
La Chênaie, 21 juin 1833.
Que je rends grâces, ma chère amie, à ce papier s. fin, si léger, si aérien, qui te permet d'écrire sans rétrécir la causerie dans le cadre d'une simple feuille, et te laisse deviser à l'aise sans crainte de dépasser le taux ordinaire de nos ports de lettre! Mon papier n'est pas aussi délicat, et partant je ne puis pas t'écrire aussi longuement. A vrai dire, je crois que je serais assez embarrassé pour remplir ce grand papier aussi bien que toi: non que je me trouve en disette de propos et que mon cœur tansse vite d'expressions; mais je ne me sens pas cette abondance, cette fécondité d'âme qui se répand, qui court sans perdre haleine, et toujours avec un charme infini. Ma plume est lourde et marche comme une tortue; c'est comme du plomb qui se traîne sur le papier. Ce n'est cependant pas la philosophie ni des
i Lettre inédite publiée par A. Lefranc, M. de Guérin (Paris H. Champion) p. 135—137.
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habitudes de pensée graves, lentes, mathématiques, qui font poids et ralentissent l'allure de mon discours, car je n'ai pas un grain de tout cela; c'est un défaut de nature qu'il faut porter sur la longue liste des qualités privatives dont il a plu au ciel de m'enrichir. Mais, pour faire court, je te dirai que ma résignation est à peu près complète là-dessus comme sur bien d'autres points, et que je n'aspire à autre chose sinon à faire soupçonner par le peu que je dis ce qui me reste à exprimer. Il est des sources qui ne s'annoncent que par quelques gouttelettes d'eau.1
J'ai visité, il y a quelques jours, les ruines d'une abbaye et d'un château gothique, aux environs de Dinan. Ce château fut celui des princes de Léhon, vieille famille bretonne qui n'a laissé son nom qu'à ces décombres. Six tours tronquées comme un homme qu'on couperait par la moitié sont tout ce qu'il en reste; elles sont plantées sur la plate-forme d'un monticule qui domine une belle étendu de pays. Je m'assis sur une brèche et je me chauffai paisiblement au soleil avec les lézards gris qui font les honneurs du manoir. Les ruines de l'abbaye ont moins péri que celles-là; mais c'est bien plus déplorable. Le cloître existe encore en entier; c'est un édifice fort ordinaire. L'église seule, qui devait être remarquable, à juger par ce qu'il en reste, a été horriblement maltraitée. Elle n'a plus d'autre voûte que le ciel, et elle étale ses grands murs décoiffés et son enceinte béante avec une tristesse extraordinaire. Une vieille femme crasseuse nous introduisit dans cette pauvre nef, et nous y vîmes quelque chose de pire qu'une écurie . . . Les moines couchés, les bras en croix, sur leur oreiller de pierre, gisent çà et là parmi les ordures, et leurs sépulcres ouverts laissent voir, non pas des ossements, mais des débris de vases que je ne veux
1 Voy. pour les lacunes: A. Lefranc p. 243 — 245.
172 Maurice de Guérin.
pas nommer. J'étais surtout désireux de voir une chapelle, derrière le chœur, où les Beaumanoir avaient leurs caveaux. Même profanation. J'ai remarqué un bon vieux chevalier qui dort sur sa pierre, une main sur son cœur et l'autre sur son épée. Il ne faut pas s'étonner de cette désolation: je ne sais quels Anglais ont fait leur gîte dans l'abbaye et y parquent comme les troupeaux sur la tombe d'Achille. En allant demander à ces Anglais la permission de visiter les ruines, nous traversâmes leur cuisine, et nous y rencontrâmes deux miss, assez proprement mises et point mal du tout, acharnées à trancher les restes d'un roast-beef. Je t'avoue que mes idées qui dans ce moment, étaient tant soit peu tournées à l'illusion des vieux souvenirs, éprouvèrent un rude échec à ce spectacle, et vraiment il y avait de quoi désarçonner l'imagination la plus chevaleresque et la plus aventureuse. Nous étions deux à faire cette course. Ces sortes de plaisirs sont solitaires de leur nature, et, si l'on est plus de deux à en jouir, leur charme s'évanouit en grande partie. Mon compagnon était Ëlie de Kertanguy, Bas-Breton, grand et beau jeune homme accompli de tout point. C'est avec lui que je cause ici. car nous avons à peu près la même tournure d'idées; seulement, lui a une bonne tête que je n'ai pas, un esprit solide que je n'ai pas, et une sagesse d'imagination que je n'ai pas. Que restet-il donc pour la ressemblance? Il reste ce qu'il y a de ressemblance entre la goutte d'eau trouble et la goutte d'eau claire.
Je suis un pauvre concile à consulter, car je suis encore plus dénué de sagesse et de lumières spirituelles que de toute autre chose; mais on a vu des fous qui vendaient la sagesse, et c'est ce qui m'encourage à accepter ce rôle de casuiste que tu me donnes. Il est vrai qu'on ne doit pas ouvrir un livre qu'on sait être mauvais d'un bout à l'autre, et une femme moins que personne. Mais si un livre tombe entre les mains dont
Lettres et Fragments. 173
la lecture offre de l'intérêt, et contienne néanmoins quelques passages délicats, je ne vois pas de raison pour l'abandonner, pourvu qu'on lise avec prudence et retenue. Aux premiers mots qui annoncent ces passages, il faut s'arrêter tout court pour sauter à pieds joints par-dessus, comme on fait dans un chemin où se rencontrent des fondrières. Eh! mon Dieu, s'il fallait s'abstenir de tout livre qui n'est pas parfaitement pur, autant vaudrait renoncer à toute lecture; tous les livres seraient à l'index. Je crois que Charles a les œuvres de Bernardin de Saint-Pierre; tâche de te les procurer. Bernardin est très-pur, plein d'amour pour la nature, qu'il sent profondément et décrit avec un charme merveilleux. Son style est une des merveilles de la langue française; tu seras enchantée de son exquise douceur. Pour tout dire, en un mot, c'est un des ouvrages qui te conviennent le mieux. Si quelqu'un, dans le pays, a acheté le Livre des Pèlerins Polonais, annoncé dans le compte rendu de l'Agence, fais en sorte qu'on te le prête . . . J'aurais vraiment du regret que tu ne pusses le lire. M. Féli en est enthousiasmé; c'est assez faire son éloge. Tu ne connais pas encore de poésie pareille à celle-là, si j'en excepte la Bible. Je te promets des larmes. Je ne puis m'empêcher de citer le passage suivant, qui me tombe scus les yeux en ouvrant le livre, au moment où j'écris. L'auteur s'adresse aux Polonais:1.
r Votre pèlerinage est devenu la pierre de touche des «princes et des docteurs de ce monde; car, dans votre «pèlerinage, n'avez- vous pas reçu plus de secours des «mendiants que des princes?
«Et dans vos combats, et dans vos prisons, et dans «votre pauvreté, n'avez-vous pas trouvé plus de nour- «riture dans une prière, que dans toute la science des «Voltaire et des Hegel, laquelle est comme du poison,
1 voy. les vers de Maurice de Guérin «Sur la Pologne» (l'Avenir de 29 sept. 1831) A. Lefranc p. 259 s
174 Maurice de Guérin.
-et plus que dans toute la science des Cousin et des <'Guizot, lesquels sont comme des moulins vides?
Je vous le dis, en vérité, que toute l'Europe apprendra de vous qui sont ceux qu'elle doit appeler «puissants et sages; car maintenant, en Europe, le pourvoir est un opprobre et la science une folie.
«Mais s'il y en a parmi vous qui disent: Nous voilà sans autres armes que le bâton de pèlerin, comment
< pourrons-nous changer Tordre établi dans les nations <grandes et puissantes?
ux qui parlent ainsi doivent se rappeler que l'em- ^pire romain était grand comme le monde, et que « l'empereur romain était puissant comme tous les rois «d'aujourd'hui pris ensemble.
Et voilà que le Christ envoya contre l'empereur «douze hommes simples; mais comme ces hommes «avaient l'esprit saint, l'esprit de sacrifice, ils vain-
< quirent l'empereur.
Et s'il y en a parmi vous qui disent: Nous ne «sommes que des soldats illettrés, comment pourrons- -;nous vaincre par notre parole les sages des nations «les plus éclairées et les plus civilisées?
Ceux qui parlent ainsi doivent se rappeler que les
< sages d'Athènes passaient pour être les plus éclairés et «les plus civilisés du monde, et qu'ils n'en furent pas «moins vaincus par la parole des apôtres; car les apôtres ■ ayant prêché au nom de Dieu et de la liberté, le -peuple abandonna les sages et vint aux apôtres.-
Quelle nation que celle à qui on peut adresser aujourd'hui de semblables paroles, et quel homme que celui qui les adresse! Cet homme s'appelle Adam Mikiewich. Ses poésies sont peu connues, à cause que sa langue est peu pratiquée; mais M. Féli. qui les connaît, place Adam à côté de Byron pour la hauteur du génie.
. . . Qui diable peut avoir eu l'idée de réimprimer cette pauvre pièce sur la Pologne, qui n'a d'autre mérite que ie sentiment qui l'a inspirée? Je serais curieux de
Lettres et Fragments. 175
le savoir. Qui que ce soit, ne sait-il pas que le temps est passé où l'on ressuscitait les morts?
A M. F. DU BREIL DE MARZAN
f La Chênaie, 9 août 1833.
Chassez donc, mon cher François, chassez loin de vous, avec un signe de croix, cette mauvaise pens e que j'aie murmuré de votre silence. J'étais tellement convaincu que vous aviez de bonnes raisons pour ne pas m'écrire, que, malgré toute l'impatience avec laquelle j'attendais votre lettre, je n'ai pas à me reprocher le plus petit dépit contre vous. N'allez pas non plus prendre cela pour de l'indifférence. Gardez-vous-en bien, car j'aimerais mieux cent fois que vous me crussiez furieux et emporté. C'est tout simplement la confiance que j'ai en votre amitié qui me fait endurer patiemment ces trop longs intervalles qui séparent vos lettres et vos visites, sans qu'il entre en moi le moindre soupçon d'oubli de votre part, ni la moindre colère, parce que je suis aussi sûr de votre affection pour moi que de la mienne pour vous, et que cela tient tranquille.
Les vacances, qui me permettront de courir à vous, ne tarderont pas à s'ouvrir, j'espère. Mais, hélas! mon cher, à part le bonheur que j'aurai de vous voir, je les vois arriver avec bien du chagrin. A cette époque, il me faudra prendre un parti, prononcer sur ma vocation, décider de mon existence tout entière. Voilà trois semaines que je suis à cette pensée, l'œil tourné au dedans de moi pour tâcher de découvrir ce qui s'y passe, scrutant, furetant, mettant tout sens dessus dessous dans ma pauvre âme, afin de trouver cette perle de la vocation qui peut être cachée en quelque coin. Je ne sais si je cherche mal ou si Dieu ne bénit pas mes recherches; mais jusqu'ici c'est peine perdue.
Dans cette investigation, j'ai rencontré bien des sou-
176 Maurice de Guérin.
venirs que je croyais muets, bien des débris du vieil homme dont je croyais avoir nettoyé mon âme, bien des mots, bien des noms encore écrits que je croyais effacés. Il faut dire aussi que j'ai trouvé par-ci par-là quelques désirs de vivre pour Dieu, quelques efforts pour me rendre meilleur, une petite provision,sinon de mérites, du moins de bonnes pensées; mais de vocation religieuse, pas la moindre trace. Que dites-vous, François, de cette destinée qui me chasse incessamment devant moi, sans me laisser respirer; qui, une fois, me jette sur le rivage, et tout aussitôt renvoie, comme la mer, un flot pour me reprendre? N'est-ce pas assez que de notre ignorance terrible sur nos destinées spirituelles? Faut-il encoie que le chemin d'ici à la mort soit presque aussi ténébreux que celui par delà la mort? Vous concevez, mon cher, dans quelle fièvre de pensée tout cela me jette. Prêt à me relancer dans le monde, je ressemble à un cavalier qui met le pied à l'étrier pour enfourcher un cheval dont il se méfie et malaisé à mener. Où m'emportera cette capricieuse monture? Quel sera le dénoûment de cette nouvelle complication de mes destinées? Point de réponse. — Il y a des moments où tout ce qu'il y a d'amer, de sinistre, d'accablant dans la vie humaine, vous apparaît à la fois; c'est la réalité de l'existence de l'homme qui se découvre, et je vous assure qu'elle se découvre à moi dans toute sa nudité depuis quelques jours. En ce moment je jette dessus le voile de votre amitié, et je ne vois rien que de doux. Mais la perspective d'une séparation, prochaine peut-être, et sans espoir de retour, si elle a lieu, me verse de l'amertume jusque dans cette consolation. Pardon, mon cher, si e vous entretiens aujourd'hui si tristement; du moins cette fois j'ai raison de me lamenter, et si c'est dans votre sein que je jette toutes ces tristesses, prenez-vous-en à l'abandon et à la confiance de mon amitié en votre amitié. Ëcrivez-moi, si vous en avez le loisir; conseillezmoi, malmenez-moi pour mon défaut de volonté.
Lettres et Fragments. 177
AU MÊMF»
La Chênaie, 19 août 1833.
Aveugle suis, ne sais où aller doye:
De mon bâton, afin que ne fourvoyé, Je vais tâtant mon chemin çà et là:
C'est grand pitié qu'il convient que je soy: L'homme égaré qui ne sçait où il va.
Charles d'Orléans Un jour, François, au fil de notre causerie Je laissai s'en aller les secrets de ma vie. Ce fut une revue où vos yeux tour à tour Regardèrent passer beaux souvenirs d'amour, Rêves de poésie et de bien longues files D'illusions, fuyant gracieuses, agiles, Chacune au mieux parée et portant ses couleurs, Et ses nœuds de rubans et ses fragiles fleurs; Chacune, derrière elle, en sa marche flottante, Laissant jouer au vent son écharpe ondoyante; Et chacune, en dépit de son air tout joyeux. Portant bien près d'éclore une larme en ses yeux. Puis, à pas mesurés, sans détourner la tête, Une procession morne et toute muette S'en venait, comme on voit les rangs noirs et profonds. De moines sur leur chef baissant leurs capuchons, Sous un cloître moisi pousser, quand minuit sonne, La tête d'une longue et pesante colonne. C'étaient mes souvenirs de deuil et de malheur, Évoqués devant vous du plus profond du cœur; Des doutes ténébreux, des croyances fatales, Qui marchaient devant moi comme des lampes pâles Au temps où je laissais sur le foyer sacré S'amonceler la cendre et la suie à leur gré; Des spectres tout honteux de passions impures, Qui portaient en passant la main sur leurs figures; Les mânes détestés de maint rêve orgueilleux, Mort de confusion dans un coin ténébreux. Enfin, comme une queue à cette marche sombre,
178 Haurice J<= Guérin.
Pêle-mêle suivaient, indistinctes, sans nombre, Les terreurs de mon âme, et ces rêves sans nom Qui creusent dans la tête un abîme profond, Ces effrois inouïs de la nature humaine Qui sent, à certains jours, une main qui l'entraîne Sur une pente immense, et puis comme une voix Qui dit: Homme vivant, dis-moi ce que tu vois?
— La gueule d'un grand puits d'où monte un air
humide; La nuit, rien que la nuit dans cette gorge vide. J'ai poussé trois grands cris et rien ne me répond, Bien qu'une voix murmure et nomme l'homme au fond.
— Vous regardiez, l'œil vif et le front taciturne, Défiler devant vous la légion nocturne,
Et peut-être admiriez, voyant ces trépassés, Ombres de tant de voeux et de rêves brisés Sous les pieds du Temps, lourd comme un géant
de pierre.
Que dans mon cœur (le cœur est un champ funéraire Où chacun en pleurant ensevelit ses morts) J'eusse déjà creusé, comme les hommes forts. Tant de tombeaux, et fait de mon âme un lieu
sombre, Un mortuaire noir que la poussière encombre.
Le passé, le passé! Si rien n'en revenait, Si dans la solitude il se tenait muet; Grand sépulcre, si mieux tu verrouillais tes portes, Oh! je ne verrais pas l'ombre des choses mortes, Se dressant devant moi dans les nuits sans sommeil, Défiler la parade en leur triste appareil, Narguer d'un rire amer les resies de ma vie Et jeter en passant la pierre à ma folie. On verrait moins de fronts pâles et réfléchis, Mais aussi devant Dieu moins de genoux fléchis, Moins de coupables reins saignant sous le cilice, Et moins de pleurs lavant les souillures du vice.
Lettres et Fragments. 179
François, vous avez vu. Tournons le dos, voici L'avenir; tout est pur et reluisant en lui. C'est un char qui n'a pas encore foulé la terre; Gardons-nous de pousser ce beau char dans l'ornière, Quand nous serons dessus: évitons les chemins Pétris et défoncés par les torrents humains, Conduisons-le si bien qu'à la fin de la route. Lorsque nous descendrons, personne ne se doute Que nous venons de loin, tant il sera luisant, Tant il aura pris peu de poussière en roulant. Mais où l'ordre de Dieu veut-il que je le mène? Comment s'orienter en cette vaste plaine? C'est l'énigme: j'attends le mot de jour en jour. Sur mon char attelé debout, au carrefour.
Vous voulez, mon ami, que mon âme, lassée De tant de vains essors et de toute pensée, S'en aille retrouver là-bas, comme un abri, Son rêve le plus doux pour se cacher en lui; Qu'elle fasse retraite et demande le voile, Ce voile plus serein qu'une lueur d'étoile, Plus pur que la blancheur du ciel au point du jour, Dont l'âme s'enveloppe, elle et tout son amour, Comme les chérubins aux flammes immortelles, Qui se font pour aimer un dais avec leurs ailes. Allez de ce côté, dites-vous. Oh! j'irais, Plus vite que l'oiseau dans son asile frais. Quand les grandes chaleurs pèsent sur la nature; J'irais où veut mon cœur, faire vœu de clôture: Sainte et douce clôture, entier dépouillement, Adorable prison, portes de diamant Qui se ferment, avec de saintes harmonies Comme celles du ciel, sur deux âmes bénies Qui n'ont plus à quêter de ce bonheur qu'il faut Aux colombes sur terre, aux beaux anges là-haut!
Mais je ne porte pas cette lettre divine
Qu au front pur des élus un doigt d'ange dessine,
180 Maurice de Guérin.
Afin qu'au beau royaume ils puissent être admis. Je rôde comme Adam autour du paradis, Et je n'espère pas qu'on m'en ouvre la porte. Mon amour de quatre ans, ce rayon que je porte Parmi le siècle impur, comme un rayon de Dieu. N'est dans mon pauvre cœur que la langue de feu Qui s'abattait jadis du haut du ciel en terre Pour embraser le bois du sacrifice austère.
Je suis errant, François, et longtemps le serai, Et j'irai par pays, et je cheminerai, Tirant à l'aventure et n'ayant d'autres guides Que les oiseaux du ciel, dont les ailes rapides Bruissent dans les airs, et, par leur sifflement, Réjouissent le cœur du pèlerin tremblant Que la lune a surpris dans la lande sauvage. Dieu ne m'a point tracé la carte du voyage; Il m'a mis simplement le bourdon à la main Et m'a dit: Va. Je vais au hasard du chemin: C'est mon épreuve à moi; mais, grâce à l'habitude, Cette façon d'aller n'est pas encore si rude. Mes pieds sont endurcis, la ceinture de cuir Prête force à mes reins, les garde de fléchir. Et puis, de temps en temps, je trouve sur ma voie De secourables cœurs que le Seigneur m'envoie, Quand la lourde fatigue a grimpé sur mon dos Et sous sa pesanteur fait craquer tous mes os, Des amis comme vous, dont la main présentée Ravive mon courage et m'aide à la montée.
La Chênaie, 20 août 1833.
Votre lettre charmante et vos vers charmants me sont arrivés, mon cher François, comme deux bénédictions, comme ces messagers de grâce dont parle Milton, qui sont les plus agiles de tous ceux que Dieu dépêche vers nous. La Sagesse, qui d'ordinaire a la parole sèche et même un peu grondeuse, discourt par
Lettres et Fragments. 181
votre bouche d'une façon si suave; elle revêt des conseils de formes si séduisantes qu'il y a vraiment du plaisir à être fou, quand on vous a pour mentor. Voilà pourquoi, dans la pièce que je vous envoie, je vous accuse mes péchés, mes vieux péchés, en liant cette confession à nos causeries précédentes, où je ne vous avais guère conté que les belles aventures de ma vie.
Malgré vos avis si sages et si lumineux, je suis encore livré à l'indécision, à l'anxiété, au va-et-vient d'une âme faible et plus mobile qu'une feuille de tremble. Je suis en équilibre sur la question, et je n'ose pas hasarder le moindre effort pour le rompre, parce que je redoute également la chute, de quelque côté que je tombe. C'est une rude position. J'attends de jour en jour une lettre de mon père, qui probablement me tirera d'embarras en décidant la péripétie de cette espèce de drame que jouent les volontés de mon âme. Je vous informerai du dénoûment aussitôt la toile tombée, et j'attendrai aussi à cette époque pour demander à M. Féli cette chère faveur suspendue jusqu'au temps des vacances, qui ont commencé il y a quinze jours. Alors je serai libre de toute pénible incertitude et pourrai être tout entier à mon bonheur.
A M. DE LA MORVONNAIS