‹ Journal, lettres, poèmes et fragmentsChapitre 12 sur 43 · RUE D'ALGER, A PARIS · texte numérisé non relu

RUE D'ALGER, A PARIS

[30 mai 1835.] Cela vient à malheur: une affaire à traiter pour ma condition de donner des leçons est survenue pour demain. S'il me venait au moins la consolation de savoir que Paul est sorti triomphant de son terrible pas d'armes!

264 Maurice de Guérin.

Adieu, mon ami, excusez-moi, je vous écris sur le genou et prêt à partir: la plupart de mes loisirs sont ainsi; comme ces courriers qu'on ôte de dessus un cheval pour les enfourcher sur un autre, je n'ai de repos que le temps rapide qui s'écoule nécessairement entre la fin d'une action et le commencement d'une autre.

Adieu encore, excusez-moi pour demain et croyez-moi toujours tout vôtre.

AU MÊME

Paris. 16 août 1835.

C'était hier, mon cher ami. un anniversaire de joie converti en tristesse: celle dont la fête tombait le 15 d"août nous a ôté à jamais la joie de ce jour. Je l'ai passé presque en entier avec Paul, nous livrant tous deux à la mélancolique redite des souvenirs et sondant l'étrange énigme de cette vie. Un coup de la veille, aussi terrible qu'inattendu, nous avait précipités bien bas dans l'affliction et les sombres routes, et va vous y faire tomber aussi, mon cher Hippolyte. Une maladie, dont les caractères ne s'annonçaient pas d'abord pour être graves, a tourné tout d'un coup aux extrémités et nous a enlevé, avant-hier matin, notre excellent ami l'abbé Daubrée. Il a succombé à une fièvre inflammatoire, alité depuis un mois. Je le visitais fréquemment; mais l'agonie est survenue si prompte que je n'ai pu assister au pied de son lit. Je suis sûr que vous avez été dans ses dernières pensées. Il m'entretenait souvent à votre sujer et me parlait avec espoir de son voyage pro:eté en Bretagne. Quelles réflexions ajouter à de semblables nouvelles? La confusion où l'on tombe d'avoir été, la veille, plein de confiance dans la vie, suspendrait le cours de l'âme, si la douleur pressante et qui cherche à se mêler ne se précipitait vers les amis. A ce coup si douloureux viennent se joindre pour moi

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des craintes bien cruelles: le choléra, qui s'étend dans tout le Midi, est entré dans notre département; je l'ai lu hier dans les journaux. Il est bien pénible d'être si loin des siens dans de pareils moments, et de ne pouvoir partager le danger. Je balance maintenant en moimême si je dois faire ce voyage. Voici ce qui me tient en suspens: le peu de temps que je pourrais passer dans ma famille (ce serait à peine trois semaines), et les déchirements de la séparation en présence du fléau et dans un doute terrible. Si je pouvais essayer ce péril jusqu'au bout, je serais déjà en chemin; mais nous quitter sous la menace de la mort et m'en retourner, moi, en lieu sûr, laissant tout ce que j'aime exposé à tous ces traits, c'est une considération qu'il est bien difficile de braver. Que sont devenus, mon cher Hippolyte, les jours de tranquillité entière que nous avons passés ensemble? C'est un temps et un bonheur qui ne se renouvelleront plus; les conditions en sont perdues. Il ne s'ouvre aucune perspective sereine dans l'avenir.

Mille amitiés bien tendres, mais bien tristes, à Amédée et à François. Notre pauvre famille est en deuil pour bien longtemps.

A Mlle EUGÉNIE DE GUÉRIN,

AU CAYLA

Paris, 11 octobre 1835.

Je suis arrivé mercredi ici. Voilà mes voyages et mes vacances terminés comme une espèce de songe; je me réveille au milieu du bruit de la ville. La longueur de notre course ne m'a laissé que très-peu de jours à passer à Saint-Martin, huit à peine. Nous avions fait une première station chez Mme de Maistre, sœur d'Adrien, qui habite un joli petit château, dit les Coques,' sur les coteaux de la Loirs, à quelques lieues de Nevers. C'est

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là que nous avons pris haleine, après avoir fait à pied le trajet de Tours à La Charité, cinquante lieues environ. Tu vois que je deviens décidément marcheur, et que la distance d'ici au Cayla pourra bien ne plus m'effrayer quelque jour. Saint-Martin est au milieu des bois qui couvrent une grande partie du département de la Nièvre. C'est une grande surprise que de rencontrer, à mi-côte d'une colline sauvage, un magnifique jardin français dessiné par Lenotre. La vie de château se mène dans ces demeures avec tout son charme. Il n'y a de dame que Mme de Sainte-Marie; sa fille, comme j'ai dit, habite, dans la belle saison, le château des Coques; l'hiver la ramène à Paris.

Je vais reprendre mes travaux ordinaires, et m'avancer de tout mon pouvoir vers le but que je me suis donné. J'en suis séparé par une assez forte distance, et le chemin n'est pas des plus aisés; mais à moins d'être né au milieu des biens ou d'attendre philosophiquement la fortune dans son lit, il faut prendre un parti et s'enrôler parmi les travailleurs. Il y en a tant de travailleurs aujourd'hui, et surtout dans les carrières libérales ! On se coudoie à l'instruction publique comme aux écoles de médecine, comme dans le barreau. Cela est cause que la difficulté des épreuves auxquelles les aspirants sont soumis a été doublée; on a haussé les barrières qu'il faut franchir. On dit que la Providence a mis dans le cœur des hommes l'amour du pays natal, pour empêcher que les contrées fertiles et douces ne fussent sans cesse envahies et disputées par les habitants des climats rigoureux. Il ne faudrait pas que la même loi s'appliquât avec la même force à la condition natale, nous aurions une société pétrifiée; mais je crois que l'hérédité des professions, l'amour de l'état de son père, nous sauveraient d'un grand embarras et peut-être de grands malheurs, s'ils pouvaient reprendre quelque racine dans la génération présente. C'est à quoi les gouvernements ne songent pas, ouvrant de plus en plus les voies de l'in-

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struction, ce qui est fort bien, mais ne pouvant ou ne sachant pas élargir à proportion les carrières destinées à recevoir les jeunes gens qui débordent tous les ans des écoles. Il y a partout engorgement, malaise, comme dans une foule qui veut forcer une issue étroite. Je me trouve engagé au milieu de cette foule, et j'y étouffe un peu . . .

A M. H. DE LA MORVONNAIS

Paris, octobre 1835 (vers le 15).

Voilà une bien longue interruption entre nous, mon cher Hippolyte: deux mois de silence. C'est comme une absence; nous allons nous retrouver, goûter de nouveau la joie des entretiens, nous raconter les pensées de la séparation. J'ai voyagé:1 je ne sais quel mouvement de mon destin m'a entraîné sur les rives de la Loire jusqu'à la mer. Je ne prévoyais pas cette excurs on la veille de mon départ. J'ai vu le long du fleuve des plaines où la nature est puissante et gaie; de royales et antiques demeures, toutes marquées de souvenirs qui tiennent place dans la triste légende de l'humanité: Chambord, Blois, Amboise, Chenonceaux, les villes des deux bords, Orléans, Tours, Saumur, Nantes et l'Océan grondant au bout. De là, je suis rentré dans l'intérieur des terres jusqu'à Bourges et Nevers, pays des grands bois, où les bruits d'une vaste étendue et continus abondent aussi. J'ai fait cent lieues à pied, le reste à cheval, en voiture, en bateau à vapeur. J'ai pris des fatigues que je regretterai longtemps et vivement, à travers les grandes campagnes, à monter d'horizon en horizon jouissant de l'espace et gagnant cinq ou six fois par jour ces impressions qui s'élèvent de toutes parts des étendues de pays nouvelles et s'abattent par volées

1 voy. Journal 13 octobre 1835 p. 112 s

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sur le voyageur. Le courant du voyage est bien doux, je le suivrais volontiers toute ma vie. Oh ! qui m'exposera sur ce Nil? Rentré dans Paris et remis à la meule où je suis condamné, je retire à grand'peine mon esprit des lointains que j'ai parcourus; je tâche à me replier, à reprendre avec un peu de cœur la vie attachée. Je voudrais étendre un peu d'onction sur la croix où la nécessité, que je vois venir avec ses clous et son marteau, va m'attacher. Écrivez-moi, mon ami; vous savez que vos lettres sont des calmants pour moi.

A M. PAUL QUEMPER,

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