‹ Journal, lettres, poèmes et fragmentsChapitre 13 sur 43 · A SAINT-MALO (ILLE-ET-VILAINE · texte numérisé non relu

A SAINT-MALO (ILLE-ET-VILAINE

Paris, 26 octobre 1835.

J'ai expédié vos malles, mon ami, comme nous en étions convenus, par le roulage ordinaire de la rue Bailleul. Elles vous arriveront dans douze ou quinze jours. La lettre de voiture vous sera remise par le voiturier. — Vous voilà donc avec les frères et dans les causeries. Que je vous envie ce bonheur, et que ces mois sombres et pluvieux auront de charmes pour vous, passés dans l'intimité, au coin des foyers aimés! Pour moi, aguerri par la nécessité, je brave les boues éternelles de certaines rues, la longueur des courses et toutes les difficultés matérielles de mon métier, bien que parfois je rentre attristé par le froid, l'humidité ou cette mélancolie d'atmosphère qui se répand si fréquemment sur Paris. Dimanche prochain je m'établirai enfin dans mon nouveau quartier. Cette pr se de possesion d'une chambre confortable me sourit moins aujourd'hui: je ressens une vive peine de quitter mon pauvre hôtel de Valence où j'aurais peut-être partagé la chambre d'un ami. Mais je suis engagé, et d'ailleurs les impitoyables distances exigent ce sacrifice. Je ne suis pas encore allé voir

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Letellier, et je balance. Bien que, dans ma position, la somme de trente ou quarante francs, de temps à autre, ne soit pas indifférente, la répugnance que j'ai pour cette façon d'écrire en articles, et le petit nombre de sujets que je puis traiter, me retiennent et m'empêcheront peut-être de faire cette démarche. Vous savez qu'Absalon me plaisait fort quand nous nous sommes quittés; je n'ai pas changé de goût depuis, ma fantaisie se maintient dans ces sortes de sujets. N'en riez pas, ni vous, Amédée; et vous, Hippolyte, ne vous écriez pas que mes goûts dégénèrent et que je suis infidèle à la poésie: j'aborderais de bien meilleure grâce un petit traité sur la révolte du fils de David, qu'une dissertation sur B. de Saint-Pierre, par exemple, ou tout autre sujet du même ordre. Ce pauvre Bernardin, il y a trois ans que je le néglige, et bien d'autres livres encore.

Le monde politique est tombé, comme vous savez, dans un silence plat. L'orgie de Grand- Vaux vient de rompre cette monotonie. Vous en connaissez sans doute les détails et avez lu le charmant article de Nettement dans la Quotidienne. Le monde littéraire s'est réveillé à grand'peine et s'est frotté les yeux pour aller voir le Don Juan d'Autriche de C. Delavigne. On dit que c'est fort spirituel. Adieu, mon ami; je vous fais ici une chronique réchauffée qui ne vaudrait pas mieux que le dîner du proverbe. Je finis donc en vous priant d'embrasser les frères comme je vous embrasse.

A Mlle MARIE DE GUÉRIN,

AU CAYLA

Paris, 30 octobre 1835.

Je voudrais, s'il était possible, ma chère Marie, te détromper de l'étrange erreur où tu es à mon égard. Tu penses que je t'oublie, que je vous oublie; il n'y

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a qu'à ouvrir ta lettre pour voir que c'est là ta persuasion intime, que tu exprimes d'une manière assez indécise, il est vrai, mais qui n'en laisse pas moins démêler le fond de ton idée. C'est une véritable douleur pour moi que cette pensée existe chez toi, sourtout si quelque chose de ma part en a été l'occasion. Que serait-ce? La rareté de mes lettres? Mais j'écris régulièrement tous les mois. Leur forme? Mais je n'y vois rien d'extraordinaire et qui porte à tirer les conclusions que tu semblés en avoir déduites. J'écris le plus souvent rapidement, entre deux leçons, quand je peux, dans les moments qui me restent et qui la plupart sont fort courts. Comme je pense que l'attachement que j'ai pour vous ne peut être l'objet d'un doute, il arrive, faute de temps quelquefois, et pour aller au plus pressé, que je passe sur les formules et termine brusquement ma lettre. Quant au reproche de la largeur des marges, avoue-le, n'est-ce pas un enfantillage, et peut-on sérieusement accuser qui que ce soit de froideur pour deux doigts de papier laissés en blanc? C'est regarder les grandes choses à la loupe. Le procès que tu me fais est basé sur des observations microscopiques. Eh! mon Dieu, à regarder les gens de trop près, quelle amit'é pourrait subsister? Je ne crois pas que personne gagne à être observé: les allures secrètes de tous les hommes sont si misérables! A cette accusation, une autre vient se joindre encore plus hasardée, si cela se peut: je vis, dis-tu, dans le vague, dans les nuages, ne songeant ni au passé, ni à l'avenir, pas même au présent Si cela était, à l'âge où me voilà venu et après l'enseignement pratique que j'ai reçu, je serais, en vérité, un bien pauvre garçon et dont il faudrait à peu près désespérer Pour peu qu'on soit muni de sens, on est descendu de ses nuages à vingt-cinq ans, et Ton s'applique tout de bon à se faire un avenir positif. Les chimères s'en vont avec l'âge: c'est bien commun, tout le monde le sait et le répète; les miennes m'ont été ôtées comme

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aux autres, je ne suis point privilégié et ne voudrais point l'être pour cela. Si je savais qu'il m'en fût resté quelqu'une, je me l'arracherais violemment comme un ridicule Et, d'ailleurs, ma façon de vivre ne m'interditelle pas toute espèce de vague? Crois-tu qu'on en puise beaucoup dans Lhomond ou la Méthode grecque, et qu'en courant dans la crotte de Paris on rêve au septième ciel? — Je ne dis rien de ma vie. — C'est qu'elle ne fournit rien à dire. Je vais et viens du faubourg Poissonnière au quartier du Luxembourg, donnant des leçons. C'est toujours le même retour des mêmes choses et rien hors de ces choses. Je ne vais pas dans le monde; je ne vois personne qu'Auguste. Ma vie est aussi monotone ici qu'elle pourrait l'être au fond d'une campagne, et même plus stérile en choses à raconter, car il n'arrive rien à qui va par mesures réglées comme l'aiguille d'un cadran. Autre accusation encore, mais celle-ci vient de papa: je persiste dans des systèmes de politique, de religion. Une fois pour toutes, et, je vous en prie, ajoutez foi à mes paroles, je n'ai aucune espèce de système en rien ni pour rien. Je ne pense jamais à ces choses-là; elles me sont totalement étrangères et me le seront toujours. Croyez-moi enfin sevré de M. de La Mennais: on n'est pas éternellement à la mamelle; je suis aussi libre de lui que possible. Je ne suis, grâce à Dieu, de l'école de qui que ce soit. J'aime mieux n'être rien que disciple; car, en fait d'idées, c'est le cas de dire: Ne soyons rien pour rester quelque chose.

Adieu, ma chère amie; je t'embrasse, et donne-moi l'absolution, avec Eugénie, de ma très-vénielle faute.

A M. H. DE LA MORVONNAIS

Paris, 5 décembre 1835.

Cette impatience de savoir la disposition de mes journées et comment tournent les chemins que je suis,

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afin que votre pensée puisse s'y engager avec moi, m'a touché d'un sentiment bien doux et de ceux qui ne peuvent guère prendre leur expression dans le langage. Mais vous élevez beaucoup trop ma vie et lui attribuez une dignité dont elle n'est pas investie, en parlant, à mon endroit, de souffrances, d'épreuves et de courage à les supporter. Non, mon cher Hippolyte, ma part n'est pas si belle que vous la faites. Les difficultés de ma vie consistent dans quelques fatigues matérielles, à quoi le corps s'endurcit vite et prend même un surcroît de forces, et dans les dégoûts d'une profession qui a déjà beaucoup gagné sur mes répugnances par l'action lente, mais irrésistible, de l'usage, qui apprivoise les plus sauvages esprits et les range, presque à leur insu, à une entière soumission. Tout s'émousse, tout se dissout insensiblement. Les résolutions les plus fermes abandonnent chaque jour quelque chose d'elles-mêmes au cours des heures. Toutes les rébellions rentrent par degrés dans le sein commun. Il y a une pente de toutes choses, qui ne souffre pas qu'on la remonte longtemps. J'ai pris mon cours dans la vie; je vais et viens conduit par l'habitude, tenant mon esprit au milieu du chemin, et le gardant avec soin de ces pensées qui le tirent à côté et ne servent qu'à altérer la monotonie des jours qui est si belle et prête quelque chose à l'existence même la plus menue. Rendu à ce point, je n'ai pius lieu d'appliquer aucun courage. Il a fallu, il est vrai, quelque résolution pour y arriver, mais de peu de valeur dans le fond et empruntée aux circonstances. Voici les principaux traits de l'ordonnance de mes journées: je suis sur pied dès sept heures pour une leçon à donner dans le voisinage; de là je cours au collège Stanislas, à l'autre bord de Paris, et j'y suis retenu jusqu'à six heures du soir. Il me reste alors une heure et demie pour dîner et repasser à l'autre extrémité de la ville, où m'attend une dernière leçon qui se clôt à huit heures et demie. Ma liberté se lève

dans la nuit. L'accoutumance ayant usé les aspérités de cette vie, il ne lui reste guère qu'un défaut, mais capital: c'est de réduire à quelques débris le temps, dont les études qui doivent me porter au-dessus de la condition présente réclament de grandes portions. Accorder le soin de la subsistance avec des travaux si exigeants me paraît un problème insoluble à Paris. Mais le temps est si fécond en meilleurs conseils et dénoue parfois si aisément des nœuds qui eussent défié une épée, que je me suis retiré dans la sécurité à cet égard. Vous me portez à produire quelques essais de composition, à découvrir quelques côtés de prix que vous estimez qui se trouvent dans mes facultés. Mon ami, pourquoi rompre le cours d'une résolution sage et altérer son œuvre, qui se forme si lentement et qui est si coûteuse? Laissez rentrer les eaux dans leur cours naturel et caché, et se ranger aux destinées tranquilles d'un lit fort mince et sans nom. Mon esprit est casanier et fuit toute aventure; celle du monde littéraire répugne directement à son humeur, et même, soit dit sans la moindre suffisance, il la dédaigne. Elle lui semble imacinaire, soit dans son essence, soit dans le prix qu'on y poursuit, et partant mortellement blessée d'un secret ridicule. Envisager la vie à l'œil nu, dans l'étendue sévère et monotone qu'elle présente à quelques-uns, me paraît plus conforme à l'intérêt de l'esprit et rentrant mieux dans les règles de la sagesse que d'appliquer sans cesse ses yeux au prisme de l'art et de la poésie. Pour embrasser l'art et la poésie, je voudrais qu'ils me fussent démontrés éternellement graves et hors de doute comme Dieu. Ce sont deux fantômes douteux et d'un sérieux perfide qui cachent sous leur lèvre un rire moqueur. Je ne veux pas essuyer ce rire.

Vous touchez, 1 en passant, une plus haute question quand vous m'annoncez que vous avez parlé à ma sœur

1 La fin de cette lettre a été publiée par A. Lefranc p. 140 s.

de mon ébranlement dans ma foi à l'avenir du Catholicisme. Ces questions religieuses sont en effet d'une telle élévation au-dessus de ma tête que je n'essaierai pas ici ni ailleurs d'en approcher. Le Catholicisme porte, dit-on, la société, la société me porte et je suis un fardeau si léger et si vain qu'il leur restera bien assez de force à l'un ou à l'autre pour me soutenir moi et un grand nombre encore, sans doute. Aussi vais-je sans inquiétude sur ce point. Ceci a [-t-il] la tournure d'une profession d'égoïsme assez formelle? nullement, mon ami. J'ignore la nature du vaisseau sur lequel je navigue; je sais seulement qu'il ne sombrera pas de mon vivant, c'est ce que je constate. Adieu, mon ami, cette lettre s'est trouvée prise comme à mon insçu par la réponse aux questions que vous m'aviez adressées. Si vous n"y trouvez pas marqués ces souvenirs tristes et secrets qui vous alarment si douloureusement, ne l'imputez pas à mon affaiblissement de ces souvenirs. Ce parfum ne périra qu'avec le vase où il est attaché.

Adieu encore. Mille amitiés vraies à Paul, Amédée, François. Mes remerciements bien sincères à vos bons serviteurs.

AU MÊME

22 janvier 1836.

Enfin, voici Paul de retour et le grand vide de cette absence comblé. Je l'ai pressé de mille questions sur vous, sur Amédée, sur François, m'informant de ce que je sais comme de ce que je ne sais pas; car tout est empreint d'un charme singulier dans les détails sur des amis, pris de la bouche d'un ami, et difficilement pourrait-on citer un plaisir aussi doux que celui de recueillir la fraîcheur de ses souvenirs. Je viens, mon cher Hippolyte, vous marquer la joie que j'en ai reçue; mais voilée et se détournant pour céder toute mon âme aux pensées douloureuses qui s'y réveillent en foule à cha-

que retour de cette époque de l'année. Quand on pleure à des souvenirs aussi chers, il s'élève du fond du cœur, et comme de la place qu'ils y habitent, un parfum également mêlé de douceur et d'amertume; car tel est le privilège de quelques personnes, d'attacher à toutes choses la beauté de leur mémoire et d'en déposer le charme au fond même des sombres pensées du deuil. J'ai passé ce jour qui rouvre toutes nos blessures dans l'entretien des prières et du souvenir, remontant avec vous le calvaire de notre sacrifice.

Vous savez comment ma vie est établie; je tourne ma roue d'une manière égale et sans interruption, attaché à mon oeuvre comme ces esclaves Scythes à qui leurs maîtres crevaient les yeux pour en obtenir un travail soutenu et mené sans distraction. Je ne sais quelle visée prendra ma fortune; cela m'inquiète assez peu, car j'use du jour sans croire au lendemain.

Si le printemps devait vous amener cette année, comme il le fit l'année dernière, je ne prendrais pas les jours dans cette indifférence; j'aurais à les compter un intérêt aussi vif que doux. Pouvez-vous me donner cet espoir?

A Mlle EUGÉNIE DE GUÉRIN,

AU CAYLA

Paris, 9 février 1836.

J'ai vu avant-hier madame (nom illisible) qui doit partir dans quinze jours. Elle m'a dit avec beaucoup d'obligeance qu'elle se chargerait de mes commissions pour Gaillac. Je profiterai de sa complaisance pour t' envoyer ce que tu me demandes, les nœuds de velours pour le cou, le filet pour les cheveux (pourquoi as-tu choisi cette coiffure qui est fort laide?) et l'aube que Mimi m'a prié de lui envoyer. Je désire que ce petit envoi soit à votre souhait et remplisse exactement votre

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attente. Mais pourquoi craindre de tomber dans l'indiscrétion en adressant ainsi quelques demandes à ma bourse? Songez, mes chères amies, que je suis ici votre trésorier et que je veux que vous me considériez comme tel. Si vous m'aviez fait songer plus tôt aux manteaux, vous en auriez maintenant. J'aurais remis à Tannée prochaine d'en faire un pour moi, et je n'éprouverais pas le regret d'avoir les épaules bien couvertes depuis que je sais que le froid ou l'air humide vous pénètrent en allant a Andillac. Que je m'en veux de n'avoir pas songé à cela! J'ai bien mauvaise grâce, n'est-ce pas? Je ne vais au-devant de rien, il faut que je sois averti, qu'on me tire de ce qui ressemblerait à une distraction de cœur. M'en voudriez-vous pour ce motif, et pourriezvous quelquefois vous arrêter à me juger par les dehors? Non, je ne le crois pas. Vous avez trop de pénétration pour vous tromper un instant sur l'affection même la plus enveloppée ou la plus maladroite.

J'apprends avec beaucoup de plaisir que l'union si longtemps incertaine est enfin arrêtée. Je ne doute pas que toutes les conditions de bonheur ne s'y trouvent réunies, si la santé vient s'y joindre.

L'époque du voyage de papa s'avance. De loin, il est difficile de calculer ses moyens avec justesse; il faut être arrivé au moment même pour les apprécier véritablement. J'examine, dans ce moment-ci, ce que je dois attendre de ma fortune pour l'accomplissement de ma plus chère espérance.

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