‹ Journal, lettres, poèmes et fragmentsChapitre 14 sur 43 · A SON PERE · texte numérisé non relu

A SON PERE

22 mai 1836.

— Vous me croyez dope toujours de Y école et endurci dans l'hérésie? Je serais fort fâché que mon attachement

1 Fragment publié par A. Lefranc p. 141 s.

Lettres et Fragments. 277

aux écoles, systèmes, petites rebellions, réformes au petit pied, apocalypses républicaines, etc., eût la cent millième partie de la force de ia persuasion où vous êtes que je suis encore une de leurs dupes les plus ferventes. Voilà, je crois, la seconde fois que je me défends formellement d'appartenir au collège des apôtres de M. de Lamennais; me forcerez-vous de renier trois fois comme Saint-Pierre? Quatre et cinq, si vous voulez; je ne sortirai pas au chant du coq pour pleurer amèrement . . .

A M. H. DE LA MORVONNAIS

Paris, 30 juin 1836.

Êtes-vous au Val, mon ami? Puisez-vous, dans les aspects de cet horizon consacré par tant de souvenirs, de quoi suffire à l'entretien secret de votre âme? Mais pourquoi vous adresser cette question? Ne sais-je pas qu'entre vos douleurs et ces lieux c'est à jamais un échange de rapports consolants et intarissables? Là. votre tristesse est dans sa naturelle demeure, chez elle; car la douleur a une patrie, un foyer, et n'est heureuse qu'aux Leux qui l'ont vue naître. Le règne des beaux jours, la vivacité redoublée des vertus de l'air et de l'expression du paysage, peuvent ébranler les plus pesantes afflictions. Vous donc, de qui les chagrins participent de la nature poétique de votre esprit, c'est-à-dire se mêlent à la rapide circulation de vos pensées et de vos rêves, et par là sont plus exposés et plus tendres aux bonnes influences, pourriez-vous résister à la beauté du soleil et aux impressions de vos bords qui vous tiennent ce langage si bienfaisant, mêlé de tristesse et de joie? Mais, quelque confiance que j'aie aux influences naturelles pour adoucir vos souffrances, je ne suis pas dans une entière tranquillité sur le calme de votre état. Bibl. rom. 132/136 18

278 Maurice de Guérin.

Il est des douleurs auprès desquelles les plus belles saisons et les plus puissants paysages perdent leur crédit: ce sont *es douleurs de l'esprit, et je crois que vous y êtes en proie. Votre avenir littéraire vous inquiète; des doutes vous apparaissent, des aigreurs vous altèrent, mille nuages vous assombrissent. Pourquoi vous prêter à ce surcroît de tourments, tandis que dans la valeur de votre esprit vous avez de quoi vous rassurer pleinement, si vous étouffez des inquiétudes qui empêchent vos forces? Aucune œuvre ne peut grandir que dans le calme et par des moyens employés avec une claire conscience de leur étendue. Vous troublez ce calme et cette vue intérieure par les questions inquiètes dont vous vous fatiguez. Écrire comme sous les yeux du public est, je crois, une mauvaise méthode, bien qu'on la conseille. A mon avis, l'insouciance de ce public et l'interdiction à toute préoccupation d'avenir de pénétrer dans le sanctuaire du travail garantissent bien mieux la bonté de l'œuvre. Si nous jouons à la renommée, que ce soit en joueurs superbes ou railleurs, toujours audessus de la fortune bonne ou mauvaise, en gardant un éclat de rire à tout événement. Poète, que me demandez-vous des conseils sur la forme? Je n'en ai pas une plus vive intelligence que vous. Mais on ne l'accomplit qu'au prix d'un assez long attachement au même ouvrage et de lois sévères imposées à l'imagination. Que vous répond votre conscience sur ces deux points?

Je ne puis obtenir de ma fortune, la plus capricieuse des sibylles, une réponse à votre aimable question: quand viendrez-vous? La sévérité de ma position me retient à Paris cette année, bien qu'il y ait quatre ans que je n'ai vu ma familie. Les études qui me conduisent à l'agrégation sont si difficiles et d'un succès si peu assuré, que je ne puis prévoir l'époque de ma liberté. Je renouvelle dans une fréquentation journalière avec Paul et François les anciennes causeries; votre nom et celui de Marie y passent et repassent.

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