PLACE MALHERBE, 2. CAEN
Paris, 31 décembre 1836.
Vous sortirez de Caen le 6 janvier. Avez-vous mis cette résolution à l'abri des souffles qui amollissent ou emportent les volontés? Vous avez en vous-même de hautes retraites et d'une telle défense que vous avez pu épuiser l'opiniâtreté d'un ennemi le plus habile assiégeant du monde et qui va à l'assaut à genoux. Est-ce là que vous tenez en sûreté vos décisions de retour? Ah! si mon espérance, qui a été si longtemps ne sachant à quel terme s'arrêter, devait quitter la date que vous lui assignez et se mettre à courir encorel hélas! elle ne courrait pas, elle irait
Traînant l'aile et tirant le pied, Demi-morte et demi-boîteuse.
Vous allez revenir! Quel mot que celui-là et quelle perspective quand elle ne s'ouvre plus qu'à travers quelques jours!
Vous ne pouviez me donner un soin plus agréable que celui de vous disposer un logement, et sous le toit qui me couvre. Mais il a fallu retrancher de ma joie l'espérance de vous voir enfin entrer dans mon voisinage: il n'y a pas ici de chambre comme vous en voulez, à moins de cinquante francs, le service non compris (le service ne s'élève guère au-dessus de six francs). On m'en a montré une de trente, dont l'alcôve est fort grande et le plafond assez élevé, mais c'est au rez-dechaussée sur une cour, et peu de lumière. Au demeurant, nulle humidité et beaucoup de calme. Verrons-
280 Maurice de Guérin.
nous longtemps encore nos vœux les plus chers se briser à d'aussi petits achoppements que quelques écus?
Gaudin m'a présenté chez madame de la Renaudière. J'ai reconnu en elle ce qui m'avait plu à la première rencontre aux Tuileries, il y a dix-huit mois: c'est une grâce calme qui règne autour de sa bouche, et qui n'est pas démentie par sa parole tempérée et accoutumée à suivre des contours assez purs. Je ne me suis guère appliqué qu'à vérifier mes souvenirs, et vraiment je ne croyais pas qu'une physionomie de femme pût demeurer si longtemps inscrite et avec si peu d'altération sur le fond de poussière froide et incertaine qui compose ma mémoire.
Scudo, le grand Scudo, est ici, et pour tout l'hiver. Je l'ai déjà vu et entretenu grâce au Baron, qui nous a traités magnifiquement le jour de Noël. Le Vénitien a confondu mon attente et m'a paru un fort grave personnage. Je m'imagine que sa gaîté a gardé le voile pour ne pas s'engager avec la familiarité d'écoiier et les pesantes bouffonneries dont M. Francisque Michel a écrasé le banquet.
Minuit vient de sonner. Je suis heureux de vous consacrer les premiers moments de l'année qui vient de naître. Les derniers débris d'une année et les premiers d'une autre ont servi à composer cette lettre. L'amitié, comme nous l'entendons, pas~e les degrés du temps sans secousse et sans émotion.
Dites à mademoiselle Fouion que sa pensée, unie à un vœu que je fais pour moi-même, celui d'être bientôt amené en sa présence, s'entoure en mon âme des hommages les plus délicats que puisse offrir un demisauvage comme moi, et qui ne sait guère comme on en use avec les divinités.
Merci mille fois pour le Bernardin.
Tout vôtre à plein cœur,
M. de Guérin.
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