A MADAME
Mercredi 10 h 1/2 (Juin 1837). * ^Croyez-vous que je vous aime?» que de larmes j'ai versées sur ce peu de paroles! Jetées à la fin d'une lettre où je reçois les plus tendres marques de votre affection, elles portent un reproche si plaintif et si pénétrant que toutes mes forces en sont encore abattues. Quels charmes avez-vous pratiqués depuis quelques jours, reine des enchantements, pour dissiper mon humeur inquiète, détruire le principe de toutes mes injustices et me toucher enfin de je ne sais quelle grâce qui me rend un homme nouveau, animé de la plus vive foi en votre amour? Voyez à quel point je suis converti: vous m'avez pressé hier encore de ne pas manquer les occasions de fortune; j'avais déjà souffert de ce conseil plusieurs fois donné, il grossissait mes accusations; mais hier, je n'ai pu y reconnaître que l'inspiration du plus généreux intérêt, qu'un sacrifice à vos inquiétudes de mon avenir. ***, je dois vous admirer et vous aimer avec redoublement dans ce conseil, mais si je l'acceptais, serais-je encore celui qui mérite l'affection si dévouée qui vous l'inspire? Fautil, mon amie, que je rappelle votre histoire déplorable et quelle contrainte on a mise sur votre vie entière? Pauvre fiancée! la mort elle-même fut au moment de protester pour vous contre la violence qu'on vous faisait souffrir. Vous donc qui savez tout ce que coûte un engagement contre son cœur, croiriez-vous que je vous aime; tout ce que je vous ai appris de moi-même ne tomberait-il pas dans une comédie odieuse, si j'allais le plus volontairement du monde accomplir ce qui vous coûta presque la vie? Je vous entends qui ne vous reprochez rien moins que la perte de mon avenir. O mon amie, je vous
i Première impression: A. Lefranc, M. de Guérin (Paris, Champion 1910) p. 172 s. où se trouvent publiées les autres lettres de Guérin à Madame ***.
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en conjure, ne vous tourmentez pas avec cette pensée; je sais assez que vous y avez du penchant. Si vous saviez mon parti pris à l'égard de l'avenir et comme j'entends la vie, vous ne vous battriez pas de reproches sur ce point, vous vous applaudiriez plutôt.
Quand nous nous sommes trouvés seuls hier, je venais de lire votre lettre, j'avais le cœur plein de la touchante surprise du gage non demandé. Pourquoi mon bonheur n'a-t-il pas éclaté? Qu'avais-je à dire qui eût le droit de différer d'un instant les marques de ma reconnaissance? L'affreuse crainte me possède qu'un mouvement défavorable à mon cœur n'ait ému le vôtre dans ce moment. Mais en sommes-nous au calcul des signes et des paroles? Ne retombé-je point par cette crainte dans ce qui vous a si cruellement affligée?
Voici votre messagère. Vous me dites hier au soir et encore aujourd'hui par elle: « Vous n'êtes point gêné par ce retard d'un jour?-- C'est sans doute une façon de dire publiquement: quel bonheur I encore un jour! Y avez-vous mis un autre sens? Cela ne peut s'entendre à la lettre.
Adieu, ***, adieu 1 ce mot si triste, comme je l'écris vite et avec quel empressement de bonheur, quand je cesse de t'écrire pour courir me placer sous tes yeux!
Non, un jour encore dans tes regards ne me cause nulle gêne.
Étrange! s'avisa-t-on jamais d'une pareille question?
Le plus tourmenté et bientôt le plus triste des docteurs
A M. PAUL QUEMPER.
Paris, 15 mars 1838.
Deux lettres sans réponse! Qu'aurez-vous pensé de moi, mon ami? Aurez-vous attribué à la négligence, à
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l'oubli, un si long silence? Que j'en serais désolé! Quelle douleur de songer qu'un soupçon d'attiédissement par l'absence a pu entrer dans votre esprit! Rien dans mon cœur n'est coupable de ce qui a dû vous affliger; les événements seuls en sont la cause. Je vais tout expliquer.
Le jour même où vous m'écriviez votre lettre datée de la Nouvelle-Orléans, le 11 juin, je quittai Paris en convalescence d'une maladie de poitrine dont je donnais quelques signes à l'époque de votre départ. Arrivé dans ma famille après quelque séjour dans le Nivernais, je redevins malade, mais d'une autre maladie que celle dont je venais guérir les derniers restes. Une fièvre d'accès se déclara, qui, au bout de quelque temps, dégénéra en fièvre lente et de consomption. Trois mois se passèrent à descendre une pente douce, mais qui menait au bord de certain fleuve qu'on ne passe qu'une fois, et déjà j'avais un pied dans la barque, lorsque je me ravisai et repris tout aussi lentement le chemin de la vie. Le tout, aller et venir, a duré six mois.
A mon retour ici (1er février) j'ai eu vos lettres qu'on avait négligé de m'envoyer. Que je suis heureux, mon ami, d'y voir le plein succès de votre voyage et la promesse d'un prochain retour! Enfin vous avez conquis le gage du repos, du bien-être, de tous les biens; vous n'avez plus qu'à repasser l'Atlantique pour mettre la dernière main à votre oeuvre en vous établissant dans le seul pays où l'on sache jouir et donner quelque verve à l'usage monotone de la vie. Hâtez-vous donc, mon cher Paul; que ce beau mois de mai vous ramène parmi nous victorieux, content, et tel que mes vœux vous ont toujours voulu.
Je suis revenu ici assez bien rétabli et avec espoir de meilleure fortune. Qu'est-ce à dire et quelle étrange nouveauté est ceci? Rien sinon la chose du monde la plus commune qui se fait tous les jours et par tout pays, un mariage, ici, à Paris, avec une enfant qui naquit pour moi, il y a dix-huit ans, à six mille lieues
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de la France, à Batavia. Elle a nom Caroline de Gervain, de grands yeux bleus qui éclairent une physionomie fort délicate, une taille des plus déliées, un pied oriental de petitesse, enfin (sans amour-propre d'amant; un ensemble exquis et fin qui ne vous déplaira pas. La fortune est dans le commerce avec les Indes: pas considérable encore, mais avec toutes chances de développement. Les engagements sont pris et toutes choses réglées; nous n'attendons plus que les arrivages de Calcutta, qui nous apportent des pièces indispensables à la célébration d'un mariage, pour serrer les derniers nœuds. Si vous partez au mois de mai, vous serez ici à temps pour assister à l'agonie de ma vie de garçon et me voir sauter le pas.
On a bavardé infiniment sur le mariage: dans tous les temps on en a dit cent sottises et c'est une condition des plus décriées qu'il y ait. Je n'ai cure de tout cela, mais je pense que c'est une assez belle application à faire de tout ce qu'on a pu recueillir de sagesse et de bon sens sur la vie. Vos pensées sur le mélange égal de la poésie avec la réalité et le soin d'éviter les extrêmes ne pouvaient venir plus à propos: c'est une affaire d'équilibre que le mariage: vous m'avez donné le balancier. Quelle est sur ces matières l'opinion de notre ami des Grèves, qu'est devenu son esprit, je n'en sais rien; j'ignore même ce qu'il a fait de sa personne. Depuis son voyage avec Duquesnel au mois de mai dernier, je n'ai pas eu de ses nouvelles Je serais bien fâché que cette amitié- là fût rompue: je tiens à Hippolyte par toutes sortes de motifs de coeur et de souvenir. J'espère que votre retour sera l'époque d'un rapprochement général.
Soyez fidèle à la date que vous me marquez, le 1er mai; songez que je compterai les jours à partir de celui-là et qu'une erreur serait bien cruelle. Mon bonheur ne sera pas plein si je ne vous vois pas là, à mes côtés, un certain jours.
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