A MONSIEUR JULES BARBEY D'AUREVILLY
9, RUE DU PORT-MAHON, HOTEL DE NEUSTRIE PARIS. Vendredi, 3 février 1838.
Voilà deux jours d'attente perdus. Laisserez-vous finir ce troisième jour comme les deux autres? Je voudrais vous voir, causer avec vous; mais, hélas! je n'ai pas de parole et je me retire confus de mes essais d'entretien. Écrire vaut mieux et toujours vaudra mieux pour moi; de cette façon je dis à peu près ce que je veux dire, et d'ailleurs il y a dans le soin de placer les mots, quelque léger qu'il soit, une diversion qui trompe doucement les ennuis et fait qu'on arrive presque apaisé aux dernières lignes d'une lettre que le trouble a commencée.
Savez-vous quel livre j'ai dans les mains depuis trois jours? Les lettres de mademoiselle de Lespinasse. Quelle passion! quelle femme pour le XVI Ile siècle et pour tous les siècles! Je n'ai jamais vu tant d'amour. Est-ce l'état du moment ou la puissance du poison qu'il faut accuser? Je ne sais, mais aucune lecture ne m'a troublé comme celle-là. En vérité, je ne me savais pas une imagination si tendre et qui pût à ce point agiter mon cœur. Il m'a pris depuis trois jours une tristesse singulière; quelque chose se remue dans mon sein; je ne me connais plus et je presse ce livre comme un trésor dont je serais jaloux. On m'a demandé s'il était intéressant, j'ai répondu, qu'il m'ennuyait. Pourquoi ce mensonge et quel intérêt ai-je donc à cacher le charme que j'y trouve? Mais tout cela n'est qu'imagination, pure imagination, sans doute: est-ce que je ne connais pas la mesure de mon coeur? il n'est pas fait pour ces passions où l'on dit: Vous aimer, vous voir, ou cesser d'exister. Non, je ne le crois pas, ou il a un double fond que je n'ai pas soupçonné.
286 Maurice de Guérini
Elle dit cent fois qu'elle est bête, que l'esprit s'amoindrit en aimant, qu'une grande sensibilité fait du tort à l'intelligence et réciproquement, enfin c'est tout du long et tout justement votre opinion sur cette matière. Je m'attache volontiers à ces deux autorités, mais d'où vient que rien dans mon intelligence ne peut me consoler de la stérilité de mon cœur et que de l'indemnité promise je n'ai pas reçu un denier? Et vous, n'êtesvous pas de votre part une exception à cette loi? Mais qu'elle est différente de celle que je fais! Vous qui aimez comme une bête et n'en possédez pas moins tous les plus beaux privilèges de l'intelligence. Une petite explication, s'il vous plaît, ô vous femme et homme tout ensemble, à moi, espèce de demi-vie pour la tête et le cœur et peut-être . . . mais pour ce point-ci, la faute en est aux dieux qui firent ma jeunesse si triste.
Votre ami avec tout ce qu'il peut y avoir d'affection dans mon cœur, et cela, je le date comme elle, de tous les instants de ma vie. G. G.
Approuveriez-vous une suite de lettres sous ce titre: Lettres de ... à une femme restée son amie. Mais ma pos:tion et cent autres motifs m'interdisent une pareille composition, Mon Dieu! que de folies par ma tête. Je finirai par mettre un peu de pitié dans votre amitié pour moi.
AU MEME
14 février.
Je jouis d'une chaleur pleine dans la petite retraite qu'on a garnie pour moi. Les formes de la vie sont meilleures, mais le fond s'en ressentira-t-il? Qu'est-ce que je viens vous dire? J'aime et je suis aimé; tout est dit, ce semble, avec cela; pour plusieurs, peut-être, mais non pas pour moi. Toutes mes facultés ne sont pas remplies par cette certitude dont jouit mon cœur;
Lettres et Fragments. 287
le vide est plus haut, la souffrance s'y est réfugiée. L'amour, dit-on, c'est la plénitude de la vie. Quesz-ce donc à dire? Que je n'aime qu'à demi ou que ma vie est trop grande pour être remplie même par un amour parfait? Je n'ai pas cette présomption et je souffre pourtant, et je ne jouis presque jamais de l'oubli de tout dans une seule pensée. O tête inquiète! Il n'y a pour moi d'irréprochables que les moments d'exaltation gagnée par les enivrements secrets de la pensée ou les aiguillons cachés dans les liqueurs spiritueuses. Le bien-être dans l'irritation! Dans cet état, il me semble que je ne puis comparer ma pensée (c'est presque fou) qu'à un feu du ciel qui frémit à l'horizon entre deux mondes. Madame de Staël prétend qu'il est rare qu'un sentiment ou une idée soient dans toute leur force quand on peut les exprimer par une image; Dieu sait pourtant que je sens pleinement ce que je vous dis et que je serais fort empêché de vous donner une expression différente. On me trouve ici l'air triste, gêné, malheureux, si bien qu'on a été sur le point de me prendre à part pour une explication. Il leur semble que je me repens. J'ai protesté de l'absence de tout repentir des engagements pris, et de tout chagrin positif, et il n'y a rien de plus vrai. Mais comment persuader contre les apparences d'une figure frappée d'une tristesse ineffaçable? Ah! disent-elles, comme en se ravisant, c'est le retranchement de vos cheveux qui vous rend d'une mine si austère! Les cheveux repousseront et il n'y aura que plus d'ombre.
Adieu. Je remonte et vais faire le rayonnant autant que faire se pourra.
AU MÊME
11 avril 1838.
Hier, accès de fièvre dans les formes; aujourd'hui, faiblesse, atonie, épuisement. On vient d'ouvrir les fenêtres; le ciel est pur et le soleil magnifique.
288 Maurice de Cuérin.
Ah! que ne suis je assis à l'ombre des forêts!
Vous rirez de cette exclamation, puisqu'on ne voit pas encore aux arbres les plus précoces ces premiers boutons que Bernardin de Saint-Pierre appelle des gouttes de verdure. Mais peut-être qu'au sein des forêts, dans la saison où la vie remonte jusqu'à l'extrémité des rameaux, je recevrai quelque bienfait, et que j'aurai ma part dans l'abondance de la fécondité et de la chaleur. Je reviens, comme vous voyez, à mes anciennes imaginations sur les choses naturelles, invincible tendance de ma pensée, sorte de passion qui me donne des enthousiasmes, des pleurs, des éclats de joie, et un éternel aliment de songerie. Et pourtant, je ne suis ni physicien, ni naturaliste, ni rien de savant. Il y a un mot qui est le Dieu de mon imagination, le tyran, devraîs-je dire, qui la fascine, fattire, lui donne un travail sans relâche et L'entraînera je ne sais où: c'est le mot de vie. Mon amour des choses naturelles ne va pas au détail ni au recherches analytiques et opiniâtres de la science, mais à l'universalité de ce qui est, à la manière orientale. Sj je ne craignais de sortir de ma paresse et de passer pour fou, j'écrirais des rêveries à tenir en admiration toute l'Allemagne, et la France en assoupissement.
. . . J'ai le cœur si plein, l'imagination si inquiète, qu'il faut que je cherche quelque consolation à tout cela en m'abandonnant avec vous. Je déborde de larmes, moi qui souffre si singulièrement des larmes des autres. Un trouble mêlé de douleurs et de charmes s'est emparé de toute mon âme. L'avenir plein de ténèbres où je vais entrer, le présent qui me comble de biens et de maux, mon étrange cœur, d'incroyables combats, des épanchements d'affection à entraîner avec soi l'âme et la vie et tout ce que je puis être; la beauté du jour, la puissance de l'air et du soleil, ail, tout ce qui peut rendre éperdue une faible créature me remplit et m'en-
Lett es et Fragments. 289
vironne. Vraiment je ne sais pas en quoi j'éclaterais s'il survenait en ce moment une musique comme celle de la Pastorale. Dieu me ferait peut-être la grâce de laisser s'en ailer de toutes parts tout ce qui compose ma vie. Il y a pour moi tel moment où il me semble qu'il ne faudrait que la toucher du doigt le plus léger pour que mon existence se dissipât. La présence du bonheur me trouble, et je souffre même d'un certain froid que je ressens; mais je n'ai pas fait deux pas au dehors que l'agitation me prend, un regret infini, une ivresse de souvenir, des récapitulations qui exaltent tout le passé et qui sont plus riches que la présence même du bonheur; enfin ce qui est, à ce qu'il semble, une loi de ma nature: toutes choses mieux ressenties que senties. Demain, vous verrez chez vous quelqu'un de fort maussade, et en proie au froid le plus cruel. Ce sera le fol de ce soir.
Caddi corne corpo morto cade.
Adieu; la soirée est admirable; que la nuit qui s'apprête vous comble de sa beauté.
. . . Vous voulez donc que j'écrive quelque folie sur ce fol de Benvenuto? Ce ne sera que vision d'un bout à l'autre. Ni l'art ni l'histoire ne s'en trouveront bien. Je n'ai pas l'ombre d'une idée sur l'idéal, et l'histoire ne connaît point de galant homme plus ignorant que moi à son endroit. N'importe, je vous obéirai. N'êtes-vous pas pour moi tout le public et la postérité? Mais ne me trouvez-vous pas plaisant avec ce mot où sont renfermés tous les hommes à venir qui se transmettront fidèlement de l'un à l'autre la plus complète ignorance du nom de votre pauvre serviteur? Je veux dire que je n'aspire qu'à vous, à votre suffrage, et que je fais bon marché de tout le reste, la postérité comprise, pour être aussi sage que le renard gascon.
290 Maurice d* Giénn.
AU MÊME
Lundi, 16 avril, lendemain de Pâques.
La grand'messe (je l'ai entendue debout) m'a tellement fatigué que je n'ai pu faire autre chose dans toute la journée d'hier que déjeûner, dîner et ne rien faire. Cette faiblesse que je ressens dans les sources mêmes de la force, me fait tomber dans la plus triste mollesse. Rien n'est doux comme le relâchement volontaire de l'énergie, l'indolence des hommes forts est presque glorieuse, et il y a je ne sais quelle grâce à laisser aller au sommeil ou aux voluptés des membres pleins de vie. Mais l'affaissement du vieillard, mais tomber corne corpo morîo cade, qu'y a-t-il de plus cruel que cet anéantissement et sa honte secrète? J'ai pourtant, comme vous, mes coups de trompette de Guillaume Tell : le timbre si éloquent de votre voix, quelques accents de musique, rerum natura, les beaux arts. 0 vous qui n*entendez rien à la beauté plastique, comment avez-vous toute l'éloquence de ces matières et pouvez-vous soulever tout ce qui me reste de vie par quelques paroles? Vous m'avez laissé tout ému et l'âme pleine d'un feu que j'aime, la dernière fois que vous êtes venu. Qu'il fait bon disputer avec vous sur les sujets où vous prétendez n'avoir que de l'ignorance, et qu'il y a de charme à voir l'ardeur de votre âme échauffer le paradoxe dont vous voulez vous couvrir:
... à travers le masque, on voit à plein le traître.
Le temps est des plus fâcheux aujourd'hui. Vous me verrez demain si le jour est meilleur. Si je ne pouvais sortir, me dédommagerez-vous par quelques lignes?
Y ours.
Lettres et Fragments. 291
AU MÊME
Lundi, 24 avril.
Je vous vois bien triste aujourd'hui par ce temps qui corromprait la joie la plus vive. Vous portiez, la dernière fois que vous êtes venu, la plus forte empreinte d'ennui que je vous aie vu depuis longtemps; et c'est si rarement que vous sortez sans masque lorsque vous avez quelque douleur! Ce que vous souffriez avant-hier était donc bien cruel? Je ne viens pas vous aider contre votre ennemi; les avis en pareille matière sont de peu de secours, et vous vous passerez bien d'un second aussi faible que moi. Je veux tout simplement que vous lisiez de mon écriture puisque vous y prenez plaisir et que c'est autant de sauvé sur votre mal. Mes ennuis ne ressemblent pas aux vôtres et ne peuvent leur ressembler; voilà pourquoi je puis vous parler de tout, même de ce qui m'accable le plus, sans vous causer nulle fatigue. Ce sont des récits étrangers, qui font que vous vous détournez de vous-même pour les écouter. Il y a peu d'accident dans ma vie, point de grande douleur; ni combats, ni retours de la fortune intérieure. Mon histoire morale se réduit à quelques traits que vous savez, et je ne pense pas que l'avenir la grossisse de beaucoup d'autres. Tout en moi se passe dans un coin de cerveau; c'est une contrée assez étrange, mes récits sentent un peu le visionnaire, mais comme jusqu'ici je n'ai attaché d'autre prix à mes rêves que celui que vous leur avez donné, peu m'importe quels qu'ils soient, pourvu que vous y trouviez quelque diversion à votre cœur.
Quel change avez-vous donné ces jours-ci à cette terrible préoccupation? Quand serez-vous donc aux affaires? Il n'y a pas d'autre moyen de vous sauver de vous-même. Les hommes comme vous ont beau vieillir: ils ressemblent au saule tout ouvert, tout délabré par le temps, et toujours plein de sève.
Farewell, and yours for ever. G. G.
292 Maurice de Guérin.
AU MÊME
Mardi soir, 22 mai.
Il pleut. Qui sait si je pourrai vous voir demain? Causons donc un peu. et avec cette chère illusion qui nous vient d'écrire, tâchons de nous récompenser. Il est vrai, je ne tire pas de cette ressource tout ce quelle contient; je me délibère rarement à écrire, et cela encore pour fournir une carrière de quelques lignes sur un morceau de papier qui n'envelopperait pas une boucle de cheveux. Mais quoi! ignorez-vous que tout se passe laborieusement dans ma tête et que rien n'en sort que par une manière de sécrétion des plus lentes et des plus douloureuses? Ahl j'ai une organisation bien cruelle! Elle m'accorde avec tant de peine ce que je lui demande! Ingrate, elle vaudrait beaucoup mieux. Je ne veux pas vous dire tout ce qu'elle me coûte de souffrances; vous ne pourriez le croire et vous estimeriez que je suis dans ces accès où je retourne sur moi-même et suis tout attaché à me ronger le sein. Cependant ce que vous disiez dimanche est bien vrai: j'aime à écrire; mais c'est un penchant triste et plein d'angoisse comme celui qui nous entraîne à exercer une manie douloureuse. Oui, nous sommes de drôles d'animaux: vous vous plaisez à goûter tout ce qu'on peut goûter de la mort sans l'avaler tout-à-fait, et moi je suis assez friand de l'émotion de la pitié pour me rendre à mes propres yeux un des plus déplorables mortels.
Je ne tirerai jamais rien de bon de ce maudit cerveau où cependant, j'en suis bien sûr, loge quelque chose qui n'est pas sans prix. C'est la destinée de la perle dans l'huître au fond de l'Océan. Combien, et de la plus belle eau. qui ne seront jamais tirées à la lumière!
Demain, si les nuages tarissent, vous me verrez chez vous dans les premières heures de l'après-midi.
Voyez la folie! Je voudrais écrire quelque chose pour une revue, pour battre un peu monnaie; mais je n'ai
Lettres et Fragment-. 293
dans la tête que des sujets insensés, l'Hermaphrodite, par exemple. Personne d'assez hardi pour publier cela. Qu'en pensez-vous?
Votre ami Héautontimorouménos.
AU MÊME
Jeudi après-midi, 7 juin.
Vous voulez savoir dans quel état je suis sorti du sommeil. J'ai ressenti dans mes nerfs cette fatigue qu"y laisse une scène de tendresse, et dans mon cœur quelque chose comme la présence d'un sentiment dont le poids nous charge à la fois et nous charme. Ma tête est dégarnie de fantômes que les sons y avaient assemblés, Virgile, le Poussin, Claude Lorrain, et de plus doux encore: je suis rentré dans ma solitude.
Vous savez ce que j'aime dans ma pensée, sous quelles préoccupations je me plais à placer mon esprit: la vie étendue sous les campagnes, des sens tirés au gré de ma fantaisie du nombre infini des apparences, des rapports menés d'un objet à l'autre non par le raisonnement mais par le caprice ou je ne sais quel instinct; enfin, comme ce berger qui voyait les eaux courir dans l'épasseur du sol comme il eût fait à travers le cristal le plus pur, mon imagination est attentive à mille scènes qui se passent, dit-elle, sous l'impénétrabilité de la matière. La symphonie d'hier n'a-t-elle pas chanté tout cela? mais sur ce large fleuve chacun pouvait lancer son navire et le voir voguer les voiles pleines.
M. Augier est sorti tout triste. Il a découvert un idéal qu'il désespère d'atteindre. Pour moi, dont la confiance se dissipe si souvent et à tant d'endroits, je me sens toujours porté plus avant dans les mers, et je ne rne détacherai pas encore (pour mon malheur peutêtre) de la poursuite de l'île trompeuse.
Vous ne me saviez pas si affermi dans mes desseins. Bibl. rom. 132/136. 19
294 Maurice de Guérln.
Mais je suis mal dégrisé et il faut mettre les trois-quarts de ceci sur le compte des flûtes et des violons, Adieu, adieu, et fol ou non toujours vôtre.
AU MÊME
Jeudi, 2 heures après-midi, 14 juin.
Le jour est triste et j'imite le jour. Ah! mon ami, que sommes-nous, ou plutôt que suis-je, pour souffrir ainsi sans relâche de toutes choses autour de moi, et voir mon humeur suivre les variations de la lumière? J'ai pensé quelque temps que cette sensibilité bizarre était un travers de ma jeunesse qui disparaîtrait avec elle; mais le progrès des ans, en quoi j'espérais, me fait voir que j'ai un mal incurable et qui va s'aigrissant. Les journées les plus unies, les plus paisibles, sont encore pour moi traversées de mille accidents imperceptibles et qui n'atteignent que moi. Cela s'élève à des degrés que vous ne pourriez croire. Aussi qu'y a-t-il de plus rompu que ma vie. et quel fil si léger qui soit plus mobile que mon âme?
J'ai à peine écrit quelques pages de cette lettre dont le travail avait d'abord tant d'attraits. Qui sait quand je la terminerai? Mais j'y mettrai le dernier mot, assurément; je ne veux pas accepter le dédit cen- fois offert par l'esprit le plus inconstant et le plus prompt au dégoût qui fut jamais. Vaille que vaille, vous aurez cette pièce, pièce en effet et des plus pesantes; attirail de phrases presque pédantes sous ce joli nom de lettre qui suppose toute la grâce de l'esprit et ce qu'il y a de plus heureux dans les hasards du style, le tout plus léger qu'une vapeur. Si j'en croyais mes lueurs de bon sens, je renoncerais pour toute la vie à écrire un seul mot de composition. Plus j'avance, plus le fantôme (l'idéal) s'élève et devient inimitable. Ce mot propre, cette expression, la seule gui convient, dont parle La
Lettres et Fragments. 295
Bruyère, je n'ai jamais reconnu au contentement de mon esprit que je l'eusse saisie! Et l'eussè-je attrapée, reste l'arrangement et les combinaisons infinies, et la variété, et le piquant, et le solide, la nouveauté dans les termes usés, l'imprévu, l'image dans le mot et le contour, la justesse des proportions, enfin tout, le don d'écrire, le talent, et de tout cela je n'ai guère que la bonne volonté. — Demain, si vous voulez, nous irons dîner chez Gaudin.
Pardonnez-moi ce cours de rhétorique. Il faut garder et couvrir ces choses. Fi donc, le pédant!
Adieu. Bonjour. G. G.
AU MÊME
Mercredi, 20 juin.
Si vous voulez entendre parler d'un homme sans force, pris de langueur et de sommeil, informez-vous de moi. Aurais-je avalé quelque narcotique ou serait-ce le commencement d'une certaine léthargie où je voudrais tomber enfin pour avoir la paix? Ah! ce n'est sans doute qu'un engourdissement passager du serpent; bientôt l'âme lui reviendra avecque la colère. Mon ami, je suis l'incorrigible, celui qui vous chargera éternellement du mécontentement qu'il a de lui-même, de toutes choses et quibusdam aliis. N'êtes-vous point excédé de ces ravauderies d'une humeur que rien n'apaise? Nul ne sait ce qui se passe en moi; j'ai avec tout le monde le bon sens du silence. Je ne sais qu'une personne au monde à qui je voudrais comme à vous découvrir le dessous de ma taciturnité. Je vous dis tout: mais peut-on tout dire et ne sauter aucun détail des misères intérieures? Je ne vous épargne guère, et pourtant de combien de points je vous fais grâce! Vous savez que tel jour j'étais triste ou gai, abattu ou plein de courage; mais les causes de tout cela, voua les ignorez. Là surtout est la misère et ce qu'il y a de plus digne de pitié. Des hommes sont morts pour avoir flairé un billet parfumé: ce qui me pénètre et porte la souffrance dans
296 Maurice de Guérin.
mon sein n'est pas moins subtil que ces poisons invisibles. Joignez à cela des souffrances de cœur aussi bizarres que tout le reste, des mélanges incompréhensibles, des passions sans enthousiasme; ah! c'est là mon grand mal, un coeur qui ne s'exalte jamais et qui n'aime pas moins, ce qui rend mes affections semblables à des maladies chroniques pour le degré de douleur et les singularités. Un homme enfin fait de telle sorte que s'il était en peinture il passerait pour l'ébauche d'un artiste plein de passion et d'idéal, mais tout cassé par l'âge et pleurant son antique ardeur.
Encore de la folle mélancolie.
Adieu. G. G.
AU MÊME
Mardi soir, 10 juillet.
Le ciel de ce soir est digne de la Grèce. Que faisonsnous pendant ces belles fêtes de la lumière et de l'air? Je suis inquiet et ne sais trop à quoi me dévouer. Ces longs jours paisibles ne me communiquent pas le calme. Le soleil et la pureté de l'étendue me font venir toutes sortes d'étranges pensées dont mon esprit s'irrite. L'infini se découvre davantage et les limites sont plus cruelles. Que sais- je enfin? Je ne vous répéterai pas mes ennuis; c'est une vieille ballade dont je vous ai bercé jusqu'au sommeil.
J'ai songé aujourd'hui au petit usage que nous faisons de nos jours: je ne parle pas de l'ambition; c'est dans ce temps chose si vulgaire et les gens sont travaillés de rêves si ridicules qu'il faut se glorifier dans sa paresse et se faire, au milieu de tant d'esprits éclatants, une auréole d'obscurité. Je veux dire que nous vivons fort chrétiennement, usant de ce monde conformément au précepte de saint Paul, et plus tourmentés par notre imagination que ne l'était Tantale par la fraîcheur de l'eau qui irritait sa lèvre et le charmant coloris des fruits qui fuyaient sa faim. J'ai tout l'air ici de mettre
Lettres et Fragments. 297
la vie dans les jouissances, et je ne m'en défendrai pas trop, le tout, bien entendu, dans les intérêts de notre immortel esprit et pour son service bien compris; car, disait Sheridan, si la pensée est lente à venir, un verre de bon vin la stimule, et quand elle est venue, un verre de bon vin la récompense. Ah! oui, n'en déplaise aux spiritualistes et partant à moi-même, un verre de bon vin est l'âme de notre âme et vaut mieux pour le profit intérieur que toutes les chansons dont on nous repaît. Mais je parle comme un hôte du Caveau, moi qui voulais dire simplement que la vie de notre temps vaut à peine une libation.
Demain je dîne chez la Baronne. Peut-être me verrez vous entre midi et quatre heures. Sinon à après-demain.
Adieu. Que la nuit qui s'apprête vous comble de sa beauté. G. G.
AU MÊME
Mardi 2 heures, 24 juillet.
Prenez en considération le ciel pluvieux, la volonté souveraine de mia Caro, et accueillez gracieusement ce petit courrier. Voilà deux promesses faussées et deux billets payant pour ma personne: je serais plein de remords si je ne savais que je vous envoie à peu près ma valeur dans ce que je vous écris, et qu'à tout prendre mieux vaut encore me lire que m'écouter.
Voici ce que vous m'avez demandé l'autre jour, cette analyse du secret de ma très-aimable nature.
Maudit censeur, te tairas-tu? * Froid et enthousiaste; examen et imagination (imagination et examen serait plus juste, mais je transcris). Prs de beauté humaine vivante qui ait échappé aux redites après la chaleur du premier regard. Découverte immanquable de quelque attitude, mouvement de traits, geste ou façon, qui désenchante et gâte tout l'idéal. La beauté se dément toujours par quelque endroit. Courte admiration amour
298 Maurice de Guérin.
impossible. Esprit mécontent, disposition à la satyre triste et amère, dominée par un amour et une puissance extraordinaire pour l'idéal. Chûtes subites de l'enthousiasme ou de la gaîté mortellement blessés par des traits connus de moi seul . J'avais écrit un peu plus haut: ^L'enthousiasme dans une intelligence médiocre: De toutes les combinaisons tristes ou ridicules que présente l'esprit humain, aucune ne me fâche autant que celle-là.» Sera.' -ce pas le secret de mon éternel mécontentement? Débrouillez tout cela si vous pouvez; pour moi, grâce à Dieu, je commence à me soucier assez peu de ce qui peut se passer en moi, et veux enfin me démêler de moimême en plantant là cette psychologie qui est un mot disgracieux et une manie fott sotte de notre siècle.
AU MÊME
Jeudi, 3 heures, 2 août.
Je vous dirais bien des choses du fond de l'ennui où je suis plonge, de prùfundis clamarem ad te, mais il faut que je m'interdise ces folies: elles n'ôtent rien au mal, et l'on prend la ridicule habitude de se plaindre. Nous avons tant de ridicules que nous ne connaissons pas, qu'il faut du moins, autant que nous le pouvons, nous garder de ceux qui sont manifestes.
Vous m'avez dit un jour qu'en sortant du collège je devais être exagéré et en proie aux sottes manies qui ont travaillé toute cette jeunesse d'alors, mais qu'aujourd'hui, sans doute, j'étais vrai et ne jouais pas à l'ennui et au dégoût. Ah ! n'en doutez pas. Si je n'ai pas de bon sens, j'ai du moins un peu de ce goût qui est le bon sens de l'esprit, et rien, à mon jugement, n'est plus choquant, surtout à notre âge, que ces affectations de collège. Dieu merci, je ressemble assez peu à ce que j'étais daiis ce temps-là, et, si j'affectais quelque chose, ce serait de faire oublier ma personne d'alors.
Lettres et Fragments. 299
J'ai le malheur de m'ennuyer aujourd'hui comme je faisais sous les grilles de Stanislas: voilà la ressemblance; à cette époque de mon ennui, j'en disais plus qu'il n"y en avait, aujourd'hui j'en dis moins qu'il n'y en a: voilà la différence. Dans le nouvel état où je dois m'engager, le fond si riche que j'ai en moi recevra sans doute de grands accroissements; mais l'ennui grandissant, ma discrétion se fortifiera, et je ne désespère pas de parvenir bientôt à la perfection du silence. Dans l'état présent, mes ennuis peuvent avoir quelque originalité étant mêlés d'imagination et revêtus de quelque coloris. Une fois marié, adieu même à ce triste charme: je souffrirai les maux de la condition, et quelle condition plus commune? Alors, vraiment, sous peine du ridicule le plus vif, je devrai me taire. J'espère de mon bon goût la force de sourire et de fredonner sur tout ce que je prévois. En attendant, j'use de mon reste, comme on dit, pour vous conter les caprices rarement piquants mais toujours douloureux de mon imagination. Voulez-vous savoir ma vie? Je me couche à neuf heures du soir pour me lever à neuf heures du matin: le reste de la journée va comme il peut. Mandez-moi quel soir vous voulez que nous allions rendre notre visite aux jeunes attraits de madame Bodiment. Adieu. G. G.
AU MÊME
Jeudi après-midi, 23 août.
Il pleut. Ah! que je suis heureux de cette tristesse du temps, et qu'il y a du charme à se sentir tomber de saison en saison ! C'est le plaisir de passer que nous goûtons ainsi. Si la vie ne passait pas ou si nous ne passions point dans la vie, les changements ne nous toucheraient guère, et je ne vous parlerais pas si souvent de l'état des jours et des symptômes du retour du printemps- ou de l'automne. Autrefois je n'étais pas si pressé de vivre; je désirais vivement l'avenir, mais je
300 Maurice de Guérin.
savais l'attendre assez patiemment. Aujourd'hui, à peu près établi dans la vie et n'ayant aucune entreprise dont la fin soit cachée dans les années que j'attends, je suis travaillé d'impatience et trouve que rien n'est long comme le temps. J'ai cela de commun avec les grands personnages qui ne font qu'aller et venir et ne sauraient rester en place.
Vous m'avez rendu encore plus beaux ces vers de Racine:
Je la vis, je rougis, je pâlis à sa vue;
Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler.
Et encore n'était-ce pas elle, ni son ombre, mais une simple lettre. Je suis persuadé que sa vue soudaine vous eût accablé et que vous ménager de ces surprises ne serait pas être de vos amis. Ah! qu"êtes vous devenu en entrant dans cette loge? Mais vous étiez préparé, et votre pauvre cœur a pu supporter sa joie. Avec un cœur comme celui-là il doit y avoir des moments d'horrible souffrance; mais on est à l'abri de la consomption, de l'anéantissement douloureux dans l'inertie, mal nécessaire de ceux que le cœur n'agite ni n'échauffe. Ce sont des eaux dormantes qui ne connaissent ni les vents ni le soleil, et qui se gâtent dans l'ombre.
Samedi 25, on renverse le pot ici: je viendrai vous demander à dîner. Dites-moi si cela vous accommode. Si nous faisions ce jour-là cette éternelle visite que vous savez? Qu'en pensez-vous? Je m'équiperais à l'avenant
For ever vôtre. G. G
AU MÊME
Vendredi 5 heures, 5 octobre.
Je suis arrivé paisiblement, paisiblement j'ai dormi, et pas le plus petit malaise n'est venu rompre le bienêtre que j'avais gagné à notre souper. C'est ainsi que
Lettres et Fragments. 301
tout ce que je goûte avec vous est sans mélange et que la vie ne m'est bonne qu'avec vous. Le reste des jours se passe misérablement; de singulières souffrances s'en emparent, et le plus âpre dégoût est la seule saveur que je tire de la plupart des choses. Mon imagination ne mord plus à aucun appât: il lui faudrait quelque reste d'illusion, et tout ce qu'elle en avait s'est dissipé jusqu'au plus faible atome. Je ne suis plus en peine que d'une chose, c'est de vivre sans être cruellement affecté par les plus petites portions du temps. Mais quelle matière peut entretenir une préoccupation capable de lier mes esprits inquiets et de m'affranchir du sentiment de la durée comme fait le sommeil? Il faudrait aimer une chose pour elle-même ou pour ce que l'esprit peut y ajouter; mais quel sujet possède assez de charmes qui ne soit pas desséché après quelques jours, et qui est assez épris de son imagination pour ne pas découvrir en elle mille ridicules d'où part le désenchantement. Hélas ! rien n'est beau comme l'idéal, mais aussi quoi de plus délicat et de plus dangereux à toucher? Ce rêve si léger se change en plomb souvente fois, dont on est rudement froissé. Que ne suis-je né propre à traiter la réalité sérieuse ou plaisante? L'esprit doit être content d'une façon égale et sûre, s'exerçant sur des sujets solides et positifs comme un champ à labourer. Ou bien encore quelle belle carrière, ferme et sans horizons trompeurs, que celle où l'on va ramassant les ridicules et tirant quelque parti des sottises qui nous font souffrir, au lieu qu'il faut pâtir et se taire quand on a reçu ce genre d'esprit malencontreux qui absorbe et ne rend pas.
Adieu, mon ami. Je finirai ma complainte par un vers de celle du Juif errant:
Hélas! mon Dieu!
Je vous laisse sur cette jolie chute. G. G.
Ma sœur arrivera dimanche dans l'après-midi.
302 Maurice de Guérin.
A M. H. DL LA MORVONNAIS
Paris, 8 novembre 1838.
A Dieu ne plaise, mon cher ami, que j'oublie jamais la Bretagne et rien de ce qui se rattache à une époque de ma vie que vous sûtes me rendre si regrettable; mais vous n'ignorez point le train des choses et comme les circonstances semblent altérer ce qui demeure intact au fond des cœurs. Ma vie a été fort agitée ces dernières années; j'ai essuyé des maladies, j'ai fait quelques voyages, je me suis efforcé de débrouiller d'assez grandes difficultés, enfin j'ai été l'homme le plus tiraillé et le plus empêché du monde. Heureusement tout ce tracas tire à sa fin, et même je puis dire que j'en suis tout à fait débarrassé, puisqu'il n'y a plus que quelques jours d'ici à un avenir qui me récompensera, j'espère, de tous les maux passés. Je me marierai, le 15 de ce mois, à une jeune fille qui n'était pas née pour moi, si l'on eût consulté les probabilités, mais que la fortune, qui aime les surprises, a poussée dans mes bras du fond des Indes Orientales. Ce sont là de ses coups. Grâce à cette charmante bizarrerie du sort, ma vie sera désormais plus unie, et j'y trouverai enfin ces loisirs si longtemps enviés.
Vous, mon ami, vous consacrez les vôtres à la poésie dans la solitude que vous aimez; c'est sans doute une existence pleine de charmes, mais il faut pour la mener une nature privilégiée, une sorte de vocation exclusive pour le culte du beau et les fantaisies de l'imagination. Vous m'annoncez un recueil de vos poésies; je n'ai rien reçu et suis dans une grande impatience de goûter les fruits de votre solitude.