A M. JULES BARBEY D'AUREVILLY
Jeudi midi, 28 février 1839.
Qui pourrait, ô soleil! t'accuser d'imposture
s'écrie Jacques Delille. Je porte aujourd'hui le même
défi et tout aussi pompeusement, car il a scrupuleusement
Lettres et Fragments. 303
tenu toutes les promesses qu'on m'avait faites en son nom. Je vais mieux, et toujours mieux depuis mardi où le soleil a commencé à se faire sentir. Le divin aiguillon m'a piqué et j'ai poussé un cri de vie. Mes forces se rassemblent; je puis me soutenir et je me relève de cette profonde faiblesse où je m'étais presque perdu. Reste le mal de gorge et reste la toux; mais ce sont mes moindres soucis: pourvu que je rattrape un peu de forces et que je puisse vivre sans me traîner, je suis content. Il n'y a rien de pis que de s'affadir et de se fondre dans un lit. Sans être empereur, je voudrais mourir debout.
Si le beau temps ne s'interrompt pas, si le fil si délicat de la convalescence, qui me reguinde à la vie, ne se casse point en chemin, j'espère que nous pourrons bientôt nous rejoindre et commencer à nous dédommager de ce triste hiver. Quand mes jambes seront un peu raffermies et mon appétit redevenu honorable, je voudrais qu'un petit dîner rajustât nos vieilles causeries depuis si longtemps brisées. Vous trouverez fort impertinent que je vous parle de dîner tandis que vous logez Grimaldi dans votre bourse; mais qu'au Grimaldi ne tienne: je parviendrai bien à ramasser de ça, de là, assez de piécettes pour me déclarer votre amphitryon.
Bourdonnel est venu me voir mardi. Je lui ai trouvé le visage singulièrement altéré. Il allègue les travaux de sa thèse.
J'étais hier au Bois de Boulogne; je vais partir pour le Jardin des Plantes: de ménagerie en ménagerie.
Je vous attends, ensemble Madame de Césures.
Votre G. G.
AU MÊME
Vendredi soir, 15 mars 1839.
J'ai vu ce matin le docteur, qui m'a donné d'assez bonnes nouvelles de votre névraglie. Ce bon docteur
304 Maurice de Guérin.
m'a presque grondé d'être resté si tard chez vous et d'avoir osé manger une perdrix aux truffes; mais la plus heureuse digestion et un bon sommeil (Dieu vous en ait donné autant!) m'ont justifié avec surcroît. — J'ai maintenant l'esprit assez tranquille et suis tout entier renfermé dans le plaisir de vous écrire. La maison même est assez paisible et l'on y respire un peu plus à l'aise, comme à la faveur d'une trêve. Mais la folie va toujours son train, se contentant de n'être que bouffonne. Hier soir, par exemple, ma pauvre tante a déclaré, dans une discussion religieuse, qu'elle respectait fort et n'avait jamais enfreint les commandements de Dieu, mais qu'elle se moquait des commandements de l'Église et qu'elle ne s'en croyait pas moins bonne catholique . . .
On passe bien des folies aux femmes et elles font passer bien des folies: mais, encore un coup, il y a un degré, même pour l'absurdité, et il est un point où la déraison n'a plus de sexe: c'est de l'extravagance pure . . .
Mais je voudrais avoir prouvé que je ne suis pas coupable d'intolérance en matière de vie privée, et que je ris, ma joi, tout autant que je puis.
A Mlle EUGÉNIE DE GUÉRIN.