AU CHATEAU DES COQUES. PAR LA CHARITÉ
Paris, 8 avril 1539.
Pluie et froidure t'auront accompagnée tout le long du voyage, ma chère amie; on m'a dit que tous ces jours-ci le temps a été affreux. Mais au moment où je t'écris, j'ai la consolation de penser que, depuis deux jours, tu jouis dans le repos du plaisir de la fatigue. Sur cette assurance, ma pensée a quitté la route de Nevers pour se mettre sur celle de Toulouse où roule Ëran, toujours avec ce même cortège - de vent, de froidure et
Lettres et Fragments. cOE
de pluie.- Ce pauvre Ëran! il m'a quitté avec une émotion qui m'a bien touché. Ce voyage de Paris et tout ce qui est survenu ont, en quelques mois, rapproché et mêlé nos vies (à Ëran et à moi) plus que vingt ans n'avaient pu faire. Nous avons toujours vécu fort loin l'un de l'autre, et notre caractère, à chacun, ne servait pas beaucoup à réparer les distances. Enfin, les événements ont hâté ce qui devait arriver tôt ou tard, à l'âge où nous sommes venus, et nous nous sommes séparés avec un sentiment de plus dans le cœur. En vérité, le bien sort de partout; c'est comme une poudre d'or subtile dont il n'y a rien qui ne recèle quelque molécule...
Je vis fort tranquille sous mes rideaux, et attendant avec assez de patience, grâce aux soins de Caro, aux livres et aux songes, la guérison que m'apportera le soleil. Je me plais assez dans cette séquestration presque complète du reste du monde; car je ne suis pas aussi ennemi de la solitude que tu pourrais le penser, et il y a en moi, bien avant en moi, des goûts et même des besoins que ne désavoueraient pas les amis les plus décidés de la vie de la campagne. J'espère que Dieu fera mûrir en même temps ces pensées et les moyens qui serviront à les réaliser.
M. Buquet est venu me voir le jour de ton départ, quelques heures après. Il est revenu hier pour causer avec moi, comme tu le veux. Il doit revenir la semaine prochaine; enfin, j'espère que tout ira pour le mieux.
Ma gorge me fait un peu moins souffrir. Je dors assez bien et mange des sucreries, goût primitif en moi, comme tu sais.
Ta lettre se croisera sans doute avec la mienne et m'apportera, sans manquer, des nouvelles de votre voyage à tous. Dis à ces dames combien je suis impatient d'avoir ces nouvelles, et donne-leur celles du malade, qui veut tenir la promesse qu'il a faite a leur sollicitude, qui lui est chère.
306 Maurice de Guérin.