‹ Journal, lettres, poèmes et fragmentsChapitre 20 sur 43 · A M.JULES BARBEY D'AUREVILLY · texte numérisé non relu

A M.JULES BARBEY D'AUREVILLY

Dimanche, 11 heures, 14 avril (1839).

Enfin, après huit jours du plus profond anéantissement, je me reprends à la vie par l'acte le plus doux qui puisse m'y rattacher, vous écrire, mon ami, comme au temps de ma plus belle santé. Il y a bien un mois que je ne vous ai envoyé le moindre petit billet: je ne sais; les dates sont un peu brouillées dans ma tête, mais je m'en rapporte à vos plaintes et à la longue interruption qu'ont souffert toutes mes habitudes. Vous aussi vous avez souffert et beaucoup, mais dans la vie; moi, j'étais gisant dans cet état sans nom où l'homme n'est plus rien que la matière de la douleur physique. Ah! corps de mort, que tu es détestable! Et nous revenons à la santé, à la vie, comme les lapins de La Fontaine au thym et au serpolet, avec une merveilleuse confiance. Déjà les projets me rev.ennent en tête, et j'en ai un pour aujourd'hui qui me rend aussi préoccupé et aussi joyeux que le marmot qui s'apprête à lancer son premier cerf-volant: Si l'après-midi répond à la matinée, Caro et moi nous devons monter dans une voiture découverte, mylord ou autre, pauvrement, et nous glisser jusqu'à l'air pur de la campagne. Mais avant de sortir de la ville, un petit détour nous mènera à votre porte politique et vous verrez devant vous votre ami ressuscité, devenu barbu et plus maigre que Don Quichotte.

Une nouvelle. Nous attendons la prochaine arrivée de M. Frédéric Duiac, mari de la sœur de Caro. Il vient pour régler ces comptes d'association de commerce dont je vous ai parlé quelquefois. Pour moi, je suis résolu à garder ma profonde nullité, jusqu'à ce qu'un fait quelconque me mette le sceptre en main. Alors le roi fainéant sortira du monastère. Tous les actes de ma tante ont pour but la conservation du pouvo.r; c'est l'idée fixe de ses extravagances. Comme il ne s'agit pas entre

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nous des fleurs de Lys, qu'elle gouverne ou dégouverne tout à son aise.

Adieu, toujours et toujours votre

AU MÊME

Jeudi 5 heures, 16 mai 1839.

Je suis retenu dans un état si bizarre qu'il est impossible de le définir et que je me dispenserais de vous en parler si vous n'attendiez pas toujours des nouvelles de votre malade. Je vais donc comme d'habitude, c'està-dire poursuivant la même routine de journées stupide ment endolories. Mais laissons là ce bulletin et parlons de vous d'abord et puis d'autres choses Voilà donc M. Thiers hors jde toute espérance; cela me fâche peu pour lui, mais beaucoup pour vous. Au demeurant vous n'aviez pas léché trop vivement l'appât et vous vous êtes épargné le désappointement. Mais vous n'en demeurez pas moins à sec, comme le poète de Boileau: sur le Whal ainsi que sur le Leck; c'est votre maladie, à vous, en ce moment, et je veux en avoir les bulletins. Me reprocherez-vous ce sentiment un peu féminin? je vous en veux d'avoir affronté le plus inutilement du monde les balles de l'émeute. Souvenez-vous donc des vers de Voltaire sur le salpêtre entassé par des sots. Je veux bien que vous ne songiez pas à vous, mais n'avezvous pas d'autres vous-même qu'il n'est pas permis d'oublier? Soyez donc un peu moins de notre nation et n'allez pas ainsi coqueter avec la mort.

M. Frédéric est arrivé hier; il loge ici. Je suis si fatigué que j'ajourne tout récit. En quatre mots, de vive voix, je vous dirais le tout, qui se résout favorablement.

On rentre. J'écris dans le salon, il faut que je plie bagage.

Farewell. G. G.

308 Maurice de Guérin.

AU MÊME

Mardi après-midi, 27 mai (1839).

Je vis toujours dans mon lit et je crois que j'y vivrai jusqu'à ce que le reste de la maison soit devenu plus habitable. Mon corps ne souffre pas de cette position, et mon esprit, je vous le jure, s'en trouve beaucoup mieux. L'inviolable barrière de mes rideaux me garantit la paix, et je suis naturellement plus près du pays des songes, où je me retire en fugitif après l'avoir si longtemps habité de mon plein gré.

(Une heure. Je reçois votre lettre. Je me remets à vous dire ce que je fais, ce que je pense . . .) Il y a une bonne contre-partie à vos folies de cœur, ce sont mes folies de tête; et encore y a-t-il en votre faveur cette différence que vos souffrances sont humaines et qu"on peut les avouer, tandis que la cause de mes plaintes est presque indéfinissable et ne serait pas admise par un moraliste. Qu'est-ce qu'un homme qui est réellement organisé comme les Précieuses ridicules feignaient de l'être, et qui trouve une des amertumes de la vie dans cette organisation de comédie? Il n'y a que vous et ma sœur qui sachiez cela, et encore (quelle misère!) n'avez-vous pas eu le suprême détail de ces souffrances. Ah! si j'avais un peu de vie dans le cœur, tout serait adouci. Un brin d'amour me tirerait d'affaire; enfin, selon ce que j'ai toujours et partout entendu dire de ce merveilleux spécifique, il m'en faudrait aussi peu pour me faire vivre qu'il faut de certains poisons pour faire mourir. Mais rien, pas un atome. Pour m'aider, pour me consoler, je ne trouve en moi que l'affection raisonnée, c'est-à-dire le devoir. Caro est charmante, elle m'aime de la façon la plus tendre et la plus flatteuse qui puisse être. A tout ceia je ne puis rendre qu'une affection fraternelle dans la réalité, quoique mon langage et mes yeux, heureusement trompeurs, expriment tout autre chose. J'ai le contentement philosophique de la rendre heureuse,

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d'entretenir de mon mieux l'illusion sur laquelle est fondée sa vie; mais cette satisfaction rationnelle est le seul fruit que je recueille de n-;tre union. Mes croix sont sans onction, comme disent les mystiques, et je pratique l'affection sans douceur intérieure et parfaitement désintéressée, qui est la théorie de l'amour pur. Voilà de tristes conditions pour le bonheur de la vie domestique; encore avec les données communes mon état serait-il supportable, et la paix serait-elle où le bonheur des affections vives ne peut pas être; mais vous savez où le sort m'a jeté, moi dont les conditions vitales sont la paix et un certain bon sens autour de moi. Réellement, je n'ai d'asile pour ma pauvre nature effarouchée que la chambre où je m'enferme, le morceau de papier où je vous écris et quelques songes où je m'engage. Si la santé me revient, les dîners tête-à-tête reviendront aussi et l'abandon de nos pas dans les nuits d'été, enfin quelque beau débris du charme d'autrefois, et nous ne voudrons pas mourir encore.

Je n'ai rien vu du grand Bourdonnel.

La petite Bretonne au joli regard est arrivée ce matin. Caro m'engage à vous offrir cet appât.

Et madame de Maistre? Ma sœur demande quand vous vous résoudrez enfin à vous présenter chez elle.

Addio, amico; vostro jedele.

Je suis toujours dans le même état ou à peu près.

Bibl. rom. 132/136.

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