‹ Journal [par] Stendhal. Texte établi et annoté par Henry Debraye et Louis RoyerChapitre 2 sur 60 · Soin>enirs d'Egotisme, pages · texte numérisé non relu

Soin>enirs d'Egotisme, pages

INTRODUCTION

fois un peu fate, mais surtout (et c'est là l'inestimable) une sincérité absolue. Au jour le jour, pendant des années, Henri Beyle a accumulé une masse énorme d'observations écrites pour lui seul ^, qu'il n'a généralement jamais, ou presque jamais, relues, et dont on retrouvera cependant le suc médullaire dans ses grandes œu\Tes, le Rougê et le Noir et la Chartreuse de Parme, et plus encore peut-être dans Lucien Leuwen. C'est la matière première, sans tri ni contrôle, qu'on entasse pêle-mêle dans un coin et dont on retrouve comme par hasard, très longtemps après, les parties les plus brillantes et les plus solides.

La matière première, pour Henri Beyle, c'est l'homme tout entier, l'homme intellectuel, moral et physique — ou plutôt ce qui dans l'homme physique annonce et dénonce le jeu de l'intelligence, des sentiments et des passions ^. Et en même temps qu'il observe les autres, Stendhal ne manque pas de s'examiner lui-même. Car le meilleur outil pour le psychologue, c'est encore son propre cœur et sa propre intelligence. Aussi

1. Journal du 25 août 1818 : « Un tel journal n'est fait que pour celui qui l'écrit. »

2. Hors de là, le contact des hommes lui est vite fastidieux. « Cela vient, confesse-t-il, d'une habitude à moi donnée par l'envie de me perfectionner dans l'art de connaître et d'émouvoir l'homme. Je regarde comme perdue toute journée dans laquelle je ne m'instruis pas. » (Journal du 15 avril 1806.)

IV INTRODUCTION

bien, on ne peut comprendre les autres que par rapport à soi, Henri Beyle n'aurait eu garde de négliger l'admirable banc d'épreuve qu'il était lui-même, aussi la partie proprement subjective du Journal est-elle de beaucoup la plus importante.

Ce journal embrasse entre ses dates extrêmes une période de dix-sept ans, de 1801 à 1818 ; mais il ne forme un ensemble à peine interrompu qu'entre 1801 et 1814, encore la partie de 1814 est-elle extrêmement courte : une vingtaine de pages. De 1815, nous avons une brève relation du voyage à Venise et à Padoue et de 1818 un autre récit, assez rapide, d'excursion dans la Brianza.

Pendant tout ce temps, Henri Beyle a noté ses observations et ses impressions avec une sincérité absolue et une complète liberté d'expression, — si complète que j'ai dû, pour la publication, prendre certaines précautions au sujet de passages assez scabreux ; je dois ajouter que, malgré ces précautions, le Journal n'est nullement un livre pour jeunes filles.

C'est à partir de 1804, surtout, que nous commençons à rencontrer les formules définitives de ce qu'on a convenu d'appeler le beylisme. Les années précédentes sont plutôt consacrées, par un jeune

INTRODUCTION V

homme un peu naïf et ignorant, à la lecture, à l'acquisition d'un bagage intellectuel. Cependant, comme l'a remarqué M. Paul Arbelet ^, dès sa dix-huitième année, Beyle avait déjà distingué l'essentiel de sa doctrine, lui qui écrivait le 10 décembre 1801 : « Connaître à fond les hommes^ juger sainement des événements, est donc un grand pas vers le bonheur. » La chasse au bonheur était au fond même de l'instinct d'Henri Beyle.

Le Journal sera l'une des armes de cette chasse ; il lui confie tout, ses espoirs et ses projets, ses regrets et ses résolutions. Sans doute il écrit, le 30 mars 1804 : « L'art d'écrire un journal est d'y conserver le dramatique de la vie ; ce qui en éloigne, c'est qu'on veut juger en racontant. » Mais il sentait qu'il n'était pas né pour la description pittoresque, et il s'écriait, le 26 août suivant : « Quand je relis ces mémoires, je me siffle souvent moi-même : ils ne rendent pas assez mes sensations. » Et de plus en plus il développe ce qui fait l'essentiel de son art : « C'est la connaissance de ce qu'il y a de plus caché au fond du cœur et de la tête que je veux acquérir ^. » D'ailleurs, il a tenu luimême à expliquer très nettement ce qu'étaient ces notes personnelles : une santé chancelante lui a toujours laissé obscurément la crainte de voir ses

1. La Jeunesse de Stendhal (Paris, Champion (Bibliothèque stendhalienne) , 1919, 2 vol. in-8o), p. 186-187.

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