Journal du 7 juin
^I INTRODUCTION
papiers — et sa pensée — profanés aussitôt après sa mort, et il a été sans cesse hanté par le souci de laisser derrière lui sa pensée incomprise. Il note le 1^"^ juin 1810 ^ : « Si un indiscret lit ce journal, je veux lui ôter le plaisir de se moquer de moi en lui faisant remarquer que ce doit être un procèsverbal mathématique et inflexible de ma manière d'être, ne flattant ni ne médisant, mais énonçant purement et sévèrement ce que je crois qui a été. Il est destiné à me guérir de mes ridicules quand je le relirai en 1820. C'est une partie de ma conscience intime écrite, et ce qui en vaut le mieux, ce qui a été senti aux sons de la musique de Mozart, en lisant le Tasse, en étant réveillé par un orgue des rues, en donnant le bras à ma maîtresse du moment, ne s'y trouve pas ^ Ainsi, je vous en prie à genoux, ne vous moquez pas de moi. »
Il se sent au surplus très différent des autres, et dès le 31 décembre 1804 il recherche the happy few : « Voilà ce public choisi et peu nombreux à qui il faut plaire ; le cercle part de là, se resserre peu à peu et finit par moi. Je pourrais faire un ouvrage qui ne plairait qu'à moi et qui serait reconnu beau en 2.000. »
Stendhal note encore très finement que, si son
1. Cet «avis» est écrit sur la couverture du cahier contenant le journal du 9 mai au 12 août 1810.
2. Il écrivait déjà le 1^'' septembre 1806 : « Souvent on gâte le plaisir en le décrivant. »
INTRODUCTION VII
journal a un jour des lecteurs, ces lecteurs ne chercheront pas ce que lui peut y trouver. Son ami Vismara juge « aussi étrange que ridicule d'écrire de pareils souvenirs ». — Non, se répond Henri Beyle \ car u en relisant le journal du voyage du Havre en 1811, les petits détails notés rappellent et rendent présentes toutes les sensations. Un tel journal n'est fait que pour celui qui l'écrit. »
Nous demandons, nous, au journal de Stendhal des renseignements plus complets, et d'une valeur plus générale : détails de sa \Te publique et intime' étapes de sa formation intellectuelle, observations sur les événements du temps, sur ses amis, sur ses contemporains
M. Paul Arbelet a établi avec finesse et sagacité dans la Jeunesse de Stendhal, le bilan intellectuel et moral de Henri Beyle en 1802, à peu près au moment où commence le journal ; il a déterminé la part qu'avaient dans la formation du jeune homme les années de Grenoble — les maîtres et la famille — ; le premier séjour à Paris — expérience nouvelle de la \-ie solitaire, initiation administrative — ; et enfin le voyage d' Italie, générateur d'enthousiasme et d'amour. Il ne manque plus qu'un séjour à Marseille pour mettre Stendhal en contact avec un monde nouveau pour lui, et qui complétera sa connaissance des hommes :