‹ Journal [par] Stendhal. Texte établi et annoté par Henry Debraye et Louis RoyerChapitre 25 sur 60 · GENÈVE · texte numérisé non relu

GENÈVE

Journal du voyage entrepris par Alexandre Mallein, Alphonse Périer, Félix Penet et Henri Beyle de Grenoble a Genève, et du voyage de ce dernier de Genève a Paris.

[9 germinal XII-30 mars 1804.] — Beau temps.

Alph[onse] * va déjeuner chez MM. Cazenove, de là fait des commissions. Je vais me promener dans les rues basses *. J'arrive au bord du lac, j'admire la beauté de la vue. L'air est très pur, le coteau de Cologny est éclairé par le soleil, une légère brise agite le lac. La pureté et la fraîcheur frappent tous mes sens.

Nous allons ensemble au café Français, nous y lisons les journaux, correspondance de Drake. Alph[onse] va déjeuner chez M. Cazenove. Je déjeune et viens écrire à Edouard *. Nous partons à 10 heures et demie pour aller à la fabrique d'in-

diennes de Petit et nous sortons par la porte de Rive *, le lac à gauche ; nous le côtoyons longtemps, nous croyons voir Coppet sur la rive opposée, nous dépassons la fabrique Petit et nous y revenons. Nous trouvons M. Arnold le cadet * occupé à dessiner, sa femme à étendre la lessive ; mise simplement, elle nous fait des excuses et court s'habiller pendant que nous examinons l'appartement de M. Arnold et la fabrique. L'appartement, petit, mais très propre. M. Arnold me propose de porter au ministre de l'Intérieur un plan en relief de Bologne ; ce plan a 9 pouces de long ; il est construit sur une glace, avec de la pâte de carton et de la peluche. Il a demeuré six mois à le faire. Nous voyons la fabrique, un étendage bâti en planches disposées comme les planchettes des persiennes ; il y fait très frais ; les toiles que nous y voyons sont de Suisse, de coton, assez grossières. Nous voyons imprimer des réserves, nous voyons les moules qui servent à imprimer : les fleurs sont en bois, le pointillé en cuivre ; un moule ordinaire revient à 24 livres et fait 60 à 80 pièces. Nous voyons à l'étendage des pièces teintes en bleu ; en les frottant un peu, les réserves paraissent blanches.

M. A[rnold] nous fait voir un moulin à indigo par lequel un enfant de 17 ans fait quatre fois autant d'ouvrage qu'un homme ; à côté, nous voyons l'ancien procédé, par lequel un homme ne fait mouvoir qu'un moule.

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Nous venons à la maison en voyant un petit port qu'il commence. Il va se promener souvent sur le lac pendant l'été et pêche beaucoup. Nous revenons, nous trouvons sa femme dans sa chambrv-, qui est très petite. Elle est mise simplement, mais avec goût : marmotte et des mèches huilées sur les tempes. Elle est très grande, assez jolie, gaie et franche. Elle était veuve lorsque M. A[rnold] l'épousa ; elle est de Genève et lui de Mulhouse. Elle a un enfant de son premier mari, l'enfant se nomme Jones. Elle en a un de sept mois, en nourrice, du deuxième. On parle de la ridiculité (sic) de M. Philis, directeur des Postes, oncle de M^^® Philis. A côté d'une Genevoise, il ne cessa pas de dire du mal des Genevois ; dînant chez M^^^ R[olandeau], il ne parla que de la mauvaise qualité du vin de Bor[deaux] qu'elle buvait. Il offrit du vin, elle accepta, il n'alla pas en chercher. Tout cela s'était passé le 8, à un dîner que \P*^ Rolandeau donna à M. et M™e Arnold, à Alph[onsej et à M. PhiUs. Nous décidons Périer, qui voulait partir le 10, à rester encore le dimanche à Genève.

M. Arnold invitera M^^^ Rol[andeau] chez lui, à la campagne ; nous y serons, Al[phonse] et moi, nous ferons après dîner une promenade sur le lac ; nous nous amuserons. Périer reste. M'^^^ Ar[nold] nous dit que, s'amusant tout le jour, elle ne pourra pas faire ses dévotions ; elle nous dit qu'elle a trois dimanches pour les faire, et qu'elle les renverra à

celui d'après Pâques. Ce détail, plein de franchise et de bonhomie, m'enchante ; il ne serait pas échappé à une Française : nous avons tous plus ou moins la manie

de clouer de l'esprit à nos moindres propos ;

ce n'est pas le moyen d'intéresser. L'art d'écrire un journal est d'y conserver le dramatique de la vie ; ce qui en éloigne, c'est qu'on veut juger en racontant.

Elle nous dit aussi que, la veille, étant à côté de M. Philis, elle lui avait donné des coups de poing, qu'elle désirait qu'il s'en allât. Une Française, à sa place, aurait fait de l'esprit sur la sottise de ce M. Phihs.

M. Arnold le cadet n'a pas la gaieté de l'aîné, mais il nous montre beaucoup de bienveillance, à l'allemande. Il a le ton très commun. Il est dessinateur avec inspection sur les graveurs ; la position de sa fabrique est peut-être une des plus jolies du monde : Genève, à gauche, en amphithéâtre ; en face, le côté de... *, à trois quarts de lieue à droite. Je lac jusqu'à Rolle, qu'on voit par un temps serein.

^me Ar[nold] paraît désirer Yizille comme je désirais les Echelles dans mon enfance.

Nous revenons dîner aux Balances *, à la table d'hôte ; nous y trouvons le secrétaire et la femme de chambre de la comtesse de Frise, l'artiste Jaquet,

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amené par le secrétaire, l'hôte de Chamouny et l'ingénieur ordinaire d'Evian.

10 germinal XII[-31 mars 1804]. — Pluie.

Nous nous levons à 7 heures et demie. A 8^ MM. Cazenove arrivent ; ils parlent anglais avec P.... et italien avec moi. Le cadet, le plus petit, a plus de moyens que l'aîné. Ils sont à G[enève] prisonniers ; si on ne les avait pas retenus, ils seraient en Italie. Ils ont trois maîtres, un d'italien, un d'escrime ; l'aîné apprend l'allemand. Ils sortent à 9 heures, après un déjeuner de café, de beurre et de thé. Ils vont tous les soirs dans le monde, et sont très aimés dans ce pays, patrie de leur père.

Nous sommes allés, après nous être un peu chauffés, chez M^^^^ Coladon, marchandes de mode, qui vendent aussi du thé ; de là, chez MM. Roger et Tinguy, apothicaires, rue basse ; de là, chez nous, hôtel des Balances.

11 germinal an XII[-l«r avril 1804].

Périer et moi nous allons à la Fusterie *; de là, à Saint-Pierre *. Les prédicateurs, très médiocres. Celui de Saint-Pierre cite Jean- Jacques de cette manière : « Un écrivain célèbre qui... dit : Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie ...*), etc. Nous voyons communier.

Nous allons à midi et demi chez M. Arnold, Nous voyons le plan de Bologne, Enfin M^^^ Rolandeau arrive, nous sommes à dîner : M'"^ Arnold, M"e R[olandeau], M^^ Petit, sa femme de compagnie, M«ie T., belle-sœur de M"ie Arnold, MM. Arnold, Rivière, amant, dit-on, de M™^ Petit, Cave, maître d'armes, qui m'invite à le revoir, T,, frère de M™® Arnold, et son père.

On dîne. Froid, jusqu'aux rébus. On va sur le lac, à la promenade, on se mouille, on rentre en courant. On valse, Périer part, on joue au vingt et un, je gagne un louis. On revient à 8 heures dans la voiture de M^^® Rolandeau. Je m'amuse beaucoup, je plais à M"^^ A[rnold], j'étais très bien, à un petit mal de tête près. J'écris jusqu'à ce que je me couche, à 10 heures,

12 [germinal an XI 1-2 avril 1804].

Je vais à la Municipalité *. J'achète des bouquins pour 29 sous de France, Je pars à.,, pour Lyon. De G[enève] à P[aris], en 5 jours et demi, pour 3 louis et demi.

[Sans date.]

Je pars de Genève le 12 germinal XII, à midi et demi. J'ai pour compagnons un lieutenant de la 56^, bon militaire, et un jeune marchand drapier voyageur (à l'en croire) ; il paraît qu'il sait l'anglais et l'italien. Délia stessa sciochezza * que le grand du

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manège de Pélier, parlant sans cesse de ses bonnes fortunes. Le conducteur courrier, homme d'esprit, ancien maréchal des logis d'artillerie à cheval.

Nous passons au fort l'Ecluse, à côté de la perte du Rhône que nous n'allons pas voir. Nous soupons à Nantua. Un volume de la Noiwelle Héloïse trouvé sur une étagère. Nous nous arrêtons de 3 à 5 à Serlon, après avoir fait la descente à pied. Nous y prenons une dame laide et âgée et nous arrivons à Lyon vers les 5 heures, le 13 germinal XIL Belle vue de Lyon, le quai Saint-Clair. L'architecture n'est point aussi belle qu'à Genève. A Lyon, on voit des maisons souvent bizarres, à Genève des palais. Je suis frappé de la laideur des femmes, de leur mauvais teint, de leur affectation. Mon cœur était accoutumé à la franchise genevoise. Je trouve aux Lyonnaises le pied petit. Je revois Colomb, assez belle figure, grimacier. Il a lu les poètes, Rousseau. Quantum mutatus ah illo ! En tout, homme d'esprit, mais mauvais ton. Il ne me montre aucune sensibilité.

Le 14, à 4 heures du matin, je pars par un cabriolet de Gouge qui m'est procuré par la maison Soland, qui, à Genève, m'avait promis une diligence passant par la Bourgogne. J'ai mal fait, à Genève, de tout solder. Les places se marchandent partout.

Journal de mon troisième voyage a Paris

18 germinal [-8 avril 1804].

J'arrive, par un temps beau, mais assez froid, au coucher du soleil, à six heures et demie, le dimanche 18 germinal an XII.

Je me sépare de mes compagnons de voyage, Ailloud et Berthemot, et viens débarquer chez M. Paquin avec M. Salmond, homme profondément sensible et très instruit. Nous allons aux Français, où nous voyons, de la galerie des troisièmes loges, le Vieux Célibataire et le Mariage secret *, pièce détestable. J'y vois Mante *.

19 germinal [-9 avril].

Je me trouve plus raisonnable qu'à mon dernier séjour et, par conséquent, je serai plus heureux ;

je dois cela à l'expérience acquise à Grenoble, où j'ai vu l'homme dans l'homme et non plus dans les livres ; ma distraction 0/ heart and under standing * me sera utile, même as a Bard *.

Visite du bon père Jeky *. Je vais deux fois chez Crozet *. Je vais au Musée avec M. Salmond, dîner chez Muron, de là sur le boulevard et enfin à Agamemnon * et Sganarelle. Je ne suis point content de Talma et de M^^^ Duchesnois. Ma distinction (l'âme et l'esprit) me fait voir dans ces deux pièces bien des choses que je n'y aurais pas vues. Je pourrai bientôt résoudre cette question : Qu'est-ce que la plaisanterie ?

M. S[almond], dont le jugement est d'un grand poids pour moi, juge, ainsi que moi, que Cassandre fait un bon effet dans Agamemnon ; à la lecture, séduit peut-être par les principes d'Alfieri, j'en avais jugé autrement, là comme ailleurs il faut donc voir.

20 [germinal-10 avril].

Crozet vient me voir, nous cherchons une chambre. Je rencontre Maupertuis. Nous allons à V Homme à bonnes fortunes *, suivi du Barbier de Sé^ille.

Je pense au naturel qu'il faut avoir dans mes manières. M°^^ de Caylus dit, en parlant de Matta : « C'était un garçon d'esprit infiniment naturel, et par là de la meilleure compagnie du monde. »

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21 [germinaI-11 avril].

M. Salmond croit qu'Helvétius a dit la vérité^ et que ce que Kant a dit est très subtil, mais est vrai. Nous allons ensemble à la première représentation de la Fausse Honte *. Je suis à moitié endormi dès le troisième acte ; la pièce se traîne jusqu'à la fm au milieu des sifflets et des applaudissements. On nomme l'auteur et on n'entend pas la voix de Baptiste cadet, tant le tumulte était violent. Je n'ai remarqué dans la pièce que quelques jolis vers ; elle est de Longchamps. Nous avons vu ensuite les Fausses infidélités *. J'ai cru voir que L[ongchamps] a étudié la versification de Racine. J'ai trouvé le public tel que'je le désirerais jor the Two Men *. Je ne dois jamais sacrifier l'énergie de l'expression à je ne sais quel bon ton. Chaque caractère a un mot pour son idée ; tout autre mot, tout autre tour, est un contre sens.

23 [germinal-13 avril].

Vu Dalban et Lavauden rue Jacques, n^ 139. D[alban] -juge F. Mallein et Frédéric Faure * comme moi ; à propos de Frédéric, il me dit qu'il n'est pas fin du tout, qu'il n'a que l'habitude de la tromperie.

Il me dit qu'il renferme sa pensée en douze syllabes comme il fait des pas de deux pieds et demi,^ que rien n'est si facile une fois l'habitude prise.

Je vais un instant à la bibliothèque Mazarine, el là dîner avec Boissat à sa pension de 51, enfin à Louvois avec M. S[almond] ; nous voyons Médiocre et rampant, qu'il trouve, ainsi que moi, médiocre ; nous préférons le Voyage interrompu *, où nous rions beaucoup.

24 [germinal-14 avril].

Nous sortons, M. S[almond] et moi, du Jaloux sans amour et de la Gageure imprévue *, spectacle qui m'a endormi, quoique Fleury et Contât aient très bien joué ; Contât ne parle jamais à mon cœur. Le Jaloux, d'Imbert, est une pièce on ne peut plus médiocre ; la Gageure est écrite en style bourgeois.

J'ai parlé escalier ce matin avec Mante, de là à la Préfecture de police, de là au Panthéon ; j'y lis Vauvenargues, dont je suis très content. Je me trouve bien plus raisonnable que l'année dernière ; le café me rendait continuellement furieux ; j'ai plus de bon sens aujourd'hui, mais peut-être je suis plus médiocre.

Je parle avec M. S[almond] de son système sur les femmes, je l'engage à le publier ; il résiste ; moi, je crois qu'il est déterminé et que le livre est peutêtre déjà fait. Il croit la femme italienne, la femme primitive ; en la modifiant de diverses manières, on a la Française, l'Allemande, etc. Il ne croit qu'aux vertus de tempérament. Il croit que tout le caractère des femmes est un désir insatiable de

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plaire, que, par conséquent, on ne saurait trop les louer. Il a vu la louange produire des miracles. Une femme disait d'un homme dont la figure était presque hideuse : « Quel monstre ! il me fait mal aux yeux. » Le monstre la loua, parvint à lui plaire et enfin à coucher avec elle.

Il croit les hommes plus sensibles que les femmes, qu'un homme ou une femme met toujours du sentiment dans sa première affaire. Je sens qu'il m'a rendu plus hardi avec A *.

25 [germinal-15 avril].

Je donne à déjeuner à Dalban, Rey et Mante au café Valois. Rey, philosophe, se propose de publier un système où il prouvera que le bonheur particulier est toujours lié au bonheur général. C'est ce que je lui souhaite. Veut faire plusieurs comédies dans ce système. Me paraît très froid, à vingt-cinq ans. Dalban a beaucoup de rapports d'orgueil et de méfiance avec Jean- Jacques. Ils me tiennent jusqu'à midi et m'ennuient assez. Ils n'ont pas ce tact dont peut-être j'ai souvent manqué. J'ai honte de louer en face, me guérir bien vite de cette funeste maladie.

Il me semble n'être pas encore arrivé à Paris, tant que je n'ai pas vu A[dèle] et sa famille. Bien me rappeler que je ne »puis la ramener à moi que par tout l'extérieur d'une profonde indifférence

.lOUBNAL DE STENDHAL. 5

jointe à de l'amabilité. Pour cela, du naturel, beaucoup de louanges et des plaisanteries.

26 [germinal-l 6 avril].

Crozet chez moi, une simplicité noble me sert bien.

Il Bugiardo de Goldoni *, qui me paraît plein de naturel et me donne l'idée d'un petit opéra, en attendant ma malle,

Didon et Les trois Sultanes *. Le spectacle est bien loin de m'intéresser cette année comme l'année dernière, il m'ennuie presque. M^*® Duchesnois, dans Didon, me paraît beaucoup trop affectée. Je vois tous les défauts de la pièce, qui me paraît sans cesse à côté de la nature. Je dois peut-être le sentiment vif d'une belle nature aux lectures que j'ai faites du naturel Shakespeare. Peut-être lorsque je me serai accoutumé à l'affectation de nos acteurs me plairont-ils davantage.

C[rozet] me présentera incessamment à M^^^ Duchesnois; celle-ci va beaucoup chez M"^^ Montesson, la femme du duc d'Orléans, père d'Egalité *, qui a soixante ans, cent cinquante mille livres de rente, et qui réunit la meilleure société de Paris ; jyjme gQj^ y va^ tQug leg petits littérateurs y vont.

Le général Valence *, très joli homme, surpris (à dix-huit ans) aux genoux de M°^® de M[ontesson] par le duc d'Orléans, a Ce pauvre Valence, qui veut

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absolument épouser ma nièce, il me la demande depuis un quart d'heure ! » Et Valence épousa la nièce, qu'il n'avait jamais vue.

Valence, à dix-huit ans, croyait que c'était faire injure à une femme avec qui il se trouvait seul que de ne pas l'avoir, et il l'avait *.

27 [germinal-17 avril].

Je vais en me levant au Jardin des Plantes avec M. S[almond]. Il croit les professeurs de Paris très charlatans et mauvais comme professeurs, quoique très bons comme écrivains. Un savant italien disait à M. S[almond] : « Tutti i Francesi sono gentili fuor che i litterati. » On se plaint beaucoup dans l'étranger de leur morgue. — Linné était très pauvre au commencement de sa carrière ; souvent, lorsque ses souliers étaient usés, n'ayant pas de quoi en acheter d'autres, il continuait sa route pieds nus ; il arriva chez Boerrhave, qui le reçut très bien et l'équipa.

Je vois dans M. S[almond] une âme profondément sensible, et à un tel point qu'il ne peut pas même soutenir la peinture d'un caractère vicieux. Il n'aime point Molière et chérit beaucoup Collin, il remarque avec plaisir que M. Evrard est le seul caractère vicieux qu'il ait peint. Voilà une âme, bien appréciable pour un artiste, que trop de sensibilité empêche de bien juger.

Çg JOURNAL DE STENDHAL

Je lis Laharpe (13^ et 14^ volumes de son Cours), je trouve quelques bonnes idées et beaucoup de raison. Je brûle que l'arrivée de ma malle me mette à même de travailler, je suis las de mon obscurité.

28 [germinal-18 avril].

Les observations de M™^ de Genlis sur les courtisans confirment les principes d'Helvétius à un point remarquable.

29 [germinal-19 avril].

J'écris le soir, sous le nom de Junius, une réponse au feuilleton du 27 *, dans lequel G[eofîroy] maltraite M'i^ Duchesnois.

M. Salmond part le matin, à cinq heures, pour Utrecht. Je me mets en pension chez M'ï^^ ...* pour 51 francs. Je vais le soir à la Maison de Molière, suivie de la Fausse Agnès *. La Maison de Molière est une pièce remplie d'un naturel exquis ; c'est une pièce charmante pour tout le monde et délicieuse pour moi. Fleury a très bien joué Molière, même avec une convenance de trop, car il a la poitrine faible, comme ce grand homme l'avait vers la fin de sa carrière. J'ai cru reconnaître Goldoni, à quinze ou vingt lignes près, et cependant je ne l'ai pas entendu nommer autour de moi, et j'étais assez bien entouré.

Pour que la pièce fût parfaitement jouée, il aurait

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fallu que Fleury pût articuler d'une manière plus ferme et que Saint-Phal et lui fussent mieux vêtus. Je m'étais fait une bien fausse idée du nom d'amis. Je voulais un seul ami,

Mais qu'il fût tout pour moi, comme moi tout pour lui.

L'homme n'est pas assez parfait pour cela. Il faut me borner à voir éparses entre tous mes amis les qualités que je voudrais réunir dans un seul. Du reste, je ne saurais avoir trop de connaissances ; à Paris, j'ai : Mante, true friend, Crozet, Jacquinet, M. P. Daru, Martial Daru, M. Daru the father^ M. Debord *, Boissat, Cardon, true friend, Prunelle, Rey, Dalban, La Roche, Dard, L. Barrai *.

Rien de si aisé que d'être bien avec un homme qu'on ne voit qu'une fois par mois.

30 [germinal-20 avril].

Je m'ennuie profondément de ne rien faire. Je lis les Souvenirs de M"^^ de Genlis *. Il y a là cinquante pages amusantes mêlées dans deux cents pages de sermons, et les sermons gâtent le rire. Ce livre m'a confirmé dans le dessein d'être simple, naturel et vrai dans le monde.

^|me ^Q Genlis dit, page 125 : « Le chevalier de Châtelus m'a lu une comédie manuscrite intitulée : les Prétentions. Elle n'est pas bonne mais le sujet en est excellent : ce sont des gens qui ont des pré-

tentions tout à fait opposées à leurs caractères ; ils ne sont nullement h^^ocrites, l'amour-propre leur persuade qu'ils possèdent véritablement les qualités qu'ils affectent, ils sont les dupes d'une vanité ridicule ; on ne voit que cela dans le monde, et ça n'a pas été peint. »

Je devais être présenté à M^^® Duchesnois, je ne le serai qu'un de ces jours. Tant mieux, elle aura lu Junius, à moins que C[rozet] ne l'ait jeté au feu.

Je sors de Gabrielle de Vergy * et du Mariage fait et rompu, de Dufresny ; la première pièce ne me touche pas du tout, la seconde n'a pas de plan, mais le dialogue en est d'une gaieté polissonne qui fait rire. Talma représente peut-être naturellement les grandes passions, mais sa manière de dire ne fait pas plaisir, elle est trop saccadée, trop criée ; on l'applaudit beaucoup dès qu'il prend le beau genre de M'^® Duchesnois : varier les inflexions, mais doucement, sans brusque passage. A la première vue, il me semble que la manière de Talma est peutêtre plus naturelle, mais celle de M^^® Duchesnois est plus agréable.

J'entends dire (pas très distinctement) que Fulchiron a fait une Myrrha *. Le plan me paraît ressembler beaucoup à celui d'Alfieri ; je n'entends pas nommer Alfîeri. J'ignorais sous quel Philippe est placée l'action de Gabrielle, un spectateur me relève là-dessus.

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Aujourd'hui 29 {sic), un mois de mon départ de Grenoble.

1" floréal XII[-21 avril 1804].

Le matin, je finis Vauvenargues au Collège de France. J'écoute un instant, à cause de la pluie, Pastoret expliquant Grotius. Le soir, comme il pleut beaucoup, je lis Lancelin * et le rôle d'Oreste.

Je mets toujours à la loterie. A ma pension de 51 francs, je pourrais me loger pour 18 francs, ce qui fait 69 francs, avec 11 francs de frais, 80 francs. 12 X 80 = 960 + 240 francs d'habillement ; on peut donc vivre à P[aris], en allant une fois le mois au spectacle, pour 1.200 francs. Je sais que dans la rue Jacques il est des chambres qui coûtent 8 francs, on peut dîner chez M°^^ Derbenet pour vingt-huit sous, ce qui fait par mois 50 f. + 10 f. de frais = 60 francs. 12 X 60 = 720 + 200 francs d'habits = 920 francs. On peut vivre pour 900 francs. Si je n'avais que 1.200 francs, je préférerais ne dépenser forcément que 60 francs par mois pour avoir chaque mois 25 francs en amusements. Grâce au ciel, cette année je n'ai pas encore éprouvé le besoin d'argent.

2 [florral-22 avril].

Je vais au Musée, je me promène avec Crozet, qui me dit que Poisson réussit parce qu'il est simple ; s'il était bête, on dirait : c'est un gamin, mais avec

sa bonne tête, cela charme. J'apprends à dîner, de M. de Beaumont, qu'il y a des nègres qui ont la figure plus grecque que nous. Je regrette mon plan, j'écris le premier acte de mémoire. Je vais aux Italiens avec Boissat ; l'habit de Grammont, bête ; les Confidences, intrigue espagnole, dans nos mœurs cependant ; le Mariage d'une heure *, même défaut, mais plus jolie. Je sens que je vaux mieux que l'année dernière, je commence à voir la plaisanterie.

3 [floréal-23 avril].

J'attends toujours ma malle. U Enéide de Delille paraît. Je lis la Vedova scaltra de Goldoni *. Je sors del Re Teodoro *. Peut-être n'eussé-je pas si bien fait the Two Men il y a six mois que je les ferais à cette heure ; la division de l'âme et de l'esprit m'éclaire de plus en plus. J'ai vu Dard chez Mante, qui m'a conté la manière dont Hilaire est devenu préfet *. J'ai cru voir deux Charvet sur la terrasse des Feuillants. Une vue de Venise dans le deuxième acte du Roi Théodore. E in questo bel paese che dovro andar a fare la (^ *.

4 floréal [-24 avril].

Je lis Fénelon et je parcours Beccaria {sur le style) * à la Bibliothèque nationale ; j'ai le plaisir de trouver Fénelon parfaitement d'accord avec moi. Le soir, Agamemnon *; la scène de la proposition du

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meurtre est jouée divinement par Talma et M^'^ Du- -chesnois. Après la pièce, Crozet me présente à elle, je la trouve d'un naturel charmant et bien moins laide que je me l'étais figurée. Elle a la figure par masses, chose très propre à la peinture des passions ; à l'avenir, lorsque je devrai être présenté à quelqu'un, écrire le compliment que je veux lui faire ; au moment, je me trouble. Crozet fait «es adieux, j'embrasse Lemazurier * (ne pas oublier <ie lui donner à dîner, à déjeuner, lui dire que M. Dubois le cite dans son cours *, et lui payer la voiture en allant à Versailles). Je suis enchanté •de ma soirée, quoique j'aille perdre bêtement six francs au n° 113 *. Je voulais gagner de quoi acheter les stéréotypes for Francis, my sister and Alphonse *.

La seule chose que je dise devant M^^^ Duchesnois est que la Mère coupable et Agamemnon sont les deux pièces modernes les plus morales.

J'attends ma malle.

5 [£loréal-25 avril].

Je reçois ma malle, je me promène avec Crozet, Mante et Barrai de cinq heures à neuf. Je rentre très fatigué. M[ante] et moi nous faisons nos adieux à Crozet aux Tuileries, à sept heures et quart. Crozet m'engage à aller demain, à midi, chez M^^^ Duchesnois.

Mante me trouve bien meilleur, cette année.

que l'année dernière, il me dit qu'alors j'avais une énergie diabolique. Nous avons les mêmes idées sur bien des choses ; il a découvert tout ce que Hobbes a dit du rire.

6 floréal XII [-26 avril 1804].

Je commence enfin les Deux Hommes ; il y avait 306 vers de faits à Gr[enoble], je commence au 307^.

Le ciel m'attacha seule au soin de ton bonheur.

Je relis tous ceux qui sont faits, les deux cents derniers me paraissent bons.

Je sors d'Œdipe, suivi de V Amant bourru *. Je sors au second acte de la pièce de Monvel, elle a, pardessus toutes les autres, le droit de me déplaire. J'ai bien jugé Œdipe : il y a de très beaux vers, où l'on reconnaît bien la manière de Racine. Le sujet est magnifique, il y a des maximes générales qui sont précisément le contraire de ce qu'il faut pour toucher. Il n'y a rien au monde de si ridicule que la fanfaronnerie de Philoctète ; ses amours avec Jocaste grand'mère me déplaisent.

M^^^ Raucourt a dit trois ou quatre vers à peu près bien, tout le reste mal. Talma a supérieurement joué ; sa figure était sublime dans les derniers actes ; il a un peu crié au quatrième, il a crié : Vous frémissez, Madame... qu'on devait dire, ce me semble^ avec l'accablement du désespoir d'un malheureux

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qui voit confirmer sa sentence. Monvel jouait le petit rôle du compagnon de Laïus.

Je verrai M^^^ Duchesnois demain ; lui demander quand elle jouera Jocaste, pour que nous puissions bien sentir la scène de la double confidence.

Les vers de fureur d'Œdipe, à la fin du monologue du cinquième acte, ne font pas, ce me semble, un bon effet. Il faut des actions, quand on est arrivé à ce point -là.

7 [{loréal-27 avril].

J'apprends, vers les deux heures, la mort de M. Rebufîet, du portier de la rue Saint-Denis. Cet excellent homme est tombé malade le lundi de Pâques et a succombé trois jours après. Je vais auparavant chez M^^® Duchesnois, on me dit qu'elle n'y est pas, je laisse un billet.

8 [fIoréal-28 avril].

J'ai travaillé fortement à la prose of the fifth scène. Je suis allé au Luxembourg après dîner, et de là, vers les six heures, chez M. Daru. Je l'ai trouvé sur le bord de la tombe. J'ai trouvé Martial qui m'a reçu avec amitié ; M"^^ D[aru] n'a rien dit, M. D[aru] était si affecté d'une consultation que les médecins venaient de faire sur son état que je ne sais si c'est exprès qu'il ne m'a pas invité à dîner. De là, je suis allé to the gâte *,

j'ai trouvé de la gaieté ; je m'attendais à celle of the inoiher, this of girl m'a révolté, ei^en pendant the account of the her fathers death elle riait à gorge déployée. She ei^er lias seemed to me having hâte for him * sur ce que je disais que s'il avait vécu il aurait arrangé ses affaires : « Il aurait pu encore donner des explications », a-t-elle dit. Cette insensibilité est affreuse. Je l'ai trouvée embellie, avec des couleurs (peut-être données par l'opposition du noir), elle m'a dit avoir quinze ans, six mois et cinq jours. Elle s'est beaucoup amusée cet hiver au bal de la rue du Bouloi, qu'on avait surnommé bal des Vestales. Il ne coûtait que trente sous par bal et avait lieu tous les samedis. Son surnom prouve la sévérité des examens.

Cardon est marié à une demoiselle d'Arras* qui lui a apporté trois cent mille francs, sans compter les espérances. Toutes les convenances y sont. On parle de B[onaparte] empereur, C[ambacérès] et Leb[run] consuls. J'ai demeuré environ une heure et quart chez M™^ R[ebuffet] ; j'étais en noir.

9 floréal [-29 avril].

Bajazet, Les deux Frères *. Jamais M^^^ Duchésnois ne m'a paru si belle que dans Roxane, aujourd'hui ; et jamais tragédie ne m'a peut-être si constamment intéressé que Bajazet aujourd'hui : tout concourait à mon illusion. Mon travail tend à aug-

1804 - 29 avril. PARIS 77

menter la sensibilité. Desprez * était très bien dans Osmin ; Saint-Prix * toujours bien, quelquefois beau, <lans Acomat. Il n'y a que M°^^ Talma * qui a été détestable avec son chant lamentable dans Atalide. M^^^ Duchesnois au-dessus de tout éloge ; je la «uis allé voir après la représentation, elle m'a reçu toujours avec ce même naturel, sans compliments. Chazet * est venu ; il est joli garçon, il a paru surpris, je crois, de l'air naturel et point troublé que j'avais. Nous avons parlé comédie et tragédie, lui faisait rire et avait de l'esprit, moi j'ai dit quelques pensées justes. En attendant M^^® Duchesnois, j'ai vu Talma dans le passage ; de ma taille, il avait un habit bleu, culotte et bas noirs. Il parlait au portier du théâtre ; il a la même voix qu'à la scène. Sa vue m'a fait impression, il avait l'air tragique. J'ai pensé que je maniais la gloire ; après tant d'illusions de connaissances et d'amitiés avec les grands hommes, voilà enfin un peu de réalité. J'espère que dans un an je serai ami de M^^^ Duchesnois et de lui, par les Two Men.

J'ai bien admiré Racine ce soir. Il a une vérité élégante qui charme. Ce n'est pas le dessin de Michel-Ange, c'est la fraîcheur de Rubens. J'avais mille idées ce soir qui, ce me semble, auraient fait un bon commentaire de Bajazet.

10 [floréal-30 avril].

Dix vers et la prose du Raccommodement *. Je montre de l'esprit de discussion à dîner. Je souffre du mésentère parce que j'ai pris une tasse de café, hier, à Bajazet. J'ai vu du côté du consul, dans les loges, une femme qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à un squelette : elle était de la blancheur d'une tête de mort bien lavée, elle était vraiment glaçante ; c'est ce que j'ai jamais vu de plus fort dans ce genre-là, je la regardai beaucoup pour en garder une idée nette. Elle était bien vêtue. C'était l'horreur de la mort seule et sans aucune autre horreur.

Chazet fit des calembours sans prétention qui étaient charmants ; il dit des jolies choses à M^^^ Duchesnois d'une manière charmante. « La Rochelle ne vous aime pas, il me disait », etc.

Mardi 11 [floréal-l" mai].

Beau trait de la femme de Périer (de la Guerre) à Boissat.

Je sors de Iphigénie en Aulide, suivie de l'Impatient *. Aucun vers de cette tragédie n'est allé à mon âme ; il est vrai qu'elle a été jouée d'une manière aussi lâche que possible. Saint-Prix pitoyable, Talma et M^*® Duchesnois médiocres, M"® Raucourt insoutenable, M^^® Bourgeois ne peut

1804 - 2 mai. PARIS 79

atteindre au ton tragique. Cette tragédie doit plaire infiniment au vulgaire, tous les personnages en sont médiocres. L'exposition se traîne et ne finit point ; elle est niaise en ce qu'Agamemnon, au lieu de donner à Arcas sa commission en quatre vers et de le faire courir au-devant de la reine, perd, à lui raconter ce qu'il sait déjà, un temps pendant lequel la reine arrive dans l'armée. En tout, cette pièce, traduite en italien ou en anglais, doit faire un triste effet. Il n'y a de bien que : « Triste destin des rois... » etc. L'Impatient médiocre.

Après la pièce, je vais chez M^^® Duchesnois avec Favier ; nous la trouvons en grande colère contre AP^- Raucourt qui l'a menacée parce qu'on l'avait siflQée ; il paraît que M^'^ Raucourt a le ton d'une harengère. Favier parle comme un homme qui sent sa dignité ; si le cœur y répond et qu'il doive réellement sa place à M^^^ Duchesnois, c'est un homme estimable et avec qui je dois me lier. Deuxième séance du Tribunat, pour déclarer B[onaparte] empereur.

12 [floréal-2 mai].

Je vais au Tribunat à midi, la séance commence à deux heures. Plusieurs tribuns parlent comme de mauvais coquins. Parmi ceux-là, ... a la physionomie * de son âme. Savoye-Rollin * parle en homme d'esprit à cœur corrompu qui se moque de tout. Costaz*, moins mal que tous les autres. J'ai

VU Carnot à la vingtième place. J'étais près d'une femme qui ressemble un peu à Victorine ; cette ressemblance m'a enchanté, que serait-ce donc si je la voyais elle-même ? Je me promène, le soir, deux heures aux Tuileries avec Mante, we speack of passions and philosophy *.

13 [floréal-3 mai].

Je vais au Musée français. Je sens bien qu'il ne faut jamais forcer le sentiment, comme je le faisais^ l'année dernière ; il me semble qu'on ne peut forcer que le centre de compréhension. Je travaille tout le matin to the Two Men. Je commence le jus d'herbes. Je me présente chez M™^ de Baure * et chez M. D[aru]; Pierre D[aru] venait d'arriver. Je vais chez M. Le Brun * qui me montre de l'esprit et qui, par conséquent, doit être content du mien. Je sens que le temps est passé d'être républicain : il ne faut pas déranger mes projets de gloire pour l'ambition, mais il ne faut rien faire qui lui soit contraire. Publier ajter my death *. My father m'envoie enfin des plans, and ten louis.

14 [fIoréal-4 mai].

Je rentre à 1 h. 1 /2 du matin (par conséquent le 15). Je reviens de chez M'^^ Duchesnois, à la portière de qui j'ai remis un article de trois pages et un billet. M^^^ Duchesnois avait témoigné,.

1804 - 8 mai. PARI? 81

une heure auparavant, dans sa loge, le désir qu'elle avait que quelqu'un prît sa défense. Elle m'a très bien accueilli ce soir, m'a invité de nouveau à aller chez elle. Cette visite en général a été une suite de victoires, et j'hésitais de la faire ! Donc, maxime générale : Il faut toujours la voir, sauf à faire les visites courtes, si je vois que je gêne.

J'avais mille idées ce soir sur la déclamation. Ce qui constitue le mérite de l'acteur, comme celui du poète, est a comprehensive soûl *. Un rôle peut se diviser en un nombre quelconque d'intonations ; on n'est bon acteur qu'autant qu'on prend ces intonations et qu'on les prend justes. Eviter plusieurs sons que Talma a dans la voix et qui sont, je crois, produits par une contraction de la glotte. Que les sons ne soient jamais forcés. J'ai trouvé le jeu de M^i^ Duchesnois perfectionné depuis l'année dernière. Talma a bien détaillé : « Ami, n'accable pas un mal... * »

17 [floréal-7 mai].

Rien de nouveau du 14 au 17. Je travaille to the Two M en, je trouve :

L'amour est un combat d'orgueil et d'espérance.

18 [floréaI-8 mai].

Je reçois dix louis. J'achète les Pensées de Pascal trois livres, Mairet, etc., une livre dix sous, les

Fables de La Fontaine, vingt-huit sous. Je vais voir M. P[ierre] D[aru], je ne trouve que le père ; il y avait un homme de Versailles qui a dû être content de moi.

J'ai vu faire une bévue au cousin at the gâte with mother and daughter*. Il a dit: «Je n'ai su malheureusement qu'en partant qu'elle avait une amie très jolie. » Aussitôt, sourire de mépris et court silence.

Toutes les fois qu'on revient de Louvois, il faut se rincer la bouche. Tout y est mauvais, pièces, acteurs et spectateurs. Ce soir, le Trésor, la Parisienne de Dancourt, les Questionneurs *, tout très médiocre ; la Parisienne est ce qu'il y a de plus supportable.

A letter to my greath father upon Neuilly house intrigues *.

19 [floréal-9 mai].

Je vois par les journaux que le prix d'un copiste est de trois livres par séance, soit vingt et une livres par semaine ; voilà un guide. Il y a dans le Journal de Paris un morceau sur la critique dont les idées sont douces et qui est écrit avec le style de Télémaque. Cet accord m'a charmé. Le sujet de La Parisienne de Dancourt charme par sa vérité. J'ai vu deux Parisiennes, hier et aujourd'hui, qui sont parfaitement dans ce genre : Baptistine et... Balm[et] *. On pourrait refaire la pièce de Dancourt

1804 - 9 mai. PARIS 83

en vers, en ne lui prenant que l'idée principale. C'est un charmant exemple de la manière dont on peut mettre la satire en comédie. Et quelle différence ! La satire diffame l'auteur, la comédie lui donne une réputation d'esprit très agréable.

J'ai vu aujourd'hui la petite Balmet, âgée de sept ans, et qui promet bien d'être une a[ctricej à dix-sept. Ces deux jeunes filles ressemblent comme deux gouttes d'eau à la Parisienne de Dancourt.

J'écris ceci dans ma nouvelle chambre, rue de Lille, n^ 500, où je couche pour la première fois (19 francs). Je sors du Tartufe, suivi des Femmes *. dette dernière pièce, en trois actes, de Demoustier, n'est qu'une dissertation philosophique sur laquelle mes voisins s'extasiaient et qui me faisait bâiller. Je me souviens qu'il y a trois ans je trouvai cela délicieux.

Rien n'est si rassurant pour moi que Tartufe ; méditer cette pièce, elle me donnera de la hardiesse pour the Two Men. Caumont a joué Orgon avec un naturel qui, à mes yeux, le met au-dessus de Grandmesnil. Fleury joue très bien Tartufe, c'est un acteur délicieux, mais on sent que sa poitrine est faible, et une fois il a été obligé de crier ; du reste, il a donné au rôle la vraie couleur, il l'a joué en satire. La scène d'Orgon, Marianne et Dorine, au deuxième acte, a été supérieurement jouée. Il me semble qu'on peut faire une brouille de véri-

g4 JOURNAL DE STENDHAL

table amour, après la scène du deuxième acte de Tartufe, où la vanité entre pour beaucoup plus que l'amour.

20 [floréal-lO mai].

Je n'ai pas encore travaillé to the Two Men aujourd'hui, j'ai achevé de déménager. J'ai lu le doux Vauvernagues, il me charme. Je me suis habillé à neuf heures et demie pour aller voir M^ï® Duchesnois ; je l'ai trouvée horriblement fatiguée, sans chemise, comme le jour où C[rozet] me présenta. Dix heures moins le quart sonnaient lorsque j'ai passé devant les Tuileries, dix heures sonnaient lorsque j'ai repassé. Elle m'a peu parlé, elle m'a dit qu'elle avait bien grondé sa portière, etc., elle est revenue deux fois là-dessus ; elle m'a demandé si je ne m'appelais pas Lebel, me disant (je crois) qu'elle n'avait pas bien lu ma signature. Voilà le seul mot qui eût rapport à ma course du 14. Je me suis bien conduit : j'ai bien fait de la voir, bien fait de ne pas aller à Agamemnon, qui m'ennuie.

Elle me dit un jour que Cinna, Phèdre, Tancrède, étaient arrêtés. Elle jouera Phèdre samedi.

MM. Ricci *, Lemazurier, etc., y étaient.

Je suis étonné du talent de La Fontaine pour peindre. La Fontaine et Pascal, voilà les deux hommes qui m'ont jamais inspiré le plus d'amour.

1804 - 21 mai. PARIS §5

Je voudrais mêler au style tout puissant de P[ascal] quelques morceaux de douceur dans le genre du bon Fénelon.

21 floréal XII[-11 mai 1804].

Je me lève matin, vais prendre une tasse de café à la Régence *, reviens chez moi à huit heures. Je travaille constamment jusqu'à quatre, et ne puis pas faire d'une manière raisonnable le 353^ vers of the Two M en.

Je donne aux Tuileries quinze sous à un pauvre vieillard qui a tout ce qu'il faut pour me toucher infiniment, un instant après je vois un père badinant avec sa fille de trois ans environ ; ces deux petites rencontres me touchent infiniment. De là, à la Métromanie, suivie du Mariage fait et rompu * ; j'y trouve Dalban, dont je suis très content, à un peu de présomption près.

Du 21 floréal au 1^^ prairial [11-21 mai].

J'ai trop à écrire, c'est pourquoi je n'écris rien. Je dîne in father D[aru] house * et chez Carrara. Je vois deux fois Phèdre : M^^^ Duchesnois beaucoup de progrès, la fermeté dans les détails, sublime ; meilleure la première que la deuxième ; la première, je suis avec Mante, bêtise de Damas.

29 floréal : je vois tomber Pierre-le- Grand * de Carrion. Ses lettres dans les journaux. Il a demandé pardon à M. Bonap[arte].

Le 30, dimanche, je passe une heure jor the first chez Phèdre *.

J'en suis à 375 *.

Les élèves de l'Ecole polytechnique et ceux de Metz pour l'adresse.

Le 30, dimanche, je passe une heure avec Ariane sur la terrasse de son appartement, rue Saint- Georges, n° 18, son maître de langue est en tiers. Cette heure-là est trop longue de la moitié. Ariane me dit en sortant une politesse sur Basset que je prends pour une douceur pour moi.

Ecrit ceci en le relisant le 26 germinal XIII [16 avril 1805] ; je me souviens parfaitement de toutes mes erreurs, je vois encore très distinctement tout ce que j'ai fait il y a un an : le squelette du Théâtre français, la course à une heure chez Ariane, etc.

Edouard Mounier (froid, vaniteux) sort de chez moi. Quelle bêtise de se charger des soins de l'avenir! V[ictorine] est ici et je ne la vois pas; que j'aurais été heureux, il y a un an, si l'on m'avait prédit qu'elle serait à Paris en germinal XIII !

PARIS

Troisième voyage a Paris ^

3 prairial an XII jusqu'au [18 messidor].

3 prairial XII [-23 mai 1804].

Je sors d'Œdipe, suivi du Babillard *. Cette tragédie a de grandes beautés, mais je les crois du

1. Journal du 3 prairial an XII au 18 messidor an XII. — Surcousu un cahier le 24 brumaire XIII, qui contient le journal du 23 brumaire XIII au 29 frimaire XIII, exclusivement.

H. — Tous les hommes qui sont sur la terre cherchent leurs propres intérêts, il n'y a que le seul poète qui ne cherche purement que notre bonheur. Divine poeta o.) !

H. — Regarder tout ce que j'ai lu jusqu'à ce jour sur

a) Nota : dont l'intérêt soit identique avec le nôtre. L'intérêt de 4'honirae vertueux s'accorde avec le nôtre par le moyen de la justice ; celui du poète est identique. (23 brumaire XIII.)

poète grec ; rien n'est plus éloigné de la grandeur que les gasconnades de Philoctète et l'orgueil de Jocaste ; l'exposition est postiche, le moment où Philoctète apprend le mariage de Jocaste est pris

l'homme comme une prédiction, ne croire que ce que j'aurai vu moi-même. Joy, happiness, famé, ail is upon it.

Le théâtre français vide d'action.

Naturel : L R V * et sa femme le 29 brumaire XIII.

PET..T = GHERARD.

Seulement pour Ariane, le théâtre and the buckish things^

Cahier finissant comme celui de vendémiaire, je crois, commence par happiness, la troisième séance chez Dgzn [Dugazon], Pacé, M'^e R[olandeau], the greatesi happiness gived hy society en masse.

Il zio, ail vanity.

Un caractère comique esquissé dans les Souvenirs de Félicie de M""* de Genlis [Mercure du 24 frimaire), celui de l'homme ou d'une femme qui ne juge rien par sentiment^ mais tout par l'état qu'on en fait dans le monde. Côté du vaniteux, de l'odieux, qui convient à la comédie.

30 brumaire XIII.

Délaharpiser et dégagnoniser * mon goût en lisant souvent les grands dramatiques existants : Eschyle, Euripide,. Sophocle, Shakespeare, Corneille, Alfieri, Racine, Aristophane^ Molière, Goldoni, Plante.

1804 - 23 mai. PARIS g9

de Polyeucte, leur entrevue est encore la même chose que celle de Pauline et de Sévère, avec la différence que celle de Corneille parle à l'âme, tandis que celle de Voltaire ne parle ni à l'âme, ni aux esprits

Voir tous les autres pour y chercher le bon : Lope, Calderon, Federici, Pindemonte, Sénèque.

Dérousseauiser mon jugement en lisant Destutt, Tacite, Prévost * de Genève, Lancelin *.

Lire Tite-Live et Salluste dès que Bureau les publiera *.

La manière dont j'ai vu recevoir le Philinte doit m'encourager. Je ne serai pas à beaucoup près si sérieux que cela, et certes personne n'accusera Fabre de s'être rapproché du drame.

Il me semble que les deux caractères de ce siècle sont l'égoïste et le vaniteux, le premier susceptible de plus de force, le deuxième de plus de gaieté. Ne nous le laissons pas dérober.

Le 19, je reçois une lettre de Philinte.

Étudier le dialogue de Corneille, partie dans laquelle ce grand homme n'a pas été égalé et qui est le premier mérite au théâtre.

Etudier le style d'Alfieri.

Du 3 prairial au 18 messidor exclusivement.

1. Plier aux événements qui, étant arrivés, sont inévitables.

2. Chez une nation où la vanité règne, où par conséquent un bon mot est tout, être toujours de sang-froid en agissant.

3. Se faire chaque soir cette question : « Ai-je assez ménagé la vanité de ceux avec qui j'ai vécu aujourd'hui ? »

19 messidor.

(JSotes de Stendhal sur la coiwerture du cahier.)

relevés ; elle ne peut plaire qu'aux esprits vulgaires. Talma joue très bien Œdipe, mais je conçois qu'un homme qui aurait l'intelligence d'Ariane le jouerait mieux.

On applaudit à outrance

Ce roi d'un fastueux rempart, ne marchait point Entouré, etc *.

On en fait une application à Bonaparte. Estelle dans le bon ou dans le mauvais sens ? On applaudit beaucoup aussi la maxime contre les prêtres.

En tout, c'est une belle tragédie dans le sens admiratif, peut-être le plus beau sujet du genre.

4 [prairial-24 mai].

Après m'être cassé la tête depuis dix heures du matin jusqu'à quatre pour faire deux [vers] et demi, je vais à la Montansier *. Tout m'y paraît détestable, excepté Volanges, que je vois dans les Pointus *, et Brunet. V[olanges] a une figure dans le genre de Marion Thomasset *, il est très vieux et ne le paraît pas, ces figures-là ne vieillissent pas. De là, à Frascati et aux Mille Colonnes *.

5 [prairial-25 mai].

Onze vers ; j'arrive à 401. J'ai demeuré, ce mois passé, deux heures cinquante-six * par v[ers].

1804 - 4 juin. PARIS 91

Andromaque (pour la deuxième fois), suivie de Sganarelle. Talma joue parfaitement, surtout la scène du deuxième acte : Oui, oui, vous me suivrez *. Quel acteur, s'il avait joué tout ainsi ! M^^® Duchesnois met beaucoup trop de gammes chromatiques dans ses vers. Je la vois après la pièce, elle me reçoit supérieurement ; elle est piquée contre le public, qui ne l'a pas demandée ; d'ailleurs, elle sent qu'elle a été éclipsée par Talma.

Fav[ier] me dit que, dans la jeunesse de Bonaparte, Talma le faisait entrer gratis aux Français. ^|iie Duchesnois apprend Monime pour Saint- Cloud, je crois qu'elle jouera, à P[aris],^Inès * et Chimène. Talma rend trop lentement les moments d'exaltation d'amour.

15 prairial XII [-4 juin 1804].

Je pense au Faux Métromane. Cela me vient en pensant à l'extrait du M[oniteur] par Geoffroy. Les journaux sont donc bons à lire.

V[u] les Pensées diverses *, entre minuit et une heure, du 16, pendant une grande chaleur.

^17 prairial XII [-6 juin 1804].

L'Optimiste de Collin, en cinq actes et en vers, le Retour imprévu de Regnard. Dugazon rentre, il joue très bien dans les deux pièces (M. de Plainville dans la première).

Cette pièce m'a rendu heureux ; c'est là un charmant résultat. C'est peut-être une délicieuse idylle, mais c'est une comédie bien faible. Il semble que ce pauvre Collin ait juré de fuir l'énergie ; son talent semble fait pour peindre l'amour doux et pastoral (qui ne nous plaît pas tant par la description de l'amour que par les cœurs bons et simples qu'il ' nous développe), et il semble qu'il évite de faire parler ses amants.

Ce sujet était si commode à traiter après Candide, il fallait le pousser au maximum d'énergie, faire marcher des caractères ; chez Collin, une grande scène de déclamations vagues entre M. de Plainville et Morinval, le Martin de la pièce, et voilà tout. Il n'y a qu'un bon vers de pessimiste :

J'offre mon bien aux gens et j'éprouve un refus.

Collin fait des vers doux, coulants et assez élégants, mais c'est que, pauvre d'idées, il les délaie. Il doit y avoir quelque chose de commun entre son âme et celle de La Fontaine, et rien avec Voltaire. Si son âme ressemble à ses écrits, il ne doit pas goûter du tout la joie acre de celui-ci. L'optimiste est un caractère aimable dans le sens propre du mot, du moins M. de Plainville l'est-il beaucoup ; il est presque toujours en scène.

La comédie a un grand avantage sur la tragédie, c'est de peindre les caractères ; la tragédie ne peint que les passions. M'^® Mars joua comme un ange

1804 - 7 juin. PARIS 93

un rôle qui ne signifie rien. Je fus très content de Dugazon, il me fit venir les larmes aux yeux, et des larmes fort agréables ; mais sa figure n'a pas assez d'expression. J'aime beaucoup à la scène les noirs sourcils, je voudrais voir Fleury dans ce rôle. Il ressemble à un certain oncle des Mœurs de Collin *, qu'il joue à ravir.

Le Retour, petite pièce de Regnard où il y a plus de verve que dans tout Collin. Dugazon à ravir, Fleury très bien.

J'eus souvent une douce illusion : le lieu de VOptimiste est heureux, c'est un joli bosquet.

On saisit une application contre B[onaparte].

Cet Optimiste m'a rendu vraiment heureux ; il a fait une révolution sur moi. Je savais cependant la vérité morale suivant laquelle M. de Plainville m'a touché. Voilà le pouvoir du spectacle et un singulier effet pour une comédie jouée par Dugazon *.

18 prairial [-7 juin].

Je cherche à me refroidir pour pouvoir corriger mon plan of the Two Men.

Je vais à la Bibliothèque nationale. Je hs le troisième volume des Mémoires français de G[oldoni] *, le moins intéressant des trois. Examiner le style français de cet italien, il a quelque chose qui plaît. C'est, je crois, l'extrême clarté ; ses phrases sont courtes et il aime mieux répéter la chose que

se servir d'un pronom. L'examiner à loisir pour mon grand travail sur le style.

Je lis une de ses comédies, intitulée il Cavalière di huon gusto *, croyant y découvrir quelque chose de commun avec le F[aux] M[étromane] ; ce n'est point le même sujet. // Cavalière di huon gusto est le modèle des hommes du monde. Cette pièce «st charmante, il y a surtout la nuance d'un jeune homme qui arrive des écoles qui est très bien saisie. Je ne conçois pas comment Picard, qui a un théâtre à soutenir*, ne se met pas à traduire Gol[doni] ; «n six jours il arrangerait une pièce, et cette pièce en vaudrait une douzaine comme le Vieux Comédien *.

Je pourrai refaire à la française beaucoup de sujets que Goldoni a traités à l'italienne. Si je suivais ce projet, mes pièces n'auraient absolument rien de commun avec les siennes que l'objet. Ses intrigues ne sont point assez fortes pour moi, et ses plaisanteries pas assez délicates pour nous. Par «xemple, le Cavalière di huon gusto me donne l'idée d'une pièce intitulée V Homme du monde qui offrirait un modèle de la conduite d'un homme du monde parfaitement aimable. Il faudrait le mettre dans les principales circonstances de la vie, le montrer au moins quatre actes de sang-froid. Il se tirerait avec honneur et grâce de toutes les circonstances où il se trouverait, il aurait beaucoup d'esprit. Je le peindrais dans toutes les relations de la vie,

1804 - 8 juin. PARIS 95.

je pourrais peindre tout mon siècle par les personnages en scène avec lui : un marchand, un jeune homme entrant dans le monde, etc., etc. Idée à sui%Te.

Ma pièce n'aurait absolument rien de commun avec la sienne : il aurait peint un homme du monde d'Italie en trois actes, j'en peindrais un de France en cinq actes avec une autre intrigue. Si les applaudissements du public donnaient le certificat de ressemblance à une pareille pièce, elle serait un monument très curieux deux cents ans après sa première représentation.

Quand on vient de lire Goldoni, on s'étonne comment nos auteurs ont le génie si peu dramatique. Toutes les figures de cet aimable peintre tournent, elles vivent ; elles ne sont pas très animées, il n'a pas atteint le sublime de l'art, mais il est toujours gai, parfaitement naturel, et d'après ce que je connais de lui je le place immédiatement après Regnard, de manière que le Parnasse comique est composé de Molière, Regnard et Goldoni. Si l'on avait défendu à un comique de sublimer, je crois impossible qu'il s'acquittât mieux de sa tâche que Goldoni^ et dans un an il a fait, je crois, seize comédies. Acheter ses ou\Tages, y étudier le naturel.

19 [prairial-S juin].

Je lis il Poeta fanatico *, il y a du bas. Peut-être les Espagnols éprouvent-ils la même sensation en

lisant les peintures de nos mœurs. Il tourne les poètes en ridicule ; toujours naturel, il a des traits charmants.

Je jette un coup d'oeil sur il Molière *, écrit en vers de quatorze syllabes, rimes. Il me semble que Mercier l'a gâté. Je n'y ai trouvé de mal que quelques mauvaises plaisanteries. Goldoni pense comme moi sur la plupart de ces comédies en vers que l'on donnait en France vers 1750 : pauvretés de toute manière.

Voici ce que G[oldoni] dit du Père de famille de Diderot, troisième volume de ses Mémoires : «... C'est un de ces êtres malheureux qui existent dans la nature, mais je n'aurais jamais osé l'exposer sur la scène. )i

Quel avantage de montrer la vie à l'homme sous son aspect défavorable ? C'est un pauvre mérite. Quelle différence du Père de famille à VOptimiste de C[ollin], à mérite égal, l'un malheur et l'autre le bonheur du spectateur.

Dimanche 21 prairial XII [-10 juin 1804].

Je vais, à dix heures, au cabinet de lecture ; j'y lis Palissot *, j'y apprends le jugement de Moreau. De là, au Luxembourg. Deux tableaux de David, manque d'expression.

Le Cid et la Maison de Molière *. Le public est avide d'applications contre Bonaparte et en faveur

1804 - 10 jum. PARIS 97

de Moreau. A ces mots de la Maison : Les originaux sont à la Cour, un applaudisseur seul, mais tout le monde est content.

La Maison a un succès complet. C'est une espèce de dialogue entre les acteurs et le public. Les acteurs parlent, le public rit ou applaudit. Cette pièce est charmante de naturel. Goldoni est peutêtre le poète le plus naturel qui existe, et le naturel est une des principales parties de l'Art.

Le personnage de Molière surtout, si bien joué par Fleury, tourne admirablement. C'est le beau du mélomane, dont la charge est dans il Poeta fanatico.

Un poète est composé d'un philosophe et d'un versificateur ; on peut bien tourner en ridicule le versificateur, jamais la raison.

C'est presque sans y penser et en écrivant au courant de la plume, que j'ai découvert cette vérité que je crois capitale : Que la tragédie est le développement d'une action et la comédie d'un caractère.

Talma ne joua pas très bien le rôle du Cid. Il ne lui manque que d'oser être naturel : Eripuit cœlo fulmen. Corriger les grands poètes, faire des notes sur la manière de les jouer ; s'il est vrai que l'on ne comprend les hommes qu'autant qu'on leur ressemble, c'est un service à rendre. Il y a plusieurs choses à corriger dans le Cid : les Stances de la fin du premier acte ne sont que l'expression du juge-

ment de la tête d'un homme sur les mouvements de son cœur, cela montre qu'il n'est pas entièrement troublé ; Chimène tutoie trop à tenant le Cid, ce qui fait qu'il n'a pas ce mélange enchanteur des tu et des cous. Le rétablir.

Dans toutes les tragédies, les actes me semblent longs. Le Cid était bien mal joué ce soir, puisqu'il n'y avait que Talma, qui encore n'a pas été très beau. Cependant, je ne l'ai jamais trouvé long : c'est la plus rapide de nos pièces, et la première. Cela vient peut-être de ce que la nation est plus spirituelle que sentimentale.

Pour être bien dans le monde, il ne faut pas vivre pour soi ; pour faire des ouvrages sublimes, il ne faut vivre que pour son génie, le former, le cultiver, le corriger.

Je suis si fatigué de pensées que, malgré une bouteille de bière que je suis allé prendre chez Blancheron, je ne puis pas les écrire.

Le naturel de Goldoni a charmé, quoique, je crois, gâté par Mercier.

22 [prairial-ll juin].

Je vais à la Bibliothèque nationale à dix heures jusqu'à deux. U Andrienne de Térence, bien traduite par Lemonnier *, est à mille lieues d'une bonne pièce de Goldoni : nulle science délia scenegiatura ; les personnages ont l'air de la bonne compagnie, voilà tout.

1804 - 13 juin. PARIS 99

Je lis ensuite la Finta Amalata de Goldoni, qui m'engage à mettre tout de suite à exécution un projet formé le dimanche [30 floréal] *, jour où je dînai chez M. D[aru] et vis le médecin Baile. Je reçois 204 livres.

24 [prairial-13 juin].

Je vais à la Bibliothèque nationale lire les comédies de Machiavel : la Mandragora, la Clizia, il Frate, VAndria tradotta et Terenzio.

25 [prairial-14 juin].

Anniversaire de Marengo *. Le soir, promenade aux Tuileries avec Fortuné, qui m'apprend beaucoup de détails surje jugement de M[oreau] *. Les propos des soldats et officiers de garde aux Tuileries, la veille.

Les juges forcés, la glace cassée, etc., etc., le grand juge parlant aux avocats, la défense de M[oreau] arrêtée. Bar[ral] * et moi nous suivons ensuite Tullia jusque chez elle, ses regards semblent me dire que je ne l'offense pas. Elle demeure rue Tiquetonne, n" 122, au premier.

27 [prairial-16 juin].

Je lis l'excellent ouvrage de Hobbes, intitulé : De la Nature humaine. Le soir, nous allons à la Femme juge et partie, suivie de Minuit *.

La première pièce ne vaut pas grand'chose ; les pensées sont délayées, et cependant le style est assez bon. J'y ai observé que les expressions fortes de la tragédie, transportées dans la comédie, font beaucoup de plaisir. Dugazon joue très bien.

Il y avait beaucoup d'acteurs spectateurs : Fleury, Armand, Rolland, Chéron, Dupont. M^^® Volnais.

La plaisanterie est un discours qui découvre finement à notre esprit quelque absurdité.

6 messidor[-25 juin].

Fin de deux tracasseries : George * est guillotiné à 11 heures 35 minutes, avec ceux qui n'ont pas obtenu leur grâce. — Les Tracasseries, comédie de Picard, tombe.

Les accusés graciés sont condamnés à la déportation ; Moreau part pour les Etats-Unis, qui auront vu, dans le même siècle, Washington, Kosciuszko et Moreau.

8 [inessidor-27 juin].

Je sors de Louvois, La Cloison *, nul mérite ; la deuxième représentation des Tracasseries * réduites en quatre actes ennuyeux ; il n'y a qu'un trait de vrai comique : « Avez-vous oublié combien le papier marqué est cher ? » Du reste, toujours des provinciaux. Picard ne donne nulle noblesse à ses personnages : ils sont tous sots. La Ceinture magique *, de Jean-Baptiste Rousseau, mauvaise farce des

1804 -27 juin. PARIS [{)[

boulevards ; il me semble que R[ousseau] n'avait nul génie comique, il outre trop : un capitan se dit descendant de Nimbrod. Cela ne fait pas rire, nous savons bien qu'il n'y a nulle comparaison entre cet homme et nous. J'avais à côté de moi un homme simple, bon bourgeois de la rue Saint-Denis à ce qu'il paraît, qui raisonnait parfaitement juste parce qu'il n'a jamais lu Laharpe, ni Geoffroy ; il était relevé par un Aristarque qui l'accablait de grands mots techniques vides de sens dans sas phrases, qui avait une vanité très irritable, et qui défendait la vertu des actrices. Peut-être est-ce là un auteur, plus probablement quelque faiseur d'articles. Si les auteurs ont ce caractère, quelque orné qu'il soit, il est bien dégoûtant. Cette petite comédie que j'avais à ma droite m'a plus amusé que les trois autres.

A gauche, autre scène : l'honnête Barrois, libraire, abordé par un homme qui avait la physionomie du plus bête, bas, fripon, cupide négociant qu'on puisse voir. Tout chez lui annonçait ce caractère, ce qu'il disait était parfaitement d'accord avec sa physionomie.

J'ai vu des demi-forts (de la Halle) qui étaient là pour applaudir, je crois. On a nommé et vu l'auteur, Picard.

11 messidor XII [-30 juin 1804].

A une heure du matin, M. Daru le fils arrive ; à cinq, M. Daru le père s'éteint.

Je suis allé avant-hier at the Saint-Denis gâte, je trouvai A[dèle] seule, elle me reçut mieux que jamais, avec toutes sortes de prévenances, d'amitiés, etc. J'y restai demi-heure. Trois semaines auparavant, devant sa mère, elle m'avait reçu d'une manière exactement contraire.

Aujourd'hui, j'y monte par occasion, pour the death of D[aru], j'y reste trois quarts d'heure. Je trouve la mère avec un homme d'affaires ; un instant après la fille arrive, un dé à la main. Dans la conversation, elle prend le parti de la vertu ; bien plus, elle discute avec sa mère ce qui arriverait si elle se mariait, qu'elle resterait dans la même maison qu'elle et son gendre, etc., etc. Malheureusement, je me sentais rougir ; j'ai éloigné en plaisantant. Je conclus de là qu'elle a jeté les yeux sur moi for a husband *.

Mais comme il n'y a qu'heur et malheur, je ne la trouvai plus si jolie [que] l'autre jour, je l'ai trouvée laide aujourd'hui. Je voudrais bien qu'elle apprît d'une manière certaine et qui ne vînt pas de moi que, lorsque je lui écrivais des lettres d'amour, j'étais passionnément amoureux de V[ictorine].

N*y pas aller de dix jours. Je parie que c'est de Baure * qui leur a fait jeter les yeux sur moi ; mais

1804 • 1" juillet. PARIS IO3

j'espère l'avoir un jour, et ce sera une charmante maîtresse, mais ce serait pour moi une mauvaise femme.

Je vais le soir aux Français : VHomme du jour et la Gageure *, Contât et Fleury.

L'Homme du jour a une intrigue qui devait plaire beaucoup dans le temps où avoir une femme était un grand bonheur ; mais il dégoûte par une infinité de sentiments faux que débitent les personnages. J'entendais dire autour de moi avec l'expression de l'ennui : « Cette pièce est médiocre. »

Dans la Gageure, point de bon ton ; on expose le caractère des valets. Les personnages, M. et M^^^ de Clainville, sont toujours mystifiés par des gens qu'ils croient au-dessous d'eux. Les spectateurs vaniteux rient beaucoup. Quel parti peut-on tirer de la vanité ? peut-on faire un Vaniteux, cinq actes ?

12 [messidor-l®' juillet], dimanche.

Le soir, à sept heures, je vais à Saint-Thomasd'Aquin pour y assister aux prières pour M. D[aru]. Je remarque la physionomie basse, et quelquefois méchante, des prêtres ; ceux qui avaient la meilleure avaient l'air stupides.

Il est du bon ton, pour plusieurs raisons, de se joindre à ce que tout le monde fait. Tabarié chantant. Air simple et naturel dans tout ce qu'on fait.

L'usage est d'aller dans la maison du mort. On monte dans une voiture noire, on va à l'église ; après les prières, on accompagne jusqu'à la dernière demeure. Maison d'été, maison d'hiver.

13 [messidor-2 juillet], lundi.

Pluie d'été à quatre heures. Je dîne rue de [la] Loi, vis-à-vis une planche ; les personnes qui passent dessus m'amusent beaucoup par les traits de caractère. La pluie me dispose à cette divine tendresse que je sentais en Italie.

15 [messidor-4 juillet].

A huit heures trois-quarts, j'entre chez M. Carrara, j'y trouve Madame, Adèle et M. Davrange, inspecteur aux revues *, je crois. A neuf heures, D[avrange] sort, je reste avec ces dames jusqu'à neuf heures trois quarts. J'offre à M"^^ C[arrara] de la mener jeudi prochain au Ranelagh, je crois qu'elle acceptera. Une seule chose m'embarrasse sur cette visite : j'ai parlé, j'ai conté, j'ai fait rire, probablement M^^ Car[rara] leur a parlé après ma sortie de mon prétendu bonheur avec Is. P. Cependant, lorsque je suis arrivé, la conversation tombait à tout moment. Est-ce un effet naturel de la bêtise de D[avrange] et de la timidité du reste ? est-ce que je les embarrassais ? Cet état a duré après le départ de D[avrange], je faisais moi seul toute la conversation.

1804 - 4 juillet. PARIS ;[Q3

Adèle me paraissait superbe. Je suis d'autant mieux disposé à lui faire ma cour que je ne sens rien du tout pour elle, elle manque de physionomie. J'ai eu tort «nvers * D[avrange], je l'écrasais trop. Si c'est le mari futur d'Adèle, j'ai mal fait mes affaires ; réparer cela à la première vue. J'ai failli être embarrassé de me voir parler à des statues, cela a ôté du naturel à ma conversation ; je n'avais pas le temps de me remettre, il fallait toujours parler, mais ces dames n'ont ni assez d'usage ni assez de visites dans ce moment pour avoir saisi cette nuance. Dès qu'on est éloigné un instant du monde, on devient d'une défiance extrême, on voit quelque <;hose de ridicule ; on n'ose pas en dire : « C'est ridicule », on se dit : « Mais peut-être que c'est la mode ! »

Ad[èle] a pris la parole sur la Petite Ville de Picard, elle parlait fort vite. Peut-être elle m'a jugé bavard. Si j'ai le bonheur d'y trouver quelqu'un qui parle à la première visite, faire l'amoureux, par conséquent peu parler. Elle joue du piano et en a un d'Erard ; la flatter là-dessus. Elle a habité Clermont-en-Beauvaisis, petite ville de 3.000 âmes à quinze lieues de Paris.

Une élégante de Paris y alla et n'y prit pas : on la vit comme une curiosité les premiers jours, on la laissa ensuite. Ces dames me disent qu'un homme qui tient de très près à la Cour fait la cour à Adèle. Elles lui croient 20.000 francs de rente, j'ai dit :

« Au moins. » Est-ce Rapp, Lacuée ? Ils sont encore à marier ^.

Différence d*usage (de civilisation) entre les deux Adèles ; elles doivent avoir toutes deux l'une pour l'autre à peu près les mêmes sentiments. A[dèle] Lan... *- est superbe, Ad[èle] R[ebuffet] danse comme un ange ; elles se sont vues au bal, en voilà assez, certainement, pour ne pas s'aimer. A[dèle] L... n'a rien dit lorsqu'on parlait de l'autre, et elle avait beau champ. L'autre m'a beaucoup parlé d'elle, lui a rendu justice, l'a jugée, a dit qu'elle manquait d'usage, mais a relevé ses qualités, qu'elle était très belle, mais qu'au bal elle n'avait pas fait l'effet qu'on devait en attendre, etc.

Voilà ce que produit la différence de civilisation. Les étudier encore et ne rien donner à la phrase. Tâcher de voir la vraie nature. Voilà la base de tout pour moi : plaisirs, gloire, bonheur.

16 messidor XII [-5 juillet 1804].

Je lis à la BibHothèque nationale le Menagiana *, ed il Cavalière e la Dama, comedia di tre atti in prosa del Goldoni.

Le Menagiana peint un pédant d'esprit, mais

1. C'était, je crois, tout bonnement un bavardage de M™*... sur Mar., qui en effet y va souvent, mais qui m'a conté il y a deux mois his future mariage vfith miss Saint- Floriard. 23 brumaire XIII.

1804 - 5 juillet. PARIS 107

bien ennuyeux. Cet homme était un des contemporains de Molière. Ce grand homme, Corneille, et La Fontaine, sont exempts de la moindre tache de pédanterie ; Boileau et Racine en ont une teinte. Me corriger du pédantisme, car il y en a un dans ce siècle, comme il y en avait un du temps de Molière. Le nôtre est, je crois, de philosopher à perte de vue à propos de la moindre bagatelle ; je crois que mes conversations avec Faure, l'année dernière, devaient en être de beaux modèles. Je de\Tai à Tencin d'être guéri de ce défaut. Peu de connaissances m'auront été aussi utiles que la sienne. il m'a montré l'homme du monde tout entier, il m'en a montré le cœur. Il m'a fourni cette belle règle : être celui de tous les écrivains qui aura le moins offensé la vanité de mes lecteurs, et cela avec l'air le plus naturel, à leurs yeux, sans qu'ils s'en aperçoivent ; car une sourde vous sait mauvais gré de parler haut si elle s'en aperçoit.

Il Cavalière, etc., est une très mauvaise pièce pour nos spectateurs pour trois raisons :

1° On n'y rit pas, loin de là, elle est pédantroque (sic) ;

2° Les personnages ont des monologues où ils philosophent contre nature ;

3° La politesse italienne (la pièce fut jouée, je crois, en 1750) est bien loin de la politesse française.

Les personnages ne savent point ménager la vanité, le Cavalière est même dur pour la dame lorsqu'il lui annonce brusquement la mort de son mari. Au milieu de ces grands défauts, il y a une action qui, à la vérité, est plus du drame que de la comédie, mais elle marche. Goldoni change de décoration au milieu des actes. La civilisation est bien plus avancée à Paris en 1804 que celle que Goldoni a peinte.

Je vais le soir au Tartufe, suivi de la première représentation de Molière avec ses amis *.

Tartufe, par Fleury, Contât, Grandmesnil, Devienne, Volnais. Les acteurs se sont surpassés euxmêmes. Ils sont entrés dans des détails qu'ils négligeaient ordinairement. M^^^ Contât a bien mieux joué qu'à l'ordinaire ; elle a dit supérieurement, au quatrième acte, scène avec Tartufe : « Voyez... si... mon mari... » Voyez... si... en hésitant, mon mari, avec force. Cela est parfait. Tartufe fait toujours la faute de ne pas retenir Orgon lorsqu'il s'emporte contre son fils et qu'il dit : « Ne me retenez pas. »

Au dénouement, lorsque Lacave * fait l'éloge du prince *, deux ou trois applaudissements honteux ont commencé ; ils ont à l'instant été écrasés par : « Paix, là ! » et par un murmure qui a interrompu la pièce.

Enfin, j'ai vu un succès à la première représentation aux Français, et le lieu de la scène de la pièce

1804 - 5 juillet. PARIS i()9

«st Auteuil ; cela est de bon augure. C'est l'anecdote des amis de Molière qui font la partie de se noyer tous ensemble. La pièce n'a nulle verve, elle est froide ; les noms des personnages et leurs habits eu ont fait tout le succès et l'auraient fait d'une bien plus mauvaise. Andrieux n'a point fait tourner les caractères si connus de Chapelle, Molière, Despréaux, Lulli, La Fontaine et Mignard, personnages •de sa pièce. Il y a mis Laforêt ; mais le bourreau lui a donné de l'esprit, elle ne vaut pas, à beaucoup près, la Laforêt de la Maison de Molière. Je pensais, en voyant jouer cette pièce, qu'il n'y a que l'extrême force qui puisse avoir l'extrême grâce. La naïveté me semble le sublime de la vie ordinaire. Quel charmant caractère à représenter que celui de La Fontaine ! Andrieux ne les a fait agir ni les uns ni les autres, il y a seulement une froide réconciliation de Molière avec Isabelle. En un mot, il n'a point fait tourner les personnages. Cet homme n'a pas la moindre étincelle du génie dramatique. Cette pièce «st à refaire. Il se trompe même sur le coloris. Boileau vient raconter emphatiquement une bonne action qu'il vient de faire. Il n'a pas tenu à A[ndrieux] de faire siffler le trait de La Fontaine : « Avez-vous lu Baruch ? » Le jugement de Molière sur le Bonhomme n'est point amené du tout. En un mot, cela n'a nul mérite. La scène de l'ivresse, où ils prennent la résolution si plaisante d'aller se noyer, «st du dernier froid. Ces gens qui avaient tant

d'esprit sont bêtes ; quoi de plus plat que cette recherche de Lulli, qui dit : « Les plaisirs de la table ne me sont rien... Donnez-moi du çà pon », et autres choses comme celles-là.

Il a mis dans le rôle de La Fontaine beaucoup de riens de ce grand homme ; il y en a trois qui font honneur à Andr[ieux], s'ils sont de lui. C'est : « Le Parnasse est un vaste pays, chacun y peut trouver sa place ; le tout est de la mériter. » Ce le tout est de La Fontaine.

Il y a aussi un joli passage : « Moi, qui suis-je ? Jean La Fontaine. » Cette pièce ne vaut rien, mais m'a fait un plaisir délicieux. La refaire dans quelques années pour avoir le plaisir de la voir jouer devant moi. Ce genre de montrer les grands hommes à la nation en les faisant agir dans la meilleure intrigue d'après leurs caractères est une vaste mine de succès et de plaisirs pour ceux qui les aiment.

18 messidor [-7 juillet]

Je lis de la Vérité par Brissot-Warville *, ou plutôt je le parcours. Cet ouvrage va m'être très utile ; il m'engage à aller lire à la Bibliothèque nationale Descartes. Je lis sa Méthode de conduire la raison, dont ce qui m'intéresse peut tenir en trois phrases.

Je lis ensuite un in-8° (R 2.494 A) intitulé De rame et de ses passions ; mais ma tête était fatiguée de une heure de prodigieuse activité. Ce livre, qui a 294 pages, pourra m'être très utile ; il entre dans le

1804 - 7 juillet, PARIS ill

détail physique des causes et effets de passion. Brissot me fait penser que les qualités du philosophe, c'est-à-dire de celui qui cherche à connaître les passions, et du poète, ou de celui qui cherche à les peindre pour produire tel effet, sont incompatibles. Voir cela, lire Brissot.

Je sors de Molière avec ses amis, précédé du Philinte de Molière, par Fabre d'Eglantine, Andrieux a fait des coupures à ses pièces, il y a moins de défauts, mais non pas plus de beauté. Il semble même quelle soit encore plus pauvre de verve. Il n'y a de plaisant que :

Dieu

Qui veut que pour lui seul on fasae la musique.

Le Philinte est une pièce excellente. Elle est jugée dans mon esprit ; je m'étais laissé trop prévenir aux inepties des Laharpe, Palissot et C^^. C'est un chef-d'œuvre. Ce qui m'a le plus surpris, c'est qu'elle est bien écrite ; ce style-là sent l'étude du Corneille. On écoutait en silence, et de temps en temps on applaudissait à outrance. Depuis le Tartufe, il n'y a pas eu de pièce aussi fortement conçue que cellelà, et il y a plus d'intérêt que dans le Tartufe. Il me semble, dans mon enthousiasme, que c'est là la plus belle ordonnance de comédie qui soit au théâtre. On peut surpasser le divin Molière du côté de l'intérêt. Quelle pièce, que ce Philinte : \P si le

;[j^2 JOURNAL DE STENDHAL

Style n'en était pas quelquefois bavard ; 2° si Alceste était plus aimable, plus doux, et, à quelques bouffées d'humeur près, avait la bonhomie de la Fontaine, on l'adorerait.

Il m'est venu une idée : à la place de Fabre, à la première vue j'aurais fait d'Eliante une Pauline, j'aurais fait tourner son rôle par un sentiment qu'elle doit avoir ; je lui aurais fait regretter (le plus vertueusement possible) de n'être pas la femme de cet Alceste qu'elle estime tant. Cela aurait donné un charmant vernis à Alceste, à qui j'aurais donné plus de politesse.

Il semble que Fabre ait évité exprès de lui donner de ces pensées misanthropiques, qui sont exagérées et, par là, comiques, mais si naturelles à une âme comme la sienne. Il n'y en a que deux ou trois légères, qui cependant font rire le public. Le défaut de la pièce est d'être trop sérieuse et pas assez, tendre.

J'y aurais mis du tendre par la passion mal éteinte d'Eliante pour Alceste, et du comique par ses exagérations lorsqu'il aurait vu le mal. J'aurais montré un peu davantage sa réconciliation avec l'humanité quand il a trouvé un honnête homme.

Un peu plus de gaieté ferait jouer cette pièce aussi souvent que le Tartufe. Telle qu'elle est, on la jouera encore dans deux cents ans et elle sera citée comme un chef-d'œuvre de plan. Quel dommage que l'auteur ait été enlevé si jeune ! Il se serait.

1804 - 7 juillet. PARIS ^o

corrigé de son austérité un peu rude et eût été le Molière de notre âge. Quel spectacle comique que Laharpe se fâchant de ce qu'un tel homme méprise ses conseils ! J'aimerais mieux avoir fait cette pièce que la Métromanie, ou Zaïre, ou Rhadamiste.

Fleury a très bien joué, quoique un peu faible de voix ; on applaudissait de temps en temps à outrance. Damas a supérieurement joué l'égoïste, il a un talent marqué pour ces caractères. Begears, Timante, Philinte *, voilà ses trois meilleurs rôles.

PARIS

Journal de mon troisième voyage a Paris

Du 26 messidor au 24 thermidor XII, exclusivement.

J'ai dîné il y a trois jours at the gâte with Alexander, Silvain, Achilles, the mother and the daugther. Al. the same *, un peu sourd. A[dèle] lui faisait des yeux et tout le long, de cinq à huit et demie, j'eus l'air de me moquer des deux. A[dèle] le sentit. Le même jour, chez Carrara.

Edouard M[ounier] m'annonce qu'il sera à Paris dans les premiers jours de thermidor. My father m'annonce 2.400 francs, ei^ery year.

14 juillet *.

Superbe journée. Nous allons en nous levant, à dix heures, à la Régence. L'a[bbé] Hélie * y arrive, nous allons ensemble aux Tuileries, où nous restons jusqu'à une heure, toujours avec lui. Il nous amuse

infiniment. Ce qu'il nous dit confirme mes principes. Nous voyons parfaitement B[onaparte], il passe à quinze pas de nous, à cheval ; il est sur un beau cheval blanc, en bel habit neuf, chapeau uni, uniforme de colonel de ses gardes, aiguillettes. Il salue beaucoup et sourit. Le sourire de théâtre, où l'on montre les dents, mais où les yeux ne sourient pas : le sourire de Picard.

La cérémonie des Invalides a été cohue. Il est parti des Tuileries à midi et y est rentré à trois heures et demie ; il y avait'^^de la place de reste aux Invalides. On a crié sur son passage : « Vive l'Empereur ! » mais très légèrement, encore moins : « Vive l'impératrice ! »

Il fut le treize au soir aux Français, où l'on donnait Iphigénie gratis ; il ne fut point applaudi. La veille, il avait été aux Bardes *. La recette de l'Opéra, quand tout est plein, va à 12,000 francs. Tout était plus que plein, et elle ne s'éleva qu'à 6,000 francs. Aussi il fut applaudi.

Je vais le soir, à huit heures, chez M™® Carrara. J'y vois M. Cass. * avec son uniforme et sa croix. C'est la première fois que j'ai eu occasion d'observer la sotte vanité et le bavardage d'un savant et l'avidité qu'a un homme qui n'est pas habitué à la considération de rappeler sans cesse à soi et aux autres celle qu'il a instantanément. Il faut convenir que si tous les hommes de lettres ressemblent à celui-là, c'est une troupe bien ennuyeuse et bien

1804 - 16 juillet. PARIS HJ

ridicule. C'était à tout moment de ces phrases : <( C'est aux savants comme nous... C'est à nous, savants de l'Académie... Il (Borda) était fort estimé parmi tout ce qu'il y avait de plus savant à l'Académie, nous en faisions grand cas. » Ces genslà ont bien besoin d'un Molière.

Nous allons à pied, moi donnant le bras à M°^® Carrara, aux Tuileries. Adèle donnait le bras à C[arrara] neveu. Nous étions sept à huit, nous trouvons les illuminations superbes. Nous allons chez M. Dejoux, sculpteur *, pour voir le feu d'artifice, qui ne signifiait absolument rien. Je crois que M. Dejoux m'a reconnu pour l'homme qui l'avait critiqué rue derrière la grande poste.

Tout le monde monte en fiacre à minuit sur la place du Palais-Royal, après m'avoir invité à dîner pour mardi. Ma fièvre m'a un peu gêné.

27 [messidor-16 juillet].

Je vais au Matrimonio segreto *, divinement chanté par M. Strinasacchi et Nozari. Ils étaient tous deux en voix. Celui-ci répète Varia : Prima che spunti Vaurora, etc. C'est une des plus jolies représentations de cet opéra que j'aie vue. J'en fus très satisfait. J'étais allé quelques jours auparavant à Feydeau. Le Prisonnier, VOncle valet, de Délia Maria, le Calife"^. La musique du Calife me paraît ■détestable et le tout un pauvre spectacle.

JOURNAl DE STENDHAL 8.

l^iS JOURNAL DE STENDHAL

Mardi [28 messidor-17 juillet].

Je dîne chez M™^ C[arrara] ; j'y arrive à cinq heures et en sors à onze heures. Je suis placé à dîner entre Adèle et son amie, petite laide farcie de petites prétentions. A[dèle] a quelques moments de physionomie. On joue à la main, on danse ensuite. Je danse avec elle. Ma fièvre me gênait. On joue à la bouillotte, je gagne. Cette soirée me charma. Je ne pensais qu'à çà le lendemain ; mais, n'écrivant pas chaque soir, je perds tout ce qui m'est utile de ces petits événements, leur physionomie, et ce que j'écris n'est plus que des niaiseries. M'"^ C[arrara] part dans quinze jours jusqu'à la fin de vendémiaire, cela me fâche beaucoup. Je proposai à M"^® C[arrara] de la mener jeudi à Iphigénie, elle me dit qu'elle dînait dehors et que probablement elle irait au Ranelagh.

30 messidor. Jeudi [19 juillet].

Il pleut. Elle n'ira pas au Ranelagh. J'achète le matin le Opère carie del dii'ino Alfîeri, comme contrepoison au méphitisme de bassesse qui m'entoure. Le soir, je vais à Iphigénie. La fièvre m'ennuie un peu. Duchesnois joue bien, George n'est pas très jolie, elle a une de ces figures sèches, absolument sans physionomie, rien de suave, rien qui marque une âme. Elle avait une cabale bien marquée, et elle joua très mal le rôle d'Eriphile.

1804 - 19 juillet. PARIS 119

Saint-Prix fut mou et enflé, Talma fut ferme et enflé. L'enflure est le défaut général de nos acteurs ; je crois que cela peut venir en partie du bavardage éternel des pièces de Racine et de Voltaire. Là où il fallait deux mots, il y a dix vers ; il faut bien en marquer le débit de quelque manière. Dès que Talma revient au naturel (hier une fois), je me sens le cœur remué. J'avais une jeune voisine à figure bonne et jolie qui pleurait. C'est rare. Ensuite, le Molière d'Andrieux.

Le parterre s'est un peu corrigé des allusions, mais il est toujours sensible à l'endroit.

Je persiste dans mon opinion qn^ I phi génie est une mauvaise pièce. C'est celle pour laquelle le vulgaire a peut-être le plus d'estime sentie. Tous les caractères y sont médiocres, ils sont donc tous dans la nature pour lui. J'aurais vu Ariane sans la fièvre.

Deux choses dont il faut bien me purger : l'enflure de Racine dans Iphigénie ; cet exécrable ton vaniteux et pédant de M. C. Je suis un peu pédant. Je dis souvent ce dont on n'a que faire. Me régler pour cela sur le ton de Martial et des Mémoires de M. de Choiseul.

Remarques du 14 juillet.

L'a[bbé] H[élie], qui a confessé et qui a étudié l'homme dans l'homme, nous dit que sur cent mariages il y en a vingt-cinq de bons, où l'on s'aime, et cinquante où l'on se supporte, où l'on s'aime même

quoique souvent le mari soit cocu. Je lui parle d'absolution qu'on lui demandait à Gr[enoble] pour empoisonnement.

Il nous fait remarquer que les chefs de toutes les parties de l'administration sont jacobins. — On disait à S[ie]yès, qui est toujours contre le Gouvernement, en parlant de la mort du duc d'Enghien : « C'est un bien grand crime, voilà un crime horrible. — Soit, dit-il, grand crime tant que vous voudrez, mais c'est une grande faute. »

— Lacépède méprise l'argent, il a refusé les doubles appointements de sénateur. Qui peut donc le porter à se faire le héraut de la Légion d'honneur *, où est Comminges et peut-être Thuriot * ? Est-ce un ambitieux, un vaniteux, ou un homme à bon coeur et mauvaise tête ?

— Il faut que je me corrige d'un défaut. Il vient du peu d'habitude que j'ai de converser avec des gens à qui je veuille plaire. On parle d'un sujet, mon esprit lent ne trouve la chose marquante (en raison) à dire sur ce sujet que lorsqu'on commence déjà à le quitter. Alors je cède quelquefois à la tentation de la dire, ce qui me donne un mérite lourd, chose assommante. L'a[bbé] H[élie] a les transitions rapides et totales. Cela est très bien, à imiter.

1804 - 20 juillet. PARIS 121

— Il nous parle de la pénurie escroquante du marquis de Langle *.

Pendant que ra[bbé] H[élie] était avec nous aux Tuileries, il a passé une f... *.

1" thermidor [-20 juillet].

Grande mouillade à la queue de l'Opéra pour les Bardes, nous ne pouvons pas y entrer.

2 [thermidor-21 juillet].

Je sors de VEté des Coquettes, les Bourgeoises à la Mode*. Ces deux pièces de Dancourt sont excessivement ennuyeuses, tout y languit et rien n'y intéresse. Les Précieuses ridicules font encore rire. Tout y est vigoureux ; quelle force cette pièce devait avoir dans le temps, lorsque tout portait 1 Voilà la vis comica qu'il faut acquérir et sans laquelle il n'y a point de comédie. Je ne me doutais pas de cela l'année dernière, je croyais être comique en peignant fortement les passions. Etudier bien les mœurs de mes contemporains, c'est-à-dire ce qui leur paraît juste, injuste, honorable, déshonorant, de bon ton, de mauvais, ridicule, agréable, etc» Voilà ce qui change tous les demi-siècles.

3 [thermidor-22 juillet].

Je sors d't/n quart d^heure de silence et de Montana et Stéphanie *. Ces deux poèmes ne signifient

rien. J'ai été étonné de ne pas trouver dans le deuxième, qui est Ariodant * mal copié, une seule phrase de sentiment, de ces phrases qui rendent mon cœur attentif. On trouve dans Un quart d'heure une situation qui, amenée et arrangée autrement, pourrait produire quelque effet. C'est un amant qui veut faire des reproches à sa maîtresse qui a promis de garder le silence un quart d'heure. M^^^ Saint- Aubin *, grosse fille, a une voix fraîche et étendue, mais point de la méthode de M^^^ Strinasacchi *. Les mœurs et les passions, ou la tête et le cœur.

4 thermidor [-23 juillet].

Je lis V Esprit de Mirabeau * à la Bibliothèque, ouvrage à méditer et à discuter profondément. Je lis la partie : Philosophie. Je suis dans un des états les plus délicieux que j'aie éprouvés de ma vie. Je retrouve dans les écrits di quel grande plusieurs des pensées que j'avais déjà eues : par exemple, sur Montesquieu, que son Esprit des lois ne durera pas longtemps ; mes idées sur l'incontinence, vice qui n'est nuisible qu'à celui qui l'a, à peu près. Il a développé, je crois, ce que je pensais sur le christianisme. Il admire J[ean]-J[acques] surtout pour sa vertu. Il le juge (comme Helvétius) plus grand par ses sublimes détails que par ses systèmes généraux. Mirabeau a composé quarante volumes ; lire particulièrement : Histoire secrète de la Cour de Berlin,

1804 - 24 juillet. PARIS 123

pour les caractères ; Eroiika Bihlion, confession du libertin de qualité, pour voir une grande âme libertine.

Mirabeau ressemblait beaucoup à une femme ; il eut en sa vie toutes les passions, excepté l'avarice et l'envie.

Mais la vanité ne le gouvernait pas ; c'était, je crois, l'amour des plaisirs physiques.

Je sors de V Homme à bonnes fortunes *, pièce on ne peut pas plus médiocre, suivie du Barbier de Séville, pièce à épigrammes, à esprit, mais qui ne peint point de caractères. Fleury et Dazincourt dans les deux, le deuxième a le plus grand défaut d'un valet : il n'est point gai. L'esprit de VHomme à bonnes fortunes est extrêmement grossier et cependant Baron était, à ce qu'on prétend, l'original. Cela encore me porterait donc à croire que l'esprit (ou l'art de plaire à la vanité et de l'ofTenser) s'est perfectionné depuis [1686] que la pièce fut donnée.

5 thermidor [-24 juillet].

Je vais lire encore Y Esprit de Mirabeau.

J'ai une grande conversation avec Mante qui croit vraies mes dernières découvertes, trouve le mot de Sieyès excellent.

La pantomime : la tète en avant, après un mou-

vement^/\r., où AB devient BC et revient en AB ;

très expressif. Même mouvement observé sur le boulevard dans un homme du peuple. « Bas-reliefs ». Mais les lèvres renflées, expression du même sentiment. « Cela tire l'échelle. »

Mais avec une sotte vanité Mante me parle de ^me Rezicourt. Histoire de la publication du Citateur * de Pigault-Lebrun. Les évêques voulaient le faire proscrire ; B[onaparte], pour les calmer : <( Qu'ils y répondent, le champ est libre. »

Les jeunes gens portent des œillets rouges par dérision de la croix.

Je vais le soir à l'Opéra, où je n'étais pas allé depuis dix-huit mois environ. Je vois pour la première fois Clisson *, plate bêtise pour complimenter B[onaparte] et faire faire des allusions. M^^^ Cholet, charmante actrice ; elle remplit par son port et ses manières l'idée que je me suis faite d'une actrice tragique, on voit que le sentiment l'anime ; €*est, pour cette partie, l'opposé de M'^^ George. Je vois Psyché * pour la première fois aussi, ce ballet me charme. Dupont a de la grâce, mais il se livre trop aux pirouettes qu'il avait eu le bon esprit d'abandonner, et qu'il reprend parce que le public les applaudit. S'il les écartait, il produirait sur l'âme un sentiment délicieux, du même genre que celui qu'y fait naître une églogue de Virgile. Il a produit quelquefois cet effet sur moi dans son charmant rôle de Zéphire. M™^ Vestris * jouait l'Amour et une assez jolie danseuse Psyché. M"^^ Vestris n'a joué

1804 - 24 juillet. PARIS 125-

que quelques moments la pantomime de l'Amour, il faudrait que l'Amour déterminât par des gradations plus profondes sa maîtresse à le rendre heureux. Une grande actrice pourrait être sublime dans cet endroit. Psyché m'a charmé, c'est un ouvrage délicieux ; le revoir.

En pensant à la niaiserie du Connétable de Clisson, j'ai pensé qu'on pourrait faire un bel opéra en trois actes, intitulé Don Carlos. On verrait les fêtes les plus belles possibles et, au milieu de ces miracles de l'art, Philippe II, exécrable tyran, Carlos, perdu d'amour ainsi qu'Isabelle ; on les verrait gênés par la pompe qui les environne. Je consolerais les hommes de n'être pas rois en montrant combien leur grandeur les importune souvent et combien la tristesse redouble dans l'âme sensible d'Isabelle, d'être obligée de paraître tranquille, le désespoir dans le cœur. Je la montrerais détestant ses grandeurs et soupirant après l'obscurité. Cet aspect de l'amour chez les rois est neuf. La pièce serait dans les principes républicains dans le fond, et produirait un effet d'autant meilleur que les mots de Patrie, de Vertu, etc., n'y seraient pas prononcés. Le caractère d'Isabelle pourrait être un des plus touchants du théâtre, et mon opéra le meilleur de ceux qui existent. Les ballets y seraient amenés d'une manière admirablement naturelle : le mariage de Don Carlos avec Isabelle, ou celui du Roi, suivant le plan que je choisirais ; les trois acteurs

ne seraient point froids spectateurs des ballets, ils les couperaient souvent par un signe, par un mot, par une lettre remise ; les espions, par une remarque ; cela jetterait dans cette partie une vie qui lui manque toujours et qui ravirait. J'en ai vu un léger exemple dans Figaro, joué il y a deux ans à l'Opéra *.

Je puis donc faire un ouvrage charmant intitulé D. Carlos, en trois actes. Acteurs : Philippe II, D. Carlos, Isabelle. Cela ne nuirait point à la tragédie que j'en puis faire un jour pour pendant à Marcus Junius Brutus.

Lire pour poétique quelques opéras modernes et «eux de Quinault.

7 thermidor [-26 juillet].

Nous sortons, Tencin et moi, de Rodogune, suivie du Florentin *. Nous sommes sortis après Rodogune pour ne pas affaiblir l'impression que nous avions reçue. T[encin] a failli se trouver [mal] au moment où M"e Fleury a dit :

Voyez ses yeux Déjà tous égarés, troubles et furieux.

Talma a été sublime ; je ne l'avais pas vu si bien jouer depuis Andromaque, le 5 prairial XII. Il a supérieurement rendu tout le suave de l'amitié. Il a débuté avec un naturel parfait et n'en est pas sorti dans les quatre premiers actes ; quelques cris

1804 - 26 juillet. PARIS ^27

dans le cinquième, mais bien excusables, sur la situation affreuse d'Antiochus. Du reste superbe, il ressemble parfaitement dans toutes ses positions aux belles figures de Raphaël. Il était en blanc dans les quatre premiers actes, en rouge et en diadème au dernier. Il a rendu supérieurement l'anéantissement de la douleur. Il manque à ce grand acteur quelquefois des idées et quelquefois du naturel. Les Geoffroy et C^® lui reprochent presque d'en trop avoir ; ils disent qu'il a un naturel sauvage ; cela me ferait présumer que la manière de Lekain n'était pas très naturelle. M^^^ Raucourt, Fleury et Damas ont été d'une bonne médiocrité. M^^® Raucourt était très bien mise, avec un grand manteau noir.

Jamais Rodogune ne m'a fait tant d'impression. Dans la peinture des caractères il y a des beautés de l'ordre le plus élevé possible (valent-elles les belles scènes de Shakespeare ?), mais il y a de grands défauts de scenegiatura. Ceux-là étaient bien aisés à éviter. Je crois que l'étude d'Alfieri me rendra ferme de ce côté-là.

Dans la peinture des caractères, je remarque deux défauts : le premier, c'est que Cléopâtre, parlant à Laonice, a l'air de faire leçon de politique. Cette politique est superbe, mais hors de sa place ; elle refroidit la pièce. Il fallait appliquer les maximes aux faits sans les citer.

Le deuxième défaut vient, je crois, des Espa-

gnols. C'est une fausse délicatesse qui empêche les personnages d'entrer dans les détails, ce qui fait que nous ne sommes jamais serrés de terreur, comme dans les pièces de Shakespeare. Ils n'osent pas nommer leur chambre, ils ne parlent pas assez de ce qui les entoure.

Séleucus n'est pas assez tendre pour son frère dans le couplet : Une douleur si sage, etc., acte II, «cène IV ; il est dur pour sa mère, acte IV, scène vi. En général, tous les personnages sont bavards ; il y a d'ailleurs de grandes fautes de scène giatura, mais que ne rachèterait le cinquième acte ? Shakespeare n'a rien de plus beau. Rodogune, le triomphe de la manière ferme et grande du grand Corneille, vient, ce me semble, en cet instant, après Le Cid, en rangeant ses pièces de cette manière : Cinna, Le Cid, Rodogune, les Horaces, Polyeucte, etc. Je la mettrais immédiatement après Andromaque et Phèdre, de manière que c'est, dans le rang de beauté, la quatrième ou cinquième pièce française.

Talma a très bien exprimé l'amour.

La fausse délicatesse m'a frappé en deux endroits : à la séparation de Laonice et de Rodogune et, à la scène suivante, de cette princesse avec Oronte. Ces deux scènes auraient glacé de terreur dans Shakespeare, qui aurait fait détailler à Oronte toutes les ressources restantes qui auraient montré le péril.

Les deux premières réflexions me frappaient beau-

1804 - 26 juillet. PARIS 129

coup plus dans la salle, mais je n'avais point de crayon.

Tencin a été enchanté de cette pièce, surtout de ce que, quand un personnage parle, il semble qu'il n'y ait rien à lui répondre, et son interlocuteur dit encore quelque chose de plus fort. Les beautés de Rodogune le touchent beaucoup plus que celles d' Andromaque et de Phèdre, qu'il dit bonnes pour les gens passionnés, pour les femmes. « Ce sont des beautés pour les gens à sentiment, dit-il, au lieu que, dans Rodogune, diable ! cela vous touche. — C'est, lui répondis-je, qu'il s'agit de la vie, et que tout le monde l'aime. »

Au reste, voilà confirmée par une expérience parfaite, faite sous mes yeux et par moi, cette vérité que j'ai écrite depuis longtemps :

Il semble qu'il n'ait manqué à ce Shakespeare si naturel, si passionné et si fort, que l'art de la scenegiatura d'Alfieri et la manière de faire les vers de Corneille, pour avoir atteint le comble de la perfection.

Au reste, tout ce que je viens d'écrire n'aurait point été compris par Tencin ou un autre, si je le leur avais dit. Ils ne voient pas les choses sur lesquelles sont fondées ces vérités. C'est tout simple, ils n'y réfléchissent pas depuis leur enfance comme moi. Il ne faut donc jamais parler littérature.

Nous avons fait un tour de Palais-Royal, pris un consommé, et nous nous sommes retirés par un

j^30 JOURNAL DE STENDHAL

temps assez froid. Il pleut depuis un mois continuellement.

9 thermidor XII [-28 juillet 1804].

Je sors d'Adélaïde du Guesclin *, suivi du Médecin malgré lui. Lafont rentrait par le rôle de Vendôme ; plus de naturel que je n'en attendais, mais point de force de voix et toujours l'air un peu Gascon, Au reste, il était très d'accord avec son poète, car tous les personnages de la pièce sont Gascons : rien de naturel, on voit qu'ils font tous de belles actions par amour-propre, mais enfin il les font, et ce canevas soutient la pièce. Le style est, comme les sentiments, hors de la belle nature et même de la nature : les nominatifs répétés pour faire le vers

Ma rage, oui, ma rage, etc. ;

les vers oiseux pour la rime. Il y en a une trentaine qui disent ce qu'ils doivent dire et quelquefois, avec le rythme ; ils sont tous imités de Racine et souvent copiés.

Ce qui attache dans Shakespeare, c'est qu'on voit le caractère de ses héros. Ceux de Voltaire supposent presque tous le caractère du roi de Prusse, faisant de grandes choses mais peu aimables, et le cœur sec à force de vanité.

Cette pièce a le mérite de n'avoir point de subalterne, mais du reste rien de naturel ; voilà ce qui la recule au troisième rang. Le Médecin, malgré les

1804 - 29 juillet. PARIS l^f

charges, a fait rire jusqu'au troisième acte les nombreux spectateurs qui étaient restés, on a même applaudi une fois. Sganarelle est vraiment un caractère, on était tout aise de se délasser de ces héros enflés de vanité avec des caractères naturels.

10 thermidor [-29 juillet]. Dimanche.

Je sors de Vlntrigue épistolaire, de Fabre, suivie du Souper de famille *. Mauvaises pièces ; peu de monde au parterre, et tous endimanchés. U Intrigue ne peint point les caractères ; c'est une pièce d'intrigue, et l'intrigue n'en est ni amusante, ni intéressante, ni spirituelle. Les vers cherchent à exprimer le sentiment exactement, mais ils sont lourds et embarrassés, on sent qu'ils ne sont pas assez travaillés ; tels qu'ils sont, ils valent bien mieux que ceux d\Adélaïde, par exemple. On sent que l'auteur cherchait l'expression naturelle et juste des sentiments. Il y en a plusieurs de bons, et qui décèlent un homme qui observait par lui-même. Une peinture de couvent. Cette pièce se rapproche du système d'Alfieri. La seule scène un peu comique, le vrai clerc de notaire éconduit, est évidemment prise du Barbier de Séf^ille. Ne pas retourner à cette pièce.

AP^^ Gros* jouait Pauline et l'a bien jouée. Elle a bien saisi toutes les intentions, elle les a un peu trop marquées, ce qui lui a donné quelquefois l'air

i32 JOURNAL DE STENDHAL

fille. Je m'intéresse beaucoup à cette jeune actrice, qui a fait beaucoup de progrès depuis dix-huit mois.

La deuxième pièce remplit assez son but ; c'est un petit drame qui est souvent hors de la nature, tandis que la première pièce n'en sort du moins jamais. Les personnages n'étaient pas dignes du Théâtre français, mais enfin ils existent et il y a d'excellents vers.

J'ai lu Shakespeare aujourd'hui.

11 thermidor [-30 juillet].

Je sors de la Grotta di Trofonio ; musique sans nul mérite, paroles du dernier bête. La m[usique] est de Paisiello. M"^^ Strina fait cependant plaisir par sa voix et Martinelli par son jeu.

12 thermidor [-31 juillet].

J'ai fait une jolie découverte ce matin sur l'art de peindre les passions. Je suis allé au Joueur, par Fleury et Dazincourt, suivi des Deux Frères * ; la dernière pièce a fait bien plus de plaisir que la première, même à moi ; il est vrai que le rôle d'Angélique a été indignement défiguré par M^^^ Desroziers *. La pièce m'a paru froide jusqu 'au quatrième acte, ce n'est que là que le public a commencé d'applaudir. L'intrigue de la pièce n'est pas assez forte ; le joueur perd, met le portrait de sa maîtresse en pension, gagne, perd, se fait lire Sénèque ; l'histoire

1804. - 31 juillet. PARIS ^33

du portrait se découvre par hasard et tout finit. Le comique de Sénèque, qui pouvait être si bon, manque de profondeur. La comtesse et le marquis sont des charges. Le joueur n'agit point, il ne fait que jouer, tandis qu'il y aurait eu tant de choses comiques à lui faire faire. La pièce a cependant le mérite de s'occuper beaucoup de lui, mais ce n'est pas d'une manière assez profonde, assez caractéristique ; la scène où il donne des croquignoles au marquis, par exemple, ne signifie rien à la première vue ; il me semble que j'aurais renforcé le rôle d'Angélique et rendu le joueur plus amoureux. Les plaisanteries éternelles n'étaient point goûtées, tandis que les traits qui, dans la deuxième pièce, peignent un bon cœur avec des têtes très au-dessous des nôtres, enchantaient. En totalité, j'ai trouvé le Joueur très au-dessous de l'opinion que je m'en étais formée, et Regnard bien loin de Molière. Peutêtre aimerais-je mieux avoir fait le Philinte que le Joueur.

Quand je me serais fait moi-même un public jor my Two Men, je ne l'aurais pas autrement composé. Prenons garde de ne pas laisser passer le temps.

Le joueur n'est point du tout un protagoniste gai, et ne m'a pas tant ému et amusé que le Métromane ; mais peut-être m'en promettais-je trop de plaisir pour ne le pas juger défavorablement.

J'ai eu ce matin la visite de M. D., qui m'a appris-

JOUR.NAl DE JTENDABL. 9.

qu'à Perpignan les habitants avaient donné une sérénade à M^^ Moreau.

Faire pour la Filosofia nofa * deux tables analytiques, la première des faits, la deuxième des raisonnements.

16 thermidor [-3 août].

Ossian de Lesueur. Quel effet ne ferait pas un poète tragique qui aurait ces moyens à sa disposition. Ballets pauvres, musique qui ne déplaît pas par le bruit, mais qui n'intéresse par aucun chant. Il semble que dans le poème on ait évité exprès ce qui pouvait être bon. Décorations vraies et fraîches, mais non charmantes ; on voit que ce n'est pas a comprehensive soûl qui les a faites.

Je vais à Cinna, que je n'avais pas vu depuis dixhuit mois environ, suivi de Molière. Jamais peutêtre Cinna n'avait été écouté par des spectateurs plus attentifs. Corneille avait une tête sublime par la grandeur des vérités qu'elle contenait ; voilà, ce me semble, la cause du caractère original de ses écrits. Cependant, dans les plaidoyers du deuxième acte, Cinna et Maxime ne donnent pas les meilleures raisons possibles. Maxime devait donner celle qui fait la base du panégyrique de Pline, par Alfieri,

Dans ses remords, Cinna n'est pas citoyen, mais homme, nullement amoureux de la gloire, et par conséquent suivant son intérêt aux dépens de celui de ses concitoyens.

1804 6 août. PARIS 135

19 thermidor XII [-6 août 1804].

Je sors de Cinna, suivi de V Entrevue *, platitude de Vigée. On a applaudi à deux reprises avec des bravos ce vers :

S'il les déteste morts, les respecte vivants.

On a applaudi de même celui-ci :

... Et le nom d'empereur, Cachant celui de roi, ne fait pas moins d'horreur.

On a saisi ainsi six ou sept allusions frappantes. Lafond jouait Cinna et l'a, à la lettre, joué aussi mal que possible. Il m'a semblé tout le long un servile courtisan, voulant affecter le parler mâle d'un vrai républicain. Vanité ridicule au lieu de fermeté, ne parlant de soi qu'avec un saint respect ; il contracte le nez d'une manière on ne peut plus ignoble ; il a dit des vers dans la première scène du second acte d'une manière comique, il a altéré plus de vingt fois le texte de Corneille. Eh bien, sa mesquine platitude n'a point été sentie, on dira demain qu'il n'a pas bien joué, mais on ne dira pas qu'il ne jouera jamais ce rôle et les semblables.

Talma et lui sont curieux à étudier dans ce rôle, ce sont exactement le républicain et le courtisan.

20 thermidor XII [-7 août 1804].

Le Conciliateur *, comédie en cinq actes de De-

moustier vue pour la première fois, suivie des Fausses confidences *. Fleury dans les deux.

Dans le Conciliateur, tout par paire, rien de naturel, les beautés ni les défauts de cette pièce ne sont pas ceux des autres, on voit que Demoustier était sur la voie de concevoir le moyen de développer un protagoniste. La pièce ne languit point, mais tout cela à la première représentation ; la deuxième me ferait certainement bâiller, malgré le talent de Fleury.

La finesse de Marivaux, charmante quand elle est à sa place et quand, ne durant pas longtemps, elle n'a pas le temps de fatiguer la tête, est détestable quand elle est fausse. Il y a dans les Fausses Confidences des grossièretés qui ne seraient pas échappées à Picard, mais Marivaux voulait être recherché, avait peur d'être naturel, maladie du goût sous la Monarchie.

;23 thermidor XII [-10 août 1804].

Les Deux Figaro *, de Martelly, comédie, suivie de VEcole des Maris.

Plate niaiserie d'intrigue en cinq actes, rehaussée un instant, au cinquième, par une méprise qui, quoique détestable, fait rire.

J'ai vu Tencin, Martial et Mante. J'ai été sou-

1804 - 10 août. PARIS 137

vent au spectacle, peu pensé à mes anciens châteaux en Espagne de bonheur par l'amour.

Ce mois s'est passé à l'étude de la grande philosophie pour trouver les bases des meilleures comédies possibles, et, en général, des meilleurs poèmes, et celles de la meilleure route que j'ai à suivre pour trouver dans la société tout le bonheur qu'elle peut me donner.

J'ai eu un peu de fièvre chaque soir, et cependant j'ai été heureux ; je voudrais que le reste de ma vie me donnât proportionnellement autant de plaisir que ce mois. Je me suis connu moi-même et ai vu que c'était au temple de Mémoire que je devais frapper pour trouver le bonheur, et que chez moi l'amour serait la seule passion qui ne fût pas chassée hy the love of glory, mais qu'elle serait subordonnée à cette dernière ou ne pourrait au plus usurper que des instants ^.

1. Je relis ce cahier le 10 janvier 1806, à Marseille : il me paraît remplir assez bien son but. Il y a quelquefois des moments de profondeur dans la peinture de mon caractère. Ces moments de profondeur me viennent par accès depuis ce temps-là ; j'espère que la Logique de T[racy] me donnera les moyens de les fixer.

Je trouve le plan de Don Carlos, opéra, bon. Les réflexions sur l'art me paraissent en général peu profondes, mais justes.

Il me semble que, lorsque je vis jouer le Joueur, je n'étais pas ce jour-là disposé de manière à être sensible à la plaisanterie continuelle ; dans ce temps-là, d'ailleurs, je prenais les choses au sérieux.

(10 janvier 1806, after dix-sept mois).

Journal de mon troisième voyage a Paris

Cahier contenant du 24 thermidor XII au ....

Ne pas porter dans le monde l'inexorable sévérité, qui exige toujours la perfection, à mes yeux, de mes protagonistes.

24 thermidor an XII [-12 août 1804].

Ce cahier commence heureusement aujourd'hui, dimanche 24 thermidor ; ayant pris pour la première fois de l'extrait de gentiane et de la tisane de petite centaurée et de feuilles d'oranger, je suis aussi heureux que possible, à trois heures du soir, beau soleil après pluie, en découvrant les belles pensées qui commencent le cahier de la ferme volonté *. C'est un bonheur d'un genre plus doux, mais aussi fort que celui du dimanche à Claix, où, après avoir fait les premiers bons vers que j'aie trouvés de ma

vie, je dînai seul et sans gêne, avec d'excellents épinards au jus et de bon pain. Ces extases, d'après la nature de l'homme, ne peuvent pas durer.

Autant que j'en puis juger, étant encore si près de l'instant, les trois plus délicieux moments de ma vie ont été : Adèle s'appuyant sur moi au feu d'artifice de Frascati, en l'an X, je crois * ; le dimanche de Claix en l'an ... * et aujourd'hui.

Je remarque que depuis que my love for A[dèle] is tombé, le souvenir du bonheur de Frascati perd peu à peu de son charme et s'efface. Appliquer cela généralement ; cependant, il n'en fut pas moins grand au moment même ; la somme, seulement, de ce qu'il m'aura procuré de bonheur dans toute ma vie sera moins grande à cause du plaisir de m'en souvenir qui n'aura duré que deux ans, tandis que le souvenir des jouissances procurées par l'amour de la gloire durera plus longtemps. Du moins ne me sens-je pas disposé à quitter cette maîtresse.

n me semble qu'avec ma tête actuelle, voyant comme je vois, je ne puis trouver de ces plaisirs vifs et divins, pour ainsi dire, qu'à Paris.

Je vais le soir à Cinna, que Talma joue beaucoup moins bien qu'à l'ordinaire, parce qu'il est moins naturel.

Je vais le lendemain à la Griselda *, qui m'ennuie. Je passe la journée du vendredi avec Martial. Nous allons chez M^^e Rebufîet et chez La Rive*. Un cours de douze leçons à douze louis, c'est fort.

1804 - 18 août. PARIS i4|

Je vois après dîner, au deuxième, dans le bureau

acajou, des chemises contenant les lettres et réponses

de plus de \'ingt-cinq maîtresses, nous parcourons

toutes celles d'Adèle ... *, dont il eut le pucelage.

Plus d'esprit que de passion, mais enfin voilà de

l'amour dans la nature à étudier. Cela vaut bien

six louis.

30 thermidor [-18 août].

Nous sommes embrassés en revenant de déjeuner par Diday et Moulezin *. De là au Musée, où le tableau du juge ne fait aucune impression sur eux. C'est, je crois, trouble de l'âme qui est trop occupée de son être, chez des provinciaux arrivants, pour qu'elle puisse être sympathisante. Chose à bien remarquer, l'âme n'a que des états et jamais des qualités en magasin. Où est la joie d'un homme qui pleure ? Nulle part. Ce fut un état. Ennui profond que D[iday] et M[oulezin] donnent à Tencin. Il me semble que Moulezin est à peu près de la classe de Rouget. Quelle différence ! L'un est ridicule, l'autre n'est pas même digne de l'être. Mes bases de comparaisons font que je suis plus sévère que le monde dans l'appréciation des hommes et, tâchant que les sentiments of my soûl soient tous sublimes, tous dignes du théâtre, je dois perdre des jouissances de ce côté, étant trop sévère. Cette passion me le compense-t-elle en d'autres plaisirs ?

J'ai été voir une vingtaine de fois Mante, malade de la goutte.

j^42 JOURNAL DE STENDHAL

2 fructidor [-20 août].

Nous sortons du Matrimonio segreto, qui me plaît toujours de plus en plus. J'ai pensé souvent à V[ictorine]. Il me semble que lorsque je verrai the father and the brother in Paris, I will can essayer of wraiting toher. Tencin m'a montré de loin M. et M^^^ Planta * \. Planta a des traits fort marqués, mais je n'ai pu juger sa physionomie de si loin.

3 [fructidor-21 août].

Pacé * et moi nous prenons la première leçon de La Rive. Tencin gagne quatre cents francs au nO 113.

Nous allons à la Métromanie, suivie du Médecin malgré lui. Tencin remarque très bien que, malgré les surprises dont elle est secouée, la Métromanie est froide ; il trouve aussi les personnages un peu enflés à cause du style poétique que Piron leur a donné ; il est sûr que souvent il est un peu vicieux. Je ne connais pas de pièce où les coups de théâtre abondent plus que dans la Métromanie, et il y en a d'excellents, tels que Damis reconnaissant Baliveau, Francaleu se faisant connaître à Damis pour la belle Mériadec de Quimper ; malgré cela, je suis de l'avis de Tencin : la pièce est froide ; ce qui prouve que le premier talent est toujours de peindre des caractères et que celui d'amener des coups de théâtre n'est, au théâtre comique comme au tragique!

1804 - 23 août. PARIS 143

qu'un mérite secondaire. Tencin trouve qu'une scène du Médecin est plus amusante que la Métromanie. Cette pièce a été sentie on ne peut mieux. Ce soir, j'ai remarqué que le public aime à voir faire des compliments délicats.

Il me semble que the Two Men vaudront mieux que la Métromanie. La Rochelle, charmant acteur.

5 [fructidor-23 août].

Tencin gagne 129 livres au 113 et j'en perds 16.

Je sors à^ Andromaque, où M^^^ Duchesnois a joué Andromaque ; Lafond est irrévocablement médiocre. Ensuite, la Feinte par amour *: les vers sont faciles, mais point d'idées. Il y a plusieurs choses dans le style d'Andromaque qu'il faut bannir du mien. Toutes ces histoires de chaînes, de feux, de pouvoir de vos yeux, etc., sentent les romans de La Calprenède et en sont tirées. Toujours au deuxième acte des tragédies je suis plein d'idées que je ne puis me rappeler après la pièce.

Lorsque je vois jouer une pièce, il me semble que la salle est éclairée et peuplée en raison de la chaleur de la pièce. Je ne pourrais pas me figurer Andromaque jouée dans le désert. Hermione dit-elle (sic) bien pour ses intérêts de commencer l'entretien par :

Le croirai-je, seigneur, qu'un reste de tendresse, etc.

Lafond a dit :

Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœux pour Oreste,

j^44 JOURNAL DE STENDHAL

en peignant le mépris profondément ressenti en prononçant le deuxième hémistiche ; Talma au même endroit peint la douleur la plus profonde. Lafond est plus vaniteux. Est-ce vraiment la vanité qui, avec le tempérament, est le principe de l'amour?

L'Institut a proposé trois prix pour l'an XIII : les éloges de Boileau et de Dumarsais pour la deuxième fois, et un prix de poésie ; il faut que les pièces de vers en aient au moins cent ; les ouvrages devront être remis avant le 15 vendémiaire, les prix seront décernés dans la séance de nivôse XIII.

Henri-Clarence-Banti concourt pour les deux derniers.

Vendredi, 6 fructidor an XII [-24 août 1804].

Un des jours les plus agréables que j'ai passés à Paris.

J'allai à neuf heures prendre Martial pour aller chez La Rive. Nous y dîmes la première scène à^Athalie et la première de Venceslas *.

En sortant de là, nous allons prendre une limonade au café de Foy, il m'invite à dîner, je vais voir un instant M^^ de Baure, je rentre chez moi à deux heures. Je me mets au travail, je prends l'arrêté pour le Bon Parti et les concours.

Je travaille jusqu'à cinq heures, je vais chez Pacé, nous parlons du projet de M^^^ Gard [on] de le marier à M"^ Augu[ié] *, celle qui est actuellement M™e la maréchale Ney. Je vois qu'il aime mieux

1804 - -l'i août. PARIS J45

prendre une bonne petite fille qui lui promette les plaisirs du cœur à toutes les grandeurs possibles. Cela, joint à d'autres choses, me décide : c'est un homme digne qu'on l'aime, et je veux mériter d'être son ami.

Il déclame un peu Ladislas, M. Le Brun arrive, nous sortons pour aller aux Tuileries, je les quitte pour prendre Barrai, heureusement il n'y était pas. Je les rejoins devant la caserne de la Garde. Nous arrivons ; près de la Diane, dans l'allée parallèle au château, nous trouvons ces dames avec Adèle ; nous plaisantons, et je plais autant que Pacé. Je fus charmé de ce petit moment. Nous les quittons ; Pacé me présente comiquement à M"^® Hanet, qui survient, et qu'il a eue.

De là, il me propose de me mener à l'Opéra. Je fais des façons et lui demande combien cela lui coûtera : « Rien. » J'y vais, nous allons dans la loge grillée sur le théâtre, à la gauche de l'acteur. Nous y trouvons M. et M"^® Coulomb, avec un vieux M. Coulomb. Bientôt M. Possel, homme à sourcils noirs à l'air élégant. Renard, banquier, amène sa femme. M116 Chollet était au-dessous de nous, je la regarde beaucoup et me livre peu. On donne les Bardes, onzième représentation, je crois. Bonnet, le directeur, dit à ces messieurs que la recette est entre 75.000 francs et 76.

Je comprends que la loge et, je crois, celle qui est au-dessus, est louée en commun par Pacé et M. La-

jard. Celui-ci arrive, c'est le ton de la parfaite égalité, mais c'est la seule qui existe entre eux^ Lajard est bien loin de Pacé, un vernis de grossièreté surnage toujours chez lui, il m'a l'air d'avoir été longtemps banquier à Lyon, position la plus propre peut-être à gâter un homme. J'examine le ton qui règne entre ces messieurs et entre eux et M™® Possel. Je vois que le bon est la plus grande simplicité. Pacé, que je ferais très bien d'étudier et souvent d'imiter, dit toujours ce qui lui vient. Ce ton-là a de bon qu'il ne peut être pris que par des gens dont le fond est bon à montrer. Il me semble que je l'aurais bien vite si j'avais une occupation qui me forçât à voir chaque jour ces messieurs pendant deux mois.

Ce ton, conformément aux principes du Contrat social, suppose la plus aimable (digne d'être aimée) familiarité entre toutes les personnes de la société.

Je digère bien cette soirée pour l'observation, et elle est d'enchantement pour le bonheur ; j'étais vraiment hors de moi. Je ne perdais point terre au point d'avoir peur de me noyer, je me sentais doucement enlevé.

Dire tout bonnement ce qui me viendra, le dire simplement et sans aucune prétention ; fuir toujours de faire un grand effet dans la conversation ; l'égalité est la grande loi pour plaire.

1804 - 25 août. PARIS 147

7 [fructidor-2'» août].

Je pense à la comédie, vois Adèle au même endroit qu'hier, lui dis : « C'est que vous n'y étiez pas, vous... vous... », ce qui la trouble entièrement un moment. Ce mot, qui fut l'effet du hasard, est, je crois, de la coquetterie la plus fine. Tencin et moi allons prendre une glace au café de Foy. Nous nous couchons à dix heures.

8 fructidor [-26 août]. Dimanche.

Il y a un an, que j'étais à Claix, tout seul, par de grandes chaleurs.

Je pense à la comédie et trouve de bons principes sur l'oDiEux. Le poète comique qui rend odieux sort du caractère de la comédie. L'étude de la comédie est à peu près celle du monde, la plus propre à me former.

Lorsque je débuterai dans la carrière poétique, me tenir à Martial et aux filles de l'Opéra, pour écarter absolument ce vernis d'infériorité que, depuis Racine et Boileau, cet art donne vis-à-vis le grand monde.

Afficher la manière d'être de Chapelle, épicurien dont les vers sont l'accessoire et non le principal.

Ce jour a été tel que je me figurais la vie lorsque je commençai à songer sérieusement à devenir un grand poète. Le matin dans un travail fructueux, le soir dans le plus grand monde. Après dîner, à sept

heures je vais aux Tuileries avec Tencin, j'y trouve en arrivant Pacé donnant le bras à Adèle and to her mother.

Je ne continue point la description, parce qu'il faudrait trop la travailler pour lui faire représenter ce bonheur fastueux que j'ai goûté pour la première fois, et après l'avoir tant désiré.

Quand je relis ces mémoires, je me siffle souvent moi-même ; ils ne rendent pas assez mes sensations, le bons de hons principes ici à côté est, par exemple, détestable. C'est un homme qui, en parlant du teint d'une femme, dirait : « Il est couleur de chair. »

Plus on connaît les hommes, plus on pardonne à ses amis de légères faiblesses. La superbe méthode des protagonistes en maximum de passions (tragiquement) ou de rapports (comiquement) me ferait fuir dans un désert si je portais dans le monde cette inflexible sévérité que j'ai pour les figures que je peins.

Bien prendre garde à cela ; c'est mon grand défaut et qui pourrait me donner, aux yeux des gens du monde, le ridicule que La Harpe aurait aux miens s'il critiquait impudemment Cinna.

10 fructidor [-28 août].

Ce matin chez La Rive, qui nous dit qu'il ne trouverait pas deux élèves dans Paris qui eussent nos

1804 - 28 août. PARIS 149

dispositions. Je dîne avec Pacé, il me conte la répétition burlesque où il assista avec Pierre et Tabarié, et où M^i® Fleury voulait substituer « barbare » à « tigre », et où Saint-Phal disait elle en parlant d'un trépied.

Je sors du Misanthrope, joué médiocrement par ce même Saint-Prix. Je n'ai pas voulu attendre la ■deuxième pièce, pour ne pas troubler les impressions que la première m'a faites.

Je sens qu'on pourrait faire beaucoup mieux. Saurai-je jamais mettre en pratique ce que je sens? La partie où je sens que je pourrais faire mieux est la scenegiatura, où je suis élève du grand Alfieri. Dans une pièce intitulée le Misanthrope, une fois qu'on est convenu de donner ce nom à Alceste, il devrait tout faire, tout devrait rouler sur lui. Or :

1° il ne fait point le dénouement ;

2° la scène des deux marquis, la longue scène d'Arsinoé sont épisodiques ;

3° il ne peint pas assez son caractère par des actions, et Molière ne le met pas dans ces embarras terribles où le combat de deux passions nous montre si bien le fond d'un caractère. Nous devrions voir dans cette pièce les actions les plus fortes où le caractère d'Alceste l'a engagé ; au lieu de cela, nous ne voyons de fort de lui que la scène du sonnet. C'est tout bonnement un cœur vraiment amoureux, et point un misanthrope, qui se montre dans les scènes d'amour avec Célimène. En un mot, cette

pièce ne fait pas tout ce qu'elle devrait faire ; elle devrait :

1° nous peindre Alceste par les traits les plus vigoureux possibles ;

2° que ces traits, peignant le mieux possible les caractères, fussent arrangés de manière qu'il en résultât l'intérêt le plus vif possible.

Cela n'est point ; la pièce est froide, elle n'a ni la chaleur de la tragédie, cette anxiété qui vous porte comme dans VOreste d'Alfieri, ni la chaleur de la comédie, celle qui règne dans le Cocu imaginaire et le Médecin malgré lui, chaleur qui vient de ce que l'esprit est sans cesse amusé par quelque chose de nouveau.

Il y a dans Alceste l'imperfection capitale que la tête n'est pas assez bonne. Il devait voir que tous ces maux qu'il ne peut endurer viennent du gouvernement monarchique, et tourner contre le tyran la haine que lui donnent les vices de ses contemporains. Ne prenant pas ce parti, n^en ayant pas la force, il devrait se faire une idée nette de la vertu, et pour faire encore quelques biens partiels (ne s'attaquant pas à la racine du mal), rester dans le monde pour s'y liguer avec le peu d'honnêtes gens qui y sont et y faire le plus de bien possible. Que si Molière a voulu rendre son Alceste ridicule pour n'avoir pas pris ce parti, il devrait nous le montrer, et le lui faire dire au moins par Philinte.

Ce Philinte ne combat point son ami par les meil-

1804 - 28 août. • PARIS 151

leures raisons, son amour fait souvenir qu'on entend une comédie, il fallait le supprimer. En général, ce personnage et tous les personnages secondaires de comédie ne sont point d'une assez belle nature. Je voudrais que, pour la plupart gais et spirituels, ils nous donnassent le sourire du bonheur.

Le style du Misanthrope a vieilli parce qu'il était trop figuré. Ce sont tous les endroits figurés qui sont vieillis. Il est aussi grossier quelquefois. En général, il n'est point assez rapide et est trop bavard. Les deux premières scènes du Médecin malgré lui et plusieurs scènes du Menteur sont bien autrement rapides.

Tout cela n'empêche pas cette pièce d'être la deuxième ou la troisième comédie du monde, si elle n'est pas la première. Peut-être la publication des œuvres d'Alfieri changera-t-elle un peu cela. Dans l'état des choses, le Philinte de Fabre est la comédie française où la scène giatura est la meilleure.

Shakespeare a Timon, assez bonne comédie à comparer à celle-là, mais le sujet n'en est pas intéressant. Nous savons bien que les amis des riches aiment plus leurs tables qu'eux-mêmes.

Il y a un exemple d'excellente conversation dans le Misanthrope ; c'est cet endroit :

Dois-je prendre un bâton [pour les mettre dehors ?] — Non, ce n'est pas, Madame, un bâton qu'il faut Mais, etc. [prendre,

Au reste, si jamais je faisais de comédie aussi sérieuse, me souvenir que l'apparition de Dubois,^ tout mauvais comique qu'il est, déride et fait beaucoup plaisir.

13 fructidor [-31 août].

Je suis le matin cinq heures de suite avec Pacé,. nous allons deux fois chez La Rive. L'art de faire rire le public des objets qui me semblent odieux me tourmente toujours beaucoup. Je dîne à cinq heure* chez Pacé avec Prévost, Dufresne *, sous-inspecteurs aux revues, chefs de division à la Guerre, et Maisonneuve, poète, employé à la Guerre sous Prévost. Il n'est point aimable, me dit Pacé, parce qu'il parle toujours vers. Il a fait huit pièces, comédies ou tragédies, dont trois seulement jouées et point d'imprimées. Nous parlons vers ensemble de sept heures à dix heures ; il me récite deux satires qu'il a faites et un poème sur le rétablissement du culte ; tout çà me semble fort bon, surtout les satires» Il y a un portrait de Voltaire qui est parfait, ce me semble. Il me disait ses satires à la Mole, d'un ton charmant ; il faudrait les lire seul pour les juger.

Il me dit que son Mustapha et Zéangir *, qui eut 80 représentations, lui rapporta 15.000 francs jusqu'à la vingt-huitième qu'il le donna à la Comédie ; il lui en aurait rapporté 25.000 francs sans cela.

1804 - 3 septembre. PARIS -[53

J'ai VU que parmi les courtisans le grand secret d'aujourd'hui sera dévoilé dans deux ans ; il faut attendre.

Pacé me lance dans tous les genres, jamais six louis ne furent mieux employés que ceux de La Rive.

Lundi 16 fructidor XII [-3 septembre 1804].

A quatre heures, Pacé me fait appeler; je vais chez lui à l'instant, il me dit que notre dîner est pour aujourd'hui. Je n'ai que le temps de voler au Palais-Royal me faire couper les cheveux, de revenir chez moi et de revoler chez Robert *, restaurateur, rue des Bons-Enfants, où j'arrive à six heures. Nous sommes douze : Pacé, le sincère et par là très agréable Valmabelle, Possel, Aug. Lajart, et de Possai, je crois : les divinités sont : Millière, Louise, M^^^ Jannart l'aînée, M^^® Jannart la cadette, Emilie, danseuse excessivement laide, et deux vieilles. Nous nous sommes mis à table vers les six [heures] et demie, nous en sommes sortis vers les neuf et demie et sommes sortis de chez Robert à onze heures et quart. J'ai quitté ces messieurs, ai fait un tour au Palais-Royal et me suis retiré.

[17 fructidor-4 septembre].

Le 17, pour la première fois, j'éprouve la lassitude du grand monde. Je suis allé à dix heures chez Pacé^ de là ensemble chez La Rive. Nous sommes allés

déjeuner au café Foy, de là payer un reste de compte chez Robert (le dîner a coûté 163 francs, nous étions douze, plus 12 francs pour les garçons). J'ai vu Martial dans cet état de demi-ennui où ils sont souvent, moi j'étais réellement ennuyé de cette vie passée au milieu d'amusements qui, quoiqu'on se dise qu'ils sont le nec plus ultra du bon ton, n'amusent point. C'est la première fois que j'ai ressenti l'ennui du plus grand monde. Je me suis interrogé moi-même et j'ai vu combien, dans cet état, un bon ouvrage de littérature doit leur plaire.

J'ai vu hier le bon genre de plaisanterie, non pas sublimé, mais bien indiqué par M. de Possai. Il ne disait et ne faisait que des choses absolument ridicules qui ne fatiguaient pas du tout la tête, mais qui faisaient rire. Rien n'était agréable comme ces folies qui semblent ne supposer aucun esprit dans celui qui les fait, qui vous font rire sans que vous soyez contraint d'admirer et en ne fatigant pas le moins du monde votre esprit.

Il semble au premier abord que la véritable amabilité serait de dire toujours des choses charmantes et pleines d'esprit ; rien ne serait plus fatigant pour les auditeurs. Il faut faire rire avec le moins d'esprit possible.

Le rire, parvenu à une certaine force, est-il toujours de la même intensité ? Je ne puis résoudre cette question en sortant de table. Tout ce que je sais, c'est qu'il faut faire rire les femmes en donnant

1804-14 septembre. PARIS 155

le moins de travail possible à leur tête. Me rapprocîier le plus possible de ce genre léger, et quitter cet esprit substantiel que j'ai, qui fatigue et qui a l'air pesant et pédant.

Rien n'est fort comme le sentiment employé en sa juste mesure, je l'ai senti par un mot agréable que j'ai dit bien dans les circonstances et dans la mesure au garçon Louis, du Caveau ; toutes ses actions m'ont prouvé que je lui avais donné un moment fort agréable, il m'a même montré de la tendresse.

Grand moyen de consolation : faire que l'affligé s'occupe à analyser sa douleur ; à l'instant, elle diminuera, l'orgueil l'emporte toujours, où qu'il se mette. Cela prouve à quel point est grand le contresens de Voltaire, dont les personnages disent : Je sens telle et telle chose. Il est aussi grand que possible.

[27 fructidor-14 septembre].

Vu jouer, 27 fructidor XII, le Dissipateur, pièce détestable du freddo e niente (sic) pittore del cuore umano Destouches, suivi des Projets de Mariage, petite anecdote très médiocre de Duval.

2^ complémentaire XII [-19 septembre 1804].

Martial et moi nous allons chez La Rive à Montlignon, forêt de Montmorency. Journée agréable, séjour charmant. Nous sommes de retour à neuf

heures. M[artial] va chez MilHère. Je passe chez Lenoir, prends Timon d'Athènes, excellente comédie de S[hakespeare], et viens me coucher.

Le goût (règles pour produire tel effet) dans son sens naturel est la moitié du génie. C'est cette moitié qui manque à Pacé, il me récite en revenant dans son cabriolet, au clair de la lune, des vers de lui sur la maîtresse d'un chevalier de Malte, où il y a du bon. Il y a de l'esprit parce qu'il a cherché le genre passionné-spirituel, mais les gens passionnés ne le sont pas, et il ignore cela, n'ayant pas assez étudié le cœur humain.

4^ complémentaire [-21 septembre].

Durzy vient me voir, je lui donne ces deux louis que je lui devais d'une manière si comique.

Le soir, je vais à Favart ; on donne le Locataire. L'auteur a montré des choses comiques sans les faire paraître ridicules.

Lucile ; après le quatuor, on couronne Grétry dans la galerie à gauche de l'acteur. La Fausse Magie * ; on applaudit beaucoup le duo des deux vieillards :

Quand on a la soixantaine *, etc.

5' complémentaire [22 septembre], dernier jour de l'an XII.

Je me lève. Tout en conversant avec T[encin], il m'avoue qu'il est triste parce qu'il a perdu

1804 - 22 septembre. PARIS 157

700 francs au 113. Nous trouvons le moyen d'emprunter 400 francs.

Je vais au Musée, où je revois la jolie fille qui ressemble à Antinous que j'avais vue à la distribution des prix de Législation. Nous nous regardons de ces regards qui veulent beaucoup dire.

Je rentre à deux heures, je trouve Mante, nous allons chez M"^^ de Rezicourt. Nous y restons trois quarts d'heure, nous ne cessons de parler, elle et moi, elle ne me dit point de revenir. Je pense qu'elle a été bien aise de me voir parce qu'elle avait dîné chez mon père à Gr[enoble], mais que mon oncle m'a perdu auprès d'elle.

Mante me dit qu'il n'a pas trouvé à placer un mot, et voilà le grand tort que j'ai eu : dans ces premières visites, il ne faut pas que la conversation tombe, mais à cela près, il faut que le présenté laisse parler le plus possible le présentant, pour que la conversation prenne plus tôt le genre intime.

Il est arrivé, de ce que je n'ai pas suivi ce principe,, que la conversation a été très différente de ce qu'elle est ordinairement, à ce que m'a dit Mante.

Le bonheur de la passion de la gloire gagne à la solitude, mais toutes les autres passions s'y perdent, leur bonheur devient bien plus difficile.

M™6 de R[ezicourt] me dit dans la conversation qu'autant elle trouve les sociétés intimes charmantes, autant elle hait les visites qui se font trois fois l'année, qu'elle a beaucoup éloigné de ses con-

naissances, etc., etc. Ce qui semble me dire, et me dit en effet : Ne revenez point.

Si mes loteries de Octavien-Arrigo*-Fair-Montfort €t du Pervertisseur réussissent *, je puis avoir de 2.000 francs à 6.000 francs à manger cet hiver. Je pourrai hâve a fair woman of the society, this is necessary for loving absolutely Vict., même in the case nel quale trovarei in lei quel aima, grande e veramente amante, che forse ho sognata.

E cosi ftnisce Vanno duodecimo délia Republica ^ *.

1. [Vendémiaire an XIII *-septembre-octobre 1804.] — Si le 1^' brumaire an XIII je puis me faire 200 livres outre ma pension, je puis partir pour L.

For the moral, il faut qu'elle sache que j'y suis allé.

Bien remarquer que le 18 brumaire, pour le couronnement, je la trouverai seule, alors plus d'obstacle, elle seule me connaît dans L. Je puis la voir aux promenades sans la compromettre le moins du monde. Il n'y aurait que le cas où le registre du maire apprendrait to the return que je suis venu dans ces parages.

Elle verrait que c'est l'attente de l'absence qui m'a retenu si longtemps, et elle serait sensible au voyage. Peut-être sera-t-elle bien changée after two.

J'arrive à L... le 20 vendémiaire an XIII [12 octobre 1804].

Voyage.

Séjour.

Je puis laisser à Mante une lettre pour MM. P[érier] par laquelle je demande mes 200 francs vers le 20, il me les enverrait alors à L...

Si je veux aller à L..., que fais-je ici ? Remettre à Sua., et partir.

Mais dois-je y aller ?

PARIS

Troisième voyage a Paris ^

Journal du 1^' brumaire an XIII au [17 brumaire an XI II}.

J'ai été vexé les derniers jours de vendémiaire et les premiers de brumaire par une gastricité qui m'a empêché de lavorare al Buon Partito *, autant que je l'aurais voulu.

J'ai vu deux lettres ridicules, l'une dans les Petites Affiches, d'un Poitevin, conseiller à la préfecture de Montpellier, qui salue en l'absence du préfet, l'autre du docteur Mercier à moi.

1. Let us see the world in writing of the comedy. I see that in my sensations.

Me forcer à travailler.

On ne compose pas bien the comedy in the too continuelle solitude, les détails ridicules s'effacent, on ne voit plus que les principes généraux, (yoles de Stendhal en tête du cahier.)

30 vendémiaire [-22 octobre 1804].

Rentrée de M^^^ Contât* (qui a ennuyé à Lyon et à Grenoble et qui, si je ne me trompe, tombe un peu à Paris).

Le Vieux célibataire et les Fausses confidences *.

3 brumaire XIII [-25 octobre 1804].

Je suis allé au spectacle six jours de suite à cause de ma gastricité, qui m'empêche de travailler et qui me rend mes après-dîners douloureuses.

Je rencontre Penet avec trois Grenoblois à la queue des Français ; nous allons tous cinq au parterre. Cinna, joué par Talma, qui revient de Bordeaux. Cette pièce a excité mon admiration, mais ne m'a pas intéressé. Je retrouve en moi les traces de ce sentiment ancien et primitif que j'avais il y a oinq ans, et qui me faisait trouver des longueurs dans toutes les tragédies, à l'exception du Cid, je ■crois.

Talma a des défauts, comme d'être toujours en mouvement et en exclamation, mais ces défauts donnent des regrets sans exciter le moindre mépris ; il faut être un grand acteur pour les avoir, et jamais la médiocrité ne pourra même y atteindre. Si Talma déclamait davantage par masse et se livrait plus à différentes intonations, il serait parfait. Il a hasardé ce soir une intonation nouvelle, mais je crois que c'est d'inspiration, et sans dessein.

180* - 26 octobre. PARIS {Q\

L* Epreuve nouvelle *, de Marivaux, par M^^® Mars. On regrette, en voyant cette actrice divine, que la pièce ne soit pas bonne. C'est le marivaudage dans tout son excès. Il me semble qu'on pourrait faire une pièce pour M^^^ Mars.

Michot a joué un rôle de jardinier, il me semble qu'il sera très bien dans Fougeart.

J'ai été trop tranchant ce soir avec les trois compagnons de Penet et pas assez comique. Ce genre les effraie, et c'est toujours mon défaut, à la première entrevue. La même chose dans le dîner des Rey, Mante, Durif et moi, il y aura demain quinze jours.

4 brumaire [-26 octobre].

La Mère coquette *, de Quinault, jolie pièce ; jusqu'au troisième acte, je me disais : Voilà qui vaut mieux que toutes les comédies de Collin, c'est une délicatesse charmante bien supérieure à la niaiserie de notre contemporain ; mais Quinault a manqué la scène du raccommodement entre ses deux amants, qu'il avait eu l'art de faire vivement désirer, et a eu la maladresse de ne pas mettre en action un dénouement qui eût été très comique.

En général, plus de délicatesse que de verve comique, et (en supposant qu'on joue la pièce telle que Quinault l'imprima) on ne s'aperçoit pas le moins du monde de ses cent cinquante ou cent quatre-vingts ans.

En dernière analyse, c'est une charmante comédie, elle serait très bonne si la mère jalouse agissait davantage.

Les vers m'en ont paru très bons ; il n'y a pas de scènes oiseuses, mais les trois premiers actes finissent par : « Entrons, je vous dirai tout cela. » Des détails libres ; au milieu du plus libre, une toux très comique. Les paroles du vieillard de soixante ans n'auraient pas, je crois, été souffertes dans la bouche d'un jeune homme. Tant il est vrai qu'au théâtre, où tout est rapide, la plus forte impression ne donne pas le temps de songer aux autres, et qu'ainsi on peut tout faire passer.

La Jeune femme colère * (troisième représentation) de M. Etienne, mauvaise pièce, point de verve comique. Il paraît que l'auteur n'a pas connu la pièce sur le même sujet of the great original Shakespeare *.

Je n'y trouve que deux traits comiques, encore le second ne l'est-il que par le jeu de Clozel. Il dit d'abord, en se reprochant son emportement, et avec emportement : « Quand je songe que je me suis mis en colère, cela me met d'une fureur... » ; la deuxième fois, il dit avec l'accent de la plus vive colère : « Ayons l'air de nous disputer. »

La Maison de campagne, de Dancourt *, esquisse spirituelle, mais trop faible pour la scène. Le

1804 - 28 octobre PARIS [Q^

dénouement serait un charmant trait de caractère en société. Le vieil avare changeant sa maison en auberge, à l'enseigne de VEpée royale.

J'avais derrière moi un homme à qui j'ai dit : « Il est étonnant, monsieur, combien vous ressemblez à l'Empereur lorsqu'il combattait en redingote grise.

— Je ne suis pas l'Empereur », etc. Le ton sérieux de cette réponse la rendait plaisamment bête. Le personnage a ôté son chapeau, et j'ai vu le front d'un sot. Il ressemble au sous-lieutenant Moutonnet *.

6 brumaire, dimanche [-28 octobre].

Je sors d'un dîner où j'ai rencontré un homme qui a été vraiment aimable pour moi.

Mante m'est venu chercher à trois heures, nous sommes allés à la Rotonde, au Palais-Royal, nous y avons trouvé d'abord Allegret avec deux provinciaux, ensuite l'aimable Penet avec M. Dupuy, voyageur d'une maison de Laval, qui est sorti il y a quinze jours d'Espagne, où il a demeuré quatre ans.

Nous allons dîner chez Grignon, il nous en coûte 5 livres 8 sous. Nous sommes sept, deux provinciaux idiots ne disant rien, Allegret (aimable de province ; nous raconte qu'il a fait le sourd deux heures de suite dans une auberge de la route ; le sublime de

cette aventure est le cassement de l'assiette), Mante, l'aimable Penet, Dupuy le Béarnais et moi.

M. Dupuy nous raconte les honneurs rendus en Espagne à Moreau, le gouverneur de Cadix le loge chez lui. Quand il sort dans les rues le matin en redingote bleue, chapeau rond et pipe à la bouche, les petits enfants le suivent en criant : « Vive Moreau ! » D[upuy] et dix-huit autres Français, se trouvant logés à Barcelone dans la même auberge que lui, lui donnent à dîner ; sa femme, invitée, ne peut pas y assister, il y vient, et leur raconte tout bonnement ses batailles.

Le prince de la Paix *, qui a été simple garde du corps, plus puissant que le roi en Espagne parce qu'il caracole la reine. Le prince a trente ans et est superbe homme. — La rencontre dans la rue à la tête de ses gardes. — L'anecdote de l'archevêché. — L'an[ecdote] du rosaire. Il est universellement haï, quoiqu'il ne soit pas méchant, mais il humilie les amours-propres. La reine donne à son occasion un soufflet à son fils, le prince des Asturies, jeune homme de dix-huit ans qui paraît détester Cadoja (sic) (le prince de la Paix) et que peut-être pour cette raison l'Espagne adore.

Don Quichotte toujours estimé. D[upuy] préfère l'édition remise en langue nouvelle. D[upuy] me paraît être entièrement au niveau de sa classe ; ainsi, ce qu'il me dit est le paraître d'un négociant voyageur en Espagne. Ce jeune homme a une phy-

1804 - 28 octobre. PARIS j g5

sionomie singulièrement spirituelle, telle que je me figure celle de Miguel de Cervantes, des yeux à la Raphaël (particulièrement avec son maître d'armes). Il me donne par son récit une jouissance d'esprit qui me met exactement hors de moi, toute mon attention est à considérer les choses qu'il me dit. C'est la seule jouissance de ce genre que j'aie éprouvée depuis la Confession exécutée à Gr[enoble] par Diday et F^ Mallein, celle-ci est moins vive.

Celle de l'Opéra, avec Martial, était d'un degré moins forte, je n'étais pas hors de moi, je voyais mon bonheur et avais assez de force pour l'analyser.

Le théâtre de Madrid est superbe, on n'y joue presque que des pièces françaises traduites, et la plupart mutilées. On y a joué dernièrement Fénelon, de Chénier *, qui a eu cinquante-sept représentations. La représentation de cette pièce, demandée à grands cris pendant un mois, a été une victoire remportée sur l'Inquisition par la jeunesse espagnole.

Au reste, l'Inquisition est sans pouvoir, son plus mauvais effet est d'empêcher la libre circulation des livres. Nos journaux, cependant, pénètrent en Espagne. Lorsqu'un homme a mal parlé de la religion, ou écrit contre elle, l'Inquisition le fait appeler et lui demande s'il persiste ; il assure que non et tout est fini. S'il tombe une deuxième fois, il est mis en prison.

JOURNAL DE STENDAnL. 11.

12 brumaire [-3 novembre].

Je me force à travailler to the Good Parti, n'en ayant nulle envie, même mon déjeuner me pesant ; je finis par do the best comic scène that I hâve ever made, the third of the first act *.

Il faut donc se forcer à travailler tous les jours.

Penet et moi nous allons à Louvois. Le Père d'occasion *, absence absolue de talent ; j'aurais cru que c'était là le dernier degré de médiocrité supportable sans r Amant soupçonneux *, un acte [en] vers, de Chazet et Lafortelle, qu'on a donné ensuite pour la première fois.

Il est impossible de concevoir quelque chose d'aussi peu peignant les passions ou les ridicules que cette pièce. Je ne dois jamais craindre de tels rivaux.

Les Ménechmes *, de Regnard. Pièce gaie, où Picard joue fort bien, mais dont une deuxième représentation m'ennuierait, parce qu'elle ne peint vigoureusement ni les ridicules, ni les passions. La couleur du style de Regnard est la gaieté. Cette pièce, si loin *, est d'une perfection vraiment infinie si on la compare aux deux premières.

Penet, dans les entr'actes, me parle des moeurf; de Gr[enoble] ; homme excellent à consulter, parce que, n'ayant aucun système ni aucune prétention il voit les choses telles qu'elles sont.

Il me conte qu'on a joué la Petite Ville de Picard à Bourgoin ; les femmes étaient de toute ferveur.

1804 - 4 novembre. PARIS {QJ

La classe la plus ridicule en France est celle du petit bourgeois casanier, vivant de ses rentes.

Le magistrat sait quelque chose, l'expérience instruit le militaire et le négociant, mais rien ne guérit les erreurs du petit bourgeois.

Sotte importance (celle dont Falconet, de Grenoble, a la ligure et dont le capitaine des gardes nationales avec qui Mante a déjeuné hier chez Daru m'a donné un trait : « En province, on fait ce qu'on veut, mais à Paris, le service n'est pas un badinage »), excellente à jouer dans ma comédie en un acte sur les petites \âlles, comédie à faire devant l'original, à Grenoble, et dont le mot de Tencin aîné est le fondement.

J'ai vu avec Penet un buste de Molière, au foyer de Louvois, qui m'a charmé ; l'âme du grand homme y est bien exprimée, et je trouve que Saint-Aubin a bien saisi l'oeil de feu du petit profil *. Molière, dans ce buste, a une figure vraiment sublime. Me le procurer dès que je serai stable.

Une nuit d'insomnie ; je pense beaucoup au plan du Courtisan *, comédie en cinq actes et en vers ; j'ai bravement négligé d'écrire mes réflexions, et je les ai perdues.

Dimanche, 13 brumaire XIII [-4 novembre 1804]. Je travaille jusqu'à quatre heures, je dîne avec

Mante et Penet. Nous rencontrons Mornas et Durif (le gros), excessive bêtise de ces deux êtres.

« Mais la maison de ton père * est manquée ; de l'avis de tous les connaisseurs de Grenoble, elle manque.

— Et comment ?

— Les fondements sont trop solides pour une maison qui n'a que deux étages ; il en fallait quatre ou cinq. »

Mante a bien ri de ce trait, ainsi que Durif le médecin et moi. Le gros Durif a donné la comédie sur le titre de Citoyen, qu'il déteste. Je me suis moqué de lui le mieux du monde, sans qu'il s'en aperçût.

Moyen comique : je lui donnais des louanges qu'il prenait à bon compte, qui faisaient voir la ridiculité de ce qu'il disait et qui le poussaient à en dire davantage.

Je vais de là au cabinet de lecture. Je lis avec grand plaisir un morceau de Montaigne, que je n'avais pas vu depuis deux ans. Son style peint supérieurement son caractère. C'est peut-être le style français qui a le plus de coloris.

Je lis un morceau du Génie du Christianisme, je me sens charmé par le bien écrit, tant que les absurdités ne sont pas trop fortes.

De là, je vais gratis (pour la seconde fois de ma vie, je crois), à VAi^ocat Patelin *,

Cette comédie est écoutée avec murmures et

1804 - 5 novembre. PARIS 159

sifflée à la fin. C'est dimanche ; un jour où il n'y aurait eu au parterre que peu d'honnêtes gens (dans le sens de Louis XIV), on aurait savouré ses beautés ; mais les spectateurs du dimanche veulent montrer leur goût par leur sévérité.

Cette pièce est pour moi un réquisitoire contre un condamné, elle ne me fait pas autant de plaisir que je m'y attendais ; il y a cependant deux très bonnes scènes : la première scène de Patelin et de M. Guillaume, et celle du plaidoyer. Les sentiments ainsi que le style en sont francs et naturels.

14 brumaire [-5 novembre].

Je sors du Cid, indignement joué. Je n'ai pu voir que les fautes de Corneille, je ne l'ai pas trouvé assez sentimental et j'ai vu avec peine des tirades pour développer le caractère de celui qui parle, là où sa passion lui ordonnait de ne dire qu'un mot. Lafond est à tout jamais un acteur médiocre.

Bourgoin * va folâtrer avec Chaptal, dans la loge de ce dernier, aux yeux de tout le public ; cela fait rire Pacé. J'y vois encore M^^^^ Contât, Raucourt, George, M'^® Tallien, Dugazon.

Ensuite, la première représentation de la Leçon conjugale *, trois actes [en] vers ; c'est encore bien moins bon que la pièce d'Etienne, et tout ce qu'il y a de bon est dans la comédie de Louvois. Ces gens-là ne seront jamais à craindre pour un poète

comique ou tragique. Les auteurs sont MM. Chazet et Sewrin.

17 brumaire, 8 h. du soir [8 novembre].

Je lis la Méchante Femme de Shakespeare (the taming * of the shrew). J'admire à chaque scène le génie de ce grand homme, et la tête anti-dramatique de nos faiseurs de comédies.

Je n'en suis qu'à la septième scène du premier acte, et Shakespeare me fournit déjà une idée qui pourrait faire une charmante comédie. Je crois voir, il est vrai, depuis que je crois savoir peindre, que tous les sujets seraient bons dans mes mains. Je ne crains plus que les sujets me manquent. Dites à un barbouilleur : « Peignez Phèdre » ; expliquez-lui même l'action, il ne fera qu'une croûte ; Guérin, qui a le génie de l'art, fait un chef-d'œuvre.

Je crois que je ferais des comédies excellentes comparées à celles de Chazet, Sewrin et Etienne^ voilà le sens.

J'aurais donc fait un Petruchio très aimable, de trente-cinq ans, dégoûté de l'amour, n'y croyant plus et voulant une femme riche. Catherine aurait eu son caractère, mais avec un esprit si charmant par son originalité et ses saillies, que Petruchio, qui n'aurait d'abord cherché à la connaître et à la corriger que dans le dessein d'avoir une femme riche, le ferait à la fin par amour.

Voilà, je crois, une jolie comédie, mais rare dans

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la nature, amusante et point utile, bonne seulement par le talent de l'artiste, et difficilement un chefd'œuvre ; si le peintre a du génie, il vaut mieux qu'il cherche les plus beaux sujets, il peut alors «spérer de faire des ou\'Tages éternels.

Le prétexte de la colère de Petruchio est toujours le grand respect qu'il veut que l'on rende à Catherine, et il veut qu'on lui rende tous ces respects parce que, dit-il, elle est sujette à se mettre en oolère, ce qui est un horrible défaut.

PARIS

Journal de mon troisième voyage a Paris

Collier du [23] brumaire au [28 frimaire an XIII].

23 brumaire XIII [-14 novembre 1804].

Déjeuné chez Adèle of the gâte, où je trouve M. Durand, peintre. Je rencontre le général Michaud, qui me dit : « Apportez-moi un modèle de certificat, et je signerai *. »

Pour éviter le genre pauvre d'action que j'ai si bien observé hier soir dans le Séducteur, de Bièvre *, avant de peindre un caractère, faire son étendue, c'est-à-dire la liste de toutes les actions qu'il peut faire.

Je travaille jusqu'à cinq heures, je vais au P[alais]-R[oyal], je trouve sur la porte du café de Foy Dupuy, Penet, AUegret et trois ou quatre autres Grenoblois. Le pauvre Allegret me prend le bras eu entrant, il est bien souffrant de sa v... ; Dupuy a

toujours une figure et une manière d'être qui m'enchantent ; je trouve Penet échauffé, c'est pour faire une bonne action ; hier, il s'échauffa de même pour Boury (Victor) ; outre cela, il s'échauffe une petite fois devant moi, d'ailleurs ce n'est pas un homme à affectation, donc c'est un excellent homme.

Penet, Mante et moi nous lui remettons chacun six livres par farce, pour rire ; nous montons au 113, P[enet], D[upuy] et moi ; P[enet] perd sept livres, Dupuy vingt-quatre, moi trente. Cette lessive, qui est la plus forte faite à P[aris], tombe mal. J'en suis d'une gaieté folle toute la soirée. Je lis bien à cette heure (onze heures) la cause de cette gaieté, elle subsiste encore : elle vient de mes chimères du monde et de mon caractère de poète.

Je me promène ensuite trois heures avec Penet, MM. Callignon et Blanc nous joignent ensuite. Moulezin et Blanc me marquent beaucoup d'égards depuis trois jours, je ne sais pourquoi.

Je dîne à dix heures et je rentre.

Nous parlons, P[enet] et moi, de Dufay; il voulut une fois se jeter par la fenêtre parce que sa mère lui avait donné un soufflet. P[enet] et Bon le retinrent. Il voulait être poète, a laissé ses manuscrits à Bon, M. Maléchard et Penet.

Effet de la douleur sur celui-ci : il apprend à Marseille, en montant l'escalier de Reybaud, la mort de son frère, par une lettre qu'il croyait être de lui. Il demeure immobile, allait tomber enlin^

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lorsqu'on le soutient *. Il finit par croire que Frédéric Faure s'est moqué de lui, chose hors de toute vraisemblance.

Je vis hier aux Français le Séducteur et la Gageure *. Action, originalité, mais longueurs et manque d'élégance.

La première pièce, quoique montée le mieux possible (Fleury, Contât, Mars, Michot) m'ennuie tellement par son vide d'action et son bavardage, qu'on me donnerait mes entrées toutes les fois qu'on la joue que je n'irais pas.

Elle produisait cependant un grand effet sur mes voisins. Ce caractère est celui de tous qui est le plus intelligible pour les gens médiocres français. Tous sont plus ou moins séducteurs.

Ce parterre est un excellent public, applaudissant souvent à des phrases brillantées, mais ne laissant rien passer de bon sans le sentir.

Il y a du mauvais ton dans la Gageure, mais cette mystification continuelle plaît à notre vanité. Elle me fait penser au grand principe de l'originalité de lieu. Je m'étais promis, la veille, de tracer toujours Vétendue d'un caractère avant de le tracer.

25 [brumaire-16 novembre].

Je lis avec beaucoup de plaisir à la Bibliothèque nationale les lettres autographes de Voltaire à Maupertuis. Son écriture ressemble beaucoup à

celle de M. D[aru] et à la mienne. Ces lettres sont de 1732, il écrit ny pour ni. Je lis ensuite quelques lettres autographes de Henri IV à la marquise de Vaudreuil, une de ses maîtresses. Elles me charment, c'est là le mot ; c'est là qu'il faut étudier la naïveté, autant que dans La Fontaine. Etudier la naïveté ? — Oui ; lorsque, comme hier, je ne me porte pas très bien, que j'ai des idées fines et en même temps que je sens, mon âme étudie la naïveté, apprend à la sentir.

Ces lettres d'Henri IV me semblent valoir infiniment mieux que celles de M™^ de Sévigné ; ce grand homme aurait eu une réputation seulement comme auteur. Lire toutes ses lettres, mais non pas lorsque je serai très passionné, elles m'ennuieraient, ne les lire que lorsque mon âme sera en état de les sentir. C'est une des études les plus utiles que je puisse faire comme poète ; quel trésor de naïveté, et point altéré par l'attente de l'impression.

Ces lettres sont pleines de fautes d'orthographes et signées H *.

La Rive est ennemi du ridicule. On tourne tout en ridicule aujourd'hui, disait-il avec douleur de vanité, plus par un retour sur lui-même que par amitié pour Luce de Lancival, dont je plaisantais le poème *.

Je commence à m'apercevoir qu'un cœur trop passionné ne sent pas bien des choses : le comique, le naïf, les fines sensations du style.

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26 [brumaire-17 novembre].

Je sors de la Montansier, il y avait quatre pièces, j'en ai laissé une. C'est la seconde fois que j'y vais, ce voyage-ci. Brunet jouait (T Auberge pleine *) Danière. La pièce, qui me faisait tant rire il y a sept ou huit ans à Grenoble, me paraît bien bête et bien peu comique ; elle est cependant citée comme un chef-d'œu%Te de gaieté. J'espère montrer, même dans ce genre, un comique plus serré.

Mante trouve la Pupille mauvaise et que les Etourdis * sont pleins de vrai comique. Je porte sur ces pièces des jugements bien différents. Outre la lenteur de conception qu'a Mante, il lui manque peut-être un peu de sensibilité à la Jean- Jacques ; on n'a celle-là qu'autant qu'on a regardé les femmes un peu en fou, et il est très raisonnable. Au reste, rejuger la Pupille et les Etourdis.

Une demoiselle de Gr[enoblej disait à Penet : « Lorsqu'on en a goûté, on ne peut plus s'en passer », ce qui confirme la maxime de Jean- Jacques : « Refusez tout aux sens, si vous voulez n'être pas conduit à la dernière faiblesse. »

La crainte du mépris rend susceptible. La Vauguyon, Saint-Simon.

Régulus, avec le caractère d'Henri IV, serait la perfection jusqu'ici connue de l'homme donnant le'plus de plaisir à ses concitoyens,

Ce qui nuit à la vertu parmi nous, c'est qu'elle a le caractère du jeune Horace.

La Vauguyon *, quatrième]volume du Supplément de Saint-Simon, maximum de la susceptibilité.

27 [brumaire-18 novembre].

Je vais à dix heures avec Mante chez Rey, qui nous conte la manière dont Destutt l'a présenté à Cabanis : « Votre maître et le mien. »

De là, nous allons chez Sicard *. Je retrouve cet enfant si jcli dont la vue m'avait tant charmé, il y a un an, au cours de Legouvé ; il a perdu l'expression angélique de sa figure.

Air Tartufe de Sicard ; il n'ouvre pas la bouche sans dire une fausseté. Les définitions de Massieu * sont des figures poétiques. Il n'y a d'admirable que le travail sur les sourds-muets, dont plusieurs ne sont que sourds. Jolie petite sourde-muette lisant un quatrain très bien, aux sons nasaux près.

Au Philosophe marié *, pièce mauvaise mais aimée du vulgaire parce qu'elle est aisée à comprendre ; un geste de M^^^ Contât me fait comprendre ce qu'elle va dire : « Qu'entends-je ? »

A propos de philosophes, il se manifeste deux partis dans la salle. Ce soir, je vois mille caractères à peindre dans la société, parce que mon imagination me représente exactement tous les détails et leurs rapports comiques avec le public.

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28 [brumaire-19 novembre].

Au sortir de chez La Rive, we go at Hardy Coffee *, nous y trouvons le poète Fulchiron *.

Tyran domestique *, de Duval, cinq actes [en] vers. Pénétrer le principe du petit talent de l'épigramme et l'acquérir, lire Catulle, faire un recueil des cinquante oujsoixante, ou trente ou quarante bonnes épigrammes] existantes de Jean -Baptiste Rousseau, Racine, Boileau, Le Brun. Lire Catulle.

29 [brumaire-20 novembre].

J phi génie en Tauride * et la huitième de la Leçon conjugale. Cette pièce, qui ne peint rien, plaît en ce qu'elle représente tant bien que mal une aventure arrivée entre des gens aimables. M^^^ Mars et Dazincourt jouent beaucoup mieux que la première fois, surtout la divine IVIars. Faire une pièce qui la développe.

Je n'avais pas vu Iphigénie depuis la représentation du Théâtre Olympique, où M^^^ Saint- Val * joua pour M^is Thénard * et où Talma me fit pleurer dans ses adieux avec Pylade (Saint-Phal). Dès ma plus tendre enfance j'ai été très tendre pour les adieux, à présent c'est presque la seule chose qui m'attendrisse.

Cette pièce est médiocre, elle n'intéresse pas parce qu'elle ne marche pas. Je crains bien qu'elle

ne soit comme Œdipe, que tout ce qu'il y a de bon ne soit du poète grec ; des Allemands qui étaient à côté de moi disaient qu'elle était absolument imitée. Exagération dans les sentiments et le style (surtout Pylade, au commencement du troisième acte), ce qui vient, je crois, de ce que l'auteur ne connaissait ni ne sentait la vraie grandeur. Je refaisais en moi-même chaque détail de la pièce en la voyant jouer. Le premier acte a déjà la couleur du rôle d'Oreste, ce qui est une faute. Iphigénie parle raison en termes ampoulés et offensants au sombre fou Thoas, il fallait frapper son imagination par un faux oracle, par de feints transports, ou de toute autre manière. Guimond ne connaissait pas le cœur humain, jamais de ton naturel, tous ses personnages professent la morale par un vers simple, sublime, parce qu'il peint juste et sans affectation les sentiments ou les choses. Bavardage dans les moments décisifs pour une passion, qui fait mal jouer les acteurs qui sentent. Au cinquième acte, vers d'Oreste {du fils d'Agamemnon), vers d'Oreste très bien dit par Talma, espèce de sublime, la fierté dans le malheur, mais ce sublime, qui tombera à mesure qu'on connaîtra les rois, et que par conséquent on méprisera leur grandeur, qui ne consiste qu'en broderies, est mal choisi pour un philosophe et prouve que, malgré son étalage, Guimond ne l'était pas profondément.

Profiter de ce que j'ai senti là, le courage dans

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le malheur un peu sublime, fait un peu craindre et admirer, serait tout à fait sublime si l'on ne soupçonnait pas un peu le héros de jouer la comédie, ce qui est sa meilleure politique.

Manque de vérité de toute manière : au cinquième acte, Oreste devrait au moins s'armer du couteau sacré. Shakespeare aurait bien fait sur ce sujet une autre pièce que celle-là, et cependant je suis sûr que tous les grands littérateurs du temps, et peut-être de celui-ci, préfèrent cette pièce à tout ce qu'a fait le naturel et sublime Shakespeare.

Talma a des moments sublimes, mais souvent monotones, et je conçois le mieux. Mais il est tout au long superbe, les plus grands peintres n'ont point de plus belles attitudes et de plus belles têtes. Je reconnais une attitude et une figure de Raphaël. Je doute qu'il soit jamais égalé dans cette partie de l'art.

L'amitié d'Oreste et de Pylade et le combat à qui mourra doivent faire un doux effet dans VOreste d'Alfieri. Peut-être pourrai-je rendre cette partie plus touchante. Il me semble qu'on ne doit ajouter aux caractères des personnages que ce qui rend les situations plus touchantes.

Le mérite de Guimond, ou plutôt du poète grec, c'est qu'on n'est pas fatigué de confidents ni de personnages comme Eriphile. Racine me semble le père de la race des confidents, qui était dans la nature qu'il avait sous les yeux.

JOURNAL DE STRNDHAL. 12.

Quand je ferai des tragédies, j'aurai au moins pour moi la connaissance et le sentiment du vrai grand et du sublime, et le naturel des sentiments et du style.

[30 brumaire-21 novembre.]

Je puis dire :

Et l'Eglise triomphe ou fuit en ce moment.

C'est aujourd'hui (disent les journaux), mercredi 30, que l'on juge les pièces de vers envoyées à l'Institut ; probablement on couronnera quelque ode à Bonaparte. Le plus heureux pour Leimery serait qu'on couronnât une ode anonyme qui serait de Fontanes, Chénier ou quelque autre qui laisserait le prix (comme Lah[arpe], Dithyrambe sur Voltaire)^ et qu'on laissât le prix à Leimery, qui remporterait l'accessit. Le public alors lui donnerait le peu de gloire que ce prix peut donner. Cette circonstance même le ferait remarquer.

Je sens que mes ouvrages faits me puent. Donner ce sentiment (exquis) à Chapelle *.

« Bonjour, M. Lin-gu-et. — Bonsoir, M. Cocu-élet. » (Coqueley).

Rulhière : « Je n'ai fait en ma vie qu'une méchanceté. » — Talleyrand : « Quand finira-t-elle ? »

Le ridicule de La Rive et de bien d'autres est d'énoncer les sentiments d'une âme grande sur les

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choses habituelles de la vie, ceux qu'avait Lekain par exemple, homme à caractère (lettres de Colardeau à Lekain), et de les démentir au moment même par leurs actions. La Rive disant qu'il méprise tous les honneurs du monde, et au même moment tirant vanité d'une réponse insignifiante pour la vanité qu'il a extorquée au prince Louis Bonaparte en lui allant offrir, à propos de bottes, des pommiers à vendre. C'est dans les motifs préparatoires de l'action actuelle, c'est dans ces actions antérieures que se niche le fort comique, et que le profond connaisseur de l'homme se fait connaître.

Ce trait-là, non pas si frappant, mais dans le genre de celui de Tencin (M. Projet) aux Tuileries. Le trait de Tencin peint le caractère et n'est que d'un ridicule très doux, celui de La Rive est bien plus acre.

l^r fiimairc [-22 novembre].

Je travaille assez. Rey me parle encore de mon peu de naturel ; je vais chercher Cler, le sourd-muet, qui ne veut pas venir avec M[ante] et moi au bastringue ; cela me jette aux Français.

Le Préjugé à la mode *, suivi des Deux Pages *.

J*avais encore l'idée du Préjugé, d'après mes anciennes lectures à Claix, celles qui me jetèrent dans l'art dramatique. Il y a bien longtemps de cela, c'était peut-être avant le jour où l'on lit périr les deux prêtres *, et où j'expliquais avec

M. Durand les Bucoliques de Virgile dans la grande salle, lorsque, vers les onze heures et demie, les cris de joie de leur mort s'élevèrent. Fixer, lorsque je serai à Grenoble, l'époque de ces premières lectures. Ce fut Destouches, que je trouve si mauvais aujourd'hui, et pour lequel j'ai même une antipathie marquée, qui m'enchanta par ses rôles d'amour, que mon imagination embellissait, et qui me jeta dans le théâtre. A cette époque, je ne sentais guère Molière ; Racine m'ennuyait à mourir. Je sentais davantage Corneille. J'avais de l'antipathie pour les tragédies et pour le style tragique. Je trouvais dans toutes les tragédies, excepté le Cid, les morceaux ennuyeux, et, en arrivant à Paris en l'an VII, ces morceaux ennuyeux me glaçaient toujours.

Le Préjugé m'a paru moins traînant, surtout dans les premiers actes, que les autres ouvrages de Destouches. Le protagoniste a un caractère si faible qu'il en déplaît. Fleury paraît masqué au cinquième acte et fait ainsi le dénouement.

Ce préjugé est passé, et la comédie avec lui. Grand objet à considérer, ne pas peindre ce qui cessera d'exister, approfondir ce sujet, chercher les caractères les plus durables possible. Je crois Tartufe et les petites pièces de Dancourt les deux extrémités. Approfondir ferme cela.

A ce voyage à Gr[enoble], passer décidément quinze jours en Chartreuse.

M^'^ Contât ne me plaît point dans la première

1804 - 24 novembre. PARIS |g5

pièce et me semble très bien dans la seconde. Fleury joue très bien les premiers actes, mais il me semble qu'à la fin ses moyens s'éteignent avec sa voix.

Le degré de mauvais des Deux Pages est rare. Destouches avait déjà la manie de l'esprit, le protagoniste dit à son ami avec passion qu'il va lui faire une confidence et lui reproche d'avoir gardé le secret si longtemps ; l'autre lui répond par une tirade qu'on applaudit.

D[estouches] nunquam ad eventum festinat.

D'abord vient de de abord, en abordant.

3 [friniaire-24 novembre].

Je trouve le gros Durif par hasard, nous nous promenons près d'une heure ensemble au Palais- Royal, il me conte son histoire. Le trait de M™^ Jubié : « As-tu trente mille francs à m'y faire dépenser ? — Non, mais douze mille, — En ce cas, j'aime mieux rester ici. »

Une réponse mesurée est celle qui n'offense qu'autant qu'il est nécessaire pour produire l'effet désiré les personnes à qui on la fait, par conséquent qui ménage autant que possible leur vanité. Si mon père m'avait proposé d'aller à la messe l'année dernière, je lui aurais fait une réponse à la Jeune Horace, de manière à renverser un homme qui a encore un peu de raison. Cette année, je lui dirais :

« Dans mes principes, ça ne sert à rien ; dans les tiens, c'est un sacrilège. Il me semble donc inutile que j'y aille. »

4 frimaire XIII [-25 novembre 1804].

Je manque de sensibilité aux traits comiques, ce n'est que par réflexion que je les trouve beaux ^. Cela vient de deux causes : manque d'usage, habitude de voir la société en homme passionné, à la Rousseau. La connaissance des hommes m'a fait mépriser le jugement de l'immense majorité, qui est composée de sots, mais Rousseau lui-même a dit que dans les choses indifférentes et à portée de son esprit, le sot même jugeait ordinairement bien.

Pour me guérir de ce défaut, lire sans cesse Molière et Goldoni.

7 frimaire XIII [-28 novembre 1804].

La lecture des Mémoires de JMarmontel, en général la vie vue par un homme raisonnable et ne sentant pas trop vivement, m'est excellente. Lorsque je fais des scènes comiques, cela me fait reconnaître les traits comiques et fait que je m'y tiens. Tirer les corollaires de ce fait, vu très clairement dans mes sensations ^.

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