‹ Journal [par] Stendhal. Texte établi et annoté par Henry Debraye et Louis RoyerChapitre 29 sur 60 · pluviôse Xlll *[-21 janvier · texte numérisé non relu

pluviôse Xlll *[-21 janvier

Tendresse et héroïsme.

Il me semble que depuis Racine la tendresse proprement dite s'est perfectionnée et que nous pouvons mettre en scène une mélancolie plus touchante que la sienne.

L'héroïsme s'est aussi perfectionné. L'Alceste de Fabre est bien plus grand, moralement parlant, que celui de Molière.

11 entre beaucoup de notre science de l'héroïsme dans la composition de nos personnages touchants. Dans Racine, nous voyons les passions les plus aimables dans des rois et des reines pleines de vanité, qui sont presque les personnages les moins aimables possibles pour nous, au lieu que nous, nous pouvons mettre ces passions si touchantes dans des êtres qui, abstraction faite de leur passion, seraient encore les plus aimables du monde à nos yeux.

La tendresse a fait des progrès parmi nous parce que la société s'est perfectionnée. Un homme ni bête ni génie- (Pacé, par exemple), qui a 15.000 francs de rente, a ici au bout d'un an autant d'amis qu'il en veut. On ne cherche avec ses amis que le plaisir présent. Ensuite, la société vous impose, sous le nom de convenances, de hon cœur, la dose de sacrifice que vous devez faire à chaque ami, en raison des plaisirs que vous avez goûtés ensemble, et surtout du temps que vous avez restés (sic) unis à les goûter.

Cette amitié donc ne désaltère point la soif de l'amour. Le raisonnement remplaçant heureusement la religion, la tendresse qu'on employait à aimer Dieu et la crainte que le diable donnait, retournent aussi au profit de la tendressfr que j'ai pour Victorine et de la crainte que j'aurais de la perdre, si elle m'aimait.

Nous sentons que tel qui nous aime, si nous lui demandons un petit service, va calculer avec nous si nous lui en deman-

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dons un un peu plus grand. Et rarement nous sommes assez bien avec un homme pour ne pas voir en agissant avec lui la limite qu'il ne faut pas passer.

iSous cherchons un être avec qui nous puissions suivre tous nos premiers mouvements, sans songer jamais aux convenances.

Combat sur la frontière. Sensibilité.

H. Toutes les pensées sont à te monter à l'éréthisme de la passion, tout ton corps se raidit. Alors, si c'est l'amour, tes pensées occupées à te roidir ne peuvent pas laisser de place aux prédictions de bonheur que te donnent la figure, le ton, les discours de ta maîtresse.

L'habitude de voir les filles mène là. On se monte l'imagination chaque fois qu'on en tient une dans ses bras pour se figurer une femme plus touchante. Je discute sa beauté, je dis qu'elle a des yeux noirs, par telle et telle raison, parce qu'ils sont les plus beaux, etc. Elle a la tournure d'Angelina Pietragrua ; tandis que je m'efforce à me rappeler cette tournure et à poser, pour ainsi dire, les piédroits de la route, je suis bien loin de sentir l'impression qu'elle me donnerait vue par dehors.

Cette impression est cependant tout le plaisir de la passion.

Creuser ce grand aperçu. Voilà ce qui fait que je me dégoûte quelquefois des passions : c'est qu'elles n'ont point de récompenses, de plaisirs pour moi.

Compte de la déclamation.

Blâmez-moi, si vous l'osez,

Démosthène, interrogé quelle était la première partie de l'éloquence, répondit: L'action. La deuxième : L'action. La troisième: L'action.

La Rive, commencé le , rue Grange-Batelière, cessé

le , rue Saint-Nicolas, n° 935.

Payé dans ce temps (à douze francs le cachet pour une demi-heure)...

Commencé chez Dugazon, infiniment meilleur (à six

.IOUR?fAL DE STENDHAL. 16

francs pour une heure), rue des Fossés-Montmartre, passage (lu Vigan, le

Payé trente-six francs le

Payé soixante-six francs le 1^' pluviôse XIII.

(Il neige, j'accompagne en cabriolet la petite femme du général Lestrange. Elle m'offre de monter chez elle, je refuse. Elle m'indique de l'aller voir les jours qu'elle ne va pas chez Dugazon ; je ne m'en soucie pas. Waguener accompagne Louason, qui est tout à fait bonne fille avec moi. En général, jour heureux.)

Et vous me le traitez ,[à moi, d'indifférent.

Morbleu !] C'est une chose indigne (pleurez), lâche (pleurez), infâme *■ (redoublement de pleurs). Il voit son malheur : voilà le plus profond que M[olière]...

Ces dix vers, tout cela pourrait se dire avec l'accablement de la douleur. Alceste dirait par là : « Celui-ci est donc comme les autres, je n'avais plus que lui, je n'ai plus personne ! » Ce sentiment est plus profond que ceux que Molière fait dire, c'est ce qui fait dire avec ridiculité, mais peut-être vérité, à M"*® de Staël, que la mélancolie a fait des progrès puisqu'un blanc-bec de vingt-deux ans comme moi trouve des choses plus profondes que Molière. (25 nivôse, 5 heures.)

Principe bien fécond et bien heureux pour comiquer certains caractères.

C'est ainsi, dit Biran (111), que l'être habitué aux excitations factices, indifférent dans la jouissance, se sent cruellement tourmenté dans la privation.

Si cela, est vrai, comme il est beau pour le développement : 1° du vaniteux ; — 2° du courtisan ; — 3° de l'homme à plaisirs physiques, Louis XV !

Voilà comme il est utile aux poètes d'étudier l'idéologie. (Le mal à la tête par travail vient à trois heures et demie, 27 nivôse XIIL)

Caractères a traiter.

17 nivôse XIII [7 janvier 1805], Dînant chez M^ie Daru, la mère, entre Martial et Adèle, l'idée d'un grand caractère

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au milieu du monde. Procurer aux grands caractères le

même effet que la Métromanie aux poètes. Voir les Mémoires.

Acheté pendant nivôse les deux volumes de Tracy et Maine de Biran, 13 livres.

Acheté le 1" pluviôse Werther, bonne traduction de Sevelinges. Si j'osais writ as I pense, / did wril as this youngman. 4 livres 10 sous.

Pacé me niontre le 28 ou 29 nivôse le plan de la première scène de sa comédie intitulée la V engeance. Cette comédie a le même mérite parmi les pièces que son auteur parmi les hommes. Elle est parfaitement lui, c'est naïvement sa nature.

Il n'a, ce me semble, de partie de l'art que l'extrême attention qu'il donne et fait donner par ses personnages à la signification de chaque mot, comme dans le monde.

Nous parlons beaucoup de DucKesnois dans Monime.

Lafond est l'acteur le plus français que je connaisse, sa déclamation a absolument tous les défauts et toutes les beautés de la poésie française (Racine, Voltaire et toute la bande, Corneille, CrébUlou, génies originaux dans leur nation). On peut lire, en suivant cette idée, les vices de la poésie française dans les gestes de Lafond.

PARIS'

Journal de mon troisième voyage a Paris

Du \^^ pluviôse an XIII au 23 du même mois inchisivemenf.

Il faut se posséder pour écrire et pour déclamer.

(LOUASON.)

1^^ [pluviôse-21 janvier].

Happyness gwed by the weather, and mery résignation upon my fathers avarice *.

2 [pluviôse-22 janvier].

Nous sortons, Crozet et moi, de Turcaret, pièce froide aujourd'hui et même un peu ennuyeuse. Dugazon joue très bien Turcaret, mais non pas avec tout le feu nécessaire. Le Médecin malgré lui, où il y a plus de v^erve comique que dans tout Turcaret, nous réveille.

JOURNAl DE STE.NDHAI. 16.

3 [pluviôse-23 janvier].

I Write to V[ictorine\ with my own hand, after I go at Dug[azon\^ s house *. Ce que j'y vois me fait prendre la résolution de sortir de mon indolence. J'ai laissé prendre à Wagner des places que l'on m'offrait, et actuellement il les occupe. Il a peutêtre Louason, à mon refus. Il n'y en a que pour ceux qui en prennent. Me mettre en avant comme lui pour la déclamation, ses leçons valent deux fois mieux que les miennes. Prendre un peu les mœurs de cabotin qui, là, sont les bonnes, et surtout parler souvent. La société de Crozet me montre qu'il faut absolument se rendre amusant ; rien n'est si aisé, il ne faut presque que parler.

4 [pluviôse-24 janvier].

Je vais à l'école de Médecine, à dix heures, pour lire V Aliénation mentale, de Pinel * ; la bibliothèque est fermée. Je vais au Panthéon, je lis le premier Discours de Cabanis sur les rapports du physique et du moral *, La manière d'énoncer les faits me semble si générale qu'elle en est vague. Cet auteur ne me plaît point, lire Bacon et Hobbes.

Je suis allé ce soir avec Barrai au Matrimonio segreto, nous y avons trouvé Crozet et Basset qui y étaient venus croyant nous y trouver.

Je ne puis plus me figurer V[ictorine] dans aucune position, mon imagination est épuisée, mais non pas

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mon amour. Je sens parfaitement ces deux choses. Je ne suis plus sensible aux positions dans lesquelles je veux me la figurer, parce que je l'y ai vue trop souvent ; mais l'amour en elle pour moi m'enchante toujours. C[rozet] m'apprend qu'il a reçu un billet de sa Séraphine, il me le montrera. Sarà dunque io il sol sfortunato * ?

Je vois dans Cabanis que nous agissons souvent pour satisfaire à des besoins qui viennent d'après des idées qui viennent de l'intérieur du corps au cerveau. La réunion des désirs qui nous viennent de cette manière se nomme instinct. Condillac a entièrement méconnu l'instinct : deux oiseaux enlevés de leur nid paternel au moment où ils viennent d'éclore et élevés à la brochette n'ont certainement aucune idée de nid, d'œufs et d^ accouchement ; cependant, dans la saison des amours, quinze jours au plus avant que la femelle ponde, ils constituent un nid.

Des femmes ont avoué sentir un vif plaisir aux mamelles et à la matrice en donnant à têter à leur «nfant.

Le chapon à qui on plume le ventre, on le frotte d'orties, après quoi on le met sur des œufs ; ces œufs le soulagent, il les couve et s'attache aux petits.

Donc, dans le cas de l'instinct comme dans tous les autres, l'individu suit encore ce qui lui semble le mener à son plus grand bonheur.

Comment ne voyions-nous pas l'instinct dansl'école de Condillac ? Parce que nous n'apercevions pas nettement tous les objets de la science. Je nie souviens que je demandais à tout le monde pourquoi les petits cochons cherchent le mamelon de leur mère. On ne me répondait pas. Nous sommes tout ébahis, lorsque d'une petite circonstance que nous avions à peine remarquée, mais dont nous n'avions rien tiré, nous voyons tirer un principe ou résultat qui change l'état de la science.

Dimanche, 14 pluviôse XIII [-3 février 1805].

J'ai eu depuis le 4 des journées charmantes chez Dugazon, des journées de bonheur les plus heureuses, peut-être, que les hommes pris en masse puissent me donner. C'est peut-être la nuance qui doit me mener des plaisirs d'une grande âme mélancolique à ceux d'un vaniteux brillant. Quoi qu'il en soit, ces journées ont été divines, et ce sont les plus heureuses que j'aie encore trouvées sur cette terre. L'amour de la gloire contribue beaucoup à cette douceur. Cependant, à l'extérieur, c'est peutêtre un des moments les plus malheureux de ma vie, aux yeux de mon oncle, par exemple, qui est l'homme que, dans le public, on croirait le plus sur mon état présent et qui me voit dans le plus triste dénuement. Voilà qui doit m'apprendre à ne pas m'arrêter au bruit public. Et ma réputation de roué

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et d'homme qui suis déjà blasé, avec cette âme si tendre, si timide et si mélancolique ! Le philosophe Mante me connaît enfin, mais il a fallu que je l'aidasse à me voir tel que je suis. Croyez après aux réputations en grand !

Voilà qui doit m'apprendre à ne croire que ce que j'aurai vu ; ma maîtresse peut être comme moi ; en ce cas, il ne faut pas en croire Syracuse et imiter Tancrède, mais voir par moi-même. Cet article me servira de conseil dans mes moments de passion.

J'ai reconduit Louason chez elle ; j'ai presque envie de m'attacher à elle, cela me guérira de mon amour pour V[ictorine]. Je goûterai avec ma petite Louason toutes les douceurs de l'amour heureux et de la gaieté, jusqu'à mon départ pour Grenoble ; mais il faut pour cela qu'elle ait une âme.

V[ictorinej me méprise, ou n'a pas reçu mes lettres. J'appris hier soir avec le plus extrême plaisir que son père avait été nommé conseiller d'Etat, ou sénateur*. Mon premier soin, ce matin, a été d'aller lire le Moniteur d'hier ; j'ai vu qu'il était conseiller d'Etat. J'ai roulé dans le faubourg Saint-Germain et dans les Tuileries, guidé par un désir secret de les voir. J'ai rencontré le fils * sur le pont Royal, qui m'a reçu divinement : cela est heureux, la rencontre, mais je crains bien qu'il n'ait été comme Camille :

Je ne m'aperçus pas que je parlais à lui, Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace. Tout ce que je voyais me semblait Curiace.

Il était si enchanté de la nomination de son père que peut-être il ne s'est pas souvenu de mes rapports avec sa famille. Nous verrons cela au ton de la première entrevue. Il m'a dit avec toute l'alïection possible qu'il viendrait me voir un de ces jours.

Duchesne * le juge rempli de présomption, ayant quelques connaissances et un mauvais cœur. C'était assez mon avis, mais plus il pouvait être mon ennemi, plus l'avocat Pour disait de choses pour lui. En général, je sais que je suis très passionné et que par là je juge mal, ce qui fait que, sans m'en apercevoir, l'avocat contraire à la passion exagère. Craignant d'exagérer le galop, j'exagère l'action de la bride, ce qui est mauvais. J'ai vu ça à la laideur que je supposais à V[ictorine] et à her hrother Edward, au jugement que je n'osais porter sur celui-ci, quoique ayant probablement plus de bases que Duchesne. Je me trompais dans ces trois cas. La même cause m'a fait errer constamment dans l'affaire d'Adèle ; en rechercher les exemples, ça me guérira de ma timidité.

Duchesne a dit, en parlant des sœurs, que ce n'était pas grand^ chose. Propos à examiner. V[ictorine] partage-t-elle le caractère de son frère ou en

soufîre-t-elle ? Voilà peut-être ce qui doit décider la question. Ne jamais oublier que les vérités morales ne sont point susceptibles de démonstrations comme celles qui regardent des propriétés appréciables en nombre exactement.

Ma raison, dans ce moment-ci, est encore fondée sur la passion ; ça ne vaut pas grand'chose ; je me sens cependant très raisonnable. Je viens de lire le premier volume de Delphine de M"^^ de Staël, et je me suis senti presque entièrement dans le personnage de Delphine. L'expérience que j'ai acquise chez Dugazon m'a été très utile pour me connaître moi-même. Pacé m'a dit un jour : « Vous êtes tout passion. » Mante est du même avis. Je le sens moimême. Dugazon est du même avis sur ce qu'il connaît de moi. Quelles que soient les objections de l'avocat Contre, voilà une vérité qui me paraît démontrée. Si je n'ai pas the most under standing soûl, j'ai du moins une âme toute passion. Il faut se posséder pour bien parler, il faut peut-être posséder son âme, l'avoir understanding pour telle passion à volonté pour bien écrire.

Cette découverte de l'exagération du mal (mal pour la passion), admise comme vérité dans mes jugements, me donnera bien plus de facilité à faire des plans et des carmina.

Je suis si raisonnable que, quoique je sente peutêtre vingt pages d'idées grandes et vraies sur mon art et sur les moyens de procurer le bonheur plus

continu, je vais me coucher parce qu'il est une heure du matin et que je sens que j'altère ma santé.

D'après mes principes sur mon art, mon premier ouvrage aurait eu de grands traits de ressemblance avec Delphine si je n'avais pas lu ce roman dans ce moment, et peut-être en aura-t-il encore, quoique je l'aie lu. Mais ce sera parce que je le voudrai bien.

[15 pluviôse-4 février.]

Il me semble que je ne connais le bonheur habituel que depuis la lecture de Biran *. J'ai passé ce soir 15 une soirée délicieuse avec ce qui m'avait donné le spleen il y a quinze jours. Lu Cabanis (mort de Mirabeau) et Hobbes au cabinet littéraire au bout de la rue de Thionville *. Mangé en revenant une brioche avec délices, plus que je n'en trouverai jamais dans les meilleurs repas. Je pense à Mélanie, et ce souvenir m'a charmé comme le plaisir luimême (as the pleasure itself).

16 pluviôse XIII [-5 février 1805].

Tout serment fait dans un moment d'exaltation n'est-il pas nul ?

Cela n'est pas tout à fait vrai ainsi, mais il en est quelque chose.

La dix-neuvième ligne de la page 496 du deuxième volume de Delphine me donne cette idée. Il me

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semble que le serment de Delphine dans cette occasion est nul. Je me sens trop sensible pour être impartial, mais il me semble que les âmes tendres font trop entrer leur sensibilité dans leurs serments. Peut-être ne de\Taient-elles tenir que ce que les autres attendent. Les lois ne sont point assez fines pour pénétrer jusque ici.

Par exemple, je dis à Rey : « Je te promets de te faire tenir chaque année ce qu'il te faudra pour être heureux à Paris. » Lui entend cent louis, moi cinq cents. A quoi suis-je obligé ? Il me semble, à cent.

Ce livre est le manuel des jeunes femmes entrant dans le monde. M'^^ de Vernon est aussi bien peinte que Léonce l'est mal.

Tous les hommes, aux militaires près, sont à peu près également capables des peines physiques. Un homme qui vient d'avoir la jambe écrasée sous une roue leur fait de la peine.

Mais : 1° on ne sent les peines morales des autres qu'au degré qu'on est capable de les éprouver ;

2° l'expression en est très difficile pour arriver à la pitié.

Il faut une longue cohabitation pour être au fait de ce dictionnaire. Voilà peut-être une des douceursdu mariage.

Le lecteur, en lisant le roman de Delphine, ne sent point d'admiration pour Léonce, et point d'amour :

i° parce qu'il ne voit rien d'aimable en lui ;

2° parce qu'il lui semble qu'il donne plus de malheur que de bonheur à Delphine.

Cette défaveur de Léonce diminue beaucoup l'effet total.

La grâce et la douceur enchanteresse de Delphine, cet air d'une faible enfant qu'elle a dans toutes les petites actions de la vie qui en font presque la totalité, ne se fait pas sentir au lecteur par un livre où il n'y a que les masses de sa conduite, et ces masses sont fortes, et partant nullement gracieuses. Il faut beaucoup de pénétration pour deviner cette grâce.

Voilà les deux grands défauts de l'ouvrage. J'en suis au deuxième volume, le premier me paraissait bien meilleur.

Le vernis (Tétrangeté qui est sur tout cet ouvrage diminue encore la trop petite quantité de grâce qu'il a ; mais ce défaut n'en sera pas un aux yeux de la postérité, il n'en est donc presque pas un à nos yeux.

M°i® de Staël a l'échafaudage du talent de Molière, échafaudage qui fait une partie du talent de Montesquieu 1 ; elle a connu les lois de la société de salon, elle en a montré la cause et l'effet, en un mot l'esprit.

1. En général, le talent des philosophes n'est que l'échafaudage de celui des poètes ; ils font connaître les affections que le poète peint ensuite pour émouvoir.

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lOCt

Elle a sans doute une âme passionnée, elle a le grand secret de l'intérêt, la mélancolie, et cependant elle n'émeut pas, ou ce n'est que par l'horreur. « Je brise ma tête sur ces degrés de marbre, et mon sang rejaillira sur toi », dit Léonce à Delphine dans l'église de Sainte-Marie.

Cicéron dit avec plus d'art au Sénat romain (composé d'hommes tellement plus durs que le public de Delphine, et qui voyaient chaque jour des combats de gladiateurs), en pariant des complices de Catilina : « Fuere », ils furent ; au lieu de : « On les a précipités du roc Tarpéien ».

Il y a une manière d'émouvoir qui est de montrer les faits, les choses, sans en dire l'effet ^, qui peut être employée par une âme sensible non philosophe (connaissance de l'homme). Cette manière manque absolument à M°i® de Staël, son livre a absolument besoin de moments de repos ^, comme celui que le grand Shakespeare présente aux spectateurs, lorsque dans la tragédie de Macbeth, où il pousse la terreur aussi loin que possible, un des seigneurs qui accompagnent le roi Duncan entrant chez Macbeth fait remarquer à ses compagnons, dans ce moment terrible pour le spectateur, et tout simple pour eux, la douce et pure beauté de la situation

1. Je crois en avoir vu des exemples dans Auguste Lafontaine.

2. Tel qu'il est, et sans repos, le livre fait trop sur l'âme (sur mon âme) l'effet d'un cours de philosophie.

du château, où le martinet vient faire son nid. C'est un des traits les plus divins de ce grand homme, et qui est plus profond, ce me semble^, et plus émouvant que le « Qu'il mourût » de Corneille et le « Qui te l'a dit ? » de Racine ^.

Cependant, le livre de M™® de Staël ira à la postérité. Que n'a-t-elle un peu du talent bien plus commun et presque vulgaire de l'auteur de Claire d^Albe, d'Amélie Mansfield*, que ne peint-elle quelquefois la mélancolie sans la raisonner, comme André Chénier dans ses dix-huit vers ? Elle aurait fait un chef-d'œuvre.

Lui écrire cela, en âme grande et sensible parlant à sa pareille. Les artistes entre eux se doivent de «es aveux. (16 pluviôse XIIL)

La grâce la plus divine dont je me souvienne est celle d'Imogène (Cymheline) et, pour les hommes, celle d'Arviragus et de son frère.

Que Shakespeare a le pinceau felice pour les figures de femmes ! Ophélie, Desdémona, Imogène (dans son genre), Pauline, Constance (dans un autre), «nfîn l'hôtesse Quickly (dans le dernier),

0 divin Shakespeare, oui, thou art the greatest Bard in world !

1. Qui suppose un connaisseur de l'homme plus profond, etc., etc..

2. Les poètes ne sont loués que par des hommes passionnés, les philosophes que par des homnaes froids. Quelle différence de gloire en quantité !

1805 - 5 février. PARIS 257

Oui, tu es le plus grand poète qui existe ! Et cependant, pour moi il est presque en prose. On peut donc être poète en prose ; mais les vers donnent un charme de plus.

Ils ôtent l'idée de commun en donnant un vernis léger d'étrangeté. Les vers seraient-ils perdus pour la postérité, à qui ils font beaucoup de plaisir, mais, ce me semble, presque uniquement parce qu'on leur transporte par analogie le charmant vernis des vers actuels ? En lisant l'histoire d'Ugolin en italien, je leur transporte le charme que me donnent réellement les vers de Corneille, Racine^ André Chénier, et je le sens.

Le dernier volume de Delphine est absolument insupportable à vivre (sic). Dans le premier volume, il y a quelque chose d'émouvant, dans tout le reste il n'y a de bon que la connaissance des lois de la société dans un salon. Le premier volume est bon, le deuxième se fait encore lire, le dernier, détestable.

Je n'ai vu les Bardes que trois fois, mais ils m'ont fait le même effet que le premier volume de Delphine : ils m'ont conduit jusqu'au bord de l'émotion, et ensuite, ne m'en montrant que le majestueux, mon âme a été mécontente et mon esprit a cherché à imaginer le reste. Je ne parle, bien entendu, que de la musique.

20 pluviôse [-9 février]. Samedi.

Je sors de la plus vive jouissance que la comédie m'ait donnée en tant que faisant rire. M^^^ Mars, que j'ai coutume de voir si modeste, m'a presque mis hors de moi dans le rôle d'Agathe, des Folies amoureuses * ; à ses deux premières entrées j'avais besoin de ne pas la regarder, pour n'en pas devenir amoureux. Je suis encore tout étonné de m'en être tiré sain et sauf, j'ai eu besoin de me répéter bien souvent qu'il n'y avait point d'espérance. C'étaient à mes yeux les bacchanales de la beauté, telles que je me figurais dans ma jeunesse, à Milan, les bacchanales de Rome.

Voilà une des plus vives jouissances que les arts puissent donner ; elle m'a épuisé et je la décrirai d'autant moins bien qu'elle m'a fait plus d'impression, pour parler à la Jean- Jacques ; voilà ce que n'ont point les Gagnon fils, les Mazeau *, les âmes blasées ou froides et qu'elles achèteraient de tous leurs trésors si elles les soupçonnaient. Je n'ai jamais rien vu de si divin que les deux premières scènes de M^*® Mars, dans ce rôle.

Ce qui produit cette impression enlevante, c'est de voir une beauté, jusqu'à ce jour si ingénue, dans un rôle gai et résolu.

Voilà de ces jouissances divines qu'on ne peut trouver qu'à Paris, et que rien ne peut remplacer ni même faire oublier.

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1805 - 9 février. PARIS 259

Je ne puis rien dire, tant je suis épuisé. Les Folies est une des meilleures pièces de Regnard ; il y règne une verve de comique que cet homme rare a emportée. Dugazon a joué Crispin dignement, avec toute la verve possible.

Il n'y a rien, dans la pièce, du talent de Molière pour secouer l'homme, en lui montrant ses vices et ses ridicules, mais cela est peut-être une condition de cette extrême gaieté.

Fleury avait joué M. de L'EmpjTée dans la première pièce, supérieurement les choses de demichaleur où son organe peut suffire, comme un grand talent usé tous les morceaux d'enthousiasme qui composent presque tout le rôle. Sa meilleure scène a été celle de la fin du quatrième acte avec Lisette.

Saint-Phal n'a rien de la grâce de Fleury, mais il est peut-être plus poète dans la grande scène.

Cet ouvrage spirituel, qui n'a rien non plus du talent de Molière, est original par l'esprit qui y est à chaque vers, et jusque dans les situations, mais généralement froid, parce que le protagoniste n'est pas passionné. 11 doit enchanter les spirituels-froids qui fourmillent dans le monde.

Çà n'empêche pas qu'il ne soit effacé par la verve de gaieté de Regnard, ou par la verve de comique de d'Eglantine.

J'avais à côté de moi une loge pleine de femmes savantes qui tenaient exactement les propos de Philaminte, Bélise et Armande.

C'était le troisième début de M^^^ Amalric Contât, qui dit spirituellement, mais sans verve de gaieté et qui est rudement laide.

C'est ce qui faisait jouer les meilleurs acteurs. ]yjiie Mars dans les deux pièces.

J'étais à l'orchestre, puisqu'il faut l'avouer, et j'y étais allé dans l'espoir de trouver L[ouason] qui n'y était pas, ainsi que hier, après m'avoir dit avant-hier qu'elle y allait tous les jours ; en revanche, j'ai vu hier et aujourd'hui Wagner, qui est bien borné et assez bête, mais qui l'a peut-être. Du moins il y a été sept ou huit fois avec elle, et l'a raccompagnée. Dugazon croit qu'elle l'a. Je meurs de jalousie.

Ah ! que ce mont Cenis est un pas ridicule,

dit Dugazon. Je puis bien dire :

Ah ! que ma jalousie est ici ridicule !

Je change de dessein sur elle deux ou trois fois par jour. Au cabinet littéraire, ce tantôt, je voulais en faire une Clairon, m'attaoher à lui dire tout ce que je puis savoir sur l'art dramatique, être son Valbelle ^ *. J'ai même commencé à prendre les dates des naissances et des morts des plus fameux

1. A propos de Valbelle, ne pas oublier la conversation que M. a eue hier avec M™^ Rezicourt, pendant que j'étais chez D[ugazon]. Ce jour fut comique. M™^ R[ezicourt] devait la voir le soir même.

1805 - 9 février. PARIS 261

dramatiques. Ou, je la mènerais de l'expression des passions qu'ils ont peintes aux principes généraux de la philosophie, et par là, à être la plus grande actrice possible^.

Ce soir, je suis piqué contre elle, et je veux l'oublier. J'ai passé depuis midi jusqu'à deux heures chez Martial, où il y avait un déjeuner avec Maisonneuve, qu'on va jouer, et Frongeard, tête à la Lanjuinais, dont je conterai l'histoire un autre jour.

Ce combat de passion qui me fait aimer L[ouason] et presque la haïr, me rend l'existence à charge ; j'en ai une fatigue de penser et de sentir, un mal de tête habituel, j'ai besoin de me distraire, c'est la première fois que j'éprouve cet effet. Mon amour n'a pas la violence de tendresse que j'ai eue pour V[ictorine], je n'ai pas assez d'espérance pour cela.

19 pluviôse [-8 février].

Hier, 19 pluviôse, je suis allé pour elle à l'orchestre. On donnait V Orphelin de la Chine et le

1. Je voyais tout facile dans ce projet. Véritablement nous sommes un trésor l'un pour l'autre et jamais on ne vit de rapports si parfaits. Voudra-t-elle m'aimer ? Avec ce brillant que j'ai dans la conversation, lui plairai-je ? A future young dramatic-hard with a future young actress, je dois valoir mille fois mieux que Wagner. J'espère en sa bêtise. Si elle allait rire avec lui de ce que je lui écrivais sur les poètes ! Mais d'un autre côté, ça me tire du pair^. d'une manière inimitable que par un égal.

Confident par hasard *. Je n'avais pas vu V Orphelin depuis M^^^ Raucourt, à G[renoble], il y a trois ans, en revenant d'Italie, et les Folies depuis mon enfance, je crois.

Lafond joue Gengis-Khan en gamin tragique ; il n'a bien dit que la deuxième scène, mal par petitesse et faiblesse la première, détestablement les deux dernières. On l'a hué après sa sortie, faiblement, sans passion, mais tout le monde murmurait.

La pièce m'a fait plaisir, parce que je me laissais toucher au lieu de juger. J'étais comme le jour du Philinte de d'Eglantine.

Une chose vraiment belle, et que Lafond a bien rendue, c'est l'étonnement.

22 pluviôse [-11 février], en déjeunant au café de la Régence, huit heures trois quarts.

Déclamation et composition. — C'est pécher contre la règle générale et sans exception que, dans Vart <r émouvoir (ou poésie), tous les noms doivent être donnés aux actions de l'agent d'après l'état du cœur du spectateur, but unique du poète, que d'appeler chaleur la plus grande dans moi un état de contraction générale et d'emportement qui ne touche point le spectateur autant que possible.

Il faut se posséder et s'échauffer peu à peu pour engager la sympathie de l'auditeur, autrement, vous

voyant furieux du premier abord, il compte avec vous au lieu de partager vos sentiments et de se voir dans vous.

La vraie déclamation doit couler majestueusement comme un fleuve qui inonde de toutes parts : une fois le cœur du spectateur bien entraîné, bien lié à l'acteur, les moments d'emportement de celuici produisent les sentiments sublimes et profonds dans l'âme du spectateur. Autrement, ces moments d'emportement à cru ne peuvent inspirer d'intérêt que comme un spectacle rare, ou auprès des provinciaux, en leur persuadant par charlatanerie que c'est le comble de l'art, ou comme très heureuses dispositions. En effet, si ces emportements \'iennent d'excès de foyer intérieur et de chaleur, ils annoncent dans le jeune sujet la plus grande partie de l'art, la plus rare, et celle qui s'acquiert le plus difficilement.

Mais avec tout cela, puisqu'elle est partie de l'art, elle ne l'est pas tout, et je ne déclamerai jamais bien si je n'apprends à déclamer périodiquement et en me possédant. On dira tout au plus : « Il aurait pu acquérir un grand talent, c'est dommage. »

Quant à la composition, il en est de même. Le moment où je suis le plus ému moi-même n'est pas celui où je puis écrire les choses qui touchent le plus le spectateur. La preuve en est claire : si je trouvais V[ictorine] quelque part, dans un salon, et qu'à propos d'un jeu ou d'une plaisanterie elle

me serrât la main, certainement je serais hors d'état de rien écrire dans les deux heures qui suivraient ce moment.

Il est bon d'avoir de ces états de maximum de pasbion, car sans çà il ne serait pas possible de les peindre ; mais ces moments de maximum ne sont pas les meilleurs moments pour écrire. Les meilleurs sont ceux où l'on peut écrire les choses les plus émouvantes ; il faut tranquillité physique et sérénité d'âme.

La dernière surtout m'a manqué jusqu'ici en écrivant. J'ai toujours présent à la pensée qu'écrivant, il y a trois mois, Letellier, j'étais si profondément passionné for the famé et si profondément inquiet si je l'obtiendrais un jour ou non, que je ne sentais plus ni comique, ni terrible, ni pitoyable. J'avais beau m'appliquer les choses les plus comiques de Molière, les plus terribles et les plus tendres (pitoyables) de Shakespeare, le vésicatoire ne prenait pas, tant toute la sensibilité, toute la vie de l'âme était concentrée sur le désir of the famé.

Certainement ce moment-là n'était pas bon pour écrire. Souvent, je ne puis pas écrire à force de chaleur, depuis un quart d'heure je me fais effort pour écrire, je sens si fortement qu'écrire (l'action physique) est une rude peine pour moi, ainsi que le ralentissement de la pensée.

Si je ne me corrige pas, j'aurai été the greatest iard au fond de mon cœur, de moi-même, et n'ayant

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jamais pu me montrer aux hommes, je passerai without famé.

Prendre exemple de Shakespeare ; comme il coule comme un fleuve qui inonde et entraîne tout, quel fleuve que sa verve ! comme sa manière de peindre est large ! c'est toute la nature. Je passe sans cesse pour ce grand homme du plus tendre amour à la plus vive admiration ; hier soir encore, en relisant par occasion les premières scènes d'Othello. C'est pour mon cœur le plus grand poète qui ait existé ; en parlant des autres, il y a toujours un alliage d'estime sur parole ; sur lui j'en sens toujours mille fois plus que je n'en dis.

Ses personnages sont la nature même, ils sont sculptés, on les voit agir. Ceux des autres sont peints, et souvent sans relief, comme ceux de Voltaire. La Fontaine est le seul qui toucho le même endroit de mon cœur que Shakespeare. La prose de Pascal est ce qui en approche le plus pour moi. Relire Homère pour voir s'il me touche comme •cela.

Approfondir le commencement de cette réflexion.

J'étais \Taiment enragé de sentiment quand Mante m'est venu interrompre. J'allais être hors d'état d'écrire *.

Je suis sorti à midi moins un quart avec un hahit neuf (bronze-cannelle) de léger (...) *. J'étais plein de sensibilité tamisée, qui fait qu'on s'amuse dans

le monde et qui est la base du talent de l'homme aimable.

En approchant de chez D[ugazon] je me sentais oublier tout ce que, hier et ce matin, je sentais que j'avais à dire à Louason, tant est grande la force de l'habitude en bien et en mal ; il y avait aussi un peu de trouble. Je ne suis qu'artiste chez D[ugazon] ; m'accoutumer à y être riant et parleur ; au bout de trois séances, l'habitude sera prise, je la cultiverai pendant quinze jours, et alors je serai porté.

Je n'ai trouvé que Wagner et M*^® Felipe. W[agner] est plus lié avec elle que moi, pour deux raisons :

1° parce qu'il a l'âme plus de niveau ;

2° parce qu'il parle plus que moi.

]VP^^ Louason est arrivée comme je disais Philinte ; elle est venue au bout d'un instant se mettre à côté de D[ugazon] ,vis-à-vis de moi. J'ai, je crois, mis beaucoup d'esprit dans le grand couplet :

Il faut parmi le monde une vertu traitable,

etc., et elle l'a, je le crois, bien vu.

D[ugazon] m'a ensuite fait dire la grande scène du Métromane. J''ai commencé à me posséder d'après la réflexion de ce matin : l'habitude n'est pas encore prise ; je l'ai jouée avec un nerf, une verve et une beauté d'organe charmantes. J'aurais rempli le théâtre. J'aurais beaucoup mieux joué, si je m'étais possédé davantage. D[ugazon] a dit

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en souriant : « Bien, bien !» et a dit quelques mots à Louason sur moi, qui finissaient par : « Quelle chaleur ! » L'autre a répondu, comme persuadée : « Oui, il en a beaucoup » ; elle a même dit ça avec verve. J'avais une tenue superbe de fierté, d'enthousiasme et d'espérance en disant mon rôle.

Aujourd'hui, elle ne me regardait point avec intérêt, elle était froide avec moi, cela venait probablement de deux choses : elle a, je crois, il marchese *, elle a été malade ces deux jours ; et ensuite Pacé est arrivé, qui s'est mis à la traiter comme une actrice qu'on a eue, n'étant presque retenu que par la décence due au salon de D[ugazon] ; elle recevait tout ça avec embarras, sans oser se défendre ; il lui donnait des coups de cravache pendant qu'elle jouait Monime, tout cela comme Fleury dans le Cercle * ; il l'a embrassée, il était charmant ; D[ugazon] a cru, ou lui a voulu faire croire qu'il le croyait, et le lui a dit par le ton de sa voix en lui faisant cette question : « Pourquoi ne venez-vous plus les samedis ? » etc. (chez Joinville, je crois).

Louason se défendait de tout cela comme une femme aimable qui a été eue. Pacé avait l'air d'être et était réellement harassé et ennuyé, il n'en était pas moins brillant. Je l'étais un peu.

Je lui ai dit qu'il l'avait eue, il m'a dit que non, je l'ai prié de presser notre partie chez Lprr. (sic),

en lui expliquant que la reconnaissance d'elle et moi serait très plaisante. Il m'a dit : « Ne la baisez pas, elle a la chaude-pisse.

— Je le savais.

— Comment ?

— Je l'ai vu aux boutons qu'elle a sur le visage. » Pesamment, par un reste de mes anciennes habitudes, je lui ai demandé ensuite si elle l'avait. Cette question, qui ne signifiait rien, l'a ennuyé. Je n'en ai pas su davantage, je n'ai pas pris garde à cet avertissement. Je ne mets ici que les faits de la conversation, le squelette, sans grâce ni gaieté.

L[ouason] a dit que si elle ne réussissait pas aux Français, son parti était pris, qu'elle savait où aller. D'elle à moi des mots rares ; j'étais, malgré moi, froid et fier, et bien malgré moi, par mauvaise habitude. Sa^maladie la dérangeait toute. Je l'ai accompagnée.

En passant devant un magasin de modes, au bout de la rue des Fossés-Montmartre, près de la place des Victoires, elle a remarqué une robe brodée étalée ; et m'a dit : « C'est une chose singulière que l'art qu'on a à Paris pour étaler... » Çà sort absolument du ton ordinaire de notre conversation. Est-ce embarras, détraquement ou envie d'avoir un présent ? Plus loin, dans la rue des Petits-Champs, elle a regardé des bonnets étalés chez une marchande de modes, avec un air qui voulait dire la même chose.

Elle m'a dit devant le ministère des Finances qu'elle était allée voir il y a deux jours sa petite fille, qui, en accourant à sa rencontre, était tombée •de deux ou trois marches, et que cela, arrivant dans ce temps, l'avait troublée et rendue malade.

Elle a appuyé là-dessus. C'était me dire bien clairement que, lors de ma visite, elle avait il marchese. Alors seulement, j'ai pensé à la chaude-pisse. Nous sommes arrivés à sa porte, je l'ai quittée au bas de son escalier, elle a dû en être étonnée.

La nigauderie de ma conduite les jours précédents €t ma timidité me l'ont fait quitter sans peine, mais dès que j'ai été hors de sa porte, je ne savais plus où j'allais. J'étais comme un homme qui vient de faire avec grand effort un grand sacrifice et qui se livre à toute sa faiblesse. Je ne savais plus réellement où j'étais ; je me reprochais de l'avoir quittée. Enfin, la pluie m'a empêché d'aller voir Cheminade, je suis rentré et me suis mis à écrire.

Voici trois défauts possibles :

1° il me semble que Pacé a été sur le point de l'avoir, et qu'elle lui a dit qu'elle avait la chaudepisse, ou qu'un autre le lui a dit ; enfin, il me semble qu'elle sait qu'il sait qu'elle l'a ;

2° elle a probablement la chaude-pisse ;

3° elle veut peut-être se faire payer. Je ne suis pas assez riche pour le faire et, quand je le serais, ■une fois payée elle n'aurait plus de charme pour moi.

Dans ma visite de deux heures de vendredi, elle eut un moment de volupté et de tendresse, les larmes aux yeux, la rougeur, etc., dont, spirituellement, je ne sus pas profiter ; il me semble évident qu'elle m'a voulu dire aujourd'hui : '( J'avais il marchese alors. » Si c'est exprès, ça ne peut vouloir dire que : « Sans cela, tu m'aurais eue. » S'il en est ainsi, j'ai bien fait de ne pas monter chez elle.

Mais il faudra lui marquer beaucoup d'amour mercredi, et je n'aurai besoin que d'oser dire ce que je sens. J'ai été sur le point d'avoir une tendre passion ^ pour elle, et je n'en suis pas guéri. J'ado-^ rais en elle la volupté elle-même, tous les plaisirs réels de l'amour, dégagés du triste et du sombre de cette passion, tout le réel de l'amour.

Et puis, le rapport de nos positions était si grand I J'en veux faire absolument mon amie. Je rougirai en lisant ceci dans un an, si je découvre que ce soit une fille, mais pourquoi rougir ? Je sais depuis longtemps que je suis trop sensible, que la vie que je mène a mille aspérités qui me déchirent ; ces aspérités seront levées par 10.000 francs de rente, la fortune ne m'est pas nécessaire comme (de la même manière) à un autre, et elle me l'est davantage, à cause de mon excessive délicatesse, de cette

1. Tendre passion : exemple frappant du ton servant de commentaire à la conduite, et du style servant de commentaire aux expressions. Tendre, là, est d'un gamin ou de Racine. Le ton du style dit qu'il est à la Racine.

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délicatesse que l'inflexion d'un mot, un geste inaperçu met au comble du bonheur ou du désespoir. Je cache cela sous mon manteau de housard.

La Banque, 6.000 francs de rente gagnés avec un ami aussi solide que Mante, m'ôtera toutes les peines et me laissera jouir de tous les plaisirs de cette sensibilité, qui ne sera jamais connue de personne. Il me faudrait une âme de poète, une âme comme la mienne, une Sapho, et j'ai renoncé à la trouver ; mais alors nous goûterions des bonheurs au-dessus de l'humain. Nous pourrions bien dire :

Et comme il voit en nous des âmes peu communes, Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes *.

Ma sensibilité, n'étant pas employée sur la terre, se répandra tout entière sur les personnages de Shakespeare et augmentera mon génie. Il me semble que celle de J[ean]-J[acques], à mon âge, n'était point aussi tamisée, aussi fine, qu'en un mot, suivant mon expression de cet été, sa tête n'était point aussi bonne que la mienne.

Il faudra donc, mercredi prochain, accompagner Louason, monter chez elle et l'accabler de tendresse pour lui prouver que je ne suis pas un homme du monde ordinaire.

M}^^ Clairon est son héros ; elle m'a répété aujourd'hui pour la deuxième fois : « C'est une grande femme. » Elle m'a dit qu'elle avait lu dix fois ses

mémoires, qu'elle les avait ; elle m'a dit qu'elle ne croyait pas à l'histoire du revenant M'', de S..., et que M^^^ Clairon elle-même lui avait dit que ... On nous a interrompus. Quelle âme pour sentir ce que je voulais faire pour elle dimanche soir, et ce que je commençai ! Quel ami je serais pour elle ! Lui faire répéter Monime mercredi.

Wagner lui a apporté le premier feuilleton de Geoffroy sur M^^^ Amalric *, en lui disant : « Voilà ce que vous m'avez demandé. » Quand a-t-elle pu le lui demander ? De quand est-il ? Il m'a semblé cependant qu'ils ne s'étaient pas vus depuis la leçon de vendredi.

La tendresse que je lui témoignerai mercredi doit la faire expliquer. Il me semble sûr qu'elle a eu envie de moi, au moins le jour où elle était droite contre le trumeau et où elle me prit par le bras, après Monime.

Je veux absolument être son ami, et, aux grands services d'argent près que je ne puis pas lui rendre, me montrer tel dans toutes les occasions.

Quelque risque que je coure à ne trouver qu'une fdle commune, au lieu d'une femme sensible, je dois me dire que le parfait, en bon ou en mauvais n'a peut-être jamais existé ; en courir le hasard et me dire que sa sensibilité ne fût-elle pas développée, peut-être une âme si bonne la ferait-elle naître.

La pire de toutes les duperies où puisse mener la

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connaissance des femmes est de n'aimer jamais, de peur d'être trompé.

Louason sent exactement pour Clairon ce que je sens pour Shakespeare.

La petite Felipe m'a appris que George vivait avec Martin ; il paraît que c'est une passion ; elle l'est allée voir en Flandre, à Lille, pendant qu'il y jouait.

Cette jolie petite Felipe, élevée dans tout le cabotinage des acteurs de Favart et du Conservatoire, n'a pas, je crois, seulement l'idée de la pudeur.

Je suis allé four fois chez Louason, ihe first, têteà-téte, parlé de l'art, une demi-heure, the second with mistress Mortier, a old man corne in, and is reçu * avec tous les égards qu'on aurait pour un entreteneur ou for a physician *.

The 3^ et 4^ mercredi et vendredi dernier, 17 et 19 pluviôse, / spoke of my love ; moment d'attendrissement bien marqué le 19, qui aurait dû tout finir, mais peut-être aussi / should hâve the caldapissa.

Tous mes propos d'amour avec elle ont été joués, il n'y en avait pas un de naturel. Tout ce que je lui disais était du Fleury tout pur ; j'aurais presque pu indiquer la pièce où je prenais chaque geste, et cependant je l'aimais. Fiez-vous ensuite à l'apparence ! Mais c'est que je sentais confusément que mon amour est d'une nature trop large et trop belle

.lOURNAL DE STENDHAL. 18

pour n'être pas ridicule dans la société, où il ne faut que des sentiments écourtés. Mon amour est commfr celui d'Othello avant sa jalousie. Quand j'aurai joui six mois de 6.000 livres de rente, je serai assez fort pour oser être moi, même en amour.

Je sens et je vois trop quel est l'homme parfaitement aimable, pour avoir une parfaite assurance tant que je serai éloigné de ce brillant modèle. Tel butor, dont toutes les actions sont des ridiculités, a toute l'assurance possible, parce qu'il ne conçoit rien de plus parfait.

Nous avons fait ce mois-ci, Percevant * et moi, le caractère d'Ouéhihé (Camille B. cadet) *, quatre pages in-folio, et commencé celui de Perrino (D..sse*). C'est le travail le plus utile que je puisse faire.

Il n'existe point de mélancolie pour l'homme qui est conscius sceleris sui, qui sait qu'il est méchant ; il ne peut jamais se dire : « Je méritais un meilleur sort » et répandre de douces larmes.

Li, Grand caractère du désespoir du méchant, de celui de lago, par exemple. Point de mélancolie, tout rage.

M. Maisonneuve me dit l'autre jour que Marmontel allait à dix sans se fatiguer, que c'est ce qui fit ses succès dans le monde, et la plus grande partie de sa réputation en littérature. Une femme

avec lui était sûre d'avoir du plaisir, dit-il. Il avait ^îinq pieds sept à huit pouces, le sourcil noir, les épaules larges, enfin c'est un véritable Auvergnat.

Il me dit aussi qu'il avait vu, peu de jours auparavant, Chateaubriand chez son libraire, que c'est un petit homme maigre qui a la moitié de la tête de moins que moi, que rien n'égale sa vivacité, il ne tient pas en place.

Lekain avait un pouce et demi de plus que moi.

23 pluviôse XIII [-12 février 1805].

Je raconterai plus bas l'entrevue que GripoU a eue le . . pluviôse avec M°^^ de Rézicourt. Il en résulte au moins qu'on ne me refuserait pas Charlotte, si je la demandais.

Esprit * est venu me voir ce matin, vers les deux heures, et nous ne nous sommes quittés qu'à quatre heures et demie, au coin de la rue de l'Université, après avoir fait un tour sur la terrasse des Feuillants.

Il a été aussi amical et aussi ouvert avec moi que le permet son caractère froid et \dsant à l'esprit. Jusqu'ici, il m'avait traité avec une froideur marquée et même haute et frisant l'impertinence. Le changement est frappant et complet. Je trouve cela bien plat. Gripoli est de mon avis.

Je n'ai déguisé en rien mon caractère, il m'écoutait sur cet article ; je me suis montré tel que je

suis, à part cependant les traits de loi^e for glory et de great sensihility that are not but for the intimes friends *. Il a vu le désordre de mes livres et de mes notes, il m'a dit que j'étais fou.

Lui m'a dit qu'il avait de l'esprit. Ce trait bien marqué et prolongé, en disant : Je trouve qu'il se rouille (comme disant : Ne trouvez-vous pas qu'il se rouille un peu ?), m'a paru assez ridicule. Je l'ai persiflé de sang-froid, et mon homme a donné dans le panneau.

C'est un des hommes les moins sensibles que je connaisse, et il veut l'être beaucoup. Il m'a dit que j'étais passionné comme les Allemands, de sangfroid. C'est comme il zio, qui veut être sensible, et que je mette le raisonnement à la place du sentiment. Gripoli riait bien ce soir de cette phrase, que ma famille me répète depuis dix ans.

Au reste sur Esprit, on voit qu'il se travaille à dire de bons mots, ce qui achève d'ôter tout onctueux à son caractère et le rend roide et sec. Il est bien loin de l'amabilité de Pacé, et si Pacé avait sa tête, Pacé serait un homme rare. Je ne serais point étonné qu'Esprit fût bas et digne de faire sa fortune à la cour. S'il ne la fait pas, il la sacrifiera à son esprit.

Le grand point est de savoir si Charlotte partage ce caractère ou en souffre.

Ce caractère est commun et désagréable. Duchesn[e] le juge plein de prétentions. Des connais-

1805 - 12 février. TARIS 277

sances, pas beaucoup d'esprit, haut, homme désagréable.

Après qu'il m'a quitté, je revenais (très bien vêtu, -en bottes), vers le Pont-Royal, par la rue du Bac, ■en lisant une lettre que Crozet m'avait remise, lorsque j'ai rencontré une grande jeune personne ■d'une taille pleine de grâce, ayant une robe de satin gris-bleu, qui marchait très vite et avait un mouchoir ■devant la figure. Je crois que c'était Charlotte. J»l'ai trouvée charmante et j'a» bien senti que je ne l'avais pas oubliée comme je le croyais, et que deux mots d'elle me rendraient plus amoureux que jamais.

Si c'était elle, je crois qu'elle m'a vu. (23 pluviôse an XIII, onze heures du soir) i.

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