Journai du 25 août
Vm INTRODUCTION
celui des négociants et de quelques femmes plus ou moins entretenues.
Pas un instant il n'oublie l'étude unique pour laquelle il semble avoir été mis au monde : la connaissance du cœur humain \ et l'expression littéraire de cette connaissance. L'expression, ce sera (du moins il le croit pendant plusieurs années) cet art dramatique qui lui semble seul capable d'expliquer l'âme humaine, avec toutes ses finesses, par la parole, par le geste, par l'attitude. Le reste : la société des femmes, les jouissances de l'art et de la vanité, toutes les péripéties de la « chasse au bonheur », cède la place, quoi qu'il fasse et quoi qu'il dise, à un sentiment dominateur : l'amour de la gloire. Lui-même le constate le 12 août 1804, en se rappelant les moments délicieux passés auprès d'Adèle Rebuffet deux ans auparavant ; ce souvenir « perd peu à peu de son charme et s'efface... Il n'en fut pas moins grand au moment même ; la somme, seulement, de ce qu'il m'aura procuré de bonheur dans toute ma vie sera moins grande à cause du plaisir de m'en souvenir qui n'aura duré que deux ans, tandis que le souvenir des jouissances procurées par l'amour de la gloire durera plus longtemps. »
Au surplus, l'étude du cœur humain donne des
1. « Nosce te ipsum. Je crois avec Tracy et la Grèce que ■c'est le chemin du bonheur. Mon moyen, c'est le journal. » {Jmirnal du 10 août 1811.)
INTRODUCTION IX
satisfactions d'ordre pratique : « Grand moyen de consolation : faire que l'afFligé s'occupe à analyser sa douleur ; à l'instant elle diminuera, l'orgueil l'emporte toujours, où qu'il se mette ^ »
Mais le chemin est long et pénible, qui mène à la connaissance.
Il faut d'abord une absolue sincérité, quoi que dise la vanité ; il faut aussi une attention de tous les instants, afin d'observer avec justesse ; il faut -enfin former son caractère. « Le caractère consiste à faire ce que j'ai résolu de faire, soutenu ou non par la passion, avec verve et gaieté ^. »
A ce régime, on se dessèche le cœur, mais il est nécessaire d'acquérir cette sécheresse pour ne pas rester, ou devenir, « timide et sot ». On s'isole aussi, •car plus on pénètre profondément les mystères de la psychologie, plus on s'éloigne du vulgaire, et par conséquent moins on est compris. « Les sots..., ne pouvant saisir mon âme par aucun endroit, en concluront que je suis un homme dangereux et, par conséquent, un méchant. Si je vis, ma conduite démontrera qu'il n'y a pas eu d'homme aussi accessible à la pitié que moi. La moindre chose m'émeut, me fait venir les larmes aux yeux ;